Chapitre 24 : Blue Little Girl

Link courait entre les arbres noyés dans la brume, aveuglé autant par cette dernière que par les larmes brulantes roulant sur ses joues, sa torche perdue depuis longtemps.

Il était perdu.

Définitivement perdu.

La terreur lui faisait perdre toute rationalité, le poussant à courir toujours tout droit, s'enfonçant toujours plus dans les inextricables Bois Perdus. Il le savait, pourtant, il ne pourrait pas s'échapper de cet endroit maudit. Cette brume troublait ses sens, les arbres se ressemblaient tous au point qu'il aurait put passer plusieurs fois devant le même sans le distinguer des autres. Il allait mourir là, son corps pourrirait entre les racines noires des troncs torturés pleurant de la sève écarlate, et c'en serait terminé du Héros.

A cet instant, il doutait plus que jamais de l'être, ce Héros que les gens appelaient de leurs vœux pour sauver le monde. Sauver le monde… il n'avait pas tant d'ambition. Lui, il voulait simplement sauver la lumière de sa vie, celle qui faisait battre son cœur alors même qu'il ne pouvait se rappeler ni de son visage, ni de son sourire.

Il trébucha sur une racine et s'étala de tout son long sur une herbe froide. Les sacoches de selle jusque là sur son épaule s'ouvrirent sous le choc, déversant leur maigre contenu. Link s'empressa de ramasser ses affaires, effrayé à l'idée que la brume les fasse disparaitre. Il replia les vêtements Sheikah offert à Cocorico, qu'il n'avait jamais mis, l'armure Zora, quelques rations de voyage desséchées mais comestibles et deux objets rouge qu'il mit quelques instants à reconnaitre. Les maracas de Noïa, le Korogu qu'il avait rencontré au début de son périple, alors qu'il revenait d'Elimith et retournait à Cocorico. L'étrange créature les avait perdues et lui avait dit de venir le saluer s'il passait par la forêt au nord du château d'Hyrule. En une fraction de seconde, Link comprit où il se trouvait et respira un peu mieux. Il regarda les maracas dans ses mains et les agita doucement, produisant un son de grelot auquel sembla en répondre un autre, porté par le vent.

Le jeune homme se releva, agitant une seconde fois ses instruments, obtenant à nouveau une réponse.

Tendre l'oreille et écouter le vent pouvait aider à sortir vivant des Bois Perdu.

C'était ce que lui avait dit le marchand du relais, avant de se faire tuer durant la Lune de Sang. Reprenant espoir, le jeune homme secoua les maracas avec plus de force et tendit l'oreille. Le vent lui apportait un son de grelot qu'il s'empressa de suivre, agitant régulièrement les instruments, changeant de trajectoire en fonction de ce que lui soufflait le vent.

Le décor brumeux n'avait plus rien d'effrayant, maintenant qu'il avait reprit le contrôle de la situation et de ses nerfs. Il chemina ainsi sans savoir combien de temps, jusqu'à se retrouve devant un tunnel creusé dans un tronc d'arbre creux où il s'enfonça sans peur.

Il n'entendait plus rien que le son de ses bottes sur le bois, résonnant en écho dans le tunnel à l'extrémité duquel brillait une lumière.

Il finit par l'atteindre et déboucha dans une clairière de toute beauté, parcourue de petits ruisseaux courant entre les herbes folles et les arbres aux troncs couverts de mousse. Les rayons du soleil filtraient délicatement à travers leur feuillage verdoyant. Au centre de cet endroit paradisiaque se dressait un arbre immense, tel que Link n'en avait jamais vu, si haut que sa cime était invisible. Son tronc gigantesque semblait arborer un visage souriant sur son écorce.

Link était déjà venu ici. Il fit quelque pas sur le chemin de pierres anciennes disparaissant dans les herbes et se figea en découvrant une épée plantée au centre d'un triangle de pierre, le soleil déversant un rayon plus important à cet endroit. Cette épée à poignée bleue, sculptée comme deux ailes d'oiseaux, cette lame d'un blanc pur, brillant, presque bleue, il la connaissait…

Link regarda la silhouette encapuchonnée d'une cape élimée s'approcher, surgissant des ombres de la clairière. C'était pourtant impossible pour quiconque d'entrer ici sans se faire repousser par le sortilège protégeant la forêt. Pourtant cet individus était là, sans avoir eut besoin de passer par les voies normales.

Link tira son épée, une lame de soldat de bon acier. Son armure miroita un bref instant sous les rayons du soleil alors qu'il se mettait en garde. Derrière lui se trouvait sa princesse, il était son chevalier servant et il mourrait s'il le fallait pour la protéger de cette ombre. Il serait mort pour elle même s'il n'avait été qu'un moins que rien incapable de brandir une épée. Il la protégerait quoi qu'il arrive, même si elle s'en moquait et le méprisait.

