O.S sur le sujet du deuil
« Sign of the times » - Harry Styles
Les mots sont puissants et plus j'avance dans mon métier plus ça devient évident. On dit tout avec les mots. Ils peuvent être aussi percutants, touchants, coupants et j'en passe. Les mots ont une importance et en ce moment, ils me manquent. Je crois qu'ils s'entrechoquent tellement dans mon esprit qu'ils n'existent plus et un brouillard nait. Autant dire que je me noie dans ce brouillard. Mon cerveau refuse de se mettre sur pause. Les mots me manquent et ils me manqueront toute ma vie, c'est bien le problème quand on est confronté à quelque chose qui nous dépasse. J'ai envie de prendre ma voiture, de rouler pendant des heures, de m'arrêter à une station service et pleurer sur mon volant telle une âme en peine. Sans joindre personne. Seul Jérémie serait prévenu parce que j'aurais trouvé une excuse justifiant mon escapade de plusieurs heures sans donner de nouvelles. Je me souviens encore de l'appel, des mots choisis que j'ai envie d'envoyer valser contre un mur. La colère fait des choses inexplicables parfois. Sauf que je suis allée à un endroit sûr et que je connais très bien, la mer.
Écouter la musique qui passe à la radio me fait du bien et me plonge dans une sorte de bulle hors du temps, ce qui est agréable quand on a la tête sous l'eau. On ne soupçonne pas le pouvoir de la musique à sa juste valeur parfois. Et en ce moment, j'ai la tête sous l'eau à cause de mon livre qui me prend la tête, à cause de la perte de mon grand-père qui me fait horriblement mal. Les larmes coulent le long de mes joues sans que je n'ai mon mot à dire. Les pensées envahissantes me collent encore à la peau. Ah si je pouvais prendre une valise remplie de vêtement et rouler quelques heures, dormir dans un avion pour s'envoler un mois dans un autre pays avec Jérémie et penser à nous. Juste du bon temps, prendre le temps de jouer les touristes. Le rêve. Je n'ai pas pris le temps d'y penser depuis un an, la dernière fois remonte aux vacances de Noël dernier. Mon livre commence à me monter à la tête. Mon éditrice est ravie de mes pages envoyées, les trois quart sont faits. Elle m'ajoute des séances de signatures dans les librairies de la ville. Je n'ai pas eu le temps de prendre des vacances depuis, pas même un week-end.
La mer répond. Les vagues frappent les rochers comme si elles étaient en colère. Les odeurs marines, le vent dans les cheveux, le soleil qui va se coucher à l'horizon d'ici une heure. C'est une carte postale hypnotisante. Comment me lasser de ce paysage ? La mer est tellement mieux qu'un médicament contre le mal de tête dans certain cas, elle apporte de la sérénité. Je rêve de me baigner mais vu l'heure tardive, je dois rentrer à la maison.
Ce soir, la brume se lève, le vent se lève et la pluie ne va pas tarder à tomber. Aucune envie de me retrouver mouillée jusqu'aux os. Je monte dans ma voiture, allume le contact, regarde la vue qui s'offre à moi pour la dernière fois de la journée et manœuvre la voiture, direction la maison.
Tu sais, parfois je me pose la question de savoir ce que ça fait si tu étais encore là grand-père. Avoir le cœur plus léger me manque depuis ton départ. Je ne sais pas comment appréhender la journée de demain en sachant que tu n'es plus là. C'est la première chose qui m'a manqué instantanément et c'est ce qui me fait le plus de mal. Je me pose cette question depuis la dernière fois où je t'ai rendue visite à la maison de retraite dans laquelle tu n'as passé qu'un an, comment appréhender la suite. Et je ne suis pas certaine de connaitre la réponse, s'il y a une réponse. Au revoir grand-père. La vie est imprévisible et je le sais. Elle fait mal en une fraction de seconde et on ne s'en rend pas compte sur l'instant T. C'est comme un château de cartes qui s'écroule. Réagir autrement que par la tristesse devient comme un effort important tellement j'ai été sonné. Il suffit de pas grand chose pour que mes efforts tombent au sol. Les souvenirs restent et c'est je crois ce qui me fait tenir debout. Ne plus entendre ta voix, ne plus sentir ton odeur de parfum, ne plus te voir tout simplement est quelque chose de compliqué. Au début, j'ai imaginé que tu étais parti en vacances. De longues vacances. Qu'un matin tu avais décidé de te rendre à l'aéroport ou dans une gare pour te rendre dans une destination au hasard à travers le pays. Partir en laissant tout derrière toi. Juste avec une valise remplie d'affaires personnelles et un billet sans retour. Un voyage imprévu sans laisser de trace, pas de post-il, pas de lettre explicative ni de message vocal sur un répondeur téléphonique. Un aller simple vers une nouvelle vie. Sans savoir où cette vie allait te mener mais tu avais sans doute besoin de cet échappatoire, comme une bulle d'oxygène nécessaire. Et je comprends ça, l'évasion.
