Chapitre 2

Le renard était sorti pour aller chasser. Il avait faim et son humain dormait encore.

Comme il faisait nuit, trouver quelques lapins ne lui prendrait pas longtemps.

Le renard avait assez observé les humains pour savoir qu'ils ne mangeaient pas la viande crue comme lui. S'il voulait nourrir son humain, il allait devoir enlever les poils du lapin, les meilleurs morceaux du dedans parce que les humains ne savaient pas ce qui était bon, puis devrait faire cuire la viande. Evidemment, il n'avait jamais fait ça.

Encore une fois, il força les souvenirs de sa toute petite enfance à remonter dans sa mémoire. Comment faisait sa maman ?

Il y avait des marmites dans les fontes des Boites à viande qu'il avait mangé. S'il se souvenait bien, sa maman coupait la viande en morceau, ajoutait de l'eau dessus et mettait le tout dans le feu.

Les deux premières étapes furent compliquées mais moins que faire le feu. Le démon dut régner sur sa terreur atavique du feu pour pouvoir faire cuire la viande.

Cela lui prit plusieurs heures mais lorsque Boya ouvrit les yeux en fin de matinée, c'est un démon extrêmement agité qui poussa vers lui une vieille casserole cabossée bien chaude avec de la viande à l'intérieur.

L'estomac du blessé gronda.

Boya se redressa de son mieux pour fondre sur la viande. C'était juste du lapin écorché, déchiré en morceaux, à peine vidé, mais cuit longuement dans de l'eau. Il n'y avait ni sel ni herbes, mais Boya eut l'impression de manger le meilleur repas de sa vie. C'était chaud, c'était gras, c'était bon. Une fois la viande dévorée, il but le bouillon de viande jusqu'à ce qu'il n'en reste pas une goutte. Un énorme soupir de satiété lui échappa.

"- Merci."

C'était étrange de remercier un démon.

Le renard se calma un peu. Ce n'est qu'alors que Boya vit des touffes de poils roussit sur ses pattes qu'il réalisa. Le démon avait fait du feu pour faire cuire le lapin. Si proche de l'animal comme il l'était, être aussi proche d'un feu, le faire lui-même, avait dut être de la torture pour le démon. Encore une fois, Boya ne comprenait pas pourquoi le monstre prenait autant soin de lui et se causait autant de problèmes pour sa survie.

Surtout que s'il en avait eu la force, Boya aurait sauté sur son épée pour l'enfoncer dans la gorge du monstre. Enfin... S'il avait su où était son épée bien sûr.

Boya se mordit la langue pour ne pas jurer brutalement. Il n'en avait pas la force et il ne voulait pas non plus provoquer le démon. Malgré les soins qu'il lui apportait, le démon restait un démon. Boya ne savait pas comment il pouvait réagir d'une seconde à l'autre s'il l'énervait. Il y avait autant de chance que Boya soit un jeu pour lui qu'il était en train de l'engraisser pour le manger plus tard qu'il soit vraiment en train de le soigner pour le relâcher ultérieurement.

Le renard se rallongea dans le nid pour mettre Boya au chaud qui grimaça de malaise. Il ne

s'habituerait jamais à avoir ainsi un démon collé à lui.

"- Mes vêtements."

Le renard posa juste sa grosse tête sur le torse de Boya et ferma les yeux. La conversation était terminée.

Résigné, le Chasseur se roula un peu plus en boule contre sa chaufferette géante. La seule chose qu'il pouvait faire était de profiter des bonnes dispositions de son sauveur velu pour reprendre des forces et préparer un plan pour le tuer.

Boya fixait l'humanoïde assis par terre devant lui, un petit sourire aux lèvres. Il tentait de retenir un rire aussi bien pour préserver ses cotes fêlées que pour ne pas vexer le démon. Boya avait enfin pu s'habiller avec ce qui restait de ses vêtements. Ses cuirs étaient au-delà de tout espoir de sauvetage mais les vêtements plus larges et confortables qu'il portait quand il n'était pas en chasse et qui étaient dans ses fontes avaient survécut. Le renard avait attrapé son paquetage avec ceux de ses poursuivants. Dans la masse de vêtements secs à défaut de parfaitement propres que le démon avait lavé de son mieux pour lui, Boya avait retrouvé ses effets qu'il avait enfilé avec un soulagement proche des larmes. Le renard l'avait regardé faire avec une évidente curiosité. Pour lui, les vêtements étaient juste les prothèses que les humains se fabriquaient parce qu'ils n'avaient pas de fourrure.

Boya avait finalement comprit que le refus du renard de lui rendre ses effets n'était pas parce qu'il aimait le voir tout nu. Le renard s'en fichait visiblement. Simplement, rien n'était sec.

