Clarke se frotta les yeux et se redressa en fronçant les sourcils.

— Tu veux qu'on s'arrête un moment ? demanda Bellamy en se retournant dans sa selle.
— Non, ça va aller, je suis juste mal assise, c'est tout. On est encore loin de TonDC ?
— Oui, on n'avance pas vite, répondit le jeune homme en regardant autour de lui. On s'arrêtera pour la nuit dans un relais de chasse, il y en a un pas loin, je crois...
— Oui, il y a un énorme arbre mort devant... C'est pas loin de chez Niylah.

Clarke se tut aussitôt et Bellamy arrêta son cheval et la laissa remonter à sa hauteur.

— Tu sais, dit-il. Si tu ne veux pas en parler, je comprends, hein...
— Non, ce n'est pas ça, répondit la jeune femme en secouant la tête. Je... J'ai honte, c'est tout.
— Honte ? Mais... pourquoi ? Il n'y a pas de honte à vouloir un peu de chaleur humaine...

La jeune femme baissa le nez et Bellamy décida de ne pas insister. Il posa sa main sur le genou de son amie puis ils reprirent leur route en silence jusqu'au prochain relais de chasse qu'ils atteignirent alors que le soleil touchait l'horizon.

.

— La neige approche...
— Comment tu le sais ?
— J'ai remarqué que l'air avait une odeur différente quand la neige était proche, répondit Clarke en pivotant.

Elle ferma la porte de l'abri et la cala avec un plot en bois. Elle rejoignit ensuite Bellamy près d'une petite cheminée qu'il avait allumée, et elle s'assit sur les fourrures étalées devant. Le jeune homme lui tendit alors un gobelet fumant et elle le remercia d'un signe de tête.

Derrière la cabane, il y avait un appentis où les chevaux pouvaient dormir à l'abri du froid et des prédateurs, et il y avait une règle d'or chez les Terriens, c'était de toujours laisser un endroit comme on voudrait le trouver en arrivant. C'est-à-dire que s'il y avait de la nourriture à disposition, que les derniers occupants devaient en laisser s'ils en avaient consommé. Eau et bois faisaient partie du lot, ainsi que la paille et le foin pour les chevaux.

— Demain matin, j'irais couper un peu de bois pour remplacer celui que nous allons utiliser, dit Bellamy en déposant une bûche dans les flammes.
— J'ai vu un collet quand nous sommes arrivés, répondit Clarke en retour. J'irais voir si quelque chose s'est pris dedans, demain avant de partir. On va manger ce qu'on a pris à Arkadia, ce soir.

Bellamy hocha la tête. Il tira à lui les fontes en cuir de son cheval et en sortit un morceau de pain mou et des lamelles de viande séchées. C'était Octavia qui avait préparé le pain, à la surprise de tout le monde, en disant que c'était Lincoln qui lui avait appris ça, de même qu'il lui avait appris à pêcher à la main et à repérer les nids d'oiseaux pour leur faucher leurs œufs.

— Tiens...
— Merci...

Clarke s'assit en tailleur et prit le morceau de pain et la lamelle de viande en soupirant. Elle frissonna et se frotta les mains devant les flammes. Bellamy bâilla alors largement et s'excusa.

— Nous avons tous besoin de repos, répondit Clarke avec un mince sourire. J'espère vraiment que m'éloigner de tout le monde me permettra de faire le point sur ma vie...
— Kane a raison, tu as fait beaucoup pour nous, et tu as le droit de vouloir être seule, dit Bellamy. C'est tout à fait compréhensible, en fait... Moi aussi, j'ai des âmes qui me suivent, beaucoup, et j'aimerais qu'elles me laissent en paix, mais je n'arrive déjà pas à faire la paix avec moi-même, alors avec elles...

Clarke serra les lèvres. Elle prit la main du jeune homme dans la sienne et serra les doigts.

