CHAPITRE 16

Un temps d'hésitation

Des mois ont passé depuis la naissance d'Enéa, l'enfant du Serpentaire et de Persée. La future successeur du chevalier du Scorpion fait le bonheur du Domaine. Dans cette nouvelle vie bousculée, Aurora tente de trouver un équilibre, elle grande cheffe militaire indépendante et sauvage, entre son existence de mère et de femme. Elle ne réalise pas qu'un autre chevalier ronge son frein afin de préserver leur entente "particulière."

Île du Sanctuaire, mai 2008

En Grèce, par-delà Rodorio et les contreforts escarpés qui encerclent le Domaine sacré, la mer encore obscure s'ensanglantait lentement l'aurore annonçant le renouveau du jour. Les temples émergeaient doucement des ténèbres, se détachant légèrement sur le violet teinté de rose et d'or du ciel. Le Sanctuaire renaissait, éclatant, comme chaque matin. Et au loin, la méditerranée retrouvait sa couleur si particulière à mi-chemin entre le vert et le bleu, si lumineuse, parsemée des éclats dorés du soleil.

Elle s'éclipsa discrètement de la treizième maison, et parcouru à pied les quelques kilomètres qui la séparaient du temple. Adoptant la vitesse d'un homme ordinaire, elle éprouvait chaque centimètre carré foulé par ses sandales, inspirait profondément l'air tiède, balayait d'un regard mélancolique les étendues lunaires de terre sèche et d'herbe rase. Elle imaginait que là-bas au Sanctuaire, personne ne remarquait sa soudaine absence.

Elle se fourvoyait.

Elle pénétra dans une étendue de marbre rongée par la course des siècles, certainement ce qui fut un naos. Certains piliers étaient restés debout, sentinelles d'une époque qui n'était plus, gardiens d'un passé dont les stigmates se lisaient dans les alentours. Colonnes décapitées, renversées, gisant à terre comme autant de soldats morts au combat. Aurora avisa l'une d'elles, passa une main déférente sur les âpres cannelures, et finit par y prendre place.

Elle extirpa une cigarette roulée qu'elle porta à sa bouche avant de l'allumer. Elle en tira une longue bouffée qu'elle garda quelques secondes dans ses poumons, puis expira la fumée qui monta en volutes paresseuses vers le ciel bleu à peine éveillé. La lumière changeait peu à peu, suivant le rythme des minutes qui s'écoulaient si douce, si calme.

Une deuxième fut consumée entre ses doigts, et elle s'apprêtait à faire un sort à la suivante lorsque des pas résonnèrent non loin d'elle.

« Je savais bien que tu t'y étais remise ! »

Luisa avait aperçu son amie s'éloigner du Sanctuaire alors qu'elle quittait le Palais du Pope.

« C'est donc ici que tu te cachais ? » continua t'elle, presque amusée.

Aurora poussa un soupir désabusé.

« Je ne me cachais pas », dit-elle tout en actionnant son briquet, « Tu m'as suivi ? »

« Ouais.. », répondit Luisa avec un petit sourire.

« J'avais besoin d'être seule. »

« Tu en as souvent besoin cette temps-ci. » rétorqua gentiment Luisa en s'asseyant aux côtés du Serpentaire, « Je peux ? »

Aurora lui tendit le joint.

« Hum .. » fit délicieusement Luisa après avoir tiré quelques bouffées, « Eucalyptus, feuille de poirier et chanvre .. »

« Feuilles de sauge .. » rectifia Aurora d'un petit sourire.

« Ça me rappelle quand on fumait gamines sur la plage, tu t'en souviens ? »

Aurora hocha la tête.

« Des flics nous avait surprises et couru après. Tu avais disparu si vite que je me suis demandé comment tu avais fait. »

« J'étais déjà chevalier d'or .. » sourit Aurora.

« Tu n'avais que 13 ans. »

« J'avais toutes les dispositions et mon âge ne me permettait pas de revêtir une armure. »

« Ha oui .. » fit Luisa, « Les femmes dorées doivent attendre leur quinzième anniversaire. »

« C'est ça. » répondit la portugaise.

« Et quand tu consommais des trucs de ce genre, c'est que quelque chose te turlupinait. »

Silence.

« Dem' venait de disparaître. »

« …. »

« On se rassure quand on peut, surtout si jeune. »

« Tu n'es plus une enfant. »

« Je suis mère et j'ai vaincu un Dieu y'a trois ans. » grommelait t'elle.

Luisa eut un air satisfait.

« Ça m'aide à réfléchir. » se justifia Aurora.

« C'est une excellente raison pour te détendre alors. »

« Mia le sait aussi. »

« Quoi ? ? »

Aurora contenta d'acquiescer d'un hochement de tête.

« Et ? »

« Que veux-tu qu'elle me dise, je suis une grande fille. Et elle en a un peu tiré un peu .. »

« La SAGITTAIRE ? » La brune avait ouvert de grands yeux, qui se muèrent en soucoupes. Aurora envoya un regard malin, « Voyez-vous ça, elle se dévergonde ton ancienne élève ! »

« C'était pour se rapprocher. On a beaucoup parlé. »

« Tu vas devenir comme Angelo à force d'encrasser tes poumons. »

« C'est totalement sans tabac contrairement au Crabe. Et puis c'est toi qui dit ça.»

« Tu me connais. »

« Justement. »

L'air faussement offensé de son amie à cette dernier remarque lui valut un regard torve.

« Ça n'a pas de conséquences sur ton énergie ? »

« Mon cosmo me permet justement de mieux assimiler ces substances dans mon organisme. »

Luisa gloussa.

« La blague … »

« Tu es venue me parler de ça ? »

« Comment vas-tu ? »

« Et bien .. » Songeuse, la portugaise se tut un instant avant de reprendre : « Pas trop mal. »

« Tu mens. »

« Alors je vais mal. »

Luisa eut un petit sourire sur les lèvres. Elles restèrent un long moment côte à côte, dans un silence paisible. L'une fumait d'un air pensif, l'autre contemplait le paysage parsemé de ruines et lui volait quelques bouffées de temps à autre.

Les bras au-dessus de la tête, Aurora s'étira bruyamment avant de relâcher ses muscles.

« Le Scorpion te cherche. » lâcha Luisa.

« Et alors .. ? » fit nonchalamment Aurora.

« Il s'inquiète. »

« Je sais. »

« Il a du chagrin. »

« Je le sais aussi. » acquiesça la Treizième d'un ton sérieux.

« Tu m'as dit que depuis qu'il t'as révélé son amour au Temple Niké l'année dernière, il est devenu distant. Alors je me demandais si tu allais le laisser ainsi. Je suis pas chevalier mais tout le monde a remarqué cette amertume. »

« Est-ce que je t'en pose des questions .. ? »

« Tu te sens coupable ? » continua Luisa sans tenir compte de la précédente remarque.

« Un peu. »

« Va lui parler. »

« Tout a été dit. »

« Tu en es certaine ? » répliqua Luisa en fixant son amie, « Ce n'est pas l'impression que j'ai eu lorsque vous êtes dans la même pièce. »

La dernière riposte de Luisa avait fait mouche : Aurora ne répliqua rien, se contentant de la regarder tandis qu'elle se retenait de maltraiter son pouce gauche.

« Allez ! Je sais que tu crèves d'envie de le mettre dans ton lit ! »

Aurora fut indignée.

« Luisa ! »

« Mais n'ai-je pas raison ? »

« Milo est très beau garçon. »

« Tu ne réponds pas à la question .. » ajouta Luisa perfide.

Le sourire entendu du Serpentaire, répondit à la lueur malicieuse dans les yeux de Luisa à l'hilarité mal contenue, « Tu le désires. »

« Et toi tu délires. »

« Il ne s'est jamais rien passé ? »

Aurora eut une hésitation.

« Et bien .. pas vraiment. »

« Comment cela, pas vraiment ? C'est oui ou non, Aurora. »

Elle soupira, fermant les yeux un instant.

« Quelques baisers. C'était rien ..» marmonna cette dernière.

Luisa surprise, faillit s'étouffer avec sa cigarette. Le geste de mépris qu'elle lui lança se heurta à une Aurora drapée dans sa dignité passée à l'amidon.

La désinvolte brune cracha : « Tu comptais m'en parler ? »

« Ça fait partit de mon jardin secret. » répondit Aurora.

Son amie eut un rire sarcastique :« Allez, racontes ! »

« Je l'ai délibérément provoqué après l'agression d'Eaque sur ma personne." commença t'elle prudemment, "Je voulais goûter ses lèvres tant il m'a émue. Et puis il m'a rendu la pareille ce jour-là, avant la guerre Amazone. »

Luisa resta bouche bée.

« Je lui ai annoncé ma grossesse. Je devais faire un choix. On a discuté et tout est redevenu normal. »

« Ha oui ? Tu crois ça ? » répliqua Luisa en fronçant les sourcils, « Milo qui t'a embrassé .. Lui si plein d'éthique de tous les chevaliers, j'aurai jamais pensé ça. C'est l'hôpital qui se fout de la charité.»

Face à la grimace de son interlocutrice... Disons normale, le chevalier d'or avait ri doucement.« Il reste un homme. »

« Hum .. »

« Et toi avec l'Anglais ? » dodelina la treizième sous le regard amer de son amie.

Luisa respira à fond et avoua : « Il me fatigue. »

Aurora ricana.

« Tu en as assez de lui ? »

« Il vit '' en bas'', c'est plus dur que je ne le croyais. » grogna la jeune-femme.

« Tu t'es lourdement accroché à lui. Je t'avais prévenue. »

Luisa haussa les épaules. Aurora esquissa un sourire. D'abord léger, puis plus franc et passa son bras autour de sa taille pour la réconforter.

« Je suis certaine qu'à ses yeux, tu comptes plus qu'il ne le croit. »

« C'est pas l'impression qu'il donne. »

Le sourire s'accentua. Aurora s'était redressée, époussetant sa tunique des cendres qui s'y étaient accrochées, et se racla la gorge, un rictus en coin.

« C'est un guerrier des ténèbres, le plus fort de ses pairs. »

« Tu m'en diras tant .. »

« Fais-toi désirer. »

« C'est un tocard. Tous les hommes le sont.»

Aurora ne put s'empêcher de rire, avec une sincérité qui contribua à détendre un peu sa camarade.

« Très spirituel. »

« Et son demi-frère, le Garuda, t'as des nouvelles ? »

« Je ne préfère pas. » répondit le Serpentaire.

« Mais il t'en donne ? »

« Des fleurs à mon anniversaire et quelques lettres que je n'ai pas ouvertes. »

Elle se souvient de la dernière qu'elle avait reçu : cette écriture – régulière, fine et fantasque – elle l'aurait reconnue entre mille et ce n'était pas pour la rassurer. Eaque aimait lui écrire. Aurora avait battu le plancher marbré du bout de la semelle pendant un long moment, pensive, un fort désir de connaître le contenu.

« Pourquoi tu les garde ? »

D'abord, la tête brune ne bougea pas. Aurora ferma les yeux et pris une respiration avant de répondre. Luisa croisa le regard noisette de son amie d'enfance, elle compris : « Je n'ai pas la force de m'en débarrasser. » objecta t'elle en affectant un ton un peu trop assuré.

« Tu es bien étrange. Et pleine de contradictions.» avec un regard interrogateur.

« Ça m'a fait partit du Serpentaire. » grommela t'elle, « J'aurai peut-être dû suivre tes conseils .. Retourner au Portugal et devenir bergère.» avec un sarcasme comme elle sait en démontrer.

Cette dernière ricana : « Depuis quand tu écoutes mes louanges ? »

Aurora lui sourit et reporta son attention sur l'océan.

« Je suis heureuse que tu sois au Sanctuaire, Luisa. »

La brune ne répond pas, se contentant de la regarder, la tête légèrement penchée de côté, reconnaissante et posa une main qui se voulait apaisante sur le genou de son alter ego :« Viens, on va marcher un peu. » acheva-t-elle en se tournant vers Aurora avec un grand sourire.

Sans un mot, la treizième la suivit docilement et lui pris le bras alors que son amie évoquait leurs souvenirs de préadolescence.

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Dans l'immense jardin qui juxtapose la demeure de la Vierge, quelques feuilles de deux grands arbres se soulèvent et virevoltent au gré du vent.

Le propriétaire de ce jardin, vêtu d'une toge blanche et d'une ceinture encadrant sa taille fine s'y promène les yeux fermés. Shaka de la Vierge venait de terminer une séance de méditation en plein air avec sa disciple, Tessa. Cet endroit même, où, il y a une quinzaine d'années il y avait affronté ses camarades et sacrifié sa vie pour la justice, afin d'amener sa Déesse vers le chemin du 8ème sens.

D'un calme incroyable, l'Indien ouvre la paume de sa main droite pour cueillir un de ces pétales. Dès lors, les propos tenus par le chevalier du Bélier résonnent dans sa tête : « Nous devons parler à Milo. »

Mais de quelle manière ? Shaka n'est pas un de ces hommes à se mêler des affaires de ses frères d'arme. Pourtant, il est convaincu que c'est nécessaire. Shaka apprécie le chevalier du Scorpion. L'homme s'était permis une entrave, lisant en l'esprit de camarade l'autre soir.

Il se souvient ne pas s'être senti à l'aise quand il a pénétré son esprit. Il s'était introduit en sa maison en pleine nuit, et aperçu Milo dormir à poings fermés. Camus lui avait demandé d'intervenir alors que le Verseau était d'astreinte pour garder le Zodiaque doré. Camus passait son temps libre auprès du huitième gardien. Quelque chose avait changé dans son regard. Milo avait perdu l'éclat de son sourire qui illuminait son beau visage. C'était en réalité, le cumul de plusieurs petites choses.

Qu'est-ce qui bien pouvait agiter ce guerrier inébranlable ? Il avait sa petite idée …

« Milo se replie davantage sur lui-même. Il a beau le dissimuler, nous devons comprendre ses conflits internes. » avait déclaré le français dans une sorte de prudence respectueuse.

