Fermant la porte du box de son étalon, Clarke rabattit le verrou et frissonna. Elle se frotta les mains et le cheval passa la tête par-dessus la box en soufflant un nuage de vapeur brulante. Clarke mit ses mains contre ses naseaux et apprécia la chaleur. Elle sentit alors une présence et rentra le menton en voyant un Azgeda approcher, son cheval à la main.
— Wanheda, la salua-t-il.
Clarke inclina le menton puis le regarda s'éloigner et quitta l'écurie où étaient installés plus d'une cinquantaine de chevaux. Après l'étouffante chaleur du bâtiment de pierres, la jeune femme eut un hoquet quand le froid mordant de l'extérieur la saisit. Elle remonta le col de son épais manteau de fourrure et se dépêcha de regagner la demeure de la famille royale d'Azgeda.
— Ah, te voilà !
À peine la porte passée, Roan l'interpella au bout du large couloir.
— Viens avec moi, Clarke, allons au chaud, dit le Terrien en jetant son bras sur ses épaules.
— Que me vaut un tel enthousiasme de si bon matin ? demanda la jeune femme en se débarrassant du lourd bras.
— Tu as reçu un courrier de Polis.
— Un courrier ? De Bellamy ?
Roan acquiesça et Clarke sourit. Elle accéléra alors le pas et le Roi d'Azgeda la regarda en serrant les lèvres. Elle vivait chez lui depuis deux semaines maintenant, et aussi étrange que cela puisse paraître, elle était déjà chez elle.
Il avait eu la surprise de la voir débarquer un soir, alors que la neige tombait, à cheval avec tout son barda en croupe. Il était très tard et un garde était venu le tirer du lit. Inquiet en apprenant l'identité du visiteur, il s'était enroulé dans un manteau et avait dévalé les escaliers de bois jusqu'aux cuisines où Clarke avait été installée devant la cheminée, transie de froid, un bol de thé dans les mains et visiblement mal en point.
Il avait alors appris qu'elle était tombée malade, seule chez elle, peu après qu'elle l'ai sauvé de la mâchoire à ours, et qu'elle avait réalisé, en se traînant, seule dans sa maison, pendant une semaine, qu'elle ne pouvait pas vivre seule plus longtemps. La solitude lui allait très bien jusqu'à ce qu'elle ne prenne froid et ne soit contrainte de travailler malgré la fièvre...
La jeune femme avait donc pris la décision de partir rejoindre Roan à Azgeda, quand bien même elle n'avait aucune idée de l'emplacement de la ville principale de ce clan. Elle avait suivit son instinct, situant à peu près la ville dans les neiges éternelles du pays autrefois appelé Canada. Elle avait rejoint la route marchande et l'avait remontée vers le nord en se doutant bien qu'elle finirait par tomber sur une ville.
Alors qu'il la rejoignait dans la salle de trône, Roan songea que la jeune femme qu'il avait devant lui ne reculait vraiment devant rien. Outre le fait de prendre les rênes d'une guerre dont elle ne voulait pas, et faire ce qu'il faut pour y mettre un terme, elle avait en plus de ça abandonné les siens, parcouru des centaines de kilomètres depuis Arkadia vers le nord dans la neige et le froid pour trouver un endroit isolé. Elle y avait vécu trois mois en totale autarcie, jusqu'à tomber malade et se rendre compte que cela ne serait finalement pas possible. Là, une fois remise, elle avait décidé de le rejoindre à Azgeda, encore plus loin dans le nord et la neige de ce satané pays.
— Quand est arrivé ce courrier ?
— Hier soir, répondit Roan en fermant les grandes portes en bois de la pièce.
La famille royale d'Azgeda avait élu domicile dans un immense manoir en pierres, restauré après les bombes et entretenu vaille que vaille depuis. Les couloirs étaient parcourus de courants d'air glaciaux, mais les salles habitées parfaitement hermétiques et chauffées.
— Il me demande si je vais bien, sourit la jeune femme.
— Tu es avec moi, pourquoi cela n'irait pas ? demanda Roan, amusé, avec un sourire en coin.
— Eh bien... Tu connais Bellamy, je crois...
