O.S hivernal

Work from home

« Work from home » Fifth Harmony

Me défouler sur ce sac est ce qui me fait le plus de bien dans cette journée.

Le temps est pluvieux. Toute la journée, la pluie n'a cessé de tomber, le vent a soufflé dans les arbres du jardin et sifflé dans les volets. La pluie continue de tambouriner sur la maison. On est en hiver, les vacances de Noël sont déjà la semaine prochaine. La maison est décorée. Le sapin trône dans le salon avec les sacs de cadeaux en dessous. Je dois seulement attendre un cadeau pour Jérémie. Cette angoisse qu'il n'arrive pas à temps sous le sapin à causes des retards de livraison, de perte de colis, de problèmes logistiques ne me rassurent absolument pas. Ce sera notre premier Noël ensemble, tous les deux et je suis impatiente. Cela fait un an que l'on est ensemble, dans la même maison. Incroyable. En y pensant, je suis sur un nuage.

Il est dix neuf heures je crois.

Je suis concentrée depuis une heure alors si ça se trouve, il est déjà vingt heures. J'ai hésité entre faire du sport ici ou sortir courir sous la pluie. Tant pis pour mes cheveux, tant pis pour mes vêtements et tant pis pour mon maquillage. En plus de me cogner le petit oreille sur une commode ce matin en me levant, je me suis dis que la journée ne pouvait être plus mauvaise. J'ai donc décidé de m'entraîner ici. À l'intérieur. J'ai enfilé un survêtement de sport. Mon amoureux comme j'aime l'appeler a une salle de sport privée chez lui. Un souhait personnel de longue date. Un cadeau de lui à lui. Un joli espace pour travailler quand il veut. J'en profite aussi. Mon pied frappe dans le bas du sac. La douleur m'importe peu. La seule chose qui m'intéresse est de me vider la tête. Aujourd'hui, j'ai l'impression d'être dans une bulle d'oxygène qui ne me satisfait plus car écrire en est une mais l'inspiration, la motivation m'ont quitté. J'ai la tête remplie de négativité et mes idées s'entremêlent. Autant faire une pause. Je vais devoir changer de plan pour le livre. Ma maison d'édition va devoir me faire confiance. Tant pis pour les délais que je ne vais pas réussir à respecter. J'ai déjà écrit et envoyé le mail. L'écrire m'a fait mal mais je n'ai pas le choix. Ma santé mentale en prend un coup. Pas question de me laisser submerger par une activité professionnelle incroyable. Les livres ont toujours fait parti de ma vie. Ce n'est pas à eux de m'enterrer. Pas tout de suite, c'est à moi de rebondir et de gagner.

Mon envie de faire valser ce sac est aussi grand que de terminer le roman sur lequel je travaille depuis un mois. J'ai clôturé le chapitre numéro dix. Dix sur cinquante prévus d'après mon plan initial. Mes recherches, mes chapitres entièrement réécrits me donnent du fils à retordre. Horrible sensation. C'est un moyen d'avoir des crises d'anxiété. Écrire fait partie de ma vie. Quand l'échec est sous mes yeux, j'ai l'impression d'avoir zappé quelque chose.
Et ce quelque chose me hante l'esprit. Chaque idée est notée. Chacune d'elle est ensuite détaillée. J'imagine une première scène qui serait conforme au fil conducteur prévu. Il arrive quelque fois que ça puisse changer du tout au tout. Dans ma tête, c'est actuellement le brouillard. Mes notes le sont aussi parfois mais c'est un bazar organisé. Les idées sont là. Je ne vais pas me plaindre. Je sais que ça ira mieux plus tard. Demain sera une journée différente avec de nouvelles inspirations. Je veux croire ça au moins.

Je continue de taper contre le sac.

Je ne pensais pas que l'adrénaline procurée me fasse autant de bien. Pour une fois depuis longtemps, mon esprit se vide de l'anxiété qui me ronge. C'est un dilemme étrange. Je sais que Jeremie est pareil. Écrire lui est aussi indispensable que de respirer. Ses textes sont sa bulle d'oxygène. Je comprends ça. Moi et mes livres, c'est la même chose. On est complémentaire. C'est une évidence.

Et je suis heureuse d'être auprès de lui car il me soutient.