Mais l'inconnu était fort, et Link l'était moins. Il parvint en quelques instants à le jeter au sol, lui arrachant son épée des mains.

_ Et c'est ça le soi-disant meilleur chevalier de la garde royale… J'ai été bien inspiré de souffler ton nom au roi, je savais que tu ne me gênerais pas… Princesse, à nous deux.

La voix de l'inconnu ne l'était pas, elle, inconnue. Et quand il se retourna vers la princesse ayant reculé dans l'ombre, Link sut qu'elle le reconnaissait. Il serra les poings de frustration. Son épée perdue, même en arrivant à temps pour protéger sa princesse, il ne pourrait rien faire. Son regard tomba alors sur une lame de légende figée dans la pierre depuis des temps immémoriaux, reposant là, au cœur de cette forêt. C'était pour elle qu'ils étaient venus, la princesse souhaitant l'examiner dans l'espoir de trouver un indice sur l'identité de son futur porteur, le Héros qui les sauverait tous.

Le jeune homme s'arracha de l'eau sans vraiment réfléchir. Il empoigna la poignée bleue de l'épée sacrée et s'élança vers l'ennemi. L'épée glissa de son socle de pierre dans un doux chuintement, sans opposer de résistance.

L'inconnu se retourna en entendit Link approcher, et le jeune homme le reconnu.

_ Astor…

Le conseiller du roi, le devin qui avait prédit la résurrection du Fléau Ganon. L'homme ricana et disparu sans un bruit.

Link soupira en secouant la tête. Il semblerait qu'ils aient tous été trahis, cent ans plus tôt. Pour lui dont les trahisons faisaient partie du quotidien, ce n'était pas une surprise et il aurait presque put se moquer de sa naïveté passée. Il s'approcha de l'épée plantée dans la pierre.

_ Je t'ai brandie il y a cent ans… je serais curieux de savoir comment tu es revenue ici…

_ La princesse Zelda est responsable de ça. Après le combat qui t'a couté la vie, la lame purificatrice était à deux doigts de se briser. La princesse est venue la sceller dans la pierre pour lui permettre de se régénérer.

Link sursauta en entendant une voix profonde résonner au-dessus de lui. Il leva les yeux et fixa un peu bêtement le visage dans l'arbre gigantesque. Ça, ça n'apparaissait pas dans son souvenir.

_ Voilà que les arbres se mettent à causer…

_ Tu ne me reconnais donc pas ?

Et encore un qui s'imaginait qu'après avoir été tué et ressuscité, Link se souviendrait de gens, ou chose, rencontrés un siècle plus tôt. Ça en devenait lassant, ces ''tu ne me reconnais pas ?'' et les explications qui s'ensuivaient. Peut-être qu'il devrait inscrire amnésique sur son front, ça aiderait ses interlocuteurs à comprendre que non, il ne se souvenait de rien, et qu'aucun de ses interlocuteur n'était une exception que son cœur aurait refusé d'oublier ou autres niaiseries du même acabit.

_ Vu ton expression, j'ai bien l'impression que tu ne te souviens pas de moi… J'aurais dû m'en douter.

Ça aussi c'était le déroulement classique de la conversation. Tout le monde se doutait qu'il avait tout oublié, en savait plus sur son sort que lui-même, mais l'ennuyait tout de même avec des questions.

_ Laisse-moi me présenter une nouvelle fois à toi. Je suis le vénérable arbre Mojo. Je veille sur Hyrule depuis la nuit des temps. Je suis heureux de te voir enfin de retour, j'ai attendue ta venue pendant cent longues années. Le temps commençait à se faire long…

_ Je ne vous ai rien demandé, ne me le reprochez pas.

L'arbre Mojo haussa ce qui devait être un sourcil.

_ Tu as bien changé…

_ Mourir a aidé.

_ Je conçois que les épreuves que tu as traversées soient… difficiles.

_ Difficiles… comme une recette de cuisine un peu complexe ?

Link émit un rire froid, cynique. Voilà à quoi se résumait donc sa mission forcée pour les autres. Difficiles… Il avait vu des gens mourir, avait été trahi, blessé… Ce n'était rien, juste difficile !

Sa fureur le balaya comme une vague s'écrasant sur le rivage, mais il se força à la contenir face à l'arbre parlant. Il s'avança simplement vers l'épée figée dans la pierre et posa sa main sur la poignée.

_ Tu ne te souviens pas d'elle, mais cette épée te fut destinée. Elle a été forgée par la Déesse en personne il y a de ça des centaines de milliers d'années et…

_ C'est faux.

