Chapitre 39 : Obscurantism

Link resta interdit face à la jeune Riju se disant cheffe Gerudo. Il imaginait mal les fières guerrières suivre une gamine peinturlurée de la sorte. Ce n'était pas laid, mais tout ce maquillage et ces bijoux clinquants lui paraissaient déplacé sur le visage d'une enfant. Il se reprit lorsque Lyhs lui décocha un coup de pied dans le tibia.

_ Ah ! Bonjour. Je m'appelle Link. Je suis venu ici pour m'occuper de la Créature Divine et, en arrivant, j'ai apprit que vous aviez des ennuis avec les Yigas. Comme la tempête de sable ne semble pas se calmer, je ne pourrais pas m'approcher de la Créature alors je me suis dit que je pourrais vous aider avec les Yigas…

Riju sourit avec amusement. Elle claqua des doigts et la vieille Gerudo derrière le bar fit glisser un verre rempli d'un liquide pâle vers elle, visiblement habituée. La jeune cheffe devait venir souvent ici pour des rendez-vous clandestin, ou bien tout simplement pour échapper à la charge lui incombant. Link penchait pour cette seconde option.

_ C'est amusant…

_ Pourquoi ?

_ Parce que sans ce qu'ont volé les Yigas, il est impossible de s'approcher de Vah'Naboris, notre Créature Divine. Elle pote le nom d'une très ancienne Gerudo, d'après la légende. Elle aurait été l'un des Sages qui…

_ Qui ont aidé l'un des Héros passé. Je commence à la connaitre, la chanson…

_ Si jeune est déjà si las… Tu me ressembles, Link.

Le jeune homme scruta les yeux verts de l'enfant et esquissa un léger sourire. Il n'était pas si jeune que ça.

_ Tu peux toujours attendre, la tempête de sable ne se calmera pas puisque c'est Vah'Naboris qui la provoque avec sa foudre. Elle en crache sans discontinuer, et rares sont les éclaireuses à être revenues vivantes pour en témoigner. Ce que les Yigas ont volé est notre trésor le plus précieux, le masque du Tonnerre. Grâce à lui, son porteur peut s'approcher de Naboris sans risque, protégé de sa foudre. Tu comprends pourquoi je trouve la situation amusante ?

_ Je crois…

Riju avala gracieusement une gorgée de sa boisson, faisant scintiller le bracelet d'or à son poignet. Elle ne quittait pas Link des yeux. Elle reposa finalement son verre sur le comptoir de bois, les glaçons tintant contre la paroi.

_ Le problème, c'est que nous ignorons où se cachent les Yigas, sinon j'aurais déjà envoyé les meilleures guerrières de la garde les éliminer et récupérer notre trésor. Ils doivent se trouver au nord du désert, d'après les rares informations que nous avons eut.

Link hocha la tête, soulagé de voir que tout s'articulait de façon si simple. Il prit sa tablette Sheikah et scruta sur la carte la partie nord de la zone. Rien ne lui paraissait vraiment étrange, aucun point intriguant ne lui offrait un point de départ.

Riju se pencha et regarda l'objet avec émerveillement.

_ Les archives d'Urbosa mentionnent un tel objet… Il aurait appartenu à la princesse d'Hyrule, il y a cent ans, elle effectuait ses recherches avec. Urbosa l'aimait comme sa propre fille. Elle mentionne aussi le chevalier de la princesse, l'un des rares Voïs à avoir eut le droit d'entrer dans notre cité à visage découvert.

_ Pourquoi vous interdisez cet endroit aux hommes ? Surtout que j'ai entendu dire que lorsqu'il en nait un, il devient votre roi.

_ Tu es bien renseigné ! C'est vrai… C'était. Le dernier était ridiculement faible, même pour un Voï ! Urbosa l'a vaincu en duel singulier et est devenue notre souveraine, jusqu'à sa mort prématurée. Elle n'avait pas encore de descendance, nos archives mentionnent une période de grand trouble pour nous, jusqu'à ce que nous trouvions une guerrière suffisamment forte pour nous diriger. C'était ma grand-mère. Puis ma mère lui a succédé, et… lorsqu'elle est morte, ce fut mon tour de monter sur le trône.

Riju but à nouveau avec un petit sourire amusé.