Et Shaka n'aurait jamais cru que Milo aimait à ce point son amie la treizième, le désinvolte et exubérant chevalier du Serpentaire. Il pouvait ressentir des relents de révolte, de frustration et de non-dits pesants. Intérieurement, Milo brûlait, se consumait de rage. Son amertume ne fait que enfler dans son cœur.

« Le Sanctuaire a un code plus souple envers les couples au sein de l'armée d'Athéna. La déesse n'a jamais désapprouvé les relations sentimentales ou des rapprochements. Il y a quelques années, lorsqu'une femme perd son masque face à un chevalier, il ne lui reste plus que deux alternatives : soit l'aimer, soit le tuer. Aujourd'hui nous savons qu'Athéna a assoupli ces règles. Le couple doit être béni par son représentant direct le Grand Pope afin d'officialiser leur union. En ce qui concerne notre ordre, tout ceci est moins envisageable. Cela peut coûter la réussite d'une mission ou d'une bataille. Ils doivent garder un sens des priorités honorables. Servir Athéna lorsqu'on est haut gradé doit constituer un devoir premier. Shura et Mia sont l'exception qui confirme la règle : leur harmonie les ont amené dans une relation pure et désintéressée. En revanche, si deux chevaliers d'or s'aiment sans affronter leur maux, la communion de la garde dorée peut être remise en cause. Le devoir premier d'un chevalier est d'être transparent. Milo lutte contre ses sentiments depuis trop longtemps, et Aurora ne fait pas mieux …»

C'est ce que lui avait dit Aldébaran l'autre jour. Shaka avait frémit. Cela constitue un tourment dans l'histoire de la chevalerie dorée. Qu'allait t'il entreprendre pour aider le Scorpion ? Il ne sait pas grand-chose de l'amour entre deux êtres. En sondant l'âme du Grec, il comprit que le huitième gardien était également saisi par la peur. Peur de perdre sa légitimité, peur de perdre Aurora, de se perdre lui-même.

Réunis en sa maison, un mince sourire avait passé sur Shaka. Il semblait réfléchir à ses mots. Il prit quelques secondes avant de répondre le plus simplement du monde aux questionnement de ses compagnons : « J'ai été ignorant sur l'humanité. Ce n'est pas un angle de vue par lequel j'ai l'habitude de m'initier. Mais je ne peux laisser un frère d'arme dans cette incertitude. »

Camus acquiesça d'un hochement de tête.

« Je crains qu'il ne soit trop tard. »

Plusieurs têtes se tournent vers le premier gardien qui avait assisté à la réunion et jusqu'à alors avait gardé le silence, concentré sur les réflexions de ses camarades.

« Pourquoi dis-tu cela, Mû ? » demande Aldébaran, un poil sceptique. Il observait son voisin avec une attention immense, et ajouta : « Tu penses que nous agissons mal ? »

« Milo ne s'ouvrira pas. » répondit solennellement Mu,« Une seule personne a le pouvoir d'égayer son âme en peine et étancher cette soif de vérité. » répondit l'Atlante sur un ton las.

Le silence fut épais. Tout était vrai.

Aldébaran plissa des yeux, Shaka ne répondit rien et Camus jeta un œil par la fenêtre, où les derniers astres disparaissaient lentement dans le ciel orangé. Il se contenta de répondre d'un ton bas pour appuyer les dires de son camarade : « Cette situation pourrait se rectifier. Aurora l'a remarqué. Contentons-nous dans un premier temps de garder un œil sur Milo.»

La gorge du Bélier se serra. Il songea à la guerre fratricide et les conséquences que l'on connaît. Le Tibétain ignore pour quelle raison il s'est mis à ressasser cela.

Ce sont plus les mêmes hommes. Ils ont appris de leur erreurs, la confiance et les liens se sont renforcés. Alors, il se demandait si les événements évolueront dans le bon sens et que l'harmonie entre Saints d'or n'en sera pas écornée. Il le faut. Car au Sanctuaire, les manifestations d'affections sont inhabituelles, toute manifestation d'amour pour un autre être autre que la déesse et le Pope est inhabituelle.

« Jamais je ne pourrai considérer l'amour entre deux personnes comme un crime… »

Les propres mots de la Princesse résonnaient en son esprit. Ces mots qu'Athéna a échangé avec lui et Doko peu de temps après la guerre contre Antiope. Le sujet était le chevalier du Sagittaire et du Capricorne dont la liaison fut étalée au grand jour.

« La plupart des peuples de l'île salue l'union entre Shura et Mia. Ce sont des chevaliers respectés pour leur grand sens du devoir. »

Un peu plus loin, cette dernière venait justement de rentrer de son pays natal.

Après maintes réflexions et un long entretien avec le Pope, Mia eut l'autorisation de rendre visite à sa famille qu'elle n'avait pas revue depuis qu'elle vit au Sanctuaire. L'effet « Diogo Vosta » sur le Domaine sacré a ébranlé la jeune-fille.

Le vieux Bélier donna son feu vert à condition qu'elle soit accompagnée par un autre chevalier d'or. Sans hésitation, la portugaise porta son choix sur Aiolia. Le Lion comprend mieux que personne les histoires de famille.

Shura était réfractaire à ses retrouvailles, l'estimant encore influençable. La présence du cinquième gardien l'a réconforté. Aiolia assura au Capricorne que Mia a toute la maturité et la philosophie pour affronter cela.

« Mia n'est plus enfant. Laisse là apprendre de la vie comme lorsque nous étions jeune chevalier. »

Shura s'interrogea. Peut-être qu'il en fait parfois de trop avec sa dulcinée, dont l'amour se renforce chaque jour qui passe.

Accroupie en haut d'une large plaine, la jeune femme semblait plongée en pleine méditation. Ses longs cheveux marrons étaient détachés et bordaient ses délicates épaules. La plupart des habitants des villages du Sanctuaire ont acquis un profond respect pour elle en raison de sa grande bonté. Jamais elle n'hésitait à venir en aide au plus démuni. Mia était pourvue d'une âme généreuse qu'on ne pouvait que deviner derrière ses beaux yeux verts. Beaucoup l'admiraient pour sa beauté méditerranéenne et en tant qu'héroïne : celle qui a mis Antiope à genoux.

Le Saint du Sagittaire a toujours été un signe juste, loyal et valeureux comme l'était son prédécesseur, Aiolos. Mia douce chevalier d'or dont la force est aujourd'hui incontestable a forcé le respect de ses camarades tant elle a démontré droiture et détermination pendant la guerre Amazone. Ce véritable visage du Sagittaire, signe de feu dissimulé par l'ancienne apprentie du Serpentaire. La belle est épanouie et sereine. Ses doutes intérieurs sont derrière elle, et elle sait que l'amour qu'elle porte pour le dixième gardien y contribue beaucoup. Shura et Mia représente ce modèle d'amour sur la terre sacrée d'Athéna.

Elle repensait à cette rencontre avec ses parents et ses frères. Houleuse, pesante.

Sa mère s'était écroulée à genoux, demandant de pardonner sa faiblesse : ce fameux oncle qui voulait abuser de Mia, et qu'elle a tué par son seul cosmo à l'âge de neuf ans. Lorsque le village apprit qu'il avait violé d'autres enfants, la disgrâce envahi la famille entière. Mia apprit que son père avait mis fin à ses jours, incapable d'affronter la réalité. Plus personne ne leur parle et le travail manque. Touchée par leur sort, Mia leur céda un peu d'argent. Aiolia sentit son amie hésitante à dévoiler sa véritable vie.

La mère, Facunda, voulait tout savoir ce qu'elle est advenue.

« Tu sembles si pure Mia, et le bonheur se lit sur ton visage. Est-ce cet homme qui te rend si forte ? »

Aiolia impénétrable, la coupa : « Nous ne partageons pas ce genre de relations. Je suis un ami. »

« Est-tu mariée, ma fille ? »

« Non, mère. »

« Tu devrais, tu es si jolie. Comment s'appelle celui que tu aimes ? Subviens t'il a tous tes besoins ? »

« Nous sommes au 21ème siècle, je n'ai nul besoin d'un homme pour ça. »

« Que fais-tu pour vivre ? »

Elle jeta un œil inquiet à Aiolia. Ses yeux clairs s'égayèrent étrangement tandis que sa voix resta neutre.

« Je fais partit d'une institution pour la protection de jeunes orphelins de guerre. »

« Mon Dieu .. » fit sa mère, une larme dans le coin de l'œil,« Et si généreuse ... Ton étoile te protège bien, je suis contente que tout se passe pour toi. »

Ses frères la regardaient comme une étrangère et Mia put déceler des regards d'envie. Ces regards qu'elle connaissait bien, fixant l'aînée, et constatant les changements opérés en elle. Elle a passé la journée à échanger avec Facunda sous la surveillance des frères sentant qu'elle dissimulait quelque chose. Aiolia était en retrait et guettait le moindre signe. Cela n'a pas manqué au lendemain, alors que les cadets avaient pris à part Mia. Le premier s'était approché dangereusement comme lorsqu'elle était petite pendant que l'autre lui tenait les mains.

Mia n'eut nul besoin de faire appel à son énergie, en deux temps trois mouvements, les misérables étaient à terre médusés par sa force.

« C'est la dernière fois que vous me touchez tous les deux. » prévint t'elle d'une voix forte, « Je ne suis plus celle que vous avez connu. Occupez-vous de maman et de nos jeunes frères et soyez des hommes dignes au lieu de déverser votre colère sur le monde entier. »

Aiolia fit signe à Mia qu'il était temps de partir. La Sagittaire embrassa sa mère et promit de revenir.

« Je vous trouverai un meilleur endroit. » avait murmuré la jeune-fille.

A peine dehors, elle laissa échapper les quelques larmes qu'elle ait retenues devant sa famille. Elle n'aurait jamais imaginé à quel point leur dire au revoir aurait pu être dur. Mais à présent cela fait, elle se sentait libérée d'un poids et reprenait la route qui l'avaient mené à son destin il y a longtemps.

Elle fit part de ses doutes au Pope. Shion lui conseilla de garder son identité de chevalier secret.

« Ta famille est déchirée. Elle ne comprendrait pas que tu sois au service de la Déesse. Rien ne semble détourner les tiens du chemin de ce Dieu catholique.»

Un sentiment amer et fascinant lui étreignait la gorge tandis que son regard vert errait sur l'échine aiguë des montagnes. Pourtant tout avait changé. Elle n'était plus cette enfant apeurée, blottie contre sa mère. Elle est bien une guerrière puissante, un chevalier. Une de ceux que l'or habillait. Une des douze.

Mia contemplait l'horizon verdoyant. Le crissement des cigales que l'on ne parvient à voir jamais berçait sa réflexion. C'était ce qui l'avait immédiatement frappé quand elle était arrivé au Sanctuaire. Elle se souvenait de ses premiers entraînements lorsqu'elle avait neuf ans.

Ce jour-là à l'abri des regards indiscrets près des ruines de vieux temples ancestraux, tout proche de la mer, Mia attendait celle qui allait la conditionner, servir de modèle de chevalier et de femme. Aurora portait son armure, la rendant réellement intimidante comme au premier jour de leur rencontre. Elle s'agenouilla devant cette jeune-femme qui lui inspirait tant de respect.

« Mia, nous débuterons les entraînements à cet endroit. Il sera spécifique des autres apprentis. » avertit cette dernière d'une voix étonnamment douce.

« Oui, Maître. »

Aurora observa longuement les vagues se perdent contre les roches puis raconta à la jeune fille l'histoire de la chevalerie, de la déesse Athéna qui se battait pour l'Humanité, des dieux belliqueux qui tentaient de prendre possession de la Terre.

Mia lui expliqua en retour les raisons de son désir de devenir forte.

« Sache que cela ne me rendra pas plus tolérante. Ton entraînement sera dur. »

« Je sais, maître. »

« Si tu veux réussir, tu dois renier tout ton passé. Nous débutons ta formation dès maintenant. Tu n'es plus Mia la petite-fille rejetée de ta famille, tu deviens Mia le chevalier. Oublie tes souvenirs qui sont une entrave à ton cosmo.

« Le cosmo ? »

« Il est en chacun de nous. C'est la base du pouvoir des chevaliers. Regarde. »

La lueur dorée l'auréola et elle tendit la main. Les deux arbres les plus proches s'effondrent carbonisés.

« Si je comprends bien, cette lumière est en réalité la manifestation de votre cosmo. »

« Exactement. »

« Le cosmo, comment l'utiliser ? »

« Il faut s'y éveiller et cela viendra en son temps, ne sois pas pressée. »

« Comment sais-t-on que l'on s'est éveillé au cosmo ? »

« Rien n'est plus pareil, il n'y a aucun point commun avec ce que tu peux ressentir. Tu t'en rendras compte. Mais pour y arriver, tu devras apprendre à te battre. »

« Je suis prête. »

Aurora retira son armure.

« Mets-toi en position de défense ! »

Elle testa d'abord son agilité, son endurance ainsi que ses réflexes et sa coordination. Elle fut surprise de constater que la gamine avait une bonne base.

"Où as-tu appris tout cela ?" demande Aurora étonnée après avoir longuement observé Mia.

"Les matchs de catch .." répondit innocemment l'élève, faisant soulever l'arcade sourcilière de son mentor, "Dans l'ombre je m'entraînais à me défendre. Bruce Lee est mon idole." sourit l'enfant.

"Hum .. tu as de la ressource, Mia. Mais entre les rêves et la réalité, tu en verras le fossé. En garde !"

Elle lui donna une série de coups dont un plus violent qui la fit tomber à terre. Mia voulut se relever mais son cœur se mit à battre anormalement. Elle toussa du sang. La tête lui tournait et l'hémoglobine qui avait coulé entre ses lèvres ruisselait à présent sur son cou.

« Relève-toi, » tonna son mentor,« Tu es un apprenti chevalier. »

Elle fit un effort colossal pour se relever et essuya négligemment le sang de son col.

