Chapitre 35 : Sad Girl

Asahi s'arrêta à l'entrée du village Piaf, levant les yeux vers la silhouette de Vah'Medoh, perchée tout au sommet. Machinalement, elle passa sa main sur son ventre, là où se trouvait sa blessure.

Elle était presque guérie. Elle guérissait toujours vite.

Et lorsqu'elle serait guérie pour de bon, elle repartirait.

Parfois, elle souhaiterait ne jamais guérir.

Elle tourna la tête vers Teba qui fixait lui aussi la Créature Divine, l'air un peu absent. Se sentant observer, il lui jeta un rapide coup d'œil avant de reporter son attention vers le ciel.

_ Il va être temps de rentrer…

_ Tu ne vas pas avoir des ennuies avec Dézelle ? Tu as quand même découché pour passer la nuit en montagne avec une superbe femme guerrière !

_ Oh je risque d'entendre parler du pays, oui. Pour l'avoir inquiétée. Mais elle ne risque pas de ce faire des idées. Tu es humaine et moi Piaf. Ce n'est pas quelque chose qui se fait, entre deux espèces si différentes. Chez mon peuple en tout cas.

_ Bon argument. ..

Ils entrèrent dans le village sans plus rien ajouter. Inutile, ils se comprenaient.

_oOo_

Link atterri dans l'eau de la source, une fois de plus, mais parvint à garder son épée en main. Il roula sur lui-même et para la lame noire s'abattant sur lui. Il faucha l'air de son pied, crochetant les jambes de son adversaire. Ghirahim se retrouva avec un genou dans l'eau et une expression à la fois satisfaite et contrariée.

_ Arrêtons-nous là pour aujourd'hui. Arrêtons-nous là tout cours, d'ailleurs.

_ Non ! S'il-vous-plait, je ne suis pas prêt !

_ Tu ne le seras jamais, jeunot, si tu t'imagines que te contenter de croiser le fer contre moi dans ce cadre idyllique suffira. Tu es un chevalier, même si tu l'as oublié. Tu sais que rien ne vaut le terrain.

_ Oui… Vous avez raison… Je me suis trop attardé.

_ Non, tu avais besoin de faire une pause, tous les Héros que j'ai croisés sont passés par là. Et puis Ganon a eut la gentillesse de ne pas se réveiller pendant que tu te… reposais. Ah, mais suis-je bête, ce n'était pas de la gentillesse ! C'était juste ta charmante princesse oubliée qui lutte seule contre le Mal incarné en attendant patiemment que tu viennes lui prêter main forte.

Link resta muet devant le sourire sarcastique du démon face à lui. Ghirahim n'était pas mauvais à proprement parler, mais il lui rappelait régulièrement qu'il était loin d'être bon. Et il aimait le lui rappeler.

_ Je vais repartir. Je dois repartir. Vous avez raison, je ne peux pas la laisser se battre seule encore longtemps. J'ai peut-être perdu la mémoire, mais je suis son chevalier… C'est le rôle du chevalier, non ? de sauver la princesse en détresse.

Ghirahim esquissa un sourire moins moqueur. A son époque, son merveilleux amour était un chevalier également, et c'était au secours d'un démon qu'il avait finalement volé.

Son amour lui manquait…

_oOo_

Teba regarda son fils admirer avec des étoiles pleins les yeux le petit arc qu'il venait de lui offrir. Babil ne volait pas encore, mais ça ne l'empêchait pas de commencer à s'entrainer ! Dézelle avait beaucoup moins d'étoiles dans les yeux, elle. Depuis trois jours, elle était furieuse contre lui d'avoir été se battre contre le Cryorok, et surtout furieuse qu'il ait raconté ça avec enthousiasme à leur fils encore plus enthousiaste. Elle considérait qu'elle lui donnait un exemple déplorable.

_ Je ne vois pas pourquoi il devrait s'entrainer à se battre.

_ Parce qu'il aime ça, peut-être ?

_ Il y a des choses tellement moins dangereuses à faire. Il pourrait apprendre le chant et devenir barde ! Regarde Asarim, c'est la voie qu'il a choisie.

_ Asarim est l'un des meilleurs guerriers du village, Dézelle… Pour survivre sur les routes d'Hyrule, il faut être sacrément fort.

Mais Dézelle ne voulait pas penser à ce point, ne voyant en Asarim qu'un oiseau chanteur.

_ Babil ne sera pas un guerrier, Teba. Et je préfèrerais que toi aussi, tu arrêtes de l'être.

_ J'ai du mal à réaliser que c'est à la suite d'une compétition de combat que j'ai obtenu ta main.