_ Pour en revenir à la raison pour laquelle nous méprisons les Voïs, c'est tout simplement parce que nous n'avons pas besoin d'eux. Ils ne servent qu'à la reproduction et au sexe, pour le reste, nous n'avons pas besoin d'eux. Ils sont si faibles, et si ridicules à se croire supérieure aux Vaïs, aux femmes. Pourquoi nous embarrasser avec eux lorsque nous pouvons les cacher à notre vue en les gardant loin de notre cité ? Enfin… ça c'est le raisonnement des Vaïs d'ici. Moi je pense que chacun à quelque chose à apporter, d'où le fait que j'ai accepté de te rencontrer ! Nous sommes différents, mais différents ne veut pas dire inégaux. En tant que Vaï, il y a des choses que je peux faire et d'autres que je ne sais pas faire. Il en est de même pour vous les Voïs, certaines choses sont dans vos cordes et d'autres non. Lorsque les humains auront comprit ça, le monde ira bien mieux !

Link hocha la tête, appréciant immédiatement la mentalité de l'enfant. Il trouvait ça triste, aussi. Elle avait dû être forcée de grandir tellement vite… Et il la comprenait. Lui aussi avait dû quitter l'enfance très tôt, il s'en souvenait vaguement, se voyant avec une épée à la main face à des adultes.

_ En attendant que ce jour arrive, je ne saurai que trop te suggérer de continuer à te cacher, Link ! Je ne risquerais pas de provoquer l'ire de mon peuple pour sauver la vie d'un Voï !

Riju finit son verre et se leva, rabattant sa capuche sur sa tête. Elle lança un regard songeur à Link.

_ Lorsque tu auras le masque du Tonnerre, préviens Lyhs, elle me fera parvenir l'information. Nous nous retrouverons ici et nous déciderons de quoi faire.

Le jeune homme hocha la tête et la jeune cheffe Gerudo quitta le bar clandestin. Dans l'entrebâillement de la porte, Link aperçut l'obscurité régnant à l'extérieur.

_ Il fait nuit…

La vieille Gerudo tenant le bar le regarda avec amusement.

_ Tu devrais rester dormir ici, j'ai des couchettes à disposition. Ça serait dangereux que tu ailles dormir à l'auberge de notre cité. Quelques imprudents ont essayés, ça ne s'est pas très bien terminé.

_ Comme ce… Vivian ?

_ Non, lui a vraiment joué de malchance. Beterah, la plus haut gradé des guerrières Gerudos, menait un groupe de soldates pour une simple patrouille en ville. Vivian se trouvait sur leur chemin et un coup de vent a soulevé le voile cachant son visage. Et comme il n'avait pas rasé sa barbe… Une petite vérification pour s'assurer qu'il était bien un Voï et non une femme à barbe, on en a eut une , une fois, et c'en était fini de Vivian. Sa tête a été trempée dans le goudron et exposée un certain temps à l'entrée de la ville à ce qu'on m'a dit, mais comme elle horrifiait les Vaïs des autres peuples et nuisait donc au commerce, elle a été retirée.

Link dégluti. Les Gerudos ne plaisantaient pas.

_ C'est un peu extrême… les autres peuples ne disent rien ?

_ Notre cité, nos lois. Nous ne nous permettons pas de juger les coutumes des Zoras ou des Hyliens, qu'ils en fassent de même avec les nôtres. Il n'appartient qu'aux Gerudos de prendre la décision de changer leurs propres mœurs.

_ C'est déjà arrivé ?

_ Une fois, il y a cent ans. Riju t'en a parlé tout à l'heure. Le roi ne convenait pas aux guerrières, alors il a été banni de la ville par Urbosa.

Lyhs se leva quelques minutes plus tard et prit congé, promettant à Link de venir le chercher de bonne heure le lendemain pour qu'il puisse commencer la quête confiée par Riju.

Le jeune homme se retrouva alors seul avec la vieille Gerudo. Elle lui servit un copieux plat de riz pilaf et des fruits au miel pour le dessert. Le tout pour un prix qui manqua de faire s'étrangler le jeune homme qui regrettait de ne pas avoir simplement mangé du pain. Au moins ne lui fit-elle pas payer la couchette sur laquelle il s'étendit, dans un coin du bar, derrière une bibliothèque.

_ Si tu veux en emprunter un, n'hésite pas, du moment que tu ne le sors pas d'ici. Comme je te l'ai dis, la plupart des livres ici sont censurés.

_ Pourquoi ?

_ Parce que le savoir, c'est le pouvoir. Les livres combattent l'obscurantisme, et nos mœurs moyenâgeuses ne sont pas compatibles avec l'instruction. Dis-toi que la plupart des Gerudos quittant la cité en quête d'un Voï ne remettent jamais les pieds ici quand elle découvre le reste du monde. Quand à nos visiteuses des autres peuples, elles ne viennent que pour notre artisanat, et ne voudraient vivre dans notre cité pour rien au monde. Tu pourras demander à Lyhs, demain ! Les Gerudos comme moi ou Riju sont rares. Riju a lu les livres d'ici. Elle les a trouvé et a voulu les détruire, lorsqu'elle est montée sur le trône, parfaite Gerudo ancrée dans ses traditions séculaires. Je lui en ai fait lire un, elle a dévoré tous les autres. Petit à petit, je pense qu'elle arrivera à rendre notre peuple moins… enfermé dans son aveuglement, je dirais.

