Chapitre 31 : Ancestor
La source perdue au cœur d'une tâche noire était calme et ensoleillée. Ghirahim la préférait pluvieuse. Les jours de pluies, il avait si souvent dansé sous l'averse avec son tendre Skychild, bien des dizaines de milliers d'années plus tôt. Ce temps-là avait été emprunt de mélancolie et du sentiment lancinant que tout se terminerait un jour, mais à cet instant, il aurait voulu y revenir. Au moins, son amour était à ses côtés, à cette si lointaine époque.
Le démon soupira et leva les yeux vers le ciel.
Il sentit la barrière protectrice érigée tout autour se distendre quelque peu pour laisser le passage à quelqu'un d'autorisé à entrer.
_ Il est revenu plus vite que je ne le pensais, le jeunot. Il doit y avoir un truc ici qui les attire comme des mouches.
Ghirahim descendit paresseusement de son perchoir sur une branche d'arbre, étirant son grand corps souple avec élégance. Il se tourna vers l'entrée de la source et observa la silhouette de Link en émerger, guidé par Fay. Sa tunique verte était encore plus souillée de sang qu'à sa première visite.
_ Tu as l'air d'avoir affronté un sacré adversaire, jeunot.
_ Oui…
_ Mais tu as gagné ?
Link hocha la tête, visiblement épuisé. Il avait voyagé un jour, une nuit et une matinée sans repos. Sa jument était aussi fatiguée que lui.
_ Va te reposer, nous aurons tout le temps de parler demain.
Le jeune homme ne se le fit pas dire deux fois et s'éloigna vers la cavité où il avait dormit lors de son premier passage. Ghirahim le regarda et secoua la tête. Il se tourna vers Fay avec un regard sombre.
_ Dangereux métier que celui de Héros, et rarement choisi. Qui lui a fait ça ?
_ Une femme Yiga du nom d'Asahi. Il y a 95% de chance qu'elle soit morte.
_ Les Yigas. Ils sont une sacrée épine dans le pied de la famille royale depuis longtemps.
_ Pourquoi ?
_ Parce que ce clan connait la vérité.
Fay pencha la tête sur le côté mais Ghirahim ne s'expliqua pas.
_oOo_
Loin au sud de la source, au bord de la rivière traversant la plaine d'Hyrule, Sélène retirait sa main du front de Sidon en grimaçant.
Le prince Zora était bouillant de fièvre, et son bras dégageait une odeur de décomposition particulièrement forte.
Elle n'aimait pas ça. Pas ça du tout.
_ Ça va aller ma douce Sélène, ne t'inquiète pas…
Elle ne répondit pas, pinçant les lèvres avec inquiétude.
_oOo_
Link se réveilla dans la source en début de soirée, alléché par une délicieuse odeur de viande grillée lui faisant totalement oublier le tiraillement de ses blessures.
Il se leva et quitta la cavité pour s'approcher du feu de camp autour duquel trois personnes étaient assises. Ghirahim le salua d'un hochement de tête et les deux autres se tournèrent vers lui. Le Héros du Temps, et son compagnon Sheikah.
_ Bonjour… Enfin, bonsoir… Je me suis permit de revenir…
Le plus vieux des deux Link sourit doucement à son cadet en tournant les broches de viandes bien garnies.
_ Nous te l'avons dit, tu es le bienvenu ici. Sheik s'est permis de soigner tes blessures.
En effet, le plus jeune avait été changé et ses plaies étaient proprement bandées avec soin. Le Sheikah regarda le jeune Héros avec un sourire désabusé.
_ J'ai l'habitude de m'occuper des Héros qui reviennent ici blessé. Mon compagnon n'était pas des derniers à se retrouver blesser alors j'ai pris le coup de main. Installe-toi, tu dois avoir faim.
_ Oui. Merci de m'avoir soigné.
Le jeune homme prit place autour du feu et attendit avec une impatience gourmande brillant dans le regard. Lorsque le Héros du Temps lui tendit le plateau de brochette, il se servi et dévora comme si c'était la première chose qu'il avalait depuis des jours. C'était un peu le cas, il n'avait rien mangé depuis son départ du village Piaf. Les trois autres le laissèrent manger autant qu'il ne voulait sans le déranger avec des questions, et il leur en était reconnaissant. Manger, c'était sacré !
Il ne s'arrêta qu'après avoir allégé le plat d'une dizaine de brochettes.
_ C'était délicieux, merci…
_ Merci, ravi que le mélange d'épice de Phantom te plaise.
_ Fay nous a expliquée que tu avais croisé la route d'une Yiga…
La voix de Sheik était sombre. Les trois plus anciens savaient la vérité, mais Sheik n'aimait pas pour autant qu'une Yiga s'en soit ainsi prise au plus jeune. C'était une sorte de lointaine descendante après tout.