_ C'est la tradition, je n'ai jamais dit que je souhaitais voir les Piafs se battre pour moi, et encore moins être le premier prix d'un concours barbare. Et ce que je veux encore moins, c'est que mon fils devienne un barbare comme les autres.

_ Donc moi, je suis un barbare.

_ Ce n'est pas ce que j'ai dit.

_ Si, c'est exactement ça.

Teba sorti de chez lui d'un pas rapide et prit son envol depuis la première terrasse venue. Il se dirigea vers son terrain d'entrainement habituel et entreprit immédiatement de vider son carquois contre les cibles accrochées autour du pilier de pierre.

Il se percha au sommet et soupira. Une flèche se planta à ses pieds, le faisant sursauter.

_ Tu manques de vigilance, Teba !

_ Asahi !

La jeune femme se trouvait en bas, devant la cabane de bois sans mur, assise sur les marches depuis visiblement un bon bout de temps. Un arc était posé en travers de ses genoux et Teba pouvait voir son sourire amusé étirer ses lèvres. Il la rejoignit et se posa devant elle.

_ Tu es là depuis longtemps ?

_ Assez pour t'avoir vu vider trois carquois sur ces pauvres cibles qui ne t'ont rien demandé.

_ Et qu'est-ce que tu fais ici ?

_ A vrai dire, je te cherchais.

Teba pencha la tête sur le côté. Asahi avait un regard étrange. Il savait pourquoi, et ce qui le provoquait.

_ Tu vas partir.

_ Oui.

_ J'aurais voulu que tu ne guérisses jamais.

_ Je sais.

_ Tu l'aurais voulu aussi.

_ Je ne le nie pas. Mais tu l'as dis toi-même. Ce n'est pas quelque chose qui se fait. Et ça ne se fera jamais. J'ai déjà mit suffisamment le bazar dans ta vie. Je pars demain.

_ Et tu ne reviendras pas.

_ Non.

Teba soupira. Il savait que ce jour viendrait. Il secoua la tête et s'assit à côté d'Asahi, regardant avec elle les cibles criblées de flèches.

_ Asahi, je…

_ Je sais. Et tu sais aussi. Tout comme tu sais également qu'il faut en rester à se contenter de savoir. Je partirais tôt demain, je vais aller remercier le chef de ton village aujourd'hui, pour m'avoir gardé si longtemps parmi vous.

_ Kaï ? Il t'aime bien.

_ Oui, j'ai une curieuse affinité avec les hiboux. J'en avais apprivoisé un, quand j'étais petite. Il est mort, depuis, ça a été l'un des drames de ma vie ! A croire que les oiseaux et moi, ça fini toujours mal…

Elle sourit doucement, avec une pointe d'amertume, et se leva pour prendre le chemin du retour, laissant Teba seul avec ses flèches et ses cibles.

Le Piaf la regarda s'éloigner, cheveux blancs se balançant au rythme de ses pas et uniformes écarlates se découpant su la neige immaculée. Il avait l'impression en la regardant disparaitre à l'angle de la paroi rocheuse qu'il ne la reverrait jamais, et il détestait cette idée.

Il appuya sa tête contre un pilier de la cabane en soupirant à nouveau.

Il resta là de longues heures, à réfléchir. Il se leva finalement avec une lueur décidée dans le regard.

Il allait tout détruire autour de lui, mais il avait fait son choix. Il déploya ses ailes et prit son envol.

Encore une chose qu'il devait à la jeune femme. Sans elle, il serait toujours cloué au sol à bien des égards…

_oOo_

La source perdue dans une tâche noire était toujours aussi calme. Link boucla les attaches de son baudrier, s'assurant que son épée et son bouclier étaient bien attaché, et se redressa pour se retourner vers ses trois hôtes.

Sheik regarda quelques instants son travail et acquiesça. Il avait passé un long moment à tripoter la tablette Sheikah et l'amulette qu'il avait créée pour l'accompagner. Link et lui s'étaient convertit en couturiers pour préparer la tenue d'infiltration de leur jeune protégé.

_ Ca y est j'ai terminé !

Link, le jeune qui avait tout de même plus d'un siècle au compteur, récupéra sa tablette pour la remettre à sa ceinture et regarda l'amulette. Elle ressemblait à un disque fin d'environ cinq centimètres de diamètre, dans cette curieuse matière noire constituant la technologie Sheikah. Sa surface était gravée de runes et d'arabesques élégantes brillant légèrement de bleu.

_ Merci… euh, qu'est-ce que c'est ?