Roan sourit et hocha la tête. Clarke s'assit alors au bout d'un des bancs entourant la table du conseil, et sourit en lisant la lettre. Roan ne l'avait pas lue, il s'interdisait, bien que ce soit tentant, de lire les courriers qui ne lui étaient pas destinés, pis encore, les courriers pour Wanheda. Bon, c'était le premier personnel qu'elle recevait, hormis celui arrivé quelques jours plus tôt dans lequel ce même Bellamy demandait si lui, Roi d'Azgeda, avait des nouvelles de Wanheda.
— Que te dit-il qui te fais sourire à ce point, Wanheda ? demanda alors Roan en s'asseyant dans son trône recouvert d'épaisses fourrures blanches et grises.
— Il me dit que la vie à Polis n'est pas aussi terrible qu'il le croyait en arrivant, qu'il a un peu de mal à obéir aux ordres d'un enfant, mais qu'il fait contre mauvaise fortune, bon cœur... Ah, et il suit des cours intensifs de Trige, on dirait.
— Qui est son Instructeur ?
— Fleimkepa.
Roan hocha la tête.
— Gaia, dit-il. C'est un bon professeur même si elle a tendance à accorder un peu trop de foi aux légendes. Quoi d'autre ?
— Il me demande aussi d'être prudente avec toi, sourit Clarke, amusée. Il a peur que tu n'essaies de tenter ta chance, et que cela ne pourrait que m'être néfaste, car tu es de loin la personne qu'il faut à une Princesse comme moi.
Clarke rigola en secouant la tête. Elle regarda alors Roan qui s'était avancé, les coudes posés sur ses genoux.
— Néfaste ? dit-il. Vraiment ? Ce garçon tient beaucoup à toi, Wanheda, ajouta-t-il en quittant le trône. Pourquoi ne l'épouses-tu pas ?
Clarke perdit aussitôt son sourire et baissa le nez. Roan, qui tisonnait le feu, la regarda avec étonnement.
— J'ai dit quelque chose qu'il ne fallait pas ? demanda-t-il.
— Non, ce n'est pas toi, répondit Clarke en secouant la tête. Je... Je ne peux pas me marier, pas maintenant en tout cas, pas après tout le mal que j'ai fait, je... Je n'en ai pas le droit.
Roan serra les lèvres puis se redressa.
— Tu te souviens de que j'ai dit, quand tu m'as ramené chez toi après m'avoir sauvé la vie ? dit-il.
— Oui, mais c'est plus fort que moi, je n'arrive pas à me convaincre que ce que j'ai fait, je l'ai fait pour le bien de l'Humanité, et que toutes ces personnes qui sont mortes, le sont à cause de leur destin... Je ne crois pas à tout ça, Roan...
— Pourtant, tu crois en l'Esprit des Commandants...
Clarke grimaça. Elle regarda la lettre puis s'excusa et quitta la salle du trône pour regagner la chambre qui lui avait été attribuée. Là, elle s'assit à un petit bureau et en tirant du papier et un crayon pour répondre à Bellamy, mais le crayon resta en suspend au-dessus de la feuille comme la jeune femme repensait aux paroles de Roan. Épouser Bellamy ? Ils tenaient l'un à l'autre bien plus qu'ils ne voulaient l'accepter, c'était une évidence, mais de là à se marier et possiblement fonder une famille un jour ?
La jeune femme blonde appuya ses coudes sur le bureau et posa ses mains sur son visage. Elle soupira profondément puis se redressa et répondit à Bellamy en lui disant qu'il s'inquiétait pour rien, qu'elle était en sécurité auprès de Roan et que dès qu'elle irait mieux, elle retournerait chez elle, car elle avait décidé de ne pas rentrer à Arkadia, ni d'aller s'installer à Polis. Wanheda n'avait pas de clan, tout en étant une partie de tous à la fois. Elle ne pouvait donc pas s'installer de façon définitive dans un clan en particulier, et elle devait aussi l'avouer, elle aimait beaucoup la villa blanche...
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Le soir, au dîner, Roan commença à manger seul quand Clarke ne se présenta pas dans la salle à manger lorsque la cloche résonna dans la maison. Lorsqu'il eut terminé le plat chaud, il demanda à ce que le repas soit monté chez Wanheda, mais le serviteur avait à peine tourné les talons qu'il tomba nez à nez avec Clarke à l'entrée de la salle.