_ Si les Gerudos qui partent ne reviennent pas, comment cela se fait-il que vous soyez si nombreuses dans la cité ?

_ Disons que… nous avons des mâles reproducteurs enfermés dans l'enceinte de la cité. Tous ceux qui entrent ici ne finissent pas comme Vivian, ceux qui nous semblent forts selon nos critères peuvent rester en vie… Encore une de nos merveilleuses traditions que je ne pleurerais pas si elle venait à disparaitre.

Link hocha la tête en silence. Il avait trouvé les Zoras conservateurs, mais commençait à réviser sa définition de ce mot. Les Zoras se contentaient de vénérer la beauté et de vivre dans le deuil permanant de leur princesse, pas de rejeter tout ce qui sortait de leur culture en le considérant comme le pire des blasphèmes.

Il se laissa sombrer dans un sommeil sans rêve en espérant qu'il pourrait sortir indemne de la cité le lendemain. Et curieusement, il se dit que finir la tête tranchée ne serait pas le pire des sorts qu'il puisse subir.

_oOo_

Le soleil se levait sur le désert Gerudo, réchauffant très rapidement l'atmosphère rendue glaciale durant la nuit. Dans moins d'une heure, il ferait une chaleur torride.

Link s'assura que son voile couvrait bien son visage tout en suivant Lyhs dans les rues de la ville. En cette heure matinale, il n'y avait presque personne dans les rues. Juste des gardes armées de lances très pointues sur lesquelles Link imaginait sans peine sa tête sanguinolente séparée de son corps.

Ou pire encore.

Des visions désagréables.

Pas autant que certains flashs dont il ne devait se rappeler à aucun prix. Non, surtout, ne pas se rappeler.

_ Tu es tout pâle, Linkle, ça va ?

_ Oui…

_ Ne t'inquiète pas, tu seras bientôt sorti d'ici et hors de danger.

Ils tournèrent à l'angle d'une rue et longèrent ce qui ressemblait fortement à une caserne militaire, ce que confirma Lyhs. C'était là que résidait toute la garde Gerudo. Ils accélérèrent le pas et atteignirent une zone dégagée couverte de sable où d'énormes morses des sables à l'épaisse peau brune et ocre sommeillaient. Une Gerudo aussi énorme et brune de peau qu'eux sommeillait sur une chaise. Lyhs s'en approcha et la secoua doucement pour la réveiller.

_ Bonjour ! La demoiselle ici présente voudrait partir en excursion dans le désert et louer un morse.

La Gerudo ouvrit un œil à la paupière tombante et jeta un œil à Link.

_ Maigrichonne ta copine. Va pas faire long feu là-dedans. Enfin, pas mon problème. Quand elle claquera, le morse reviendra ici tout seul, ils sont dressés.

_ Comme les chevaux des relais ?

_ Ouais… Avec un peu de chance, il ramènera ton cadavre, sinon tu pourriras dans le sable. Quoique non… les charognards feront le ménage avant ça.

Link s'avança et paya le prix indiqué sur une pancarte de bois pour louer un morse.

Il s'approcha de la sortie de la ville et scruta l'horizon vers le nord. Il repéra immédiatement une tour brillant d'orange à travers les brumes matinales.

_ De là-haut, je verrais peut-être quelque chose m'indiquant la position du repaire des Yigas, ou bien un élément sur la carte… Quoi qu'il en soit, il faut que j'aille là-bas.

_ Ça m'a l'air loin, tu devrais mettre toute la matinée à l'atteindre. Et… ça ira pour contrôler un morse des sables ? Je ne t'ai même pas demandé si tu en avais déjà utilisé un.

_ Si, une fois. Urbosa m'a apprit.

_ Urbosa ?

Link fronça les sourcils. Encore une certitude qu'il avait mais dont il ne se rappelait pas. Mais il savait qu'il pourrait traverser le désert avec un morse des sables sans problème.

Il remercia Lyhs et prit l'animal loué par les longues lanières de cuir solide lui servant de harnais. Il sorti de la ville et retira son bouclier pour le retourner. Il monta dessus et fit claquer les rênes. Aussitôt, le morse des sables s'élança, trainant derrière lui le jeune homme qui le dirigea sans peine.

Oui, il ne s'en souvenait pas, mais son corps s'en rappelait. Il esquissa un sourire et fit accélérer l'animal.

