Boya s'en voulait.
Il n'aurait jamais dû dire si tôt au renard qu'il allait devoir partir et rentrer chez lui. Depuis qu'il l'avait fait, le démon avait refusé de reprendre forme humaine. Maintenant, il refusait de lui parler depuis qu'ils avaient parlés de la mort de leurs mères respectives. Si le renard avait été un shidi traumatisé comme il en avait vu plus souvent qu'à son tour, Boya aurait dit qu'il régressait. Ça arrivait souvent. Une fois qu'un enfant était à l'abri après avoir dû se comporter en adulte pour survivre, il redevenait un petit dans sa tête, plus jeune qu'il n'aurait dû l'être. Ça durait un temps avant d'aller mieux. Mais ça n'irait pas mieux pour le renard. Il n'avait pas régressé. Il se protégeait.
Boya avait fait irruption dans sa petite vie de solitude, l'avait mise par terre, avait poussé le démon à lui parler, à communiquer avec lui et tout ça pour l'abandonner.
Boya s'en voulait.
Il s'en voulait d'autant plus qu'il devrait le tuer. A-Ming avait tué des humains. Pour se défendre, d'accord. Mais il avait tué et mangé des humains. C'était tout ce qui comptait pour JingYun.
Boya dormait mal ces derniers jours. Il retrouvait ses forces, il savait que son départ pour JingYun se rapprochait à pas de géants alors il culpabilisait un peu plus chaque jour.
Quelque chose de lourd fut soudain posé près de lui.
Boya sursauta. Il était si bien perdu dans ses pensées qu'il n'avait même pas fait attention au départ du renard pendant que le cochon sauvage tué par A-Ming grillait sur le feu.
"- A-Ming ?"
Le renard poussa vers lui les sacs en cuir qu'il avait été chercher.
C'était ce qui restait des sacs des miliciens que Boya avait tué. Avec ça, il pourrait mettre de côté de la viande séchée et porter ses affaires pour le chemin du retour.
Il allait devoir marcher des jours et…
Dans les sacs, Boya trouva assez d'argent disséminé pour acheter un cheval de qualité médiocre mais un cheval quand même. Il pourrait rentrer plus vite et plus confortablement qu'à pied. Il pourrait surtout économiser sa jambe.
Le renard l'avait soigné de son mieux mais Boya savait que la fracture ne s'était pas ressoudée parfaitement. Les guérisseurs allaient devoir recasser l'os ou Boya risquait de boiter pour le reste de sa vie.
"- Merci."
Mais le renard s'était déjà détourné.
Boya en était désolé.
Le cheval était une carne. Boya pouvait s'énerver dessus autant qu'il voulait, il refusait d'avancer plus qu'au pas. Le seul intérêt de la paupiette à sabots était de ne pas devoir marcher ou porter ses fontes.
Boya avait quitté le renard moins de quatre jours avant.
L'énorme démon l'avait accompagné jusqu'au village le plus proche. Il avait voulu le retenir, Boya le savait. Les pleurs désespérés de la créature lorsqu'il l'avait finalement lâché pour le laisser partir lui avait crevé le cœur.
Boya avait négocié l'achat de la vieille carne, de sa selle et de sa bride avec tout l'argent que A-Ming avait pu rassembler pour lui. Boya savait qu'il s'était fait avoir mais dans la circonstance, il n'avait pas le choix.
Lorsqu'il s'était arrêté pour la nuit sous un arbre, il avait très vite regretté la présence à présent familière, rassurante et chaude de son renard autour de lui.
Il n'avait pas eu besoin de prêter beaucoup l'oreille pour entendre au loin les hurlements de tristesse d'un renard géant rejeté dans sa solitude après près de deux mois avec quelqu'un dont s'occuper.
Boya avait honteusement adoré le temps passé dans la tanière du renard démon. Il s'y était sentit si bien une fois qu'il avait perdu sa peur de la créature et qu'il avait été sûr qu'il ne lui ferait aucun mal. La brulure de rage au fond de son ventre qui s'était allumé là avec la mort de sa mère s'était pour la première fois calmé. Pour la première fois en plus de vingt ans, Boya n'avait plus cette haine dévorante au creux de l'estomac. Il s'était sentit… en paix.
