CHAPITRE 18

Enchevêtrement d'émotions

Bureau de Shion, 6 mai 2008

Saga des Gémeaux retint un bâillement.

Gouverneur du Sanctuaire "par intérim" (et en service forcé), il était installé au bureau Popale après une visite au village de Rodorio où il était allé donner sa bénédiction à un mariage entre un sous-officier estimé et une soigneuse animalière. Il aimait bien ces escapades où il se libérait de ses obligations de chevalier-Pope, et il avait passé un agréable moment avec ce couple charmant. Saga avait la cote ces derniers temps, et il se demandait bien pourquoi.

Face à lui, un soldat faisait son rapport de la fin de semaine : recrues, logistique, relations commerciales entre le Domaine et l'extérieur, récriminations, querelles de villageois, éventuels fuyards (Saga s'étonnait que cela arrive encore), ou au contraire des indésirables tentant d'entrer au Domaine malgré le cosmo d'Athéna pour l'en protéger. Les contreforts rocheux étaient pourtant terrifiants. Élevés et durs. Ils évoquaient à Saga les dents monstrueuses d'un être gigantesque. Du moins, c'était ainsi qu'ils lui étaient apparus le jour de son arrivée au Sanctuaire alors qu'il n'avait que 6 ans…

Dans ce bateau poursuivant sa route mouvante sur les eaux noires et calmes d'Athènes, et, lorsque les premières lueurs de l'aube apparurent, une terre sombre et escarpée se dessina à l'horizon, une impression de pénétrer dans un espace en dehors du temps, du monde des humains s'emparait de lui … Cette évocation d'une mâchoire prête à l'écraser et ce sentiment suffoquant de solitude… Sa petite main tenait fort celle de son frère qui se crispait soudainement, levant ses yeux tendres vers les contreforts immenses et acérés qu'il contemplait longuement d'un air de plus en plus apeuré. L'aîné des Gémeaux lui promis que jamais il ne l'abandonnerait.

Escorté par leur maître Chrysos, les gamins débutèrent l'ascension par un sentier escarpé pénétrant au cœur de la montagne. Ce chemin difficile dans la poussière et la roche, écrasé de soleil, sans aucune végétation, accablé par le chant obsédant des cigales invisibles… Et soudain, au détour d'une arête de pierre, le surgissement de la Terre sacrée… Saga s'arrêta, saisi par la majesté et la solennité de ce lieu impressionnant, par sa beauté minérale. Il sentit la petite main de Kanon se crisper dans la sienne et tout comme lui, une énergie s'enflamme brusquement, comme en réponse à celle du lieu. Tout révélait l'impact du Sanctuaire et de son cosmo millénaire sur les jumeaux. A cette pensée Saga eut un frisson. Kanon et lui sont tellement différents, et le chemin qu'ils ont pris par la suite scella le sort du Domaine sacré.

Il reporta son regard sur le parchemin qu'il tenait dans sa main droite. L'été est bien installé, et certains apprentis ont de bien étranges doléances : la climatisation. Saga maudissait Doko de l'avoir « installé » à ce bureau. Ce n'est pourtant pas lui le plus vieux ici ! Comme s'il avait besoin de ça en plus des dossiers qu'il doit reprendre : Shion s'est absenté pour plusieurs temps. L'Atlante s'est en effet retiré à Jamir au calme en raison d'une mauvaise grippe qui le contraint à être cloué au lit, et à donc se reposer en sa région d'origine. L'air de la montagne lui ai plus bénéfique que la chaleur écrasante du Sanctuaire des derniers jours. Et comme affirmait la Balance : « Tu n'as pas fait que de mauvaises choses durant tes 13 ans de règne. » Une amicale et franche tape sur le dos avant de filer droit à l'anglaise retrouver son apprentie.

Drôle de rédemption, tient.

Il posa un regard sur le soldat agenouillé devant lui, attendant ses ordres.

« Ça sera tout ? »

La voix forte et virile du Gémeau raidit son vis-à-vis. Il émanait de Saga une énergie impressionnante, calme et furieuse à la fois comme l'est le cours puissant d'un fleuve auquel rien ne résiste.

« Oui, Seigneur Saga. »

Le Grec le congédia d'un geste de le main. Il s'octroya un second soupir. Il ferma un instant les yeux pour retrouver sa paix intérieure et écouter son énergie.

« Hellenis. »

La jeune-femme avait irrémédiablement bousculé le quotidien du Gémeau. Ses discours sincères, la pureté de son cœur, sa foi en lui, sans parler de la douceur de sa peau chocolat. Il avait succombé. Hellenis est belle de l'intérieur comme de l'extérieur. Certes, un chevalier de bronze de sa division, mais avec son niveau elle approchait plutôt de l'Argent. Elle était une suivante organisée, diplomate et structurée. C'est toujours elle qu'il envoit en mission politique afin d'échanger avec les différents chefs militaires. Hellenis est à part. Comme un soleil autour duquel gravitaient les planètes, attirées par son magnétisme. Saga ne savait pas comment l'expliquer mais il se sentait attiré lui aussi vers cette force éclatante, cette énergie lumineuse et si chaleureuse. Les autres femmes le laissait profondément indifférent. Mais Hellenis… Elle était autre… Jeune, douée, audacieuse, tenace. Et complètement dévouée à son chef depuis qu'elle a gagné l'armure de Bronze de la Chevelure de Bérénice il y a quatre ans.

Ce jour où la jeune-femme chevalier l'avait réellement frappée : elle lui avait demandé une audience, en désaccord sur un point important pendant un détachement. De grands yeux bien dessinés en amande avec de longs cils l'avait fixé sans ciller. Et incroyablement verts. D'un vert foncé et orageux. Il avait aimé ce regard qui le défiait. Un long frisson parcourut Saga sous le regard intense. Hellenis est arrivée au Sanctuaire alors qu'elle n'était qu'une enfant. Elle fut prise en charge par le chevalier de la Croix du Sud. La petite débarquait tout droit d'Afrique du Sud.

Saga fut ému en repensant à leur rapprochement. Leur dernière étreinte datait déjà de plusieurs jours. Il l'avait envoyé épauler un Marina avec le chevalier Babel au nord de l'Égypte, car la belle polyglotte parle parfaitement arabe. Il se réalisait que la jeune-femme lui manquait. Terriblement.

Aimons toujours ! Aimons encore !
Quand l'amour s'en va, l'espoir fuit.
L'amour, c'est le cri de l'aurore,
L'amour c'est l'hymne de la nuit.

[...]Aime ! qu'on les loue ou les blâme,
Toujours les grands cœurs aimeront :
Joins cette jeunesse de l'âme
A la jeunesse de ton front !

Aime, afin de charmer tes heures !
Afin qu'on voie en tes beaux yeux
Des voluptés intérieures
Le sourire mystérieux !

Les amants, qui, seuls sous l'ombrage,
Se sentent deux et ne sont qu'un !

[...]Conserve en ton cœur, sans rien craindre,
Dusses-tu pleurer et souffrir,
La flamme qui ne peut s'éteindre
Et la fleur qui ne peut mourir !

[ « Hymne à la beauté » de la section Spleen et Idéal des Fleurs du Mal de Charles Baudelaire.]

Arène du Sanctuaire, au même moment

Les plus vaillants des chevaliers avaient coutume de se retrouver dès les premiers rayons du soleil sur le sable des arènes. Il y avait bien sûr les lève-tôt : Mu, Shura, Shaka, Mia, ceux qui avaient endossé la responsabilité de maître et se devaient de montrer l'exemple : Aldébaran, Shura, Milo, Aphrodite - qui vient de prendre sous son aile une jeune enfant de Finlande et Camus; Puis ceux qui se faisaient jeter hors du lit pour avoir oublié de se réveiller, une fois de plus, (Angelo et Aurora).

Ce matin-là, en dehors du Gémeau, pas un seul or ne manquait à l'appel alors même que l'horizon rosissait à peine au-dessus des sommets arrondis des collines. Milo avait eu un sommeil agité et, s'il en jugeait par les cernes qui ombraient le regard de Doko, celui-ci avait certainement aussi peu dormi que lui. Le maître de Fujiya passait ses nuits à parfaire l'entraînement final de la future Balance. D'ici quelques mois, l'épreuve de l'armure d'or dira si la jeune-fille mérite de rejoindre les Saints dorés. Et Doko se fait (un peu) trop de soucis.

Un Saint d'Argent concluait le clan des insomniaques : Merio de la Coupe avançait péniblement en direction des guerriers d'or, et salua nonchalamment les aînés. Milo et Doko se concertent du regard : l'Argenté s'était encore fait chahuté par madame. On raconte au Sanctuaire qu'il dormirait dans son salon depuis des semaines. Saga était intervenu pour calmer les colères de l'épouse du chevalier, seule non combattante ayant le luxe de pouvoir faire reculer un Saint d'or par des excès de colères mémorables. En effet, ce dernier a eu la faiblesse d'esprit de s'amouracher ... d'une jeune paysanne depuis qu'il rencontrait des problèmes conjugaux. Merio a beau être le plus puissant des Saints d'Argent, il n'en reste pas moins un incorrigible séducteur. Aurora n'était pas intervenue, estimant que le Greco-italien s'est mis tout seul dans cette situation. Elle s'était simplement contentée de rétorquer à son vieil ami : « Les mâles peuvent être pathétiques .. »

Merio se rapprocha du Scorpion et de quelques autres chevaliers d'argent. Il lui adressa un mouvement de la tête pour le saluer. Adossés contre la paroi de bois qui séparait l'aire d'entraînement des premiers gradins, les deux hommes peinaient à mouvoir leur corps lourd et fatigué pour rejoindre leurs camarades qui avaient déjà entamé plusieurs séries d'échauffement.

En ce début de matinée, les Ors affrontaient les Argents au corps à corps. Fujiya se mesurait à Saro de l'Horloge, Aldébaran à Moses, Mia était sur le point d'envoyer Capella au tapis et Shura affrontait Rosario d'Orion. Aphrodite était assis aux côtés de Shaka et le reste des chevaliers, et suivait du regard les échauffourées de toutes castes confondues. Seul Aurora et Angelo s'échangeaient divers coups un peu plus loin.

« Dites, vous comptez jouer les commentateurs ou vous entraîner ? » fit une voix forte, dont les accents oscillaient entre l'agacement et l'impatience.

Tous les deux levèrent les yeux en même temps, et tombèrent sur une Aurora visiblement ennuyée. Les poings sur les hanches, la jeune femme les toisait en fronçant les sourcils.

« Angelo vient de crier grâce, et je suis en panne d'adversaire », annonça-t-elle, « À force d'enfumer ses poumons, cet imbécile n'arrive plus à récupérer son souffle passées les trente premières minutes. L'un de vous serait-il prêt à prendre sa place ? »

Le Scorpion et la Coupe échangèrent une mine dubitative. Se faire rosser par un Serpentaire alors que le soleil venait à peine de se lever n'était pas exactement la meilleure façon de bien commencer la journée. Surtout que cette dernière semble en pleine possession de ses capacités physiques. Ils regrettent presque que la petite Enéa fasse ses nuits.

« Bon, l'un de vous se décide ou c'est moi qui choisit ? » insista Aurora qui ne comptait pas la patience parmi ses qualités.

Merio eut le malheur de pousser un petit geignement écœuré.

« Formidable ! » s'exclama l'autre en l'attrapant sans ménagement par le bras, « Ça faisait longtemps qu'on ne s'était pas battu tous les deux. »

« Argh ! » s'étrangla la Coupe, irrémédiablement traîné vers le centre de l'arène sous les regards narquois de ses collègues.

Milo eut une pensée émue pour son camarade qui allait sacrément déguster au vu de la forme olympique que tenait Aurora, et fut surtout soulagé de ne pas servir de punching-ball durant l'éprouvante demi-heure qui allait suivre. Il se cala plus confortablement et soupira d'aise comme les premiers rayons du soleil caressaient les plus hauts gradins.

Ses pensées divaguèrent vers le flamboyant chevalier du Serpentaire qui peinait à se trouver un nouvel adversaire. Milo s'absorbait dans la contemplation du treizième chevalier et ne remarqua pas Camus le « veiller » au loin qui constatait le repli du Grec. Il ne se rendait pas compte de l'inquisition du Verseau. Ou bien feignait-il l'ignorance ? Difficile de s'en assurer.

Les épaules du huitième gardien s'affaissèrent, signe qu'il était prêt à rendre les armes. Il allait décoller de son appui de fortune pour aller s'entraîner seul lorsqu'une paire de sandales se stoppa juste devant lui.

« Une petite bagarre avant de partir ? »

Milo leva la tête. Un regard chocolat, clair et franc l'observait avec une pointe de malice.

« Je ne suis pas au meilleur de ma forme ce matin. » hésita le Grec, se sentant fébrile devant sa magnifique amie.

« Je suis sûr qu'un peu d'exercice te rendra l'entrain qui te fait défaut, » répliqua Aurora avec un sourire.

« ... Peut-être... » fit Milo en constatant que la portugaise arborait d'adorables fossettes.

Comment lui dire non ?

« Alors ? »

« Pourquoi pas », capitula le Scorpion en suivant sa camarade.

Les deux compères se mirent l'un face à l'autre au milieu du Colisée. Milo prit une profonde inspiration, secoua sa longue crinière désordonnée pour chasser toute pensée parasite et se concentra sur la joute à venir. Devant lui, Aurora offrait l'image même de l'assurance. Le brun devinait que la portugaise ne doutait pas de sa victoire, et sentit son propre égo se chiffonner devant l'offense implicite.. Il ne se passa pas cinq minutes avant le Grec ne se retrouvât au tapis, le souffle coupé et les membres immobilisés par une Aurora triomphante sous le nez amusés des autres chevaliers.

« Pas concentré, bête à pinces .. »

« Je n'étais pas prêt … » maugréa-t-il entre ses dents.

La treizième le laissa se relever. Son sourire était autrement plus éloquent que toutes les paroles qu'elle aurait pu prononcer. Le visage rieur, Aurora se mit en garde et lui fit signe d'avancer d'une main. Avec un rictus carnassier, Milo se mit en position et se prépara à la charge de son adversaire. Elle ne se fit pas attendre et nécessita toute sa concentration pour la contrer efficacement.

Cette fois, il calcula soigneusement les chances qu'il avait de faire plier son opposante, les trouva franchement maigres et se décida à tenter le tout pour le tout. Il fit mine de lancer une nouvelle attaque et se déporta au tout dernier moment. La surprise se peignit brièvement sur les traits d'Aurora qui voulut reprendre sa position de défense initiale, mais trop tard. Le Scorpion avait profité de l'ouverture pour frapper avec la rapidité et l'acuité caractéristiques de son animal fétiche.

La gardienne dorée recula de plusieurs pas, et darda sur son adversaire un regard agréablement étonné.

« On dirait que tu es enfin réveillé », dit-elle d'un ton amusé.

« Assez palabré, chevalier … » répliqua Milo en faisant craquer les jointures de ses doigts.

Les coups d'Aurora étaient précis et puissants et se succédaient à un rythme soutenu. Elle visait consciencieusement ses potentiels points faibles et le poussait dans ses retranchements. Puis, d'une flexion à faire pâlir de jalousie une contorsionniste, Aurora se déroba à la tentative d'étranglement de Milo et s'écarta hors de sa portée.

« Ça c'est mon domaine ! » se moqua Aurora, « Un Serpent ne peut se laisser attraper par un insecte. »

Ces quelques empoignades et cette provocation 100% Serpentaire n'avaient fait qu'attiser le désir de Milo de mettre la Portugaise au tapis et lui fermer son caquet. Son regard se fit plus perçant, plus animal, et un sourire féroce étira ses lèvres tuméfiées.

« Toujours aussi désinvolte.» répondit Milo, dont la voix se teinta d'un soupçon de triomphe, « Viens ici.»

« Je t'attend, bel éphèbe »

Sa voix était basse, chaude, et Milo sembla perdre un instant sa belle contenance.

Après un moment, il se reprit puis se mit en garde. De son regard bleuté, il se jeta dans la lutte, gratifiant un sourire à Aurora au passage signifiant : « Tu n'auras pas le dessus. »

Cette dernière jubilait. Quoiqu'un bel affrontement contre un Scorpion de si bon matin.

Temple du Serpentaire, le soir

La porte s'ouvrit et se referma derrière lui.

Ses yeux étaient de ce bleu assombri, d'un ciel sans nuage où le soleil se couche, ses intentions claires. Il fit un pas en direction d'Aurora, puis un autre, et encore un, la traquant comme un prédateur jusqu'à ce que sa compagne soit coincée contre le buffet de son salon. L'homme franchit la distance qui les séparait en moins d'une seconde, une de ses mains se glissa derrière le cou d'Aurora, l'autre berçant sa joue. Ses lèvres avalèrent les protestations de la brune – protestations qu'elle n'était même pas sûr de vouloir émettre. Elle se fit dévorée par les baisers d'Argol.

« Aurora, offres-toi à moi … »

Son désir dans sa supplique était tellement intense que la brune en fut profondément émue. Un rappel de la fermeté des lèvres de son compagnon, de la douceur dont elles étaient capables, de la chaleur et de l'humidité de sa bouche et de sa langue qui se pressait avec persistance contre la bouche du Serpentaire jusqu'à ce que celle-ci ait abandonné tout espoir de résistance.