Il adorait cette sensation de vitesse, c'était grisant, entêtant… libérateur.

_oOo_

_ Le lac Hylia ne doit plus être très loin, l'eau commence à changer un peu.

Sidon regarda Sélène marcher dans la rivière, là où l'eau peu profonde lui arrivait aux genoux. Son trident sondait le sable devant elle, brouillant le courant limpide.

_ Et toujours aucune trace de la femme de Nelsine.

_ Sidon, je t'ai déjà dit et répéter qu'il y a peu d'espoir à la retrouver vivante.

_ Mais il reste une chance.

_ Tu es vraiment… trop optimiste.

_ C'est pour ça qu'on se complète si bien, ma douce Sélène si pragmatique.

La Zora noire esquissa son sourire le plus monstrueux, continuant d'avancer.

L'odeur de l'eau changeait doucement à mesure qu'ils se rapprochaient du lac, elle la sentait moins fraiche et limpide comme une brise, plus lourde comme une journée sans vent.

_oOo_

Link regarda la tour se dressant au centre d'un cratère sans fond dont remontait une brume que le soleil de midi rendait vaguement dorée. Le jeune se gratta la tête d'un air perplexe. Pour atteindre le sommet de la tour, il devait déjà atteindre la tour. Et ce cratère lui semblait être un obstacle difficile à surmonter.

Il tira sa Paravoile de sa sacoche en essayant de voir s'il pourrait planer jusqu'à la tour. Avec le pouvoir conféré par Revali, ce n'était pas impossible, mais il serait tellement bas sur la tour, il lui faudrait des heures pour atteindre le sommet.

_ De toute façon, je n'ai pas le choix.

Le jeune homme s'assura que ses sacoches de selle étaient bien accrochées à son épaule et se jeta dans le vide, planant avec sa Paravoile. Atteindre la tour ne fut pas difficile.

Il s'accrocha à sa surface grillagée et leva les yeux vers le sommet, si effroyablement haut.

_ Quand faut y aller…

_oOo_

Le village Piaf se reconstruisait lentement. Le choc causé par l'attaque des Yigas n'était pas encore dissipé, pas plus que la souffrance provoquée par les morts injustes. Mais il fallait aller de l'avant, continuer à vivre, rebâtir tout ce qui avait été détruit… les bâtiments étaient plus simple à réparer que les vies.

Teba regarda sans la voir la tache de sang imprégnant son parquet. Il avait eut beau frotter, elle ne partait pas. Le sang de Dézelle.

Il soupira. Quel piètre mari il avait été…

Il tira un tapis sur la tache pour la cacher. Babil était déjà trop perturber par la mort brutale de sa mère, il ne comptait pas le troubler davantage en lui affichant son sang sous le bec.

Il aurait dû se douter que l'histoire se finirait comme ça, pourtant. Elle ne pouvait pas bien finir.

_ Tu as vraiment l'air abattu, Teba.

Le Piaf se retourna et regarda Harfor entrer.

_ Dézelle a été tuée, une dizaine de nos meilleurs guerriers sont morts, le village est dans un piteux état… Je ne vois pas pourquoi j'aurais l'air autre chose qu'abattu.

_ Mouais, tu n'as pas tord…

Harfor avança vers son ami et se laissa tomber sur un tabouret.

_ Toi par contre, tu as l'air… en forme.

_ Un Yiga m'a attaqué. Il lui manquait un bras, et pourtant c'était un adversaire redoutable. Asahi m'a dit qu'il ne tenait qu'à moi de prendre ma retraite en déprimant sur ce que j'ai perdu, ou alors d'avancer en en faisant une force. Elle avait raison…

_ Elle t'a dit ça ?

_ Etonnante, cette humaine.

_ Etonnante, pas tellement. Elle est prévisible, c'est une Yiga. Elle réagit comme une Yiga. Ce qui la gêne doit être éliminé, ce qui la blesse doit être éliminé… En fait, elle élimine vraiment tout ce qui pourrait lui poser un problème, sans chercher plus loin. Comme elle l'a fait avec Dézelle.

Harfor observa son ami avec attention. Teba avait la tête basse, les plumes ternes. Il était fatigué, et pas seulement à cause des travaux de reconstruction. Il livrait une bataille féroce à l'intérieur de lui, il le voyait.

Harfor n'aimait pas ça, pas plus que ce qu'il allait dire. Mais Teba était son ami depuis si longtemps, il lui devait bien la vérité, et tant pis si cela le dérangeait.

_ Teba, je dois te dire quelque chose.

Son ami tourna la tête vers lui et le scruta attentivement.

_ Quoi donc ?

_ Ce n'est pas Asahi qui a tué Dézelle.