Ce matin-là, Clarke se réveilla en sursaut et transie. Le blizzard hurlait dans le toit de la maison et dans le conduit de la cheminée, et le feu avait été soufflé. Quittant son lit, elle s'enroula dans son gilet et s'approcha de la cheminée en grelottant. Rapidement, elle dénicha des braises et y jeta un morceau de tissu imbibé d'huile pour les nourrir avant d'y remettre une bûche. Elle s'approcha ensuite de la fenêtre et regarda à travers les volets.
Cela faisait une semaine qu'un blizzard sans nom balayait la forêt. Le vent ne tombait que quelques minutes par jour et la jeune femme en profitait pour aller chercher de l'eau, du bois, et s'occuper de son cheval. L'animal avait un grand garage bien isolé pour lui tout seul et Clarke y avait ramené de l'herbe laborieusement fauchée entre deux coups de vent pour qu'il puisse dormir confortablement. Elle avait aussi déniché des couvertures et l'en avait enveloppé, déplorant de ne pouvoir chauffer l'endroit.
Avec un soupir, Clarke descendit et ranima le feu dans la cheminée du salon et dans le poêle de la cuisine avant de se préparer un petit-déjeuner. L'absence de Bellamy lui pesait un peu, mais elle savait qu'elle allait s'y faire et que peu à peu, elle allait cesser de penser à Arkadia et se demander comment ils allaient survivre à l'hiver. Peut-être qu'il n'y aurait pas de neige, d'ailleurs, si bas dans le sud, mais le froid paralysait tout en hiver, y compris les animaux, et il était difficile de chasser avec la neige, même pour un chasseur aguerri.
Assise à la table de la cuisine, Clarke regardait par les fenêtres qui donnaient sur le flanc de la maison. Un peu plus loin, il y avait le ruisseau où elle puisait son eau. Elle songea alors qu'il allait falloir qu'elle y retourne bientôt, mais avec un tel blizzard, ce serait suicidaire de sortir seule aussi loin de toute civilisation.
Pendant une seconde, la jeune femme regretta d'avoir jeté son dévolu sur cette splendide maison, mais d'un autre côté, elle était seule, loin de tout et de tous, et c'était ce qu'elle voulait. Bien sûr, pour contacter Arkadia, il lui faudrait voyager pendant au minimum quatre jours afin de capter le signal de la dernière tour radio des Skaikrus, mais ne plus entendre se plaindre toute la journée était tellement apaisant !
Clarke soupira. Le menton posé sur sa main repliée dans la manche du gilet, elle se redressa et termina son café. Pendant les trois jours que Bellamy avait passés avec elle, ils avaient fait un inventaire minutieux de tout ce que contenait le cellier, et ils avaient préparé des rations afin que Clarke puisse manger convenablement au moins une fois par jour sans que sa réserve ne fonde comme neige au soleil.
Étouffant un bâillement, la jeune femme rangea les reliefs de son petit-déjeuner puis monta s'habiller après une toilette de chat. Elle redescendit ensuite et se risqua jusqu'au garage pour passer un peu de temps avec son cheval, le nourrir et le panser. Elle n'avait, de toute façon, rien de mieux à faire de ses journées depuis le départ de Bellamy.
En songeant au jeune homme, elle se demanda s'il était déjà arrivé à Polis, mais elle en doutait, car le blizzard l'avait sans doute ralenti, et même en tirant en ligne droite jusqu'à la ville, il lui faudrait au minimum une semaine de voyage sinon plus.
— Garde personnel de Heda... Roan a fait fort pour le coup...
L'étalon blanc secoua la tête et Clarke rigola.
— Tu approuves ? dit-elle. Oui, tu as raison, ça lui ira très bien. Quand je le reverrais, il ne sera plus le garde d'Arkadia qui obéit à son Chancelier, mais un vrai Terrien. Qu'est-ce que tu en penses ?
Le cheval ronfla. Clarke sourit, secoua la tête, puis vérifia que l'animal avait tout ce qu'il lui fallait avant de retourner dans la maison. En chemin, elle ramassa des bûches et rentra vite se mettre au chaud.
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Le blizzard avait rugi pendant une semaine entière dans les bois en soufflant la neige pour en redéposer dans la foulée. Clarke en avait profité pour faire le tour de la maison de fond en combles et elle avait déniché des albums photos et des carnets remplis de souvenirs qui l'avaient fait sourire et tiré les larmes.
Le couple chez qui elle avait élu domicile avait été un couple d'amoureux de la première heure, ce genre de couple qui se forme au collège pour ne plus jamais se séparer. Ils avaient toujours été ensemble, ils n'avaient jamais rompu une seule fois, même quand les disputes avaient menacé de briser leur entente. Après leurs études, ils s'étaient mariés et avaient très vite eut quatre enfants, trois garçons et une fille. Les quatre s'étaient ensuite mariés à leur tour et leur avaient donné des petits-enfants... Tout s'était brutalement arrêté le dix mai de l'année deux mille cinquante-deux, quand ALIE avait déclenché les bombes et éradiqué quatre-vingt-dix-neuf pour cent de la population mondiale...