Je ne l'entends même pas arriver dans la pièce. Il est en haut des escaliers à me regarder. Mouillé. J'en conclue qu'il est bien rentré à la maison et qu'il vient de courir, sous la pluie. Je suis contente de le voir. Je ne me lasse pas de ça. Il remet ses cheveux en arrière, me sourit et descend les escaliers. Sa tenue de sport est trempée. D'habitude, il se change mais pas là.
Je relève la tête, jette un œil au sac avant de baisser les yeux vers mes gants.

- « Tu t'entraînes ? ».

- « J'essaye d'être active » dis-je essoufflée.

Sauf que je n'avais pas prévu d'avoir déjà les larmes aux yeux. Prétendre que c'est la transpiration qui dégouline sur mon visage et qui me pique est une bonne excuse. Je tente d'enlever mes gants de boxe une première fois mais les larmes m'empêchent de le faire. Dans un premier temps, j'essuie mon visage avec mon avant bras. Évidemment ça ne fait pas l'effet escompté. En réalité, l'anxiété est trop forte. Le fait est que je suis venue me vider l'esprit dans la salle de sport qui se trouve au sous-sol de la maison. Cadeau de Jérémie à Jérémie. Son endroit personnel où il se réfugie souvent. Parfois, je m'arrête en haut des marches de l'escalier pour le regarder et d'autres fois non. Il n'arrête pas en ce moment. Je crois que les répétitions au théâtre lui donne de l'énergie à revendre. Il est heureux, comme sur un nuage. L'adrénaline. Il m'a déjà dit ne jamais avoir ressenti ça en dehors du sport. L'adrénaline. Elle a la faculté de lui donner des ailes. Sur scène, c'est le cas et je suis la plus heureuse pour lui. Quand il me raconte ça je suis attentive, il a des mots importants. Je me demande si je ne vais pas m'en servir dans un de mes livres mais je garde le secret pour le moment.

Sa pièce de théâtre rencontre du succès et les dates de tournées s'ajoutent à n'en plus finir. Il travaille beaucoup. Évidemment que je le comprends, c'est tout à fait normal de se consacrer à cent pour cent au théâtre car c'est son oxygène. L'écriture est aussi mon oxygène. Pourtant, j'ai l'impression de me noyer dans cette bulle d'oxygène. Elle est en train de me noyer. De m'étouffer car je me demande comment je vais terminer mon livre. Le terminer me semble bien plus difficile que prévu. D'habitude, je suis réellement enthousiaste à l'idée d'écrire à n'importe quelle heure. Devant l'écran de l'ordinateur, je lutte pour terminer un paragraphe, mes carnets ne se remplissent pas aussi bien qu'avant. C'est un problème. Je ne suis plus aussi heureuse de travailler sur ce projet qu'il y a un mois et ma bonne humeur s'envole. Elle me file entre les doigts. Triste sort pour un écrivain. J'ai l'impression d'être en quête d'inspiration qui ne mène nulle part. Me vider la tête dans la salle de sport m'a un peu aidé. Dans un coin de ma tête, je veux quitter le sport pour me doucher et me coucher.

- « Je peux t'aider ? Emma, tu pleures ? Ma belle ça ne va pas ? ».

- « La fatigue et je transpire ».

- « Moi aussi, en plus je dois être froid vu le temps dehors, viens là ».

Il me calme et me murmure des paroles réconfortantes que j'ai eu envie d'entendre toute la journée. Sa peau est un peu froide, il s'est pris la pluie pendant dix kilomètres. Au contact de ma peau, c'est une différence agréable. J'ai beau être dans un état de fatigue, il s'en fiche il me rassure quand même de la manière la plus douce qui soit. Et je souhaite que ça dure car justement on travaille beaucoup chacun de notre côté. C'est très bien. Il me manque. Ça doit paraître très niais mais j'ai l'impression d'être une enfant qui a besoin d'être rassurée. Sauf que non, j'ai besoin d'être apaisée. Il glisse ses doigts dans mes cheveux et son geste m'apaise. Il est délicat. C'est un homme attentionné avec moi depuis le premier jour. Dire que j'ai osé l'aborder et qu'il m'a donné son numéro de téléphone facilement et rapidement. Mon amie a eu la merveilleuse idée de m'amener au théâtre et quand nos regards ce sont croisés avec Jérémie, ça a été comme un déclic. J'aime l'idée. Il est avec moi, trempé par la pluie et moi collante via la transpiration. Pas la même chose. Jérémie effleure ma joue, mes lèvres avant de me sourire. Il a un sourire rassurant. Je le regarde faire sans rien dire. Il essuie ensuite une goutte qui coule sur mes joues, de sueur ou de larme je ne préfère pas le dire. En silence, il continue ses gestes tendres. Je suis chanceuse. Je veux en profiter. Ses yeux bleus me donnent une raison supplémentaire de m'y noyer. Impossible de nier les faits, mon cœur bat davantage depuis qu'il est dans la même pièce que moi. Ma respiration se calme et je me sens mieux. Je me calme. Ma respiration reprend un rythme normal, une bonne douche pour décompresser et une bonne nuit de sommeil me feront du bien.