_ Ceci, c'est ce que les badauds Sheikah nommeraient "Amulette de téléportation". Mais comme j'en suis le créateur je l'ai nommé ainsi : Perle du voyageur. Cet objet te permettra de te déplacer à chaque endroit que tu auras visité et qui s'ajoute automatiquement à ta tablette Sheikah. C'est simple, tu appuies sur le centre de l'amulette. Il va afficher la carte et tu n'auras qu'à choisir ta destination. Ça peut être un point relais comme une zone importante. J'ai mis un petit onglet en haut à droite avec les destinations qui pourraient être importantes comme la source où nous sommes. Et cette fois, pas de sensation horrible. Je peux même te faire une démonstration si tu veux pour preuve de bonne foi.

_ Je vous crois. Merci, ça me sera utile, je pense… Sulkik ne va pas apprécier, il va falloir que je l'achète avec des pommes pour me faire pardonner quand je l'utiliserais…

Le jeune Hylien sourit et rangea l'amulette, ou plutôt la Perle du voyageur, dans une petite sacoche à sa ceinture. Il rangea dans sa sacoche de selle l'accompagnant partout le tas de vêtements que lui présenta l'autre Link et qui lui serait plus que vital pour infiltrer la cité Gerudos où il se rendrait. Il regarda ses trois hôtes en jetant sa sacoche sur son épaule.

_ Je vous remercie de m'avoir hébergé si longtemps, et de m'avoir entrainé. Mais je dois y aller, maintenant. Ma princesse se bat seule depuis trop longtemps, je ne fais que trop tarder à la rejoindre…

_ Tiens, j'ai également trouvé des bijoux pour accompagner la tenue. Ce sont des guerrières mais elles sont quand même des femmes élégantes. Et puis, c'est normal de t'aider tu sais. Tu fais d'une certaine manière partie de notre grande famille. Entre Héros désignés par ce fichu destin, on doit s'entraider.

Le Link plus âgé fit un sourire avec beaucoup de douceur et de confiance. Sheik esquissa un sourire en acquiesçant.

_ Rassure toi, la Perle du voyageur emportera ceux avec qui tu seras le plus proche par un contact physique. Sulkik aura une sensation de chatouille mais elle n'aura pas de mal avec la téléportation.

Le jeune Hylien hocha la tête avec gratitude. Il les remercia à nouveau tout les trois et les salua avant d'enfin se tourner vers la sortie de la source.

Il laissa Fay jaillir de sa lame et le guider dans le noir total protégeant l'accès à la source, jusqu'à finalement atteindre la sortie. Il retrouva Sulkik un peu plus loin, méticuleusement afférée à délester un pommier de ses fruits. Il était régulièrement sorti durant son séjour à la source pour s'occuper de sa jument.

_ Bonjour ma toute belle, prête à repartir ?

Elle hennit doucement en redressant fièrement l'encolure. Link lui remit son harnachement et ses sacoches de selle avant de se hisser dessus.

_ Bon, on va tester un nouveau… machin ? Ça nous fera gagner de la route, je vais nous téléporter…

Le jeune homme tira sa tablette Sheikah et inspecta la carte. Il devait se rendre dans la zone non découverte, donc se téléporter au plus prêt.

_ Là, le relais de Delass. On ne s'y est pas arrêté, mais je crois que nous sommes passés devant avec Asarim. Il suffira de suivre la piste qui va au sud. Enfin j'espère. Prête, Sulkik ?

La jument plaqua ses oreilles contre son crâne et renâcla, témoignage flagrant de sa contrariété.

_ Ne t'inquiète pas, aucun moyen de transport, même le plus rapide, ne pourra rivaliser au plaisir de voyager avec toi. Mais j'ai assez perdu de temps, tu comprends.

Sulkik frappa le sol de son sabot mais s'en tint là, ce que Link considéra comme un assentiment. Il tira de sa sacoche de ceinture le disque offert par Sheik et appuya son doigt au centre de la surface finement gravée dont la lumière bleue s'intensifia. La carte sur la tablette Sheikah grésilla un bref instant avant que des points de repères bleus ne se mettent à apparaitre. Avec une extrême prudence, parce qu'il n'oublierait jamais le traumatisme de sa première téléportation, Link pressa le point de relais choisi. Une vive lumière bleue jaillit alors de l'amulette et les enveloppa, lui et Sulkik.

_oOo_

Teba fronça les sourcils en s'approchant de son village. Des Piaf volaient en tout sens, armés d'arcs et de lances. Ce n'était pas bon signe.

Il s'approcha rapidement et repéra une vingtaine de silhouettes vêtues d'uniformes rouge.

_ Des Yigas !