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Le premier mois de solitude de Clarke oscilla entre cauchemars et ennui, mais bien vite, la jeune femme prit sur elle et parvint lentement, mais sûrement, à se détacher de Clarke Griffin. Elle ne voulait pas devenir Wanheda à part entière, car cela lui rappelait trop la guerre, mais pour l'instant, elle serait Elle, sans nom précis, jusqu'à ce que son esprit choisisse pour elle.
Ce matin-là, Clarke décida de partir en expédition, à la chasse plus précisément, car sa viande séchée arrivait au bout. Le rationnement de Bellamy avait été idéal et elle n'avait pas eu faim une seule fois et avait même perdu un peu de poids. D'ailleurs, elle avait déniché au fond de la cave une vieille balance à aiguille et cela l'avait fait rire parce qu'elle s'était souvenue que sa mère en avait une, sur l'Arche, au Pôle Médical, car les interférences de la station empêchaient les balances digitales de fonctionner correctement.
— Allez mon grand ! On va aller se promener un peu.
Clarke laissa sortir son cheval de la grange et referma la porte soigneusement. Se souvenant de discussions avec des Terriens, elle avait rapidement marqué les deux bâtisses comme la propriété de Wanheda, en dessinant sur le porche de la maison et la porte de la grange, un symbole qui la désignait, elle, à savoir une étoile à treize branches, qui indiquait son appartenance à tous les clans Terriens sans distinction. Elle doutait cependant qu'avec un froid pareil, quelqu'un allait se risquer jusque chez elle, même si la visite d'un Azgeda un peu curieux était tout à fait envisageable.
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Clarke arpenta les bois jusqu'à ce que le soleil soit à la verticale dans le ciel. Cela n'éclairait pas pour autant plus sous les frondaisons des arbres couvertes de neige, mais parfois, un trou dans la canopée permettait à la jeune femme de jauger du temps qui passe.
Ayant chassé deux lapins bien gras et une sorte d'oie, elle décida de rentrer après avoir avalé quelques fruits séchés qu'elle avait emportés avant de partir. Elle se retrouva donc à marcher tranquillement sur le chemin qu'elle avait tracé à l'aller, profitant que le blizzard soit enfin tombé et que la forêt soit redevenue silencieuse.
Le soleil commençait à descendre quand Clarke fut en vue de sa maison, et alors qu'elle allait prendre la direction de la grange, elle entendit un bruit sourd non loin d'elle, répercuté contre les arbres. Elle sursauta et son cheval tourna la tête vers la source du bruit, oreilles tendues.
— Qu'est-ce que c'était, à ton avis ? demanda-t-elle. Des Azgedas ?
Le cheval secoua la tête et se détourna. Le bruit résonna de nouveau, plus fort, et Clarke fronça les sourcils. En un mois, elle n'avait pas vu âme qui vive, elle n'avait pas entendu un seul bruit autres que ceux de la nature et voilà que ce bruit de coup résonnait par deux fois ? Non, ce n'était pas naturel.
— Bon, je dois en avoir le cœur net, si jamais c'est un prédateur, je dois le faire fuir, dit la jeune femme en tournant bride.
Elle s'enfonça alors dans le bois, la falaise à sa gauche, et profita de la neige pour approcher en silence. Le bruit résonna par deux fois encore avant qu'elle ne puisse en distinguer la source. Là, prudente, elle mit pied à terre et récupéra son épée sur la selle de son cheval. Elle s'approcha alors avec précaution de ce qu'elle distinguait comme un amas de fourrure gelée, et sa pensée se fixa aussitôt sur un ours qui serait sorti manger et qui tenterait de briser un animal gelé.
Plus elle s'approchait, et moins Clarke voyait un ours à la fourrure gelée, et elle distingua bientôt que cet amas de fourrure n'était autre qu'un homme, un Azgeda, apparemment en très mauvaise posture. Avec un bout de bois, il donnait des coups contre le tronc d'un arbre mort, de façon épuisée. Soudain, il lâcha le bâton et s'écroula dans la neige, sur le dos. Clarke serra les mâchoires.
— Azgeda ! siffla-t-elle.
Le Terrien bondit aussitôt et la regarda avec effarement à travers son épais masque de cuir.
— Je suis blessé et désarmé ! s'exclama-t-il en levant les mains. Ne me fais pas de mal !
Clarke, son épée pointée sur l'homme, remarqua alors que sa jambe droite était prise dans une mâchoire à ours. Les dents rouillées avaient percé le cuir de ses pantalons et certainement brisé son tibia. Le sang avait gelé autour de la blessure, l'empêchant de saigner plus, mais ce n'était pas beau à voir.