- « Quelle merveilleuse idée de t'avoir donné mon numéro il y a un an, tu as des yeux dans lesquels j'ai envie de me noyer. Sans parler de tes lèvres que j'ai envie d'embrasser ».

- « Flatteur ».

- « Vérité ».

- « Réciproquement ».

Ses doigts effleurent toujours ma peau et c'est très agréable, mes yeux se ferment une seconde. Sa douceur me rend folle. J'ai envie de plaquer mes lèvres sur les siennes. Comme une envie de retourner cette pièce aussi mais je garde cette pensée pour moi. Je profite de son doux contact. Rien ne pourrait être plus agréable pour ce soir.

- « Tu veux en parler ? Tu peux tout me dire ma chérie, tu le sais j'espère ? ».

- « Ma chérie ? C'est la première fois que tu m'appelles comme ça ».

- « Crois-moi, ce n'est pas un cours de théâtre et j'espère que je pourrais t'appeler comme ça encore longtemps ».

- « Hum, une technique de drague, non ? ».

- « Si peu ».

- « Grâce à toi, j'en ai appris une nouvelle ».

- « Démonstration ? ».

- « Bonne réponse » dis-je en changeant de position.

- « Changement de situation, très intéressant ».

- « J'ai un bon prof ».

Son visage s'approche doucement du mien, son odeur de pluie contraste avec celle de la pièce. Je le laisse faire. Un mince sourire aux lèvres, il se laisse transporter apparemment.

- « Je t'aime ».

La bombe est lancée.

Mes lèvres se plaquent sur les siennes. Ce constat me rend heureuse car j'ai cette envie depuis ce matin où il s'est réveillé tard et en retard pour le théâtre. Jérémie a quitté la maison à peine le dos tourné et n'a pas eu le temps de me consacrer un baiser. Chose impardonnable. Mes bras s'enroulent autour de son cou quand une de ses mains tient ma joue et l'autre est autour de ma taille. Cette douce proximité m'enchante. Les papillons. Un an plus tard, ils sont toujours là, présents au creux de mon ventre. Moi aussi je veux bien plonger dans ses beaux yeux bleus océans et me fondre contre sa peau. C'est ce que je souhaite sincèrement. Il maintient mon visage entre ses mains et prolonge le baiser encore plus en douceur. Il est adorable. Je suis définitivement accro. Je quitte ses bras pour ses cheveux. Il a des cheveux si doux et j'adore les toucher quand il m'embrasse.

- « Digne d'un film ».

Mes lèvres sont de nouveau plaquer sur les siennes.
Sa peau contre la mienne une fois son t-shirt enlevé et jeté au sol. J'embrasse sa peau nue. Il effleure ses lèvres sur ma poitrine. Son visage s'approche de ma poitrine à nouveau et je ne m'en lasse pas du tout. Ses lèvres se fondent sur ma peau. Ses doigts effleurent ma colonne vertébrale. Mes lèvres esquissent un sourire de satisfaction.

- « On devrait travailler plus souvent de la maison ».

- « Tu accepterais ? ».

- « Absolument et d'ailleurs j'ai demandé des jours de congés pour t'aider ».

- « Pour m'aider à quoi ? À écrire ? ».

- « Si tu veux bien de moi ».

- « C'est trop aimable ».

- « Je suis curieux de savoir ce que tu prépares et t'aider me fait plaisir ».

- « J'ai un merveilleux amant ».

Ses lèvres effleurent les miennes, délicatement et un sourire de satisfaction apparait aussitôt.

Provocation.

Il fait toujours ça.

J'aime ça.

Aucune résistance.

Le lendemain matin est une journée bien meilleure que la veille qui s'annonce.

