Chapitre 43 : Heart Breaker
Riju regarda Link croiser le fer avec la monstrueuse créature vivant à l'intérieur de Vah'Naboris ; immonde chose décomposée ayant tué Urbosa cent ans plus tôt. Le monstre était si rapide, effroyablement rapide, aussi vif que la foudre qu'elle paraissait manipuler. Riju se sentait inutile à se contenter de courir derrière Link avec son masque du Tonnerre sur la tête, trop grand pour elle. Urbosa l'aurait beaucoup plus aidé, si elle avait été là. Les écrits vantaient son talent au sabre, son contrôle de la foudre, sa force, sa prestance, tout ce qui faisait d'une cheffe Gerudo une femme digne d'être suivie par tout le clan. Ce n'était pas étonnant que les Gerudos aient décidés de tourner le dos à leur souverain légitime pour la suivre elle. Un peuple vénérant la force ne pouvait pas accepter quelqu'un de faible à sa tête.
Et Riju savait être faible.
Une part d'elle avait envie de hurler qu'elle n'était qu'une enfant, qu'elle avait perdu sa mère… mais ce n'était pas recevable pour les fières guerrières. Et si elle ne voulait pas finir comme le roi déchu dont les scribes n'avaient pas jugé utile de mentionner le nom, elle devait rester forte.
Mais en voyant Link se battre de toutes ses forces contre l'ombre de Ganon…
_ Sers-toi du masque…
Riju se retourna, mais il n'y avait personne d'autre qu'elle, Link et leur ennemi répugnant.
_ Le masque ?
Le champ de force déployé par le masque encaissa une nouvelle attaque de foudre, protégeant les deux humains.
_ Me servir du masque ? Mais comment ?
La fillette regarda Link sortir de la protection du masque pour attaquer l'ombre avec férocité. Le monstre semblait n'attendre que ça. Il poussa un rugissement et laissa éclater sa fureur dans un déluge d'éclairs.
_ Link !
Riju étendit la main en un réflexe purement inutile, elle le savait. Elle ne pourrait jamais atteindre le jeune homme et le protéger juste ainsi.
Pourtant, le champ de force s'étendit en suivant le mouvement, dressant un bouclier devant le jeune homme. Il absorba la foudre comme il le faisait depuis le début, et Riju serra les poings. Elle avait imaginé ce mouvement, le masque lui avait obéit. Elle rejoignit Link et imagina cette fois le masque d'or libérer toute l'énergie qu'il avait avalé depuis qu'elle l'avait coiffé.
Même l'ombre de foudre ne parvint pas à encaisser la puissance brute de l'attaque.
Link ne perdit pas de temps à s'interroger sur le phénomène et s'élança, lame en avant à l'instant où le calme revint. Il enfonça la pointe de son épée dans l'unique œil bleu de l'ombre, transperçant son crâne jusqu'à la garde.
Riju retira le masque pour regarder le monstre se désintégrer en un épais panache de fumée malsaine dégageant une odeur de souffre désagréable.
Link la regarda et lui sourit en levant son pouce.
_ Merci, Riju !
La fillette sourit, presque surprise. Elle n'avait pas l'impression d'avoir aidé le jeune homme, et pourtant il la remerciait comme si elle avait combattu tout autant que lui.
_ Eh bien, tu es encore plus fort qu'avant, Link !
Le jeune homme se retourna et reconnu immédiatement la femme entourée de flammes vert pâles. Elle était grande, avec d'épais cheveux écarlates et des yeux verts, ses muscles fins mais parfaitement dessinés saillaient sous sa peau burinée par le soleil, mise en valeur par ses vêtements de voilages colorés et ses bijoux d'or.
Face à elle, sa mémoire lui restitua une myriade de flashs de souvenirs. Il se revoyait parler avec elle dans cette même Créature Divine pendant que la lumière de sa vie dormait juste à côté, une autre fois combattant avec elle des Yigas infiltrés dans la cité. Il était en armure à cette époque, à visage découvert, homme parmi les femmes qui n'aimaient pas les hommes.
_ Urbosa.
_ Tu te souviens donc de moi ?
_ Vaguement. J'ai plus de souvenirs de Mipha ou de Daruk, et presque aucun de Revali.