Quand tout avait fini de sécher sur les branches du magnolia, le renard avait été tout chercher et les lui avait posé sur les jambes.

Une fois habillé, Boya avait proposé de lui apprendre à s'habiller sur un coup de tête. La fatigue peut-être. Ou bien l'ennui. Il ne se passait pas grand-chose dans la tanière à part attendre que le renard revienne avec une nouvelle marmite de viande.

C'était pour ça que le démon était assis par terre les jambes allongées devant lui, penché en avant et regardait Boya faire difficilement le tri dans les vêtements pour en choisir les plus grands. Ils n'étaient pas de grande qualité mais ils étaient solides malgré l'usure. Et surtout, ils couvriraient la nudité du démon. Le renard prit les vêtements avec curiosité. Il les retourna entre ses mains, la tête penchée sur le côté. Il ne savait pas quoi en faire. Il fallut que Boya l'encourage longuement pour parvenir à lui faire enfiler une robe sur le dos, puis la lui faire fermer. Le reste fut abandonné immédiatement avec une grimace d'inconfort mais au moins, le démon était couvert jusqu'au-dessus des genoux même si la robe était trop étroite pour être vraiment confortable. La forme humaine du monstre était musclée mais confortable. Le renard était confortable sous toutes ses formes. Sans doute était-ce la différence entre un prédateur vivant et un cadavre.

Lorsque le renard reprit sa forme purement animale, la robe disparue avec lui. Boya espérait qu'elle serait toujours sur son dos lorsqu'il reprendrait forme humaine.

Le chasseur se roula en boule à sa place contre le ventre du démon et s'y rendormit. Le démon glissa son museau dans son cou, donna une petite lèche sur sa peau et s'endormit lui aussi.

Boya avait eu fort à faire pour convaincre le renard de le laisser sortir de la tanière. Les blessures du cultivateur était presque totalement refermées. Lorsque le soleil le força à cligner des yeux pour ne pas être totalement éblouit, il fut quelque part un peu surpris que rien ou presque n'ait changé à l'extérieur. Malgré l'impression d'avoir été retiré du monde depuis des mois, il n'avait passé qu'une courte semaine dans la tanière du renard démon.

Celui-ci était assis sur ses fesses et enroulait ses queues autour de ses pattes. Boya pouvait enfin le voir pour de bon et non plus dans la pénombre de la tanière ou d'un regard troublé par l'épuisement et la douleur. Le chasseur était encore fatigué, mais il arrivait à faire quelques mètres avant de devoir s'asseoir, le cœur battant et les tempes bourdonnantes.

Le renard l'observait avec attention. Rien dans son attitude n'était agressive. Les grands yeux dorés brillaient d'intelligence et... d'inquiétude ?

Boya se laissa lourdement tomber sur une grosse pierre chauffée par le soleil.

Un long frisson remonta dans le dos de Boya. C'était bien de l'inquiétude dans les yeux du démon. Qu'il s'enfuit ? Qu'il l'attaque ? Boya n'aurait pas pu faire dix mètres sans tomber le nez dans l'herbe. Quant à attaquer le renard, un coup de patte aurait suffi à l'achever tellement Boya manquait d'énergie.

Non. Le renard avait peur qu'il ne se blesse plus qu'il ne l'était déjà. L'infection avait hésité à se répandre pendant un jour ou deux avant de disparaitre. Boya avait quelques poudres médicinales dans ses affaires, mais ce n'était pas un traitement réel. Juste un pis-aller pour attendre de vrais soins. Coincé comme il l'était, il avait de la chance que le démon ait nettoyé ses blessures pour en retirer aux moins les débris la première nuit.

Boya pressa ses doigts sur son flanc, là où la plus grosse blessure suintait encore. Les cotes dessous avaient protégé son cœur. Il avait eu de la chance. Il allait garder une cicatrice de deux mains de long, ses cotes se ressoudaient encore, mais il avait survécut. Grâce au démon qui le couvait du regard. C'était… Dérangeant.

Boya soupira doucement de cette attention toujours renouvelée.

Le renard était bien en chair. Peut-être la raison pour laquelle il l'avait épargné. Sa fourrure blanche était chatoyante, parfaitement bien toilettée et le démon vibrait de force et de vie. Jamais Boya n'avait vu de renard en aussi bonne santé que celui-là. Combien d'humains avait-il tué pour se nourrir assez pour être en aussi bonne forme ? Boya ne voulait pas le savoir. Il avait une dette envers le démon. Il aurait beau le retourner dans tous les sens, le prédateur l'avait sauvé. Il avait pris soin de lui. Il l'avait protégé, il lui devait sa vie et les vies de tous ceux que Boya sauverait dans les années à venir.

Son estomac gronda d'un coup.