Maintenant qu'il n'avait plus son A-Ming pour lui tenir chaud, la brulure au fond de lui revenait avec vengeance.
Boya avait serré sa cape trop fine autour de lui. Il avait eu froid toute la nuit.
Dormir seul allait être difficile maintenant qu'il avait apprit à dormir dans la chaleur d'un autre.
Chaque jour qui passait le rapprochait de la Capitale.
Chaque jour qui passait l'éloignait de son renard.
Et chaque jour il regrettait un peu plus de l'avoir laissé derrière lui.
Était-il infecté par la magie du renard pour ainsi désirer sa présence ? Il ne pensait pas que le renard l'ai marqué comme sien mais il n'était pas très aux faits des techniques de marquages des renards blancs. Les roux mordaient leur partenaire et les gavaient de leur magie pour leur retirer leur libre arbitre. Mais les blancs ?
Toutes les nuits, il avait l'impression d'entendre les pleurs désespérés d'A-Ming. Il n'était pas rare qu'il se réveille en sursaut et cherche du regard autour de lui pour trouver l'énorme créature sans comprendre pourquoi il avait aussi froid.
Mais il était seul.
Il avait choisi d'être seul.
Les premières fumées qui noircissaient le ciel de la Capitale firent soupirer Boya. Il allait enfin retrouver sa maison, ses frères et se débarrasser de son immonde carne. Le cheval l'avait mordu à plusieurs reprises quand il avait voulu la pousser à avancer encore alors qu'il en avait marre pour la journée. S'il n'y avait pas encore de haine entre l'équidé et son cavalier, Boya ne serait pas trop regardant si quelqu'un en faisait de la colle une fois qu'il serait arrivé à destination.
La vue des premières cimes de la montagne de JingYun lui fit un coup au cœur. C'était la maison.
A l'allure de sa monture, il en avait encore pour une journée et demi mais ce n'était pas bien grave. La maison était à portée de main si ce n'était encore à portée de voix.
Il était vivant. Il rentrait chez lui.
Et s'il entendait toujours les pleurs d'un renard quand il dormait, il allait pouvoir enfin l'oublier proprement.
Ses shidi lui avait sauté dessus en pleurant.
Ses shixiong lui avait sauté dessus sans pleurer mais pas loin.
Son Shifu l'avait serré très fort contre lui.
Puis on l'avait mis en joue avec des armes et conduit à l'infirmerie.
Boya ne s'en était pas offusqué. C'était la procédure. Surtout quand vous sentiez encore aussi fort que lui l'odeur d'un renard démon.
Les guérisseurs avaient engourdit sa jambe avec des aiguilles avant de la lui recasser puis de la consolider.
Boya n'avait pas crié mais il avait grondé quelques insultes sous la douleur sourde. La main de son Shifu sur son épaule l'avait rassuré.
Puis on lui avait laissé un peu de temps pour se laver et se changer avant qu'il ne soit conduit aux anciens de la secte pour son debriefing.
Boya avait dévoré le repas qu'on lui avait apporté dès que les anciens lui en avaient donné la permission. Pendant tout son trajet de retour, il n'avait mangé que la viande fumée qu'il avait fait sur les chasses de A-Ming et ce qu'il avait pu cueillir sur le chemin.
Les légumes et le riz avaient été un soulagement pour son estomac.
Les anciens avaient attendu en silence qu'il se soit remplit la panse avant de lui demander son rapport.
Boya ne leur avait rien caché. Pas plus les mensonges sur la mission, l'attaque de la milice, la mort de leur frère pour lui donner une chance de survivre, que son sauvetage improbable par un renard démon. Les anciens avait été inquiets. Ils l'avaient tous examinés pour être sûr que le renard démon ne l'avait pas pollué. Leur surprise devant la totale innocuité des restes de qi vulpin sur Boya les avait laissés perplexes.
Puis Boya avait continué son histoire. Comment le renard avait lutté contre sa peur du feu pour le nourrir, comment il l'avait soigné, nourrit, réchauffé. Comment il avait appris à prendre une forme intermédiaire pour communiquer avec lui.
Boya avait rapporté aux anciens ce qu'il savait du renard blanc et de la mort de sa mère. Il ne leur cacha pas non plus qu'il mangeait des humains quand ils lui en tombaient dans le bec.