_ C'est normal, tu étais bien plus proche de Mipha et Daruk que de Revali. Quant à moi, je me souciais sans doute trop de Zelda pour me préoccuper de toi, et tu ne gardes donc pas un souvenir impérissable de mon passage sur cette terre ! Je ne peux pas t'en vouloir… C'est un peu de ma faute si toute cette histoire a eut lieu, finalement. Si je n'avais pas refusé de me plier à Astor, si je ne l'avais pas défié et vaincu, banni de la cité lui revenant pourtant de droit, il n'aurait sans doute pas rejoint le camp de Ganon. Ce n'était pas un homme mauvais, il était juste trop faible pour gouverner notre peuple. Trop faible pour résister à l'attrait de Ganon, aussi… Mais dis-moi plutôt qui est cette Gerudo qui t'accompagne ?
Riju referma la bouche, réalisant qu'elle l'avait ouverte sous le choc de voir apparaitre le fantôme de la légendaire Urbosa. Link lui adressa un sourire encourageant et elle s'avança.
_ Je suis Riju… l'actuelle cheffe Gerudo.
_ Si jeune ? Ça ne doit pas être facile pour toi. Mais ne t'inquiète pas, tu es digne de ce titre, je l'ai vu lors de votre combat.
_ C'était votre voix ?
_ Bien sûr. C'est le masque du Tonnerre qui me permettait de manipuler la foudre. Tu as réussi aujourd'hui ce que j'ai mit des années à maitriser, tu seras une grande cheffe.
Riju sentit ses yeux la brûler et ravala courageusement ses larmes.
_ Link, Riju, merci de m'avoir libérer. Avec Naboris, nous allons pouvoir reprendre le combat. Link, je ne te ferais pas défaut, cette fois. Quand tu iras affronter Ganon, tu ne seras pas seul.
Le jeune homme inclina la tête. Il aurait aimé avoir plus de souvenirs d'Urbosa, se rappeler d'elle comme il s'était rappelé de Mipha ou de Daruk, mais il n'avait que de brefs fragments. Et il avait l'impression de devoir lutter pour ne pas les refouler immédiatement, comme si sa mémoire refusait de lui restituer quoi que ce soit de sa vie d'avant.
_ Merci, Urbosa.
_ Je te dois bien ça… Link, j'ai une requête à te faire. Va sauver Zelda, elle combat depuis si longtemps au cœur du château d'Hyrule.
_ Je le sais. Je vais aller l'aider mais… Mais si je n'ai pas toutes les armes pour vaincre Ganon, nous perdrons, et ce sera la fin de tout.
Urbosa croisa les bras et réfléchit en observant le jeune homme.
_ A l'époque, Je me souviens que Zelda et Impa parlaient très souvent des mystérieux sanctuaires se trouvant un peu partout en Hyrule. Elles disaient que trouver le moyen de les activer nous fournirait une arme non négligeable.
_ Un vieux moine dans l'un des sanctuaires m'a parlé de quelque chose comme ça… J'ai essayé d'activer tous ceux que j'ai croisés, mais il doit m'en manquer.
_ Alors trouve-les. Cette fois, nous devons gagner. Tu l'as dis toi-même, si nous perdons contre Ganon, ce sera la fin de tout.
Link hocha la tête et Urbosa sourit.
_ Je suis heureuse de t'avoir revu, Link. Riju, je suis heureuse de voir que notre peuple est entre de bonnes mains. Veille sur lui, et si tu arrives à le rendre un peu plus ouvert, ça ne sera pas une mauvaise chose.
Link et Riju regardèrent l'esprit disparaitre. Ils quittèrent la Créature Divine avec le sentiment d'avoir réussi une étape importante.
_oOo_
De retour aux abords de la cité Gerudo, Link voulut remettre son déguisement de femme mais Riju l'interrompit.
_ D'après nos archives, Urbosa avait autorisé l'accès à la cité aux Voïs méritant. Je crois que tu en fais parti. Bon, depuis cent ans les Gerudos se sont empressées d'oublier cette loi, mais elle n'a pas été ratifiée, je l'ai lue dans notre registre de lois le plus récent.
Non sans une pointe d'appréhension, le jeune homme suivit l'enfant en direction d'une entrée latérale de la cité. Les deux gardes de factions se redressèrent en reconnaissant leur cheffe.
_ Ce Voï a mon autorisation personnelle pour entrer et circuler à sa guise n'importe où dans la cité.
_ A vos ordres.
_ Je vais transmettre cette instruction à Beterah et aux autres.
Les deux gardes hochèrent la tête. Link entra dans la cité sur les talons de Riju. La présence de la fillette avançant avec le masque du Tonnerre sous le bras attirait les regards des Gerudos ; celle de Link, leur effarement. Mais si leur cheffe avait donné son autorisation, alors personne n'irait la contredire.