« Allez-y maître, je ne faillirais plus. »

Aurora ne lui avait pas fait de cadeaux. Elle fut satisfaite de constater que la petite ne se plaignait jamais et contenait sa colère pour mieux éveiller son énergie. A aucun moment elle ne voulut abandonner. Elle était venue pour devenir forte et maintenant qu'elle avait connaissance de l'univers des chevaliers, elle voulait servir Athéna au mépris de sa propre vie. Comme l'avait dit le Serpentaire, cette partie d'elle disparaissait quand elle mettait son masque de chevalier.

Elle progressait à une vitesse fulgurante. Même si elle ne s'était pas encore éveillée au cosmo, elle en sentait déjà les premiers sursauts. Elle avait plusieurs fois réussi à atteindre Aurora qui avait volontairement mis son cosmo à un niveau bas et son maître sentait en elle une force incommensurable qui ne demandait qu'à émerger.

Des semaines après, un soir alors qu'elles allaient achever un combat après une journée particulièrement éprouvante, le miracle tant attendu se produisit.

Mia était à terre et son maître la criblait de coups. La souffrance faisait trembler ses lèvres. A cet instant précis, Mia sentit une forte énergie se diffuser dans tout son corps. Elle la concentra en un point comme son maître le lui avait expliqué et frappa son adversaire. Elle hurla sans même sans rendre compte, déversant dans sa voix toute sa douleur, sa rage et sa joie.

Aurora stoppa son attaque à la dernière seconde, contraint d'utiliser la puissance de son cosmo pour endiguer la force de la jeune fille.

« Bien Mia, tu as réussi. C'est tout pour ce soir mais sache que désormais je ne retiendrais plus mes coups. »

Les mois suivants, Mia perfectionna sa maîtrise du cosmo. Lorsqu'elle put l'utiliser à loisir, Aurora lui montra les véritables pouvoirs d'un chevalier. Elle fit appel à un de ses mercenaires qui prétendait il y a des années à l'armure de la Flèche. Il lui fit une instruction spéciale d'archer. L'entraînement dura cinq années. A douze ans, Mia avait une telle maîtrise de son cosmo que la treizième s'en étonnait à chaque combat.

Puis, vint le jour où l'inattendu se produisit. L'épreuve finale.

Elle concentrait son énergie pour faire face aux redoutables assauts de son adversaire. Aurora en personne était le chevalier à atteindre. Et il en fallait de la volonté pour parer les attaques du Serpentaire. La règle pour devenir Saint d'or est qu'il faut toucher un autre en déployant son véritable cosmo. Shion aurait préféré que ce soit Aiolia ou Doko, habitué à des corps à corps plus « tendres » que le Serpentaire, un chevalier très vivace. Mais Aurora était certaine du potentiel de Mia.

« Si elle parvient ne serait-ce qu'à m'effleurer cela serait un exploit pour son âge. Elle en est capable.»

Sous les yeux des spectateurs, l'affrontement avait débuté fortement. Après une trentaine de minutes passées à alterner offensive et défense dans un balai de coups de pieds, de poings, de feintes, de sauts, d'entremêlements, Mia épuisée se risqua à tenter une ultime attaque sur Aurora qui avait lancé une impressionnante arcane sur son élève.

« Relèves- toi ! Est-ce tout ce dont tu as retenu de mon instruction ? » tonna Aurora en rodant autour de la jeune-fille à bout de force.

Une douleur aiguë la lançait au niveau de la cuisse gauche, lui arrachant un rictus de douleur. Elle abaissa le regard sur cette partie anatomique pour y discerner une coupure profonde.

« Penses-tu qu'un chevalier d'Athéna s'avoue vaincu pour de telles égratignures ? Crois-tu qu'Aiolos va t'épauler ? Oublie ça !»

Mia avait la mâchoire tendue de manière mécanique et fut projetée plus loin sous les yeux inquiets des autres chevaliers. Le Serpentaire est intransigeante, mais c'est pour son bien. Tous le savait.

« Réponds-moi, Mia ! Veux-tu porter cette armure et servir notre cause ? »

« Bien-sûr que je le veux ! »

« Je n'ai pas entendu ! » hurla Aurora.

« Je ne vous permet pas de me juger ! » cria la gamine en s'élançant vers son maître qui sentit la haine prendre le dessus et son cosmo monter progressivement.

La jeune-fille se sentit rejetée en arrière par une rafale psychique.

« Ta colère te rend prévisible ! Un chevalier d'or maîtrise ses émotions ! La concentration est le première chose qu'un soldat de haut rang doit savoir maîtriser." rétorqua son mentor,"Savoir focaliser son attention et son énergie sur une seule chose permet d'éviter nombres de pièges.»

Et elle balança Mia deux mètres plus loin. Cette dernière redressa péniblement puis repris la position de combat.

« Que t'ai-je dit au sujet des femmes chevaliers ? »

Aurora poursuivit sévèrement, croisant les bras et jaugeait Mia de sa hauteur.

« Que nous devons plus encore mériter notre place .. » répondit l'adolescente, le souffle encore cours par les attaques portées.

« Nous représentons le sexe faible aux yeux du monde. Et tu es en train de donner raison à ces blasphémateurs ! » Elle attrapa Mia par le col et la gronda davantage,« Veux-tu oui ou non représenter la seconde femme Saint d'or de cette ère ou rester le nez dans la poussière à te morfondre, aspirante !? »

N'obtenant aucune réponse, Aurora la lâcha et fit de nouveau appel à son cosmo.

« Je vais t'envoyer dans une autre dimension.. sauf si tu m'as atteint avant ... »

Mia était passablement énervée. Elle doit réussir. L'armure est là, devant elle. Toutes ces années d'apprentissage n'ont donc servi qu'à ça ?

Le Serpentaire leva sa main droite et la fit tournoyez de quart :« Par les anneaux temporels ! »

Celle-ci reçut l'attaque de plein fouet et l'encaissa avec beaucoup de difficultés, essayant de repousser la masse d'énergie incroyable qui indubitablement l'aspirait de plus en plus dans cette distorsion. Elle glissait sur le sol aride de l'arène sans pouvoir pour autant ancrer ses pieds solidement à terre, afin de ne plus subir la pression allant crescendo. L'assistance retint son souffle. Qu'allait t'il advenir de Mia ?

C'est alors que la jeune-fille combative, le cœur vaillant et battant à tout va, la colère et le souhait ancrée dans son cœur, contracta subitement ses poings. Elle se vit entourer d'une aura profondément dorée, douce et chaleureuse à la fois, puissante et apaisante. Ses cheveux dansaient telles des vagues torsadant l'écume. Ses yeux, clos, propageaient une impression de sérénité, de calme. Mia parvenait à maîtriser le chemin du septième sens naturellement et se concentra davantage. L'énergie se déploya subitement et explosa.

Elle projeta une masse incroyable et hurla avec une ardeur qu'on ne lui connaissait pas, le poing destructeur brandissant un spectaculaire et légendaire : « Par la foudre atomique ! »

Le Serpentaire n'avait pas esquissé le moindre mouvement. Mais, à sa grande stupéfaction devant la phénoménale attaque de son élève, elle augmenta son cosmo et fut surprise par les boules d'énergie fulgurantes de Mia. Elle avait mis ses mains en croix devant son visage afin de supporter l'arcane de son étonnante apprentie.

Repoussée de cinq mètres en arrière, toujours debout, la treizième arborait un sourire malicieux : une fine lame de sang coulait au haut de l'œil.

« Voilà ce que j'attendais de toi, Saint du Sagittaire. » déclara alors Aurora.

Haletante, les mains ballantes, Mia ouvrit soudain les yeux en réalisant les mots d'Aurora, cette jeune-femme qui a été son mentor pendant six ans. Reprenant petit à petit son souffle, aucun mot ne sortit.

C'est alors que l'urne dorée du Sagittaire réagit vivement et s'éleva au-dessus de l'arène. Elle se mit à flotter dans les airs avant de se mettre devant Mia. Puis, un flash obligea soudain les spectateurs à fermer les yeux, au-dessus d'eux flottait l'armure du Centaure, brillante et belle. Elle se disloqua et vint recouvrir Mia se sentant emplie d'une nouvelle vague d'énergie.

« Bienvenue dans notre ordre, ma grande. » félicita Aurora.

Sans prêter attention à la foule qui l'entourait, le Pope descendit une à une les marches de l'arène. Parvenu sur le sable granuleux du lieu d'entraînement à quelques mètres de la nouvelle élue, il cessa sa marche. Sa voix s'éleva, et possédait toute l'autorité dont était pourvu le Pope du Sanctuaire.

« Mia, l'armure du Sagittaire a reconnu ta juste valeur en tant que combattante de la paix et t'a choisi comme son nouveau porteur. Alors je te le demande Mia, jures-tu de servir la Déesse Athéna au péril de ta vie, protéger ce monde et le Sanctuaire qui t'a accueilli ? »

Posant immédiatement un genou à terre, la jeune-fille de 14 ans et six mois baissa la tête et répondit dignement :« Je le jure Monseigneur. Moi, Mia je suis prête à sacrifier ma vie pour la paix et la justice au nom d'Athéna notre Déesse ! »

Shion bénit la jeune-fille, ses deux mains au-dessus de la tête et l'adouba noblement : « Par les pouvoirs qui me sont conférés, moi Shion je te fais Saint d'or de la constellation du Sagittaire. Tu pourras rejoindre ta maison dès que tu le souhaites.»

Mia hocha la tête en guise de soumission et de remerciement, une émotion immense s'était emparée d'elle. Des cris de joie et d'euphorie des apprentis et des soldats s'empara de l'arène entière, fière d'accueillir un nouveau chevalier d'or pour compléter la prestigieuse garde dorée du Sanctuaire. La jeune-fille tourna la tête vers son maître, très fière.

Les autres ors vinrent à sa rencontre. Elle redevient cette jeune-fille timide et rougit devant un Capricorne impressionnant qui a supervisé ses entraînements lorsque Aurora s'absentait.

« Aiolos serait fier. »

Mia observa sa protection sur toutes ses coutures, tel un objet de culte qui forçait le respect. Ce qui amusa Aurora qui lui tapa amicalement dans le dos : « Et oui, elle est à toi ! C'est bien de l'or, Mia ! »

Au souvenir de cette journée, la brune sourit. Un long soupir se perdit dans la brise matinale.

Shura avait retrouvé Mia. Il lui fit un sourire rassurant et approcha ses lèvres des siennes. Elle avait fermé les yeux. L'Espagnol fit la même chose. Elle sentit leurs lèvres se rapprocher encore plus. Et lorsqu'elles furent en contact, elle ressentit un bien être fou.

A cet instant, Mia n'aurait échangé sa place pour rien au monde.

###

L'arène était déserte, à cette heure-là. Les chevaliers pour la plupart n'étaient pas encore à l'entraînement. Des maîtres s'occupaient de leurs élèves, tandis que les autres s'affairaient à préparer et à assouplir leur corps en vue des efforts qu'ils auraient à supporter. Les plus rapides n'arriveraient que dans une heure, au moins.

A quelques pas d'ici, sous une douche fraîche, Milo masse son corps viril et sculpté par l'entraînement avec le savon. Ne portant qu'un petit médaillon autour du cou, il soupire, inquiet.

Son devoir lui imposait de se soucier de ses compagnons, mais il n'en voyait qu'une seule, vers laquelle se cristallisaient ses pensées.

Les nuits où il se réveille, alors qu'il faisait encore noir dehors, il se demandait s'il y avait une raison. Cette sensation étrange et inexplicable qui lui donne l'impression de tromper sa foi envers Athéna. Ce mur dépourvu d'espoir, aussi sombre et irritant que la désillusion qu'il ressentait. Un mur où se fracassait la douleur des réflexions qui virevoltaient en son esprit.

Lorsqu'il reçut ce médaillon, Aurora venait d'accoucher et cette dernière refusait de manquer le 25ème anniversaire de son ami. A l'abri des regards après la petite fête organisée avec les chevaliers, elle lui avait tendu ce bijou en or massif, « Symbole de ma confiance et notre relation si spéciale.» Il sait que ce geste vaut bien plus qu'une preuve d'amitié.

Le présent ne quitte plus le Grec. Malgré sa détresse, il refusait de faillir à sa fonction de chevalier. Une charge qui lui avait rarement été si lourde à porter.

Le Grec s'habilla et fit appel à son armure. Une petite ronde au crépuscule de la journée s'impose. Une fois dehors, il retire son casque et observe le chemin dallé des douze maisons. Il tenta de sonder le cosmo d'Aurora. Son temple était encore vide.

Il décida de prendre le passage secret qui traverse la montagne de part en part et connu seulement des Saints d'or et des Argents gradés qu'ils l'utilisaient de temps à autre pour éviter de déranger mutuellement. Sa mâchoire est serrée, son regard est ferme, ses pas sont déterminés. Mais si ce matin Milo du Scorpion emprunte ce passage, ce n'était pas par politesse dû à l'heure matinale. Non. C'était juste qu'il ne voulait voir personne. Et il ne voulait que personne ne le voit. Il faisait cela depuis quelques temps, sentant une Aurora solitaire.

Elle ne venait plus au repas des Saints d'or. Elle disait qu'elle avait à faire avec Enéa. Mais pourtant, le chevalier du Scorpion n'était pas dupe : plus de visites à son temple, même lors des entraînements c'était à peine s'ils s'échangeaient.

Il baissa la tête d'un air sombre, égaré dans ses souvenirs. Son regard se perdit un instant sur les dalles luisantes et usées de l'escalier monumental. Entre les pierres blanches, polies par les siècles et les milliers de pas qui les avaient parcourues, poussaient de petits brins d'herbes chétifs. La vie s'accrochait malgré la dureté et l'hostilité du lieu. Malgré l'inutilité de la lutte. Comme lui. Mais il restait un chevalier, et un chevalier d'or. Il devait lutter jusqu'au bout.

