Chapitre 7

Xie ZhiHao avait longuement hurlé mais ses cris avaient juste irrité les oreilles du grand renard. Une fois qu'il avait eu finit de brailler tout ce qu'il savait, A-Ming s'était approché du maître de secte. Il s'était assis devant lui puis avait posé une énorme patte sur ses genoux.

"- A-Ming est juste un renard. Mais il s'occupe de sa meute. Ceux-là sont la meute de A-Ming maintenant."

"- A-Ming… Tu ne connais rien de la politique de cour…"

"- A-Ming ne connais rien à la politique." Approuva le renard. "Et c'est pour ça que A-Ming a dit ce qu'il voulait. A-Ming est juste un renard. Mais les Boites à viande qui ont voulu faire du mal à son Dangereux alors qu'ils sont de la même meute devaient être prévenu. Si Grand Père ne tient pas ses petits, A-Ming le fera pour lui."

"- Tu ne peux pas menacer un Prince comme ça ! Et l'Empereur encore moins !"

"- Qu'est-ce qu'un prince ou un empereur pour un renard ?"

Xie ZhiHao leva les bras au ciel. Le renard était aussi infernal qu'il avait… raison. La menace qu'il avait fait était d'autant plus efficace qu'elle venait d'un démon-animal sans éducation qui n'avait de lien avec le monde des hommes que Boya. L'Empereur n'était pas idiot. Il avait parfaitement comprit. Et il avait apprécié la menace pour ce qu'elle était. Parce qu'elle remettait à sa place non seulement son Second Fils indiscipliné mais également tous les autres sans qu'il ait besoin de le faire. Qu'ils se massacrent entre eux, très bien. Mais qu'ils le fassent avec raison sans impliquer ceux qui n'avaient rien à y faire. C'était aussi pour ça que A-Ming avait passé aussi longtemps à lécher les deux plus jeunes princes. C'étaient des bébés. On ne touchait pas aux bébés. Au moins de son point de vue. Les humains étaient bien moins regardant sur la chose. Qui étaient vraiment les sauvages entre eux et lui ? Le renard ne se posait même pas la question.

"- Je me fais trop vieux pour tout ça."

"- Xie ZhiHao n'est pas encore Grand Père. Xie ZhiHao n'est pas vieux." Protesta A-Ming.

Le chef de secte eut un geste pour chasser le renard de son bureau.
A-Ming n'attendit pas davantage pour retourner auprès de son Boya qui l'accueillit à son tour en lui hurlant dessus jusqu'à ce que A-Ming le tacle au sol pour le lécher longuement. A-Ming comprenait la colère de son Boya. Il n'y avait que son Boya qui avait le droit à son toilettage. Ou leurs petits. Son Dangereux avait le droit d'être jaloux et de le gronder pour ça. Son Boya avait tous les droits envers lui. A-Ming avait tous les devoirs envers son Boya.

Boya s'entrainait depuis plusieurs heures contre les courants d'air après avoir vaincu un à un tous ses frères qui avaient eu l'orgueil de tenter de le vaincre. Il était énervé.

Mais Boya était tout le temps énervé ces temps-ci.

Depuis qu'il avait rencontré le renard-démon, sa vie au temple avait pris un tournant étrange. Il lui avait d'abord affreusement manqué. Maintenant qu'il était avec lui, il avait autant envie de l'étrangler un jour sur deux que de passer des heures à le papouiller. Plus les jours passaient et plus le renard s'insinuait dans sa vie jusqu'à vérifier ce qu'il mangeait.

Et si Boya s'entrainait autant ce jour-là, c'était parce qu'avec tout ce que son renard le forçait à manger, il avait pris du poids. Ses uniformes étaient de plus en plus étroits de partout. Il avait pris des hanches, des épaules, et que ses abdominaux normalement suffisamment durs pour y gratter du fromage aient pris une légère couche de gras dessus était un scandale. Ho, dessous, c'était toujours aussi solide. Mais il avait pris du gras ! C'était un outrage. Et il n'était pas le seul. A manger autant de viande, toute la secte avait pris des kilos.
Celui qui dépassait tout le monde en épaisseur gagnée était A-Ming lui-même.

Le renard démon donnait l'impression de s'élargir de jour en jour. Avec les premiers vents venus du nord, sa fourrure s'était élargie comme un pompon qu'on aurait soufflé par le cul. Des shidi s'amusaient même à se cacher dans sa fourrure sans que personne ne les voit. Les trafics d'enfants entre les dortoirs et les cuisines pour y piquer des bonbons se faisaient fréquents. Au point que les cuisiniers devaient régulièrement en chasser le renard avec un balais. A-Ming ne s'en laissait pas compter. Il entrait par les fenêtres même si elles étaient à quatre mètres du sol. Et puis, il fallait bien qu'il dépose sa contribution du jour. Depuis une semaine environ, c'était surtout des oies sauvages grasses à souhait qu'il déposait par paquet de douze. Le temple nageait dans la viande fraiche depuis le printemps, séchait, fumait et mettait à confire dans la graisse tout ce qui n'était pas mangé. Des kilomètres de saucisses pendaient du plafond dans les réserves et toute la population du temple faisait aussi bien du muscle que du gras avec autant de protéines à chaque repas.