Immédiatement, le renard bondit sur ses pieds et la créature humanoïde en courte robe grise, les jambes et les pieds nus, les cheveux libres dans le dos s'accroupit près de lui. Il y avait la même grâce sauvage chez le démon quel que soit sa forme. Une certaine innocence aussi. Il était impossible pour Boya d'estimer son âge bien sûr, mais il n'était pas bien vieux. Même pour un humain il n'aurait pas été très vieux. Quelques années de plus que Boya au grand maximum. Un bébé démon d'une trentaine d'années qui jouait à la poupée avec un chasseur.

Crevant.

"- Faim?"

"- Oui, je mangerais bien quelque chose."

"- Lapin !"

Boya hésita. Oserait-il dire au renard qu'il se lassait du lapin ? Après tout, pourquoi pas.

Il fallait qu'il évalue sa situation et qu'il détermine quelle latitude il avait pour fuir. Est-ce que le renard le considérait comme sa propriété ? un jouet ? autre chose? le "autre chose" était ce qui faisait le plus peur à Boya.

"- Je commence à me lasser du lapin." Surtout sans sel, sans herbes et sans rien.

Le visage doux et mobile du démon se fripa. Il n'avait jamais appris à cacher ses émotions et à les garder pour lui. Si Boya avait osé, il aurait qualifié le renard démon d'innocent. N'avait-il pas été élevé par les siens ? La tricherie et la malfaisance n'étaient-elles pas naturelle chez ces créatures? Mais c'était un renard blanc, pas un roux. Y avait-il une différence ? Boya avait beau tenter d'y réfléchir, aucun des rapports qu'il avait pu lire ne concernait de renard blanc. Uniquement des roux. Mais les blancs restaient surtout très loin au nord. Ce qui posait une autre question. Qu'est-ce que celui la faisait ici?

"- Pas lapin ?"

"- Non, pas de lapin."

"- Poison ?"

Poison ? HA ! POISSON

"- Poisson." Répéta Boya. Le démon peinait parfois à prononcer correctement certains mots ce qui était hilarant à plus d'un titre. Quand il s'agissait de mélanger poisson et poison par contre…

"- Poisson. SSon. SSon." C'était un travail de longue haleine de dégourdir une langue qui n'était pas faite pour prononcer des sons humains jusqu'à il y avait peu.

Boya s'était plus d'une fois réveillé dans les derniers jours pour trouver un démon sous forme humanoïde assis en grenouille dans un coin de la tanière et qui répétait encore et encore à voix basse des syllabes basiques jusqu'à ce que la prononciation ressemble à ce qu'il entendait dans sa tête.

Boya l'avait corrigé plus d'une fois.

L'énorme renard fila soudain pour sauter dans la rivière où il poursuivit plusieurs poissons. Le démon avait une certaine habitude de la pèche puisqu'il ne mit guère de temps à attraper entre ses puissantes mâchoires plusieurs carpes et même un gros esturgeon qu'il jeta sur la rive. Il bondit hors de l'eau dès qu'il eut finit, dégoulinant de morgue satisfaite et d'eau.

Un frisson agita sa truffe qui horrifia Boya qui se leva d'un bond.

Enfin, aussi vite que ses blessures et son manque d'énergie pouvait se faire en tout cas.

"- NON !"

Le renard se figea. Quoi, non ? Le poil du renard était tellement plein d'eau qu'il faisait serpillère et avait fondu des trois quarts de son épaisseur.

"- Ne t'ébroue pas sur moi !"

Le démon parut y réfléchir puis s'éloigna. Il était vrai que le pauvre humain n'aurait pas apprécié la blague.

Le renard s'ébroua de la pointe de la truffe jusqu'aux bouts des queues pour revenir ébouriffé et encore humide mais au moins n'avait-il pas trempé Boya jusqu'à ses sous-vêtements

Sur la rive, les poissons s'agitaient encore faiblement. Le renard changea de forme pour les éventrer d'une griffe, vider les intérieur qu'il avala comme une friandise au grand dégout de Boya, puis le renard alla chercher du bois.

Boya resta à l'écart pour le regarder faire du feu avec la plus grande fascination. Le démon avait une évidente peur du feu. Ses mains tremblaient lorsqu'il parvint à obtenir quelques étincelles en frottant un allume feu sans doute pris dans les fontes des miliciens contre un bout de métal. Le renard pleurait littéralement d'angoisse lorsque quelques flammes s'attaquèrent au bois. Boya le regarda prendre les poissons, les jeter dans la marmite avec de l'eau, mettre le tout sur les flammes et reculer pour aller se cacher roulé en boule dans ses poils, les queues sur le nez, toujours en pleurnichant.

Boya aurait du rire. Une grande créature comme un renard démon qui avait peur du feu. Un démon qui avait peur du feu. Un démon qui avait peur.