Milo s'en veut. Car si les larmes et les souffrances restaient à présent tapies au fond de lui, elles étaient toujours là à le tourmenter même s'il ne voulait pas l'admettre, il était un mélancolique, un rêveur qui n'avait que la colère pour s'exprimer sans rougir de honte. Le Scorpion déteste renoncer. Il avait pourtant perdu, ce jour où ce spectre avait emporté avec lui le cœur d'Aurora. Et puis, elle a offert son amour à ce chevalier d'Argent, celui-là même qui lui a fait un enfant. Persée avait tout pris… Tout ce qu'il n'avait jamais voulu.

Dieu qu'il hait les Dieux pour ça.

Il n'avait jamais pu oublier ce jour à l'île Kanon où il comprit qu'il l'aimait vraiment, où il l'avait aider à se reconstruire, à oublier. C'était son devoir. ll aurait souhaiter désobéir aux dieux, vivre la fin des temps et mourir dans ses bras. Il aurait aimé, il aurait tant aimé ne vivre que pour elle.

Aurora, ce chevalier irrationnel, une femme exubérante et sanguine. Elle n'avait aucune notion de ce qui était sage et ce qui était fou. Elle n'obéissait qu'à la hardiesse de son cœur de guerrière et ses impulsions dangereuses.

Et Milo l'aimait pour ça.

###

Un bruit de pas retentit sur les dalles usées menant aux Zodiaque d'or. La garde venait prendre la relève des surveillants de la nuit. Puis une volée de sons s'envola brusquement comme une nuée d'oiseaux babillards : cris, rires et course effrénée. Les apprentis gagnaient leur point d'entraînement, où les chevaliers d'argent les attendaient déjà. La lumière blanche devint plus dure et crue, plus violente. L'impitoyable soleil grec dépassa les arêtes rocheuses et vint frapper le sol du Sanctuaire.

Un des apprentis, moins enthousiaste que les autres à l'idée de s'entraîner se retourna pour défier le soleil du regard. Mais au moment où ses yeux sombres se plissaient pour affronter la lumière, ils ne rencontrèrent que l'ombre. Une silhouette s'interposait entre l'astre et lui. Une forme se découpait sur l'azur nimbé d'or du ciel. Une silhouette harmonieuse et hardie qui lui rappelle le troisième gardien. Et si puissante. L'apprenti s'arrêta fasciné par ce que révélait cette ombre du Gémeau capturée par la lumière. La noblesse et la force. La maîtrise et la concentration en soi de l'énergie vitale. Soudain la lumière triompha du corps qui le masquait aux regards de l'apprenti et celui-ci dut fermer brusquement les yeux, aveuglé par la radiance blanche. Lorsqu'il les rouvrit, la silhouette avait disparu. L'enfant resta immobile à cligner des yeux comme s'il avait rêvé. Cette capacité des chevaliers d'or à apparaître et disparaître l'étonnait toujours, comme l'auraient fait des pouvoirs magiques de super-héros. Ces grands hommes qui protègent Athéna et ses valeurs. Les chevaliers du Sanctuaire : ce cercle très fermé auquel il aimerait appartenir. Ce cercle révélé lors des duels galactiques au Japon en 1986.

Du moins … les chevaliers de Bronze, attirant inexorablement la colère du Sanctuaire. Depuis, plus personne n'a jamais pu prouver leur existence. Shion a veillé a rattraper cet épisode fâcheux. Il y a formé les meilleures recrues, a redonné leur identité via les entreprises Kido et a fait infiltrer ses chevaliers dans la vie civile, faisant taire les rumeurs : cette armure du Sagittaire était fausse et ses galas n'était que comédie visant à révéler les véritables ennemis des entreprises Kido. Des spectacles pour amuser une société toujours plus gourmande en sensation forte. Les protecteurs d'Athéna sont de vastes fantasmes, et même si les plus vaillants des journalistes ont tenté de percé leur secret, Shion a toujours pu faire reculer les curieux grâce à ses espions, laissant planer le doute au sein de cette vie contemporaine dont le surnaturel dépasse l'entendement.

Du côté de cette face cachée au yeux humains, au Japon, ailleurs sur Terre, au Royaume d'Asgard, sur le Mont Kailasa en Inde ou auprès des domaines des dieux mineurs, tous les peuples reconnaissent l'autorité du Sanctuaire sur le monde. Parfois des réfractaires se rebellent et tente de prendre le contrôle de la Terre.

Le chevalier de la Coupe est l'un des espions dépêché par le Domaine sacré afin d'effectuer des missions pour le compte du Grand Pope. Bien souvent ce sont des fonctions diplomatiques visant à analyser les forces militaires et politiques d'un état sous la juridiction d'Athéna ou de Dieux mineurs potentiellement néfastes. Secondé bien souvent par son ami Saro et quelques chevaliers de bronzes, il revient toujours en conquérant. Merio a rarement échoué et fait preuve d'un grand sens des négociations. Il est le garant du secteur sud du Sanctuaire et bras-droit du Saint du Serpentaire.

Cette majestueuse réputation s'étendit au fil des années sur l'île et incita de nombreux habitants à se rapprocher des villages sous sa protection. La réussite des missions confiées par le Pope sur les territoires ennemis sans pertes humaines acheva de conforter cette appellation. Un tel succès ne laissait indifférente aucune femme. Dieu sait qu'il est convoité, le Saint de la Coupe. Ce dernier a de nombreuses prétendantes, et même si ce dernier est père de famille, sa réputation de coureur de jupons n'est pas usurpée...

En ce jour, le jeune-homme n'a pas pris le temps de rentrer dans son élégante chaumière située dans le quartier des Argents. Il a eu vent de l'état moral de son amie par Angelo du Cancer avec qui elle s'était querellé après une mission dans laquelle ils sont associés depuis plusieurs jours. Ce dernier voudrait tirer les vers du nez à sa camarade avec l'incroyable pédagogie dont il est capable…

Le Serpentaire n'en démordait point concernant ses états d'âmes et même si son frère d'arme la harcèle, cela ne le regarde aucunement. « Je vais bien.. » était sa locution de prédilection. Les autres chevaliers d'or assistaient à leur échanges orageux. Un signe d'eau n'a aucune chance face à l'entêtement d'un signe de feu. Merio l'a donc retrouvé en dehors des frontières du Sanctuaire.

Assise au bout d'une jetée, Aurora scrutait l'horizon au port de Rodorio dans le calme le plus total. Elle est perdue dans ses pensées. La belle avait diverses marques de poussière et de coupures sur le visage. Elle s'infligeait de lourdes séances d'entraînements. Argol ne disait rien. Leur communication modeste des derniers mois n'auraient rien arrangé. Les Saints d'or se doutaient que leur sœur d'arme se gérait seule dans un coin reculé.

Shion avait demandé à Saga de veiller sur ce Serpentaire soucieux, prenant garde à ne pas être détecté. Le Jamirien savait pertinemment qu'Aurora était dans un moment de doute. Le chevalier des Gémeaux apprécie beaucoup Aurora. Même si elle est vraisemblablement plus lié à son jumeau Kanon, les jeunes gens ont un respect et une adoration mutuelle l'un pour l'autre. Une confiance qu'il n'a jamais donné autre qu'à Aiolos alors qu'il n'avait pas encore sombré dans la folie, des années avant son règne maléfique.

Saga a été le premier vers qui elle s'est tournée lorsque les Ors ont ressuscité. Elle voulait le comprendre, le connaître, le faire sortir de ses démons internes. Aujourd'hui il est de son devoir d'en faire de même. Mais le Serpentaire ne se confie pas ainsi. Même à Dragon des Mers. Le chevalier de la Coupe est le plus apte à entendre son cœur. Soucieux, Saga est allé à la rencontre du chevalier d'Argent pour lui demander de parler à Aurora.

Assis à ses côtés depuis un moment déjà, il écoute la respiration profonde de son amie, comprenant toute la peine qui la submerge. Elle repensait aux événements des dernières années : la possession de sa sœur qu'elle recherchait et qu'elle a vaincue, ce besoin de retrouver ses origines et surtout cette insécurité permanente depuis qu'elle a quitté Garuda, le grand amour auquel elle croyait fort. Aurora ne sait plus où son cœur doit la guider tant elle avait tout donné au Juge. Aurora passionnelle et fragile. Un atout difficile à assumer au premier abord et qui fait cependant d'elle un chevalier puissant et estimé.

« Cet homme n'a jamais mérité Aurora. Mais je suppose que l'on fait tous des erreurs de parcours. » avait déclaré Merio alors qu'il discutait sur l'état mental de la treizième avec les chevaliers d'or.

Au contraire du côté sombre des Enfers, c'est la faute de la chevalerie dorée : « Nous serions toujours ensemble si ces chevaliers étaient restés sagement à leur place. Me demander de renoncer à elle est comme si vous me demandiez de trahir sa Majesté.» avait admit Eaque à ses frères.

Minos et Rhadamanthe tentaient de saisir les émotions qui assaillent le troisième Juge lorsqu'il se confrontait au Serpentaire. Le Garuda si orgueilleux avait dévoilé une partie « de cette faiblesse ».

« Nous sommes des humains, nous les Spectres pouvons être vulnérables. C'est pour cette raison que nous avons perdu la guerre Sainte. C'est ce que j'ai compris en rencontrant le Serpentaire. Notre Seigneur n'a-t-il retrouvé celle qui a secoué son âme, notre Reine Perséphone ? »

Ces aînés ne répondirent rien. Ils savaient que l'ancien Roi d'Egine avait raison. Et puis quand un Spectre aime, c'est une seule fois.

Cupidon avait lancé sa flèche sur Aurora et Eaque, sans retour possible. Et pour le spectre, tout était parfait jusqu'à ce que les chevaliers d'or reviennent. Eux ont vu la menace que les autres n'ont pas su clairement détecter. Pour Aurora, aimer c'est vaste et périlleux. Ça peut-être un amour tendresse, un amour destructeur, incompréhensible, un amour passionné, un amour déni… Eaque représentait tout ça à la fois.

Et quand est-il de ce nouvel amour puissant d'une mère pour son enfant qu'elle ignorait et l'a bouleversé, la ramenant à son passé ?

Que lui reste t'il de l'amour ? En quoi doit -elle croire puisqu'elle l'a déjà vécu ? Trouvera t'elle sa flamme jumelle ? Fera t'elle la paix avec elle-même ?

« Merio, vois-tu, quel genre je suis devenue .. »

Soudain, le tonnerre gronde au loin.

« Pourquoi ne suis-je plus heureuse ? »

Merio lui avait lancé un regard torve.

« Rentrons .. » répondit doucement l'Italien, « Viens te restaurer en notre réfectoire comme lorsque nous étions apprentis avec Saro et Rosario. Ensuite nous discuterons.»

En guise de réponse, un éclair fendit le ciel, suivi d'un nouveau grondement.

« Serait-ce un signe du grand Zeus ? » murmura Aurora, ignorant les recommandations de son ami.

« Je suis certain que tu retrouveras l'harmonie. »

« Je suis née pour être chevalier, je vis pour le combat depuis toujours. Je vivais à fond, je connaissais ma destinée. Je devais mourir comme la prophétie l'avait annoncé. J'ai même rencontré l'homme de ma vie. Et j'ai vaincu. Seulement .. » articule lentement la treizième. Elle ferma les yeux et continua las :« Seulement j'ai survécu... Je sais ce qu'ont dû ressentir nos frères ressuscités. Qui-plus-est, mes pouvoirs peuvent me submerger et vous causer du tort. »

« Rien que tu ne pourras faire ou dire ne nous causera du tort, mon amie. » tenta de rassurer le brun, une main amicale posée sur l'épaule du Serpentaire.

« Merio, j'ai beau être maîtresse de guerre, je garde au fond de mon cœur ce souhait lorsque j'étais qu'une enfant. » Elle venait de plonger son regard triste dans celui de l'Italien,« Sais-tu à quoi j'aspirais lorsque j'étais petite-fille ? »

Il secoua la tête.

« Je voulais trouver le prince charmant, comme toutes les gamines qui lisent les contes de fée. Ce cavalier, ce chevalier servant qui me sauverait et me comblerait. Quelle abnégation .. »

Le chevalier d'Argent eu un petit rictus.

« Tu as toujours su garder cette part d'enfant en toi. Tu n'as nul besoin d'en avoir honte. Ce côté sensible fait de toi un chevalier redoutable et une personne pure. Cette détermination t'a permis de te hisser toujours plus haut, Aurora. »

« Que vais-je transmettre à ma fille ? Quel modèle vais-je représenter à ses yeux ? »

La réponse de l'Italo-Grec ne se fit pas attendre.

« La plus digne de toutes. »

Aurora soupira. Les épaules de la belle s'affaissèrent, comme en proie à un devoir trop lourd à porter pour une femme seule.

« Je me fourvoie. En tant que chevalier, en tant que femme. Qu'est-ce que l'amour en fin de compte ? » Merio n'était pas sûre de comprendre la confession de la portugaise : « Dis-moi ce que je dois faire, mon ami. »

« Ferais-tu référence à tes choix sentimentaux ? »

Elle hocha la tête doucement.

« Je me demandais quand est-ce que tu allais m'en parler .. »

Merio tourne le dos à la brune.

« Je suis certain qu'Athéna entendra tes craintes… »

Tout à coup toute la fatigue accumulée ces derniers jours vint s'abattre en elle. Sa respiration se fit saccadée et ses mains firent leur chemin jusque dans ses mèches brunes, s'agrippant à faire mal.