Boya cessa enfin de tuer les courants d'air. Il attrapa la serviette qu'il avait pris soin d'apporter avec lui pour essuyer la sueur qui coulait sur son torse avant d'enfiler à nouveau son haut. A-Ming allait se faire plaisir de le nettoyer avec la langue, Boya le savait déjà. Et comme à chaque fois, Boya se laisserait faire parce qu'il adorait ça. C'était sans doute très dégoutant, carrément bizarre, mais il adorait cette grande langue râpeuse sur sa peau.

A peine eut-il fait deux pas à l'intérieur du Temple que la grosse masse blanche poilue lui tomba sur le râble. Il se retrouva très vite tenu par le col de son uniforme et trimbalé comme un renardeau jusqu'à l'une des nombreuses tanières que le renard avait réussi à s'installer un peu partout dans le temple dans des coins sombres, des dessous d'escaliers ou des placards vides jusque-là. Boya n'eut même pas le temps de protester que A-Ming commençait à le lécher vigoureusement.

"- A-Ming ! Tu pourrais attendre que je sois chez moi, tu ne crois pas ?"

"- Mais tu sens bon !"

"- Et je sentirais toujours aussi bon dans deux heures. Mais j'ai encore du travail."

Le renard soupira avec tristesse mais le laissa partir. Il se releva d'un coup de rein pour le suivre à la trace. C'était toujours ridicule de voir le renard sautiller sur ses quatre pattes pour suivre le chasseur. Ridicule et adorable.

Tout le temple s'y était fait petit à petit. Ils ne voyaient plus vraiment un démon avec eux mais un disciple poilu et baveux qui prenait grand plaisir à les gaver de viande.

Il restait bien une frange non négligeable des disciples que sa présence rendaient extrêmement chatouilleux de l'arc, mais comme le chef de secte avait autorisé sa présence, ils ne disaient rien et attendaient le moment où le démon tenterait forcement de les détruire. Ils seraient prêts quand le moment serait venu pour l'éliminer.

Les premières sorties dans la Capitale de Boya avec A-Ming avait été prudentes. Les quartiers pauvres d'abord, là où personne ne pouvait vraiment se plaindre. Cynique sans doute, cruel certainement, mais efficace.

Les rumeurs n'avaient pas tardées à se répandre. Toute la ville bruissait déjà de la présence du renard démon qui avait suivit JingYun au Palais. Maintenant, la ville bruissait de sa présence dans les quartiers les plus abandonnées du monde avec des membres de JingYun.

Le renard était strictement obéissant aux ordres qu'on lui donnait. Et s'il appréciait qu'on lui face des gratouilles, il se laissait toujours grimper dessus par les enfants comme un rocher à singe. Il n'avait fallut que deux ou trois sorties pour que le démon écumant ne soit plus dans l'imaginaire collectif qu'une énorme peluche, un monstrueux chien de manchon obéissant qui faisait des tours et savait parler. Pendant que les maîtres de JingYun éliminaient une menace quelconque que A-Ming se chargeait de manger pour le nettoyer, il était devenu fréquent que des mères abandonnent leurs petits dans les pattes du renard le temps qu'elles aillent faire une course, discutent avec quelqu'un ou aillent travailler.

A-Ming n'était plus qu'une baby-sitter poilue que personne n'oserait défier pour voler les petites charges qu'on lui confiait, au grand drame des voleurs d'enfants et des trafiquants d'esclaves.

Ce qui expliquait sans doute pourquoi Boya était actuellement très occupé à faire des trous dans la bidoche d'hommes au visage masqué tous très déterminés à tuer le renard-démon.

Comme il avait promis-juré de ne tuer aucun humain, la boule de poil se contentait de leur balancer des baffes avec ses pattes de la taille d'un bébé nouveau-né, des coups de queue à briser les os et quelques coups de crocs dans les postérieurs de ceux qui se décidaient à fuir.

