Chapitre 4

Boya arracha le cœur de la renarde avec un sourire de pur plaisir pervers. La créature était morte sous ses coups quelques minutes plus tôt mais il n'en avait pas fini avec elle.

Après les semaines à jouer les gardes dans les rues, les anciens avaient acceptés de remettre Boya sur sa mission première. Il avait été surveillé comme le lait sur le feu mais les inquiétudes des anciens s'étaient révélés être inutiles. Boya avait la même sauvagerie qu'avant pour tuer des démons. Il y prenait le même plaisir et y était toujours aussi efficace.
Il y mettait toujours tout autant de violence et de sadisme d'ailleurs. Sans doute même davantage, à l'inquiétude croissante de son Shifu.

C'est donc un soupir de soulagement qui avait traversé JingYun quelques jours plus tôt lorsque tous les titres, droits et fonctions de Boya lui avaient été rendues malgré tout. Un Boya qui tuait des démons était un Boya qui brûlait sa fureur. C'était peu, mais c'était déjà ça.

Dans ce soulagement général de voir leur Premier Disciple confirmé à son rôle, il n'y avait bien qu'un guérisseur mental qui ne partageait pas la liesse générale. Qu'on ne se trompe pas, il était certain que Boya était totalement libre d'une quelconque emprise magique de la part du renard blanc qui s'était occupé de lui. Par contre, il était tout aussi certain que si leurs routes se croisaient à nouveau, Boya ferait tout pour protéger le renard de ses frères. Pas jusqu'à les tuer, mais s'il fallait en assommer un ou deux, il le ferait. Boya avait une dette d'honneur envers le renard et comptait bien la rembourser un jour d'une façon ou d'une autre.

"- Boya, tu ne nous approches pas tant que ne t'es pas nettoyé un minimum !" Prévint un de ses frères.

Le chasseur renifla mais accepta de se rincer les mains et les bras pendant qu'un de ses frères vérifiait qu'ils avaient effectivement finit le ménage. La renarde avait été signalée par l'épouse de la maison. Elle avait été introduite pour la remplacer par son époux totalement subjugué. Le pauvre homme n'avait plus que du fromage mou à la place de la cervelle. La renarde avait préféré le détruire que le laisser partir lorsqu'elle avait réalisé qu'elle avait été découverte. Rien ne pouvait sauver le malheureux après ça. L'épouse allait devoir gérer elle-même ce qui restait de leur Maison.
Boya était sûr qu'elle s'en sortirait. Son fils était déjà grand, il pouvait prendre le relais.

Les chasseurs finirent leur rapport aux autorités locales avant de reprendre leurs chevaux pour rentrer au temple. JingYun était à deux bonnes heures de route après tout.

Boya se figea soudain lorsqu'il sentit passer un démon non loin. Pourtant, il n'était pas menaçant.

Il n'en parla pas à ses frères et serra les genoux sur sa monture qui accéléra gentiment son pas. L'hiver était là pour encore quelques semaines. La neige était haute. Il faudrait du temps pour que la débâcle commence.

A-Ming hivernait tranquillement dans sa tanière.

Avec les premières chutes de neige, son métabolisme s'était ralentit. Il avait refermé sa tanière comme il le faisait toujours avec la lumière et les jolis dessins que son papa lui avait montré quand il était tout petit. Il s'était roulé étroitement en boule dans sa litière de feuilles odorantes puis s'était endormis. Il ne sortait plus qu'une fois par semaine environ pour manger, boire un peu, se soulager et dérouiller ses muscles. Il maigrissait lentement de toute la graisse qu'il avait accumulé pour survivre à l'hiver. D'ici à ce que la neige fonde, il fondrait tout autant qu'elle. Lorsque les routes seraient libres et sèches, il serait presque squelettique mais c'était ainsi qu'il devait être.

Pour la première fois depuis longtemps, A-Ming rêvait d'autre chose que de sa maman pendant qu'il dormait. Il rêvait d'autre chose que de courses dans les bois, de viande de lapin ou de bonds dans la rivière. A-Ming rêvait de son Dangereux qui l'avait abandonné.

Même dans son sommeil il pleurnichait doucement d'être toujours tout seul. Il pleurait son absence et l'impression qu'on lui avait arraché celui qui était né pour chasser le lapin avec lui.

Il avait neigé pendant une semaine sans s'arrêter.

La Capitale comme le Temple semblaient figés dans un écrin blanc épais que rien ou presque ne semblait devoir perturber.

