Clarke se frotta les bras en inspirant profondément. Elle venait de se lever et derrière elle, Bellamy dormait encore, pelotonné sous les fourrures qu'ils se partageaient, dans la petite tente.
D'un air dépité, la jeune femme regarda le paysage couvert de neige. Elle songea alors qu'ils avaient quitté Arkadia depuis une semaine, sept jours entiers et qu'ils se rapprochaient inexorablement d'Azgeda. Sans carte précise, ils savaient juste qu'ils devaient suivre le nord-ouest, et le ciel merci, les boussoles fonctionnaient encore. Bellamy en avait dénichée une dans le stock d'Arkadia, qui faisait à l'origine partie des collections de l'Ancien Temps, et elle ne leur avait jamais servi, jusqu'à maintenant.
— Clarke... ?
— Je suis là, répondit celle-ci en pivotant.
Elle sourit à Bellamy et le rejoignit sous les chaudes couvertures. Elle se tourna dos à lui et il l'entoura de son bras en soupirant.
— On continue à avancer, aujourd'hui ? demanda-t-il. Il a l'air de faire très froid...
— Il fait très froid, assura Clarke. Il a neigé cette nuit, on ne doit plus être loin d'Azgeda... Je ne sais pas exactement à combien de kilomètres on est encore des Lacs, mais on voyage depuis huit jours maintenant...
— Si ce que Indra m'a dit est vrai, il faut une dizaine de jours de cheval pour rejoindre le Grand Lac le plus proche, répondit Bellamy. Donc d'ici deux ou trois jours, on devrait le voir... Et dans une ou deux semaine on atteindra Otawa, la capitale des Azgedas.
Clarke hocha la tête, silencieuse. Elle souffla alors par le nez et se tourna vers Bellamy.
— Tu vas me manquer, dit-elle en posant sa tête sur sa main.
— À moi aussi, tu vas me manquer, et j'espère vraiment que tu ne prendras pas trop de temps avant de soigner tes blessures, répondit le jeune homme.
Il lui caressa la joue et Clarke sourit puis baissa les yeux et s'allongea sur le dos, les mains sur le ventre.
— Tout ce que nous avons été contraints de faire... dit-elle. Tout ça pour continuer à vivre comme des miséreux parce que notre Chancelier ne fait pas confiance aux Terriens...
— Dans un sens il a raison d'être méfiant, mais Heda est une bonne personne, j'en suis certain, et il ne veut que le bien des Skaikrus.
— J'aimerais le rencontrer, répondit Clarke. Mais je ne peux pas retourner à Polis maintenant, c'est trop frais dans ma tête encore...
Bellamy esquissa un sourire et pencha la tête.
— Je t'y attendrai, alors.
— Bellamy, je t'ai dis que...
— J'attendrai le retour de mon amie Clarke, corrigea aussitôt le jeune homme. Que cela prenne six mois, un an ou dix ans, Clarke, quand tu reviendras de ton exil, je serais là, je te le promets.
Clarke se mordit les lèvres et une larme glissa sur sa joue. Elle se mit alors a rire puis à sangloter, et posa son bras sur ses yeux. Bellamy la laissa pleurer. Il se mit sur le ventre et regarda dehors. La neige tombait de nouveau. Il décida alors qu'ils n'iraient nulle part aujourd'hui. Après huit jours de voyage, ils avaient bien mérité un jour de repos, et les chevaux aussi.
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Le couple se retrouva finalement bloqué pendant trois jours sous leur petite tente, à cause d'un violent blizzard qui recouvrit tout le paysage d'environ soixante centimètres de neige. Grâce à de vigoureux coups de pelle chaque fois que le vent tombait, leur campement resta propre, mais la patience des deux jeunes gens fut mise à rude épreuve.
— Heda m'attend, dit Bellamy le matin du quatrième jour. Roan a dû arriver chez lui, à présent, Heda est seul, il peut se passer n'importe qu...
Il ne vit pas venir le coup de poing dans l'épaule. Surpris, il regarda Clarke et celle-ci soupira.
