Chapitre 36 : In the Night

Link regarda Sulkik avec envie. Sa jument caracolait joyeusement dans l'herbe verte, comme si de rien n'était. Le jeune homme se pencha en avant et recracha une bile aigre et visqueuse particulièrement répugnante.

C'était décidé, il ne se téléporterait qu'en cas de nécessité. Il était certes bien moins malade que la première fois, avait infiniment moins souffert, la sensation avait même été plutôt agréable, mais il n'en était pas moins malade à l'arrivée.

Il ne savait pas si c'était une vraie maladie ou s'il était le seul à en souffrir, mais il avait définitivement le mal des transports.

_ Bon… Il va falloir y aller… Sulkik !

La jument revint vers lui au petit trot. Elle, elle avait visiblement apprécié la téléportation. Avec prudence, Link se remit en selle. Au moins, voyager à cheval ne lui faisait pas rendre tripes et boyaux. Bon, il exagérait peut-être un peu, il était juste un peu nauséeux. Il lui fallait sans doute simplement s'habituer à se faire… désintégrer d'un endroit pour apparaitre ailleurs.

_ Aller ma toute belle, en route.

Réapparut non loin du relais de Delass, au bord du gouffre profond qu'étaient les gorges Tragite, Link prit la route en direction du sud. Une zone de ruines indiquait une ancienne place commerciale à l'ouest, et à l'est, un peu à l'écart de la piste, le jeune homme aperçut un sanctuaire.

_ Tiens, ça faisait longtemps… depuis ceux du village Piaf en tout cas.

Sans masquer son ennui, le jeune homme alla l'activer.

Il reprit ensuite son chemin, suivant la courbe de la route contournant de hautes collines. Un orage semblait gronder juste derrière. Il devait y avoir une sorte de cuvette naturelle piégeant les lourds nuages noirs qu'il apercevait.

Il y avait de nombreuses ruines dans cette région, il les voyait émerger de la végétation. Ce qu'il voyait également émerger, c'était une tour, droit devant.

Link leva les yeux en direction du soleil et hocha la tête.

_ Nous avons encore du temps avant la nuit. Commençons par activer cette tour, j'ai besoin de la carte.

La jument redressa la tête et prit le petit galop.

Rapidement, Link dû quitter la piste s'enfonçant dans une gorge rocheuse pour suivre des sentiers escarpés se dirigeant vers un plateau en hauteur où se dressait la tour.

Au bout de presque une heure à avancer lentement, Link mit pied à terre.

_ Reste là, tu n'arriveras pas à aller plus loin sur cette piste de chèvre.

Même lui peina à avancer, à certains endroits. La roche était friable sous ses bottes, avant de céder brutalement place à de la boue.

Link haussa un sourcil en arrivant finalement au bord d'un lac au centre duquel avait jaillit la tour. Sa lumière orangée se reflétait à la surface de l'eau. C'était presque beau, si le jeune homme exceptait les Lézalfos et autres Sorciers électriques pullulant dans les environs. Se jeter à l'eau ne serait pas une bonne idée, du moins pas avant d'avoir éliminé les monstres.

Le jeune homme s'embusqua derrière un rocher et encocha une flèche à son arc. Méthodiquement, flèche après flèche, il élimina les monstres. Un Lézalfos plus gros que les autres s'approcha de lui par derrière, et il ne dû qu'à son entrainement intensif avec un démon aussi retors que Ghirahim d'éviter l'attaque d'une roulade. Il tira son épée et frappa le monstre. La créature para bien sa première attaque de son grossier bouclier d'écorce, mais il ne s'attendait pas à ce que le jeune Hylien se serve de son bouclier pour le déstabiliser. Il baissa sa garde et Link put l'éliminer le renvoyant aux Ténèbres dans un panache de fumée.

Link sourit, satisfait. Il n'avait pas perdu son temps, à la source. Il avait toujours été fort, il le savait même avec sa mémoire défaillante, mais le démon à la peau couleur de cendre l'avait poussé à atteindre un tout autre niveau.

Il n'avait jamais eut de maitre d'arme aussi fort que Ghirahim. Il avait récupéré quelques bribes souvenirs en croisant le fer contre lui, et aucun de ses adversaires ou camarades chevaliers n'avait été aussi puissant. Pas même l'homme qu'il affrontait le plus souvent et dont il ne se souvenait que vaguement.

Link secoua la tête et rengaina son arme. Il leva les yeux vers le haut de la tour et s'assura que le lac était désormais sécurisé. Il regarda les alentours mais ne remarqua aucun ennemi, ou ce qui pourrait s'en approcher. Il retira ses armes et ses vêtements, les dissimulant dans des fougères bordant le lac et entra dans l'eau.