Les shidi jouaient dans la neige, les serviteurs cassaient chaque matin l'eau dans les seaux pour les animaux, les chèvres râlaient de n'avoir que du foin à manger et les maîtres de JingYun rajoutaient une paire de chaussettes dans leurs bottes.

Encore une fois, Boya était coincé dans son Temple. Comme il n'était pas le seul, il le vivait mieux cette fois. Et puis, il pouvait à nouveau enseigner aux plus jeunes. Alors il prenait son mal en patience et attendait le dégel.
Etrangement, malgré le froid cuisant, il ne semblait pas le sentir. Sans doute sa cultivation avait-elle fait un bond en avant pour qu'il puisse s'entrainer torse nu à l'extérieur sans en ressentir le moindre inconfort. Plus les jours passaient, et plus il avait l'impression d'avoir une chaufferette au fond du ventre qui le garantissait de n'avoir plus jamais froid. A part aux orteils. Et encore.

Si l'hiver glacé n'avait pas vraiment de prise sur lui, Boya se figeait de temps en temps en fixant le nord-ouest, les sourcils froncés et les lèvres pincées. Comme s'il cherchait quelque chose invisible à tous sauf à l'univers.
Est-ce que A-Ming avait pu faire assez de gras pour l'hiver ? S'il avait neigé à ce point à la Capitale, le Nord devait disparaitre sous des mètres de neige. Est-ce que le renard démon allait dormir son hiver au chaud dans sa tanière ? Avait-il fuit pour des contrées plus chaudes ? Ou devrait-il se rabattre sur de la viande plus facile à trouver et à tuer pour survivre ? Boya ne voulait pas imaginer que A-Ming puisse tuer des humains pour survivre à cet hiver si rigoureux. De mémoire humaine, jamais un hiver n'avait été aussi froid et long. Boya resserra sa cape bordée de fourrure autour de lui sans vraiment en ressentir le besoin. Ce n'était qu'un réflexe d'années à subir les aléas du temps et de la météo. La cape était peut-être de la plus belle des laines avec la meilleure des fourrures de lapin dessus, elle ne serait jamais aussi chaude et confortable que celle de son renard. S'il n'avait pas fait si froid, Boya aurait refusé le cadeau de la jeune femme qui lui avait envoyé la cape. Son Shifu avait un peu titillé pour savoir s'il serait intéressé par une alliance mais Boya lui avait jeté un regard bovin. Le mariage ? Lui ? Il était déjà marié à son devoir. Qu'on ne vienne pas l'ennuyer avec des idées aussi stupides. Même pour la secte, il refuserait d'épouser qui que ce soit. Son Shifu n'avait pas insisté. Plus fine mouche, il savait déjà le jeune homme promis à un autre malgré l'inquiétude qu'il pouvait en ressentir. Le maître de Boya avait remercié du cadeau à la place du jeune homme mais avait très clairement signifié de ne rien attendre de plus.

Boya était un beau partit et dans le top cinq des célibataires de la capitale. Encore aurait-il fallu qu'il s'intéresse à la gaudriole. Si son Shifu ne se trompait pas, la seule et unique créature à avoir partagé la couche de Boya avait du poil jusque sur la truffe et pesait d'après les dires du chasseur entre quatre et six cent kilos à la louche.

Boya soupira encore. Il se força à sourire lorsque ses élèves vinrent le chercher pour qu'il joue avec eux. Plusieurs s'inquiétèrent lorsque le chasseur leur offrit ses mains. Est-ce qu'il était malade ? Ses mains étaient brûlantes.

Les jours commençaient à rallonger. Le soleil ramenait avec lui la chaleur (relative), le vent du sud, des troupeaux d'oies sauvages et des bancs de poissons bien gras.

A-Ming sortit de sa tanière considérablement plus mince qu'il ne s'y était installé près de deux mois plus tôt. Il avait un peu mangé quand il avait pu mais l'hiver avait été long cette année. S'il ne s'était pas gavé comme il le faisait souvent, il aurait été en bien moins bon état qu'il ne l'était. Il s'ébroua lourdement, se gratta pas mal, s'étira encore puis s'éloigna en cercle concentrique autour de sa tanière dans l'espoir de tomber sur la carcasse d'un animal quelconque que le froid aurait congelé. Sans surprise, il en trouva quelques un. Ce n'était que des charognes mais A-Ming n'était pas dérangé par la viande un peu faisandée. C'était de la viande, il pouvait la digérer, c'était tout ce qui comptait pour lui.

Il retourna dans sa tanière dès que le soleil commença à baisser à l'horizon.

Il reprendrait sa route pour remonter vers le nord lorsque la débâcle commencerait.