Je travaille depuis une heure dans le salon simplement vêtue d'une grande chemise, cheveux attachés en une seconde, une tasse de café à la noisette à la main.

Honnêtement je ne suis pas très concentrée suite à la nuit passée dans ses bras. Ses lèvres contre les miennes. Peau nue contre la mienne. Ses bras autour de ma taille. Nos cœurs étaient presque en synchronisation. Une merveilleuse expérience. Il prenait soin de m'embrasser avec délectation, délicatement et les images me font rire. Je sais que les pages de mon livre ne vont pas attendre très longtemps. Alors, après avoir bu la dernière gorgée de mon café, je repose la tasse et me remets au travail. Difficile évidemment d'avoir des images de la nuit dernière dans la tête mais cette source de motivation est très intéressante. Je l'adore. Et ça me fait sourire.

- « Qu'est-ce que qui te fait sourire comme ça ? ».

- « Je crois que c'est toi ».

- « Oh, vraiment ? ».

- « Tu m'as bien entendu ».

- « Je ne suis pas spécialement sûr d'avoir compris » dit-il les coudes appuyés sur le bureau pour soutenir son doux visage.

- « Je suis sûre que si ».

Jérémie s'apprête à voler ma tasse de café mais pas de chance pour lui, j'ai bu la dernière gorgée. La tasse est vide. Devant sa mine déçue, je l'attrape par le col de sa chemise non fermée et capture ses lèvres. Son baiser est trop bon. J'avoue avoir réussi mon coup. Jérémie se détache une seconde pour ajouter une dose de sentiment supplémentaire.

- « Et c'est moi qui suit provocateur ? ».

Ses lèvres se posent sur les miennes avec un sourire. Il est imprévisible et j'aime bien regarder les choses se faire naturellement.

- « Je t'embrasserai tous les jours ».

- « C'est prévue ma chérie ».

C'est décidé, je l'aime définitivement.

On ne se connait que depuis un an et pourtant c'est la meilleure année de ma vie. Une année remplie de douceur et de sentiments guimauves. Une tasse de chocolat remplie de marshmallows. Une image concrète et douce comme j'aime. Il me regarde avec tendresse. Il me regarde comme une fleur. Je l'aime.

- « Tu es inspirée ? ».

- « Par toi ? ».

- « Non, pas ton livre » rit-il.

- « Dommage je n'écris pas de livre érotique ».

- « Oh, tu aurais des étoiles dans les yeux et si je peux t'inspirer. Toi. Moi. Nus. Ensemble ».

- « Tu vois, je préfère vivre ce genre de scène où deux amants s'embrassent dans un bureau, la neige dehors et la chaleur douce du soleil via les baies vitrées du bureau. Pas de nudité directe dans mon travail ».

- « Ça commence à me plaire ».

- « Va travailler tes textes, tu me déconcentres ».

- « Difficile de se concentrer avec ta beauté je suis d'accord ».

- « Quel vantard ».

Jérémie me sourit et capture mes lèvres une nouvelle fois, je passe mes bras autour de son cou pour intensifier son baiser. Son odeur de peau nue, ses cheveux qui sentent le shampooing au citron. C'est réconfortant. C'est dans cette bulle de guimauve que je veux vivre. Il est adorable de vouloir m'aider en mettant son travail entre parenthèses pour quelques jours. Prendre du temps pour m'aider à écrire mon livre est une preuve d'amour incroyable à mes yeux. Dans ses bras, impossible pour moi de me sentir mal. Je me sens soutenue dans tous les sens du terme.

- « Jamais » sourit-il.

- « Tu mériterais d'être jeté dans la neige dehors ? ».

- « Tu veux faire un bonhomme de neige ? ».

- « À condition que tu me laisse gagner à celui qui sera le plus rapide à en créer un ».

- « Ok, si tu gagnes, je lis un texte complet de Racine en slip. Si tu perds, tu écris en lingerie. Ou on adopte un chien. Ou je te demande en mariage. Tu choisis ».

- « Tu fais ce type de paris maintenant ? C'est honteux de ta part ».

- « Avoue que c'est plus original qu'à la fin d'une soirée romantique au restaurant avec Champagne et bouquets de trente-six roses rouges, non ? ».

- « Tu marques toujours des points, c'est d'accord ».