Ils remontèrent toute l'allée de palmier et montèrent un escalier de pierre ocre assortie à tout le reste de la cité. Les gardes de la salle du trône les laissèrent passer. Riju se dirigea vers le trône, fauteuil à l'air tout sauf confortable, et déposa le masque sur le socle installé juste à côté, gardé par une grande Gerudo musclée et à la chevelure rouge tirant sur le rose.
_ Bien… Link, je te remercie de nous avoir aidé à arrêter Vah'Naboris. Et aussi d'avoir été jusqu'au repaire des Yigas pour récupérer le masque du Tonnerre. Est-ce que tu pourrais nous indiquer sa position ?
_ Non.
Riju fronça imperceptiblement les sourcils mais n'insista pas, comprenant au regard de Link qu'il ne dirait rien. Elle se dirigea ver une petite commode situé dans un coin de la pièce et ouvrit un tiroir pour en sortir deux parchemins. Elle écrivit rapidement dessus à l'aide d'une plume écarlate et revint vers Link pour les lui donner. Elle n'avait plus l'air d'une enfant, mais de la cheffe de clan qu'elle était.
_ Tu vas reprendre ta route, je suppose ? Ça te sera utile. Le premier est mon autorisation pour que tu circules librement dans la cité sans te déguiser. Je vais donner mes instructions, mais sait-on jamais, avec les Gerudos. Le second te permet de louer n'importe quel morse des sables gratuitement, tu pourras te déplacer dans le désert à ta guise.
_ Merci, Riju.
L'enfant sourit joyeusement. Link la salua et prit congé. Il quitta la salle du trône et se retrouva dehors, à visage découvert, se raccrochant à son sauf-conduit avec force.
Il remonta l'allée de palmier en sentant le poids des regards sur lui, hostiles. Il n'avait rien à faire là.
_ Linkle !
Le jeune homme se tourna et esquissa un sourire en reconnaissant Lyhs, se dirigeant vers lui, un plein panier de fruits à la main.
_ Je suis contente de te revoir ! Tu es drôlement beau garçon, dis-moi, à la lumière du jour… Passons. Tu t'en vas ?
_ Oui, j'ai des sanctuaires à chercher, et le temps commence à jouer contre moi.
_ Je comprends. Bonne route alors ! A une prochaine fois, peut-être !
Link sourit et s'éloigna vers l'entrée principale de la cité. Les gardes le regardèrent passer mais les ordres de Riju avaient déjà commencé à circuler.
Il montra le parchemin de Riju à la gérante d'un stand de location de morse des sables accolé au mur d'enceinte extérieur et put obtenir l'une des bêtes qui le ramènerait en un clin d'œil au relais à l'entrée du désert.
_ Excuse-moi jeune homme !
Link se retourna et grimaça en reconnaissant l'homme un visage banal dont les oreilles en pointe dépassaient de ses lisses cheveux marron. Il portait une paire de lunette et des vêtements de voyageurs.
_ Tuska…
Il se serait bien passé des retrouvailles avec le séducteur de pacotille l'ayant suivit en lui déclamant des poèmes tout le long du chemin.
_ Tu connais mon nom ? Ah mais je sais ! C'est ma merveilleuse Linkle qui te l'a dit ! Elle t'a parlé de moi, n'est-ce pas ? Je ne peux pas entrer dans la cité, moi. Comment tu as fait, toi, d'ailleurs ?
_ Une autorisation spéciale.
_ Quelle chance… Moi, je suis coincé ici à attendre le retour de ma belle Linkle. T'a-t-elle dit quand elle sortirait ? Elle t'a bien parlé de moi, n'est-ce pas ? Nous sommes tombés éperdument amoureux l'un de l'autre au premier regard…
Link haussa un sourcil. Il souffrait peut-être de troubles de la mémoire, mais il était certain de ne pas être tombé éperdument amoureux au premier regard de Tuska.
_ Ma Linkle et si belle, et ses yeux sont si bleus, encore plus que les tiens !
_ Elle… a dû repartir. Elle m'a dit de vous dire qu'elle espérait que vous lui pardonneriez et retrouverez quelqu'un à aimer.
Link n'avait pas le cœur de laisser Tuska attendre le retour d'une femme qui n'existait pas.
_ Linkle… Merci de m'avoir transmit son message… je vais rester encore un peu ici, sait-on jamais… Puis je repartirais…
Il avait l'air totalement anéanti et Link revit son jugement sur lui. Il était peut-être nul en séduction, un brin agaçant et terriblement insistant, mais il n'avait pas l'air d'être un mauvais bougre. Il espérait qu'il n'attendrait pas trop longtemps devant la cité Gerudo et tournerait la page.
Il prit les rênes de son morse des ables et le lança à vive allure vers la sortie du désert.