Boya ne riait pas. Il avait même un peu honte. Le renard le nourrissait tous les jours depuis qu'il l'avait mis à l'abri et subissait ca deux fois par jours ? POURQUOI ? Pourquoi encore une fois se donnait-il tout se mal au point de se bruler et de pleurer d'angoisse de vouloir le nourrir?

Boya quitta difficilement son rocher. Il se traina près du feu. Les pleurs d'angoisse du renard gagnèrent en décibels à mesure que Boya s'en rapprochait. Le démon voulait-il le protéger du feu ? Probablement.

"- Je ne risque rien." Rassura Boya qui retira la marmite encore tiède, refit la flambée pour qu'elle brule plus efficacement et surtout plus doucement pour que les flammes soient moins effrayantes pour le renard.

Il retira les poissons de l'eau pour les piquer sur des branches qu'il plaça autour du feu.

La chaleur rassurante lui fit un bien fou.

Boya resta à profiter de la flambée quelques minutes avant d'encourager le démon à le rejoindre. Pas à pas, inquiet et visiblement mal à l'aise, le renard finit par le rejoindre en rampant. Il se coucha derrière lui pour enrouler ses queues autour de la taille de Boya et pouvoir cacher sa truffe derrière son épaule

Si le feu les attaquait…

Boya resta immobile, étrangement content d'être à l'air libre, réchauffé par la fourrure blanche qu'il avait appris à apprécier. Il se sentait même bizarrement "fort" d'être celui qui "protégeait" le démon contre le feu. Tant et si bien qu'il posa deux doigts sur son museau pour le caresser gentiment.

"- Tout va bien."

Petit à petit, les tremblements du démon s'espacèrent avant de s'interrompre lorsque le renard posa sa grosse tête sur ses genoux avec un soupir de plaisir. A vivre toujours seul, il était difficile de réaliser à quel point une présence était importante.

Boya se sentit mal pendant quelques instants. Il fraternisait avec l'ennemi. Et pourtant...il lui devait la vie à cet ennemi.

"- Le poisson est cuit" Murmura soudain Boya.

Il allait avoir besoin d'une grosse sieste pour se remettre de tous ces excès.

La tête du renard quitta ses cuisses mais il ne bougea pas de son dos. Boya le sentit se tendre lorsqu'il se pencha pour retirer les brochettes.

Boya prit la première pour croquer le premier poisson. Il cracha les arêtes dans le feu, comme souvent fasciné qu'un plat aussi simple puisse être aussi délicieux. Comme si le grand air et la solitude ajoutaient leurs propres épices au poisson.

Boya baissa les yeux sur le renard qui observait le poisson disparaitre dans l'estomac de l'humain avec curiosité. Il vérifia que l'esturgeon était cuit.

"- Tu veux gouter? Celui-là n'a pas d'arête. Ça fait mal une arête coincée dans la gorge. Avec celui-là, tu peux gouter sans risque."

Le renard rit doucement. Son poisson, il le mangeait cru. Les arêtes, il ne les craignait pas. Mais c'était tellement gentil d'avoir pensé à lui, il n'allait pas se plaindre. Il prit le poisson cuit des mains de Boya pour le manger doucement, petit bout par petit bout pour profiter de son gout. C'était la première fois qu'il mangeait quelque chose de cuit. Et c'était très bon.

Un gros soupir de plaisir lui échappa.

Non.

Ce n'était pas la première fois qu'il mangeait quelque chose de cuit. Sa gorge se serra soudain. Un petit pleur lui remonta dans la gorge. La dernière fois qu'il avait mangé quelque chose de cuit, c'était une tourte. Il s'en rappelait maintenant. Une tourne de viande que sa maman avait fait pour lui et son père. Il s'en était régalé avant que son papa ne parte pour ne jamais revenir. Il ne savait pas ce qui l'avait tué mais il n'était jamais revenu. Comme sa maman était morte elle aussi.

Le démon renard finit de manger son poisson en pleurant comme seuls les renards pouvaient le faire. Près de lui, Boya le regardait, visiblement choqué. Qu'est ce qui arrivait au démon ? pourquoi pleurait-il comme ça ?

"- Hé ? renard ?"

Timidement, il posa une main sur sa tête pour la caresser doucement. Les pleurs du démon n'en furent que plus bruyant. Lorsqu'il colla son crane au torse de Boya, le chasseur fut sur que sa dernière heure était venue jusqu'à ce qu'il réalise que le monstre voulait... qu'il le réconforte.

Boya ne savait plus sur quel pied danser.

Lentement, à moitié paralysé par la stupeur, il passa ses bras autour du cou de la grande créature pour la cajoler maladroitement malgré tout son entrainement qui lui hurlait de lui arracher le larynx avec les doigts. Ou de lui crever les yeux. De lui arracher la langue. De...