C'est ainsi que l'on se retrouve dans la neige. D'un côté, je regrette un peu d'avoir quitté mon bureau pour aller le défier dehors. Je ne suis pas capable de faire une prise de judo, le sport et moi n'est pas une grande histoire. Avec Jérémie si. J'apprends tous les jours avec lui. Il sait que c'est une première année ensemble et j'espère secrètement que ce ne sera pas la seule. En attendant, je décide d'être rapide en formant une boule de neige suffisamment solide pour rouler sans s'effriter, il faut la faire tenir dès le début. La neige n'est pas friable, une chance. La première boule doit être assez solide pour supporter une deuxième par dessus. Et si je peux en créer une troisième pour le plaisir ce sera encore mieux et je l'appellerai Olaf. Très original. Le bonhomme de neige a une bonne tête en plus. Une fois rassemblé, il a une tête à s'appeler Olaf.

Satisfaite de mon travail, je regarde le résultat. Jérémie a eu une belle idée de sortir prendre l'air. Réaliser un bonhomme de neige ne m'était pas arrivée depuis l'enfance. Il a su garder cette part d'enfance en lui. C'est génial.

Une boule de neige me frôle de très prêt. Une autre atterrit par chance sur mon bonnet. Jérémie va le regretter. Pas de regard noir. J'agis en silence. J'attrape une bonne quantité de neige et forme une boule avant de la lancer. Silence. Pas de souffle de frustration de sa part. Étonnant car en principe, j'ai bien visé ma cible. Je décide de vérifier quand même, pas question de l'avoir heurté à l'œil par erreur. Il faudra probablement l'amener aux urgences. Si je commence à m'imaginer ce type de scénario, je vais m'en vouloir.

Je remets mon bonnet en place, une mèche virevolte au vent.

- « Jérémie ? ».

Pas de réponse.

L'inquiétude commence à monter.

J'avance dans la neige en regardant autour de moi. J'ai peut-être visé sa tête, son œil.

- « Jérémie ? » tentais-je à nouveau.

Pas de réponse.

Ça y est, j'angoisse déjà.

Comment une bataille de boule de neige a t-elle pu dégénérer ?

- « Emma ? Je suis là ».

- « J'ai failli avoir une attaque ! ».

- « Ta boule de neige m'a un peu sonné, je l'ai reçue dans le cou ».

- « Oh, j'ai si bien visé que ça ? ».

- « Très bien je confirme ».

- « Je suis désolée pour la blague, la mauvaise blague ».

- « Ça va, juste un peu sonné et je crois que je l'on va rentrer ».

J'acquiesce sa décision.

Rentrer. Rentrer à la maison. Très bonne idée.

J'ose à peine lui tenir la main. Il ne cesse de se frotter le cou. Sans doute à cause de l'impact de la boule de neige et à cause du froid. Mince.

La nervosité me gagne, si j'ai mal... De l'extérieur, il n'a pas l'air de m'en vouloir. De l'intérieur, Jérémie doit m'en vouloir. Bien sûr. Je n'ai pas fait exprès de le viser aussi bien.

Nous ne disons rien sur le chemin du retour. La journée n'est vraiment pas bonne. Lui qui voulait me remonter le moral. Loupé.

En rentrant à la maison, je me réfugie dans mon bureau. La page de traitement de texte devant les yeux. Je ne peux m'empêcher de me remémorer la boule de neige qui atterrit dans son cou. La situation aurait pu être drôle s'il n'y avait pas eu le long silence qui a suivit. La neige aurait pu heurter son œil. Dans le pire des cas. Je m'en veux. De toute manière, c'est logique qu'il m'en veuille, même si évidemment c'était un accident. Je quitte des yeux la page de mon ordinateur pour boire une gorgée de thé. Ma tasse va être bientôt froide et j'ai envie d'aller aux toilettes.

Personne dans la cuisine.

Sûrement dans la salle de sport en bas.

Je retourne chercher mon ordinateur dans le bureau pour mieux m'installer dans le salon.

La page se remplit plus vite que tout à l'heure. La scène de la boule de neige m'inspire alors je la couche sur le papier. Papier virtuel. Pour l'instant. En regardant les livres qui trônent dans la grande bibliothèque, ils m'appartiennent. Ce sont mes propres livres. Combien de mois, d'années j'ai pris pour écrire mes livres sans que certains ne voient le jour. Je n'en ai publié que deux pour l'instant alors je mets le paquet sur le troisième. S'il a un petit succès, je serais heureuse. Je travaille dur pour en tout cas.