« Je ne t'apprends rien sur les liaisons entre chevaliers .. »

Shion l'avait prévenu pourtant, lors de sa formation. Un chevalier d'or reste avant tout au service d'Athéna et de l'humanité. Il se doit de respecter ses pairs, de protéger ses semblables. Car l'attachement, lorsqu'il devient exclusif à une seule personne est chose dangereuse. Il vous ferme les yeux, vous bouche les oreilles, muselle votre bon sens, et vous éloigne irrémédiablement de la Déesse. Cet homme lui avait enseigné des principes qu'elle-même n'était pas parvenue à suivre. Aurora a repoussé cette limite plus d'une fois. Et ces leçons se révélaient n'être au final que mensonges. Pourtant, bien qu'à la lumière de ces révélations les enseignements de son Maître lui paraissaient un peu hypocrites, elle reconnaissait leur justesse. Shion avait raison. L'attachement est chose dangereuse pour un Saint d'or. Et jamais elle n'aurait dû tomber dans ces travers.

Elle sut véritablement qu'elle avait désobéi lorsqu'elle s'offrit à Persée la première fois : ce chevalier d'Argent redoutable, ce beau jeune-homme au regard ravageur dont elle éprouvait à présent tous les châtiments: l'agitation dans son cœur, la raideur dans sa nuque, le feu sur sa peau et le besoin impérieux de se rapprocher de cet autre qu'elle voulait découvrir. En fait, cela avait commencé bien avant sans même qu'elle n'en prenne conscience. L'attachement était peut-être chose dangereuse pour une guerrière de son ordre, mais il était bien nécessaire pour être combattu. Nécessaire et enivrant, au-delà de ce qu'elle avait imaginé.

« Maître Shion avait de belles paroles sur les vertus du détachement, des leçons de vie qu'il se répétait pour se rassurer, mais il t'aime et te protège. On ne peut hélas contrôler les sentiments. » répondit la Coupe, « Beaucoup de chevaliers restent loyaux et ont une famille. Seule Athéna en est Juge. »

Aurora hocha la tête. Et sous cette promesse, une pluie battante se met à tomber.

###

Milo n'a pas trouvé l'objet de ses interrogations matinales. Soufflant de dépit, il regagna les dalles marbrée menant au chemin du Zodiaque qu'il a quitté un peu plus tôt. Il ferma les yeux tout en marchant, méditant sur ses ressentis qui l'avalaient petit à petit et l'entraîne vers le fond. Silence et renoncement est son lot, désormais. Chaque jour, il doit se taire. Il est le Saint d'Or du Scorpion, un guerrier, un élu. Il n'y a plus de place sous le casque d'or pour l'homme. Il n'est plus que le Chevalier d'Or du Scorpion.

Au fond, il l'a su dès le début, dès qu'il l'a vu à l'infirmerie du Sanctuaire à sa résurrection. Il a cru voir un ange. Il n'a juste pas réalisé que l'être qui conduit à la mort est aussi un ange... Il a accepté l'amour scellé sous le joug cruel de cette loi millénaire qui leur interdisait de s'aimer. Aimer cette femme, sa sœur d'arme. Il a accepté car à vrai dire, il n'avait plus le choix. Il l'aimait déjà. Ce fruit défendu du Domaine, convoitée par tant d'hommes.

Reprenant ses esprits, son radar lui indique que le treizième chevalier d'or était passé par là. Milo accéléra sa marche. Mais quelque chose craquait lentement au fond de son cœur. Le doute l'avait encore saisi. Le calme et la noblesse apparente du Grec tenait à peu de choses. Ça aussi il le savait. Jetant un regard aux maisons du Zodiaque, il sait aussi que ses frères chevaliers sentent ce qui se trame.

Et plus que tout au monde, il voudrait éviter à devoir s'en justifier.

Fin de journée, treizième temple

La porte claqua violemment. Aurora sursauta.

Il fit irruption dans le salon poings serrés, avec au fond des yeux cette espèce de lueur méprisante mal définie, manquant de dégonder la porte des appartements du Serpentaire.

« Argol ? Quelle fureur te prend t'il ? »

Ce dernier lui lança un regard sévère et passa une main dans sa tignasse châtain avant de répondre : « Tu me le demandes, Aurora du Serpentaire ? »

L'entrée en matière, qui se voulait aussi réfrigérante que le ton, tira un sourire à Aurora. Persée est beau lorsqu'il est révolté.

« Oui. Expliques-moi. » ajouta posément la brune.

« Tu as confié Enéa au chevalier de la Coupe, pour quelle raison ? »

Aurora retint un soupir. Elle avait complètement oublié ce détail.

« J'allais le faire. »

« Merio semble en être informé depuis plusieurs jours… » Il fixait sa compagne, le ton plein de sous-entendus, « N'a-t-il mieux à faire avec ses enfants ? »

« Il s'est proposé de lui-même. Je ne voulais pas embêter Asterion ou Dante qui m'ont déjà dépanné.»

La profonde inspiration exaspérée du Saoudien faillit réveiller l'hilarité du Serpentaire qui dut se mordre les lèvres pour la contenir.

« J'ignore pourquoi .. »

« Parce que je me rend à Athènes tout à l'heure. »

Elle venait de toussoter. La colère à laquelle l'Argent se raccrochait depuis le matin menaçait de céder quand elle rajouta, de son ton le plus sérieux : « Je sors avec les filles. »

« Tu comptais m'en parler ? » rétorqua Persée, « Je suis son père. »

« Je voulais que tu profites de ta soirée. »

Désabusé, les yeux du Saoudien s'étrécirent. Argol jaugea son interlocutrice :« Tu n'as nul besoin de décider à ma place. »

« Mais .. »

« J'aimerais comprendre. Ses escapades civiles sont fréquentes. » poursuivit Argol dont les prunelles n'avaient pas cillées.

« Oh non .. » marmonna la portugaise,« Argol, ne recommences pas. »

Son regard clair foudroya celui d'Aurora, prise au dépourvue, « Réponds ! » laissa échapper le jeune-homme, les sourcils froncés.

Aie, il lui refait le coup de la jalousie. Nouveau soupir du Serpentaire, résigné celui-là.

« J'ai besoin de m'aérer. »

Elle préféra éluder largement la question.

Argol ne peut être mis dans la confidence. En tant que Saint d'or et Commandante de l'armée, rien ne l'oblige à révéler ses états de service à ses camarades en dehors de la Déesse ou Shion. Cette fois-ci ne constitue pas une exception. Mais aller sortir est un argument pour fuir son quotidien maternel et la jalousie de son compagnon.

« Tu es une protectrice d'Athéna ! Une mère ! » rugit Argol, s'emparant d'une chaise qu'il envoya à l'autre bout de la pièce, « Tu n'as nul besoin de distractions ! Tu bafoues ton engagement de chevalier ! »

« ... Calmes-toi, voyons .. »

« Comment le pourrais-je alors que ma bien-aimée se fourvoie ! »

« N'importe quoi ! » répliqua t'elle, « J'aime la vie contemporaine.»

« Tu persistes ! »

« Je ne veux pas me disputer avec toi .. » souffla la brune en lui tournant le dos pour se rendre à l'extérieur.

« Nous en serions pas là si tu dialoguais. »

« Je ne peux t'en dire plus. J'ai des trucs à faire là-bas. »

Argol fixait sans ciller son vis-à-vis laquelle ravala sa salive. Cette sensation de l'observer avait quelque chose de dérangeant. Le Saoudien est bien connu pour ça. Il est le Saint d'argent de Persée. Il représente la force, le courage et la noblesse du héros antique qu'il représente. A sa première vie, il se complaisait dans cette force et se montrait à l'occasion inutilement cruel. Nul n'échappe au regard de Méduse. Et il a appris lui aussi de ses erreurs.

Tout lui réussit aujourd'hui. Il est craint et respecté. Admiré pour sa force et pour son calme; mais ce n'était pas le genre de personne à qui l'on ose se confier, plutôt celui que l'on redoute dans un coin de l'esprit, tout comme Astérion dont le pouvoir particulier avait tendance à raidir ceux qui n'étaient pas ses plus proches amis.

« Que me reproches-tu ? »

« Mais rien du tout ! » commence à s'agacer à son tour la treizième, « Arrête tes spéculations et laisse-moi vivre ma vie ! Tu veux toujours me contrôler ! »

L'incompréhension laissa place à la colère. Cette réflexion fit bondir le Saint d'Argent au bord de l'explosion. Il l'a rattrapa énergiquement par le bras, la colla à son plastron, ses yeux étaient emplis d'une rage qu'Aurora n'avait peu vu chez lui.

« Veux-tu bien répéter ? » Il la fixa durement, « Vivre ta vie ? N'en fais-je pas parti ? Je sais parfaitement ce que tu y fais : tu danses et tu consommes ces substances ! »

Elle sentit le cosmo de son compagnon augmenter sensiblement. Argol était affecté, autant dans son cœur et que dans son âme.

« Tu veux me garder dans un geôle fermée à clefs ! » protesta Aurora, « Je croyais que notre première relation t'avait servi de leçon, Jalal ! »

« Ne mélanges pas tout ! Nous étions jeunes … »

« Cesses cette mauvaise foi ! » tonna t'elle, « Ne me dis pas ce que je dois faire. Je suis et resterai ainsi, tu devrais le savoir depuis le temps ! »

« Tu n'es pas heureuse, je le vois ! Pourquoi noierais-tu cette frustration auprès de tes amis civils ? »

Elle resta un moment muette, puis finit par répondre : « C'est pas toi qui a porté un Saint d'or et en subit les conséquences ! Tu es un mâle ! » grogna-t-elle, évitant son regard.

« Alors dis-moi ce que tu veux ! » répliqua le Saint d'Argent en le prenant par le menton, « Dis le moi, je t'écoute ! »

« Arrêtes de me crier dessus ! » invectiva la brune, « Sors avant que je ne t'envoie à l'autre bout de la galaxie ! » ajoute-t-elle en colère.

« Plaît-il ? »

Argol affecta cette dernière d'un air sévère.

Il avait le choix pourtant, de ne pas accorder plus que nécessaire d'importance à ce qui ne devrait pas en avoir. Le Serpentaire était à lui, tout à lui ainsi qu'ils se plaisaient tous les deux à se le promettre dans l'intimité de leurs nuits. Qu'importait ces évasions, ces interrogations face à de tels serments, un avenir prometteur autour de leur enfant qu'ils chérissent tant. Persée était l'homme d'Aurora, et il voulait être le seul, avec son identité, son être, et tout ce qui constituait son unicité. Et en cet instant très précis, il voulait s'en convaincre une bonne fois pour toute.

« Laisses-moi seule. »

La voix pénétrante du Serpentaire extirpa Argol de ses réflexions.

« Est-ce que tu m'aimes, Aurora ? »

La brune déglutit. Puis se figea intérieurement. Elle demeura silencieuse assez longtemps pour que l'air d'Argol devienne interrogateur.

« Co- comment oses-tu en douter ! ? » bredouilla Aurora, « C'est toi qui mélange tout ! »

Le silence entre les murs était devenu de ceux qui précèdent les révélations. Argol remarqua un certain trouble dans les yeux foncés, et ne peut se résoudre à séparer son regard de celui d'Aurora. Les ongles s'enfonçaient dans ses paumes, ignorant le sang qui s'y écoulait lentement.

Il la considéra l'espace d'un instant, passant en revue ce qui avait pu conduire à cette situation et dût commenter :« Je vais récupérer notre enfant. »

Sans un regard pour sa compagne, Argol sortit de la pièce, gagna l'entrée du Temple et commença à descendre les escaliers, l'âme déchirée et laissant un Serpentaire meurtrie. Elle sentit tout à coup les larmes lui monter aux yeux. Sa vision commençait à se troubler. Ce n'était pas ce qu'elle avait voulu.

Argol est quelqu'un de bon. Cette colère ne lui était pas destinée. Cette colère, c'est contre elle-même.

Elle se sent soudain perdre pieds, comme un déchirement. Tremblante, le Serpentaire se laissa tomber à genou, essayant tant bien que mal de retrouver sa respiration. Elle n'avait plus rien d'un Saint d'or. Elle est désormais reléguée à ce rang de mortelle perdue. Parcourue de spasmes, elle tenta de réduire les battements de son cœur avec de longues inspirations. Bien que celles-ci furent saccadées, elles finirent par calmer ses tremblements et elle expira de soulagement. Doucement, elle ouvrit les yeux, et son regard se planta sur une photo de sa fille. Ce n'était pas la première fois qu'elle avait ce genre de crise d'angoisse. En fait, elle n'avait rien révélé à personne.

La portugaise avait été pourtant heureuse lorsque Argol assuma sa paternité laissant le choix à Aurora ou non de leur accorder une chance. Aucun nuage menaçait leur vie conjugale entre le moment où ils annoncèrent la grossesse et après l'accouchement. Les doutes se sont installés petit à petit. Ces épreuves irrévocables qui mettent des amoureux à dos, ou les soudent pour la vie.

Ils avaient vu cet espèce de conseiller matrimonial vivant dans une grotte du Cap Sounion. Il avait assuré que tout ceci est normal lorsqu'on devient parents. Mais Aurora et son instinct de Saint d'or lui disait qu'il ne révélait pas tout, après avoir décelé le regard d'avertissement que lui a jeté cet homme alors qu'elle quittait l'endroit : un regard résumant l'incongruité de cette relation; ce désaveu enfoui en elle.

Bureau de Shion, lendemain matin

« Vous m'aviez promis de voir ma fille .. Et cela fait déjà des mois ! » s'énerva le quinquagénaire, « Grand Pope, pourquoi tant de discordes ? Les Dieux ont t'ils d'autres surprises en réserve ? Elle pense que je suis mort ! »

A ses côtés, Mia et Merio, silencieux et droits dévisagent le paternel du Serpentaire.

Diogo pouvait tenir tête à Shion et rappelait un certain Serpentaire sans risquer autre chose que de vagues remontrances dont l'inefficacité n'était plus à prouver.

« Ne vous adressez pas au Seigneur Shion de cette façon ! » claqua le Saint de la Coupe en toisant l'impudent civil.

Le Jamirien fit signe au Saint d'Argent de ne pas se formaliser. La portugais avait demander une audience au représentant d'Athéna et ce dernier avait monté les douze maisons sans se fatiguer sous le nez des chevaliers d'or étonnés. Ils ne pouvaient plus arrêter la détermination de cet homme et c'est Mia qui l'avait escorté, craignant sans doute que le Serpentaire ne se retrouve par hasard sur le chemin.