L'hiver se prolongeait dans l'Est. Il y avait eu un redoux éclair qui avait vu toute la neige qui encombrait la capitale fondre en deux jours avant de regeler par-dessus. Toute la région était une patinoire affreuse. Personne n'osait tenter de sortir sans raison impérieuse, pas plus les démons que les humains. Même des créatures affamées de chair humaine savaient que s'ils voulaient pouvoir la manger, il leur fallait des dents. La glace au sol était si épaisse et si glissante qu'ils risquaient davantage de se fracasser le râtelier par terre en partant en luge qu'ils n'allaient souffrir de la faim en attendant que la température remonte.

Boya éternua lourdement. Tout le temple sortait d'une grippe éclair qui avait ravagé d'abord les dortoirs des petits shidi avant de s'attaquer aux adultes. Même leur cultivation n'avait pu les protéger de cette grippe au point que certains juniors plaisantaient que c'était sûrement une grippe-démon. Comme la grippe n'était guère plus qu'une colossale cascade de morve, de toux et de fièvre, on en riait plus qu'autre chose. Les plus touchés avaient été les très très jeunes et les très très vieux mais personne n'avait été réellement en danger, heureusement.

Boya renifla lourdement avant de se moucher pour la trente septième fois en vingt minutes. Comme tous ses frères ou presque, il avait le nez tout rouge et qui pelait à force de se moucher. Il se remit un peu de crème dans l'espoir futile de ne pas attraper en plus des gerçures sur le nez comme il en avait sur les lèvres à cause de l'humidité.

Comme chaque jour depuis qu'il faisait un froid de gueux, il regrettait les poils chauds et doux de son renard. Il était sûr qu'il aurait été infiniment plus confortable dans ses poils qu'avec des vêtements épais dont il l'avait pas vraiment besoin.

Boya éternua encore plusieurs fois dès qu'il sortit dans la cours pour passer des bâtiments d'enseignement à ceux d'habitation.
Foutu réflexe photo-sternutatoire !

Il se moucha encore.

Foutu hiver.

Foutue neige.

Et foutu pour foutu, il décida puisque personne n'avait besoin de lui, d'aller noyer son rhume dans une baignoire d'eau brûlante avec des herbes médicinales dedans puis d'aller se coucher. On était peut-être en milieu d'après-midi mais d'ici à ce qu'il se sorte de l'eau, il ferait de toute façon noir comme dans le cul d'un âne.

Le niveau de l'eau dans les rivières avait assez diminué pour que A-Ming ferme sa tanière d'hiver et commence son lent périple de retour dans le nord. Le fond de l'air était encore très froid aussi allait-il prendre son temps. Il fallait qu'il retrouve la forme. Il avait perdu plus de graisse qu'il ne l'aurait dû, cette année.
Les journées avaient commencées à bien se rallonger mais pas assez pour qu'il trotte des heures et des heures pour remonter vers le nord de toute façon.

Il aurait pu longer la côte en restant au sud puis une fois bien à l'ouest remonter plein nord mais A-Ming avait apprécié sa promenade dans ces contrées jusque-là inconnues. D'accord, les démons du coin était mal élevés, brutaux et sanguinaires. Mais au moins, il avait pu manger assez pour faire son lard et augmenter ses pouvoirs suffisamment pour ne pas souffrir de l'hiver. Avec un peu de chance, il pourrait faire la même chose en remontant. Sans compter qu'il aimerait bien revoir les trois frères furets. Ils avaient bien joués ensembles. Ce n'étaient pas encore des amis mais… peut-être un jour ? Son cœur se serra. Il ne pouvait que penser à son Dangereux. Que faisait-il ? allait-il bien ? Est-ce qu'il était en sécurité ? Avait-il fait assez de gras pour passer un hiver confortable sans qu'il soit là pour le nourrir ? Et s'il avait froid, qui était là pour le tenir au chaud dans ses poils ?

A-Ming tua un dernier cerfs bien maigre avant de prendre la route. Il avala les entrailles, la tête, les deux cuisses puis laissa le reste à qui en voulait.

Son territoire de chasse traditionnel était loin. Il en aurait bien pour deux lunes pour remonter. Peut-être trois s'il prenait son temps. Il arriverait vers le milieu du printemps du nord. C'était la période qu'il préférait. Tout sentait si bon ! Il y avait même eut des femelles qui étaient venues lui faire la cour une fois ou deux. Il avait décliné parce qu'il ne se voyait pas avec des petits, lui qui pleurait encore sa famille. Mais un jour, peut-être, dans quelques siècles, quand il serait assez fort pour protéger des petits, il aurait une portée de quinze ou vingt rejetons qu'il protègerait et nourrirait de toutes ses forces.