Ses mains se posèrent sur les épaules d'Argol dans une tentative futile et avortée de le repousser puis dérivèrent sur la tunique claire en coton pour finir par venir se poser sur ses hanches fermes. Elle sentit les abdominaux solides sous ses doigts. Si ce n'était pas ce maudit buffet derrière elle, la soutenant, les genoux d'Aurora auraient lâché sous l'effet de la félicité pure et absolue apportée par la voracité du Saoudien, ses baisers insistants et la pression de son érection à travers le pantalon. Elle s'accrocha au torse de Persée, poussant et tirant, voulant arrêter parce qu'il devait arrêter.

La sentant moins réceptive, il questionna la treizième : « Tu ne me regardes plus dans les yeux. »

Elle se racla la gorge. Net, sec et mortellement précis. Elle n'avait pas besoin de plus pour se sentir blessée pour son compagnon. Le Serpentaire sentit ses joues s'enflammer.

Elle répondit : « Tout ceci n'est que passager … » détestant chaque mot qui sortait de sa bouche.

Aurora ne savait pas ce qui l'attristait le plus. Il y avait ce froid entre eux depuis des semaines, c'était comme une corde raide de quelques centimètres de large qui se balançait au gré du vent, et Argol avait peur d'imaginer ce qu'il en découlerait s'il sautait pour la saisir. Sa bien-aimée essaierait-elle de le rattraper ou le laisserait t'il chuter s'il échouait ?

« Que me reproches-tu !? » tempêta-t-il.

Le ton du chevalier d'Argent était égal et menaçant, le ton auquel il conditionnait à obéir aux apprentis et aux soldats.

« Je … ne sais pas .. Ce n'est pas grave.. » bafouilla la brune alors qu'elle regardait le père de sa fille avec incrédulité.

Elle l'avait regardé d'un air rempli de commisération, comme si elle se trouvait face à un cas désespéré et qu'elle ne pouvait rien faire de plus. Ce qui avait laissé Argol perplexe et intérieurement furieux. Il n'aimait pas la pitié. Et il n'aimait pas non plus cette ombre qui était passée sur le visage du Serpentaire au moment où elle avait essayé de se justifier. Il la fixa un long moment, une éternité pour Aurora. Puis, il la relâcha, un regard lourd de sens. Alors, plutôt que d'affronter la peine d'Argol, elle partit, le laissant dépité, frustré.

Il a bien tenté de la poursuivre, réalisant son manque d'empathie. Cependant après un moment, il s'immobilisa et réalisa que sa compagne est chevalier d'or … et qu'elle est probablement déjà loin.

Tout à fait abjecte, le cœur noué par son propre mépris, elle se mit à courir aussi vite qu'elle put. Elle sauta d'un arbre à l'autre pour arriver dans la vallée longeant le quartier des Argents. Ce conifère fidèle, un exutoire solide dressé fièrement, connaissant tous ses secrets intimes depuis l'enfance et qui l'attendait avec noblesse. Cet endroit même où elle pouvait être dissimulée aux yeux du Sanctuaire.

En chemin, cette dernière était tombé sur son vieil ami de la Coupe.

« C'est compliqué d'assumer ses sentiments. Et c'est pourquoi en tant que Saints, nous sommes obligés de les oublier ou de les ignorer.», déclarait Merio, le visage stoïque.

Comme s'il savait exactement pourquoi elle avait versé une larme.

« Tu ne m'apprends rien, mon ami. Être chevalier d'Athéna, c'est ignorer sa propre douleur pour mieux ressentir celle des autres pour lesquels nous nous battons. Nous avons tous des blessures avec lesquelles nous devons vivre. »

« Tes plaies ne semblent pas se cicatriser aussi facilement et rapidement que pour d'autres, Aurora. » ajouta la Coupe.

Elle se figea.

« Peut-on mélanger le désir, sa morale et notre devoir ? »

Il réfléchit un moment.

« Je n'aime pas que l'on bafoue notre ordre. Mais toute personne qui constitue la chevalerie est pour ma part déjà estimable. » commença alors le Greco-Italien, « Dans notre code militaire, aucune règle ne nous empêche de convoiter un homme ou une femme. Nous sommes dévoués à Athéna mais nous sommes également libres. Même si, les relations plus intimes entre chevaliers doivent être évitées. Il est important de renforcer le corps, le caractère ainsi que le cœur. Je comprends que c'est plus difficile pour vous, les femmes. Vous êtes plus sensibles là où les hommes ne le sont pas. Au Sanctuaire, la tentation est grande. Tu es belle, Aurora. Ta force de chevalier cache tes sentiments, mais pas les courbes de ton corps de femme. Tu tentes les autres. Ils n'ont pas à s'en excuser. »

Court silence.

« Je tente les hommes .. hum ! » Son ton était ironique. Elle se sentait plus légère mais en même temps partagée, songeant à ces êtres qui l'ont touché : « La sacralité du Sanctuaire peut s'accommoder de petites entorses au règlement, mais ses portes peuvent se refermer bien vite. » poursuivit Aurora, « Je devrais peut-être devenir civile et élever ma fille loin d'ici. »

« Tu as eu la bénédiction d'Athéna. Pourquoi te flagelles-tu ? »

« J'ai ''tenté'' bien d'autres chez nos émissaires. »

« Tout ceci n'est pas du ressort de la chevalerie. Tu conviendras qu'il est naturel d'avoir des désirs, Aurora. »

« Je me suis accordé quelques passe-droits. »

« Les chevaliers te font confiance. »

Après un moment, elle sécha ses larmes, et avec un rictus un peu décalé elle conclut : « Tu sais de quoi tu parles, pas vrai Merio ? »

Le chevalier d'Argent se renfrogna. Il était en fait mal placé pour le savoir.

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La nuit était douce, et le fracas régulier des vagues éclatant sur les rochers sonnait comme une mélodie entêtante aux oreilles d'Aurora. Seule avec elle-même, loin de l'agitation diurne du Sanctuaire, loin du bouillonnement des derniers entraînements, elle ferma un instant les yeux. Elle prit conscience du roulis de l'onde qui semblait prendre vie en contrebas avant de venir mourir sur la roche, de l'air chargé d'embruns qu'elle respirait à pleins poumons, de la fraîcheur du rocher sur lequel elle était assis et qu'elle caressa du plat de la main. Mais cette orgie de sensations n'éveillait en elle rien d'autre qu'un profond sentiment de solitude.

En cet instant, le Saint du Serpentaire ne parvenait pas à ressentir autre chose qu'un grand vide au fond d'elle. Quand elle ouvrit les yeux, la Grande Ourse luisait sur le firmament. Elle se demanda quand est-ce qu' elle le retrouverait, ce fragment d'elle-même. Celui qui lui était arraché alors qu'elle pensait l'avoir récupéré après la naissance de son enfant. Ce sentiment de sécurité, de bien-être constant, ce puissant amour maternel peut-il venir à bout de ces doutes qui écorchent son cœur depuis la bataille contre Arès ?

Était t'elle trop naïve ? Ou plutôt, celui qui ne lui avait jamais accordé de chances d'être pleinement épanouie, était-ce la cause de ses maux ?

Car il fut un temps elle pensait l'avoir trouvée cette moitiée avec qui elle aurait pu se fondre en une harmonie si parfaite qu'ils n'auraient formé qu'un seul être, partageant la même aspiration et les mêmes désirs, la passion constance et la complémentarité. Ils avaient beau être différents, ils s'aimaient. Ardemment. Leur rupture, alors qu'ils s'aimaient sans retenue a bouleversé sa vie de femme.

Aurora n'a plus jamais été sereine.

« Eaque .. »

Ce prénom qu'elle a si longtemps prononcé alors qu'il se parlaient, qu'ils s'aimaient peu importe l'endroit, qu'ils se trouvaient pour construire un avenir prometteur entre leurs Royaumes.

Elle avait tort. L'amour en Enfer est différent, sanglant, brutal et seule la mort est gage de fidélité absolue tant le devoir et la discorde règne en ces lieux. Car pour se construire et exister, le Juge a besoin d'être lui-même, indépendamment de son aimée, loin des émotions humaines qu'il dissimulait. Aurora n'a offert son âme entière qu'à ce seul homme. Le seul à qui elle était prête à tout renier, avec qui elle voulait s'engager, à qui elle a tout donné ..

Saurait t'elle vivre loin de cette lumière qu'il lui avait refusée ? Malgré les méditations, la sagesse de cet homme rencontré dans le Sahara, Aurora n'est pas vraiment apaisée dans son subconscient. Du fond de l'abîme de ténèbres dans lequel elle avait été plongé, elle tournerait son regard vers une autre âme qui saurait l'accepter et le compléter. Il le fallait.

Qui pourrait lui apporter à nouveau cette lumière ?

Au fil de sa rêverie, elle n'avait pas quitté la constellation du Serpentaire des yeux. Puis son regard défia vers celle du Scorpion qui scintillait fort depuis la naissance d'Enéa. Plus le temps passait, plus elle perdait contenance à ses côtés.

« Milo .. » souffla t'elle doucement.

Aurora jouait au chat et à la souris avec lui.

Les éléments remontaient à peu près deux semaines alors qu'elle se rendait à Athènes. Elle avait senti un cosmo non loin d'ici. Quelle ne fut pas sa surprise d'apercevoir le huitième gardien discuter avec une jeune-femme à la terrasse d'une auberge. Le sang du Serpentaire ne fit qu'un tour, sans qu'elle ne comprenne la raison. La stupeur l'avait gagné lorsque cette chimère entraîna Milo loin des regards. Cette vision ne quittait plus l'esprit de la portugaise. Milo, seul, avec une femme ? Elle finit par abandonner son groupe d'amis, incapable de songer à autre chose. Aurora voulait hurler, tuer cette fille sur le champs, la désintégrer, peu importe pourvu qu'elle disparaisse !

En effet, le charismatique Scorpion profitait de ses permissions pour s'aérer hors du Domaine sacré comme l'a prodigué le Pope. Le Grec désirait s'échapper au milieu des superbes contrées inconnues de son pays alors qu'il était tombé sur cette citoyenne Slave perdue. Milo l'avait mené vers Athènes, comme lui dictait sa bonne éducation de chevalier. Pour le remercier, elle l'a invité à un café local. Ils s'étaient rencontrés par hasard quelques jours après. Le jeune-homme s'était laissé séduire par cette civile sans ne rien lui révéler de sa vie de guerrier. Cette dernière n'a pas voulu laisser passer sa chance auprès de ce mystérieux spécimen.

Celle-ci avait pourtant tout pour lui plaire. Elle était jolie, intelligente, douce et savait faire preuve de répartie. Il aurait pu y noyer son chagrin. Mais le Scorpion avait la certitude que cela ne ferait que l'enfoncer davantage. Il ne se leurrait pas. Il manquerait à la relation cette étincelle qui transformait un léger feu en brasier ardant. Il en avait toujours été ainsi autrefois. Aussi tendres et sensuelles s'étaient montrées les jeunes-filles auxquelles il avait ouvert son lit, aucune n'avait jamais réussi à retenir son attention plus que quelques semaines. Il n'avait d'yeux que pour une seule et celle-ci n'hésitait pas à le contrer. C'est cela qu'il l'aimait. Aucune femme n'occuperaient jamais la place qu'avait prise un jour Aurora dans son esprit. Elle possédait toujours une part de son cœur, et il la conserverait à jamais.

Alors si le Scorpion finalement repensait à cette histoire avec une émotion mêlant plaisir et honte, songeant au Serpentaire, des regrets lui grignotant les entrailles, il n'en avait jamais parlé. Et un homme bien élevé ne faisait pas étalage de ses conquêtes. Ce dernier continue de suivre ce code d'honneur. La fierté et l'obéissance aux règles ne l'ont jamais permis d'en dire plus. « Comme si de rien n'était … » est assurément l'expression jugée la plus appropriée. De cette façon, sa relation avec Aurora continue d'être régie par la hiérarchie militaire bien qu'ils aient une forte affection l'un pour l'autre.

Aurora souffla. Et après un dernier regard accordé à la constellation du Scorpion, elle fit volte-face pour gagner un sentier rocailleux menant au Zodiaque d'or. Elle avait affreusement envie de rejoindre le temple du huitième gardien. Une envie incompréhensible de s'échapper un court instant de son rôle de cheffe, leader et mère … Ce rôle étouffant de compagne aimante.

Temple des Gémeaux, 9 mai 2008

A l'heure où les rayons du soleil affleuraient l'horizon de la mer Egée, Saga ouvrit les yeux.

Il demeura encore quelques instants allongé aux côtés d'Hellenis, recroquevillée en chien de fusil et qui respirait doucement. Son épaule nue dépassait du drap; avant de se lever, il se pencha pour y poser ses lèvres. Il voulait rester encore un peu cependant le devoir l'appelait.

Par Athéna ! Il devrait déjà être debout ! Il se força à prendre le chemin des sanitaires pour se rafraîchir et se vêtir convenablement. Pas d'habits de Pope. Lorsqu'il séjournait au Palais, il se contentait d'une soutane blanche par-dessus un pantalon et un maillot aux manches courtes ainsi que quelques bijoux sacrés signifiant sa position inédite. Mais aujourd'hui, il était le Saint des Gémeaux. Doko avait pris la relève.

Saga devait visiter des villages avoisinant le Domaine avec Aurora, Milo, Mû, Aldébaran et Aiolia. Il était attendu quelques mètres plus bas par ses camarades.

Une main glissa paresseusement sur son torse et d'un bras, Saga ramena le corps souple de son amante contre lui. Le menton au creux de son plexus, ses yeux émeraudes dans les siens, elle chuchota, tout sourire : « Bonjour, Seigneur Saga. »

Il ne pouvait plus se passer de ces baisers cela faisait maintenant plusieurs semaines. Et depuis le Grec ne se voyait pas vivre sans la jeune-femme. Autant essayé de le priver d'oxygène. Il n'en revenait toujours pas que la sud-africaine l'ait choisi lui. Il se considérait si commun et si pâle par rapport à l'éblouissant soleil qu'était Hellenis.

« Tu te sous estimes. » avait t'elle soufflé, comme si elle avait lu en lui, « Tu es bon et juste Saga. »

Oui, c'était le paradis sur terre. Elle était parfaite ! Saga frémissait dans les bras de sa maîtresse. Ils entamèrent une série de courts baisers.

« Nous nous verrons en journée. » se justifia t'il alors qu'il embrassa le front de son amoureuse secrète.

« Je l'espère bien. » fanfaronna son aimée.

Le Gémeau fit appel à son armure qui se dématérialisa et se posa immédiatement sur son corps musclé. Hellenis le regardait comme un Dieu vivant, toujours aussi impressionnée par la prestance de son amant.

« Tu es beau, Saga. »

Il lui sourit tendrement.

« Parce que c'est toi mon Monde, Hellenis. »

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Un peu plus loin sur la place principale, illuminée par la lumière du jour, revêtue de sa nouvelle armure et couronnée de la masse de ses cheveux, Aurora resplendissait. Sa cape blanche et pourpre virevoltait avec élégance au gré du vent, démontrant toute sa grandeur. Elle avait teint ses cheveux d'un blond miel la rendant flamboyante. Sa peau pain d'épice faisait encore ressortir par contraste la luminosité et l'épaisseur de sa chevelure. Elle souriait de bonheur en regardant sa fille de six mois agiter ses petits bras vers le chevalier du Lion et son sourire renforçait les courants de son regard de biche. De tous les Saints d'or - à l'exception de Milo, le cinquième gardien est le plus proche d'Enéa, avec Aldébaran, caressant de sa grosse main la tête de l'enfant avec attendrissement. La petite déployait son cosmo doré pour se mettre en harmonie avec ses aînés, plus étonnés chaque jour qui passe par les dons du bébé promis à avenir de grande guerrière.

Soudain, Aurora se tourna vers Milo, sentant les yeux azurs sur elle. Son sourire s'éclaira. De ces sourires de lumière qui éclairent entièrement un être et le font rayonner, révélateurs de puissants sentiments cachés. Milo lui répondit, non sans gêne. Jamais elle ne lui avait sourit ainsi ! Le Grec sentit une faiblesse étrange qui venait de le saisir se répandre en lui pour faire trembler ses jambes et il eut chaud et froid en même temps. Son pouls et sa respiration s'accélérèrent et il sentit les battements de son cœur résonner fortement dans sa poitrine. Il avait l'impression que le son se répercutait dans tout le lieu, se heurtait aux colonnes, roulait dans l'espace et que tout le monde l'entendait.

Que lui arrivait-il ? Le Scorpion n'arriva plus à soutenir le regard et se détourna. Il se tourna à nouveau face à Aurora pour la regarder. Enfin, il essaya de la regarder, car l'étrange phénomène se reproduisit. A l'instant où leurs regards se croisèrent, Aurora baissa elle aussi la tête. Visiblement, elle n'était pas la seule qui ne comprenait pas bien ce qui était en train de se passer ni la seule qui ne parvenait plus à soutenir le regard de l'autre…

L'appel mental de Saga les fit tressaillir et ils s'exécutèrent, rejoignant sans un mot les autres Saints d'or. Milo et Aurora marchèrent côte à côte, ne sachant quelle posture adopter, évitant soigneusement le regard de l'autre.