Lorsque le dernier brigand fut soit en fuite, soit immobilisé au sol les os brisés ou baignant dans son sang, Boya se mis à hurler de toute la force de ses poumons.
Le fureur qu'il ressentait que quelqu'un ai tenté de s'en prendre à son renard l'avait presque fait basculer dans le massacre aveugle. S'il n'y avait eut les commentaires tout à fait cocasses et amusé de son A-Ming qui comparait la tentative à celle d'une musaraigne qui s'attaquerait à un loup pour le manger, Boya ne savait pas s'il n'aurait pas succombé à la rage brulante qui lui rongeait le ventre, les membres et le dos. Il avait eut l'impression que quelque chose voulait sortir de lui pour venger son A-Ming, quelque chose qui voulait se repaitre de sang. Quelque chose qui ne pouvait supporter qu'on s'en prenne au renard pour ce qu'il était.

Une énorme lèche baveuse le sortit de ses pensées lugubres.

"- Tu es perdu dans tes pensées, mon Boya. Elles ne sentent pas bon tes pensées. Reviens avec moi. Ça sent les brochettes de poulet au caramel." Insista A-Ming.

Autour d'eux, les autres membres de JingYun qui les avait accompagnés pour la mission surveillaient Boya comme s'ils s'attendaient à ce qu'il s'attaque à eux. Petit à petit, à mesure que Boya se détendait, ils se calmaient aussi. Lorsque Boya remis ses armes aux fourreaux, ils eurent tous le même soupir de soulagement.
Boya était passé très près de se perdre. Sans A-Ming pour le calmer….

"- Tu aimes tellement ces brochettes que tu va finir gras comme un verrat, A-Ming."

Mais les autres maîtres étaient prêt à offrir toutes les brochettes de la capitale au renard pour avoir calmé leur shixiong. Certains auraient presque pu en être jaloux. Eux aussi se savaient proches. Eux aussi auraient aimés avoir quelqu'un pour les retenir s'ils basculaient.

"- Mais je peux quand même avoir des brochettes ?" Insista le renard lorsque les gardes de la capitale eurent prit en charge les brigands.

"- C'est moi qui régale !" Proposa un des frères de Boya.

Un peu jaloux, le premier disciple de JingYun en était un peu irrité.

"- He ! C'est moi qui nourrit mon renard !"

Boya avait de plus en plus de missions dans la Capitale.

Il n'était pas idiot.

Il ne savait pas trop pourquoi le chef de secte tenait à ce qu'il soit vu autant que possible dans toutes les couches de la population, mais c'était ce que Xie ZhiHao voulait.

Tant qu'il était avec son Boya, A-Ming faisait contre mauvaise fortune bon cœur. La ville sentait toujours aussi mauvais, mais il s'y était fait.

Son Boya l'avait même emmené plusieurs fois dans un des bordels de la capitale pour manger, boire et écouter de la musique.

Le renard avait fait mourir de rire les habitants du bâtiments lorsqu'il avait tenté de chanter avec les filles. Le résultat avait été particulièrement catastrophique mais A-Ming était juste heureux que son incompétence musicale ait fait hurler de rire son Boya. Le chasseur avait faillit périr à force d'hilarité lorsque le renard avait tenté de se tenir sur ses pattes arrières pour danser avec les filles du cru.

A-Ming aimait que son Boya rit et soit heureux. Il aimait le voir sourire. Il aimait quand l'odeur de brulé et de rage s'éloignait de lui. Il savait qu'il finirait par y succomber, mais il serait là pour l'aider quand il serait submergé. Il n'avait pas peur que son Boya devienne lui aussi un démon. Quand ce serait le moment, il l'empêcherait de devenir un monstre écumant.

Un lourd frisson remonta soudain dans le dos du renard.

Ils n'étaient sortit du Bordel que depuis une dizaine de minutes pour retourner à JingYun mais ils étaient suivit.

Le regard du renard chercha dans les ombres celui qui les observait. Ses yeux croisèrent ceux du Second Prince. Il était accompagné d'une vingtaine de Soldats.

Le renard remonta ses babines sur ses crocs alors qu'il fixait l'homme dans les yeux.
Le prince fut pris d'une vraie suée. C'était sa mort qu'il voyait dans les yeux du démon. La sienne et celle de tous ses hommes.

Il frémis encore et n'osa pas bouger.
Boya avait posé une main sur l'échine d'A-Ming et le suivait épaule contre épaule le long des rues jusqu'à la sortie de la ville pour reprendre sa monture et rentrer au temple.

Il y avait une éternité que Boya ne s'était pas sentit aussi heureux et aussi calme.

Zhong Xing sortit de son portail avec ses shishen derrière lui. Les trois esprits avaient insistés pour voir le renard-démon lorsque Zhong Xing avait reçu la missive urgente du temple de l'Est. Une fois encore, le sujet en était leur renard apprivoisé. Cette fois, il n'était pas question de savoir s'il était dangereux ou non et s'ils pouvaient en faire quelque chose, mais plutôt de savoir s'il allait bien. Zhong Xing était un peu dubitatif sur l'intérêt de sa présence.