Le grand renard se mit à gentiment trotter dans la neige en train de fondre. Malgré sa taille et sa masse, il ne s'enfonçait pas dans la neige meuble. Pas avec les énormes raquettes de poils qu'il avait entre les coussinets pour répartir son poids. Chacune de ses pattes était plus large que le torse d'une Boite à viande adulte.
A-Ming se figea soudain. Il entendait un lapin courir dans un tunnel sous la neige. Il prépara son saut, bondit en l'air en cloche, s'enterra le museau le premier dans la neige jusqu'aux épaules puis lutta pour s'extraire des deux mètres de neige pour croquer sa proie que le choc seul avait déjà achevé.

Puis il reprit sa route.

La neige avait ENFIN commencé à fondre. EN-FIN ! La glace aussi commençait. Il regelait par-dessus certaines nuits mais la débâcle avait commencée. Les rivières, les fleuves et le moindre petit ru étaient gonflés comme Boya l'avait rarement vu. Pas un pont n'avait été épargné par la fonte des neiges qui charriait avec elle des troncs voir des cailloux énorme. Même en plein cœur de la capitale les ponts sur les canaux de la ville avaient subis des avaries. Les équipes du génie travaillaient nuit et jour pour réparer les dégâts et désenclaver Tiandu. Heureusement que l'Empereur était un vieillard précautionneux. Les réserves de la ville avaient été suffisantes pour que la population ne souffre pas trop de l'hiver trop long. L'Empereur était un vieillard dur, parfois cruel, mais il savait protéger son peuple et sa ville.

Boya enfila son uniforme pour la première fois depuis des semaines. Il allait en mission avec deux jeunes frères à la capitale. Ils avaient reçu une demande urgente d'une famille noble de petite importance. Une infestation de fantômes semblait-il.

Boya attendit aux écuries du Temple les deux juniors qui allaient l'accompagner. Leurs montures les attendaient déjà. Si Boya était en cuir noir, les deux juniors étaient en gris.

"- Boya Shixiong !"

"- Vous êtes en retard."

"- Pardon. On arrivait pas à enfiler nos vestes."

Les deux adolescent de seize ans avaient baissés le nez, penaud. Boya leur sourit doucement. Il se souvenait encore de sa propre première chasse avec son Shifu. Lui aussi avait peiné à enfiler ses cuirs. Il avait eu l'intérieur des cuisses râpé à sang pendant une semaine.

"- Vous avez bien huilé vos cuirs comme je vous l'avait dit ?"

Les deux jeunes gens hochèrent vigoureusement la tête. Ils avaient bien écoutés les histoires d'horreur de leurs ainés quand ils devaient changer de cuirs. Certains allaient même jusqu'à les plier pour les mettre sous leur selle quelques jours pour les casser proprement histoire de ne pas se faire châtrer par leurs pantalons.
C'était dur la vie de chasseur de démon. Même leurs vêtures leur en voulait.

Une fois en selle, le petit groupe prit son temps pour faire route vers la capitale. Boya en profita pour faire réviser les deux adolescents. Comment devaient-ils se présenter face aux nobles. Comment devaient-ils prendre le contrôle de la situation et de la conversation tout en restant strictes mais respectueux.

Ils arrivèrent en ville et passèrent les portes avec juste un signe pour les gardes qui arrêtaient tout le monde normalement. JingYun avait un passe-droit depuis des siècles. Même les Princes devaient s'arrêter aux Portes de la ville. Pas eux.

Le trio trouva rapidement le petit domaine qui les intéressait. Ils se présentèrent solennellement au chef de famille qui fit venir ses épouses et sa progéniture pour leur donner toutes les informations pertinentes.

Faire le tour du petit domaine ne prit que quelques heures. Débrouiller la présence de plusieurs fantômes ne prit guère plus longtemps. Démêler la réalité de la situation puis attendre la nuit pour libérer les fantômes des servantes assassinées par le père du chef de clan actuel prit encore quelques heures.

Il faisait nuit noire et un froid de gueux lorsque le trio fut prêt à repartir pour JingYun.