Avait t'il rêver où quelque chose venait bien de les bousculer, eux, grands amis de toujours ?

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L'heure de l'entraînement des apprentis approchait, elle fallait qu'il se prépare. Un soupir lui échappa et trembla un instant dans l'air lourd de l'après-midi. A l'ombre des colonnes doriques, assise sur la pierre chaude qui s'était abreuvée tout le jour de la force du soleil et la restituait à présent, elle redoutait le moment où le Scorpion descendrait du huitième temple pour la rejoindre. Elle reflua en analysant elle-même ses émotions. Oui, elle avait peur. Une peur incompréhensible, qui lui comprimait le cœur comme dans un étau. Mais pourquoi ?

La scène de ce matin passait en boucle dans son esprit. Un puissant frisson la saisit, malgré la moiteur de l'atmosphère. Dieux, que Milo était beau à cet instant… L'éclat doré de son armure et de son cosmo, la chaleur de son sourire, sa fierté éclatante en observant le cosmo d'Enéa résonner avec ceux des autres chevaliers … Et ses yeux, brillant d'un éclat nouveau quand ils s'étaient posés sur elle… Sa respiration s'accéléra brutalement, elle lui semblait manquer d'air. L'émotion la surprit à nouveau brutalement, cette émotion qui lui devenait familière depuis quelques temps, quand elle se trouvait près du Grec … Depuis ce bref moment intense au temple Niké, leur cosmo ne formant qu'un, les sentiments du Scorpion mis à jour … mais également là où tout fut avorté. Cette émotion qu'elle ne parvenait pas à nommer. Aurora côtoyait Milo depuis suffisamment longtemps. Alors, quelle était cette panique qu'elle avait ressentie tout à l'heure devant la chaleur et le trouble puissant qui s'étaient partagé dans son corps et lui avait donné le vertige… ?

Elle n'a plus envie d'y penser, songeant à son code d'honneur de chevalier, son sens de l'amitié profond. Elle se prit la tête dans les mains. Qu'est-ce qui lui prenait ? Ses mains gracieuses se nouèrent derrière sa nuque dans un geste dérisoire de protection et l'épaisse chevelure se répandit sur les pierres à ses pieds, le dissimulant presque entièrement.

« Tu devrais déjà être prête. »

Elle eut un bref sursaut, se redressa rapidement vers le chevalier de la Coupe, et fit face, tendue. Elle ne l'avait pas entendu arriver.

« A moins que tu n'aies pas envie d'y aller ? Tu rêvasses.» continua Merio en remettant ses bandages en place autour des bras.

Elle allait répondre quand les deux compères se retournèrent d'un seul mouvement vers un cosmo familier surgissant en ces lieux pour prévenir les occupants de son arrivée. Les pas de Milo se faisaient plus fort, indiquant que le chevalier du Scorpion arrivait pour démarrer les sessions d'entraînements. Il s'arrêta juste en face des deux amis et les saluèrent sans les regarder directement toutefois.

Aurora peina à discipliner efficacement ses pensées. Elle reçut au visage la bouffée d'air chargée de senteurs que le corps souple de Milo déplaça dans son sillage. Ce corps parfait, dans ses proportions et sa démarche fluide. Des senteurs troubles et puissantes de pierre chauffée par le soleil, d'herbes aromatiques et de musc. Un parfum d'été et de chaleur. Une fragrance de désir. Dépitée par l'aveu que ses propres réactions le forçaient à admettre, Aurora regarda le Scorpion s'éloigner. Mais ce fut d'une voix calme pourtant et avec le sourire qu'elle réussit à lui rendre son salut.

En rejoignant les apprentis, Aurora ne put s'empêcher de jeter un coup d'œil à la dérobée sur son ami. Milo regardait droit devant lui. Soudain, le regard obscurci du chevalier du Scorpion la heurta de plein fouet et glissa sur elle. Ça y est, ça recommence…

La portugaise sentit sa respiration se suspendre avant de repartir de plus belle. Elle s'appliqua soigneusement à retrouver son calme et à ne surtout pas regarder le brun. Et de ce qu'elle put lire dans le cosmo de son ami, celui-ci fit les mêmes efforts. Ils finirent le chemin sans un mot, étreints tous les deux par un charme puissant et vertigineux.

A peine arrivés sur l'esplanade, ils furent assaillis par un groupe de gamins ravis d'être pris en charge par ces chevaliers d'exception, et n'eurent plus le temps de se préoccuper de leurs pensées intimes. Alors qu'Aurora rejoignait Merio dirigeant les élèves plus expérimentés, Milo commençait la leçon pour les plus jeunes.

Le Grec les surveillait, passant entre les paires de combattants, rectifiant des postures, donnant des explications. Il s'arrêtait parfois pour observer le travail des uns et des autres, puis circulait à nouveau au milieu des enfants. Il aimait particulièrement partager son savoir et l'enseigner lui plaisait. Milo avait découvert cette sensation de bien-être après sa résurrection, lorsque le Pope pria que l'Élite sacrée perpétue leur expérience aux jeunes afin de renforcer la foi d'Athéna et rapprocher les générations entre eux. Sentir l'attention et le respect des apprentis sur lui, leur confiance absolue dans ce qu'il leur transmettait était une source de joie.

Et soudain, il croisa le regard d'Aurora qui se tenait bras croisés, observant un combat devant elle à l'autre bout de l'esplanade. Un regard profond. Concerné. Et le sentiment diffus et pénible reflua et disparut comme il était venu. Sous le regard intense, ce fut un autre genre d'émoi qui s'empara de lui, sur lequel il refusa de s'appesantir. D'un air qu'il espérait dégagé, il reporta son attention sur les apprentis et s'absorba avec acharnement sur l'enseignement qu'il leur dispensait. Ne plus penser, ne plus ressentir et accomplir sa tâche.

Le reste de l'entraînement se passa sans heurts et bientôt, Aurora interrompit bientôt les combats de son groupe, ce qui sonna la fin de la séance. Milo stoppa lui aussi sa formation et expédia l'escouade des bleuets à leur baraquement. Merio discuta brièvement avec le Serpentaire puis salua ensuite les chevaliers d'or. Le Scorpion se tourna vers son amie, le visage contemplatif vers le ciel. A cet instant, Aurora s'étira langoureusement dans la lumière avec grâce, comme un chat. Le cœur de Milo manqua un battement. La portugaise ne se rendait vraiment pas compte de ses gestes et de l'effet qu'ils avaient sur lui !

« Tu as pu constater l'évolution d'Enéa, il me tarde de la voir grandir ! »

La voix franche et chaleureuse du Serpentaire venait de s'adresser à lui, alors qu'il s'abreuvait d'eau douce.

Milo reposa l'amphore : « En effet. Si jeune... » répondit t'il à son amie.

« Grâce au cosmo que son incroyable mère lui a transmis ! » ajouta Aurora sur ce ton badin qui l'animait souvent.

L'ambiance était moins lourde de sens que tout à l'heure. Milo s'octroya un soupir discret. Le Scorpion affichait à présent un rictus de connivence. Voir le chevalier du Serpentaire réjouit lui réchauffait le cœur. Sa fille est sans doute le plus bel accomplissement de sa vie. Quoiqu'on en dise, Enéa sera un redoutable chevalier d'or de la génération qui émerge.

« J'organise une soirée pour ses six mois. Tu viendras ? » questionne alors Aurora.

« Bien-sûr. » répondit le huitième gardien, « Même s'il me semble que la date d'anniversaire était il y a quelques jours. »

Aurora hocha la tête.

« J'étais en mission ... son paternel aussi. »

Milo releva le ton détaché par lequel Aurora évoquait le chevalier de Persée.

« Je me demande quelle aurait été ma vie si je n'avais pas été chevalier. » continua la brune, « Si j'avais connu mes parents .. » d'un air totalement nostalgique. « Shion disait que ma mère et mon père s'aimaient d'un amour pur. Je n'imagine pas le ressenti qui a du submerger mon géniteur lorsqu'elle est morte en couches. Les Dieux sont bien cruels.»

Le Grec eut une soudaine raideur. Mais il répondit : « Ta mère connaissait son destin et était prête à se sacrifier pour te permettre de venir au monde afin qu'à ton tour, tu puisses sauver tes pairs. »

« .. Certes.» marmonna quelque peu Aurora, « En tant que mère, je saisi parfaitement ce qui a pu animer la mienne. J'aurai fait la même chose pour Enéa. J'aurai voulu mettre un visage sur ce prénom que j'entendais scander par Demetria, lorsque nous étions gamines.»

Milo fronça les sourcils.

« Ta sœur se souvenait d'elle ? »

"Dem' avait la capacité de raviver de lointains souvenirs. Des illusions réelles pouvant désarçonner l'adversaire pour le mettre devant des secrets enfouis et qu'elle utilisait sur elle-même pour se rassurer. »

« Cela me rappelle la technique du Phoenix. » répondit Milo avec intérêt.

« Demetria était Lion tout comme Ikki. Ce qui la différencie de l'Oiseau immortel est que cela ne fatiguait pas l'esprit. Alors qu'elle plongeait l'ennemi dans un songe de bien-être, elle profitait de ce court moment pour lire en lui les techniques cachées et ainsi reproduire son attaque pour le surprendre. »

« Une technique effrayante. » conclu Milo, « Je ne connais personne ayant de tels pouvoirs. »

« Le Général des Lyumnades .. » poursuivit Aurora, « Il a la capacité de copier les arcanes des ennemis, cependant cela a moins d'impact. Il prend l'apparence de l'adversaire et doit rester concentré. Dem' pouvait dévaster les guerriers sans se fatiguer. En pointant du doigt leur émotions enfouies.»

Court silence.

« Tu n'as plus évoqué ta sœur depuis ton combat. » nota prudemment Milo, constatant l'admiration dans les propos d'Aurora.

« Je donnerai n'importe quoi pour revivre ces moments à ses côtés. » admit t'elle, « Aujourd'hui, je peux en parler car c'est Arès que j'ai terrassé. Ma soeur n'était qu'un instrument pour mener à bien les sombres desseins d'un Dieu. Elle était plus forte que moi .. »

Milo fut étonné par cette révélation.

« Pourquoi le crois-tu ? »

Le Serpentaire sourit doucement.

« Arès aurait pris mon âme, sans cela .. » affirme t'elle en le fixant de ses yeux chocolats, « Demetria avait une force mentale incroyable, elle a dû résister longtemps. Jusqu'à notre combat final je l'ai ressenti. Son âme m'implorait de l'achever et d'aller jusqu'au bout.»

Milo fut touché par cette révélation.

« Je comprends le mutisme qui t'accompagnait après cette bataille. » consentit t'il après un moment de flottement.

« Elle aurait été une guerrière incomparable, la combattante Céleste de l'Étoile de Majoris, gardienne des armées du Dieu des Dieux : les Anges sacrés. Celle qui m'aurait fait la morale de grande sœur et mise sur le bon chemin de chevalier. »

« Tu es un excellent chevalier. » affirma Milo.

« Un chevalier entêté, ayant brisé des cœurs et des corps. »

« Pourquoi tant de regrets dans tes paroles ? »

« En dehors de mon rôle de Saint, je suis aventureuse de nouvelles sensations. La passion me nourrit, me rend forte et finit par m'achever. C'est un cercle vicieux." confia la portugaise, " Il est vain de se prétendre invulnérable. Un chevalier n'est jamais qu'un être humain avec ses blessures et ses faiblesses. C'est en prendre conscience plutôt de fuir et d'en souffrir par la suite.»

Le Grec eut une nouvelle raideur.

« Quelle aurait les conséquences si mon père m'avait élevé ? Aurait t'il guetté la moindre tentation afin de rester pure ? » acheva Aurora sans se douter la moindre du monde des états- d'âme de son voisin.

Milo sentit sa respiration se suspendre comme lorsqu'on encaisse un coup. Il était mal à l'aise. Un silence régnait à présent, lourd comme un tissu épais qui ensevelit les bruits. Aurora s'ouvre à lui avec cette imprévisibilité comme elle sait le faire, et le laisse interdit.

Que devait t'il interpréter ? Et puis pourquoi parle t'elle de figure paternelle, maintenant ? A-t-elle distingué un quelconque rapport avec Diogo Vosta dans le cosmo de ses compagnons, ce personnage le plus redouté au Sanctuaire ?

Aurora nota alors qu'il était déstabilisé. Elle sentit la préoccupation du Scorpion à ses côtés. Il se trouvait dans un état d'agitation étrange.

« Milo ? Ai-je dit une bêtise ? »

Moment de flottement.

« Non .. » se reprit le Scorpion.

« Mais.. tu es blême. »

Par tous les Dieux du Panthéon, qu'elle cesse de l'interroger ! En plus, elle venait de se rapprocher naturellement, rendant Milo des plus inapaisé. Le parfum fruité allait l'achever s'il ne réagissait pas immédiatement. Il prit lentement sa respiration et s'efforça de se calmer.

« La lune se lève. Partons, Aurora.»

Sans un regard pour sa compagne d'arme, il s'engagea sur le chemin des douze maisons, laissant derrière lui un Serpentaire interloqué.

« Milo, attends ! » insista la voix féminine derrière lui.

Serrant les poings, honteux, le huitième ne répondit pas. L'amertume lui coulait le long de la gorge. Cette situation est trop inconfortable.

Il fut rattrapé derechef par la treizième. L'espace de quelques secondes, Milo se demanda vaguement s'il y avait le moindre mal à laisser le Serpentaire connaître la vérité. Leur camarade a une forte intuition et une tendance à s'enflammer rapidement.

« Tu crois que je vais laisser passer ça ? » Elle venait de se poster devant lui et plongea un regard dur sur le Scorpion, « Il y a quelque chose dans mes propos qui t'ont bousculé ! »

Il s'immobilisa de tout son être. La voix claqua avec sécheresse. Un sentiment qui ressemblait à de l'effroi lui transperça le cœur. Il regarda Aurora. Son visage était contracté. Il connaît ce regard. Elle ne le lâchera pas. C'en ai certain. La température environnante montait en flèche malgré la nuit tombant doucement sur le Domaine. Il se passa la main dans les cheveux bruns. Il ne comprenait pas ce qui se passait aujourd'hui. Tout est si énigmatique.

« Je ne trahirais le serment que j'ai formulé. » affirma t'il sans sourciller.

Aurora eut un mouvement de surprise.

« De quoi parles-tu ? »

« …. »

« Ce n'est qu'une excuse, pourquoi donc ? »

Il se devait de la rassurer, lui dire que tout allait bien aller, ce n'est question de temps. Elle devait lui faire confiance. Mais Milo en fut incapable.

Sans lui laisser le temps de répondre, Aurora tourna les talons. Ses pas résonnèrent fortement dans le calme de l'aube et dans le propre vide intérieur de Milo. Il regarda la silhouette douloureuse du Serpentaire disparaître dans l'ombre. Il sentait pourtant qu'il devait lui expliquer ce qui se trame depuis des mois. Il n'esquissa pas le moindre geste pour retenir son amie. Quelque chose venait de se briser et il restait les bras ballants. Il ferma les yeux, tachant de retrouver sa paix intérieure, mais n'y parvint pas. Cela lui faisait mal de blesser Aurora, mal de lui mentir. Ses yeux le piquèrent et il les écarquilla, luttant pour ravaler des larmes que sa fierté de combattant lui interdisait de laisser couler.

Il sentit soudain le cosmo de la portugaise se déployer. Milo ne réfléchit pas deux fois. Cette fois-ci, il la rattrapa.

« Je sais que vous me cachez un fait important, TOUS … »

Les syllabes, détachées distinctement, prouvaient à elles seules tout l'agacement que ressentait son homologue, la colère grimpante coulant dans ses veines. Milo ferma les yeux de nouveau, et poussa un long soupir. Reculer l'échéance ne servirait à rien, c'était évident…

« Et toi, plus que les autres, tu dois te taire ! »

Milo se décomposa.

« Vous avez des ordres auxquels vous ne pouvez vous soustraire. J'en peux plus de ce manège ! Et je ne peux que dissimuler ma frustration hors de votre portée afin que vous ne souffriez davantage ! » poursuit t'elle.

Le Scorpion fut muet de stupeur. Il savait qu'il était difficile pour Aurora de faire semblant. Elle voulait préserver ses frères d'arme. Cette générosité toucha plus encore le cœur de Milo. Que faire, par la Déesse ?

Que faire ?

Elle baissa la tête. Exténuée. Aurora venait de s'effondrer à terre. Elle était drainée, comme après un entraînement intensif.