_ Oui… Elle s'appelait Asahi. Je l'ai tuée, je crois. Je n'avais pas le choix.
_ On a toujours le choix, tu sais.
Link regarda Ghirahim dont les yeux noirs le scrutaient avec attention.
_ C'était… sans doute la solution de facilité.
_ C'est plus honnête de le dire comme ça. Quoi qu'il en soit, la seule chose à dire, c'est que les Yigas ne te lâcheront jamais. Ils ont la rancune aussi tenace que mon tendre Skychild. Laissons ça de côté pour le moment. Dis-nous plutôt où tu va te rendre la prochaine fois ?
_ Je crois que ce sera le désert Gerudo… Je n'y connais rien, sur cet endroit, ni sur ce peuple.
_ Ah ça on peut t'en parler. Ganondorf était à l'origine issu de ce peuple. Composé à 95% de femmes guerrières, une légende voulait que quand un mâle naîtrait, il serait le nouveau roi. Mais il était également le nouveau pantin du Mal absolu. Pour aller dans le peuple Gerudo, nous nous sommes déguisés en femmes guerrières pour y être acceptés.
Sheik rit franchement en voyant la tête ahurie du plus jeune Link en écoutant cette histoire. Il fallait dire que le récit pouvait être surprenant.
_ Elles n'y ont vu que du feu le temps qu'on les libère de l'emprise mentale de deux sorcières au service de Ganondorf. À l'époque, c'était un Gerudo avec un certain charisme. Mais les Ténèbres l'ont transformé en bête monstrueuse. C'est triste pour Ganon dans un sens, il aurait pu avoir une autre vie si le Mal absolu ne l'avait pas choisi comme avatar pour ses noirs desseins.
Ghirahim se tourna vers le plus jeune des Link en inclinant sobrement la tête
_ Le Mal absolu, c'est tout simplement la haine millénaire de mon maitre, l'Avatar du Néant, réincarnée siècle après siècle, et devenant plus haineuse à chaque fois. Un cercle vicieux tout à fait charmant. Mais cette haine qui porte désormais le nom de Ganon ne choisi pas ses pantins à l'aveugle, elle ne s'intéresse qu'à ceux dévoré par l'envie, et qui sont donc les plus manipulable. Ganondorf en est un bon exemple. Sa soif de pouvoir à attiré le Mal, le Mal l'a attiré lui, et cela à donné naissance à l'ère du Héros du Temps ici présent.
_ Je comprends…
_ Pour en revenir aux Gerudos. C'est un peuple de femmes qui es très fermé aux hommes, d'où la nécessité de mon fils à se travestir pour entrer dans leur forteresse. Si tu veux mon avis, tu n'y couperas pas, ou ce qu'elles te couperont, elles, risque d'être ta tête.
Link grimaça, peu désireux de voir cela se produire. Il y tenait, à sa tête, surtout sur ses épaules !
_ On va te fabriquer une tenue féminine avec du tissus que nous avons en stock et des accessoires qu'on retrouve sur les tenues de femmes guerrières. Il va aussi falloir te trouver un prénom féminin pour coller. Heureusement tu as une voix suffisamment claire pour qu'elle passe pour celle d'une femme.
_ Il faudra que tu sois prudent dans ta manière de t'exprimer, que tu parles de toi au féminin notamment. Les Gerudos ne sont pas à prendre à la légère.
_ Je vous remercie… et j'aurais un service à vous demander.
_ Nous t'écoutons, jeunot.
_ Je dois devenir plus fort. J'ai gagné face à Asahi, mais de justesse. Et si je dois aller dans un endroit peuplé de guerrières plus féroces les unes que les autres… Je voudrais m'entrainer à l'épée avec vous.
_ Tu as conscience que tu surpasses déjà la plupart des Héros au sommet de leur puissance ?
_ Ah bon ?
Ghirahim esquissa un sourire carnassier en se penchant en avant.
_ Mais tu l'as demandé, alors nous te devons bien ça. Je vais t'entrainer personnellement, jeunot, mon fils et son compagnon m'assisteront. Tu vas t'entrainer dur, de l'aube au couché du soleil. Tu n'auras le temps de penser à rien d'autre qu'à ta lame au bout de ton bras, et à la mienne tentant de te tuer. Tu finiras perclus de douleurs. Es-tu prêt à ça ?
_ Oui.
_ Parfait !
Le sourire du démon à la peau couleur de cendre n'avait jamais été aussi effrayant.