Elle était glaciale, ce qui lui arracha une grimace. Avait-il vraiment besoin de grimper en haut de cette tour ? Cela dit, maintenant qu'il était dans l'eau, autant y aller.

Link commença immédiatement à nager en direction de la tour au centre de lac.

_oOo_

Assit au bord de la rivière traversant la plaine d'Hyrule, Sidon regarda Sélène s'entrainer avec Ruto. Difficile de voir le lien de parenté entre elles, même lointain de plusieurs millénaires. Ruto était belle, très belle, avec ses écailles bleutées brillant au soleil et son visage aux traits délicats. Face à elle, Sélène était son exact contraire, avec sa laideur naturelle, ses écailles noires relativement terne et son visage rappelant un poisson de cauchemar, surmonté d'une lanterne.

Sélène fit tournoyer son trident de bois, de l'eau jaillissant tout autour d'elle, sortant de nulle part et envoyant Ruto reculer de quelques pas. C'était leur dernier entrainement. La blessure de Sidon ayant enfin totalement guéri, Sélène avait décidé de reprendre la route. Et de toute façon, il était plus qu'évident qu'elle n'avait plus rien à apprendre de ses ancêtres.

Le prince Zora se retourna en entendant quelqu'un s'approcher et regarda Haku s'asseoir à côté de lui.

_ Elle est douée. Je suis très fier de ma précieuse descendante. Savais-tu qu'il y a des millénaires les Zoras ressemblaient à de gros hippocampes avec une collerette semblable à une bouée et de diverses couleurs ? C'est un ami des temps encore plus anciens qui me l'a dit.

Haku se tourna vers Sidon, la mine soudain bien sérieuse, un sourire dangereux aux lèvres.

_ Écoute-moi bien, Sidon. Prince Zora. Tu aimes Sélène, ça ne fait aucun doute. Et c'est réciproque. Sache une chose : tu lui fais le moindre mal et je n'hésiterais pas à te transformer en Zora en rondelle. Je t'écaillerais lentement, ferais bouillir ta chair et te donnerais à manger à ton propre père si tu oses ne serait-ce que faire souffrir ma chère descendante. Me suis je bien fais comprendre ?

Sidon haussa un sourcil. Avec Haku, il voyait très clairement la ressemblance avec Sélène, le lien de parenté était indéniable !

_ Vous vous êtes fait comprendre… Mais il faudra faire la queue, parce que je doute que ma douce Sélène laisse quiconque me tailler en filet de Zora avant qu'elle l'ait fait elle-même !

Sidon regarda la Zora aveugle tourbillonner entre les giclures d'eau qu'elle maitrisait d'un simple mouvement du doigt.

_ Comment pourrais-je lui faire du mal, à ma Sélène, elle est toute ma vie… Je l'ai rencontrée alors que nous étions tout petits. Son trident aussi, je l'ai rencontré ce jour-là. Je n'étais qu'un petit prince arriviste est vaniteux considérant que tout lui était dû parce qu'il était… eh bien, le prince ! Elle m'a enseigné l'humilité sacrément vite, ma Sélène. Je n'ai plus jamais considéré que tout m'était dû, ni que j'étais meilleur que les autres ! Et j'en suis infiniment heureux. Soyez sans crainte, je ne laisserais jamais personne lui faire du mal, et encore moins moi-même.

Haku le regarda avec attention pendant de longues secondes avant que son sourire ne s'apaise.

_ Bien. Mais attention, j'étais particulièrement sérieux dans mes menaces. Il va te falloir secouer un jour ton peuple. Quand Ganon sera une nouvelle fois vaincu, tu devras songer à ce que vous allez faire ensemble. Mais ce n'est pas le plus important. Veille sur elle et évite de faire à nouveau le téméraire. Sinon je m'occuperai de te mettre du plomb dans la tête.

Sidon ne put s'empêcher de rire. Il plissa les yeux avec une certaine malice.

_ J'ai comme l'impression que vous n'avez pas été un exemple de prudence non plus, pour votre Ruto. Vous ne vous êtes donc jamais mit en danger ? Pas une seule fois ?

La légère grimace qu'esquissa l'ancêtre de Sélène fut particulièrement éloquente. Sidon hocha la tête d'un air entendu et se leva alors que Sélène se dirigeait vers eux.

_ Prêt à reprendre la route, Sidon ?

_ Oui, je commençais à m'encrouter.

_ Pauvre petit prince…

Son effroyable sourire reflétait tout son amusement. Que Sidon l'aimait, ce sourire plein de dents pointues. Il prit naturellement le bras de Sélène, comme il le faisait toujours, et ils se tournèrent vers Haku, que Ruto venait de rejoindre. Sélène planta son trident dans le sol.

_ Merci de m'avoir entrainée, et surtout d'avoir sauvé Sidon. Nous allons nous mettre en route, maintenant. Morte ou vive, nous avons tout de même une Zora à retrouver ! Je penche plutôt pour morte, mais bon…

_ Nous verrons bien… Mais Sélène a raison, merci de m'avoir sauvé.