Le cosmo chaleureux et puissant de Milo la nimbait de son énergie, rassérénant son esprit affolé et meurtri. Le Scorpion la tenait maintenant par les bras. Elle y sentit le froid de l'air nocturne et frissonna. Les mains du Grec l'attirèrent lentement à lui. Elle se raidit et entreprit de se dégager. L'effleurement du souffle sur son visage, contre sa bouche, la surprit et elle allait le repousser lorsque l'étreinte du Scorpion se relâcha. Ils prirent en silence côte à côte le chemin des douze maisons par le passage secret. Enfin, cette étrange journée finissait. Aurora n'en pouvait plus. En gravissant les marches innombrables, elle sentit son corps se dénouer et l'angoisse qui la taraudait depuis le matin disparaître. Elle ressenti la main de Milo, hésitante, venir effleurer la sienne. Un instant, sa main s'agita contre celle du Scorpion comme un oiseau affolé, puis s'immobilisa. Il gagnèrent le temple du Serpentaire sans un mot dans l'obscurité, le silence de la nuit seulement traversé de leurs souffles, un peu rapides, peut-être.

« Milo, ça va aller. »

A l'intérieur du temple du Serpentaire, la gardienne voulait que son voisin du huitième s'en aille. La nuit profonde et noire s'étendait paresseusement sur le Sanctuaire et avalait tous les bruits. Le silence ouaté recouvrait habitations, agora et arènes, jusqu'au chemin sacré des temples qui se noyait dans l'obscurité et le calme. Plus un bruit ne troublait la quiétude de la nuit chaude.

« La nuit porte conseil. » continua Aurora, notant le scepticisme de son homologue.

Milo hésitait.

« Va. »

« Aurora. .. » murmura t'il doucement alors qu'il s'était rapproché pour la recouvrir d'une étoffe, la voyant frissonner.

Elle tressaillit, sentant la chaleur du Grec toute proche. Elle lui accorda un dernier regard, un semblant d'apaisement à son vis-à-vis pour achever la journée d'un obscur : « Bonne nuit, Saint du Scorpion. »

Milo la regarda partir, contrit. En un instant la jeune-femme fut hors de sa vue, lancée en toute hâte dans le couloir désert qui menait aux appartements de la maîtresse des lieux. Il sortit du temple, cette vague d'impression d'injustice le gagnait.

Cette mascarade doit cesser au plus vite.

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Le bruit des talons sur le sol accompagne sa frustration dans les couloirs, précède les volutes de son cosmo sombre qui rampent le long des murs. Les marbres, les statues se couvrent d'ombre à son passage. C'est un véritable chemin de croix pour le Serpentaire. Sa plainte résonne dans le couloir. La tempête qui agite l'âme d'Aurora est si étrange. Cette incertitude. Cette situation est insupportable. Le secret bien gardé par ses frères, la gêne de Milo, cette tension entre eux. Son corps frissonne à cette évocation. Il lui semble sentir les doigts du Scorpion parcourir sa peau, y dessiner les prémices d'un désir, comme ce soir-là, au Temple Niké*.

Puis elle s'est effondrée. Elle ignore combien de temps elle y est restée. Il était tard, la nuit s'était bien installée. Elle devait regagner sa chambrée. Sa fille, son compagnon y dormaient paisiblement. Elle n'avait pas le droit de troubler leur quiétude, de démontrer quelconque langueur.

Devant la lourde porte sculptée de sa partie privative, Aurora dédaigna le heurtoir en argent ciselé pour abaisser la poignée. Elle resta bouche bée sur le seuil de la porte : au centre de la grande pièce qui s'ouvrait sur une terrasse bordée de colonnes doriques, meublée précieusement et confortablement, elle aperçut la longue chevelure d'Argol. Il l'attendait calmement, face à la fenêtre. Elle eut un pressentiment étouffant.

Aurora sentit son estomac s'agiter.

« Tu n'es pas couché, Jalal ? » Elle luttait pour conserver une voix décontractée.

Sans lui adresser un regard, ce dernier répondit, bras croisés sur la poitrine : « A quoi t'attendais-tu ? »

Aurora retint son souffle sous l'étrange regard de l'homme sérieux et intense qui venait de se tourner. Un regard incandescent comme la couleur de la braise tourmentée par le feu. Chaque mot prononcé amplifiant la rage silencieuse et le défi dans les yeux du père de sa fille.

« Tu rentres bien tard. Tu sembles éreintée. »

« Les entraînements des apprentis …. » répondit t'elle sans sourciller.

« Où étais-tu ? » claqua alors Argol, un ton ne donnant aucun crédit aux affirmations d'Aurora.

La portugaise ne prononça pas les mots suivants qui se bousculaient dans sa gorge. La voix de son compagnon trancha le fil de ses pensées.

« Et bien, chevalier ? »

« J'avais besoin de marcher. » finit t'elle par articuler.

Il la regarda, cherchant la vérité sur ces traits tirés. Quand est-ce que le visage en face de lui était devenu celui d'une étrangère ? Pourquoi lui échappait-il ? La douleur qui accompagna l'émergence de cette pensée fut si vive qu'il se rapprocha brusquement. Sur le visage de sa bien-aimée, on pouvait y lire la surprise et l'inquiétude.

« Préfères-tu la compagnie de cet émissaire ? »

Il rencontra un regard embarrassé. Le défi présent dans les yeux du Saoudien aurait pu être assez pour faire trembler les murs de son temple. Le silence qui lui répondit remplit ses oreilles plus que jamais rien d'autre au monde. Persée est si noble en ce moment. Un roc que rien ne peut ébranler. Même le vent qui murmure timidement, la lune qui fait briller son profil semblent donner leur accord. La constance.

Aurora déglutit une première fois.

L'ambassadeur qu'il évoque provenait d'un lointain royaume : les Hérodiens, les fameux serviteurs d'Apollon. Ils avaient été invités à la première fête inter-sanctuaires d'i ans*. Plusieurs d'entre eux avaient baisé la main de la Commandante en chef. Quand à ce mercenaire, et bien .. il est vraiment viril. Aurora a pourtant l'habitude des hommes entretenus, des corps taillés pour la guerre surtout que ce dernier lui faisait subtilement les yeux doux. Elle est si sensible en ce moment.. Apparemment rien n'échappe au Saint de Persée. Elle pouvait le lire dans les yeux de ce dernier. Cela se voit t'il qu'elle ait besoin d'évasion et d'ardeur ? Était-elle si transparente ?

Puis son corps s'était figé, absolument, parfaitement immobile et pendant un court moment, Aurora pensa que son compagnon allait sauter sur ses pieds, lui crier dessus et la précipiter hors de la pièce pour la jeter sur le lit.

« As-tu fini de me faire des reproches, tu es si jaloux !" claqua Aurora, " Je t'ai dit que je voulais tenter une autre approche sur le plan charnel.»

Il rumina, ne voulant pas donner à Aurora la satisfaction d'une réponse, mais il ne savait que trop bien que la portugaise prendrait son silence comme une confirmation.

Le visage inexpressif, presque dangereux, il répondit finalement : « Tu me hais donc à ce point ? »

Elle le regarda comme s'il avait perdu la tête.

« Qu'imagines-tu ? Te faire de la peine m'émeut.»

Ses yeux se rétrécirent, soupesant l'information : « Vraiment ? »

La bouche d'Aurora s'assécha. Comment pouvait t'il penser cela ? Elle n'arriva pas à ignorer le coup qu'elle ressentit à l'estomac à cet instant. Argol s'avança vers Aurora avec la grâce d'un lion en chasse. Et elle était son adorable gazelle. Il allait le dévorer vivante.

Il emprisonna ses mains dans l'une des siennes et murmura : « Ne suis-je plus à ton goût, Saint du Serpentaire ? »

Avant que celle-ci ne puisse réagir, Argol prit son visage en coupe d'une main, caressant la joue d'Aurora du pouce. Une respiration plus tard, les lèvres de son compagnon étaient sur les siennes. Ce n'était pas un baiser chaste. La brune avait été prise par surprise et sa bouche s'était entrouverte juste au moment où l'Argenté en avait pris possession. Les lèvres du Saoudien emprisonnèrent sa lèvre inférieure. Tirèrent et sucèrent. Puis elles se rejoignirent pour couvrir toute sa bouche, lui coupant le souffle. Son poids était contre elle alors qu'il approfondissait le baiser, littéralement collée à elle. D'une touche aérienne, la langue de Persée pressa contre la bouche ouverte, et Aurora gémit.

Les mains se baladaient sur le corps sous lui, frôlant sa peau, malaxant sa chair. Il sentait Aurora frissonner sous ses caresses. La brune se figea pendant une fraction de seconde qui sembla durer une éternité mais après un moment, elle fit glisser sa main jusque derrière le cou de son compagnon et le baiser passa de complet et impatient à profond et passionné. Le corps de la brune – ce traître – suppliait qu'il voulait plus mais son esprit répétait en boucle un terrible, douloureux, terrifiant mantra : « Je ne peux pas. »

Ils s'embrassèrent. Et s'embrassèrent encore. Il la voulait, il la voulait tant, et l'envie désespérée devenait rapidement vitale.

Aurora poussa un soupir de surprise, plaisir, interdit et frustration furent avalés par le baiser du père de sa fille. Ce corps bouillonnant venant épouser le sien auront raison de ses dernières réticences. Elle se donnera à lui, entièrement. Sans concession. Cédant à tous ses caprices.

Il l'attrapa par les fesses et la plaça à califourchon sur ses jambes alors qu'il venait de s'engouffrer dans le sofa. Le bassin d'Aurora se souleva pour sentir le frôlement du membre raidi. Elle le sentit à nouveau un instant plus tard, fugace. Puis à nouveau, plus assuré cette fois, plus ferme. Il se saisit de la main de sa compagne et la guida vers la colonne de chair dressée. Elle la pressa à travers le tissu de son pantalon. Argol était dur, si dur. Elle bougea à nouveau le bassin. Chaque pression et friction de leurs intimités à travers les vêtements devenait une torture pour Persée. Il lui imposa un rythme plus rapide, avait besoin de plus de contact.

Aurora se détendait. Non, en fait elle réalisait que Persée n'était pas le problème dans sa libido puisqu'elle sentait l'humidité de son entre-jambe recouvrir le tissu de son bien-aimé.

Elle entendit alors Argol chuchoter : « Je veux que tu me prennes dans ta bouche. »

Ça ne lui ressemble guère ce genre de sollicitation. Argol perdait la tête.

Ses sentiments s'entremêlaient dans son esprit, mais elle posa sa bouche sur la colonne de chair. Le contact était doux, humide et il était impossible d'y résister. Argol avait le souffle coupé par l'anticipation et le désir. Le sexe brûlant ruisselait d'impatience. C'était une longue, infernale torture de sentir Aurora embrasser son membre centimètre par centimètre, le parcourir de sa langue sur toute sa longueur, de haut en bas, puis de bas en haut, s'attardant un peu plus longuement ici et là, passant d'un côté à l'autre. Elle empoigna alors fermement le membre à sa base pour l'empêcher de jouir et simultanément, elle l'engloutit dans sa bouche jusqu'à la moitié, faisant décoller Persée du fauteuil dans une tentative de trouver la libération. Bon sang, ça faisait longtemps ! C'était diabolique et douloureusement agréable. La tête d'Aurora montait et descendait, prenant de plus en plus en bouche à chaque mouvement. Ce dernier profita des quelques sens qui lui restaient pour observer cette vision magnifique et complètement indécente de sa bien-aimée en train de le prendre avidement. Il souleva les hanches, mais Aurora le maintint en place, captif.

« Retournes-toi » insista Argol, l'intimant à se relever.

Elle le fit taire d'un baiser et sentit les doigts de son amant s'insinuer dans son jardin intime. Un hoquet étranglé lui échappa lorsqu'il commença à les bouger en elle. Cette dernière finit par succomber. Elle répondit à son baiser et le pressant contre elle. Sans attendre, il la retourna soudainement et embrassait sa nuque, tout en la maintenant fermement contre lui, affamé. Elle sursauta en sentant le souffle chaud de son compagnon sur sa nuque. Il y eut une traînée de baisers dans son dos, le long de sa colonne, qui s'attarda un peu plus longtemps dans le creux de ses reins. Il y eut des coups de dents sur l'arrondi de son fessier, qui en dessinaient les courbes, et le Serpentaire sursautait malgré elle à chaque fois.

« Tu es si tentante, si belle.. » continua Persée, « Tu es à moi. »

A ces mots, elle sentit un nœud se former dans son ventre alors qu'il palpait sa poitrine. Puis il tira son amante jusqu'à l'avoir dans la position voulue et fit glisser son membre entre les fesses offertes. Elle gémit fort lorsque l'extrémité entra en elle. Elle s'arqua en arrière pour mieux sentir la hampe de chair dure l'investir. La brune gémit encore, perdue dans les remous contradictoires de son désir et de son appréhension. Argol poussa en arrière, voulant plus pour augmenter le contact. Ses mains l'agrippèrent par les hanches assez fort pour laisser des marques.

« Chevalier du Serpentaire, tu es délicieuse, abominablement délicieuse .. » murmura Argol, la voix cassée par le désir, « Laisses-toi faire, mon aimée. »

Elle sentit une brûlure, car cela faisait si longtemps qu'elle n'avait plus couché avec lui et à cet endroit même. Elle ne pouvait même plus se souvenir de la dernière fois qu'il l'avait prise comme ça. Et sa respiration s'était faite plus erratique sous l'effet de l'excitation. Aurora lâcha prise et rejeta toute pensées négatives ou gênantes. Elle qui avait promis au chevalier de la Vierge de s'essayer au tantrisme.

Perdu.

« Ahhh ! Jalal ! »

Il était maintenant entièrement entré. Le Saoudien était déchaîné avec ce corps désirable ondulant au même rythme que le sien... Il rejeta la tête en arrière et se mordit la lèvre avec un râle sourd, accueillant l'étreinte avec délice. Il était en train d'augmenter le rythme de ses coups de reins, forçant Aurora à s'accrocher au sofa avec ferveur, se délectant des sons que produisaient leurs deux corps en se rencontrant à chacun de ses mouvements. Ses mains étaient agrippées aux flancs, continua de les claquer tout en s'enfonçant toujours plus profondément en elle. Il eut un sourire satisfait en sentant son amante trembler. Il y était presque.

Après de longs moments d'aller-retour intenses, il la sentit se contracter autour de lui en gémissant fortement. Persée sentait l'orgasme monter avec une rapidité effarante, et il ne voulait pas que l'échange prenne fin aussi vite. Qui sait quand il pourrait en profiter à nouveau. Ses hormones s'agitaient et se répandaient à une vitesse prodigieuse dans son corps. C'était enivrant. Et l'extase est tellement plus fort lorsqu'il est partagé avec la personne qu'on aime le plus au monde.

Aurora traversait un état terriblement douloureux et délicieux à la fois. Mais, les mouvements de Persée devenaient de plus en plus brutaux. Tandis que l'autre fouillait sa chair, caressait sa peau et s'agrippait à ses cheveux, tandis que le plaisir, toujours plus ardent, se répandait en vagues lascives dans son corps bouillonnant, les pensées continuaient à dériver dans sa cervelle confuse.

« Au lieu de mourir, les cieux ont préféré voir me morfondre, supporter ces pouvoirs et souffrir de cette lente agonie égotiste qui me ronge ? Serait-ce mon châtiment pour avoir vaincu un Dieu ? Pour mieux m'atteindre ? Savent-ils quelle écorchée-vive se cache en moi ? En jouent-ils ? Je suis le Saint d'or du Serpentaire. Ils ont toute latitude pour me détruire, moi cette humaine désespérée entre la lutte du pouvoir et la recherche de la sérénité, de la passion absolue. »

Plongée dans ses songes, elle avait oublié le corps qui s'agitait sur elle, et les douleurs naissantes la réveilla de son apathie.

« Ar- A-rgol, tu me fais mal … » prévint t'elle alors.

La vision du corps d'Aurora se pliant sous son joug, s'arquant dans une danse extatique qui hésitera entre jouissance et supplice comble Persée d'une joie malsaine et d'un sentiment de toute-puissance qu'il n'échangerait pour rien au monde. Il ne l'entendit pas, pris dans son propre tourbillon de plaisir, il continuait de prendre sa compagne avec force. Il l'aimait lui faire mal.

Aurora sentit l'inquiétude poindre dans son estomac.

« S'il te plaît ! »

Après une dernière poussée particulièrement puissante, le corps d'Argol fut pris de violents spasmes. Il planta ses dents dans l'épaule d'Aurora alors qu'il se déversait à l'intérieur d'elle. Quel bonheur !

La portugaise le repoussa sans un regard et remit en place sa tunique. L'autre laissa échapper un soupir de pur assouvissement, sans se douter des états d'âme de son aimée. Il resta un moment silencieux, à moitié inconscient de tout ce qui se passait autour de lui, la tête en arrière sur ce sofa.

Existe t-il une solution, un chemin plus adéquat qu'un autre au vu des circonstances ? Doit -elle fuir, désespérément, en mettant la plus grande distance possible et imaginable entre lui et elle, espérant de tout cœur que l'autre comprît son choix et s'en accommodât ? Ou bien fallait-il s'accrocher à l'autre, le serrer contre soi, embrasser ses lèvres jusqu'à l'en étouffer, en lui renouvelant des serments auquel ni l'un, ni l'autre ne croyait plus vraiment juste parce que cela faisait bien d'agir ainsi, parce qu'un petit être est né de cette lointaine passion et les lie pour la vie ? Ou pour se rassurer ? Elle, bonne âme faisant semblant de vouloir rester fidèle au poste, finira invariablement par fuir les lieux en courant, cherchant du réconfort dans les bras d'un être en bonne santé.

