Belomi. Kom. (1)

Bellamy se redressa et s'approcha du jeune garçon qui lui avait fait signe. Il inclina la tête puis se redressa.

— Qu'y a-t-il, Heda ? demanda-t-il.
— Cela fait deux mois à présent que tu es à mon service, te plais-tu à Polis ?
— Oui, Heda, pourquoi cette question ?
— Parce que j'ai dans l'idée de faire de toi un vrai Terrien, répondit le jeune garçon. Tu es un Skaikru, je sais, ajouta-t-il comme Bellamy ouvrait la bouche. Et tu le resteras. Mais il m'apparaît que si tu comprends quelques mots de Trigedaslang, tu ne le parles pas. Tu vas donc suivre des cours intensifs avec Fleimkepa pour pouvoir converser au plus tôt dans notre langue et non plus dans la tienne.
— Pourtant, tout le monde parle anglais, ici... s'étonna Bellamy.
— Oui... Mais l'anglais est réservé aux chasseurs et aux guerriers, tu n'es ni l'un ni l'autre, répondit Heda. Tu es mon Garde Personnel, Bellamy, et tu ne dois parler que Trige avec moi.
— Pour quelle raison ?

Le jeune garçon ne répondit rien. Bellamy l'observa. Il avait bien du mal à obéir aux ordres d'un enfant qui faisait deux têtes de moins que lui, mais il avait un grand respect pour la fonction, et rien que le rouage doré que le garçon arborait sur son front poussait au respect, même si les gens ignoraient à quoi il correspondait vraiment.

— Tu commences ce soir, Bellamy, dit alors Heda. Gaia t'attendra dans le Sanctuaire de Bekka Pramheda, au coucher du soleil. Tu auras un cours chaque soir, pendant deux heures, jusqu'à ce que tu parles couramment notre langue.
— À vos ordres, Heda, répondit le jeune homme en inclinant la tête.
— Bien. Tu peux te retirer.

Bellamy s'inclina puis tourna les talons et gagna ses appartements, deux étages au-dessous. En passant devant la porte soigneusement fermée des appartements réservés à Wanheda, il songea à son amie, seule depuis deux mois dans les bois d'Azgeda.

Déposant son épée sur son lit et se débarrassant de son armure, Bellamy s'approcha de la fenêtre et soupira. Malgré le fait que l'hiver soit là, qu'il gèle la nuit et fasse très froid la journée, il n'y avait pas une once de neige nulle part. Partout dans la ville, les cheminées des maisons fumaient allègrement, même celles des chambres de la Tour étaient en permanence allumées, entretenues jour et nuit par des serviteurs.

Repoussant l'épais rideau de velours gris installé pour l'hiver, Bellamy sortit sur le balcon et observa la mer, loin sur l'horizon, tâche grise au milieu des arbres dorés. Furtivement, il se demanda si, à l'époque des Ancêtres, elle était visible depuis cette ville, et il s'imagina que non, puisqu'ils avaient la manie de construire toujours plus haut...

Aujourd'hui, à perte de vue, le bâtiment le plus élevé était la Tour de Heda qui surplombait les arbres les plus hauts de la forêt avoisinante. Bellamy pensa à nouveau à Clarke en voyant les arbres blanchis par le gel. Elle avait tenu à aller aussi loin que possible de toute source de contact radio, et la maison qu'elle avait dénichée n'était très certainement pas connue des oiseaux messagers des Terriens...

— À qui je pourrais envoyer un message pour avoir des nouvelles ?
— À Azgeda ?

Bellamy pivota et soupira.

— Je ne t'ai pas entendue entrer, dit-il.
— Désolée, répondit la jeune femme avec un petit sourire contrit. Tu parlais de Wanheda ?
— Oui... Cela fait deux mois que je l'ai laissée seule dans cette grande maison, je n'ai pas de nouvelles... Azgeda, tu dis ? À Roan ?

Zyha haussa une épaule avec un sourire. Elle s'approcha du foyer et s'agenouilla devant en déposant deux bûches sur le tapis. Elle attrapa le tisonnier et entreprit de ranimer le feu mourant. Elle déposa ensuite les deux bûches dans les flammes et esquissa un sourire.

— Arrête de me regarder ainsi, Bellamy, dit-elle en se relevant.
— Je n'ai pas le droit de regarder une jolie fille, maintenant ? demanda le jeune homme avec un sourire. Je sais, Zyha, tu n'es qu'une servante, mais tu es la seule Terrienne qui ose me parler, quand bien même je sois le Garde de Heda...

La jeune femme serra les lèvres puis s'approcha de Bellamy et lui prit les mains.

— Tu leur fais peur, tout simplement, dit-elle doucement. Gon ai, yu laik ain lukot, Belomi... (2)

Bellamy soupira par le nez en serrant ses mains sur celles de la jeune femme.

— Tu es bien la seule, dit-il en s'éloignant. Personne ne veut d'un assassin comme ami...

Il s'assit dans un canapé gris fatigué et Zyha s'approcha, un air triste sur le visage.