"- Es-tu sûr qu'il ne cherche pas activement à tuer des humains ?"
"- Comment puis-je être certain de quoi que ce soit ? Mais je ne pense pas qu'il m'ai mentit. Il est grand et fort. Il lui est plus facile de chasser des lapins que des humains. D'après lui, les humains n'ont même pas bon gout."
Les anciens étaient quand même perturbés. Ils n'avaient jamais reçu de rapport sur des morts causées par un renard blanc dans cette zone. Ils n'avaient jamais reçu de rapport concernant un renard blanc tout court. Le monstre avait sauvé leur Premier Disciple alors s'ils n'entendaient pas parler de lui, ils acceptaient de lui laisser le bénéfice du doute.
"- Il était vraiment malheureux que je parte."
"- Boya ?"
"- Il est… vraiment très seul."
"- Penses-tu qu'il pourrait causer des problèmes ?"
Le chasseur hésita.
"- Des problèmes, peut-être pas mais…"
"- Qu'as-tu à l'esprit ?"
"- Peut-être qu'il pourrait être tenté de me chercher."
Mais il était évident que Boya ne savait pas s'il l'espérait ou le craignait.
Boya ne fut pas vraiment étonné d'être consigné au Temple quelques semaines. Il avait besoin de se remettre aussi bien physiquement que psychologiquement. Pendant qu'il se remettait, on lui demanda de noter précisément tout ce qu'il avait pu apprendre sur le renard démon. Les roux étaient connu. Les blancs, très, très peu. Ils ne représentaient pas trois pourcent des renards et encore étaient-ils généralement limités au nord du grand nord. En rencontrer à leur latitude était rare. Interagir avec encore plus.
Survivre à un renard était déjà un quasi miracle en temps normal. Être sauvé par l'un d'eux était inédit.
"- Boya Daren, j'espère que vous comprenez pourquoi les anciens ont décidé de vous imposer ces séances avec moi ?"
Boya hocha la tête. Evidemment qu'il comprenait pourquoi il devait voir un guérisseur mental tous les deux jours. Il n'était pas stupide.
"- Bien sûr. Les anciens veulent s'assurer que je n'ai pas été compromis par le renard démon qui m'a protégé."
Le guérisseur fixait Boya avec attention. Le jeune chasseur semblait parfaitement conscient de la cause première de l'ordre, mais pas de la raison finale.
"- Boya Daren, vos shidi s'inquiètent pour vous. Ils vous trouvent distrait et irritable."
Boya renifla avec amusement. Quelque chose qui était peu dans ses habitudes jusque-là.
"- Je suis tout le temps irritable."
"- Boya Daren."
"- J'ai beaucoup de choses en tête."
"- Voulez-vous les partager avec moi ?"
"- Les partager avec vous est comme les partager directement avec les anciens. Et j'ai surtout besoin de temps pour faire le point."
Le guérisseur fronça les sourcils, un peu heurté.
"- Mon serment de guérisseur vous garantit mon silence."
"- Dans une certaine limite, tant que je ne fais courir aucun risque à JingYun." Le sourire en coin de Boya était amusé, encore.
Le guérisseur ne pouvait dénoncer ses paroles. Si Boya était dangereux pour JingYun ou lui-même, il serait forcé de faire un rapport.
"- Vous n'avez pas tort. Mais mon but premier est de vous aider, vous. Tant qu'il n'y a pas besoin de tenir au courant les anciens, mon rapport se limitera au minimum." C'était la seule chose qu'il pouvait garantir.
Boya soupira doucement.
"- Je crois… Je crois que j'ai pris conscience de ma propre mort. Et… Que j'ai terminé le deuil de ma mère. Etrangement."
Le guérisseur releva le nez de sa feuille de papier avec surprise. Il avait relu le dossier de Boya avant de le voir. Le jeune chasseur y était décrit comme profondément traumatisé par la mort de sa mère et comme ne l'acceptant toujours pas. Il n'avait même pas commencé son deuil qu'il le déclarait finit ? Qu'est ce qui s'était passé ?
"- Boya Daren ?"
"- Quand A-Ming s'occupait de moi…"
"- A-Ming ?"
