Quelqu'un frappe à la vitre du véhicule, ce qui me fait sursauter. Je me tourne et trouve Ash et son regard d'acier posé sur moi avec inquiétude. Je lui fais signe de contourner la voiture et d'entrer dans l'habitacle. Il s'assoit à mes côtés et me demande si je vais bien. Je souris et lui explique simplement que je suis juste nostalgique de vieux souvenirs familiaux.
- « Est-ce que je peux te donner mon numéro ? me demande-t-il
- En général on me demande le mien, on ne me donne pas le sien, je le taquine »
Gêné, il se frotte l'arrière du crâne, ce qui me fait exploser de rire. Je le regarde en souriant puis lui tend mon portable. Il le prend et y inscrit son numéro, puis me le rend tout heureux :
- « Ça me plairait beaucoup d'apprendre à te connaitre, me dit-il timidement
- Et bien il faudrait déjà que je t'écrive il me semble, je lui réponds avec mon habituelle audace
- Tu le feras, répond-il plaint d'une arrogance nouvelle. »
Je cligne des yeux, choquée, mais finis par rire doucement, chamboulée par son beau visage. Nous continuons à discuter quand soudain je suis saisie d'un frisson qui me traverse toute la colonne vertébrale. Quelqu'un m'observe, je ne saurais dire comment je le sais, mais je le sens. Je me fige et regarde autour du parking quasiment vide de l'école le vent a commencé à souffler doucement dehors et le ciel s'est assombrit. Mes oreilles se mettent à bourdonner et je n'entends plus Ash. Le temps semble s'arrêté comme s'il attendait le dénouement de quelque chose. Il y a dans cette journée une force inconnue et sombre qui plane au-dessus de moi, je le sais, mes rêves ne sont qu'une prémisse. Je repense à ma conversation avec Irma et je comprends enfin son angoisse. Une chose affreuse titille mes sens mais je ne sais pas de quoi il s'agit donc je l'ai constamment mise à part.
Le bourdonnement cesse dans mes oreilles et je me reconcentre doucement sur Ash qui semble ne pas avoir remarqué mon absence mentale passagère. Je suis sur le point de le couper quand je remarque que ses poings sont serrés de telle façon que ses phalanges sont blanches. J'observe cet homme que je ne connais pas. Il arrête de parler quand il se rend enfin mon manque de réaction. Ses mains se détendent brusquement et nous nous regardons dans les yeux. Et subitement je sais, sans l'ombre d'un doute, comme je sais que l'eau se boit, Ash est au courant de quelque chose. Comment s'il sentait le train de pensée que j'ai, il bafouille quelque chose que je n'entends pas tant je suis en pleine réflexion et me dit qu'il part. Je lui dis au revoir, mais avant de quitter le véhicule, il reste suspendu la main sur la portière et sans me regarder me dit.
- « Même dans tes rêves ne le laisse jamais te mettre la main dessus. »
Et il s'en va avant que j'aie pu réagir. Je suis sous le choc. Mais de quoi est-ce qu'il parle ? Et surtout c'est quoi cette journée de fous ? Irma, Ash, les rêves, cette sensation d'être observée… Rien ne tourne rond aujourd'hui.
Castiel arrive enfin, transpirant, les yeux las. Il sort d'un entrainement de box… Super, ma voiture sentira le rat mort pendant quelques heures. Je le fusille du regard et il me montre toutes ses dents. Imbécile !
Le trajet retour, se déroule calmement, moi perdue dans mes réflexions et lui dans son téléphone. Une fois à la maison, je range mes affaires dans ma chambre à l'étage, puis redescends pour me servir un verre de soda.
Phobos entre dans la pièce et se sert de l'eau et m'observe. Mon aîné est une personne que j'ai eu du mal à côtoyer, pas que je ne l'aime pas ou qu'il me mette mal à l'aise, non, mais il est beaucoup trop silencieux et désintéressé de nous. Pourtant je sais qu'il nous porte un amour sans borne, ce qu'il a prouvé lors des évènements qui nous ont forcés à déménager.
- « Tu as passé une bonne journée ? me surprend la voix calme et profonde de Phobos. »
Choquée, je le fixe un instant. Il lève le sourcil sans nul doute se demandant si mon pauvre cerveau était dans l'incapacité de comprendre une question aussi simple malgré mes notes excellentes.
- « Ah... euh... Oui, oui, top, pas mal même, je bafouille me remettant.
- Tu sais ce n'est pas parce que je ne parle jamais qu'il faut réagir comme ça. On dirait que nous ne nous sommes jamais adressé la parole de toute notre vie, dit-il légèrement agacé.
- Alors il aurait fallu que tu communique plus avec nous au fil des ans, je lui réponds du tac au tac. »
Un silence pesant s'installe et nous nous regardant refusant de baisser les yeux l'un comme l'autre. Super, deux batailles du regard en une journée, il serait peut-être temps que j'apprenne à réagir autrement. Je baisse le regard et m'excuse doucement.
- « Pardon, la journée a été longue je suis fatiguée et plein de devoirs interminables... »
Il se détend aussi et soupire :
« C'est la vie, me dit-il. Est-ce que ça te va si on mange ensemble ? Castiel va sortir une fois qu'il ne sentira plus le rat en décomposition et Jonathan a mangé plus tôt et je l'ai couché. Quant à Papa et bien on ne le verra surement pas.