La voix qui s'éleva était inconnue, semblant surgir de la lame elle-même. Link la regarda avec étonnement et se prit tout de suite d'affection pour cette épée. Il l'arracha de la pierre sans effort et regarda l'éclat éblouissant de sa lame. La stupeur le saisi lorsqu'une fillette bleutée en sorti avec la grâce d'une danseuse.

_ Ce n'est pas Hylia qui m'a forgée à proprement parler. Mais vous avez tous tendance à idéaliser la Déesse. Elle s'est contentée de laisser un esprit dans une épée des plus simples, puis de laisser la tâche au premier Héros de façonner ma lame pour la rendre si spéciale. Mon pauvre premier maitre, il a tant souffert à cause de cette mission, et je ne pouvais rien faire… Je vous l'ai déjà dit, Mojo, mais vous préférez camper sur vos positions divine plutôt que de voir la réalité en face. La probabilité que vous acceptiez que la Déesse n'ait joué qu'un rôle très moyen dans toute cette histoire est de 11%.

L'étrange apparition, somme toute déstabilisante, se tourna vers Link. Elle ressemblait à une fillette complètement bleue, de ses collants quadrillés de vert à sa cape bleu ciel à droite et bleu outremer à gauche. Elle ne paraissait pas avoir de bras autre que les volants de cette cape bicolore, et son visage bleu ciel était figé tel un masque de cire. Un saphir en forme de losange était incrusté dans sa poitrine.

_ Je suis enchantée de me retrouver face à vous. La première fois, je n'ai pas jugé utile de me montrer à vous, vous aviez tout ce qu'il faut pour trouver seul votre propre voie… Si je l'avais fait, peut-être n'auriez vous pas eut à mourir… Pardonnez-moi.

Elle s'inclina gracieusement devant un Link qui avait plus que jamais l'impression de délirer. Peut-être que la brume des Bois Perdus avait des effets hallucinatoires.

_ Euh… ça ne fait rien… Tu es quoi ?

_ Je suis Fay, l'esprit résidant dans la lame que vous venez de brandir. J'ai été créée par la Déesse Hylia pour guider les Héros de la Lumière.

_ Fay.

La fillette sourit. Link comprit qu'elle n'avait de juvénile que son apparence. Elle se tourna vers Mojo, son visage impassible ne laissant rien transparaitre de l'agacement percevable dans sa voix.

_ Vous tous, vous reprochez toujours à mes maitres leur lenteur… Vous leur reprochez de se détourner du destin écrit pour eux, de vouloir vivre par eux-mêmes, de choisir par eux-mêmes… Mais aucun de vous n'a jamais perdu ne serait-ce que le quart de ce que perdent les Héros dans leur mission. Mon premier maitre a été jusqu'à perdre son âme-sœur au nom de la Lumière, mais vous lui auriez reproché de s'être éprit d'un démon malgré ça… Je vous méprise, tous autant que vous êtes, vous les guides si parfaits de la Lumière.

Elle se tourna à nouveau vers Link et sa voix se fit soudainement bien plus chaleureuse.

_ Maitre… Maitre quoi ? J'en ai eut tellement, je commence à être à court d'idée pour les titres…

_ Appelle-moi simplement Link, si tu veux.

_ Link… Cela me va. Link, venez avec moi, la probabilité que vous soyez épuisé est de 95%. Je connais un endroit où vous pourrez vous reposer. Et j'ai envie d'y aller, revoir ceux qui y demeurent…

Link eut l'impression d'être de retour au début de son réveil, où tout le monde lui disait quoi faire et où aller. Il ne savait même pas si cette absurde rencontre était normale. Mais l'idée de rester avec l'arbre exaspérant ne l'enchantait guère. Il fit souplement tournoyer sa nouvelle épée, savourant son équilibre au bout de son bras, sa légèreté et sa maniabilité. Elle était faite pour lui, c'était une évidence. Il se demanda si son fourreau dorsal pourrait l'accueillir mais réalisa qu'il avait changé pour laisser la place à un fourreau de cuir bleu orné de dorure absolument magnifique. Il hocha la tête et y rangea sa lame. Fay lui adressa un petit sourire avant de disparaitre dans l'épée.

_ Je serais là si vous avez besoin d'aide. Quoi qu'il arrive, quoi que vous décidiez, je serais votre alliée.

Link senti une bouffée de gratitude l'envahir envers cette étrange fillette. Si elle lui avait parut être totalement aseptisée lorsqu'il l'avait vue, il sut que ce n'était qu'une apparence.

Il se retourna et étouffa un cri de surprise en découvrant un véritable attroupement de petites créatures ressemblant à des souches, une feuille en guise de masque et de visage. On aurait dit des Noïa miniatures, à moins que Noïa ne soit une version géante de ce petit peuple… Noïa c'était d'ailleurs présenté comme un Korogu, et Link n'avait jusque là pas fait le lien entre lui et le nom de la forêt Korogu. Ils étaient mignons, et certains agitaient de petites maracas de fruits et de graines, produisant un délicat son de grelot. Ce même tintement qui l'avait guidé à travers les Bois Perdus.