"- Shhhh... tout va bien... Tout va bien...

Son maitre aurait sa peau s'il le voyait faire.

Le renard finit par se calmer lentement. Boya ne savait pas ce qui avait pu déclencher une réaction aussi violente mais il n'aimait pas ça du tout. Était-ce un prélude a de la violence physique de la part du renard ?

Il fallut un long moment au renard pour se calmer. Petit à petit, ses cris de détresse se calmèrent jusqu'à ce qu'il prenne une de ses queues dans sa gueule et la mâche comme un bébé suçait son pouce.

C'était… étrangement… Mignon.
Boya secoua la tête, un peu perdu. Lui. Trouver un démon MIGNON ! C'était… C'était…

Il ne voulait pas y penser pour l'instant. Pas alors qu'il avait épuisé ses dernières forces.

Il se laissa aller plus franchement contre le renard qui s'enroula littéralement autour de lui pour lui tenir chaud pendant qu'il reprenait quelques forces, assez pour reprendre le reste de son repas.

Boya s'effondra dès qu'il eut finit ses poissons et s'endormit contre l'épaule velue.

Le renard effleura doucement sa joue de sa truffe. Ha oui. Le Dangereux dormait. Mais c'était SON Dangereux maintenant.

Une fois que lui-même fut assez calmé pour lâcher sa queue, il glissa doucement sa tête sous l'humain pour le porter une fois de plus dans la tanière.

Boya avait réussi à sortir de la tanière lui-même. Il n'avait pas fui par contre. Non, le renard était sur ses talons. Il l'avait rattrapé deux fois avec ses queues pour le retenir de s'écraser la figure la première contre le sol. Le Dangereux lui avait jeté à chaque fois un regard qui se serait voulu courroucé mais qui n'était que vaguement irrité.

"- Hé, renard. Où est-ce que je peux me laver ?"

Parce qu'il en avait assez de se nettoyer avec un carré de tissu, de l'eau limitée ou que le renard le toilette de la langue. Le pire était sans doute qu'il préférait encore la langue du renard s'il pouvait se rincer après parce que sa langue était bien râpeuse. Il se sentait PROPRE après que le renard l'ai toiletté de la pointe des orteils jusqu'aux bouts des cheveux.

"- Yip !"

Entendre le renard glapir comme un bébé de quelques kilos était toujours un peu dérangeant.

Il le suivit à pas lent. Ses blessures étaient refermées mais son énergie était encore à plat. Il avait failli mourir. Dans des conditions aussi sommaires que les siennes, il avait même de la chance que son Node doré arrive à suivre pour le soigner sans qu'il ne bascule dans le coma.

"- Yip !"

Boya se sortit de ses pensées. Que ? Ho ! Ho…. Ha oui…. La rivière était charmante avec sa petite anse qui faisait un coude. Le flux était vigoureux au milieu de la rivière, mais dans le coude, l'eau était bien plus calme. Le chasseur comprenait pourquoi le renard l'avait emmené ici et pas simplement là où ils avaient péché quelques jours avant. Boya se débarrassa de ses vêtements presque dans un état second avant de glisser dans l'eau. Le fond de la rivière était couvert d'un agréable fond sablonneux où il s'assit. L'eau était tiède, réchauffé par le calme de la petite anse autant que par le soleil brulant de l'après-midi.

Boya ferma les yeux. Pendant quelques instants, il parvint à oublier qu'il était au milieu de nulle part, blessé, abandonné, qu'un de ses ainés était mort pour le protéger et que quelqu'un au palais voulait sa peau.

Un petit rire lui échappa soudain. C'était un rire chargé de larmes et de résignation, d'écœurement aussi. Il était plus en sécurité nu au milieu d'une rivière perdue, surveillé par un renard démon qui avait mangé des humains moins d'une semaine avant que dans la ville qu'il avait été élevé pour protéger.

Son rire se changea lentement en gros sanglots épuisés qui l'ébranlaient jusqu'au fond de ses tripes.

Lorsque le renard rentra dans l'eau pour se coucher derrière lui et lécher ses larmes sur ses joues dans un effort timide de le réconforter, ses larmes redoublèrent.

Comme il avait consolé le démon quelques jours plus tôt, c'était le démon qui le consolait maintenant.

Lorsqu'il n'eut plus de larmes à faire couler, il renifla très fort, baigna son visage puis laissa le renard lui râper la peau jusqu'à ce qu'il soit bien propre et puisse se rincer.

Il resta encore dans l'eau un long moment, jusqu'à ce qu'il frissonne sous le soleil qui descendait lentement vers le néant.