J'accepte un peu bouleversée. Le repas se passe tranquillement, il me sert le plat que Sarah nous a laissé. Les premières minutes sont gênantes mais ensuite je retrouve enfin la complicité perdue i ans de cela. Nous échangeons même quelques rires. Une fois le repas terminé, je me lève et l'informe que je vais me coucher. Un air de déception passe dans ses yeux avant qu'il n'acquiesce. Nous nous regardons à nouveau et prise d'un élan bizarre, je me rapproche de lui et le prends dans mes bras en passant mes bras sous les siens et en enserrant sa taille. Il se fige, mais je sens, au bout d'une minute ses bras se refermer autour de moi, il m'embrasse sur le sommet du crâne (ce qui m'indique que j'ai une taille ridicule vu qu'il doit un peu se pencher vers le bas.). Je pose ma tempe sur son torse et le serre une fois plus fort, puis recule. Je fais quelques pas en arrière et lui souris. Je me tourne et en partant sans le regarder, je murmure :
- " Merci, ça m'avait manqué."
Et je monte rapidement dans ma chambre. Me prépare pour la nuit et me couche sur mon lit. Mon esprit et mon corps sont tellement épuisé par cette journée que je m'endors sans m'en rendre compte.
Je cours, il fait noir, la forêt qui m'entoure est silencieuse en dehors du martèlement des pas de mon poursuivant. Je ne comprends pas de qui il s'agit, je ne sais pas ce qu'il me veut, mais je suis certaine d'une chose, jamais il ne doit m'atteindre. L'air s'épaissit, il m'est de plus en plus difficile de respirer, ma course ralentit, je ne vais plus pouvoir le distancer bien longtemps. La panique m'envahit car je sais à coup sûr que ma vie est en jeu. J'essaie de me concentrer, je refuse de lui rendre la tâche plus facile. J'ordonne mentalement à l'air de se rafraîchir et de s'alléger. Je regarde par-dessus mon épaule et à travers les feuilles au loin, j'aperçois deux grands yeux blancs féroces qui me suivent. Je hurle affolée, mais quelle sorte de monstre est-ce donc ? Que lui ai-je fais, par tous les dieux.
Ma peur me pousse à accélérer, je ne le laisserai en aucun cas m'attraper. Il hurle, son cri ressemble au hurlement d'un tigre agacé de la résistance de sa proie. Je sens de nouveau l'atmosphère changer, je m'arrête car il ne me poursuit plus, ses pas s'éloignent. Je ne comprends pas ce qui a bien pu lui faire cesser sa chasse. Un hurlement humain brise soudainement le silence, c'est le cri d'une enfant cette fois. Mon sang se glace, il me connait, cela ne fait plus un doute. Je ne peux pas laisser cet enfant subir le courroux de cette abomination, il faut que j'aille à lui avant qu'il ne commette l'assassinat de cet innocent. Je reprends ma course pour rejoindre mon prédateur, prête à plonger dans la gueule du loup.
Au tour de moi, la nature recommence à se dissiper comme il y a trois jours, je panique, le monde s'efface à nouveau. Il faut que j'atteigne ce pauvre enfant avant de me réveiller, c'est impératif. Mes pas s'alourdissent, je vois trouble et je sens ma conscience quitter le rêve, malgré tous mes efforts pour l'en empêcher. Le monstre hurle, sentant lui aussi mon départ.
Je me redresse soudainement dans mon lit, mon cœur bat la chamade et je suis en sueur. Encore cet affreux cauchemar. Je scrute ma chambre éclairée par la lune, ma commode semble déformée par la pénombre et le peu de luminosité, mes fins rideaux semble inexistant. Je soupire et me rallonge sur le dos en fixant le plafond. Mes nuits ne sont plus tranquilles depuis deux bonnes semaines, après ma visite chez ma mère.
Ma mère, cette femme qui ne m'inspire pas l'amour que devrait se porter mère et fille, nous avait invité mes frères et moi à passer du temps avec elle comme chaque année. Invitation que j'avais pour habitude de décliner sèchement, mais qui cette année m'avait été imposée par mon père. J'avais donc dû emballer mes affaires pour deux semaines et me rendre dans l'appartement ultra moderne qu'occupe ma génitrice au cœur de New York. Comme à notre habitude, Castiel, Phobos et moi avons garder un silence complet durant l'entier du séjour car nous n'avions rien à partager avec cette femme qui nous avait abandonné lors de notre enfance. Cela avait détruit notre famille, mon père avait été détruit et n'avait jamais refait sa vie, Phobos mon ainé, s'était renfermé, Castiel mon jumeau lui s'était abandonné à la violence et le dernier Jonathan était trop jeune pour comprendre, il a pourtant ressenti le manque qu'avait laissé le départ de Sellia Duncan. Quant à moi j'avais simplement décidé de ne rien ressentir pour cette femme si ce n'est de la haine pure. Il m'est impossible de rester dans la même pièce que cette femme sans valeur. Donc en résumé ce séjour chez elle avait été une véritable torture pour tout le monde.
Ce fichu rêve, je le fais et refais chaque nuit depuis mon séjour chez ma génitrice, comme quoi elle porte malheur cette bonne femme. Il m'a été impossible d'identifier la monstruosité qui me poursuit à chacune de mes nuits. Je secoue la tête, afin de tenter d'effacer les relents de ce rêve. En regardant l'heure, je me rends compte qu'il n'est que deux heures trente, mon sommeil est complètement rompu et cela m'agace au plus haut point.
Encore une journée qui s'annonce étrange. Mais bon, à quoi est-ce que je m'attendais dans ma vie.