« Diogo, » s'exclama à nouveau le Grand Pope avec sagesse, « Il semblerait que votre désarroi m'ait devancé. » dit l'ancien Bélier en se levant de son bureau. « Venez .. » dit t'il, « Merio, Mia, retournez à vos postes. Tout ira bien. » rassura l'Atlante.

« Bien, Seigneur. » firent les deux chevaliers.

Ils s'inclinent et prirent congés. Merio lâcha au passage un œil suspect à Diogo qui soutint sans ciller le regard impavide du Saint d'Argent.

« J'ai quelque chose à vous montrer. »

La voix de Shion résonnait derrière lui.

Suivant docilement la silhouette du Tibétain dans un large couloir illuminé par des torches, Diogo ne dit mot et tenta de se calmer, les pas faussement assurés dans la demeure. Ils gagnèrent une belle pièce ouverte sur l'extérieur puis pénétrèrent sur une large terrasse : l'espace privatif de la chambre du Pope là où Shion aime se détendre après une journée de doléances et des heures interminables sur le trône sacré, envahi par le vide cruel que sa charge écrasante fait peser sur ses épaules. C'est son refuge, un besoin indispensable une fois les premières constellations visibles dans les ténèbres, une fois que ses serviteurs se retrouvent eux aussi avec-même. Ces séances de méditation durant lesquelles ils prenait de l'immensité de l'univers et de la résonance de ce dernier dans son propre corps.

Diogo se laissait éblouir par l'endroit et les rayons de lumière qui transperçaient les larges fenêtres. Ses yeux se perdent dans les lourds tableaux de peinture qui ornent les murs, et il tentait de comprendre l'exaltation qui animait les visages des inconnus, semblant vénérer une divinité ressemblant beaucoup à Zeus. Le Pope fit signe de s'avancer.

« Regardez. » s'exclame t'il en désignant de sa main gauche le panorama sous ses yeux.

L'homme s'approcha prudemment. Se savoir tout en haut d'un bout de rocher ne le tranquillisait pas des moindres. Les montagnes le mettent mal à l'aise. Cependant après quelques instants d'hésitation, il fut rassuré face au paysage se dessinant devant lui : le Sanctuaire entier s'offrait en un tour d'horizon et de façon magnifique. Diogo n'avait pas imaginé à quel point cet endroit n'est pas seulement chargé de mystères, il est aussi le plus beau lieu qu'il ait visité.

« Ce Domaine appartient à la Déesse Athéna depuis les temps reculés .. » commença Shion. Son regard ne se détachait pas de l'horizon.

Au loin, un vent aride avait rejoint le Palais, portant avec lui des senteurs d'algues, de sel et d'olivier desséchées par la chaleur.

« J'ai passé des heures à admirer cet endroit, des siècles pour tout vous dire. » Diogo arqua un sourcil à ces mots, « Et beaucoup de souvenirs font partit de mon existence et de ces murs, l'histoire du Sanctuaire … » Le bi-centenaire reporta son regard vert sur son interlocuteur : « Il en est de même pour Aurora. Je l'ai amené ici il y a une vingtaine d'années. Elle venait de perdre ses grands-parents. »

« Fatima et Joao .. » souffla doucement Diogo.

« Les parents de votre épouse. »

Devant le coup d'œil aigu que lui jeta Diogo, Shion acheva de préciser : « Malgré son jeune âge, elle était d'une maturité étonnante. Elle a veillé sur ses gens jusqu'à leur dernier souffle. »

L'air doux joue dans leurs cheveux. C'est une heure propice, parce qu'il ne fait pas encore trop chaud, le matin retient encore un peu la douceur de la nuit. Leur silence est percé des cris des aspirants qui, plus bas dans les arènes, ont commencé l'entraînement. Mais en tendant l'oreille on entendrait facilement la mer, dont le ressac inlassé semble chanter la stabilité du monde.

« Comment sont t'ils partis ? » demande le portugais.

« Selon votre fille, de maladie." répondit l'Atlante,"Mais avec le recul, Aurora pense qu'ils ont subi une mort accélérée afin que son destin puisse s'accomplir. »

« Je ne peux y croire. » rétorqua sèchement l'homme.

« Il est fort probable que son maître Wilfried ait reçu la pression de Zeus afin de préparer Aurora. Elle aurait dû commencer son enseignement deux ans auparavant. » expliqua le Pope, « Mais ce dernier fut pris d'affection pour elle durant ses bonds dans le temps, la sentant épanouie au sein de sa famille. Alors quand elle est devenue orpheline et fuyait les services sociaux, le chevalier Wilfried s'est tourné vers moi afin que je la retrouve rapidement. »

« Vous êtes dans un certain sens, vous et Maître Wilfried, des pères spirituels. »

« J'ai toujours considéré Aurora comme ma propre fille. C'était mon devoir, après l'avoir arraché à sa vie insouciante.»

Court silence.

« Comment était t'elle enfant ? »

« Pleine d'énergie, sensible à la condition humaine, entêtée. Elle défendait les plus fébriles, volait pour se nourrir et en distribuait à d'autres. Sans le savoir elle utilisait son cosmo pour aider les mortels." expliqua le blond,"Une fois intégrée au Sanctuaire, Aurora aimait contempler la nature et lire des ouvrages de conquêtes militaires des temps anciens. Elle s'est souvent enfuie du Domaine et j'ai dû souvent sévir.»

« Je l'imaginais pas si rebelle. »

« Vous avez ce point en commun. »

Diogo s'esclaffe discrètement.

« Elle avait déjà l'instinct de guerre en elle. »

« Oui, Diogo. »

« A-t-elle un pouvoir curatif, tout comme son maître ? »

« C'est exact. Il s'est développé à l'âge de 5 ans. Et qu'elle ne peut utiliser sur elle-même. Seul un chevalier du Serpentaire pourrait la guérir totalement.»

« Craignez-vous le moment où elle devra être ce déicide. »

« Elle l'est devenue .. » fit l'Atlante,« Aurora a vaincu un Dieu il y a trois ans. »

Diogo inclina la tête sans comprendre.

« Mais .. » ouvrit de grands yeux le quadragénaire.

« Ce fut un adversaire à sa taille. Elle s'est sacrifiée comme l'aurait fait un véritable chevalier d'Athéna. »

Silence.

« Pourquoi ne pas me l'avoir révélé plus tôt ? » fit remarquer amèrement Diogo.

Shion resta un instant silencieux, repensant à Demetria, cette sœur qu'aimait tant Aurora et fut choisie comme réceptacle par le mal. Pressentant son trouble et son hésitation, Diogo tenta de museler l'angoisse qui menaçait de poindre soudainement en son cœur.

« Grand Pope, est-ce un sujet sensible ? » insista l'homme.

« Ce fut Arès. » répondit Shion sur un ton neutre.

Face au regard médusé de Diogo, le Pope explique avec pédagogie :« .. Ce Dieu dont je parle a fait tant de ravages. Pas seulement sur les humains qu'il a emporté avec lui, les soldats qui ont lutté contre lui. Les conséquences subsistent actuellement. Il a laissé des traces indélébiles en Aurora. »

« Culpabilise t'elle d'avoir survécu ? »

« Oui. » admit le Pope,« De plus, ses pouvoirs sont plus importants. Tout ceci est difficile à gérer. Elle cherche sa place et la dernière guerre contre la Reine des Amazones a confirmé ses craintes. Elle a subi sa première défaite. »

Diogo baissa tristement la tête.

« Quel genre de machine est devenue ma petite fille … »

« Elle est la plus humaine des chevaliers. »

« Mais comment a-t-elle pu perdre face à cette Reine si elle est devenue plus puissante ? »

« Antiope possédait la ceinture d'Hyppolite et le cosmo de son défunt père pour l'appuyer. De plus .. » continua prudemment le Pope, « Aurora était dans un état de santé précaire. »

« C'est-à-dire ? »

« Vous le saurez en temps et en heure. »

Il opina de la tête. Shion fit signe de s'asseoir et un serveur entra pour apporter du thé et quelques fruits du pays.

« Alors, je dois comprendre que ce n'est pas encore maintenant que je rencontrerai ma fille ? »

« Vous devrez faire preuve de patience, j'en suis navré. Athéna a du repousser vos retrouvailles pour une excellente raison.»

Il n'entendit pas la suite des explications de Shion dont la voix se perdait en des échos lointains et inaudibles dans son esprit hagard. Il fut saisi d'une profonde anxiété qui lui boucha la vue et lui ferma les oreilles. Il se sentit comme noyé au cœur d'un océan de vide dans lequel il se débattait, cherchant vainement la présence de cette enfant qu'il souhaite prendre dans ses bras et dont il avait été jusque-là dépourvu. Cette enfant devenue chef militaire redouté.

« Aurora sent une menace qui n'a pas de conséquences sur le monde mais qui pourrait surprendre les troupes. Elle doit rester concentrée. Je lui ai demandé d'intégrer le camp ennemi. »

« Encore une menace … »

« Même sans guerre, il y avait toujours un ennemi à défaire. » rétorqua sagement le Pope.

« Elle est en mission ? »

« Nos adversaires vivent parmi les humains et Aurora a senti un trouble surnaturel au cœur d'Athènes. La source provient d'une région sous la juridiction d'Athéna. »

Diogo baissa ses cils. Un silence s'installa.

« Alors je ne veux corrompre ses états de service.»

Shion hocha la tête. Diogo admirait à son tour la vue du Sanctuaire.

« Cet endroit est féerique … Je m'y sens bien.» Le Pope aquéscia: « Puis-je vous demander si ma fille est estimée ? »

« Bien-sûr. Le Sanctuaire, c'est sa raison d'être. En tant que personne et combattante. »

« Qu'en est t'il en tant que femme ? » insista L'homme, « Est t'elle parvenue à trouver un équilibre entre ses guerres ? Il faut un mental d'acier et un cœur solide pour rester accroché ? »

Shion eut une hésitation.

« L'amour a toujours régi son cœur et est le moteur de sa force. »

« Ce que j'entends sur elle, sa beauté, ses exploits, cela me fait comprendre qu'Aurora a ce qu'elle veut, cependant ... " continua l'homme, "Ma femme... Elle était convoitée et brillante, mais au fond de son cœur elle était in-sécurisée jusqu'à ce que je la rencontre. »

« Aurora est un chevalier avant tout. » répondit l'Atlante,« Ses tribulations d'ordre personnelles sont reléguées au dernier plan. »

« Mais vous l'avez dit, ceci génère son cœur et rythme sa vie de combattante. C'est une humaine. »

« Soit. »

« Elle semble être veillée par des gens bons. Comme ce chevalier. » objecta-t-il néanmoins, non sans un sourire un peu nostalgique.

« Aurora noue des liens amicaux avec plusieurs d'entre eux... »

Mais Diogo continua, imperturbable et coupa : « Puisse t'elle un jour ouvrir les yeux sur l'amour que lui porte cet homme … Je me trompe rarement sur les sentiments.»

Shion est maintenant certain qu'il ne s'agit pas d'Argol. Diogo ne l'a pas encore rencontré et le Pope veille à ce que le portugais reste dans l'ombre, surveillé par des chevaliers de Bronze afin de ne pas ébruiter son existence.

« De qui parlez-vous, Diogo ? » demande alors le Tibétain.

« Le chevalier du Scorpion, bien-sûr ! » répondit gaiement l'homme, « J'aime bien ce guerrier. Je ne sais pas pourquoi, je lui fais confiance. »

Silence. Le visage du Pope se voilà d'une légère ombre. C'était si évident que cela ? Le Jamirien est subjugué par les capacités empathiques du civil. Une qualité qu'il a transmis à Aurora, sujette aux émotions humaines.

« Le chevalier du Scorpion fait partit de son cercle de confiance, tout comme le chevalier Merio. »

Les orbes vertes de Shion rencontrèrent deux billes foncées qui les fixaient avec intensité.

« Cet homme aime ma fille. » ajouta Diogo sans sourciller, « Et je ne vous apprend rien. Vous voyez les choses se passer, et vous vous contentez de rester neutre afin que ces guerriers exceptionnels qui vous servent, apprennent de leurs décisions. »

Le temps semble s'être arrêté pendant un moment.

« Vous êtes perspicace. » se contente de répondre le Jamirien.

Tout en faisant remuer un fond de vin rouge dans son verre à pied, il reporta son regard clair sur la vue imprenable qu'il avait depuis ce palais qui surplombait tout le Domaine Sacré, et il l'appréciait d'autant plus que cette fois-là il la partageait avec quelqu'un, ce qui n'était pas arrivé depuis bien des lunes.

« Reprenez donc un peu de thé et parlez-moi de votre existence. »

« Je ne puis jouir de tels privilèges, Grand Pope. »

« Je vous en prie, j'ai élevé votre fille et vous soustraie à nouveau du droit de la revoir. Parlez-moi de vos voyages, de ce monde extérieur au Domaine. »

Il avait clôt un moment les paupières, et Diogo eut l'impression de lire une expression de nostalgie sur son visage.

Diogo étira les lèvres et adressa un large rictus à son aîné : « Avec grand plaisir .. Shion. » répondit le portugais,« Puis-je vous nommer ainsi lorsqu'on nous demeurons seuls ? »

« Vous en avez tout à fait le droit. »

Tandis que les deux hommes retournaient à leur contemplation du Sanctuaire, un peu plus loin, l'ambiance était bien différente au Temple des Gémeaux.

« Ce n'est pas correct ! »

La voix étouffée de Saga résonne dans les moindres recoins de son esprit. Fou qu'il est de songer à ce genre de choses en pareil moment.

Ah oui, il a beau jeu de se morigéner alors que le « mal » est fait et, déjà, son exclamation vient mourir dans sa gorge, sitôt effleurée en pensée, sitôt disparue sous le flot des délices. C'est pourtant lui qui tantôt, a plaqué ce chevalier contre un mur de pierre du Temple, écrasant ses lèvres contre les siennes tandis que ses mains palpaient ses hanches et son ventre, s'insinuaient sous les étoffes.