— Yur neim, Azgeda, dit alors Clarke en Terrien, baissant son épée, constatant que l'homme était épuisé et effectivement inoffensif.
— Roun... Roun kom Azgeda...
Clarke sentit son cœur louper un battement. Elle repoussa alors la large capuche de cuir de son visage et l'homme en contrebas d'elle laissa échapper un hoquet de stupeur.
— Toi ! s'exclama-t-il. Wanheda ? Je croyais que tu étais à Arkadia !
— J'ai quitté Arkadia depuis un mois, répondit la jeune femme en plantant son épée dans la neige. Aurais-tu besoin d'assistance, Roi d'Azgeda ?
Roan grogna et se tortilla dans la neige qu'il avait remuée autour de lui. Clarke se baissa alors près de sa jambe ensanglantée et soupira.
— Ce n'est pas beau, dit-elle. Tibia brisé, très certainement, et les mâchoires sont rouillées... Tu risques de tomber gravement malade...
— Cela fait deux jours que je suis ici... dit alors Roan. Aide-moi, Clarke, s'il te plaît...
Clarke haussa un sourcil. Roan se laissa alors tomber sur le dos et la jeune femme l'observa en silence. Elle se releva soudain et Roan releva la tête.
— Tu m'abandonnes ? dit-il. Clarke... !
— Je vais chercher mon cheval, sombre idiot... ronchonna la jeune femme. Et de quoi desserrer cette mâchoire.
Roan soupira, soulagé, et Clarke s'éloigna pour récupérer son cheval. Elle revint ensuite et tira de ses fontes une trousse médicale qu'elle avait constituée avec ce qu'elle avait trouvé dans celle de la maison.
— Tu vis dans la forêt ? demanda alors Roan.
— Oui, dans une maison, à quelques minutes d'ici, près de la rivière...
— La maison blanche ?
— Oui, elle était abandonnée quand nous l'avons trouvée avec Bellamy, alors je m'y suis installée.
Dégainant son couteau, Clarke entreprit alors de trancher le cuir de la jambe de pantalon de Roan. Il grimaça légèrement et fronça les sourcils quand Clarke grimaça à son tour.
— C'est si moche que ça ? demanda-t-il.
— Ce n'est pas beau, confirma la jeune femme. Je ne pense pas que l'os soit brisé. Tu sais comment ça fonctionne ces trucs ?
Elle montra le piège et Roan, que la douleur et le froid avaient épuisé, se rallongea en soupirant.
— Il faut appuyer sur un mécanisme pour desserrer les mâchoires, mais j'ai essayé, il est grippé... Ça fait deux jours que j'attends que quelqu'un passe dans le coin...
— Je vis à moins d'un kilomètre d'ici depuis un mois, et je n'ai entendu tes coups que maintenant...
Roan soupira. Clarke décida alors de cesser de discuter et elle entreprit de trouver le moyen de défaire les deux mâchoires rouillées. Le froid avait anesthésié la blessure de Roan, mais Clarke savait que sans irrigation, l'Azgeda pouvait perdre sa jambe à cause du froid.
— Roan, tu sens ton pied ? demanda alors la jeune femme.
— Oui... Je le sens, mais j'ai l'impression qu'il pèse une tonne...
— C'est engourdi, mais pas encore gelé, répondit Clarke. Si tu restes encore quelques heures comme ça, tu vas perdre ta jambe.
La jeune femme regarda alors autour d'elle et alla récupérer son épée. Elle étudia la mâchoire puis glissa la pointe de son épée le long de la jambe blessée. Roan se redressa aussitôt.
— Tu vas devoir puiser dans tes dernières forces, dit alors Clarke. Je vais tirer sur mon épée aussi fort que je peux. Tu vas glisser ton épée comme j'ai fait et tirer vers toi pour ouvrir les mâchoires. Quand tu le pourras, tu retireras ta jambe. Si jamais nous lâchons, toi ou moi, la mâchoire peut te sectionner la jambe.
Roan grimaça et obéit. Il glissa son épée contre sa jambe, dans la partie libre de la mâchoire en arc de cercle, et s'arcbouta dessus. Clarke compta ensuite jusqu'à trois et porta tout son poids sur son épée en décalant son centre de gravité.
La mâchoire résista d'abord et grinça. Roan grogna de douleur quand elle commença à bouger, puis au prix de ses dernières forces, il poussa un cri de rage et tira sur son épée.
Clarke limita, prête à toucher le sol de ses fesses, tellement elle était "pendue" à son épée. Soudain, il y eut un grincement atroce et Roan hurla de douleur. Lâchant une main de son épée, il agrippa son pantalon et tira sa jambe inerte des mâchoires qui se refermèrent aussitôt dans un claquement sec.
— Non, reste avec moi, Roan ! s'exclama alors Clarke en abandonnant son épée. Roan !
Le Terrien tourna de l'œil aussi sec et s'avachit dans la neige meuble...