La panique commença à le gagner. De ce qu'Asahi lui avait raconté, les Yigas n'attaquaient jamais sans raison. Ou presque. Le problème étant que leurs raisons échappaient bien souvent à leurs victimes.

Ça ne pouvait qu'être un malentendu. Il vola jusqu'au village et se posa durement sur une terrasse. Un solide Yiga portant un masque lisse et blanc orné de l'œil rouge pleurant inversé tranchait à cet instant un guerrier Piaf en deux de sa longue lame argentée.

_ Babil…

Teba délaissa le cadavre pour qui il ne pouvait plus rien faire et se précipita chez lui, fou d'angoisse pour son fils. Il évita plusieurs combats en route. Les Piafs étaient beaucoup plus nombreux, avait l'avantage du terrain, mais les Yigas leur menaient la vie dure. S'ils n'étaient pas en train de massacrer son peuple, Teba aurait admiré leurs talents de combattants.

Asahi était tout de même plus forte qu'eux.

Asahi… Elle pourrait les arrêter, elle était leur lieutenant, la fille de leur chef. Mais peut-être n'était-elle pas encore rentrée. Ou bien…

Il secoua la tête en refusant d'envisager que la Yiga avait put commanditer l'attaque. Elle n'avait aucune raison de faire ça… En vérité, il savait qu'elle pouvait en avoir une, et qu'elle était capable de beaucoup de chose pour obtenir ce qu'elle voulait, mais pas à ce point. Si ?

Il arriva enfin chez lui et se figea.

L'air était saturé par l'odeur du sang. Sang qui inondait le parquet et les tentures brodées. Sang qui s'écoulait d'une plaie béante dans le ventre de Dézelle. Dézelle qui gisait sans vie aux pieds d'Asahi.

La Yiga se tourna vers lui en l'entendant arriver et haussa un sourcil surprit. Elle rangeait l'une de ses lames dans son fourreau, et du sang éclaboussait son uniforme en des tâches plus sombres.

_ Tu as été jusque là…

La jeune femme le scruta quelques instants, comme pour le sonder du plus profonds de son être, et se tourna vers un Yiga masqué se tenant immobile dans un coin.

_ J'ai dis, ça suffit. Pourquoi mon ordre n'a-t-il pas été transmit ?

_ Je suis désolé…

_ Désolé ne suffit pas. On y va.

Elle s'éloigna d'un pas rapide sans se retourner. Ses poings étaient crispés.

_ Asahi !

Elle s'arrêta mais ne se tourna pas vers Teba.

_ Tu as tué Dézelle ! Tu n'en avais pas besoin !

La jeune femme resta silencieuse pendant un long moment, observant les Yigas se transmettre son ordre du départ. Elle finit par se remettre en marche, retirant la plume piquée dans ses cheveux qu'il lui avait offerte avant de combattre le Cryorok. Elle la laissa s'échapper dans le vent et descendit quelque part.

_ Tu vois Teba, l'histoire se répète sans cesse… la moindre goutte de sang suffit.

Elle rattrapa les autres Yigas et quitta le village sans rencontrer de résistance.

Teba s'approcha de Dézelle et ne put que constater qu'il n'y avait plus rien à faire.

_ Papa ?

Il releva les yeux et laissa échapper un soupir de soulagement.

_ Babil !

Son fils sortait d'un placard dans lequel il s'était visiblement caché. Il se précipita entre les ailes de son père, tremblant de peur.

_ Qu'est-ce qu'il s'est passé, Babil ?

_ Je ne sais pas… Les méchants en rouge son arrivé en criant. Maman m'a dit de me cacher et je suis allé dans le placard… Après j'ai entendu des voix, et puis… et puis maman a crié et…

Babil se remit à trembler. Teba caressa doucement son dos pour l'apaiser et le rassurer.

_ Je suis là… Plus personne ne te fera de mal…

_oOo_

_ Lieutenant ? Tout va bien ?

Asahi se retourna sur sa selle et regarda la silhouette du village Piaf disparaitre dans le lointain, comme un doux rêve s'évanouissant avec le matin.

_ Oui… C'est mon père qui vous a donné l'ordre de venir ?

_ Oui, il fallait vous délivrer, lieutenant !

La jeune femme regarda son sous-fifre et secoua la tête d'un air navré.

_ Nous agissons toujours ainsi, c'est vrai, massacre, génocide… s'en prendre à l'un des nôtres, c'est s'en pendre à nous tous, et cela entraine une riposte sanglante… Mais le problème, c'est que je n'étais pas prisonnière.

Elle talonna son cheval et prit le galop, comme pour s'éloigner au plus vite.