_ On ne pouvait pas laisser le Zora ayant prit le cœur de notre Sélène mourir sans rien faire. Ça aurait été du gâchis, tu es l'un des rares Zoras potable de notre peuple !

_ On a compris Ruto. Sélène, j'aimerais t'offrir un petit quelque chose.

Il s'approcha et glissa dans la main de sa descendante un cristal de couleur bleu tenue par une cordelette blanche.

_ Cette pierre est spéciale, c'est un cadeau que m'a fait une Grande Fée il y a des millénaires. Ce cristal te permettra au besoin de te téléporter sur une courte distance d'un point A à un point B. Il te sera utile à toi et à Sidon, c'est grâce à lui que j'ai sauvé ma chère Ruto d'un monstre de Ganon quand nous avions une dizaines d'années.

Sélène examina du bout des doigts le cristal. Il était doux au touché, légèrement tiède.

_ Ça pulse la magie, je la sens vibrer là-dedans… Merci, ça nous servira à rentrer, quand nous aurons terminé.

Elle accrocha le cristal sur son trident et testa la solidité du nœud en tirant dessus avant de hocher la tête.

_ Bien, il va être temps d'y aller. Je vous remercie encore pour ce que vous avez fait. Sidon ?

_ Oui, allons-y.

Ils saluèrent les deux Zoras des temps anciens et se dirigèrent vers la rivière pour reprendre leurs recherches.

_ Ils ne vont pas te manquer, ma douce Sélène ?

_ Oh ils ne seront jamais bien loin. Ne serait-ce que pour te garder à l'œil !

_ Tu nous as entendus…

_ Je suis aveugle, pas sourde !

Elle sourit avec amusement et tapota la main de Sidon posée autour de son bras. Ils continuèrent à marcher en sondant les alentours.

_ C'est vrai que je t'ai entendu… Moi non plus je ne laisserais personne te faire de mal, Sidon. Après tout, pour moi aussi, tu es toute ma vie.

_oOo_

Link étendit ses mains au-dessus du feu de camp crépitant devant lui. Après avoir activé la tour de la région dites des collines, il était redescendu grâce sa paravoile et avait plané jusqu'à Sulkik, s'épargnant un long chemin de retour à pied grâce au pouvoir de Revali. Il avait reprit sa route, activant deux sanctuaires au passage.

La nuit tombant, il s'était arrêté au deuxième, le sanctuaire de Shi'Dagoz, juste à coté d'un vieux pont de bois à l'allure solide, le pont s'appelait pont de Jahd.

Link regarda Sulkik paitre tranquillement entre les étranges pierres rondes percées de trous entourant le sanctuaire. Il jeta un coup d'œil au ciel, mais le croissant de lune lui paraissait tout à fait normal. C'était rassurant, pas de Lune de Sang pour la nuit. Les nuits étaient déjà suffisamment agitées comme ça. Il aurait préféré trouver un endroit abrité où dormir, mais la carte de la région ne lui indiquait pas ce genre de lieu. S'il y avait un relais sur sa route, il était dans la région suivante, et il n'avait pas activé la tour. De ce qu'il pouvait en deviner en examinant sa tablette Sheikah, il lui manquait la zone de la plaine d'Hyrule, tout le sud et les environ de la cité Gerudos.

_ Encore de longues escalades en perspective…

Ce n'était pas pour le réjouir, la dernière tour au milieu du lac avait été affreuse, il s'était arraché la paume des mains sur le grillage, et était presque tombé en hypothermie avec le froid de l'eau.

Quand il aurait vaincu Ganon, il rentrerait dans sa maison à Elimith et y vivrait tranquillement jusqu'à la fin de ses jours sans plus toucher à une épée. Et si la lumière de sa vie voulait venir avec lui, ça serait vraiment le bonheur parfait.

Sulkik renâcla soudainement, tirant le jeune homme de ses pensées. Il tourna la tête vers sa monture et fronça les sourcils. Sa jument avait arrêté de brouter et se tenait droite, les yeux rivés à un mont juste de l'autre côté du pont de Jahd. Ce qui attirait son attention n'était pas difficile à comprendre, une drôle de lumière vert tendre semblait danser à son sommet.

_ Il s'en passe des choses, par ici… Oh !

Une curieuse petite bestiole venait de surgir juste à quelques mètres de lui. Il connaissait cette créature ressemblant à un lapin bleu azur, avec des oreilles en forme de feuilles de fougère dorée. Sa face en forme de cœur était plus claire que le reste de son corps, faisant ressortir l'orangé de ses grands yeux ronds. Et il brillait.