Tu sais j'ai lu dans un journal qu'il y a entre 45 000 et 50 000 disparitions en France chaque année ? Je trouve ces chiffres sidérants. Je n'imaginais pas qu'autant de personnes puissent disparaitre en une année. Des gens prennent la décision de disparaitre pour des raisons multiples quand c'est une décision réfléchie. Le cas contraire existe malheureusement et on a aucun indice pour retrouver ces personnes disparues. Leur famille espère la moindre nouvelle. Même si elle ne les satisfait pas, elles vont s'en contenter pour avancer, cesser les recherches et les espoirs nourris pendant des mois, des années peut-être sont êtres dissous. Grand-père Jean, j'ai espéré que tu aies choisi de disparaitre dans un autre pays pour vivre une nouvelle vie. Après tout, tu en aurais eu le droit. Cette lueur d'espoir est sans doute ridicule pour la plupart des gens mais pour moi, elle m'a aidé à espérer ne serait-ce que me faire à l'idée que le cauchemar n'est pas réel. Te voir passer le pas de la porte ou ne serait-ce qu'entendre le crissement des pneus sur le gravier de l'allée de la maison aurait aidé mon cœur à aller mieux et ma respiration n'aurait plus été coupée. Moi qui attends comme une idiote le moindre signe pour espérer quelque chose qui ne viendra jamais. Même une carte postale, un mail, un coup de téléphone, n'importe quoi. Les secondes deviennent des heures. Les heures deviennent des jours. Les jours deviennent des semaines. Les semaines deviennent des mois. Les mois deviennent des années. Voilà comment le temps passe pour moi. Je déteste entendre dire que « le temps fait son travail ».
Crois-tu sincèrement que je vais accepter ça ? Crois-tu que je vais vivre avec ça sur la conscience ? Dire que tu n'as disparu que depuis une semaine. Bien plus facile à dire qu'à faire. Raisonner ainsi revient à avoir du recul et pour avoir ce putain de recul, il faut du temps. Mon dieu que je hais le temps. Sincèrement, qu'il aille se faire voir le temps. Il ne fait absolument rien. S'habituer à ton absence est la seule chose qu'il sache faire. Je déteste les grands discours à ce sujet. Sans toi, la vie est longue. Les journées sont d'un vide abyssal.
Mon grand-père m'a toujours soutenu dans mon travail d'écrivaine. Je lui envoyais le livre terminé, juste avant la première impression par la maison d'édition à sa maison de retraite. Ses avis ont compté. Il m'a aidé. Les détails apporté, ses rires au téléphone, ses avis positifs comme négatifs aussi ont été indispensables.
J'ai milles et une question en tête et sans aucune réponse possible, je ressasse les mêmes choses, j'écoute les mêmes musiques en boucle depuis une semaine, j'angoisse pour des petites choses, j'éteins la lumière uniquement quand tout le monde est couché, je ne regarde plus les documentaires que tu as tant de fois regardé à la télé ni les films que tu aimais. Rien de tout ça. Alors que ça pourrait être réconfortant, comme si tu étais à côté de moi. J'ai l'impression d'avoir balayé tout ça, comme si mon monde s'était mis sur pause. Et il s'est mis sur pause depuis ton enterrement la semaine dernière en ce début du mois de mars. J'adore le printemps car après l'hiver, les fleurs reprennent le pouvoir. C'est la saison du renouveau et j'aurais aimé passer plus de temps avec toi grand-père. Tu me manques. Tu sais, j'ai beaucoup de chance que Jérémie soit là. Il m'a aidé à choisir les fleurs pour la cérémonie, il a tenu à dire à ma famille combien j'étais chanceuse de t'avoir eu dans ma vie. Il se remémore beaucoup de souvenirs, même si vous n'avez pas passé beaucoup de temps tous les deux. Je pense que ta culture du théâtre lui aurait été passionnante à écouter. C'est grâce à son propre grand-père que Jérémie a embrassé une carrière d'acteur au théâtre. La passion l'emporte sur tout. Les mots sont puissants et ont un pouvoir incroyable. La preuve. Tu aimerais son travail, j'en suis sûre. J'aurais adoré t'amener au théâtre pour voir une pièce, pas forcément la sienne mais une pièce que tu aurais choisi dans le programme du théâtre de la ville. Sauf que le monde n'est pas doté d'une télécommande sur laquelle on appuie pour faire pause et ré appuyer pour reprendre le film. J'en rêve.