— Reste avec moi, dit-elle. Nous partirons loin de la civilisation, juste tous les deux...
— C'est très tentant, Princesse, admit Bellamy. Mais je ne peux pas... D'une, j'ai promis de revenir, et de deux, rester avec toi me rappellera le mal que je t'ai fait, à toi, en trahissant ta confiance lors de mon allégeance à Pike.

Clarke resta silencieuse. Bellamy récupéra sa main et mangea un bout de pain. La jeune femme le regarda alors, son profil éclairé par les flammes orange de la cheminée. Elle soupira par le nez puis entreprit de manger en silence, en arrosant le tout de tisane d'écorce de saule très amère.

Ils se couchèrent l'un près de l'autre quelques minutes plus tard, se servant des fontes comme oreiller, et ils sombrèrent dans un sommeil profond qui les laissa bien reposés et prêt à affronter une nouvelle journée de cheval.

Le lendemain, le froid était plus que présent, et quand le couple quitta le relais de chasse à l'aube, ils remarquèrent immédiatement le givre blanc qui avait figé la rosée sur les plantes.

— Je n'aime pas l'idée que tu sois dans la nature en hiver, dit Bellamy alors qu'il se hissait sur son cheval.
— J'ai vécu trois mois dans les bois, répondit la jeune femme en faisant tourner sa monture. Je saurais me débrouiller, ne t'en fais pas. De toute façon, tu ne vas pas me lâcher avant que je n'aie trouvé un endroit correct, je me trompe ?

Bellamy hocha la tête et ils reprirent leur route en direction du nord est et de TonDC.

.

Le soleil pointa un nez timide vers le milieu de la matinée et réchauffa agréablement les environs, mais le fond de l'air restait froid, surtout sous les arbres, et vers midi, le couple décida de s'arrêter dans un champ, bien au centre, afin de profiter un peu du soleil et de se réchauffer.

— Et dire que nous n'avions jamais connu ça, dit Clarke en se laissant tomber dans l'herbe.
— Quoi donc ? Se prélasser au soleil ? sourit Bellamy, allongé sur le dos près d'elle.

Clarke rigola. Bellamy se redressa alors sur un bras et lui fit face. Elle le regarda en haussant un sourcil.

— Tu sais, Clarke, je suis prêt à t'attendre si tu veux, dit-il.
— À m'attendre ? Oh... Non, Bellamy, non, répondit Clarke en comprenant. Je ne te mérite pas, je...
— Tu sais, je crois bien que nous sommes les deux seuls à ne pas être au courant de la force de ce qui nous lie, toi et moi, dit alors le jeune homme en se rallongeant.
— Je sais ce que je te dois, répondit Clarke. Et je sais ce que tu es pour moi... Pourquoi tu dis ça ?
— Pour rien...

Clarke fronça les sourcils sans comprendre. En vérité, elle comprenait parfaitement où son ami voulait en venir, elle avait bien capté le sous-entendu, mais elle n'avait pas le droit de le laisser espérer quoi que ce soit venant d'elle. Surtout pas maintenant qu'elle avait décidé de s'exiler, car elle pouvait aussi bien partir pendant deux mois, que deux ans... Cela ne dépendra que de la capacité de son esprit à se battre pour qu'elle puisse retrouver la paix et dormir enfin sans revoir encore et encore les visages brûlés des Maunons qui s'effondraient dans leurs assiettes, des gens pour la majorité innocents qui n'avaient aucune idée de ce qui se passait dehors et qui n'avaient rien fait...

Clarke secoua la tête pour chasser ces vilains souvenirs, et elle s'allongea sur le dos en soupirant. Les mains sur l'estomac, elle laissa son esprit divaguer dans les nuages en se demandant si un jour, ils pourraient retourner vivre dans l'espace...

.

Après avoir déjeuné au soleil, Clarke et Bellamy reprirent leur route tranquillement. Personne ne les attendait, à TonDC, de toute façon, donc ils n'avaient aucun impératif pour y arriver avant la nuit. Et ils n'y furent pas.