"- Le renard. Il a eu du mal à se souvenir de son propre nom. Je crois que personne, pas même lui, ne l'avait utilisé depuis que sa mère a été tué quand il était encore un renardeau. Tout dans ses attitudes était très… enfantin. Comme un enfant sauvage un peu." Il n'était pas si rare qu'un enfant apparaisse quelque part, totalement oublié des hommes et qui avait survécut dans la nature. Ces enfants-là avait toujours du mal à revenir dans la civilisation et y faisaient rarement de vieux os.
"- Il vous a donné son nom librement ?"
"- Oui, quand il a réalisé qu'il lui était plus facile de parler sous forme de renard que sous forme humaine. Il sautillait sur place comme un petit shidi qui arrive à bander son premier arc sans se démolir le bras."
Les yeux de Boya s'étaient chargés d'affection. Le guérisseur prenait des notes mais ne semblait pas inquiet pour l'instant.
"- Et donc, votre mère ?"
"- J'ai réalisé que je n'étais pas le seul à avoir perdu de la famille. Ma mère a été tuée par un renard. Et la mère d'A-Ming a été tuée par des humains. C'est sans doute idiot, mais j'ai été… choqué."
"- Choqué ?"
Boya resta silencieux un long moment à chercher ses mots. Lorsqu'il reprit la parole c'était lentement, comme s'il n'était pas très sûr de ses propres mots.
"- Je sais que JingYun a tué la renarde qui a tué ma mère. Mais… Jusque-là, je crois que je n'avais pas assimilé qu'un humain peut tuer un renard. Comme si… comme si…" Il n'arrivait pas à verbaliser ce qui le perturbait.
"- Comme si jusque-là les renards étaient des monstres divins que personne ne peut atteindre ?"
"- OUI ! Oui… Oui… C'est ça… C'est ça…" Le regard de Boya se perdit un peu dans le vide. "J'ai été à la fois… content et…profondément honteux de moi-même de ce plaisir quand A-Ming m'a dit que sa mère a été tuée par des humains."
"- Content et honteux ?"
"- Content parce qu'un renard était mort et honteux parce que… Parce que A-ming était à peine plus qu'un bébé quand sa mère a été tuée. Est-ce que ça fait de moi un monstre de me réjouir qu'une mère soit morte ?"
Le guérisseur posa encore quelques lignes. C'était vraiment une salade de fruits sous le crâne du chasseur pour l'instant. Mais il préférait cette soupe à l'oignon secouée avec du gratin sur le dessus que la raideur fragile et monomaniaque d'avant sa mésaventure. Boya se remettait en question. Sa stabilité avait été ébranlée, mais comme elle n'était établie que sur une base plus instable qu'une avalanche, il était heureux qu'il puisse faire ce travail de déconstruction à l'abri des murs de JingYun et non en mission. Boya avait toujours été à la frange de la chute, ils le savaient tous. Là, il semblait avoir fait quelques pas en arrière. Son attachement à ce renard était problématique parce qu'il s'agissait d'un démon mais pas inattendu. Les anciens s'étaient assurés qu'aucune magie ne polluait Boya. Il n'y avait donc pas de risque de ce côté-là. Si le démon l'avait aidé comme Boya l'avait dit, s'il était aussi sauvage qu'il semblait, il serait peut-être utile qu'ils contactent le Yin Yang pour leur demander de l'aide. L'idée qu'un de leur chasseur puisse peut-être avoir un esprit gardien était fascinant. Sans compter que s'il pouvait stabiliser Boya, ce serait un bénéfice de plus. Ne plus voir l'étincelle de folie meurtrière permanente qu'il y avait toujours au fond des yeux de Boya depuis que son géniteur l'avait jeté là avec ses frères et sœurs était un soulagement.
"- Cela fait de vous un simple humain, Boya Daren. J'en ai peur. Un simple humain qui a souffert et qui a commencé à lentement guérir."
Boya soupira doucement sans savoir si c'était de dépit ou de soulagement.
"- Que feriez-vous si ce démon venait jusque ici ? S'il vous avait suivi ?"
Boya sembla immédiatement inquiet.
"- Je… Je…"
"- Soyez honnête, Boya. Il n'y a pas de piège dans ma question."