Tu me manque grand-père Jean.
C'est ce que j'ai encore envie de te dire.
C'est ce que j'ai envie de te dire dans les prochaines semaines, dans les prochains mois, dans les prochaines années dès que tu viendras dans mes souvenirs à des dates et des moments précis.
Attiré par les étoiles.
Tu as toujours aimé regarder les étoiles.
Tu es devenue une belle étoile que je promets de repérer dans le ciel chaque soir.
Penser à toi me réconfortera quand ça n'ira pas.
C'est pour cette raison que quand tu es parti, j'ai glissé un livre d'astronomie que j'avais dans ma bibliothèque, pour que tu puisses le lire encore et encore. Je sais que l'on ne peux pas glisser n'importe quoi dans un cercueil mais celui-là était tout petit. Même si tu le connais déjà par cœur et que tu n'as pas besoin de moi pour le savoir. Je voulais te donner quelque chose qui nous liait tous les deux. Quand je regarde les étoiles sans toi, je me dis que tu es une de plus parmi elles. Même si elles sont des milliards et des milliards, chaque soir elles tapissent le ciel. Elles existent encore pendant des milliers d'années. Toi aussi tu en fait partie désormais. Les documentaires dédiés aux étoiles qui sont rediffusés tard le soir à la télé seront regardés autrement. J'aime écouter la voix monocorde car tu vas trouver ça stupide mais selon la voix du commentateur, je pense à toi. J'ai l'impression que tu me berces. Et quand tu me berces, je me sens bien, apaisée et complète dans un sens. Au moins, mon cœur est moins lourd. C'est une sensation agréable. Une sensation qui m'a réellement manqué la première semaine où tu es parti. Cette semaine. Maman n'est plus la même sans toi. Mathieu n'est plus le même petit frère toujours heureux à tel point que s'en est contagieux. Lui qui espérait toujours une lueur d'espoir, celui qui souriait quand on lui racontait une blague. Il n'existe plus. Il est sur pause. Et il a bien envie que la télécommande en question cesse de le mettre sur pause.
J'ai l'impression de faire un pas en avant et le lendemain de faire trois pas en arrière. Mes émotions ne riment à rien du tout. Elles jouent avec mon cœur comme un jouet. Je suppose que c'est normal. Il faut laisser les émotions faire leur travail. Une semaine de merde. Une semaine où les larmes font parties de ma vie. De toute manière, je suis dépendante d'elles. Ce ne sont pas elles qui me font lever le matin ou non quand j'en ai pas envie, c'est Jérémie qui les sèche. Je me laisse guider. Je me laisse guider un peu comme si une lueur m'indiquait un chemin dans la nuit noire. Je ne sais pas où je vais ni combien de temps le trajet va durer. Seul cette lueur existe et rien ne peut perturber ça. C'est très étrange. Mais c'est ce que je ressens.
Comme si ma respiration avait décidé de se couper puis de se détendre et ainsi de suite.
On dit qu'il y a cinq phases dans le deuil. Elles sont propres à plusieurs étapes dans la vie. J'ai lu des livres sur le sujet, j'ai lu des romans à ce sujet. Toutes ces phases se font en plusieurs temps. Ils faut les vivre au fur et à mesure du temps. Il n'y a pas de règle dans le deuil. La première étape est la plus douloureuse, celle qui vous hante, celle qui vous serre le cœur, celle qui vous serre l'estomac. Pour être honnête, tout m'échappe. Quand on a vécu ce type de drame, les mots sonnent plus justes, ils ont une signification précise. On a l'impression d'être dans une machine à laver. On fait comme on peut pour ne pas être noyé par la mousse. On est à sa merci. Je veux me trouver dans une sorte de bulle. Une bulle où on est bien, en sécurité et en dehors du monde extérieur. À l'abri.