Il s'appuya sur le démon pour quitter l'eau. Le renard s'éloigna un peu pour s'ébrouer puis revint vers lui pour l'aider à retourner à la tanière. Boya était assez remis pour s'occuper de ses propres repas maintenant si le renard lui apportait de la viande.

Le renard enfouit son nez dans son cou un long moment pour le renifler avant de l'abandonner pour aller chasser.

"- Si tu trouves autre chose qu'un lapin…"

C'était bon mais…

Le renard revint une petite heure plus tard avec un petit daim sur le dos et… qu'est-ce qu'il avait dans la gueule ? C'était…

"- Où est-ce que tu as trouvé des pommes ?"

Le renard avait arraché plusieurs branches d'un arbre chargé de fruits pour l'apporter au chasseur qui se jeta dessus pour en dévorer deux. Les fruits étaient un peu acide, mais après des jours à ne manger que de la viande, il sentit presque son corps se jeter sur les vitamines avec avidité.

"- Merci."

Le renard s'installa un peu loin du feu. Il avait déjà déchiré le ventre du daim pour manger ses entrailles mais avait gardé le foie et le cœur pour l'humain. Il avait aussi mangé les pattes avant et la tête. Le reste, les meilleurs morceaux, étaient pour son Dangereux rien qu'à lui.

Il arracha un cuissot pour l'apporter à l'humain, puis changea de forme pour lui apporter le cœur et le foie avec précaution.

L'humain hésita mais prit les abats

"- Meilleurs." Insista le renard démon.

Ses queues s'agitaient follement derrière lui alors qu'il tentait de convaincre le chasseur de commencer par ça.
Comme il le faisait généralement, Boya finit par obéir. Même si le renard démon était de bonne composition, lui faire plaisir ne lui coutait pas grand-chose et l'énorme monstre était quand même en position de le couper en deux s'il le mettait en colère.

Il dut se retenir de vomir le cœur et le foie cru mais en avala quelques bouchées de chaque comme le renard le lui demandait.

La satisfaction de la créature était si franche, presque enfantine, que le chasseur se sentit étrangement satisfait lui aussi de lui avoir fait plaisir.

"- Les miens doivent s'inquiéter. Il va falloir que je parte."

Le plaisir sur le visage du renard-démon disparu aussitôt, remplacé par une dévastation sans faille. La grande créature reprit l'une de ses queues dans sa gueule pour se réconforter. Boya grinça des dents sous les gémissements de détresse du monstre.

"- Ma… Ma meute a besoin de moi."

Les gémissements du démon s'étouffèrent un peu dans ses poils lorsqu'il prit une seconde queue dans sa gueule mais le drame était évident pour la créature.

Boya se mordit la langue. Ce n'était qu'un démon. Un simple démon. Il n'avait aucune raison de se soucier de ses sentiments. Dès qu'il serait en état il devrait même le tuer.

Pourtant, il savait qu'il en serait incapable. Pas alors que le renard lui avait sauvé la vie et s'occupait si bien de lui.

"- Je ne vais pas partir tout de suite." Se força à rajouter Boya.

Il soupira intérieurement quand les pleurs du démon s'allégèrent un peu mais finit par prendre sa grosse tête dans ses bras pour le cajoler. C'était plus difficile à supporter qu'un renard en train de pleurer. Vraiment, ses maîtres allaient le détruire quand il aurait fait son rapport.

Boya allait chaque jour un peu mieux. Il passait tous les jours du temps dans la rivière à se remuscler tout en préservant ses os encore fragiles.

Il n'avait plus reparlé de son départ mais il savait que le démon s'y attendait davantage chaque jour. La détresse qui exsudait du moindre poil de l'animal était flagrante

Boya n'avait pas compris au début jusqu'à ce qu'il réalise. Il était sans doute la première créature pensante à avoir adressé la parole au démon, peut-être depuis qu'il était tout seul. Il ne connaissait pas les habitudes d'élevage des jeunes dans cette espèce, mais si elle était ne serait-ce que vaguement similaire aux renards roux du sud, ils étaient farouchement territoriaux autant qu'attachés à leurs petits. Les renardes se montraient sans pitié pour protéger leur progéniture. Elles pouvaient passer des années à s'occuper d'une portée avant d'en faire une autre, juste pour être sûr qu'ils étaient capables de se débrouiller seuls. Une fois hors des pattes de leurs mères, les renardeaux étaient aussi indépendant qu'elle mais les liens familiaux restaient présent même si distendu. Il n'était pas rare qu'un renard démon retourne sur le territoire de sa mère ou de sa grand-mère. Ils étaient généralement bien éduqués, capables de très vite se trouver leur propre territoire, le plus souvent en séduisant un humain.
Mais ce renard-là ? Il était intelligent, c'était une évidence. Mais il n'avait aucune éducation. Un renardeau réchappé d'un massacre qui avait survécut seul ? C'était la seule explication rationnelle. Malgré son isolation quasi-totale, Boya était certain qu'il avait quand même dû passer du temps proche, sinon d'humains, au moins de personnes capables de s'exprimer dans la langue de l'empire. Sinon, il ne la comprendrait pas aussi bien. Le démon avait du vocabulaire. Il n'avait juste aucune capacité à parler. Il faisait bien des progrès, mais c'était lent. Les phrases étaient encore loin. Des mots simples lui prenaient encore du temps à sortir. Comme s'il devait les répéter plusieurs fois dans sa tête pour parvenir à contraindre sa bouche toute neuve de les prononcer.