"- Je… J'essayerai de le faire partir le plus vite possible."
"- Pourquoi ?"
"- … Je ne veux pas que quelqu'un lui fasse du mal."
"- C'est un démon."
"- Il ne ferait pas de mal à une mouche !"
"- Un renard reste un renard."
La colère passa sur les traits du jeune homme.
"- Peut-être, mais c'est MON renard !" Boya se figea. Qu'est-ce qu'il venait de dire ?
Le guérisseur haussa un sourcil mais n'était pas inquiet. Etonné certainement, mais pas inquiet
"- Votre renard ?"
"- Je… Je…"
"- Encore une fois, il n'y a pas de piège, Boya Daren. Si ce renard est aussi doux que vous le dites, peut-être mérite-t-il votre confiance."
Le chasseur resta silencieux, perdu dans ses pensées. Son renard ? Avait-il suffit qu'on le cajole quelques jours pour qu'il passe à l'ennemi ?
Qu'est-ce que les anciens allaient penser de lui ?
"- …. Est-ce que ça fait de moi un traitre s'il me manque ?" Murmura finalement Boya à voix basse.
Le guérisseur n'avait pas de réponse à lui donner. Pas sans avoir le renard sous les yeux. Mais dans l'absolu, il ne pouvait répondre à la négative.
La vie avait repris son court pour A-Ming.
Il avait quitté sa tanière pour aller un peu plus vers le sud à la recherche de températures plus clémentes mais surtout de gibier plus gras. Il lui fallait faire du gras en accéléré pour l'hiver qui approchait. A cause de son Dangereux, il n'avait pas pris le temps de se gaver et était en retard pour se préparer pour l'hiver. Malgré ça, il n'y avait pas grand-chose qui avait changé pour lui. Il pouvait peut-être prendre une forme humanoïde maintenant, mais qu'est-ce qu'elle pourrait bien lui apporter à part la suspicion et la peur des Boites à viande ?
Il n'avait jamais cherché activement à les tuer pour les manger. Il n'avait même jamais cherché leur contact. Maintenant, il les évitait consciencieusement. Son Dangereux avait laissé voir son déplaisir de savoir qu'il mangeait des humains. Même si c'était juste pour se défendre ou pas opportunisme quand il tombait sur une carcasse, son Dangereux n'aimait pas ça. Il n'en avait pas besoin pour vivre, alors autant s'en passer. Les cerfs, les daims et les lapins étaient de toute façon meilleurs. Il ne touchait pas non plus aux animaux domestiques parce que leurs Boites à viande n'étaient jamais loin.
Le grand renard se déplaçait de forêt en forêt quand il le pouvait. Quand il devait passer à découvert, il attendait la nuit. A mesure qu'il avançait vers le sud, il devait éviter de plus en plus d'humains.
Dans peu de temps, il serait contraint de ne se déplacer que la nuit.
Il avait un peu obliqué vers l'Est à cause de la crue de plusieurs fleuves et rivières qui s'étaient gonflées à cause de grosses précipitations tombées dans le nord. Ce n'était pas rare que la mousson gonfle les rivières du sud mais il était bien plus exceptionnel que les rivières du nord débordent à ce point. Il avait passé à gué plusieurs rivières mais avait arrêté après s'être fait peur deux ou trois fois. S'il ne s'était pas heurté à des rochers au milieu de l'eau, il aurait pu se noyer. Il trainait encore un peu la patte de sa dernière mésaventure, d'ailleurs.
Alors il utilisait les ponts quand il le pouvait mais nombre d'entre eux étaient protégés par des soldats.
Petit à petit, il était forcé vers des territoires qu'il ne connaissait pas avec de plus en plus de Boites à viande au point qu'il ne pouvait plus se déplacer que la nuit.
La nourriture devenait également plus rares, les proies moins grasses et plus difficiles à attraper. Heureusement, A-Ming était un grand garçon. Il était rapide et efficace. Il savait se contenter de ce qu'il trouvait. Si les cerfs étaient plus rares, il mangeait plus de lapins et même des gros rats. Ça ne le dérangeait pas.
A force de trotter dans un territoire inconnu, il finit par traverser celui d'une renarde rousse d'un certain âge.