Il n'était ni guérisseur ni vétérinaire ?

Le chef de JingYun l'attendait déjà.

"- Nous ne cessons de nous voir, Xie ZhiHao."

L'homme fit la grimace.

"- Les démons, c'est votre boulot, non ? Enfin, les vivants. Moi je connais davantage les morts."

Zhong Xing suivit le chef de JingYun le long des couloirs et des coursives. Ils durent traverser une masse de shidi inquiets qui se serraient les uns contre les autres.

"- Que s'est-il passé exactement ?"

"- A-Ming est malade et nous ne savons pas ce qu'il a."

Ça, Zhong Xing l'avait bien compris, merci beaucoup.

"- Les symptômes ?"

"- Il dort des jours sans bouger, et quand il se réveille, c'est uniquement pour se soulager, boire un peu, manger ce qu'on met devant lui avant de se rendormir. Il ne joue plus avec les shidi, il ne chasse plus, il ne passe même plus son temps à lécher Boya pour lui faire sa toilette."

Kuang HuaShi avait un large sourire. Comme ses deux frères shishen, il vivait dans le nord avec leur maître depuis assez longtemps pour avoir immédiatement compris de quoi il retournait.

"- Je vois…" Souriait Zhong Xing

Le chef de la secte Est toqua à une porte.

La voix de Boya les invita à entrer.

A-Ming, considérablement plus large qu'ils ne l'avaient vu plus de six mois avant, dormait sur le lit, roulé en boule avec les queues sur le nez. Sa respiration était tranquille et profonde.

Boya s'inclina profondément devant le nordiste.

"- Zhong Xing Zongzhu. Merci d'être venu aussi vite."

"- Je ne pouvais vous laissez ainsi dans la détresse mais je suis rassuré."

"- Rassuré ?"

"- A-Ming n'est pas malade."

Boya fronça les sourcils. Comment ça son renard n'était pas malade ? Il dormait depuis des jours !

"- Je sais que ça peut vous paraitre inquiétant mais A-Ming n'as vraiment rien du tout."

"- Il dort depuis des jours ! Son poids à quasi doublé en quelques semaines ! Bien sûr qu'il est malade !"

"- Il n'est pas malade. Il hiverne."

Les prêtres locaux qui surveillaient le renard se figèrent.

"- … Quoi ?"

"- Regardez le. Sa fourrure s'est épaissit pour lui tenir chaud, il a fait assez de gras pour passer l'hiver même s'il ne mange rien et il dort pour économiser ses forces. Il a l'habitude de descendre très au sud pour hiverner et il est bien plus au nord qu'il n'a l'habitude à cette époque de l'année. Donc il s'économise encore plus. Il hiverne. C'est tout. D'ici quelques années, il se sera habitué à être à l'abri dans le temple l'hiver et sera plus actif. Mais pour l'instant, son instinct lui fait faire comme il fait tous les ans."

Boya aurait presque put pleurer.

"- Vous êtes sûr ?"

"- Certain. Mais si vous voulez, je peux l'examiner pendant qu'il dort."

"- S'il vous plait !"

Zhong Xing était honnêtement attendrit autant qu'étonné de l'affection et de l'inquiétude d'un humain pour un démon. Surtout un chasseur qui avait été élevé pour les tuer. Il aurait vraiment voulu prendre le renard sous son aile mais le voir aussi bien entouré le rassurait. Il n'avait pas fait d'erreur en ne forçant pas à le ramener dans le nord avec lui.

Zhong Xing posa une main sur l'épaule couverte de poils. A-Ming se déroula un peu pour voir qui le touchait. Il eut un petit grondement reflexe mais était trop endormit pour vraiment réagir. Surtout que Boya lui gratouillait le chanfrein. Il se rendormit aussi sec après avoir léché la main de son Dangereux.

Zhong Xing vérifia la cultivation du démon mais également qu'il n'utilisait pas ses talents naturels pour enchainer qui que ce soit. Il fut rassuré une fois de plus de voir que les sentiments entre le démon et son ami humain étaient réels et surtout…

"- A-Ming a mangé combien de démons depuis qu'il est avec vous ?"

"- Il fait le ménage systématique ? Pourquoi ?" C'était facile, pratique et économique.

"- S'il continue comme ça, il va bientôt avoir assez de réserves pour pousser une nouvelle queue." Ça lui en ferait six dont deux en très peu de temps. Impressionnant. Mais s'il mangeait tous les démons que JingYun tuait, c'était à la limite du gavage. A croire que le chef de secte avait une idée derrière la tête. "Mais il n'est absolument pas malade. Il est même rayonnant de santé. Et heureux. Il vous aime profondément, Boya Daren." Zhong Xing avait effleuré les rêves du renard. Boya était au centre de ses pensées, même dans son sommeil.