Mais le trouvera t'elle ?

Argol ouvrit enfin les yeux et fut accueilli par le regard d'Aurora qu'il ne parvint pas à interpréter. Tristesse, haine, consternation ? Il ressenti d'abord une honte cuisante. D'avoir été aussi faible.
Puis vint le dégoût de lui-même.

« Tu reviens à toi, Saint d'Argent de Persée ? »

Elle venait de croiser les bras, fixant son vis-à-vis. La réplique froide lui fit l'effet d'un poignard plongé en pleines viscères. La panique le gagna et se répandit en vagues glacées dans son corps.

Ce n'était absolument pas ce qu'il avait prévu.

Jamir, au même moment

Relevant la tête, le Grec prit le risque de plonger son regard azur dans le vert foncé qui lui faisait face. Une goutte de sueur froide glissa le long de son dos, arrêtant sa course au niveau des reins, prisonnière du pantalon léger qu'il portait sous son armure. Une main à terre, et l'autre fermement posée sur son genou, il tentait d'assembler un peu ses pensées. Milo serra les dents sous le regard inquisiteur du Pope. Il le sentait, ce regard qui fouillait son âme. Qui cherchait ses doutes.

Alors qu'il contemplait le huitième gardien agenouillé devant lui, Shion réfléchit. Ce besoin de justice, toujours. Cette envie de faire régner l'ordre, de trouver un sens à son existence. Cette soif intarissable qui avait agité le Scorpion depuis les déchirants aveux qu'il avait fait au Serpentaire n'avait eu de cesse de devenir de plus en plus importante, jusqu'à l'engloutir totalement. Shion savait tout cela. Il n'a eu nul besoin d'entendre les commérages animant le Sanctuaire. Milo s'était trahit seul dans un langage corporel agité.

Le Scorpion avait pris l'initiative de reporter à son Souverain l'échange houleux entre lui et le Serpentaire. Sans avoir concerté ses frères d'arme, il avait décrété que cette mascarade devait prendre fin. Il prévint Saga - peu enclin de son départ afin de rencontrer le représentant d'Athéna.

« Chevalier du Scorpion, Aurora a su déceler le mal-être rongeant vos rangs, nous mettrons fin à ce tourment bientôt. En attendant, il est de ton devoir de la rassurer, son cosmo est animé. »

Il observa avec un intérêt non feint la lueur qui brillait dans le regard méditerranéen. Milo est un excellent élément. Un soldat hors pair, loyal, aux capacités merveilleusement sadiques sous couvert de pitié. Sa vision d'une justice parfaite, octroyée par le plus fort. En dépit de son rang de Saint d'Or, il restait profondément mû par un besoin de protéger la veuve et l'orphelin. Sa fierté n'avait d'égal que son sens de la justice, et pourtant… Il se retrouvait à présent ici, inquiet de connaître la décision du Pope. Pourquoi lui demande-t-il de garder un œil sur l'instable chevalier du Serpentaire?

« Vous a-t-elle appelé, votre Sainteté , » demande alors le brun.

Shion hocha la tête gravement. Léger tressaillement des épaules du Scorpion qui n'échappa guère à son maître. L'Atlante plissa les yeux.

« Il en sera fait selon vos volontés et celles de la Déesse. »

Le Scorpion se redressa, tête inclinée vers le bas et salua son vis-à-vis avant de faire demi-tour. Le casque au long appendice doré revint orner son front alors que dans un mouvement de cape fluide, le huitième gardien prenait congé de la figure d'autorité. Marchant d'un pas calme et mesuré, l'écho de ses foulées résonna quelques temps dans la bâtisse ancienne jusqu'à ce qu'il franchisse les portes de la salle, ouverte sur son passage par deux gardes aux gestes tremblants.

Le Pope se rétablissait dans cette antre cachée aux yeux du commun des mortels, quelque part entre la Chine et le Tibet. Confortablement assis dans ce fauteuil en osier, il avait reçu le Scorpion non sans appréhension. Aurora avait fait envoyer des soldats à Jamir, inquiète pour sa sécurité. Et c'est le chevalier du Bélier qui faisait office de protecteur depuis hier, habitant un peu plus loin dans une maisonnette; Il observait calmement Milo quitter les lieux sans un regard en arrière, sans laisser paraître la moindre émotion particulière. Masquer ses sentiments, cela avait toujours été la clé de sa sécurité mentale et physique et en dépit de l'amère sensation que le Jamirien ressentait en lui. Il hésita à se rapprocher pour lui parler. Il opta finalement pour un geste amical au loin. Le Scorpion lui répondit en hochant la tête et s'éclipsa, la tête brouillée par les interrogations.

###

Milo avait une lueur dans ses yeux bleus qui voulait dire tant de choses. Une lueur qui accusait, poignardait, qui vous sondait au plus profond de votre être.

Le chevalier d'Argent frémit. Cet homme venimeux parvenait à lui faire remonter des frissons des pieds à l'être. Pourtant, ce n'était rien d'autre qu'un regard. Un regard étrange, évidemment. Plein de colère. Quelque chose clochait, sa nature profonde d'animal mortel s'agitait, le Scorpion le mettait en garde contre un danger potentiel.

Car contre lui, Argol de Persée.

« Milo. »

Un salut nonchalant, presque moqueur pour fragiliser encore un peu les limites de son homologue, déjà largement agacé par ses manières.

« Argol. »

Il cherchait Aurora.

Il a fallu qu'il tombe sur l'indésirable alors qu'il venait de franchir le treizième temple. En cet instant, le Scorpion dégageait une aura particulière. Argol le détecta dans son cosmo. Milo était… dangereux. Il lui rendit son salut. Par courtoisie. Par bienséance. Par respect pour Enéa qu'il aime comme si c'était la sienne, rendant intérieurement nerveux Persée.

« Aurora n'est pas ici. » lâcha l'Argenté.

Le regard bleu clair posé sur Milo était extrêmement parlant. Beaucoup trop. Le Scorpion n'avait visiblement qu'une envie : sauter à la gorge du chevalier d'argent pour lui faire ravaler cette expression de celui qui « avait gagné Aurora ».

Argol observait avec délectation le combat interne auquel se livrait son interlocuteur. Oserait-il franchir la ligne ? Fallait-il un déclencheur particulier pour le voir perdre le contrôle une bonne fois pour toute… ? Le Scorpion brûlait, et consumait au passage tous ceux qui le provoquerait. Et lui ne faisait guère exception. Ne rien laisser paraître. Faire comme si l'un comme l'autre n'avait pas conscience de cette tension qui s'était installée entre eux. Était-elle la conséquence des tensions des derniers mois ? Comme si l'arrivée d'Enéa puis de Diogo Vosta avait éveillé quelque chose en eux. Milo avait l'impression dérangeante d'être l'intrus et le pêcheur.

Il serra les dents, contractant sa mâchoire dans le but de retrouver sa concentration perdue.

« Elle sait. » déclara finalement le Grec, « Le Serpentaire sait que nous lui mentons. »

Argol tiqua. Comment a pu t'il passer au travers ?

Cette déclaration rappela son impuissance face à la détresse de sa compagne… Et sa jalousie maladive adressée au chevalier du Scorpion se renforça. Cet homme, lui encore, savait lire en Aurora mieux que quiconque.

Il serra la mâchoire.

« Qu'as décidé le Seigneur Shion ? » demande le Saoudien.

Milo le fixa un moment, puis répondit : « Il avisera à son retour. »

Argol hocha la tête.

« Mes amitiés à Aurora. » conclu Milo avec neutralité, « Le Grand Pope souhaite que nous la veillons. »

Sans un regard pour son rival, le huitième gardien repris le chemin de sa maison, un sentiment d'injustice le parcourait inexorablement alors que Persée abordait un mince sourire.

Abords du Zodiaque doré, deux jours plus tard

Le chant des grillons et les feuilles se balançant au son du vent rafraîchissant la nuit étaient ses seuls compagnons.

De retour de mission, Milo était sorti cette nuit se ventiler l'esprit. Son armure encore sur le dos, la lune pleine et vaillante appuyait les éclats dorés de sa lumière sur le métal précieux. Et ce qu'il avait trouvé était sa congénère ivre par terre. Non, il avait trouvé une femme vulnérable.

Sans un mot, il la prit dans ses bras et s'engouffra vers les douze maisons. Le chemin secret était préférable. Il abaissa son cosmo et débuta discrètement l'ascension, jetant de temps à autre un regard vers la brune marmonnant en portugais sans réaliser l'état dans laquelle elle se trouvait.

« Mi-Milo ? »

Aurora demi-consciente, s'exclama après de longues minutes de marche.

« Ne parle pas. »

« Qu-que fais-tu … par Athéna .. p-poses moi ! »

« Tu as besoin de dormir. » répondit tranquillement le Scorpion sans la regarder.

Elle le repoussa, agacée. Milo renforca sa prise, sentant la guerrière affaiblie à cause des effets de l'alcool.

« Laiss-e moi ! Je .. je t'ordonne d-de me poser à terre ! »

Le Grec répondit sans sourciller : « Tu n'as pas cette prétention. »

« Lâches-moi ! » se révolta Aurora, « Je t'inter-t'interdis d'agir à ma p-place ! Je – s-suis au-dessus de t-tous les che-valiers ! » Menaçant de bondir sur le Scorpion et de l'avaler en entier en une seule bouchée.

Milo poussa un soupir irrité : « Tu outre passes tes droits, Commandante. » se contente t'il de répondre d'un regard impassible et profond.

Cela enragea la portugaise davantage.

« Je te dé-déteste che-chevalier du Scorpion ! » grogna t'elle, « De qu-quoi tu – tu te mêles ? »

« Aurora, as-tu envie de montrer ce visage à nos frères ? »

La Serpentaire ouvrit de grand yeux. L'observant avec une colère anticipée, la treizième laissa échapper un souffle irrité pour tenter de se calmer. Elle est peut-être ivre, mais pas stupide.

« Non .. » concéda cette dernière.

Elle reporta son regard vers son ami, abandonnant toute lutte, constatant le regard brillant du Scorpion fier et droit. Ses longues boucles châtains foncées dansaient et elle pouvait sentir le parfum de sa peau sous l'armure dorée.

Épuisée, les yeux tournés vers le ciel sombre et dépourvu de lune, elle avait l'impression de voir quelque chose de grand y voler. Bon sang, elle avait vraiment trop bu. Elle sentit le sommeil la gagner subitement. Toutes les tensions accumulées eurent alors raison d'elle. Elle s'effondra, la tête retombant en arrière alors Milo la ramenait contre lui et qu'elle s'agrippait instinctivement à son corps. Des papillons lui parcouru tout le ventre.

« Milo, tu es toujours là à me sauver … » songea Aurora en plongeant dans les bras de Morphée.

###

Au lendemain très tôt, le doux drap qu'elle sentait sous sa peau la ramena au présent. Respirant profondément pour éloigner ses souvenirs, Aurora tentait de se motiver à affronter son destin du jour en ouvrant ses paupières. Un fugace espoir lui fit espérer que tout cela ne fut qu'un mauvais rêve.

Elle ouvrit lentement ses yeux et constata qu'elle ne se trouvait pas dans sa maison. Le décor lui est étrangement familier. Elle sentit une présence et tourna la tête sur le côté. Avec stupéfaction, elle découvrit qu'elle était dans le lit de Milo, lui à ses côtés, analysant le plafond comme s'il cherchait un défaut, son bras droit comme oreiller.

Le soleil ne brillait pas encore, à l'extérieur une pluie douce pouvait être entendue, et tous deux étaient fatigués à leur manière.

« Bonjour, Aurora. »

Moment de flottement.

« Milo .. que fais-je dans ta couche ? » demande t'elle, presque horrifiée.

Silence.

« Tu ne te souviens pas ? » répondit t'il le regard dans le vague.

« ….. »

« Je t'ai trouvé près du quartier des Chevalier d'argents hier. » continua t'il sans rentrer dans les détails.

Aurora fouina dans sa mémoire. Après une énième dispute avec Argol, elle s'est rendue à Rodorio et a sympathisé avec des villageois dans cette taverne. Puis, trou noir.

« Il est tôt.»

Après avoir dit cela sèchement, Milo se leva, passant une main dans ses cheveux.

« Où vas-tu ? »

« Pas très loin, » répondit-il en quittant la pièce sans la regarder.

Milo ne portait qu'un pantalon sur lui. Il semblait soucieux. ll sen alla sans perdre de temps, le cœur battant dans sa poitrine comme toujours quand il l'a voyant disparaître derrière la porte en bois, elle eut peur. Peur de ressentir plus pour lui et qu'elle n'était autorisée à le faire. Non. Ils n'avaient pas eu de relation sexuelle, mais, en avaient t'ils été proches ? Elle frissonna à cette idée. Aurora l'attendait en s'allongeant sur le lit.

Elle ignora le grincement à la porte après quelques minutes, et ravala le soulagement qu'elle éprouva lorsque Milo retourna se coucher, le dos opposé à la brune. Après avoir hésité un moment, elle osa le serrer dans ses bras. Elle avait légèrement sourit quand elle sentit sa chaleur l'accompagner jusqu'à ce que son cerveau se déconnecte du monde pour se concentrer sur lui. Son odeur, son corps, les battements de son cœur…

Milo avait le sien qui battait à tout rompre. Lorsqu'il sentit les mains du Serpentaire toucher son corps, il retint sa surprise. Il ne savait quoi penser. Tout se court-circuitait dans sa tête. L'explosion de sensations que cela produisait en lui était au plus haut. Devait -il répondre à cette invitation ?

Pour toute réponse, Aurora rencontra le regard bleu azur de Milo. Le jeune-homme venait de se retourner. Ils s'observèrent en silence. Son corps était plein d'ecchymoses, de coupures, et sa lèvre inférieure était fendue. Elle toucha cette dernière. Il ne dit rien et se laissa faire.

« Où t'es-tu fourré ? » Son doigt effleurait la bouche infectée, « Le Scorpion n'a-t-il pas assez envoyé son dard ? »

Milo lui répondit :

« Un golem de pierre nous a attaqué. »

Aurora fronça les sourcils.

« Avec qui étais-tu ? »

« Saro et quelques soldats. »

Elle ricana.

« J'imagine la tête de l'Horloge (ndlr : Saro) quand cet ennemi vous a surpris. »

« Nous avons vaincu cette chose rapidement. »

« Ce Golem n'était pas le cible principale .. »

« Des membres d'une secte dédiée à Arès. On a eu une rencontre tendue contre plusieurs adversaires. »

« J'aurai voulu vous accompagner. » souffla Aurora, « J'ai vaincu ce Dieu et il trouve encore des disciples. »

« Il y en aura toujours. »

Tout en enroulant une mèche de cheveux de Milo entre ses doigts, elle réfléchit et demanda :

« Pourquoi eux en particulier ? »

« Ils y faisaient du commerce d'esclaves, d'adolescents et d'animaux en guise de sacrifices.. »

Aurora eut l'air affligée.

« J'aurai aimé les étouffer de mes propres serpents. »

Le Scorpion aborda un mince sourire.

« Les batailles te manquent plus que je ne le croyais. »

Ils se sentaient bien tous les deux, pour la première fois depuis longtemps. Ils s'observaient sans ambiguïté. Aurora n'avait pas quitté sa main de la taille du Scorpion alors que l'autre s'était installée sous l'oreiller qui soutenait sa nuque.

« Merci. » finit t'elle par dire.

« Pour hier ? »

« Entre autre. Ton respect, ton code d'honneur. » admit t'elle. « Je te demande de ne rien révéler à quiconque. »

« Je n'avais pas l'intention de divulguer cet incident. » assura Milo.

Aurora eut un sourire de connivence.

« Tu as mal ? » interroge t'elle alors en voyant une des plaies du Scorpion se rouvrir doucement.

« Nullement. »

« Mais, tu saignes. » gronda t'elle doucement.

Elle se leva spontanément et sortit de la pièce afin d'aller chercher un peu d'eau et du savon pour nettoyer les blessures qui commençaient à saigner sur le ventre et les bras de son ami.

« Je t'ai dit que ça tout va bien. » soupira le Scorpion, la revoyant revenir.

« Un homme de ton ordre ne devrait montrer ainsi. » acheva-t-elle.

Sans lui donner la peine de répondre, elle le coucha sur le dos et passa d'abord le linge sur les bras tout en douceur, les épaules puis le torse ciselé. Aurora admirait ce corps d'éphèbe Grec tout en le soignant. Milo est vraiment beau, tout en muscles. Milo terriblement séduisant, Milo horriblement excitant. Milo, Milo, Milo.

Bon sang, elle ne sait pas ce qui la retient… Ah oui, Argol.

Elle invoqua un peu de son énergie cosmique et de sa main droite, elle guérit les plaies le plus profondes. La sensation qui s'empara de Milo l'électrisa. Le cosmo d'Aurora était chaleureux et doux. Ses années d'entraînement intenses et le sourire bienveillant de son amie le fit tenir bon afin de ne pas l'embrasser comme il en avait envie en cet instant. Milo ne trahira pas ses paroles. Même si, en ces instants il n'était qu'homme parmi tant d'autres et voulait les faveurs de sa sœur d'arme.