Boya était très fier de ses deux élèves. Et comme il faisait froid à tuer un pingouin et qu'il était trop tard pour rentrer sans risquer sa peau, Boya proposa à ses élèves de finir la nuit dans un bordel qu'il connaissait bien. Tous les membres de JingYun le connaissait bien. Mais uniquement pour le thé, la musique et éventuellement un massage dans le cas de Boya. Ils seraient mieux là que sur la route.
Et puis, il appartenait aux ainés de faire déniaiser leurs cadets. S'ils en avaient envie bien sûr. C'était l'occasion. Lorsque son Shifu l'avait amené là près de quinze ans plus tôt, Boya avait profité de tous les charmes de la maison sauf les plus évidents. Le sexe ne l'avait jamais intéressé à part de façon mécanique et manuelle lorsque c'était nécessaire. Il n'arrivait pas à accepter l'idée de devoir s'abandonner à quelqu'un d'autre aussi peu que ce soit. S'il appréciait la détende post-orgasme, il était incapable de s'y abandonner en compagnie, quel qu'elle soit. Alors coucher avec quelqu'un ? A part avec une dague sur la gorge de sa partenaire, il ne voyait pas comment se serait possible et ne comptait pas faire subir ça à qui que ce soit pour quelques fugitive secondes de satisfaction. Non, il préférait boire du thé, jouer au reiki avec les filles, les regarder danser, écouter le joueur de pipa qui servait aussi de videur bien trop costaud pour sa taille lorsqu'il le fallait et parfois, lorsqu'il ne venait pas seul, demander un massage.

Se furent deux adolescents rougissant mais tout à faire consentants qui suivirent deux demoiselles bien au fait de ce qu'on attendait d'elles qui abandonnèrent Boya devant sa tasse de thé lorsque leur Shixiong leur donna l'autorisation d'aller poursuivre leur éducation. Il ne put s'empêcher de leur rappeler qu'ils pouvaient revenir boire du thé avec lui quand ils voulaient si d'aventure ils ne trouvaient pas l'enseignement qui leur était dispensé appréciable. Personne ne les déconsidérerait pour finalement ne pas avoir envie.

"- Yuan Boya."

Boya était en train de finir son thé les yeux mi-clos de plaisir tout en écoutant le joueur de pipa lorsqu'une voix qu'il connaissait autant qu'il la détestait le sortit de ses pensées.

"- Prince Jinghuan"

Boya salua le Second Prince d'un signe de tête, pas plus. Boya était Premier Disciple de JingYun. Il pouvait se permettre d'être un peu cavalier avec son oncle.

L'homme avait la cinquantaine bien tassée. Il avait été musclé par son temps dans l'armée dans sa jeunesse mais l'âge venant, sa taille s'empâtait déjà.

"- Je vous croyais mort."

"- La nouvelle de ma disparition a été largement exagérée."

"- Je vois ça. Que vous est-il arrivé que vous ayez disparu pendant si longtemps ? J'ose espérer que vous ne prenez pas les habitudes de votre déplorable père."

Boya inclina encore la tête.

"- Cet humble fashi remercie Son Altesse de sa généreuse considération. Mais celui-ci avait juste une jambe cassée. Il m'a fallu revenir au temple à pied. Ce fut long. Quant aux habitudes de mon géniteur, je serais bien en peine de les imiter pour ne jamais l'avoir assez vu pour prendre quoi que ce soit de lui."

Jinghuan renifla avec hauteur mais c'était de la haine qui brillait dans ses yeux. Boya ne comprendrait jamais ce que le Second Prince avait contre lui à part qu'il était à sa connaissance le dernier rejeton encore en vie du Sixième Prince Jinyuan. Ce n'était pas comme si le Second Prince avait quoi que ce soit à craindre de lui politiquement. L'Empereur ne savait même pas qu'il y avait encore un fils de son fils le plus détesté encore en vie quelque part.

Boya ne comprenait pas que le Second Prince voyait en lui ce qu'il aurait voulu être dans sa jeunesse : indépendant, farouchement digne et libre de toutes les intrigues de cour.

Boya avait ce que le reste de la Famille Impériale n'avait et n'aurait jamais : la Liberté.

"- Votre épouse pourrait ne pas être d'accord avec vous, Boya."

"- Il est rare que les Chasseurs de JingYun se marient, Votre Altesse. Et je ne fais pas partie de ces pauvres malheureux." Tenta de plaisanter Boya.

Mais c'était une liberté de plus que de ne pas être contraint de se marier aux choix de ses supérieurs. Une raison de plus de le haïr. Boya savait que son oncle était déjà grand père depuis plus de dix ans.

Le Prince le foudroya encore du regard avant de le planter là où il était.

La musique s'était arrêtée. Boya croisa le regard du musicien qui avait observé la scène avec attention, prêt à intervenir s'il le fallait pour limiter les dégâts en matériel.