Boya se sentir rosir.

Lui aussi il aimait son renard. Il ne dit rien mais posa sa joue contre celle du démon qui leva juste assez la tête pour lui lécher les lèvres sans même ouvrir les yeux.

"- Maintenant que vous êtes rassurés, Xie ZhiHao, peut-être pourriez-vous m'inviter à prendre le thé ?" Il voulait lui parler entre quatre yeux.

Le chef de secte local soupira.

"- Je vous en prie."

Une fois assis tous les deux devant une tasse de thé, Xie ZhiHao attendit que Zhong Xing se lance.

"- Le printemps ne va pas tarder."

"- C'est ce qui arrive en général après l'hiver." Railla le vieux chasseur.

"- Et avec le printemps, la reproduction des renards."

"- …Zhong Xing. Où voulez-vous en venir." Xie ZhiHao et Zhong Xing en avaient déjà parlé lorsque A-Ming avait été intégré au temple. Pas besoin de revenir là-dessus n'est-ce pas ? Le renard n'avait pas montré d'intérêt de ce type pour le jeune Boya.

"- A-Ming considère le jeune Boya comme son partenaire. Ne vous étonnez pas qu'il tente de s'accoupler avec lui.

"- C'est ridicule."

"- Vous savez bien que non. Et même si A-Ming n'est qu'un demi-démon, il l'est assez pour être productif."

"- Boya ne le laissera jamais faire."

"- Si vous en êtes certain… Mais vous devriez quand même le prévenir. Qu'il ne soit pas surpris. Pour l'instant, A-Ming ne l'a pas encore marqué comme sien. Et vous le savez."

Xie ZhiHao grogna. Evidemment qu'il le savait. Et le renard n'avait pas intérêt à s'y risquer mais… En même temps, ce serait positif pour quelqu'un comme Boya. Ha, que de problèmes !

"- Boya est le centre de l'univers de A-Ming. Si vous ne voulez pas qu'il le fasse réellement sien, il vous faut les séparer maintenant. Une fois que A-Ming aura posé sa marque sur Boya, non seulement elle sera irrémédiable, même si vous tuez le renard, mais Boya risque d'y gagner quelques traits démoniaques." Xie ZhiHao resta imperturbable. Tellement imperturbable que Zhong Xing haussa un sourcil. "Mais vous comptez là-dessus dirait-on… Je vois… Il est aussi prêt de la rupture que ça ?"

Le maître de secte local se dégonfla comme un ballon.

"- La présence de A-Ming l'en a éloigné quelque peu. Mais pas assez à mon gout."

"- Zhong Xing Daren ?"

Kuang HuaShi était perplexe. De quoi parlaient les deux chefs de secte ?

"- Les chasseurs de JingYun sont connus pour être les prêtres qui chutent le plus facilement. La violence de leur vie, de leur devoir, les raisons qui les conduisent à devenir des chasseurs les rapprochent étrangement de ce qu'ils chassent. Il n'est pas rare qu'un chasseur perdu dans une chasse particulièrement affreuse se transforme. Et le jeune Boya est à la limite depuis longtemps j'ai l'impression. A-Ming l'a stabilisé mais le risque qu'il devienne quand même un démon n'est pas à écarter, loin de là."

Xie ZhiHao soupira encore.

"- Quand Boya est arrivé ici, les anciens estimaient que son risque de devenir un démon avant trente ans était de neuf chances sur dix. Il y a trop de haine et de rancœur en lui. La présence de A-Ming l'a grandement calmé."

"- C'est pour ça que malgré tout, vous n'avez pas fait tuer le renard."

"- J'aime Boya comme mon propre fils. Si le voir courir avec un demi-humain à ses côtés peut éloigner le spectre de devoir le tuer moi-même, c'est peu cher payé."

Un demi-humain. Pas un demi-démon, hein.

"- Prévenez Boya, Xie ZhiHao. A être le partenaire d'un démon, même à moitié, il va se rapprocher encore davantage de la limite. Mais s'il chute, sa chute sera plus douce et contrôlée que s'il était seul. Il n'aura que peu de chance de basculer dans la folie et de se repaitre de chair humaine." S'il chutait mais ne tuait ni ne mangeait d'humain pendant sa chute, il serait plus proche d'un esprit que d'un démon comme on les identifiait classiquement parmi les médiocres. La différence entre les deux, hors célestes, était aussi fine qu'un casse-dalle sur un foie humain. Une fois sa nouvelle nature stabilisée, le risque serait infiniment plus faible mais jamais écarté. Il suffirait que Xue TianGou tue un innocent et le dévore pour devenir un démon lui aussi. Heureusement, il était si vieux que le risque était inexistant ou presque. Il était encore plus faible avec un maître. "Boya devrait savoir ce qu'il risque, Xie ZhiHao. Et vous le savez. Surtout maintenant."