D'ailleurs… Les démons renards pouvaient parler sous leur forme animale en générale.

"- Hé, renard !"

Les longues oreilles blanches se pointèrent vers lui avec un enthousiasme touchant.

"- Tu n'as jamais essayé de parler ma langue avec ta gueule."

Le renard pencha la tête sur le côté. Il n'avait jamais essayé non. Parce qu'il ne l'avait jamais vu faire.

"- Essaye ?"

Le renard ouvrit la gueule. Il la referma plusieurs fois, comme lorsqu'il tentait de parler lorsqu'il était sur deux pattes.

"- J…j… Jeeeee m'aaappellle.. Aaaaaaa…. Ming ! !" Ha oui ! C'était autrement plus facile comme ça !

Les longues queues s'agitaient follement derrière lui.

"- A-Ming !" Oui, c'était vraiment plus facile comme ça.

Le renard se mis à rire de plaisir. Un rire communicatif qui fit sourire Boya.

"- Je m'appelle Yuan Boya." Ne put s'empêcher de répondre le chasseur avait d'ouvrir de grands yeux horrifiés et de réaliser ce qu'il venait de faire. Il venait de donner son nom à un démon de son plein gré !

Le renard se contenta de lui lécher la bouche pour marquer son contentement. Boya lâcha un coassement d'outrage. Il s'essuya le visage sur sa manche avant de hurler après le renard qui n'en avait rien à faire, trop occupé à sautiller en rond en répétant son nom encore et encore.

"- A-Ming ! A-Ming ! A-Ming !"

Tant et si bien que Boya cessa de hurler pour le regarder jouer. Le renard avait repris ses queues dans sa gueule et tournait sur lui-même comme… comme… un renardeau ?

Boya se surpris à regretter de devoir abandonner le démon dès qu'il le pourrait. Cette énorme créature était peut-être un démon mais il était si innocent que s'en était ridicule. D'accord, il mangeait des humains. Mais le faisait-il parce qu'il avait faim de chair humaine ou parce qu'elle lui tombait dans les mâchoires comme avec la milice qui avait manqué le tuer ?

"- A-Ming ?"

Le regard cessa de s'agiter. Il se coucha à nouveau près de Boya, le museau sur les pattes et les oreilles vers l'avant. Il était aussi attentif que les petits shidi.

"- Manges-tu beaucoup d'humains ?"

Le renard hocha la tête.

"- Oui ! Il y en a partout !"

L'estomac de Boya lui tomba dans les pieds.

"- Et comment fais-tu pour les manger ?"

Le renard pencha la tête sur le côté, comme s'il ne comprenait pas la question.

"- Et bien… je les déterre ? Mais juste quand ils ne sont pas trop faisandés. Et si je ne trouve rien d'autre. Les lapins c'est meilleurs." Non vraiment. C'était FACILE de parler en étant un renard. Il n'y avait pas cette distance entre son cerveau et sa bouche qu'il subissait quand il était un humain. C'était tellement facile qu'il l'avait déjà fait avant. Sans doute avec sa maman. A-ming se mis à battre des queues, tout content. C'était un souvenir de plus de sa maman, ça ! C'était bien.

"- …. Tu les… déterre ? Tu veux dire… tu ne tues pas d'humains pour les manger ?"

Le renard secoua la tête.

"- S'ils me font mal avec leurs bouts de bois qui piquent et leurs bouts de métal qui coupent, je les tue et je les mange. Mais sinon, ils se tuent tout seul entre eux. Ou alors ils se tuent tout seul." Guerre, accidents… Il y avait de quoi faire, vraiment.

L'angoisse de Boya s'allégea visiblement. Si le renard ne tuait que pour se défendre et bien… C'était de bonne guerre, non ?

"- Tu ne cherches pas activement des humains pour les manger ?"

A-Ming secoua encore vigoureusement la tête.

"- Non. Je préfère les lapins. Et puis, c'est drôle de chasser les lapins. Les humains, ça pue et ça crie." C'était aussi pour ça qu'il restait le plus loin possible des humains. Ils lui faisaient peur. "Et puis… les humains ils ont tués ma maman." Souffla tout bas le renard, ses longues queues resserrées autour de lui.