La Dame de la Maison claqua de la langue vers son employé.

"- Sha ShengShi ! Je ne te paye pas pour que tu bayes aux corneilles !"

Le musicien reprit silencieusement son pipa pour continuer à jouer mais ses yeux mobiles surveillaient tout ce qui se passait dans la salle commune du bordel.
Boya revit son évaluation du jeune homme. Ce n'était pas un musicien qui doublait comme videur. C'était un videur qui doublait comme musicien.

Boya fit signe à un serveur de lui rapporter du thé et de quoi manger. Ses shidi n'allaient pas le rejoindre avant un bon moment. S'ils ne finissaient pas leur nuit le nez entre les seins de leur maitresse du moment.

Le renard blanc s'assis sur ses fesses. Au loin, il voyait la masse imposante, sale et puante de la Capitale sans savoir ce que c'était. Il savait que beaucoup trop d'humains vivaient là mais sans plus. Il était déjà passé là à l'automne. A-Ming savait que d'ici, il lui fallait obliquer vers l'ouest au lieu de rester plein nord. Pourtant, il avait envie de prendre son temps cette fois. Il était… curieux.

A-Ming avait toujours été curieux. C'était à cause de cette curiosité qu'il avait sauvé son Dangereux après tout.

Un gros soupir lui échappa alors qu'il prenait une de ses queues dans sa gueule. Même après plus de six mois, il pleurait toujours la présence du deux pattes qui avait passé quelques lunes avec lui.
Ces quelques courtes semaines avaient été les plus heureuses de sa vie s'il excluait sa petite enfance avec sa maman.
A-Ming savait qu'il courtisait le danger en restant si proche d'un grand rassemblement de tanières pour Boites à viande. Mais s'ils étaient plein, peut-être que son Dangereux était là, quelque part ? Peut-être que s'il restait caché à observer, il finirait par le voir ? Et s'il le voyait, peut-être que son Dangereux accepterait de venir avec lui ? il avait tant de tanières confortables à lui faire découvrir ! Une fois que sa famille serait rassurée de savoir qu'il était avec un digne renard qui avait beaucoup de tanières et un territoire de chasse aussi large que… que… très large, ils le laisseraient forcement partir, n'est-ce pas ? A-Ming avait de quoi nourrir son Dangereux, le tenir au chaud et bien propre. Il avait de quoi s'occuper de lui et… et… et quoi ?

Son Dangereux était un deux pattes. Lui était juste un renard démon qui n'avait rien à donner à un deux pattes à part une vie dans des trous de terre, de la viande mal cuite et un peu de chaleur.

A-Ming avait assez vu de Boites à viande pour savoir qu'ils voulaient plus, beaucoup plus. Ils voulaient des tanières en bois de plus en plus grandes, ils voulaient vivre les uns sur les autres comme le faisaient les serpents au printemps, ils voulaient des trucs dans ce métal jaune bizarre qui avait l'air si fragile.

A-Ming n'avait rien à offrir à son deux pattes.

Ses quatre queues libres trainaient lamentablement derrière lui, en berne, tandis qu'il s'éloignait un peu de la ville pour chercher un endroit où creuser une tanière.
Il faisait encore trop froid pour qu'il continue à remonter vers le nord de toute façon. Il allait attendre un peu que le temps se stabilise.

Boya avait fait son rapport à son Shifu lorsqu'il était rentré de sa chasse aux fantômes avec ses deux shidi. La chasse s'était très bien passé. Ce qui c'était passé au bordel par contre…

Le chasseur n'avait pas été étonné qu'on lui interdise de sortir seul du temple. Pas après ce qui lui était arrivé fin de l'été.

Il était une victime désignée pour son oncle et s'il ne pouvait se cacher sans fin au Temple, il était trop important pour JingYun pour qu'on le mette en danger sans réfléchir.
C'était pour ça qu'il était accompagné de deux autres maîtres pour aller chasser une invasion de goules marines sur les rives du fleuve, un peu en amont de la Capitale. La débâcle avait charrié plus de cadavres qu'elle n'aurait dut cette année. Et avec elle, d'inévitables infestations qu'il fallait nettoyer au plus vite avant que d'autres morts se produisent.

Mais Boya était nerveux.
C'était la quatre ou cinquième expédition de nettoyage qu'il dirigeait avec ses frères. Comme pour les trois précédentes, il avait l'impression d'être observé.

"- Boya ?"

"- Quelqu'un nous observe."

"- Plusieurs quelqu'un, même."