— C'est bon, c'est passé ? lui demanda-t-elle. Je ne savais pas que tu étais enclin à paniquer aussi facilement.
— Aïe... répondit simplement Bellamy en posant sa main sur son épaule.
Clarke soupira puis repoussa la porte de la tente. Elle hocha la tête et sortit. Le vent était tombé. Bellamy la rejoignit et ils déneigèrent les environs, débarrassèrent les chevaux d'une épaisse croûte de neige glacée, puis s'affairèrent pour faire un feu et manger chaud.
Il leur apparut rapidement que le blizzard semblait terminé et ni une ni deux, ils rassemblèrent leurs paquets et reprirent la route aussi rapidement que possible.
À midi, ils s'arrêtèrent au bord d'une rivière gelée et Clarke cassa la surface pour avoir de l'eau propre. Elle captura dans la foulée deux poissons transis et ils en firent leur déjeuner, après quoi ils reprirent la route en suivant le ruisseau.
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— Mince...
— Quoi ?
Clarke repoussa son épaisse capuche de fourrure et le masque en cuir qui lui couvrait le visage. Bellamy lui indiqua alors une falaise qui se dressait droit devant eux.
— On ira pas plus loin aujourd'hui, dit-il. Cette falaise fait peut-être des kilomètres de long...
Clarke grimaça. Elle regarda autour d'elle et fronça les sourcils.
— C'est quoi ça, là-bas ? demanda-t-elle.
— Où ?
Clarke retira sa moufle et tendit le bras. Au loin, entre les arbres au tronc noir, une forme claire se distinguait, étrangement droite.
— Ce n'est ni un rocher, ni un animal, dit Clarke. Tu crois qu'on peut aller voir ? C'est peut-être un village Terrien...
— On est en territoire Azgeda, Clarke, répondit Bellamy en plissant le nez. Je n'ai pas particulièrement envie de me frotter à eux, tu vois...
— Oui, tu as raison... Ceci dit, si c'était un village, je pense qu'ils nous auraient captés depuis longtemps...
Bellamy acquiesça d'un signe de tête. De toute façon, ils n'avaient rien à perdre, et si cette forme claire pouvait être un abri, ce serait parfait. Ils décidèrent donc de trouver un gué pour franchir la rivière, et revinrent sur leur pas jusqu'à dénicher un endroit où les chevaux n'auraient pas à patauger. Ils remontèrent ensuite le long du cours d'eau à main gauche et revinrent rapidement en vue de la zone claire que Clarke avait aperçu.
— C'est ce que je crois ? dit-elle.
— Une maison, répondit Bellamy. Une maison des Ancêtres encore debout...
— Elle a son toit et ses fenêtres intactes ! s'exclama alors Clarke.
Elle talonna son cheval qui partit au trot, et Bellamy la héla en tirant son pistolet. Clarke s'arrêta à l'orée du bois et sauta à terre. Bellamy l'imita et lui saisit le bras un peu rudement en la tirant en arrière.
— Ça va pas ?! s'exclama la jeune femme.
— Nom d'un chien, Princesse, je te croyais plus prudente que ça ! siffla Bellamy. C'est une maison des Ancêtres intacte ! Tu crois qu'il y a quoi dedans ? Ou plutôt qui...
Clarke haussa les sourcils puis se redressa.
— Je... Je n'y avais pas pensé, dit-elle. Je... Excuse-moi, Bellamy...
— Ce n'est rien, soupira le jeune homme. Prends ton épée et allons voir.
Clarke hocha la tête en déglutissant, lèvres serrées, et récupéra son épée attachée à la selle de son cheval. Silencieusement, ils firent alors le tour de la maison, adossée à la falaise, et Bellamy fit signe à Clarke de continuer jusque derrière tandis qu'il s'approchait rapidement des quatre grande fenêtres qui donnaient sur le devant. Une grande terrasse en bois protégeait l'avant, mais elle avait sévèrement souffert de l'absence d'entretien. La peinture blanche était écaillée et cloquée un peu partout, et le bois semblait vermoulu.