Il ne fut pas vraiment surpris lorsqu'elle se mis à sa recherche. D'ailleurs, il s'était arrêté juste à l'orée de son territoire pour attendre qu'elle vienne le voir. Il comptait bien demander l'autorisation de traverser son territoire. On était pas des Boites à viande quand même ! On pouvait être urbain entre démons. Ce n'était pas parce qu'ils pouvaient s'entre-dévorer les uns les autres qu'il fallait le faire. Il voulait juste passer après tout.
La surprise du pauvre renard nordique fut donc totale lorsque la renarde, bien plus vieille et forte que lui tomba dessus dans le but de le tuer.
Il voulut la raisonner mais elle n'avait que faire de ses belles paroles. Elle ne voyait en lui qu'une viande facile à dévorer pour faire croitre ses queues.
A-Ming fut profondément outré de sa violence aveugle. Il ne put que penser à son Dangereux pendant qu'il lui broyait la gorge entre ses mâchoires avant de lui arracher ses queues pour les dévorer. Elle avait attaqué la première, il avait le droit. Et puis, c'était une renarde rousse. Ce n'était pas une Boite à viande. Son Dangereux ne pourrait pas le lui reprocher.
Le renard blanc finit son repas, lécha longuement ses blessures, dormit dans la tanière de la renarde après en avoir fait le tour pour s'assurer qu'il ne laissait pas de petits derrière lui, enterra tout ce qu'il trouva bien profond dans la tanière qu'il fit sienne puis dormit encore jusqu'à ce qu'il ait assimilé toute l'énergie qu'il avait dévoré. Il avait une queue de plus quand il quitta la tanière de bois que les Boites à viande appelait "maison". La renarde avait été membre d'une petite communauté humaine sans que personne ne le sache.
Lorsqu'on vient voir pourquoi la jolie et riche veuve ne venait plus en ville, les pauvres humains ne purent que tomber sur les restes éventrés de la renarde sous sa forme vulpine.
Un message fut envoyé à JingYun qui dépêcha un maître sur place.
Il ne put que constater la chose. Celle qui avait été pour eux une voisine acariâtre autant que bizarre et agressive était une renarde et elle avait été tuée et dévorée par plus fort qu'elle.
Les habitants du village avaient eu de la chance.
Le maître fit son rapport et tout en resta là. Que des démons se bouffent entre eux, ce n'était si rare, ni grave tant que le gagnant ne venait pas faire des ravages parmi les humains.
Bien loin de ces considérations, A-Ming continuait à trotter vers l'est. Puisqu'on ne voulait pas qu'il aille vers le sud cette année, il laisserait les rivières et les crues le conduire ou elles voulaient.
Boya allait finir par ronger le bas des portes, monter avec les ongles aux murs en hurlant et se taper la tête contre les poutres.
Depuis trois mois, il n'avait pas le droit de sortir du Temple ni de participer à une mission quel qu'elle soit. Même enseigner aux plus jeunes lui avait été interdit.
La seule chose qu'il pouvait faire était de s'entrainer au combat, ce qu'il faisait de plus en plus au point d'empiéter sur son sommeil. Il fallait régulièrement que les maîtres d'arme lui hurlent dessus pour qu'il quitte les arènes d'entrainement et aille se décrasser un peu, changer de linge, manger et dormir. Pas forcément dans cet ordre d'ailleurs.
A mesure que les jours passaient, son humeur se dégradait. Au début, il avait compris et accepté qu'on le garde en isolation relative. Il avait accepté qu'on le voit comme un danger potentiel. Après tout, il avait fait ami-ami avec un renard. Mais à présent ? Il s'ennuyait à tuer un âne et personne ne semblait le comprendre.
"- Bonjour Boya."
"- Bonjour."
"- Vous semblez nerveux aujourd'hui."
Il voyait toujours un guérisseur mental deux fois par semaine. Malgré ce qu'il avait dit à Boya, le premier avait été cafter tout ce que le jeune homme lui avait dit. Boya lui en voulait vraiment beaucoup. Il comprenait, mais il lui en voulait. Il l'avait contraint à lui faire confiance, il lui avait promis de tenir sa langue autant que possible mais avait été tout raconter aux anciens.