Au lendemain, quartiers de Persée

Un souffle de vent chaud passant par la fenêtre animait d'un semblant de vie les mèches de sa longue chevelure châtain. Argol la fixait sans détourner les yeux. L'espace d'une minute, ils se dévisagèrent en silence sans que rien ne dévoilât leurs véritables impressions. Crucifiée sous ce regard, Aurora se noyait entre la culpabilité et le désespoir.

En reconnaissant à son poignet le bracelet offert par son rival, la neutralité de son expression se durcit, et la colère d'Argol se substitua immédiatement à la surprise.

« Pourquoi as-tu dormi dans la maison du Scorpion, hier ? »

Aurora se figea. Si il y avait bien une chose qu'elle ne voulait pas qu'il ne sache, c'est cela. Le regard clair de Persée était rivé sur elle avec une insistance aiguë.

« As-tu perdu ta langue ? »

Merde. C'était vraiment le premier mot qui lui venait à l'esprit. Comment se sortir de cette future altercation ? Fuir à la vitesse de la lumière ? Tabasser son compagnon ?

« Je t'ai posé une question ! » s'impatienta le chevalier d'argent.

Elle s'éclaircit la gorge, avalant la boule qui s'y était formée. Elle se lança : « Milo m'a retrouvé dans l'herbe. Je ne me souviens pas de grand-chose, si ce n'est que j'ai du passé la soirée à Rodorio en compagnie de Luisa. »

Demi-mensonge. En espérant que l'alibi tiendra la route.

« Tu t'exposes avec les villageois ? »

Aurora ravala sa salive, l'expression méfiante d'une biche en milieu découvert :

« Ils m'ont offert un excellent millésime qu'on a vidé sous les étoiles. »

Le regard d'Argol perdit quelque peu de son intensité, et il la jaugea gravement.

« Pourquoi ton amie n'était'elle pas au huitième temple ? »

Aurora déglutit à nouveau : « Elle fut escortée par Rosario entre temps. »

« Cela ne m'explique toujours pas pourquoi le Scorpion ne t'a pas ramené içi .. »

« Et bien .. » continua t'elle, « Il craignait pour mon état. Et j'étais épuisée de ma semaine. »

Elle sentit que ses paroles étaient vaines, constatant la mâchoire serrée de son compagnon.

« Tu es Saint d'or ! Tu as mieux à faire que de saouler avec ton amie.» claqua Persée.

« La rancune est mauvaise conseillère, Argol », argua-t-elle d'un ton doucement grondeur.

Argol fronça les sourcils.

« Me prends-tu pour un idiot ? »

« Non, mon chéri. »

« Ne m' appelles pas ainsi ! » fulmina t'il, « Tu as dormi avec un autre homme que moi ! Tu me déshonores ! »

« Enfin ! »

« T'es-tu offerte à lui ? »

Aurora n'en croyait pas ses oreilles.

« Q-quoi ? »

« As-tu fait l'amour avec le chevalier du Scorpion ? » répéta t'il d'un ton qu'il voulait le plus méprisant possible.

« Jalal ! » s'indigna Aurora, « Tu es fou à lier ! »

« Je ne peux le croire ! » rugit t'il.

« J'ai ma conscience pour moi .. » parvint-elle à répliquer d'un ton parfaitement détaché.

« Je refuse de croire qu'une femme comme toi ai pu laisser cet homme indifférent ! Et je sais qu'il t'a offert ces fleurs de l'autre fois ! »

Son regard se durcit. Aurora frémit mais tint bon.

Elle se s'approcha de lui, « Milo n'est pas comme ça ! »

Argol détestait la fiévreuse admiration qu'il pouvait lire dans les yeux de sa compagne lorsque cette dernière parlait du huitième gardien. Cette lueur rêveuse qui faisait naître en lui des envies de meurtre grandissante.

« Tu aimes conquérir, que ce soit sur le champs de bataille ou le cœur d'un homme. » cracha t'il avec froideur.

« Comment oses-tu, moi la mère de ta fille ! »

Argol secoua la tête. Puis, il formula sa dernière phrase comme on lâche une bombe : « J'en ai assez. » Il passa ses mains sur son visage et poursuivit : « Aurora, je pars en mission, toi également. Pour le bien de notre enfant, cette retraite sera nécessaire. »

Le ton était sans appel.

« Autre chose ? » répliqua Aurora en croisant les bras.

« Est-ce tout l'effet que cela te fait ? » pesta Argol.

« Mes escapades nocturnes je ne peux les divulguer, tu t'en mordras les doigts lorsque tu apprendras les raisons ! »

Elle accusait difficilement le choc. Comment osait t'il douter de son intégrité ? Argol sentit une flambée de colère le reprendre.

« Je vois … » se contenta-t-il de formuler néanmoins laconiquement, se rappelant qu'il n'avait plus son mot à dire, « Tu as raison, tu es libre. Tu diriges nos troupes. Je n'ai rien à te reprocher en dehors du Seigneur Shion. » La brune se raidit lorsqu'il ajouta : « En revanche, je refuse d'y inclure notre enfant. Je vais la protéger de tes tourments. »

Aurora s'étranglait d'indignation : « Répètes un peu ça ? »

La vague de colère et de chagrin qui menaçait d'emporter le Serpentaire se renforçait. Ne pas trahir sa mission, sa conscience intérieure l'obligeait à interrompe au plus vite cet échange éprouvant.

« Tu as parfaitement saisi. Tu es un chevalier remarquable le jour, et cette femme perdue la nuit. »

Son instinct avait pris le pas sur sa raison pure, et le cosmo d'Aurora s'embrasa. Persée demeura interdit. Ce fut la phrase de trop. Il vit s'allumer un éclat de tempête dans l'œil de sa compagne.

« Éloignes-moi de ma fille et plus jamais, tu m'entends, plus jamaistu ne me reverras ! »

Elle venait de le pointer du doigt.

Aurora s'était sentie submergée par un sentiment proche de la fureur, qui étrangement, l'avait armée d'un calme meurtrier. Elle ne pouvait pourtant pas trucider son partenaire de vie.

« Toi aussi tu me mens, Jalal ! Cesses donc ta morale !" poursuivit t'elle avec colère, "On ne me rejette pas ! Moi, Aurora du Serpentaire, je t'ordonne de te taire ! »

Gêné par l'éclat indéfinissable de ses iris foncés et dangereuses, Persée frissonna et détourna le regard. On ne menace pas un chevalier comme Aurora. On ne menace pas une mère.

Cette dernière claqua violemment la porte et fila à toute allure vers l'océan, au bord des larmes. Persée exagère, comme toujours. Et elle ne voulait pas tomber sur ses amis. L'un d'eux l'avait aperçu sortir de la maison d'Argol. C'était Astérion des chiens de chasse. Il la sentit dévastée. Il voulait l'approcher.

Mais quelqu'un d'autre le devança.

« Aurora .. »

Milo était dans le coin parce qu'il souhaitait mettre les choses au point avec Argol. Et bien-sûr, il avait tout entendu de l'altercation.

« Il est en colère. » assura le huitième gardien.

« Il m'en veut. Surtout depuis que nous n'entretenons plus de relations intimes. »

Milo fut surpris par cette confidence.

« Il reviendra. »

« Il est fier. »

« Je suis sûr que non. »

« C'est un Scorpion .. »

Milo aborda un mince sourire.

« Il veut me prendre ma fille.

« Il ne le fera pas. Il connaît tes colères. Personne au Sanctuaire n'aime s'y confronter.»

Aurora souffla lourdement.

« On mange ensemble ? » demande t'elle finalement en s'essuyant les yeux.

« Je suis de garde. »

Elle réprima un soupir.

« Je peux venir au matin après ma relève. »

« Vraiment ? »

Il hocha la tête.

« Je vais m'inviter chez Saga, Mu et la Sainte Vierge s'y trouvent..»

Un rictus s'afficha sur le beau visage Grec. Faisant un pas vers lui, elle posa sa tête contre son épaule et glissa son bras autour de sa taille : « Merci Milo." Elle déposa un baiser sur sa joue. "Mon cher chevalier servant.»

Le Scorpion sursauta lors du contact. La douce voix de son amie sonnant comme un carillon à ses oreilles. Un soulagement immense lui étouffa la poitrine. Leurs regards se croisèrent. Ils restèrent là, sans un mot de plus.

Cette confession évidente qu'il n'avait pas vue comme si évidente que ça.

13 mai 2008

Durant la matinée à son temple, la brune se détendait, attendant la réunion semestrielle inter-sanctuaires. Sa fille jouait à ses côtés. Aurora sourit à la petite. Elle a les magnifiques yeux clairs de son père.

Argol est donc parti en mission d'infiltration avec des camarades dès le lendemain de leur échange. Le Pope a besoin d'informations concernant les factions maléfiques qui s'emparent du malheur des mortels. Cette enquête qu'elle mène au côtés d'Angelo depuis quelques semaines.

Persée sentait nettement les doutes de sa concubine se manifester, ses désirs reprendre le dessus, ces ondes dangereuses entre elle et le chevalier du Scorpion. Mais il ignore qu'il a jeté son dévolu sur la mauvaise personne. Car un homme est à craindre plus encore...

Car il était dangereux. Beaucoup plus dangereux que tous les autres auxquels Aurora ne répondait pas. Avec cet homme, elle avait des liens. Indéfinissables. Et c'était à lui qu'elle avait adressé ce sourire trop consentant à son goût. Aurora s'est préparée à ces retrouvailles. En ce jour plus que d'habitude, son instinct a parlé.

Sur cette terrasse où elle méditait paisiblement, ses barrières mentales furent perturbées. Elle ressent une puissante énergie sombre et familière se diriger vers son temple. D'étranges sensations s'emparent de ses entrailles. Des papillons la parcouraient. Cette aura oppressante…

Il est là.

Cet homme inatteignable, orgueilleux, condescendant, craint plus encore que la mort en Enfer, conditionné comme n'importe quel guerrier du Royaume des Ombres afin de renier les sentiments, l'Étoile Céleste de la Supériorité venait de franchir les appartements du treizième temple.

Une seule personne a fait flanché cet homme. Une seule à qui il a ouvert son âme, montré son véritable visage. Un visage que nulle autre ne verra. Le Spectre du Garuda revient au Sanctuaire près d'un an après l'avoir quitté. Il n'est jamais le même lorsqu'il revoit le Saint du Serpentaire, cette chimère folle, fruit défendu du Sanctuaire. Cette femme qu'il veut reprendre.

Le Juge aperçu la brune au loin. Elle tourna légèrement la tête à son apparition. Eaque s'avance noblement vers le chevalier d'or. Lorsqu'il se retrouve à distance respectable, il admire ce gracieux visage qui l'obsède tant et les courbes de ses jambes reposant sur un fauteuil en osier, un enfant de quelques mois à ses pieds.

« Juge Eaque .. » s'exclama le Serpentaire sur un ton de voix le plus neutre possible.

« Saint du Serpentaire .. » répondit Eaque en avançant au-devant d'elle.

Le regard d'Aurora est rivé sur l'horizon, évitant l'objet de ses craintes.

« Que veux-tu, Spectre du Garuda .. ? »

« Je voulais te voir hors du cadre de mes fonctions. »

Elle se dressa et prit son enfant dans ses bras : « Je te présente ma fille, Enéa, premier Saint d'or de la prochaine génération. »

« Les charmes sont héréditaires .. » répondit Eaque en observant la petite-fille de six mois.

Elle se rassied et ouvra son corset, dévoilant un imposant sein que son enfant prit en bouche sans demander son reste. Son ancien amant avait croisé les bras et garda le silence alors qu'elle nourrissait son enfant. Aurora était d'une douceur infinie avec son bébé. La maternité la rend plus douce, différente. Docile. Mais plus sensible aussi.

Après un moment elle se leva, voyant la fillette endormie et quitta Eaque quelques instants. A son retour, il était adossé contre une colonne du temple. Aurora lui servit un verre d'Ouzo. Puis elle observa son jardin. Durant de longs instants, elle sentit le regard du Népalais dans son dos. La voluptueuse portugaise lui fait toujours autant d'effet. Il se rapprocha. L'ancien Roi d'Egine nota qu'elle semblait intérieurement agitée.

« Belle à mourir. » lui souffle-t-il à l'oreille.

Elle frissonna. Il le vit.

Cette rage qu'elle contenait, cette même rage amoureuse qui les avait emporté il y a longtemps et qu'elle n'a plus jamais retrouvé avec quiconque. Eaque était surpris qu'elle ne l'ai pas rejeté. Elle avait quelque chose à lui confesser.

Il ne se trompa pas.

« Nul ne sait ce qu'il y a dans le cœur d'une femme. » Le Népalais sourit à cette évocation, « Tu n'abandonnes jamais, Eaque. » continua Aurora en plongea son regard dans celui du Juge.

« La valeur d'une femme n'est pas toujours visible, l'homme doit chercher plus profondément sa vraie richesse. » déclara t'il sans la quitter des yeux.

Les yeux méfiants de son ancienne amante se dardèrent subitement sur lui, le dévisageant dans un calme étrange.

« Depuis quand as-tu l'âme poète ?

« En ce qui me concerne, j'ai trouvé la tienne, Aurora. »

Un silence s'installa.

« As-tu été mis dans la confidence concernant ces malfrats ? » finit t'elle par déclarer en reprenant sa contemplation.

Il hocha la tête.

« Cela relève dorénavant de notre juridiction .. » expliqua Eaque, « Nous vous tiendrons informer. Nous seuls châtions et possédons les âmes impures.»

« Des créatures provenant peut-être du tartare .. » ajouta le Serpentaire en avalant une gorgée de vin.

« Certes, mais nous devons poursuivre cette enquête. » Il remit son casque en place et pris le chemin de la sortie avec fierté : « Saint du Serpentaire, si nous devenions ennemis, j'aimerai mourir de ton poing. »

Elle eut un mal fou à ne pas grimacer.

« Hum .. Eaque, tu sembles toujours pas enclin à me foutre la paix. »

« Tu comprendras pourquoi un jour. »

Elle soupira.

« J'aurai du te tuer il y a trois ans. »

Il lui décocha un petit sourire narquois, mais ne lui répondit pas. Ces mots prenaient un sens tout particulier, tant elle le pensait. Il n'y avait pas assez de muses sur Terre pour exprimer ce qu'il ressentait quand il voyait la passion de cette femme, la souffrance en elle qui enflait d'autant plus quand on savait ce qu'ils avaient partagé.

« Elle n'est pas prête." songea le Népalais en traversant la maison du Serpentaire, "Ces liens puissants qui nous unissent, elle doit le réaliser seule."

D'une main ferme, il poussa la porte en bois du treizième temple pour rencontrer l'air extérieur. Il inspira profondément les senteurs agrumes qui émanent de la vallée des douze maisons. Ce parfum lui rappelant cette peau sucrée et chaude qu'il étreignait durant des heures ... Et mis à mal tous ses sens.

Un rictus goguenard aux lèvres, il remit élégamment son casque en place. Il pivota alors pour tomber face à face avec Milo qui le fixa avec l'orage dans les yeux. Ils se fixèrent dangereusement.

« Le Palais est trois étages plus haut", déclara finalement ce dernier d'un ton sévère.

Quelques instants de silence.

"Je te méprise, chevalier du Scorpion, hors de ma vue."

Eaque soutenait le regard azur avec dédain. Il nota que le Grec se préparait à répondre à cette insolence avec l'emportement qui le caractérisait.

Serrant les poings, Milo prenait grandement sur lui alors que sur les traits du Spectre ne se départissaient pas du rictus malsain. Calme. Inspiration, expiration. Le huitième gardien n'avait pas envie de déclencher une guerre à cause de ce type qu'il veut supprimer du plus profond de son âme. Rien que ce nom lui inspirait le mépris. Cet être hautain, trop ambitieux, perdu dans des idéaux de pouvoir propre à la nature spectrale. Garuda était détestable. Pour le chevalier d'or, c'était un démon qui aurait mérité qu'on lui fasse prendre conscience de la réalité.

Cette réalité qu'il croit disposer avec Aurora.

"Nous allons passer un accord, chevalier. Jusqu'à ce que cette réunion se termine," continua le Juge, "Cette situation m'indispose autant que toi. Car nous devrons faire mission ensemble selon les dires de votre Command .."

"Je ne veux plus entendre un seul mot, maudit spectre."

Le Grec coupa sans sourciller l'imposant Juge du Garuda, pris au dépourvu. Toute la haine accumulée brillait de rage dans ses yeux clairs assombris : Eaque n'avait jamais eu peur du Scorpion malgré tout ce qu'il avait pu voir de ses incroyables capacités de Saint d'or, mais dans cet instant précis, les sueurs froides qui coulèrent le long de son dos se rapprochaient bien trop de ce sentiment.

"Tu n'es nul Roi ici, et tu n'as rien qui t'appartienne. Je te prie de rester loin du chevalier du Serpentaire et cesser tes manigances."

Eaque ne bougea pas, immobile, et les traits de son visage se durcirent comme du marbre. La colère monta subitement en lui, voulant refermer le caquet à ce chevalier insolent. Milo vit une ombre passer dans ses yeux et anticipa la réaction du Juge.