_oOo_
Tout à l'ouest d'Hyrule, le village Piaf était plongé dans le calme. Asahi ouvrit péniblement les yeux avec la sensation d'avoir été ouverte en deux. C'était particulièrement désagréable, mais la fière combattante refusait de laisser sa douleur transparaitre sur son visage.
_ Tu te réveilles enfin, je suis soulagée !
La jeune femme tourna lentement la tête et dévisagea la Piaf aux plumes rose l'observant, assise sur un tabouret tout proche de son lit, un travail de broderie sur les genoux.
_ Je suis Dézelle. Mon mari Teba t'a trouvée en montagne, nous avons bien cru te perdre. Mais tu es incroyablement résistante… pourtant n'importe quel humain serait mort avec une telle blessure… Je t'ai soignée comme je l'ai put, et je suis heureuse de voir que ça n'a pas été vain ! Mon mari sera soulagé de te voir réveillée, lorsqu'il rentrera.
_ J'ai… dormit longtemps ?
_ Une semaine, tu en avais bien besoin.
Asahi grimaça. Une semaine, c'était beaucoup trop. Elle voulut se redresser mais Dézelle s'empressa de la maintenir couchée avec douceur mais autorité. Elle avait le même air sévère qu'arborait son père lorsqu'elle tentait de s'en aller alors qu'elle était clouée au lit avec une forte fièvre, l'air sévère d'un parent inquiet.
_ Reste couchée.
_ Il faut que je rentre chez moi…
_ Dézelle a raison, tu dois rester coucher. Ta blessure ne t'a pas tuée, mais elle n'est pas totalement guérie. Ce serait du suicide de partir sur les routes maintenant, même pour une femme telle que toi.
Asahi tourna la tête et regarda Teba entrer dans la maison de bois. Elle esquissa un vague sourire reconnaissant en inclinant la tête.
_ Merci de m'avoir sauvée. Mais j'aurais dû mourir, une guerrière se doit de mourir au combat.
_ Tu mourras au combat un autre jour.
_ Tu vas rester avec nous jusqu'à ta guérison complètement, et ce n'est pas une question.
Asahi regarda les deux Piafs et capitula. De toute façon, elle se sentait trop fatiguée pour lutter contre leur volonté de fer, pour le moment. Elle se laissa retomber sur son oreiller, ce qui paru satisfaire Dézelle qui s'éloigna. Teba s'approcha pour scruter le visage de la Yiga et parut satisfait de la voir hors de danger.
_ Tu m'as fait une belle frayeur, tu sais.
_ Excuse-moi…
_ Seulement si tu m'accordes un duel une fois remise !
La jeune femme sourit doucement et tendit la main au guerrier Piaf qui s'empressa de la serrer.
_ Autant que tu voudras.
_oOo_
Sélène était désemparée, incapable de savoir quoi faire. Sidon était encore vivant, elle ne savait pas par quel miracle, mais ça ne durerait plus très longtemps. Il n'était plus conscient, délirant de fièvre, grelotant pourtant de froid, sa blessure avait une texture molle et granuleuse qui ne disait rien qui vaille à la Zora aveugle baignant constamment dans une odeur de mort effroyable.
Elle sursauta lorsque Sidon, dans un rare accès de lucidité, posa sa main sur sa joue.
_ Ma Sélène… je suis désolé… j'aurais voulut t'épouser un jour, tu sais… même si ça avait signifié devoir m'enfuir avec toi à l'autre bout du pays… je t'aime tellement…
Sélène sentit ses larmes couler le long de ses joues. Elle serra le corps brûlant du prince Zora contre elle alors que Sidon retombait déjà dans son inconscience fiévreuse.
Ses sanglots secouèrent son corps noir de façon incontrôlable, nouant sa gorge, l'étouffant presque.
Une voix dans son dos la fit se retourner vivement, lâchant son prince pour s'emparer de son trident de bois. Sidon était mourant, mais elle ne laisserait personne s'en prendre à lui !
_ Toujours sur tes gardes, c'est bien tu as retenu nos conseils Sélène.
Deux Zoras approchèrent doucement, faisant en sorte de produire des bruits qui signifiaient qu'ils n'étaient pas agressifs. La magnifique femme Zora aux écailles d'un sublime bleu sourit tendrement en voyant sa descendante si protectrice envers l'actuel prince Zora. À ses côtés se tenait un splendire Zora Albinos paré de tissus et bijoux aussi élégant que ceux de sa compagne.
_ Ma chère Ruto, on dirait qu'elle a le même instinct protecteur que toi.
_ C'est vrai Haku. Rassura toi Sélène, nous ne vous voulons aucun mal. Quel intérêt aurions-nous à faire du mal à notre précieuse descendante ?
Sélène abaissa avec prudence son arme. Elle connaissait ces voix qu'elle entendait depuis son enfance, ces voix qui l'avaient guidée lorsqu'elle apprenait à maitriser son trident. Elle les savait amicale.