Les deux maîtres étaient sur la défensive. Ils étaient là pour protéger leur frère autant que pour l'épauler pour le nettoyage.

Ils ne s'y trompaient pas. A un moment ou un autre, les gardes personnels du Second Prince tenteraient encore de tuer Boya.

JingYun ne s'était pour l'instant pas plaint à l'Empereur, mais s'il le fallait, ils le feraient.

Ils mirent pied à terre sur le bord de l'eau. Ils attachèrent leurs montures, tirèrent leurs épées, des talismans pour attirer les goules et se mirent au ménage.

C'était toujours un travail aussi sale que pénible mais il fallait bien que quelqu'un le fasse.

A-Ming s'était installé une tanière confortable. Il s'était une fois de plus fait attaquer par quelques démons bien trop énervés pour leur bien mais une fois qu'il les avait tué et mangé, les plus faibles l'avait laissé tranquilles. Il n'était pas pénible comme voisin tant qu'on ne l'embêtait pas. A-Ming avait retrouvé les trois frères furets avec qui il avait joué à l'automne. Ils étaient ses voisins maintenant et jouaient tous ensembles régulièrement. Il partageait ses chasses avec eux quand il avait assez mangé.

A-Ming n'était pas malheureux là où il était. Il se sentait même un tout petit peu moins seul avec les frères furets pour jouer. Mais ce n'était pas son Dangereux.

Non.
Mais il avait vu son Dangereux ! Il était accompagné de deux autres comme lui qui portaient les même fourrures artificielles pour se couvrir.

A-Ming ne s'était pas approché à cause d'eux. Il avait trop peur. Son Dangereux ne lui aurait pas fait de mal, il le savait. Mais eux ? Il avait trop peur.

Il l'avait vu plusieurs fois aller sur le bord de l'eau pour attirer et tuer les machins qui puent et qui polluaient la rivière. A cause d'eux, il ne pouvait même pas pécher alors il était content que quelqu'un nettoie. En plus, il pouvait voir son Dangereux grâce à ça.

A-Ming avait vite pris l'habitude de chercher l'odeur de son deux-pattes dès le milieu de journée. Il ne venait pas tous les jours, mais de temps en temps.

A-Ming était content.

Ce qu'il le rendait moins content, c'était les autres Boites à viande qui surveillaient eux aussi son Dangereux de loin.

Comme lui, ils se cachaient. Mais A-Ming était sûr qu'ils ne lui voulaient pas du bien. Ils avaient les même fausses fourrures que ceux que son Dangereux avait tué et qui l'avaient blessés.
Alors si A-Ming était content de voir son Dangereux de loin, il surveillait les autres deux pattes avec suspicion.

Boya était à cran. Ses frères aussi.

Ils savaient qu'ils allaient se faire tomber dessus à un moment ou un autre et ça n'avait pas raté.

Boya aurait aimé dire qu'il était surpris. Il l'était pour le nombre de gardes envoyés contre lui et ses frères mais certainement pas de voir encore des hommes de son oncles envoyés pour le tuer.
Décidément, il ne comprendrait jamais la Famille Impériale.

Son épée s'enfonça dans le torse d'un garde. Ses frères aussi taillaient dans le lard avec la plus grande efficacité.

Boya ne voyaient pas comment ils pourraient perdre. Ils n'étaient que trois, mais ils étaient des fashi entrainés au combat. En face, il n'y avait que des humains.

"- TIREZ !"

L'optimisme de Boya disparu à la seconde où l'un de ses frères cria. Une des flèches s'était enfoncé dans son bras, une autre dans sa cuisse et s'il avait survécut à la dizaine d'autres, il n'allait pas pouvoir repousser correctement les volées suivantes.

"- Han Cheng !"

"- Ça va ! Mais il faut dégager." Il avait cassé les hampes des flèches sans les retirer pour ne pas risquer d'hémorragie mais leurs chevaux étaient morts. La fuite, allait être compliquée.

Une seconde volée de flèches toucha Boya à la jambe. Ils étaient deux blessés, sans montures, face à une vingtaine d'archer et encore une dizaine de soldats qui attendaient maintenant que les flèches les achèvent.

"- TIREZ !"

Mais cette fois, les flèches ne touchèrent personnes. Pas alors qu'une énorme masse blanche venait de se jeter au milieu des archers et déchiquetaient des griffes et des crocs les misérables humains qui avaient fait du mal à son Dangereux.

Boya s'était figé. Il retint ses frères d'une main sur leur poignets pendant que le démon renard massacrait allègrement les gardes. Une fois sur qu'ils étaient tous morts, il renifla avant de se faire tout penaud sous le renard de son Dangereux.