Il s'exprima alors lentement, et toute sa colère fut réduite à néant en quelques mots : "Il serait sage de te rappeler ce que je suis capable de faire. Notamment pour ta petite personne, Juge Eaque.»

Sur le coup, Garuda fut incapable d'ouvrir la bouche pour répondre, des millions de phrases tournoyant pourtant dans sa tête. Il resta interdit, et l'étincelle incroyablement dangereuse qui s'alluma dans les prunelles à quelques mètres des siennes lui coupa toute animosité.

Constatant qu'il eut le dernier mot, Milo le dépassa et dans un mouvement de cap méprisant, il envoya une dernière œillade dangereuse au Spectre qui le toisait. Dans ses yeux, l'orage grondait toujours.

Décidément, il exècre plus que tout ces Saints d'Athéna.

###

Un peu plus tard au Palais, le Spectre du Garuda ne laisse rien paraître des émotions qui l'assaillent.

Aurora pleine d'érotisme, puis le Scorpion menaçant. Il ne savait que faire de ces informations. Milo lui décocha un regard noir en coin, le surveillant, debout plus loin au milieu des autres Saints d'or. Faisant bonne figure tel un Roi Guerrier se devait de l'être, le Népalais ne se formalisa même pas de ce regard interdit qui le toisait. Même s'il avait envie de tuer ce chevalier mais imaginait déjà les commentaires acerbes de ses frères.

« Tu es un tel esclave de cette femme. » avait rétorqué le Griffon.

Un léger rictus arrogant étira les lèvres du Népalais : Aurora venait d'apparaître dans la vaste salle du Pope. Éblouissante dans ses apparats de Générale, elle jeta un œil rapide aux émissaires et fit mine de ne pas voir le Juge. Le Serpentaire s'inclina. Les autres silhouettes de l'Élite chevaleresque forment un spectacle saisissant, tous auréolés de soleil et étincelants d'or, leurs capes et leur cheveux qui ondulent au grès des brises du vent provenant des fenêtres, casques sous le bras. Des silhouettes qui se divisent en deux rangées de six. La garde dorée est toujours aussi impressionnante. Plus au milieu, des chevaliers d'argent expérimentés étaient regroupés en ligne avec quelques bronzes à l'arrière.

Voilà quelques temps que le Domaine sacré ne connaît pas de conflit majeur. Les guerres enterrées, chacun a pu reprendre le cours de son existence tranquillement : entraînements, supervision des élèves, tâches ménagères ou administratives, tours de patrouille, préservation du site, surveillance des phénomènes paranormaux, alliances avec les royaumes … Il y a fort à faire au Sanctuaire. Personne ne peut vraiment rester indolent. Le Domaine est plus peuplé qu'on pourrait le croire. A part les Chevaliers, les soldats et les apprentis, il y a une foule de serviteurs et de prêtresses qui s'occupent de la logistique découlant de la gestion d'un si grand site. Le Sanctuaire est une organisation secrète bien gardée. Et les Saints d'Or représentent à ces personnes ce que les stars du show-business sont pour le reste de l'humanité.

Le Sanctuaire. Un nom bien étrange et très peu connu pour désigner un lieu sacré, dédié à la Déesse Athéna. En effet, un voile d'énergies mystérieuses entourent le lieu pour empêcher qu'un promeneur y pénètre. Seules les personnes affiliées au service d'Athéna peuvent passer à leur guise. Aux yeux du commun des mortels, il n'y avait qu'une colline de taille respectable, qui protège des ruines blotties en son sein. Ainsi le domaine reste inviolé depuis des millénaires. C'est un mal nécessaire. Comment sinon défendre la vie d'une Déesse réincarnée ? Comment expliquer au reste du monde l'existence même des Armures, des Dieux, du cosmo et des septième et huitième sens ? Comment continuer à œuvrer pour le bien de l'humanité si on est la proie à la société moderne ? Le bonheur existe t'il pour un protecteur divin ?

Aurora s'interroge toujours, surtout que le Garuda refaisait surface dans sa vie sans prévenir, comme c'est souvent le cas. Comment définir ce sentiment qui trouble votre sommeil et assombrit votre cœur ? Elle préféra chasser ces pensées parasites et balaya d'un rapide coup d'oeil le reste des invités.

Un autre ancien amant la jauge discrètement depuis son apparition : le Général du Pacifique Nord aux côtés de Dragon des Mers, surpris par la grâce du Serpentaire. Les Mariners sont aussi de grande prestance. Les longs cheveux et les capes des haut-gradés de Poséidon dansaient doucement sous l'air chaud Grec, renforçant leur charisme. Elle eut un bref frisson en jetant un œil sur le Canadien Baian. La brune lui envoit un petit sourire. Ce dernier hocha la tête.

Le huitième gardien observa à son tour Aurora, dispersée. D'ailleurs elle n'entendit pas Shion l'interpeller.

« Chevalier du Serpentaire ? »

Les têtes se tournent vers l'intéressée, les yeux dans le vide, papillonnant sur les questions essentielles de son existence amoureuse. Milo, Eaque. Toujours ceux-là.

Mia du Sagittaire lui envoya un coup de coude : « Aurora .. » fit-t-elle discrètement à son ancien mentor.

La portugaise tourna la tête pour fixer son ancienne élève, puis constata les regards posés sur elle. Elle avait dû se prendre un Genro Maeken de Saga en venant, ce n'était pas possible autrement.

« Treizième Saint d'or ? »

La voix du Pope résonnait dans les murs du Palais. Elle sursauta.

« Pardonnez-moi votre Excellence, j'étais dans un autre dimension. » répondit innocemment Aurora.

Le sarcasme passa au-dessus de la tête du Pope. Camus soupira doucement de l'insolence à peine jalonnée du Serpentaire sous les yeux d'un Milo dubitatif, d'un Merio aussi incrédule que Kanon qui compris rapidement ce qui taraudait sa franche amie. Il allait avoir une petite discussion avec elle.

« Chevalier, je te charge de diriger la mission qui se déroulera au Royaume du Souverain Ylias. Depuis la fin de la guerre Amazones, le Général Appios peine à garder des guerriers confiants. Leur murailles s'en trouvent vulnérables. Il y a eu beaucoup de désertions. Tu te chargeras de ramener l'ordre, reformer une armée solide et détruire les maléfices qui y menacent. Tout ceci est lié à l'enquête mènée depuis quelques semaines à Athènes.»

« Bien-sûr, Seigneur. » répondit Aurora, « Souhaitez-vous que je m'investisse dans le recrutement de nouveaux fantassins ? »

« Affirmatif." dit Shion, "Le Général Appios manque de recrues combatives. Choisis des Saints d'Argent pour te seconder, ainsi qu'un camarade de ta caste. »

« C'est entendu. »

« Il existe des prêtres à tendance démoniaques dans cette région. Ils tentent de faire infiltrer le mal parmi les habitants. Ces créatures proviennent des fonds marins bannis. Ce même genre qui ont sévi au sein de la pègre d'Athènes. Les alliés Spectres et Marinas vous épauleront. »

Aurora hocha la tête.

« Tes pouvoirs se sont amplifiés depuis ton enfantement. Sois vigilante. » rappelle à l'ordre Shion.

Aurora se courba en signe de respect et pris place auprès de ses camarades.

« Qu'il en soit ainsi. »

A peine le conseil terminé, la treizième suivait ses compagnons sans véritablement écouter leurs conversations. Merio l'interpella alors mais elle n'entendait pas, prise dans ses réflexions. Elle dépassa ses frères d'armes sans prendre conscience du parcours effectué alors que Milo la suivit du regard. Cette dernière sentit les œillades dans le dos.

Perdue dans ses pensées, elle manqua une marche menant au Temple des Poissons et fit une mémorable chute dans les escaliers.

« P*****de merde .. » s'exclama t'elle en se relevant, sous les regards blasés de ses amis.

« Très spirituel. » ajouta le second Gémeau en l'aidant à se dresser.

« Je réfléchissais, Dragon des Mers. » se justifia Aurora.

« A comment se ramasser dans le Zodiaque d'or ? »

Le regard noir, Aurora pressa le pas. Elle fut rattrapée par le premier Marina qui la prit doucement par le bras.

« Nous devons discuter, chevalier. »

« ? »

« J'insiste, Serpentaire. »

« Plus tard, la photocopie. »

Kanon fronça les sourcils.

« As-tu une idée de qui va t'accompagner ? » s'exprima alors Merio.

Sans se retourner la brune déclara : « Meute, Flèche, Croix du Sud et toi, Scorpion … »

Une pause fut marquée. Puis elle se tourna vers les intéressés et acheva : "Rendez-vous demain à l'aube au premier temple. Bonne soirée."

Les désignés sont étonnés par la manière duquel la portugaise s'adresse à eux. Si froide. Que lui arrive t'il aujourd'hui ?

Milo décocha un regard vers Aurora avec insistance, faisant mine de l'ignorer. Cette discrète étincelle qui traversa son regard lorsqu'elle énonça le Scorpion prouvait bien le contraire. Kanon compris la scène. Il faut vraiment qu'il parle à cette entêtée. Les autres chevaliers haussèrent les épaules alors Garuda suivait docilement le cortège, la mine toujours aussi arrogante.

Lui aussi avait tout saisi.

Sud-ouest du Sanctuaire, soirée

Milo considéra Aurora, cette posture pleine d'assurance. La mélancolie passait en coup de vent dans son regard. Elle avait demandé au Scorpion de la rejoindre ici-même loin de tout, des commérages, des ondes cosmiques.

Lorsqu' Aurora avait besoin de réfléchir, elle cherchait la hauteur. Ça avait toujours été ainsi, depuis sa naissance : elle repérait le plus haut point d'observation, et se retrouvait irrésistiblement attiré par ce dernier. Ce n'était alors plus qu'une question de temps avant qu'elle ne s'y perche tout naturellement, en se téléportant de point en point. Ses grands-parents lui avaient formellement interdit d'utiliser ces pouvoirs mais déjà Aurora n'en faisait qu'à sa tête. Cette aptitude lui avait incroyablement servi au moment où elle avait suivi les entraînements de chevalier.

L'éternelle façade de fierté ne se brisa pas, même si à cet instant le Saint du Scorpion eut un étrange sentiment de mal être. Finalement, il se joignit à sa droite et dans un crissement métallique s'assit auprès d'elle. Un imperceptible frémissement agita le Grec qui choisit malgré tout de ne pas s'écarter. Il retira son casque et la posa sur ses genoux.

Pendant quelques instants, un ange passa.

Ils restent un long moment côte à côte dans un silence paisible à contempler le paysage. Ce moment rare était du bonheur pour Aurora, qui savait qu'elle n'avait nulle besoin d'ouvrir la bouche pour être bien aux côtés de Milo. La portugaise avait envie de regarder le séduisant guerrier. Elle osa finalement une œillade sur le gardien doré, les mains appuyées au sol alors qu'il contemplait la voûte céleste se levant doucement dans le ciel orangée. Son visage aux traits énigmatiques, sa chevelure épaisse et longue qu'elle mourrait d'envie de faire couler entre ses doigts en longues mèches … Les yeux azurs qui l'attiraient invinciblement… Son corps souple et puissant dont la musculature se dessinait sous l'armure …

Le chevalier du Scorpion dut sentir son regard car il tourna la tête vers elle. Leurs yeux se croisent.

Elle reporta son regard vers l'horizon. Son ami l'admira silencieusement à son tour, observant chacun de ses mouvements; ses battements de cils, ses légers gestes pour replacer une mèche défaite, un sourire soudain. Aurora restait sans conteste pour lui la plus belle de la galaxie : ses yeux chocolats brillants jusqu'à ses longs cheveux qui retombaient en une cascade de boucles parfaites le long de la courbure de son dos, en passant par son visage gracieux aux traits délicat. Tout en elle la rendait splendide. Son amie remarqua à son tour son voisin l'admirer.

« Je suis touché par ta grâce. » se justifia le chevalier doré.

Un silence pensif accueilli sa déclaration.

La brune repense aux rêves étranges qu'elle faisait avec le Scorpion qui s'engouffrait en elle alors que Persée dormait à côté. Cette pensée l'émoustilla davantage. Mais les escapades pour cette civile revinrent en tête du chevalier du Serpentaire et elle fut soudain prise au ventre par une étrange sensation d'étouffement.

Milo sent son amie clouée par les émotions. Ce dernier considéra Aurora de ses yeux clairs, attendant qu'elle se livre. Elle rejeta son opulente chevelure par-dessus son épaule en un geste plein de grâce et fixa Milo d'un regard détaché, « Je dois te parler d'une chose. »

Un silence marqua cette déclaration.

« Je t'écoutes. »

« Je suis étonnée par tes agissements. »

« De quoi parles-tu … » répondit le Grec en fronçant les sourcils.

« Tes sorties en dehors du Sanctuaire. » avoue t'elle sur un ton sec.

Milo ne répondit pas. Il ne savait pas si c'était de bonne augure. Il afficha une mine étonnée, ne s'attendant pas à pareille déclaration. Habituellement, ils avaient la capacité d'accepter totalement l'autre dans son intégralité, comprenant leurs défauts, les appréciant même. C'était comme ça depuis leur rencontre. Leurs liens se retrouvaient entachés pour une sombre histoire de sentiments contradictoires qu'ils n'assument pas.

« C'est cela qui te tourmente ? » continua finalement le Scorpion sans sourciller.

« Tout ce qui te concerne me tourmente. » avança la brune avec honnêteté, « Qui est cette fille ? »

Cette fois, la stupéfaction la plus totale se peignit sur le visage de Milo puis une émotion semblable à de l'effroi. Un frisson lui parcourut l'échine. Comment pouvait t'elle être au courant ? Elle ne devait pas être au courant ! Chacun des chevaliers respecte l'espace personnel des uns et des autres.

Dans une tentative désespérée de rester concentré sur ce qu'il faisait, il répondit : « C'est une connaissance. » fit le Scorpion intérieurement piétiné dans son amour-propre.

Il n'en restait pas moins gêné. Milo réussit à contenir le mélange d'émotions indéfinies qui montait en lui. L'hilarité ironique, le dégoût mais aussi un peu d'admiration pour celle qui venait de ravaler ainsi sa fierté.

« … Tu fais ce que tu veux ... » marmonna la portugaise sans grande conviction.

Le discours sonnait faux et le Scorpion le savait.

« Veux-tu bien cesser … » avertit t'il, "Tu n'es plus une enfant, Aurora."

Il avait envoyé son regard le plus froid à son interlocutrice. A son tour d'être touchée en plein cœur. Elle se leva pour se diriger vers le bord de la falaise rocheuse, profonde, exactement comme son âme. La pique avait fait mouche; la jeune femme balbutia un début de réponse, mais voyant que toute tentative était vouée à l'échec, elle se renfrogna davantage, vexée.

Milo attrapa Aurora par le bras.

« Pourquoi réagis-tu ainsi ? »

Le silence s'éternisa. Aurora fit face au Scorpion. Les deux chevaliers se regardent dans le fond des yeux.

« Je pensais que j'étais la plus importante à tes yeux… »

Ce dernier s'exhortait à conserver une respiration régulière. Cette volonté de faire « comme si rien ne s'était passé » voulait certainement tout et ne rien dire à la fois. Il hésitait sur la formulation de sa réponse. Aurora était, à bien des égards, la compagnie parfaite. Assez sensible pour démarrer au quart de tour au bon moment, un peu comme lui. Ils s'attiraient irrésistiblement, à une vitesse décuplée par la crainte de Milo, pour venir se fracasser à chaque tentative de rapprochement contre le mur dressé entre eux.

L'obsession était la base de toutes les passions, et les passions la perte de la raison du Serpentaire. Milo agissait en constante contradiction; parfois, il rêvait de se perdre corps et âme contre le magma de sentiments qu'était Aurora; parfois, il en était terriblement effrayé. S.

« Et Persée ? Vas-tu le délaisser ?» parvient t'il à ajouter.

Les sourcils se froncèrent, sa bouche prit un pli amer, et ses yeux s'emplis de douleur. Elle avait haussé le ton : « Est-ce que je te parle de cette blonde ? Tu ne me fais plus confiance ? »

« Elle s'appelle Dalia. » répondit posément Milo.

Le Serpentaire envoya un regard glacial à son ami, emplie de jalousie et d'effarement puis cette dernière tourna les talons, furieuse contre Milo qui avait osé prononcer le prénom interdit.

Le huitième gardien s'en voulait. Son but n'a jamais été de l'ébranler. Il partage ces moments qui lui permettent de s'évader. Des moments qu'ils auraient voulu avoir avec le Serpentaire. Aurora et cette cacophonie de pensées, de sentiments qu'il soulevait de par sa présence. Aurora et tous les troubles qu'elle avait amené dans sa vie depuis leur rencontre.

Milo sentit son cœur se consumer de peine et de frustration jusqu'à ce qu'il n'en reste qu'un moignon racorni dans sa poitrine. Ébranlé dans son être le plus profond, ne se reconnaissant plus, ne comprenant plus ce qui les sépare, Milo se contenta de s'en aller le plus loin possible, loin de ce ramassis d'insanités sur l'amour et les sentiments.