_ Je t'ai déjà vu, toi ! Je suis tombé dans une vieille source abandonnée en te poursuivant ! Toi, ou l'un de tes semblables.

La créature le regarda fixement avant de détaler à bonds rapides. Link bondit sur ses pieds et se lança à la poursuite de l'étrange lapin sans réfléchir. Il le suivit de l'autre côté du pont, puis sur les flancs escarpés du mont tout proche, celui en haut duquel brillait la lumière.

_ Attends !

Link glissa sur des pierres friables et s'écorcha le bras sur un arrête tranchante. La douleur lui fit monter les larmes aux yeux. A poursuivre bêtement une créature dont il ne savait rien, il récoltait une blessure tout aussi bête. Et particulièrement handicapante, c'était son bras d'épée.

Le jeune homme soupira et resta assit là où il était tombé.

Il avait fière allure le Héros, à poursuivre un lapin magique par une nuit obscure au risque de se rompre le coup. Lapin qui venait de réapparaitre juste devant lui et le fixait de ses grand yeux orange, sa truffe frétillant doucement.

_ Tu veux que je te suive, c'est ça ?

Comme pour lui répondre, la créature cligna des yeux et reparti à petits bonds. Link se leva et la suivie.

Il grimpa longuement, sans savoir combien de temps exactement. Suffisamment pour que la lune se déplace dans le ciel en tout cas. Son bras lui faisait mal.

Il finit par se faufiler dans un étroit goulet et déboucha sur un petit espace surplombant un étang. La lumière vert tendre venait de là. Un cerisier en fleur couvrait l'endroit, comme pour protéger de ses branches la dizaine d'étranges lapins sautillant autour de l'étang ; et sur l'étang également, sans même rider la surface de l'eau.

Link s'avança à plat ventre pour ne pas les effrayer et les regarda pendant de longues minutes, comme envouté par leurs petits bonds et leur lumière. C'était sans doute leur lumière.

Les lapins, du moins les appelait-il ainsi à défaut de connaitre le nom de ces curieuses petites bestioles, se figèrent tous au même instant et se tournèrent dans sa direction. Link grimaça, se croyant repéré. Mais les créatures ne le regardaient pas lui. Quelque chose se trouvait derrière lui, il le sentait.

Avec une lenteur délibérée, il se retourna et se retrouva face à une imposante créature bleu pâle. Son corps était celui d'un cheval à la robe ornée de motif plus clair. Sa tête en revanche était la chose la plus déroutante que Link ait vue de son voyage. Deux faces en forme de cœur collée l'une à côté de l'autre, quatre yeux orange, deux oreilles en forme de fougère dorée et une cascade de crin rappelant une barbe.

_ Bon sang, c'est quoi ça ?

L'étrange animal l'observait avec attention, son regard brillant d'intelligence. Il frappa le sol de son sabot doré et émit un étrange hennissement presque lyrique. Il incurva son encolure et frôla les cheveux de Link.

Le jeune homme resta pétrifié, surtout lorsqu'il sentit quelque chose d'indéfinissable sur son bras. La lumière vert tendre nimba davantage l'endroit.

L'étrange cheval se redressa et secoua la tête. Les têtes ? Link était perdu. Cette chose n'était pas naturelle, il en était certain. Un esprit, un gardien, un dieu, il ne savait pas. Mais ce n'était pas un ennemi.

La lumière s'intensifia davantage, forçant le jeune homme à fermer les yeux.

Lorsqu'il les rouvrit, il n'y avait plus la moindre lueur. Il n'y avait plus la moindre créature, lapin ou cheval non plus. Le cerisier frémissait doucement sous une légère brise, et la lueur pâle de l'aube se reflétait sur la surface de l'étang.

_ L'aube… Ce n'est pas possible, minuit n'était pas encore passé quand je suis arrivé !

Link fronça les sourcils. Il baissa les yeux sur son bras et découvrit sa manche déchirée et imbibée de sang, mais sa peau était intacte.

_ Mais qu'est-ce qu'il s'est passé ?

Il resta quelques minutes incertain avant de finalement hausser les épaules. Réfléchir ne le mènerait à rien, il n'aurait pas de réponse pour le moment. Peut-être même jamais ! Alors autant reprendre sa route. Etrangement, il n'éprouvait pas la moindre fatigue, comme s'il avait dormit pendant des heures. La descente du mont lui parut facile, et lui permit même de dénicher un nouveau sanctuaire à activer.

Il retrouva Sulkik au pied du mont au niveau du pont de Jahd, l'attendant patiemment en grignotant un brin d'herbe de temps à autres.

_ Bonjour ma belle !

Elle frotta ses naseaux contre sa joue pour le saluer. Il caressa son encolure quelques instants avant de se hisser en selle. Elle s'élança dans un trot rapide sur la piste poussiéreuse se trouvant là, allant toujours plus vers le sud.