Je termine mon paragraphe quand je suis intriguée par une silhouette. Sa silhouette apparait. Il s'est changé et une serviette entoure ses épaules, j'en conclue qu'il a pris une douche. Je n'ai pas entendu l'eau de la salle de bain couler tellement j'étais plongée dans mon écriture. Ma page est remplie. Mes pages. Dix pages. J'en conclue que c'est un très bon début. Je reprends le fils de mon plan initial comme prévu et en principe, les délais d'écriture seront respectés. La maison d'édition sera contente. Le fait que je n'écrive pas seule à la maison m'encourage d'une certaine manière. Cette fois-ci, je suis une bonne lancée.

Je lève les yeux de mon travail pour le regarder. Un mince sourire s'installe sur mes lèvres. À première vue, il ne m'en veut pas. Je reporte mes yeux sur mon travail, autant avancer ce soir. Sauf que je sens qu'il m'effleure les cheveux de ses doigts. Délicatement.

- « Je ne te dérange pas ? » souffle t-il.

Comme s'il pensait le contraire alors que pas du tout, au contraire.

- « Pas du tout ».

Il continue. C'est toujours délicat. Pour une fois, je me retiens de toucher ses cheveux noirs. Mes cheveux blonds sont sa priorité on dirait.

- « Tu es tellement concentrée que tu n'as pas entendu l'eau couler, je me trompe ? ».

- « Oui » dis-je doucement.

- « Tu travailles dur, je vais te laisser ».

- « Non, reste » dis-je en attrapant son poignet.

- « Je vais juste chercher mes textes ».

Jérémie retire sa serviette en passant devant le bac à linge sale que j'ai descendu tout à l'heure. Il le prend pour mettre une machine à laver en route. Son regard bleu croise le mien une seconde.

Mon comédien préféré revient à mes côtés et commence à lire son texte. Son travail me passionne. Je ne sais pas comment il fait parfois pour ne pas retenir ses larmes en récitant certaines répliques car il travaille sur des textes aux sujets difficiles qui moi me serrent le cœur quand je lis les textes en question. Quand je suis dans la salle, les larmes coulent toutes seules. La dernière fois, mes mouchoirs ont servi. Il me dit toujours que c'est le métier, que ça ne l'empêche pas de pleurer derrière le rideau, de pleurer dans la loge vingt minutes après la fin de la représentation. Et il se présente toujours serein quand il rentre à la maison tard le soir.

Le regarder lire.

Me regarder travailler.

Je ne lui ai pas encore posé la question.

Je continue de taper les mots sur mon clavier d'ordinateur et au bout d'un moment, je sens que l'on enroule une mèche de mes cheveux autour d'un crayon. Je daigne lever les yeux au ciel une seconde avant de reprendre le cours de mon travail. Il retourne à sa lecture. J'aime le regarder faire. Nos habitudes s'installent sur le long terme. Première fois que je me sens aussi bien. Aussi légère aussi. Je crois que mes sourires me trahissent un peu. Mais je m'en fiche, si je peux montrer au monde un peu de mon bonheur alors c'est ok. Mon comédien a un visage concentré. Je ne peux pas m'empêcher de mordre ma lèvre. Ça l'agace un peu. Il jette son texte sur la table basse avant de souffler, de se frotter les yeux. Je quitte la page noircie de texte pour croiser ses yeux bleus.

- « Je vais me coucher tôt ».

- « D'accord. Répétition tôt demain ? ».

- « Aussi et ces jours passés avec toi m'ont fait le plus grand bien ».

- « Comment ça ? ».

- « Tu veux que je développe ? ».

- « Oui, ça m'intéresse ».

- « J'aime t'observer travailler, te concentrer, écrire avec diverses expressions sur ton visage et effleurer tes cheveux quand je sens une brèche ».

- « Te regarder lire, t'écouter apprendre tes textes et t'avoir un peu pour moi toute seule surtout, ça risque de me manquer ces prochains jours ».

- « On s'y habitue vite, n'est-ce pas ? ».