— Elle te manque, je le vois bien, dit-elle. Envoie un oiseau à Roan d'Azgeda, il te dira tout de suite s'il peut la rejoindre pour toi, ou bien même s'il la rencontrée sur son territoire, va savoir.
— Tu crois ? Clarke est ma meilleure amie, Zyha, je n'avais aucune envie de la laisser seule là-haut, mais on m'avait promis un poste ici, un poste auprès de Heda, ce qui est censé me faire passer pour meilleur à vos yeux, parce qu'on me considère toujours comme l'unique coupable du Massacre d'Arkadia et...
— Tais-toi, le coupa Zyha. Je t'avais dit que je ne voulais plus t'entendre parler de ça...

Le jeune homme détourna la tête. La jeune femme se baissa devant lui, près de la petite table, et sortit d'un tiroir, un papier et un crayon.

— Tiens, dit-elle. Écris ton message à Roan, je le porterai à un fauconnier en partant.

Elle se releva ensuite et alla récupérer un balai près de la porte de la chambre restée ouverte. À cette heure, normalement, Bellamy ne devrait pas être dans sa chambre, mais cela n'empêcha pas Zyha de faire un peu de ménage et de ranger, après tout, elle était là pour ça.

Regardant la feuille de papier, Bellamy serra les lèvres puis prit le morceau de fusain taillé en pointe et rédigea un message en anglais pour Roan. Il lui demanda s'il pouvait se rendre au pied de la falaise, dans le sud d'Azgeda, jusqu'à une grande maison blanche datant des Ancêtres. Il lui indiqua que Clarke y avait élu domicile depuis deux mois, et qu'il aimerait avoir des nouvelles. Il le remercia d'avance puis signa, plia la lettre en trois et regarda Zyha qui refaisait le lit.

— Zyha, dit-il alors.
— Oui ?
— Cela te dirait-il de sortir avec moi, un soir ?

La jeune femme le regarda en haussant un sourcil.

— J'ai cru comprendre que tu avais de nouvelles obligations le soir, à présent, non ? dit-elle avec un sourire en coin.
— Comment tu le sais ?
— Je suis une servante Bellamy, on ne me remarque pas... répondit Zyha. Je vous ai entendu parler, avec Heda, et je suis de son avis, ajouta-t-elle. Tu comprends le Trige, mais tu ne le parles pas, il est grand temps de t'y mettre. Gaia est un bon professeur, elle saura être patiente avec toi.
— Si tu le dis...

Zyha hocha la tête, convaincue, puis laissa son ami à ses pensées et retourna à son travail en emportant la lettre à poster. En hiver, ils étaient une centaine de serviteurs à aller et venir dans les étages de la Tour pour entretenir tous les appartements, car ils étaient quasiment tous occupés, du premier au dernier étage, par différentes personnes triées sur le volet, mais surtout des familles qui n'avaient pas forcément de quoi subvenir à leurs enfants pendant les mois froids.

C'était Gaia et ses Prêtresses qui s'occupaient de sélectionner les familles qui auraient le droit de vivre dans la Tour du Commandant pendant les longs mois de l'hiver, et elle était intransigeante sur le sujet. Les soldats et les guerriers qui vivaient dans la tour d'habitude devaient libérer les lieux pour les plus faibles, sauf quelques privilégiés, comme Bellamy, notamment. À leur place, des familles entières étaient installées dans les appartements, et il n'était pas rare de croiser un petit vieux branlant, une petite vieille pliée en deux dans l'escalier, ou encore une volée d'enfants qui se couraient après dans les couloirs en riant joyeusement.

Bellamy s'appuya contre le dossier du canapé et soupira. Zyha était une jolie jeune femme de vingt ans, elle avait des longs cheveux noirs habilement tressés pour ne pas qu'ils la gênent pendant son travail ; et même si elle portait la tunique beige réglementaire des serviteurs de la Tour, elle avait tout ce qu'il fallait où il fallait. Bellamy l'appréciait beaucoup, non seulement car elle était la seule et unique amie qu'il avait dans la Tour, mais aussi parce qu'elle avait le même caractère que Clarke, qu'elle ne se laissait pas marcher sur les pieds et qu'elle n'hésitait pas à interrompre les gens quand ils parlaient, quand bien même cela lui avait valu quelques corrections par le passé. Les Terriens n'appréciaient en effet pas que leurs serviteurs se permettent des largesses, mais les coups n'avaient pas arrêté Zyha, et elle intervenait parfois dans une conversation pour donner son avis, même si elle récoltait des regards noirs dans la foulée.

Un peu déprimé, Bellamy décida de se reposer un moment, pour attendre que Heda le demande, ou bien que ce soit l'heure pour lui de se rendre à son premier cours de Terrien...

Note de l'auteur : Vous allez rencontrer plusieurs mots, voire phrases entières de Trigedaslang, dans cette histoire. Pour ceux qui ne savent pas ce que c'est, c'est une langue inventée construite sur la phonétique des mots anglais. Les phrases utilisées dans cette histoire sont réelles, et je mettrai leur traduction en fin de chapitre.

(1) : Bellamy, approche.
(2) : Pour moi, tu es mon ami, Bellamy.