###

Sur les hauteurs abrupts des contreforts rocheux qui couronnaient le Sanctuaire, une silhouette fine et agile courait de toutes ses forces. Elle bondissait d'arêtes de pierre en plateaux rocheux et ne s'arrêtait pas. Il y avait quelque chose de désespéré dans cette course éperdue, comme si la vitesse devait distancer la souffrance. Comme si s'arrêter signifiait être rejoint par cette douleur indicible qu'elle tentait de fuir. Et elle courait, courait. Pourtant au bout d'un long moment de course effrénée, la silhouette trébucha et tomba à terre, sur l'étendue rocheuse dure et indifférente, écrasée de soleil.

Courbée vers le sol, comme si elle ployait sous la peine, l'ombre demeura immobile, secouée de soubresauts violents, comme des sanglots muets. Et un hurlement de rage et de souffrance mêlées monta vers l'astre impitoyable qui fondait les contours des choses et des êtres.

Elle frissonna dans l'air vif du soir. Dans ce lieu sauvage et primitif, la nature régnait en maîtresse absolue. L'air y était d'une pureté absolue. Le chevalier d'or aime tant cette île interdite au commun des mortels. Un lieu peuplé de chevaliers d'Athéna dont les poings peuvent fendre la terre et les étoiles. Un lieu terrible et fascinant, qu'elle protégeait avec amour. Son amour pour le Sanctuaire, sa foi en la justice et en Athéna lui ont permis de rester forte jusqu'à maintenant, d'être le modèle de tant de guerriers, de tant de femmes et tant de jeunes.

Aujourd'hui, elle en assez d'être forte. Elle poussa un long soupir, comme une expiration.

Elle savait. Elle ne pouvait plus se permettre de faire celle qui ne voit pas. Alors elle resta au sol un long moment à crier sa détresse au monde. Puis, peu à peu, ses sanglots s'espacèrent et son corps crispé par la peine se détendit. Épuisée par ce chagrin, elle ferma les yeux et sombra brièvement dans l'inconscience. Elle se rétracta en elle-même, comme pour se protéger.

Puis, elle réfléchit. Elle réfléchit vraiment à ce qui la mettait dans cet état, refusant de souffrir davantage.

Son rôle de mère, Persée, les souvenirs harassants avec sa sœur, Eaque, puis un Milo étrange. Aurora ne sait plus où donner la tête. Les nerfs ont eu raison d'elle après cet échange houleux avec le chevalier du Scorpion, qui l'acheva.

Lui .. La principale raison de cette torpeur. Elle ne peut plus le nier. Elle se noyait dans la mer des possibles qui la pressaient de toute part. Elle ne savait plus quelle direction prendre. Tout lui était pénible et douloureux. Elle se débattait intérieurement contre un écrasant sentiment de honte et de dégoût d'elle-même.

Cela avait commencé l'autre fois à l'arène alors qu'elle l'avait regardé différemment, comme si elle avait réalisé pour la première fois cette attirance. Et puis il y avait eu cette bizarre impossibilité de soutenir son regard… Cette envie de le toucher sans cesse, même au cours d'un affrontement amical. Cette faim d'être à ses côtés. Ces fois où ils se sont retrouvés seuls, où il l'a ''sauvé'' de Persée ..

Qu'est-ce qui avait changé depuis ? Pourquoi les choses semblent-elles si différentes ? Pourquoi le voit t'elle autrement tout à coup ? Et pourquoi ne parvenait-elle plus à se comporter normalement avec lui si soudainement ? Pourquoi cette soif d'approcher le Scorpion, de le voir encore, de le toucher, lui était-elle venue d'un seul coup ?

Et soudain, les battements de son cœur s'accélérèrent. La compréhension s'imposa brutalement. Elle devait se rendre à l'évidence. Toute cette angoisse en elle depuis quelques temps, ce rejet envers Persée, c'était donc ça : elle éprouvait des sentiments amoureux pour Milo. La pensée la frappa. Son cœur s'emballa à cette idée et une douce euphorie s'empara d'elle. Elle mordit la lèvre tandis que la chaleur montait dans son corps, accompagnée d'un engourdissement bienheureux.

Depuis quand l'aimait-elle ? Un nouveau soupir, plus douloureux, lui échappa. Non, ça n'avait pas commencé l'autre jour... Si elle était honnête avec elle-même, il avait toujours aimé Milo, depuis des années au moins.

« Aurora … »

La voix virile du Scorpion la fit sursauter.

Milo n'a pu gagner son temple. C'était impossible pour lui d'y retourner. Il ne pouvait se résoudre à laisser Aurora dans cet état. Il lui devait des explications. Un sombre pressentiment l'avait étreint et il avait rebroussé chemin. Son septième sens lui commandait de se rendre auprès d'elle.

« Parles-moi. » réitéra le Grec.

Foudroyée par ce qu'elle venait de réaliser. D'un seul coup, une tempête violente et farouche de sensations aiguës déferla sur Aurora. Avec une force que rien ne pouvait arrêter, l'évidence s'imposa. Elle ne voulait plus être l'amie de Milo. Elle voulait beaucoup plus. Le mot tacite, qu'elle cherchait dans son esprit depuis des jours, se fraya un chemin éclatant en elle et lui vint aux lèvres. Elle voulait être aussi son amante. Le faire sienne. Un long frisson le parcourut et elle leva un regard nouveau sur Milo, à ses côtés.

Le chevalier du Scorpion semblait hésitant, partagé entre l'envie de s'enquérir de ce qui arrivait à son amie et la crainte de la déclaration qu'il pressentait. Visiblement, il ne savait pas comment réagir. Aurora en était sûre, à présent. Et elle le comprenait, car elle-même était terrifiée. Au milieu des émotions violentes qui venaient d'éclore en elle, la peur dominait. La peur de l'inconnu, face à ce sentiment si fort. La peur de briser une amitié si importante.

« Chevalier du Serpentaire ... ? »

Milo n'eut pas la force d'aller plus loin. Ses yeux s'agrandirent encore sous le regard assombri, chargé de désir, qui se posait sur lui. Son cœur battait à tout rompre dans sa poitrine et ses jambes semblaient sur le point de se dérober. Il se sentait transi de peur et en même temps pénétré d'un sentiment diffus, tout aussi puissant, qui l'empêchait de s'enfuir.

Il regarda Aurora s'avancer doucement vers lui. Quelque chose a heurté plus sûrement la brune qu'une gifle en plein visage. Les yeux foncés étaient maintenant perlé de larmes. Milo ne pouvait qu'admettre la sincérité des pleurs d'Aurora. Des pleurs qu'elle semblait avoir retenu depuis longtemps. Ce n'était pas qu'à lui qu'elle mentait, mais aussi à elle-même. Il devait reconnaître qu'il n'avait jamais agi de façon claire ces derniers temps vis à vis de la jeune femme.

« Tout ceci doit cesser. »

Elle avait dit cela sur un ton franc et lourd de reproches. Ils s'affrontèrent un instant. Leurs yeux parcouraient l'autre et se l'appropriaient entièrement. Ça y était. Le moment qui le maintenait en suspens et lui labourait le cœur. Celui qu'il avait redouté depuis si longtemps.

Il sentit son être se rétracter comme un animal se terrant sous la menace du feu. Sa poitrine se compressa douloureusement et ses poumons semblèrent renouveler difficilement l'air circulant dans son organisme. De brillants papillons voletèrent un instant devant ses yeux et un léger bourdonnement se propagea dans ses oreilles. Il prit une profonde inspiration pour tenter de reprendre le contrôle de lui-même. Ce n'était pas le moment de flancher.

Elle réduisit la distance entre eux. Milo intérieurement agité, demeurait imperturbable. Aurora caressa ses longs cheveux. Il frémit de tout son être.

« Tu hantes mon esprit. Je n'en peux plus.»

Ébranlé par cette confession, il sentit son cœur s'emballer. Son esprit s'égara. Sa gorge était serrée. Il sembla hésiter un moment, réfléchissant à ce qu'il allait répondre au Serpentaire. Mais aucun mot ne sortit.

En son for intérieur, Aurora ferma les yeux, presque honteuse, songeant au père de sa fille alors que Milo la fixait intensément. La brune n'arrivait pas à penser normalement. Parce que le chevalier du Scorpion la rendait folle. Littéralement, et sur bien des plans. Elle sait qu'ils auraient pu être des centaines de fois ensemble, se souvenant de chaque courte passion qui les ont assommé. Aujourd'hui elle ne pouvait pas reculer.

Une main se posa avec douceur sur l'épaulette dorée. Milo ancra son regard dans le sien où se mêlaient dureté, tendresse et sagesse. Le souffle ténu d'Aurora caressa son oreille et, le fit frissonner : « Je veux m'offrir à toi, Milo. A personne d'autre. »

Voilà, elle l'avait dit. La voix était lourde. De désir. D'envie. D'espoir. De douleur.

Milo restait statufié. Sans bouger, presque sans respirer. Le Scorpion était figé par la surprise. Secoué de tout son être. Étrangement, son cœur se mis à tambouriner contre sa poitrine. La seule trace de vie venait de ses yeux bleus qui cillaient de temps à autre, écarquillés sur un visage qu'il semblait ne pas reconnaître. Ce fut un silence pesant lourd de sens. Le Scorpion avait couvé ses sentiments déraisonnés pour elle pendant des années. Il avait souffert, il avait fermé les yeux, et serrer les draps pour ne pas penser à Aurora de cette manière-là.

Devant la raideur qui s'empara de son camarade, le Serpentaire hésitit un instant. Elle le fixait de son regard chocolat et capta le regard troublé de son comparse. Elle s'approcha davantage de Milo qui ne fit pas un geste pour s'écarter. Doucement elle leva la main vers le visage aimé. L'odeur de la peau d'Aurora grise le Grec, intérieurement profondément secoué.

Elle lui murmura : « Tu as envie ? »

Milo consterné, ne répondit pas. C'était une idée des plus tentante. Le regard du chevalier d'or tomba sur les lèvres de l'autre avant de remonter jusqu'à ses yeux. Évidemment qu'il en avait envie. Comment ne pourrait t'il pas avoir envie, alors que l'objet de ses désirs profonds s'offrait sur un plateau ? Alors qu'il en rêve chaque nuit qui passe ?

Avant qu'il ne parte plus loin dans ses pensées, lentement, pour laisser à son ami le temps de se dérober s'il le voulait, elle rapprocha son visage. Très doucement, presque religieusement, elle posa un baiser léger comme un souffle sur les lèvres de Milo. Il lèva alors son regard chargé d'une immense émotion. La belle a les yeux de l'amour.

Mais sa conscience de chevalier résonnait dans esprit. Milo avait encore des doutes. Devait-il céder ? Celui-ci eut un frisson, s'écarta rapidement comme s'il refusait de croire ce qu'il venait d'entendre. Il la regardait, semblant hésiter avant de parler comme s'il cherchait ses mots.

« Aurora, es-tu consciente des conséquences si nous poursuivons ? »

Il avaient mis le visage de cette dernière dans ses mains et avait planté son regard dans celui de sa chère amie pour bien qu'elle saisisse l'importance des mots.

En son for intérieur, le Grec hésitait. Des années à officier en tant qu'assassin lui avaient appris à devenir une ombre, rester digne en toute circonstance. Avec Aurora, cela a toujours été un challenge. Elle n'avait de cesse de le surprendre. Plus il la chassait, plus son imprévisibilité le fascinait… Et rendait la tâche difficile.

Un sourire soulagé se lisait sur les lèvres du Serpentaire. Elle était enfin elle-même avec Milo !

« Tout ceci nous ronge, Milo .. »

C'était sa réponse. Aurora rendait les armes et acceptait l'évidence. Il allait invectiver la portugaise pour la raisonner et au moment où il ouvrit la bouche, ce fut elle qui scella ses lèvres. Le Saint du Scorpion s'étonna d'avoir été pris au dépourvu. Malgré sa condition, un frisson violent remonta le long de sa colonne vertébrale. Le Grec resta un instant interdit. Une chaleur étrange, à la fois douce et sauvage, s'était logée dans son ventre et pulsait à présent dans tout son être. Cette même sensation lorsqu'ils s'étaient embrassée l'année dernière.

Elle relâcha son étreinte, observant les réactions de son ami. Le Scorpion se contentait de la fixer affectueusement, sans un mot, caressant d'une main les traits du visage gracieux.

« Aimes-moi, Milo. » s'exclama Aurora d'une voix douce.

C'est une supplique murmurée, une demande presque implorante. Sous la douceur d'une main puissante qui se saisissait de la sienne, elle tressaillit. Le Scorpion la regarde intensément, les yeux perçants l'immobilisaient, le désir la clouait sur place. Et l'impossibilité, tout autant que le manque total d'envie d'y échapper.

Milo doit admettre sa défaite. Il était temps qu'il mette fin à cette hypocrisie qui le dévorait et laisser libre court au désir qui le brûlait depuis des années. Tous les principes de la bonne éducation militaire ou de la simple retenue qu'on lui avaient inculqué s'évanouirent.

« Je t'aime déjà, Aurora. »

Il rapprocha ses lèvres sans la quitter des yeux, et, y déposa un tendre baiser. A son contact Aurora ferma les yeux, s'abreuvant de cette douceur. Puis, ils se regardèrent avec amour, se jaugèrent, se testaient, hésitants. Sans un mot, sans même avoir besoin de rien dire pour connaître l'évidence, Milo, impatienté de ses hésitations, l'avait fait basculer contre une paroi rocheuse. Le masque de chevalier tomba définitivement, laissant place à celui de l'homme. Rapidement, la bouche du Scorpion prit possession des lèvres de la dulcinée. Celles-ci s'ouvrirent, permettant au baiser de s'approfondir. Leur langue s'emmêlèrent, cherchant à surpasser leur adversaire.

Ils s'embrasèrent instantanément.

Milo avait cédé. Sous couvert d'honneur et de fierté, il était probable que le chevalier du Scorpion se soit soudain rendu compte de ses propres faiblesses. De ses envies.

Aurora ressentait le goût de Milo, la saveur de ses lèvres. C'était un baiser chaste, plus long que les précédents. Plus sauvage. La rage que le Grec sentait émaner du cosmo d'Aurora était sans commune mesure. Jamais, il n'avait rencontré une telle fureur chez quelqu'un. Lui-même avait du mal à organiser ses pensées et ne savait par où commencer.

Ils ne se séparèrent qu'une fois à bout de souffle. Il se sentait possédé par une envie de plus en plus pressée et impossible à maîtriser.

« J'ai tant de désirs pour toi… » avoua Milo contre sa joue.

Tout le corps d'Aurora vibra de cette déclaration évidente, de cette invitation nécessaire. Le souffle brûlant du Scorpion continuait de faire glisser des paroles aussi enjôleuses qu'elles étaient vraies à son oreille, et elle se crispa. Le Grec lui offrait rien de moins que son envie la plus profonde, son péché le mieux enfoui. Elle croisa le regard bleu, assombri de désir. Le huitième gardien tira son visage à lui, et unit de nouveau leurs lèvres pour un baiser dévorant. Sa bouche alla se perdre sur la peau portugaise, mordant, découvrant, s'appropriant ce qu'elle avait clamé depuis des années. Le lourd frisson de Milo la secoua au plus profond de son être. Elle avait envie. Tellement envie, elle aussi. La langue chaude glissait contre la sienne, jouait une partition connue d'elle seule, alors que les dents mutines attaquaient parfois sans prévenir ses lèvres affamées. Elle sentit les mains de Milo glisser sur ses hanches, et s'aventurer sous sa tunique. Aurora eut un sursaut et ne peut retenir un gémissement.

Son regard croisa celui du Grec à la respiration haletante, aux mains caressantes. Ils étaient heureux. Soulagés. Il n'y avait plus que lui et Aurora, au milieu du néant, seuls, ensemble, enfin ! Milo se laissait bercer par cette chimère.

Mais soudain, un cosmo familier s'approcha. Le silence reprit ses droits. Les chevaliers échangèrent le même regard, comprenant mutuellement la situation..

Qui ose troubler cette communion qu'ils attendaient tant ?

« Le chevalier des Gémeaux…. »

Aurora perçut l'arrivée de Saga avant que celui-ci ne s'engageât sur le sentier non loin d'eux. Elle poussa doucement le Scorpion. L'intéressé, trop dépassé par les événements se sentait fébrile. Elle vint caresser la joue de Milo dans un geste particulièrement tendre.

Elle aussi était sur sa faim. Mais le devoir avant tout. Elle offrit un dernier baiser plein de sous-entendus au huitième gardien et lui assura : « Chevalier, nous aviserons plus tard.»

Elle avait prit la main du Scorpion dans la sienne et y entremêla leurs doigts. À ces mots, Milo lui offrit un sourire sincère, comme anticipant la suite. Ses yeux brillaient, d'amour, de gratitude, d'un je-ne-sais-quoi qui garda Aurora muette de surprise, de béatitude. Et sur ces paroles ne témoignant aucun regret, elle eut droit elle aussi à un baiser tendre.

Le huitième gardien contempla la silhouette féline qui était encore à lui quelques secondes plus tôt alors qu'elle le quittait pour accueillir le troisième gardien.

Il en voulait plus. Beaucoup plus.

A suivre ...

*Chapitre 2