— On va dormir dans le sous-bois, dit Clarke en indiquant le bas-côté de la route. Il y a toujours un arbre couché ou appuyé sur ses copains pour servir d'abri.
— Entendu, tu connais mieux la forêt que moi, de toute façon.

Clarke sourit. Ils descendirent alors de la route entretenue qui menait à TonDC, et parcoururent une sente animale sur quelques centaines de mètres avant de tomber sur un énorme rocher biscornu.

— Eh bien, ça sera parfait ça, dit Bellamy en notant le vaste repli que formait le rocher. Ce rocher tombe à pic.
— Ce n'est pas un rocher, Bellamy, répondit alors Clarke. C'est le tablier d'un pont, où du moins ce qu'il en reste...
— Un pont ? Mais il n'y a pas d'eau !

Clarke regarda autour d'elle et haussa les épaules.

— J'imagine que les bombes auront détourné la rivière ou le fleuve que ce pont enjambait, ne laissant que ce pauvre gars tout seul, ici au milieu d'arbres aussi hauts que lui...

Bellamy ronfla, amusé, puis ils descendirent de cheval et allèrent déblayer les débris accumulés par les intempéries sous le pan vertical du pont. Ils y installèrent leurs fourrures et montèrent un petit feu, puis ils défirent les chevaux et les nourrirent avant de s'installer pour la nuit en grignotant ce qui leur restait de leur départ d'Arkadia.

— On fera une halte à TonDC pour acheter des vivres, dit Clarke en faisant descendre un bout de pain avec sa tisane. J'ai encore quelques bijoux de Lexa, dans mes fontes, ça suffira.
— Tu troques ses bijoux ?
— Elle n'en a plus besoin, si ?
— Non, mais... Eh bien je pensais que tu allais en garder en souvenir, vu ta relation avec elle...

Clarke regarda son ami et haussa les épaules. Elle tendit alors sa jambe droite et tira le poignard de sa botte.

— Je garde ça d'elle, dit-elle en tendant le poignard à Bellamy. C'était son poignard d'apparat, elle ne s'en servait jamais, mais il lui a été offert par Anya, quand elle est devenue Heda, il avait donc une forte signification pour elle...
— Tu l'a pris avant de partir de Polis ?
— C'est Roan qui me l'a donné, répondit Clarke en hochant la tête.

Elle remit le poignard dans sa botte puis se rassit en tailleur.

— Je l'aimais, Bellamy, dit-elle alors doucement en arrachant un brin d'herbe. Lexa... Je l'ai aimée, je le sais, mais elle n'était qu'une passade, comme Niylah... Son titre et le mien n'auraient jamais été compatibles, tout nous opposait, y compris nos propres peuples.

Bellamy serra les lèvres et souffla par le nez.

— Clarke, j'espère que cette retraite t'aidera vraiment à faire le vide dans ton esprit, et surtout dans ton cœur, dit-il. Tu as souffert plus que nous autres, c'est certain, car tu es la seule de nous à avoir vu mourir deux personnes que tu as aimées sincèrement...
— Je n'ai pas vu mourir Finn, dit Clarke. Je l'ai tué moi-même pour ne pas avoir à le regarder mourir. Quant à Lexa...
— Murphy nous a raconté, dit le jeune homme. Elle est morte sous tes yeux, et je pense que c'est la chose la plus atroce qu'un être humain est capable d'endurer.
— Tu comprends pourquoi tu n'as pas le droit de m'attendre ? demanda alors la jeune femme. Je ne veux pas que tu souffres, toi aussi, de l'absence d'une personne chère. Tu as ta sœur à t'occuper en priorité, et de toi aussi. Quand tu seras rentré à Arkadia, je ne veux pas que tu m'attendes et que tu espères me voir sur le chemin chaque jour qui passe, c'est entendu ?

Bellamy hocha la tête. Le silence s'installa alors et ils finirent de dîner avant de s'installer le plus confortablement possible pour dormir.