Xie ZhiHao le savait mais refusait de l'accepter. C'était lâche peut-être, mais il voyait Boya comme le fils qu'il n'avait jamais eu.

Zhong Xing en remis une couche.

"- Il est déjà en danger à cause des luttes intestines de la famille impériale. Ne croyez-vous pas qu'il devrait au moins savoir quel risque il court en plus de ceux que sa naissance lui imposent ?"

"- A chaque fois que vous venez ici, vous me causez des problèmes, Zhong Xing."

"- A chaque fois que je viens, je sers de caisse de résonnance à votre conscience, Xie ZhiHao. Et cela vous est bien plus intolérable."

Xie ZhiHao jeta la serviette à thé qu'il avait près de lui à la figure de Zhong Xing qui eut un petit sourire amusé.

"- Je vous déteste cordialement, Zhong Xing."

"- Je sais, je sais. Votre thé est délicieux. Si vous voulez me remercier, n'hésitez pas à récupérer les prochaines mues de votre renardeau de poche et à me les envoyer. Tissées avec de la soie, elle feront des manteaux fantastique et résistant à bien des magies autant qu'aux flèches et aux épées."

Xie ZhiHao jeta un regard noir à Zhong Xing. Il ferait tisser UN manteau pour Zhong Xing et garderait le reste pour JingYun.

Boya avait passé le reste de l'hiver à chasser avec une violence redoublée qui avait inquiété tout le monde. Sans A-Ming près de lui pour le calmer, il était repartit dans sa brutalité croissante. Plus que jamais, les démons de la capitale fuyaient de le savoir sur le pied de guerre au point que la simple menace de l'envoyer défaire une situation la faisait disparaitre d'elle-même une fois sur deux.

Avec A-Ming qui continuait à hiverner, Xie ZhiHao était de plus en plus inquiet pour son élève. Heureusement, les jours commençaient à rallonger. Petit à petit, A-Ming commençait à sortir de sa torpeur. Il recommençait lentement à rejoindre les plus petits shidi pour leurs cours de lecture et allait même voler un peu de viande en cuisine que les serviteurs lui donnaient bien volontiers quand il se couchait sur leurs pieds en pleurnichant.

A mesure que le renard reprenait lentement une activité normale, la rage qui oppressait Boya s'allégeait tout autant.

Mais Boya cherchait A-Ming depuis plusieurs heures sans le trouver. Il avait déjà exploré le Temple dans tous les sens sans succès et commençait à réellement s'inquiéter. Il avait un cœur et un foie tout frais pour lui en plus ! Le démon qu'il avait tué dans l'après-midi avait fait des ravages avant qu'il ne réussisse à l'éliminer. Il lui avait couru après pendant presque une semaine. Et voilà que lorsqu'il rentrait, son renard n'était plus là ?

Il finit par aller voir les plus jeunes.

"- L'un de vous a-t-il vu A-Ming ?"

Les enfants hochèrent vigoureusement la tête.

"- Oui !"

"- Et où est-il ?"

Les bébés disciples avaient entre trois et cinq ans. Ils commençaient tout juste leur long chemin dans les arcanes du temple. A cet âge-là, tout n'était encore que jeu. Alors leur grand copain poilu, ils l'adoraient.

Mais ils adoraient aussi Boya. Il était grand et il faisait peur avec les sourcils froncés, mais il était aussi très doux avec eux. Jamais il ne criait, même quand ils faisaient des grosses bêtises. Alors ils prirent ses mains et l'entrainèrent avec eux dans leur dortoir.

A-Ming y somnolait tranquillement au milieu des couvertures, lamentablement allongé sur le dos, avec des petits qui faisaient leur sieste bien installés sur son ventre et son cou.

"- Je vois que tu m'as déjà remplacé." Railla Boya, rassuré quand même.

A-Ming tourna la tête vers Boya. Il ouvrit la gueule en un sourire vulpin pendant que ses queues battaient mollement.

"- Boya m'a abandonné. A-Ming devait bien se tenir chaud." Protesta le renard.

"- A-Ming est jaloux ?"

"- Boya appartient à A-Ming. A-Ming ne devrait pas être abandonné tout seul sans son dangereux." La réprimande aurait sans doute eut plus d'effet si A-Ming n'avait pas été vautré sur le dos avec des enfants sur le ventre.

"- Je te promets que je ne partirais plus comme ça sans te prévenir. Mais tu m'as abandonné aussi pendant l'hiver. Tu m'as fait très peur à dormir autant. Je croyais que tu étais malade."

"- Il faut dormir quand il fait froid."

"- Ici il ne fait jamais froid, tu le sais."