— Je vais vous chercher votre repas, Wanheda, dit l'homme en s'inclinant.
— Merci, Igor, répondit Clarke en posant une main sur son bras. Je suis désolée, Roan, je me suis endormie, dit-elle ensuite en s'asseyant à droite du Terrien.
— Ce n'est rien, j'allais te faire porter ton repas... Tout va bien, tu as l'air un peu froissée...
— J'ai dormi, je t'ai dit, répondit la jeune femme en secouant la tête. J'ai répondu à Bellamy et je me suis allongée avec un livre, et j'ai fini par m'endormir.
Roan hocha la tête et n'insista pas. Le serviteur revint alors avec un plateau supportant un grand bol de soupe qu'il déposa devant Clarke, puis il repartit et revint avec une grande assiette en bois où se côtoyaient dans une épaisse sauce brune, un énorme morceau de viande accompagné d'une consistante purée de pommes de terre.
— On mange vraiment bien à Azgeda, dis donc, dit alors Clarke en souriant. Ça fait quinze jours que je suis ici, Roan, et je suis étonnée de voir de telles quantités de nourriture... Comment faites-vous ?
— Nous ne pouvons rien cultiver dehors, dans ces terres gelées, répondit le Roi. Alors nous le faisons à l'intérieur.
— Cultiver à l'intérieur ? Mais comment est-ce possible ? Les plantes ont besoin de soleil...
Roan sourit de façon énigmatique.
— Mange, dit-il. Ensuite, je te ferais faire un petit tour du propriétaire.
Clarke sourit en hochant la tête et plongea sa cuillère en bois finement ciselée dans l'épaisse soupe de légumes.
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Un peu plus tard, alors que Clarke et Roan avaient terminé de dîner et prit un dessert dans le salon, le Roi d'Azgeda conduisit Clarke dans les sous-sols du manoir, comme promis. Là, la jeune femme découvrit le plus grand champ de plantations qu'elle n'avait jamais vu, et elle s'étonna immédiatement des lampes à huile gigantesques suspendues au plafond coûté.
— Ces lampes imitent la lumière du soleil, dit Roan. Nous les éteignons lorsque le soleil se couche, et nous les rallumons quand il se lève. Les planteurs s'occupent de ces précieuses plantations jours et nuit, et ici, la température est toujours idéale.
— J'avoue, il fait bon, on est bien, répondit Clarke en se frottant les mains. Et vous faites pousser quoi, sans indiscrétion ?
— La pomme de terre, principalement, car elle se mange avec tout, et elle tient bien au ventre, sans mentionner qu'elle produit un alcool d'excellente qualité. Mais nous avons aussi d'autres légumes, haricots, carottes, tous les légumes qui n'ont pas besoin d'énormément de soleil pour mûrir. Bien sûr, ils ont beaucoup moins de goût que s'ils avaient mûri au soleil.
— Tu sais, avant d'arriver sur Terre, je n'avais jamais mangé de viande ou de légumes de ma vie, dit Clarke en haussant les épaules.
— Vraiment ? Mais vous mangiez quoi, alors ? s'étonna Roan.
— Des Ostie.
— Pardon ? Des quoi ?
Clarke sourit et entreprit alors d'expliquer à Roan que, faute de pouvoir cultiver des fruits et des légumes en quantité suffisante pour toute l'Arche, les besoins énergétiques des gens étaient comblés par des pastilles au goût infâme, mais contenant tout ce dont ils avaient besoin pour tenir une journée d'école ou de travail.
— C'est quand même... bizarre, dit Roan quand la jeune femme se tut. Vous avez la technologie pour vivre pendant un siècle dans un endroit où il n'y a pas d'air pour respirer, et pourtant, vous êtes incapables de vous nourrir convenablement, c'est un comble.
Clarke ne put qu'acquiescer en silence. Roan termina ensuite la visite des champs souterrains d'Azgeda avant qu'ils ne remontent dans les étages du manoir pour finir la soirée au coin d'un feu, à disputer une partie de cartes avec un verre d'eau-de-vie, avant que la fatigue ne sonne l'heure d'aller se coucher.