Après deux ou trois séances où Boya avait simplement refusé d'assister, le maître des guérisseurs avait été contraint de le confier à l'autre guérisseur mental de la secte. Boya ne lui faisait guère plus confiance, mais celui-là ne l'avait pas trahit. Alors il acceptait de lui parler. Un peu.
"- Je m'ennuie." Soupira Boya.
Lui qui n'avait jamais fait ça s'était mis à se ronger si fort les ongles qu'il avait trouvé le moyen de s'infecter plusieurs doigts.
Le guérisseur tendit la main pour lui enlever le pouce du bec.
"- Cessez de vous ronger les ongles."
"- Alors laissez-moi travailler ! Je vais devenir fou à ce rythme !"
"- Boya Daren…" Tenta la voix de la raison.
"- Soit vous me laisser retourner sur le terrain, avec une nounou si vous voulez, soit je vais finir par sauter par la fenêtre, juste pour m'occuper deux minutes !"
Le guérisseur fronça les sourcils.
Boya avait déjà été sujet d'épisodes maniaques violents. Avec les années, ils étaient même de plus en plus fréquents et violent. Mais jamais ils n'avaient été aussi longs, même si d'intensité relativement mesuré, que ce que le guérisseur avait sous les yeux. Les anciens voulaient être sûr que Boya n'avait pas été pollué par le renard, mais à le contraindre, ils allaient finir par le détruire plus efficacement que n'importe quel démon.
"- … Si je donne mon autorisation pour que vous retourniez sur le terrain, accepterez-vous quelques menues protection ?"
"- Nounou, sorts, laisse, peu importe mais laissez-moi SORTIR !"
"- Je vais en parler aux anciens."
Boya aurait pu en pleurer de soulagement.
A-Ming s'était arrêté à deux bonnes heures de marche de la Capitale. Il sentait d'ici les mauvaises odeurs que les Boites à viande produisaient systématiquement lorsqu'ils se rassemblaient en communauté. Ça sentait le deux-pattes sale, les excréments, les animaux malheureux, ainsi que d'autres odeurs qu'il ne pouvait décrire mais qui agressaient son nez. A mesure qu'il se rapprochait, les proies s'étaient vraiment raréfiées. Ce qui avait augmenté par contre, c'était le nombre de démons.
En visiteur poli, A-Ming tentait toujours de faire ami-ami lorsqu'il passait sur un territoire mais jusqu'à présent, à part trois frères furets avec qui il avait passé deux jours à jouer dans les fourrés avant de les laisser derrière lui avec quelques lapins pour les remercier de leur hospitalité, il se faisait systématiquement attaquer à vue. Il ne comprenait pas pourquoi. Il était POLI bon sang ! Sa maman lui avait toujours apprit à être poli. Alors il s'arrêtait au bord d'un territoire marqué, il signalait sa présence et il attendait. Il se faisait attaquer à chaque fois ! Alors il en avait pris son partit. Puisqu'on l'attaquait et qu'il y avait de moins en moins à manger et bien… Il mangeait du démon.
Sans le savoir, il laissait derrière lui un sillage de cadavres qui intriguait et inquiétait grandement JingYun. Qui était ce démon si fort qui s'approchait de la capitale ?
Leur étonnement augmenta encore lorsque le démon obliqua finalement vers le sud pour éviter totalement la capitale.
Non, vraiment, A-ming n'avait aucune envie d'aller se brûler le nez dans ce rassemblement d'humains. En plus, il ne les aimait pas et le seul qu'il appréciait ne voulait pas de lui alors pourquoi y aller ? Ça puait trop.
Il n'y avait plus trop de rivières pour l'empêcher d'aller vers le sud. Autant continuer son chemin vers sa destination première et ses plages de sable fin. Il y avait trop longtemps qu'il n'avait pas mangé requin.
Il laissa derrière lui la capitale, JingYun et trotta gentiment vers le sud-est jusqu'à ce qu'il tombe sur le front de mer. De là, il le suivit plein sud.
Les trois maîtres qui avaient accompagnés Boya s'étaient serrés dans un coin de la pièce et n'osaient pas intervenir. Le plus vieux osa soudain ouvrir la bouche en levant le doigt comme un petit shidi mais la referma sans rien dire quand Boya balança un coup de boule monstrueux au voleur qui voulait tenter de le prendre à revers.