Le renard renifla mais ne bougea pas. Boya dut s'asseoir près de lui pour lui gratouiller le menton jusqu'à ce que les enfants se réveillent de leur sieste et libère A-Ming. Alors seulement accepta-t-il de se lever. Boya se retrouva sans surprise soulevé par sa ceinture et trimballé dans les couloirs de la secte jusqu'à sa chambre par un renard irrité.

C'était sans doute les seuls moment où A-Ming reprenaient forme semi-humaine : pour sortir Boya de son uniforme sans le déchirer avant de le lécher longuement jusqu'à ce qu'il soit propre à sa convenance.

Boya se laissa faire comme à chaque fois. Ça ne servait à rien de protester de toute façon.

Lorsque le renard cessa enfin de le toiletter comme un renardeau, Boya lui donna une petite tape sur la truffe.

"- C'est bon ? tu as finis ?" Il avait perdu toute sa pudeur à être tout nu devant lui.

"- Tu sens bon maintenant."

Le chasseur attrapa son sac pour en tirer les restes de sa chasse. Il nourrit le renard à la main, sans réaliser la portée de son geste.

A-Ming avala chaque morceau de viande avec un contentement béat assez remarquable

Boya était inquiet, une fois de plus.

Il avait prévenu son renard qu'il partait chasser.

A-Ming avait refusé de l'accompagner parce que lui aussi voulait chasser. Il avait commencé à perdre son gras de l'hiver mais restait encore trop rond pour pouvoir suivre Boya confortablement.

En revenant, Boya ne l'avait pas trouvé. Il l'avait cherché partout une fois de plus, mais même les plus jeunes ne l'avaient pas vu.
Pour la première fois depuis des mois, Boya avait dormit seul sans son renard pour le réchauffer.

Son repos avait été difficile et désagréable.

Ses frères de secte avaient proposés de l'aider à chercher le renard, sans succès. Alors ils avaient élargis leurs recherches aux alentours de la secte. Puis autour de la capitale.

A-Ming avait disparu depuis une semaine lorsque le chef de secte avait rappelé tous ses hommes. Le désarroi et l'angoisse de Boya étaient réels.

Où était son renard ?

Avec la disparition d'A-Ming, c'était le retour des comportements maniaques disparus de Boya. Il était de plus agressif, plus fébrile…

Son renard manquait affreusement à Boya.
Et après des mois où A-Ming avait souffert d'avoir été abandonné, c'était à présent Boya qui souffrait des même affres. Est-ce que c'était pour ça que A-Ming était partit ?

Et ce que c'était pour lui faire subir et lui faire payer ?

Il n'en dormait plus la nuit.

Boya se trainait dans le temple comme une âme en peine, au point que son Shifu lui avait interdit une fois de plus de sortir. Il avait peur qu'il fasse une bêtise qu'ils regretteraient tous.

A masure que les jours passaient, Boya était de plus en plus agressif avec tout le monde.

Lorsque des petits shidi de six ans furent renvoyés à leur dortoir en pleurant par un Boya hurlant, son Shifu du intervenir. Il força Boya en séclusion jusqu'à ce qu'il se calme. Ou jusqu'à ce que A-Ming revienne.

Les jours passèrent mais rien, toujours rien.

Où était A-Ming ?

Le Shifu de Boya était mort d'inquiétude pour son élève. Il le voyait se désespérer chaque jour un peu plus. Jamais il n'aurait imaginé qu'il s'était attaché à ce point au renard.

Le renard-démon était-il mort que personne ne le trouvait nulle part? Certains commençaient à le craindre. Et certains commençaient à craindre que perdre le démon soit perdre Boya. Nombreux étaient ceux qui ne comprenaient pas comment un chasseur avait pu s'attacher si fort à un démon et y voyait une manipulation. Pourtant, les guérisseurs étaient formels. Il y avait attachement mais il était totalement naturel. Boya aimait juste son renard profondément et se languissait de lui comme une jeune fille de son soupirant.

"- Boya ? Il faut que nous parlions." Le Shifu de Boya était sombre.

Même après deux semaines de séclusion, l'état de Boya ne s'améliorait pas. Au contraire. Si son agressivité s'était calmée, il s'enfonçait un peu plus chaque jour dans la dépression la plus noire. Il ne méditait plus, il ne mangeait qu'à peine, les dieux seuls savaient à quand remontait sa dernière nuit de sommeil profitable et sans cauchemar. Au moins Boya se lavait-il et changeait-il de linge. Sans doute parce que A-Ming lui avait fait une fois une réflexion en passant comme quoi il adorait quand Boya portait ses robes propres parce qu'elles sentaient bon. Ou en tout cas, son Shifu n'aurait pas été étonné.

"- Depuis quand n'as-tu pas mangé, Boya ?"