Prudemment, Bellamy s'approcha de la maison, pistolet en avant, et remarqua que la porte d'entrée était fermée, mais que la double-porte en fer forgé gisait sur le côté, rongée par la rouille. Le jeune homme regarda autour de lui et ne détecta aucun signe d'habitation, il n'y avait pas de vêtements, pas de détritus qui pourraient témoigner que quelqu'un vivait ici. Il décida donc d'entrer et poussa la porte de son pied. Elle résista et il grogna en allant tourner la poignée... qui lui resta dans la main.
Avec un soupir, il posa la poignée sur le rebord de la fenêtre et poussa la porte qui s'ouvrit en grinçant. Aussitôt, une odeur de renfermé s'empara du nez du jeune homme et il grimaça avant d'éternuer dans la manche de sa tunique. Il entra ensuite et le plancher sous son pied grinça, mais tint bon. Un nuage de poussière s'éleva alors, et le jeune homme s'enfonça dans la maison en sentant son émerveillement grandir.
C'était la première fois qu'il voyait l'agencement d'une maison des Ancêtres en vrai. Jamais il n'avait vu de meubles en bois, d'escalier recouvert de moquette apparemment rose, de lambris aux murs, de lustres au plafond...
On toqua soudain contre une fenêtre et Bellamy sursauta. Il reconnut Clarke et traversa le salle à manger puis la cuisine. La porte s'ouvrit sans problèmes.
— Il n'y a personne, dit-il comme la jeune femme entrait. Cette maison est intacte...
— Il y a des draps sur les meubles, les gens sont partis dans le calme, en pensant sans doute qu'ils allaient revenir un jour...
Clarke baissa son épée et s'approcha d'un meuble recouvert d'un drap. Elle le tira d'un geste vif et un nuage de poussière embruma la pièce. Elle toussa et agita sa main. Elle inspecta ensuite le meuble et vit que c'était un secrétaire. Elle fit coulisser l'avant.
— Regarde, tous les papiers sont encore là, dit-elle en passant ses doigts sur une pile de lettres jaunies. Bellamy... Ces gens sont partis en pensant qu'ils allaient revenir, et ils ont été tués...
La jeune femme se mordit la lèvre.
— Regarde, dit alors Bellamy. Une... photographie, c'est ça ?
Clarke traversa la salle à manger et hocha la tête. Sous un cadre de verre, jaunie par le temps et aux couleurs passées, une photo montrait un couple de personnes âgées qui se tenaient côte à côte et souriaient au photographe. Retournant le cadre, Bellamy remarqua que quelqu'un avait écrit au feutre noir derrière.
— "André et Yasmina, 8 mai 2052, Brookville"
Clarke passa sa langue sur ses lèvres et se frotta le nez. Elle se détourna brusquement et s'éloigna en nouant ses mains sur sa nuque. Elle pivota ensuite et regarda autour d'elle.
— C'est là, dit-elle.
— Là ? interrogea Bellamy. Là quoi ?
Il reposa le cadre, rangea son pistolet, et Clarke hocha la tête.
— Je vais m'installer ici, dit-elle. Dans la maison de ce gentil couple de grand-parents. Ils pensaient revenir ici, mais les bombes ont explosé deux jours après cette photo, ils ne sont jamais revenus, Bellamy. Cette maison a été oubliée, personne n'est jamais venu depuis près d'un siècle...
— Tu es sûre ?
— Oui. Je ne trouverai pas d'autre endroit, répondit la jeune femme. Cette maison est définitivement trop grande pour moi, et trop richement décorée, mais tous ces meubles méritent une nouvelle vie.
Bellamy resta silencieux puis opina.
— Très bien, dit-il. Allons chercher les chevaux, et installons-nous pour la nuit.
— Vas-y, je vais continuer à visiter.
— D'accord, mais sois prudente, le bois est peut-être vermoulu...