Si les anciens avaient finalement accepté de laisser Boya retourner sur le terrain, ils l'avaient écartés de toute rencontre fortuite avec des démons. Enfin, autant que faire se pouvait. Boya en était donc réduit à intervenir sur des mafias, des clans de malfaisants, des condamnés de droit commun et… des nobles.
Et Boya détestait ça.
S'il s'ennuyait enfermé à JingYun, il allait finir par étrangler un noble avant la fin de la semaine avec ses mains tellement ces gens-là le débectaient. C'était pour ça que ses collègues n'osaient pas intervenir. Ils préféraient qu'il se passe les nerfs sur la mafia qu'ils venaient de dénicher après une enquête de plusieurs jours que sur un duc un peu trop pompeux : moins de paperasses.
Boya balança un coup de pied dans un entrejambe, une baffe monumentale dans la figure d'un autre voleur, coupa une main avec son épée sans le moindre complexe parce que la dague qui le menaçait était verte de poison, sauta par-dessus une table et cravata le chef du clan de voleurs avant qu'il n'arrive à se carapater.
"- Bon ! Et bien je crois qu'on a fini. Ou presque."
Il restait les mômes. Un clan de voleur ne durait pas longtemps sans gosses à dresser pour faire le sale boulot. Les moins de dix ans ? à JingYun. Les moins de quinze, dans des orphelinats de l'Empire. Au-dessus, ce n'était plus vraiment des enfants. Ils feraient leur temps de prison avec des circonstances atténuantes.
Les gardes qui les avaient accompagnés et qui attendaient que les maîtres fassent le plus gros du ménage prirent en charge les prisonniers.
Boya avait un petit sourire satisfait. Au moins, il dépensait son énergie.
Ses frères n'osèrent pas lui faire de reproches. Il avait fait son travail à la lettre après tout. La méthode avait peut-être été un peu brutale et solitaire mais quelque chose leur disait qu'ils devraient se contenter de ça.
A-Ming avait installé sa tanière toute neuve en face de la mer. L'odeur de l'iode et de l'eau salée était agréable. Les poils dans le vent, il poussa un gros soupir. Il avait atteints des quartiers d'hiver qui lui paraissaient corrects. Même s'il y avait de fortes tempêtes sur la côte, il était assez haut sur le front de mer pour ne pas en souffrir. Il avait creusé sa tanière à flanc de colline mais elle remontait jusqu'à la salle principale pour s'épargner le vent froid. Au besoin, il n'aurait qu'à creuser vers le haut pour s'enfuir. Il y avait un village de pécheurs plus loin sur la côte et les quelques démons qu'il avait croisé lorsqu'il cherchait où s'installer avaient prudemment évités de croiser son chemin. A-Ming les avait ignoré avec la même discrétion.
Ses voisins immédiats avaient mis quelques jours à se calmer lorsqu'ils l'avaient vu mais devant l'apparente tranquillité du renard démon, ils avaient fini par retrouver leur train-train ordinaire. Quand ils se croisaient de loin, A-Ming les saluaient toujours même si eux ne le faisait jamais. Il prenait soin aussi de laisser les restes de carcasses qu'il ne finissait pas pour ses voisins. Au début, personne n'y avait touché. Maintenant, ils étaient évacués rapidement par qui en voulait.
Le grand renard soupira lourdement. Il avait fini de faire son gras pour l'hiver, il avait une tanière confortable, des voisins tranquilles, la mer comme paysage et le vent du large dans les poils.
Il avait tout pour être heureux. Il avait toujours été heureux ainsi.
Sauf qu'il était seul.
Il était tout seul après des semaines passées à redécouvrir ce qu'était avoir quelqu'un à qui parler, quelqu'un dont s'occuper.
A-Ming aurait juste voulu ne plus être tout seul.
Et s'il pleurait sa peine la nuit quand personne à part les vagues ne pouvaient l'entendre, qui s'en souciait ?
Le renard solitaire à cinq queues soupira encore. Il prit une de ses queues dans sa gueule et l'y garda dans la futile et pathétique tentative de se donner l'illusion que quelqu'un était près de lui.