L'inspiration est présente depuis qu'il passe du temps avec moi, comme si justement je le laisse dans ma bulle, il entre et me soutient de sa bienveillance, de sa patience aussi. J'aime ça. Il me laisse travailler autant de temps que nécéssaire et pourtant on a pris le temps de sortir tous les deux. Chose mise en pause depuis des mois du fait de nos travails respectifs. Et c'est ok. Il a des répétitions au théâtre. Quand je vois le résultat de toutes ses heures cumulées je ne peux qu'être fière de lui. Il est heureux. Les pièces s'enchainent en ce moment et c'est le plus heureux. Moi aussi. Passer quelques jours avec lui m'a appris à prendre du temps pour moi en dehors de mes séances d'écriture, un bonheur ! Un bonheur de marcher avec Jérémie dans la neige, main dans la main, avec tendresse. Ces images là sont dans ma tête. D'habitude, je ne suis pas aussi guimauve, sans être prise d'un fou rire étant donné l'image un peu ridicule. Avec lui non, j'aime cette guimauve.

Jérémie va dans la cuisine et prépare à manger.

Je continue ma page et éteint l'ordinateur. Assez travaillé pour aujourd'hui. Je vais me mettre en place une routine. Ces quelques jours m'ont fait du bien et m'ont prouvé qu'avoir le nez rivé sur mon écran n'allait pas donner le signal ni à ma motivation ni à mon imagination de travailler à fond. Au contraire, je soupire devant l'écran, je n'écris pas autant que je ne le voudrais. Je pense à autre chose. J'ai envie de nouvelles choses.

Dans la cuisine, mon comédien prépare le repas avec concentration. J'aime bien le regarder faire. Noël approche. J'ai hâte de le fêter et j'ai bien caché le cadeau pour être sûre qu'il ne tombe pas dessus en passant l'aspirateur.

- « Tu as mal ? » dis-je en enroulant mes bras autour de sa taille.

- « De quoi tu parles Emma ? ».

- « De ma tentative involontaire de te blesser ».

- « Je préfère finir aveugle par ta faute, tu pourras me faire la lecture » rit-il.

- « Les indemnités ne seront pas élevées mon cher Jérémie, sache le ».

- « Ce sera plus supportable à deux et ne t'excuse jamais ».

- « C'est... ».

- « Non, ce n'est pas de ta faute, ça arrive. Pas tous les jours mais je préfère que tu me fasses la lecture, j'apprendrais autrement ».

- « Arrête de rire ».

- « Ne me dis pas que tu rumines depuis tout à l'heure ? » dit-il en effleurant ma joue de ses doigts fins.

- « Si. Un peu ».

- « Je ne serais jamais fâché contre toi. J'en suis incapable ma belle ».

Un sourire.

Un soulagement.

Je me pose beaucoup de questions inutiles.

- « Ok et j'aurais le droit de t'écouter réciter Racine ? ».

- « Ce soir si tu veux ».

- « Celui sur lequel tu travailles ».

- « Dès vos premiers regards je l'ai vu se confondre. Ses yeux, qui vainement voulaient vous éviter, déjà pleins de langueurs ne pouvaient vous quitter. Le nom d'amant peut-être offense son courage; mais il en a les yeux, s'il en a le langage ».*

- « Dans ta bouche c'est merveilleux ».

- « Je peux continuer toute la soirée ».

- « On a toute la soirée ».

- « Pas si tu me regardes comme ça ».

- « Comme quoi ? Attention, les poivrons vont brûler ».

- « Au diable les poivrons » dit-il en capturant mes lèvres.

Enfin.

Depuis le temps que j'attends ce geste là.

Ses lèvres se mouvent aux miennes comme si c'était la suite logique évidente. Jérémie ne m'en veut pas et je m'en porte très bien. Pour ce soir. De toute façon, j'aurais trouvé le moyen de détourner ce fichu paris. Quelle idée. Mais j'ai un peu gagné quand même alors je m'impatiente de l'écouter me réciter son texte de Racine en entier cette fois. Cette pièce en particulier me fait un peu écho, c'est une tragédie certes mais on voit que la passion peut vraiment faire des folies, dans tous les sens du terme. Pourtant, cette pièce date de 1677 et pourtant elle est encore d'actualité au 21ème siècle.


info * Acte 2, scène 2, « Phèdre » de Racine.

Hey ! Un O.S hivernal et d'autres arrivent. Inspiration au rendez-vous. Nouveau projet aussi en cours. Suspense. Merci, merci pour votre patience ! Bonne lecture !