Boya en reçut comme un électrochoc.

Des humains avaient tués la mère du renard.

Une renarde avait tué sa mère.

"- Pourquoi ?"

A-ming força son museau sur les genoux de Boya qui lui caressa le crâne machinalement.

"- Je me rappelle pas. Je me rappelle de la tanière en bois. Des cris des humains. Du Dangereux en blanc qui est entré. Des cris de maman. Et puis la tanière à prit feu. Maman a cassé l'arrière de la tanière. Elle m'a fait sortir et après… après…." Le renard s'était mis à gémir de détresse. Il ne se souvenait plus. Il ne voulait pas se souvenir davantage. "Ils ont tués ma maman." Elle n'avait rien fait de mal. Elle était juste là et ils l'avaient tués.

Boya resta silencieux. Le parallèle avec la mort de sa propre mère était douloureux.

"- Et tu es tout seul depuis ?"

"- Non !" Le renard avait relevé la tête et fixait Boya avec vénération. "Non. Mon Boya est avec moi !"

Le pauvre chasseur dut se mordre la langue pour ne pas hurler. Encore davantage lorsque A-ming lui lécha encore les lèvres.

Boya frissonna. Il fallait qu'il parte au plus vite. S'il était encore là au printemps, le renard allait vouloir faire de lui son partenaire il en était sûr. Il était hors de question qu'il se laisse marquer par un renard ! Sa seule chance était que le renard ne réalisait pas ce qu'il sous-entendait parce qu'il était trop seul pour avoir appris ce que voulait réellement dire ce qu'il disait.

"- Mon Boya ?"

"- Ma maman a été tué par une renarde." Souffla le chasseur dans l'espoir de mettre de la distance entre eux.

A-Ming se redressa d'un coup, ses queues à l'horizontal et les oreilles écrasées sur l'arrière du crâne. Boya frémit. Avec les babines retroussées, le renard démon était assez effrayant. Sa fourrure ondulait sur son échine comme s'il était prêt à attaquer. Mais pas attaquer Boya non. Il se comportait comme s'il voulait le protéger. Sinon, il ne l'aurait pas enroulé dans ses queues.

"- Une renarde rousse. Elle a forcé l'entrée de notre maison quand j'étais petit. Elle a massacré et dévoré ma mère. Et ensuite… ensuite… Elle m'a dit de fuir." Boya n'en avait jamais parlé à personne. Pas même à son Shifu ou aux guérisseurs de JingYun. Il ne savait pas pourquoi c'était facile de parler au renard. "J'ai couru de toutes mes forces mais elle me rattrapait en quelques foulées. Elle me mordait les bras ou les jambes et me laissait fuir encore." Il se souvenait de la peur, de la douleur, de l'épuisement.

Son sang qui coulait et l'affaiblissait, la douleur croissante alors que ses muscles maltraités et percés devaient forcer pour tenter de fuir. Cette abjecte terreur qui lui liquéfiait les entrailles. C'était la terreur qui avait été le pire. Ne pas savoir quand la mort allait lui tomber dessus. Ne pas savoir quand la renarde se lasserait de jouer au chat et à la souris.

C'était des membres de JingYun qui l'avaient sauvés. Il leur était tombé dessus par accident dans sa course effrénée pour fuir. Boya se souvenait encore de leurs jurons quand il avait déboulé de l'orée de la foret avec la renarde qui lui courait derrière. La volée de flèches avait cloué le monstre au sol et l'avait sauvé.

"- J'ai eu de la chance. Des chasseurs de JingYun revenaient d'une chasse. Ils ont entendu mes cris et m'ont sauvés. Ils ont tués la renarde et ils m'ont emmenés avec eux pour me soigner. Sans eux, je serais mort dévoré." Ils l'avaient sauvé, soigné et ramené chez son père. Qui l'avait abandonné à JingYun quelques mois plus tard dans l'espoir ridicule de se racheter une virginité auprès de l'Empereur. Sans succès. Il avait été assassiné lui-même quelques mois après avoir abandonné la majorité de ses rejetons un peu partout.

Son renard gémissait doucement. Il s'était enroulé autour de lui pour poser son nez dans son cou.

"- Il faut que je rentre chez moi, A-Ming."

Le grand renard blanc s'était mis à trembler mais il ne protesta pas plus. Il resta immobile jusqu'à ce que le chasseur demande à rentrer à la tanière.

A-Ming laissa Boya s'appuyer lourdement sur lui comme il le faisait depuis des jours. Une fois dans la tanière, il s'enroula autour de lui sans rien dire de plus.

Le sommeil fut long à venir.