Les quelques kilos que son élève avait pris à force d'être gavé par A-Ming étaient enfuis depuis longtemps. S'il n'était pas squelettique, c'était uniquement parce que sa cultivation le nourrissait.

"- Je n'ai pas faim."

"- Qu'est-ce qu'A-Ming va penser quand il va revenir à ton avis?"

"- A-Ming est partit."

"- Il va revenir."

"-Vous n'en savez rien."

Non, il n'en savait rien mais en était sur quand même.

"- Boya, il reste un renard démon. Et plus renard que démon. Il est probablement parti quelques semaines pour s'accoupler et s'occuper de ses jeunes avant de revenir à la fin du printemps."

Boya leva sur son maitre un regard trahis.

"- Vous croyez ?"

"- Ca ne m'étonnerait pas vraiment. J'ai cru qu'il tenterait de faire de toi son compagnon mais

j'imagine que lorsque tu l'as repoussé..."

"- Je ne l'ai jamais repoussé ! Il n'a jamais proposé."

Le Shifu de Boya resta troublé. Pourquoi Boya semblait-il outragé que le renard n'est pas tenté de le couvrir.

"- ...Boya..." Le chasseur avait détourné la tête mais son Shifu voyait son cou et ses oreilles écarlates. Boya voulait... "Même si c'est une peluche, ça reste un démon! Tu veux vraiment qu'il te grimpe comme un animal et te force à produire une portée de renardeaux ? C'est ça que tu espères ?" Il y avait de la colère en plus de l'inquiétude dans la voix de son Shifu. Zhong Xing pouvait-il arrêter d'avoir raison à un moment? "Tu réalises que tu es proche de chuter toi-même ?" Lâcha froidement le vieux maitre.

Boya tressaillit lourdement. Il n'était pas idiot. Il en avait conscience. Sa violence croissante, ses sentiments exacerbés qui lui échappaient... Il était comme tous les autres chasseurs. Il savait parfaitement ce qu'il risquait. Plus encore avec ce qui l'avait conduit à devenir un chasseur. Il avait déjà fait son propre deuil depuis longtemps et était certain qu'il mourrait non sous les coups d'un démon mais de ses frères lorsque lui-même aurait basculé.

"- C'est pour ça que vous avez laissé A-Ming venir avec moi ?"

"- Sa présence t'es stabilisatrice. Et si malgré tout tu dois nous... quitter. Ton départ ne se fera pas dans le sang." Traduction, s'il devait succomber lui-même et devenait un démon, la présence de A- Ming devrait l'empêcher de succomber à une rage meurtrière comme il en avait déjà vu plusieurs fois.

Boya avait achevé déjà un de ses anciens frères qui avait basculé de l'autre côté et assisté à plusieurs mises à mort. En général, c'était rapide et sans douleur. Un démon tout juste émergeant était juste une boule de rage et de faim dévorante sans la moindre étincelle d'intelligence. Les tuer était simple. Boya ne savait pas s'il devait se sentir reconnaissant d'avoir un Shifu à ce point prévenant ou scandalisé qu'il le considère comme déjà perdu alors qu'il se tenait sur le fil du rasoir depuis déjà un certain temps.

"- Boya. Tu es le meilleur élève que j'ai jamais eu. Mais tu es aussi le plus fragile et le plus

dangereux."

"- A-Ming..."

"- Est-ce qu'il est ce que tu veux, Boya ?"

Le chasseur baissa les yeux sur ses mains.

"- Je n'en sais rien." Il ne se voilait pas la face sur les risques qu'il prenait avec le renard-démon. Ni sur la peine que son absence lui causait. Il n'aurait jamais dû réagir aussi vivement à son absence. Pas s'il n'y avait pas déjà un lien profond entre eux. Et pas s'il n'était pas sujet à une obsession qui n'avait rien d'humaine. "...est-ce que j'ai commencé à me perdre ?" Murmura-t-il d'une voix de petit garçon terrifié.

Son Shifu s'assit sur le bord du lit près de lui. Il prit ses mains dans les siennes. Est-ce que ses ongles étaient plus pointus et plus épais? Est-ce que Boya avait de la fièvre ou sa température corporelle avait augmenté?

Est-ce que la lueur rouge au fond de ses yeux était celles des torches ?

"- Boya..."

"- Si je deviens dangereux. Pourrez-vous me tuer vous-même ?"

Son Shifu le prit dans ses bras pour la première fois de sa vie. Il espérait qu'ils n'en viendraient pas là. Mais s'il le fallait... Il le ferait.

"- Est-ce que tu te sens assez calme pour reprendre tes activités quotidiennes sans sortir chasser ?"

Boya hocha lentement la tête. Il ne s'en sentait pas capable mais le devait. Au pire, le temps passerait plus vite en attendant que A-Ming revienne.