_ Link !

Le jeune homme se retourna et sourit en voyant la haute silhouette d'un Korogu plus grand que lui fendre la foule muette et admirative pour se diriger vers lui.

_ Noïa !

_ Comme je suis content de te revoir !

Le Korogu étreignit le jeune homme contre son corps d'écorce rêche, visiblement ravi. Son ravissement s'intensifia lorsque Link lui présenta les maracas rouges que le Korogu pensait perdues à jamais. Il délaissa les bleues qu'il avait prit en remplacement, serrant amoureusement les rouges contre lui.

_ Merci !

Link sourit doucement en secouant la tête. La joie de Noïa, toute simple, faisait plaisir à voir. Certains ne seraient satisfaits que lorsqu'il aurait laissé sa vie pour arrêter un Fléau millénaires, mais au moins quelqu'un se contentait de maracas pour être heureux.

_ Je suis content de t'avoir aidé, Noïa.

_ Si tu as besoin de quoi que ce soit, n'hésite pas, Link !

_ Puisque tu en parles… Est-ce que tu connais un moyen de sortir rapidement des Bois Perdus ?

Le grand Korogu hocha vigoureusement la tête et avec un petit son de grelot.

_ Pour nous c'est facile, tu n'auras qu'à me suivre !

Link acquiesça et emboita le pas à Noïa, quittant la forêt Korogu sans se retourner. Il avait récupéré son épée, et une nouvelle alliée très déroutante, et n'avait plus de raison de revenir ici, pas après avoir prit quelques instants pour activer un sanctuaire se trouvant là. Voyant cela, Noïa le guida aux trois autres se trouvant répartit dans le Bois Perdus.

Lorsqu'il sorti finalement du couvert des arbres, Link laissa échapper une exclamation.

_ Il fait nuit !

Il avait passé toute la journée dans cette maudite forêt, et s'il s'en référait à a position de la lune, une grande partie de la nuit.

_ Link, vous avez passé deux jours et deux nuits dans les Bois Perdus.

Le jeune homme sursauta en entendant la voix de Fay surgir de son épée. Il avait donc passé plus de temps encore que ce qu'il croyait, à errer sans fin dans cet enfer de brume.

Il remercia Noïa et se précipita en apercevant Sulkik. Sa jument l'accueillit d'un hennissement joyeux et ne manifesta pas la moindre surprise lorsque Fay apparut.

_ La plupart de mes maitres avaient tous une monture fidèle. Mon premier maitre avait un magnifique oiseau vermeil.

_ Tu as l'air de beaucoup l'aimer, ton premier maitre.

_ Il m'a tout apprit, c'est grâce à lui qu'aujourd'hui je suis capable d'avoir des émotions. Il en avait tant, des émotions… Il est tombé amoureux d'un démon, vous savez. Pour un Héros de la Lumière, c'était la pire chose qui puisse arriver. Je ne comprenais pas, puis j'ai finit par y arriver, mais c'était trop tard… Mon pauvre maitre Link, si je l'avais comprit plus tôt, peut-être n'aurait-il pas eut à souffrir autant…

Link fronça les sourcils en regardant la fillette.

_ Un démon… J'en ai croisé un, il était prisonnier et je l'ai libéré… Il a dit s'appeler… je n'arrive plus à m'en souvenir… Mais il était incroyablement beau, et incroyablement vaniteux.

_ Ghirahim.

_ C'est ça !

Fay esquissa un sourire amusé.

_ Il fait justement parti des personnes que je souhaite revoir.

_ Tu as dis vouloir me guider quelque part, c'est là ?

_ Oui. La probabilité que vous auriez besoin de les rencontrer également est de 86%.

_ Alors allons-y.

Link se hissa sur le dos de sa jument après avoir rattaché ses sacoches de selle.

_ Fay, guide-moi.

La fillette bleutée hocha la tête est se mit à flotter devant la jument qui la suivit au petit galop. Si Link aperçut des monstres Stals, aucun ne l'attaqua, ils étaient trop loin, et Sulkik trop rapide.

_ Fay, où va-t-on ?

_ Un peu au nord, ça ne sera pas très loin. Il y a un endroit inaccessible pour la plupart des gens. C'est Ghirahim qui en a établi les protections, au court des millénaires. Sans moi, il est pratiquement impossible d'y entrer. Vous n'avez pas peur du noir ? J'ai eu un maitre une fois, qui avait peur du noir. Le pauvre…

_ Non…

_ J'en suis soulagée.

Fay reprit son rôle de guide dans le calme de la nuit, sous une lune d'argent entourée d'étoiles.