_oOo_
_ Alors Teba, qu'est-ce que tu penses du repaire des Yigas ?
Le Piaf se tourna vers Asahi, dont les cheveux blancs réfléchissaient la lumière des torches. Elle souriait avec amusement alors qu'il venait de se pendre une véritable dérouillée par les frères Ghoji et Maih. Si ce dernier était bien le maitre d'armes de la jeune femme, il comprenait beaucoup mieux pourquoi elle était aussi forte.
_ C'est bien plus chaleureux que je l'aurais cru. Et chaud. Je ne suis pas habitué à de telles températures !
_ Ce n'est pas si chaud que ça tu sais, il doit faire entre vingt-cinq et trente degrés toute l'année. Avec le désert tout proche, je trouve même qu'on a de la chance de garder cette fraicheur !
_ Fraicheur ?
_ Teba, on doit monter en moyenne à cinquante degrés, dans le désert.
Le Piaf grimaça. Ce n'était clairement pas un climat pour lui ! Il était fait pour les contrées glaciales du nord, pas pour l'ardeur du désert. Quand à Asahi, c'était sans doute l'inverse.
_ Même au niveau du climat, nous sommes incompatibles…
Asahi haussa les épaules.
_ Il doit bien exister un endroit ni trop chaud, ni trop froid…
_ Le village d'Euzéro !
Ils se retournèrent alors qu'une Yiga s'approchait, âgée d'une cinquantaine d'années bien sonnées, au visage ingrat taillé à la serpe et bruni par le soleil, avec de courts cheveux en chignon roux striés de mèches grises. Teba leva les yeux, trouvant la femme particulièrement grande et musclée.
_ Bonjour Airhel ! Teba, je te présente la seule Gerudo du clan. Avec une lance, elle est terrifiante !
_ Je croyais que vous détestiez les Gerudos ?
_ J'ai renoncé à l'être en devenant une Yiga, j'avais vingt ans. Je suis tombée amoureuse d'un Voï Yiga, et si je voulais vivre à ses côtés, je n'avais pas le choix.
_ Ne dis pas ça comme si tu avais regretté d'être venue ici, tu détestais la vie étriquée des Gerudos !
Airhel éclata d'un rire sonore et ébouriffa les cheveux d'Asahi de sa grande main. Elles devaient se connaitre depuis toujours.
_ Ça c'est sûr ! Les Gerudos et leurs principes éculés étaient oppressants ! Un jour j'ai été punie simplement pour avoir remit en question l'une de leurs stupides lois après avoir lu un livre Hylien très intéressant ! Mais c'est ici ma place, ça fait trente deux ans que je suis là, que j'ai épousé mon mari et que je peux lire tout ce que je veux sans être taxée d'hérétique.
Teba hocha la tête, impressionné par la force de cette femme.
_ Airhel, tu parlais d'un village ?
_ Ah oui ! Avec mon mari, nous en avons entendu parler lors de notre dernière patrouille dans la plaine d'Hyrule. On a d'ailleurs éliminé une Sheikah qui a tenté de nous tuer, mais passons. En espionnant un groupe de marchands, nous avons apprit qu'un nouveau village était en construction tout à l'est d'Hyrule juste à côté de la forteresse d'Akkala, le village d'Euzéro. C'est un endroit où chacun peut démarrer une nouvelle vie sans se soucier de rien. L'emplacement disposa d'un climat ni trop chaud, ni trop froid, comme ce dont vous étiez en train de parler.
_ Akkala… C'est loin…
_ Bah, tu ne serais pas la première Yiga à déménager hors du repaire. Du moment que tu restes loyale à notre clan, ça ne nous gêne pas ! Pas comme Durann qui a renié notre peuple et prit les armes contre nous.
Teba fronça les sourcils.
_ Les Yigas ne vivent pas tous au repaire ?
_ Bien sûr que non, on se marcherait dessus, sinon. Et comment nous surveillerions tout le pays si nous n'étions pas présents dans chaque région ?
Le Piaf cligna des yeux, surprit. Il finit par sourire doucement en regardant Asahi qui lui sourit à son tour, plissant ses beaux yeux rouges.
_ Euzéro… ça pourrait être une bonne idée…
_ Oui…
_oOo_
Il faisait nuit noire lorsque Link atteignit enfin le relais à l'entrée du désert. Il libéra le morse des sables qui reparti en direction de la cité Gerudo. Epuisé, le jeune homme n'eut aucun scrupule à réveiller la gérante ronflant doucement à son comptoir pour payer un lit. Il s'y écroula et s'endormit en quelques instants, sans même prendre le temps de retirer ses bottes.