Normalement.
_ Vous êtes venus chercher Sidon ?
C'était la seule chose lui permettant de justifier la présence des esprits de ses ancêtres morts depuis des millénaires. Ils allaient lui arracher son prince, et elle refusait tout net cette idée. Agressive, elle releva son arme, faisant face eux deux esprits Zoras. Le contraste entre sa laideur et leur beauté était saisissant.
_ Le prendre ? Désolée ma chère descendante, mais je suis très heureuse avec mon époux.
_ Nous n'emmènerons pas dans la mort ton aimé, nous sommes là pour le soigner. Si nous sommes présents, c'est parce que nous avons reçus une bénédiction particulière. Même après notre mort, nous pouvons veiller sur notre descendance. Le destin n'est pas tendre avec ceux si différent des standards traditionnels dépassés du peuple Zora.
Haku posa un genou à terre pour être à la hauteur de Sélène, regardant tristement ses yeux aveugles.
_ Tu ne peux nous voir et je le regrette, car tu verrais que comme toi je suis différent de ces idiots qui se croient plus beaux avec leurs écailles si belles. Et encore, il y'a une petite amélioration. De notre temps, les Zoras aux écailles rouges étaient aussi mal vu que les Albinos et ceux dépourvu des classiques écailles bleutées. Sélène, jamais je ne prendrais la vie du prince que tu aimes et qui t'aime si sincèrement, qui a su voir au-delà des attentes de notre peuple.
La voix de Haku était douce, il ne s'approchait pas d'avantage pour laisser à Sélène le temps de sentir sa sincérité dans sa voix.
Sans pour autant totalement baisser sa garde, Sélène se relâcha quelque peu. De toute façon, elle ne risquait pas de faire de gros dégâts à des esprits morts et enterrés depuis si longtemps. Elle n'avait pas d'autre choix que de leur faire confiance et de leur confier son prince.
_ S'il meurt, votre éternité ne vous sauvera pas de ma vengeance. Vous m'avez fait espérer, alors ne me décevez pas.
Elle se redressa et s'écarta d'un pas, plantant la pointe de son trident dans la terre avec la raideur d'un soldat aux aguets.
_ "Une petite amélioration"? Tu es gentil Haku. Ça fait des siècles que le peuple Zora aurait dû évoluer ! J'ai bien envie de donner un coup de pied dans la fourmilière.
_ On verra après. Laisse-moi me concentrer sur la blessure de ce jeune homme.
Haku s'approcha et s'agenouilla en examinant le bras du prince aux écailles pourpres. Il soupira doucement en ouvrant son sac.
_ Il a été mordu par un de ces monstres mangeurs de chair, forcément qu'il va mal. On dirait que se précipiter au-devant du danger c'est un trait commun aux princes et princesses. Ruto est allée d'elle-même dans le ventre du Jabu-Jabu pour récupérer un joyau hérité de sa mère et le soigner alors qu'elle n'avait que dix ans. Je vais commencer le soin, il risque gémir de douleur car le médicament que je vais utiliser va attaquer la corruption ténébreuse qui gangrène son bras.
Il sortit un sachet contenant une poudre dorée fort rare. Délicatement, il en répandit sur la plaie et se mit à chanter, un chant très ancien utilisé par les mages guérisseurs du peuple Zora, dans un lointain passé. Son enseignement était perdu depuis quelques siècles maintenant. Le bras de Sidon se mit à dégager de la fumée noire que la poudre d'or éliminait.
Sélène pinça les lèvres. L'odeur était forte, mêlant les remugles piquants de la putréfaction à la douceur de la poudre utilisée par son ancêtre. S'il y avait de la magie sous la blessure de Sidon, rien d'étonnant à ce qu'elle n'est rien put faire pour empêcher la gangrène de se répandre.
Elle finit par s'asseoir à côté de Sidon et posa sa main sur lui, ça devait être son front, elle reconnaissait la forme sous ses doigts. Sa fièvre baissait lentement, mais restait élevée.
_ Ça va aller, Sidon, ne t'inquiète pas… Tu ne vas pas mourir… Tu n'as pas intérêt à mourir. Je deviendrais quoi, moi, sans toi ? Qui me décrira le monde avec autant de justesse ? Qui me dira que le bleu du ciel est doux comme de l'eau ? Que les nuages sont cotonneux comme la texture d'une plume ?... Les gens me disent que tu es rouge… je ne sais pas c'est quoi ''le rouge'', moi… C'est toi qui m'a décrit cette couleur comme un piment parfois doux, parfois fort… ça a toujours été toi, alors ne meurt pas mon amour, pas sans moi.