Elle, de son côté, ne parait pas réticente à en juger la passion de sa réponse, tandis que leurs langues se mêlent avec entrain. Saga étouffe un hoquet lorsqu'il sent la main d'Hellenis s'emparer de son membre dressé, flattant sa virilité en lents gestes répétés. Il se sent au bord de l'explosion.

Par tous les dieux, depuis combien de temps n'a-t-il plus connu l'étreinte d'une femme qu'il désirait réellement ?

Il n'était pas question de ces courtisanes venues d'Athènes ou ailleurs, de ces paysannes rêveuses du vivier viril qui compose la garde du Sanctuaire, ni de ces nobles délurées rencontrées dans les cours du monde explorés au gré de sa mission de Saint, et pas question non plus de guerrières en soif de conquête. Non, il était là question d'une personne pour laquelle l'attrait éprouvé était aussi sincère que spontané.

Saga des Gémeaux avait été un être imprévisible, vile et cruel du temps de son règne. Treize ans de combat acharné à se battre contre soi-même, contre les noirceurs insondables que son jumeau avait éveillées en lui, dans un ultime geste. Treize ans de lutte contre cette doucereuse flamme qui tente de dévorer son cœur déjà trop souillé par les meurtres dont il ne tient plus le compte.

Il avait été un homme bon avant, et il est redevenu ce demi-dieu adoré de tous, une fois ses fautes rachetées. Saga est vénéré par ses qualités de Gémeau, celles qui faisaient de lui un leader charismatique. Et pourtant, il ne s'est pas encore pardonné à lui-même. Lorsque qu'il se réveille en sursaut, emmêlé dans ses draps, il espère pendant une merveilleuse seconde que ce passé n'était qu'un affreux cauchemar. Puis il réalise durant cette sempiternelle seconde que tout va bien : Athéna est au Sanctuaire, Shion est vivant, Kanon va bien et aucune tâche de sang ne viendra plus assombrir son âme.

Saga pensait à son meilleur ami, l'ancien chevalier du Sagittaire héroïque irréprochable, exemplaire, dépourvu d'ambition réelle et de prétention. Un jeune-homme simple avec une vision idéalisée du monde et qui faisait office de meilleur ami ainsi que de rival. Il se remémorait les instants passés avec lui, du temps où tous deux n'étaient que de jeunes Saints d'Or de 15 ans, partageant rires, espoirs et rêves de grandeur.

Et cette jeune-fille qui l'embrassait, superbe et troublante, celle même qui a été la première à aller vers lui alors que le Sanctuaire lui tournait le dos à sa résurrection. Au fil du temps, c'est devenu plus que cela. Chargée de dignité et de noblesse, ce corps tendre, cette peau métissée, ces cheveux noirs… Pourquoi le nier ? L'ignorer ne pouvait que le mener à nouveau sur les chemins de la folie.

Las, il n'avait pas le temps de se poser pareilles questions et, déjà, il se retrouvait à demi-nu, contemplant en silence la gorge ferme de cette camarade de 14 ans son cadet. N'y tenant plus, il la souleva par les hanches alors que les jambes d'Hellenis se croisaient derrière ses reins, et que ses lèvres voraces se refermaient sur les muscles impressionnants du torse du Gémeau. Saga se renversa sur le tapis, tandis que Hellenis continuait son travail de sape, brisant les dernières barrières de Saga qui émit un râle profond. Ses lèvres remontèrent les abdominaux, coururent le long de sa poitrine, dessinèrent les courbes de sa gorge, baisèrent son menton avant de mordiller de nouveau les lèvres de l'aîné des chevaliers d'or. Elle releva légèrement son bassin et, l'instant d'après, elle vint s'empaler centimètre par centimètre sur son vit. Relevant son buste, sa tête se perdit sous le menton de la Bronze qui s'agrippait à son abondante chevelure noire alors même que les lèvres de Saga érigeaient les mamelons de l'africaine qui émit un soupir d'aise. Les mouvements s'intensifièrent, prirent de l'ampleur. La tension qui s'était tantôt emparée d'eux culmina à son point le plus haut et, brutalement, une décharge douloureusement exquise se répandit dans le crâne de Saga tandis qu'arrivait la jouissance. Son torse s'affaissa de nouveau, entraînant avec lui le corps de sa compagne dont le cœur contre sa poitrine battait aussi fort que le sien.

Ils restèrent de longs instants liés l'un à l'autre, collés par leur sueur tandis que peu à peu, leurs souffles retrouvaient une cadence normale. Le chevalier de Bronze finit par se retirer avant de poser sa tête sous le menton de Saga, dessinant du doigt quelques formes indistinctes sur son poitrail et donna un baiser tendre à son amant, caressant doucement son visage. Peu de temps après, vaincus par leurs émotions, ils sombrèrent dans un sommeil paisible et sans rêves, repus et apaisés.

En ces temps soucieux, avaient-ils bien fait ?

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Milo était encore parti à l'aube ce matin.

Il repris sa marche sous le soleil levant. Dans la chaleur blanche naissante et les crissements des cigales invisibles, il sentit une lourde chape appesantir progressivement ses pas. Ce chemin qu'il avait parcouru tant de fois lui paraissait tant au-dessus de ses forces aujourd'hui… Mais comme souvent lorsqu'on voudrait que le temps s'arrête, et que malgré tout l'échéance se rapproche plus vite qu'on ne le désire, Milo se retrouva, le cœur battant, devant la lourde porte de la maison du Serpentaire.

Un nouveau soupir lui échappa. La verrait-il seulement aujourd'hui ?

Un élan d'affection le poussa vers Aurora et il ouvrit la porte d'un geste décidé. Il ne rencontra qu'une faible opposition. L'énergie naturelle des chevaliers du Serpentaire veillant le Temple ne se dressa contre lui qu'un bref instant pour lui défendre le passage, balayée par le cosmo déployé du Scorpion.

Milo se dirigea vers les appartements à l'arrière, d'où il sentait pulser la cosmo-énergie de l'hôtesse des lieux.

Dans sa chambre, Aurora était allongée le regard vide vers la fenêtre. Un bruit de pas à l'entrée ramena brusquement cette dernière à la réalité. Immédiatement elle pensa à celui qu'elle redoutait et désirait voir à la fois. Et si c'était le chevalier du Scorpion ? Comment se comporterait-elle ?

Une bouffée de chaleur lui monta au visage tandis que les battements de son cœur s'accéléraient. Précipitamment, elle passa la main dans ses cheveux pour essayer de les remettre en ordre et se redressa totalement, tentant de prendre un air dégagé et indifférent. Tout à ses efforts et à son émoi, elle n'identifia le cosmo de l'arrivant que lorsque celui-ci fut près et qu'il l'enveloppa brusquement, le plongeant dans une vague qui lui coupa le souffle.

Péniblement du lit où elle était couchée, Aurora se redressa sur un bras. Ses yeux marrons semblèrent avoir du mal à ajuster leur vision, puis elle reconnut son ami sur le seuil de la porte. Aucune joie ne s'afficha sur son visage. Au contraire. Elle baissa la tête, laissant la masse de ses boucles emmêlées venir le dissimuler au regard du Grec. Celui-ci sentit son cœur se serrer et sa colère, un instant retombée à la vue de son amie, flamber à nouveau.

« Chevalier du Scorpion .. »

Le guerrier observa en silence sa vis-à-vis. Enfin, il la salua.

« Bonjour Aurora. »

Elle se leva vers la fenêtre pour dissimuler son embarras et fit quelques pas, incapable de demeurer immobile aux côtés de cet homme. Fermant les yeux, la portugaise leva le visage pour l'offrir aux premiers rayons du soleil. Prenant une profonde inspiration, elle reçue la lumière aveuglante directement dans les yeux. La douleur lui fit du bien et la détourna un instant de son agitation intérieure.

Milo n'avait pas bougé. Il la regardait. Fixement. Comme s'il lui posait une question, qu'il ne parvenait pas à formuler. Une question qui le hantait. Vitale. L'amertume envahit de nouveau la gorge du Serpentaire. Elle le sentait. En effet, les choses auraient été tellement plus simples si le Scorpion avait su exprimer ses sentiments dès le départ.

Le 8ème chevalier d'or s'approchait à pas prudents. Elle sentit le regard du huitième gardien sur elle… la fouillant, cherchant à voir au-delà des apparences. Mettre à nu son âme et son cœur… Reprenant contenance, Aurora acheva de pivoter sur elle-même. Le Grec fit quelques pas jusqu'à rejoindre la brune et se planter devant elle, à quelques centimètres. La surplombant de toute sa taille, le huitième gardien plongea ses yeux bleus dans ceux de son amie.

« Il y a-t-il une chose que nous pourrions faire, tu sembles si seule. »

Milo n'a pas tourné au tour pot. Et puis, comment ça « nous » ? Pourquoi parle t'il à troisième personne ?

« Non Milo. »

« Ce n'est pas une raison pour t'exclure de tes frères. » finit t'il par rétorquer.

Elle lui tourna le dos.

« Tout va bien. »

Milo s'agaça intérieurement. Ce n'est pas ainsi qu'il aura réponse à ses interrogations. Alors par où commencer ?

Les yeux azurs s'enflammèrent en regardant la silhouette harmonieuse et la chevelure bouclée disparaître dans l'encadrement de la porte. Il sentit ses paumes fourmiller à la pensée de ce corps qui se tenait là, tout près, et qu'il brûlait de découvrir.

« Attends-moi ici. » avait t'elle demandé.

Le regard incandescent sembla transpercer les murs et les colonnes du temple pour pourchasser Aurora qui traversait la pièce jusqu'à l'ouverture qui donnait sur la terrasse adjacente au temple.

Milo patienta quelques instants. Il ferma les yeux et médita un moment, espérant pour que l'ambiance deviendrait moins pesante.

« Mon cher Milo .. » L'intéressé frissonna à nouveau, comme si avec ces simples mots, elle essayait de lui transmettre quelque chose qu'elle ne peut admettre, « J'ai ressenti des troubles surnaturels. Des troubles que seul le Saint du Serpentaire peut ressentir. J'aurai besoin de toute ton intégrité de chevalier pour me seconder lors de ma prochaine mission. »

N'obtenait aucune réponse, la treizième poursuivit allègrement, « Nous nous sommes éloignés. C'est pour cette raison que je te veux à mes côtés pour ce détachement. Toi et pas un autre.»

Le cœur de Milo se serra devant l'expression pleine d'espoir d'Aurora. Elle avait l'air si heureuse de lui demander de venir avec elle. Milo n'aurait pas supporté de lui dire non.

« Je serai présent. » se contente de répondre le Scorpion.

Le regard de la portugaise s'illumina et son visage se fendit d'un sourire étincelant à en faire pâlir le soleil.

« Tu sais, on entend des choses sur Argol et moi … » Elle passa une main dans sa tignasse avant de répondre, «Je ne peux pas tout contrôler. » se justifia la brune.

Le Sanctuaire n'est point grand, après tout, les nouvelles vont vite. Surtout s'ils concernaient les camarades. Elle secoua la tête, la danse de ses boucles brunes ponctuant vigoureusement son indignation anticipatrice : hors de question que qui que ce soit fût au courant davantage ! En ce printemps grisâtre, il était peu probable qu'un événement quelconque vienne détourner l'attention générale de ce dont, décidément, elle peinait à se remettre.

« Avec ta position au sein de notre armée, tu peux y mettre un terme. » rétorqua doucement le Grec.

« Et éviter à Shion de se faire des cheveux gris. »

Moment de flottement.

« Acceptes-tu ma requête ? » redemande Aurora.

« J'en serai honorée. »

« Tu me manques Milo. »

Le cœur de ce dernier rata un battement.

« Je suis là, chevalier. » répondit le Grec d'une voix posée.

Elle sembla ignorer cette remarque, et enlaça tendrement son ami. Un croissant de chair hâlée se dévoilait dans l'échancrure de son épaulière et elle y glissa les doigts. Surpris, le Scorpion resta un instant immobile, hésitant sur la marche à suivre.

« Milo .. »

Sa voix suave se glissa dans ses oreilles, inintelligible, résonna dans sa tête et se diffusa dans ses membres, dans sa peau et dans son sang. Milo eut un frisson. Il pouvait sentir le parfum du Serpentaire. Tout près.

Une main douce parcouru le plastron d'or et entra directement en contact avec la peau chaude dissimulée sous l'armure. Les doigts d'Aurora virent effleurer sa joue, puis glissèrent lentement sur sa gorge, et les pensées déjà confuses du Scorpion moururent dans son esprit avant même d'avoir fini leur course. Milo ne parvenait plus à penser, ni à réagir. Il ne pouvait que ressentir, témoin passif d'un miracle auquel il ne croyait plus mais qu'il n'avait jamais cessé d'espérer.

Il ferma les yeux et se livra à la caresse de ces doigts légers sur sa peau, à la marque de cette main sur sa chair, qui éveillait des sensations aussi douloureuses qu'elles étaient délicieuses. La senteur monoï caressait l'odorat du Scorpion. Tant bien que mal le chevalier d'or tâcha de contrôler sa respiration qui menaçait soudain de lui échapper.

« J'ai besoin de toi, tant besoin de toi. » ajouta la brune.

Milo ferma les yeux pour mieux se concentrer sur la sensation électrisante le long de ses membres puis ses pensées. Une petite voix vaguement paniquée était en train de protester dans les tréfonds de son esprit en s'indignant de l'insolente facilité avec laquelle Aurora venait d'aliéner le Scorpion à son propre corps, il n'était plus en mesure de l'écouter. Ni même de l'entendre.

« Tu es mon pilier.»

Elle avait passé l'autre main dans la chevelure épaisse et souple du Scorpion, et jouait avec des mèches. Aurora le sait, elle ne s'était jamais sentie aussi en sécurité qu'auprès du Scorpion.