— Il fait bien trop froid pour que des termites vivent ici , répondit Clarke. Je vais voir en haut, j'ai vu un garage derrière, il n'y a pas d'auto, donc tu peux y mettre les chevaux, je pense.
— Entendu. Sois prudente.
Clarke sourit et hocha la tête. Bellamy ressortit alors en fermant la porte après lui et Clarke inspira puis souffla. Elle récupéra son épée posée sur la table de la salle à manger, et regarda autour d'elle. Elle n'avait définitivement pas l'habitude de vivre dans autant d'espace ni avec autant de meubles, mais elle pourrait s'y faire, ça oui...
Retournant dans l'entrée, la jeune femme regarda en haut des escaliers recouvert de moquette qui montaient à l'étage. Elle posa la main sur la rampe et grimaça en frottant sa main sur sa tunique. Cette maison avait besoin d'un grand coup de balai !
Montant à l'étage en testant chaque marche de tout son poids, Clarke parvint au sommet et regarda autour d'elle. Elle avisa quatre portes fermées et s'approcha de la première.
— Une salle de bain. D'accord. Suivante.
La porte d'à côté était un bureau qui donnait sur l'avant de la maison. Les deux murs latéraux étaient couverts de bibliothèque recouvertes de draps. Clarke les descendit les uns après les autres et découvrit avec un émerveillement total des objets qui, sur l'Arche, valaient des millions de Crédits.
Se secouant, la jeune femme visita les deux autres pièces et découvrit deux chambres de très bonnes tailles. L'une d'elles était clairement la chambre principale, car elle avait une salle de bains attenante, et le lit était double tandis que dans la seconde chambre, il n'y avait pas de salle de bain, et deux lit d'une place.
Clarke s'approcha de la fenêtre de la grande chambre et nota que les deux chambres et le bureau donnaient sur l'avant de la maison. Elles étaient toutes mansardées et un petit balcon permettait de sortir prendre l'air. Testant les fenêtres, Clarke eut un peu de mal à les ouvrir, mais elle y parvint et hocha la tête. Elle sortit alors sur le petit balcon et sourit à Bellamy qui approchait avec les chevaux.
— Il y a deux chambres, un bureau et une salle de bains à l'étage, dit-elle. Tout est nickel.
— Je m'occupe des chevaux et je te rejoins, répondit le jeune homme en souriant.
Clarke hocha la tête et rentra en fermant soigneusement la fenêtre. Elle remarqua rapidement que le double vitrage coupait le froid dehors et cela l'arrangea. Avec un bon feu dans la cheminée du bas et un dans la cheminée de la grande chambre, elle serait parfaitement bien.
Avec un sourire, la jeune femme redescendit au rez-de-chaussée et retira sa fourrure. Elle entreprit ensuite d'ôter tous les draps des meubles et elle alla de découverte en découverte. Avec le froid de la région, tout avait été parfaitement préservé, la maison avait été figée dans le temps, littéralement, et Clarke eut, pendant quelques instants, l'impression que le couple propriétaire allait entrer dans la maison d'une minute à l'autre.
Quand Bellamy la rejoignit, il proposa de faire du feu pour réchauffer la maison, et Clarke lui conseilla de vérifier d'abord le conduit de la cheminée. Il attrapa donc une lampe torche et s'exécuta.
— Je vois le ciel, c'est bon ? demanda-t-il.
— Oui ! rigola Clarke depuis la cuisine. Oh !
— Quoi ? Qu'est-ce qu'il y a ?
Bellamy apparut aussitôt dans la cuisine, arme au poing, et Clarke pivota vers lui avec une bouteille de vin fermée et une boîte de conserve.
— Le cellier est plein ! dit-elle en souriant largement. Regarde, c'est du vin, Bellamy ! Du vin des Ancêtres ! Il a plus de deux cents ans !
La jeune homme sourit en constatant la bonne humeur de son amie. Il rangea son pistolet et la laissa alors à son inventaire pour retourner faire un bon feu de bois...