"- … A-Ming ?"

Le renard blanc lâcha un petit gémissement. Il s'aplatit au sol. Ses queues battaient très fort.

Boya hésitait. A-Ming n'avait que quatre queues, pas cinq. Mais il le reconnaissait et le renard le reconnaissait.

"- Boya ?"

"- C'est… C'est A-Ming. C'est lui qui m'a sauvé.

"- Qu'est-ce qu'il fait là ?"

"- Et bien… je crois qu'il nous a sauvé tous les trois." Souriait Boya sans quitter le renard des yeux qui n'en finissait pas de remuer les queues.

"- Il a tué des humains." Protesta Han Cheng.

"- Oui, enfin, c'était eux ou nous et je préfère que ce soit eux que nous" râla un peu son compère.

"- C'est quand même un renard démon."

Mais Boya ne les écoutait déjà plus. Il les avait lâché pour s'approcher du renard qui attendait toujours en pleurnichant.

Boya s'accroupit devant lui.

"- Tu es venu pour moi ?"

"- Je suis désolé." Souffla le grand renard à la stupeur des deux autres maître. "Je sais que tu veux pas de moi." Puis A-Ming réalisa que Boya était blessé.

Avant même qu'il ne puisse protester, le Premier Disciple de JingYun se trouva taclé au sol avec un renard très occupé à lécher ses blessures.

"- BOYA !"

"- Tout va bien." Cria-t-il à ses frères pour les rassurer. "A-Ming, tu ne peux pas me lécher comme ça. Je te remercie d'être venu à notre aide, mais je dois rentrer chez moi."

Le pauvre renard le lâcha et se recula, les oreilles et les queues basses, image absolue de la résignation.

"- A-Ming…"

Le renard démon se mit à pleurnicher doucement mais ne chercha pas à s'approcher encore. Il se faisait abandonner une fois de plus mais le savait. Un Dangereux n'était pas fait pour rester avec un renard démon.

"- Boya… recule…"

Boya en avait le cœur crevé mais il ne pouvait pas faire autrement.

"- Tu devrais rentrer chez toi, A-Ming."

Le renard resta immobile à pleurnicher au milieu des cadavres des gardes du Second Prince pendant que les trois chasseurs se débrouillaient pour rentrer à JingYun. Ils eurent la chance de pouvoir rattraper des chevaux des gardes pour rentrer chez eux pour faire soigner les blessés.

Les trois maîtres entendaient encore les pleurs du grand renard blanc qui les regardait partir avec détresse.

Les anciens s'étaient rassemblés une fois de plus pour écouter le rapport de Boya et de ses deux collègues.

La nouvelle tentative de meurtre sur Boya était tout aussi inquiétante que la présence du renard démon. Pourtant, s'ils étaient bien décidés à faire quelque chose contre le Prince, ils hésitaient à intervenir contre le démon. C'était la seconde fois qu'il sauvait Boya. Il avait sauvé deux autres de leurs maîtres dans la foulée, le simple honneur du Temple aurait été bafoué s'ils avaient répondu à la générosité de la créature par une chasse à mort. Certes, il avait tué des humains. Mais encore une fois, pour protéger leurs maîtres. Et il n'avait même pas mangé les cadavres. Une phalange de Disciples avait été dépêché sur place dans l'espoir de pouvoir récupérer quelques preuves de ce qui s'était passé. Ils s'attendaient à trouver les restes du festin du démon mais ils avaient trouvés les cadavres là où ils étaient tombés. Personne n'y avait touché à part les charognards habituels comme les corbeaux ou les rats. Les charognards plus grands n'étaient pas encore arrivés. Ils avaient tout chargé sur une charrette pour rapporter le tout au Temple. Ils pouvaient honnêtement assurer qu'aucun renard démon blanc n'avait commis de crime sur le territoire de JingYun pour l'instant. S'il n'en commettait pas d'ici à son départ puisqu'il était nomade, le Temple acceptait de fermer les yeux sur sa présence.

Boya avait été soulagé.

Il ne pouvait rien faire pour A-Ming. Il avait été heureux de le revoir. Sentir l'odeur de sa fourrure, enfoncer ses doigts dedans, profiter de sa chaleur même quelques secondes avait été un soulagement. Le laisser partir avait été un déchirement. Ses pleurs l'avaient poursuivi encore pendant longtemps. Il était reconnaissant à ses frères de ne pas avoir fait de commentaires.

Il souffrait moins de ses blessures que de laisser le démon derrière lui.