Milo demeura immobile, ahuri et passablement inquiet par la même occasion. Il n'avait pas l'habitude qu'Aurora prenne des initiatives aussi périlleuses entre eux. Sa présence est une chaleur tiède contre lui. Les cheveux bruns frôlaient sa joue en caresse épicée, et son corps exhalait cette odeur suave. La chose était complètement troublante pour le Grec qui étreignit inconsciemment la forme entre ses bras, respira discrètement son parfum. Aurora était chaude contre lui.

Le chevalier du Serpentaire redressa la tête et annonça en le regardant avec affection :« Tu es le seul qui sait lire en moi ici. » Le jeune-homme dévisageait son interlocutrice laquelle poursuivit d'une voix douce : « Et moi la seule qui sait lire en ton cœur. »

Des notes d'étonnement parcouraient les iris céruléen du brun.

Si seulement il osait goûter à cette peau tentatrice, si seulement leurs corps pouvaient s'unir de la même manière que leur esprit en cet instant, se fondre l'un dans l'autre pour devenir un être nouveau, et se gorger de ce don mutuel et absolu… il n'avait qu'à tendre les lèvres afin de l'y inviter… Était-ce ce contact inattendu qui allait le faire dériver ?

Milo laissa le regard de la portugaise emprisonner le sien, tandis que le cours de ses pensées faisait une embardée suite à cette allégation, choisissant délibérément de ne pas faire de commentaires. Il détailla ce visage gracieux, la finesse et l'élégance de ses traits, ses lèvres pleines, ses yeux de biche expressifs, posés sur lui. Est-ce que le Serpentaire l'aimait ? Cette vérité soudaine le heurta douloureusement. Être aimé par sa sœur d'arme, sa meilleure amie ?

Une douce utopie, en fin de compte.

Tout, il risquait tout s'il se trompait : perdre Aurora, son cœur, cette complicité déjà heurtée, cette confiance immuable pourtant fragilisée par des non-dits et il risquait d'être la risée de sa caste. Pourtant Milo la désire violemment. Il veut plonger son amour en elle, éteindre la flamme dans ses bras, regarder son visage hurler ce qu'il n'ose dire. Il la désire et a peur de la salir. Le Scorpion se hait de penser ça, il se hait de la convoiter…

« A quoi penses-tu ? »

Les yeux du 8ème gardien papillonnèrent comme il retombait dans la réalité. Aussi se contenta-t-il de répondre de sa plus belle voix persuasive : « Je suis simplement troublé par ces révélations. » avant de reposer ses yeux sur elle.

Elle le gratifia d'un sourire lumineux, caressant la joue du Scorpion qui frémit de plus belle. Le capharnaüm régnait encore dans son esprit, le tambourinement lui secouait le cœur dans sa poitrine et cette chaleur naissant au creux de ses reins, Par la Déesse quel calvaire ..!

« Merci de te soucier de moi. Tu m'apaises, Milo.»

Le silence. Les paroles sont devenues futiles au regard de ce qu'ils partagent en cet instant.

Relâchant son étreinte, elle se met en appui sur ses pieds et se dressa à hauteur du mètre 85 du Scorpion. Ses lèvres s'imprimèrent sur le front du huitième gardien. Elle lui sourit, de ce sourire sans ombre qu'il aime et qu'elle ne réservait qu'à lui, y laissant une marque invisible qui enflamma son esprit et sa chair.

Satisfaite, elle accorda un dernier regard vers celui-ci avant de diriger vers la sortie, emportant avec elle la dernière source de chaleur de Milo. Elle disparue rapide comme l'éclair, laissant le huitième gardien abasourdi.

Milo sentit son monde s'écrouler. Il était venu pour avoir des réponses. Il en a eu quelque peu pour son grade.

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L'ambiance était différente quelques maisons plus loin.

Alanguie sur un divan proche, Mia contemplait un agréable spécimen athlétique sous ses yeux verts. Il était torse nu, un simple pantalon de lin sur lui et terminait une série de pompes avec application, le regard droit ancré sur le sol, absolument imperturbable.

Dévorant des figues du bout des doigts, la neuvième gardienne gloussait quand une goutte du fruit venait tacher sa tunique.

« Quelle enfant ! » se plaignait t'elle, « Armanda va à nouveau être ennuyée. »

« Si tu étais plus raisonnable avec ta gourmandise, ta servante n'en dirait mot. »

Mia lui sourit tendrement alors que le Capricorne se relevait. Elle lui tendit une serviette et s'installa auprès d'elle. Il se pencha sur le visage ovale, et sourit aux yeux clairs avant d'aller embrasser le chevalier du Sagittaire. Cette taille fine qui soulignait les hanches rondes, les longs cheveux châtains foncés qui balayaient ses reins. Parfois, Shura voulait faire en sorte qu'elle n'attire pas la convoitise lorsque Dame Mia part s'aérer en dehors de frontières du Sanctuaire. C'était plus fort que lui, il voulait encore la protéger. Cela amusait cette dernière.

Elle saisit la main robuste de son amant et la guida vers son cou avant de la faufiler sur sa poitrine. Ce dernier sursauta mais elle plaqua fermement la paume contre la courbe chaude, jusqu'au moment où elle le sentit caresser doucement le buste recouvert. Il avait entrouvert la bouche, plongé dans l'exploration du corps tiède. Une seconde main vint recouvrir l'autre sein, captivé par le durcissement sous le coton épais.

Mia exhala doucement et ôta sensuellement sa tunique. Poussé par un désir envahissant, Shura glissa les doigts sur les épaules pour dénuder la jeune femme. Sa peau était légèrement moite et salée quand il la frôla de la langue. Avec fermeté douceur, il allongea le corps sur le lit, et plongea sur lui. Sa compagne écarta les jambes alors qu'il descendait la tête sur elle. Au milieu de gémissements étouffés, le Capricorne admira ce monde qu'il aime du bout des doigts et le sentit du bout des lèvres. Sa langue plongea dans la douceur humide entre les jambes de Mia, s'intoxiqua de l'odeur douceâtre qui gonflait son désir. Puis, il remonta sur les seins ronds, gobant les mamelons dressés, et d'un coup de hanche glissa dans la femme chevalier.

Elle hoqueta et se raidit un instant.

« Sois doux … » chuchota-t-elle.

Il posa les lèvres sur les siennes en guise de réponse. Son corps était en extase. Les courbes de sa bien-aimée vibraient sous son torse saillant, son ventre effleurait le sien, et un plaisir perçant remontait depuis le membre du jeune homme serré en elle. Il sentit les ongles courts de la portugaise racler légèrement ses fesses et comprit le message. Il commença à bouger lentement en elle, laissant les parois fermes l'aspirer de plus en plus. Mia se mit à gémir, et il serpenta plus rapidement, tentant de contrôler ce désir trouble qui rêvait de sortir de ses hanches. Il râla d'impatience, la poitrine caressée par le balancement des seins de Mia.
En une explosion soudaine, il se déversa loin dans son corps. Mia vint se pelotonner contre lui, l'enserrant de ses bras chauds. Sa chaleur effleurait le cosmo de Shura en ondes douces.

« Tu aurais pu attendre un peu .. » s'amusa la guerrière.

« Je te demande pardon. Cette mission fut plus longue que je ne le croyais, je ne voulais que toi. »

« Ce qui est compte est que tu sois revenu. » répondit sa compagne,« Et je n'ai pas dit mon dernier mot .. » continua t'elle avec malice, se positionnant sur son amant.

Shura était toujours aussi étonné par « l'éveil » de son amoureuse depuis la guerre Amazone. Mia est une femme à part entière à présent. Lui qui l'a connu toute jeune fille a parfois du mal à s'y faire, tant elle représente la pureté absolue, la douceur et la joie de vivre.

« Tu es d'une telle beauté.. » lui confie t'il, sa main caressant amoureusement le visage, « Tu débordes de féminité, j'en suis ému. »

Mia captura ses lèvres.

« Je t'aime chevalier du Capricorne. »

Il sourit.

« Moi aussi Sagittaire. »

Il saisit le visage de Mia entre ses mains, contemplant chaque trait, gravant la forme des cils, l'ourlet des lèvres, le creux léger sous les pommettes. En un soupir, le jeune homme brun ramena sa fiancée contre elle, se pelotonnant contre la poitrine chaude. Mia posa sa tête sur la torse tiède et puissant et respira l'odeur douce des cheveux épais, sa main traçait un sillon sur une des cicatrices de combat.

« J'ai beaucoup de chances .. » clama t'elle.

Shura tourna la tête vers Mia, s'interrogeant, ce à quoi elle continua : « J'aime un homme parfait et séduisant. »

« Je suis loin de l'être. » rétorqua nonchalamment l'Espagnol.

« Cesses donc cela, tu es un chevalier accompli. »

Il leva les yeux au ciel avant de préciser :« Pas autant que toi. »

Elle laissa échapper un bref éclat de rire. Puis repris plus sérieusement : « Tu t'en veux toujours pour Aiolos ? Je suis certaine qu'il ne t'en tient rigueur. »

« C'était mon ami, un grand frère. »

« Mais tout ceci appartient au passé, » poursuit t'elle, « Tu as pu sentir son âme en mon armure, il était fier de voir ses compagnons en harmonie. »

« Il manque la Balance. »

« Fujiya y parviendra. Elle est puissante, tout comme maître Doko. »

Son compagnon opina de la tête.

« Ce n'est pas que je culpabilise pour Aiolos .. » commence alors Shura pour se justifier, « Je me demande quel aurait été l'avenir du Sanctuaire sans tous ces rebellions et cette guerre interne. »

« Bien plus problématique et non préparé aux guerres saintes. Ce fut nécessaire. »

« Je suis mort parce que j'ai été aveuglé par mon orgueil. »

« Et tu as ouvert les yeux. » assura Mia,« Cesses d'y penser, le chevalier du Dragon et tous les Bronzes Divins sont heureux. Et très contents pour vous, leurs ''grands frères''! »

« Tu as raison Mia. »

« Shura … en parlant de chevalier de Bronze, je ne t'apprend rien sur Hellenis et Sa.. »

Le Capricorne la coupa, une main sur sa bouche. La contrition, déjà, se peignait sur les traits de la Sagittaire.

« Aphrodite et ses commérages …»

« M'enfin, on parle d'une subalterne et son maître ! »

Shura sourit.

« Je n'arrive pas à croire ce que je vois. Quel est ce rictus ? Toi si protocolaire. »

« On ne peut juger cette situation Mia. » répondit son interlocuteur d'une voix calme.

« Pour quelle raison mon aimé ? »

Il la ramena contre elle et regardait la portugaise qui ne se départait pas d'un sourire serein.

« Parce que deux êtres sont indéniablement attiré l'un envers l'autre, et nourrissent des sentiments sincères. »

« J'ai du mal à imaginer le chevalier des Gémeaux amoureux.»

« Saga a un mental d'acier. C'est un homme sensible. Je le connais mieux que toi. »

« Hellenis est l'opposée de lui. » soupira la Sagittaire, "Si fragile mais battante à la fois."

« Laisses-les se découvrir. Ce n'est pas comme si cela arrivait tous les matins, Mia. »

« On parle de Saga, et du chevalier du Lynx, sa subordonnée. »

« Saga est un grand homme, jamais il ne ferait quoique ce soit de péjoratif sur une femme. » ajouta Shura, « Et puis penses à nous au début .. Nous n'étions guère fiers lorsque nous nous fréquentions secrètement. »

« Mais on s'aime nous ! »

« Laisses-leur le bénéfice du doute. »

Mia exhala un nouveau soupir, plus accablé encore que le premier.

« Cette façon de s'arranger avec la vérité, c'est toujours si fascinant chez un homme. » riposta Mia,« Ces histoires entre chevaliers m'étonnent. »

« J'aime quand tu t'agaces, ma douce. Tel ton signe de feu.» fit Shura en guise de réponse.

« Et pour Milo ? »

Le Capricorne resta silencieux, se contentant de reporter son regard sur sa brune, une lueur indécise dansant au fond de ses prunelles. Ce silence, pourtant si confortable tantôt, prenait un tour vaguement oppressant.

« Nos frères chevaliers se sont réunis pour sortir le Scorpion de sa tristesse intérieure. » continua la Sagittaire.

« Milo est un homme fier. » renchérit doucement Shura.

« .. Je n'ai pas envie de m'en mêler. Laissons le destin prendre les choses en main. Du moins, s'il en existe entre Milo et Aur… »

Shura lui remis un doigt sur la bouche.

« Ma curieuse bien-aimée … »

« Shura … »

Non sans un dernier soupir réprobateur, Mia jeta un regard amusé à son amant.

« Mêmes leurs dissensions il y a des mois, lesquelles avaient pourtant failli mettre à mal cette cohésion dont ils avaient un cruel besoin, n'avaient pas réussi à entamer le capital confiance qu'ils avaient constitué ensemble. Milo et Aurora s'en remettront. »

« Tu es étrangement badin ce matin. » lâcha Mia appuyée contre le dossier du sofa. Elle laissa sa tête partir en arrière, et ajoute : « Tu as changé Shura. Les gens l'ont remarqué. Tu es .. détendu.»

« J'ai mon rayon de soleil pour m'égayer. »

Les yeux verts de la portugaise papillonnèrent un instant, puis elle éclata de rire : « Et si nous allions rejoindre Aldébaran à son temple .. ? Nous allons être en retard à son dîner. »

« Nous le sommes déjà il me semble. »

« Mais Aldé déteste le manque de ponctualité. »

« Alors on dira que c'est de ta faute. » acheva le Capricorne à son oreille, comme il se courbait vers elle.

Elle ricana et déroba au passage un baiser à Shura qui le lui rendit avec ardeur.

« Mon amour de Capricorne .. »

Le reste de sa phrase se perdit dans un borborygme étouffé contre l'épaule musculeuse de son amant qui venait de la prendre dans ses bras.

Ces deux-là s'étaient décidément bien trouvés.

A suivre.