Dis grand-père Jean, c'est comment une journée là-haut ? C'est calme ? Agité ? Mouvementé ? Tu t'ennuies ?
C'est une drôle de question, je te l'accorde. Je me pose des questions un peu étrange pendant les trajets en voiture. Je ne sais pas si c'est l'effet de la pluie qui s'écrase sur les vitres ou le trajet en lui-même qui provoque ces questionnements personnels qui n'ont pas toujours de sens. Encore une fois, je suppose que la musique mélancolique diffusées à la radio quand je suis dans la voiture y est pour quelque chose. Sans le vouloir, les chansons tristes me berce aussi. Elles m'aident à avancer. Elles rythmes mes pas quand je descends de la voiture. La pluie me frappe le visage. Le bruit est apaisant. J'ai l'impression que tu vas rentrer à la maison avec maman maintenant, qu'elle va voir la voiture passer devant afin de se garer devant la maison. Tu vas descendre de la voiture pour fermer le portail et monter les escaliers pour accéder à la maison.
Rien de plus simple.
Le chemin de la maison se dessine sur la route. Un lieu rassurant. Je suis contente de rentrer à la maison. En me garant dans l'allée, je descends de la voiture, tentant de masquer ma peine et dire que je satisfaite de la balade du jour. Jérémie m'accueille en ouvrant la porte. Je rejoins ses bras et me laisse bercer par les mouvements circulaires qu'il exerce dans mon dos. Cette sensation d'apaisement est la plus simple et la plus efficace à la fois dans ma tristesse. J'ai l'impression que ma douleur est moindre par moment, comme quand je regarde la mer agitée et ça me fait du bien. Peut-être que je me fais une illusion. C'est temporaire. Ma douleur est toujours là mais je me rends compte que c'est possible d'avoir des instants lumineux avec Mathieu et maman, avec Jérémie et notre chat. Je crois que c'est devenu ma bulle d'oxygène. J'ai besoin de cette bulle d'oxygène.
Vivre au bord de la mer est une chance. On l'admire quand on veut et elle apaise. Elle m'apaise en tout cas. C'est pour cette raison que je la regarde dès que possible après une longue journée d'écriture ou avant d'en commencer une avec le chat qui me toise dans la cuisine, à son poste d'observation préféré qui est le dessus du lave-vaisselle. Face à elle, la mer, j'affiche un autre masque que celui que j'ai à la maison. Et je peux venir te parler ici puisque nous avons dispersé une partie de tes cendres ici. C'est là où tu es le mieux. Avec maman et Mathieu, on te voyait mal à rester coincer dans une boîte. Autant que tu sois libre comme l'air. Tu mérites d'être libre. Maintenant tu l'es. Tu nous regardes. J'ai envie de le croire. Ça m'aide à avancer, à me lever le matin. Sans cette croyance je serais en train de me laisser aller, sans avoir envie d'aller écrire le matin dans mon bureau, une tasse de thé chaude entre les mains.
« Je révisais un texte ».
« J'étais allée voir la mer prendre l'air ».
« Tu as faim ? ».
« Non ».
Je suppose que cette douleur va mettre beaucoup de temps à s'apaiser mais elle sera toujours là, à attendre un moment spécial pour remonter à la surface. Il suffit de pas grand chose pour être ravivée. Nous vivrons avec cette douleur en permanence. Maman y pense moins quand elle part travailler le matin, quand Mathieu et moi nous levons pour aller travailler, quand on va faire des courses ou dans les boutiques un samedi après-midi. Sauf que ce n'est qu'une illusion. Comme si notre tête était dans le sable. Mais je préfère l'image du satellite qui est en orbite autour de la Terre. J'ai cette impression là. Ne plus être en osmose avec les autres dans un sens, c'est très bizarre. J'ai la sensation d'être dans une bulle, hors du temps et j'ai le besoin de me recentrer sur moi-même en ce moment.
Vivre sans mon grand-père me fend le cœur. Sincèrement, je hais cette expression à la con, « faire son deuil ». Elle n'a pas lieu d'être. Faire son deuil à proprement parler n'existe pas. Sur le papier oui mais franchement, il faut froisser ce papier et le jeter à la poubelle. Le brûler. La douleur est là, en permanence. On ne l'oublie pas, on la dissimule. Et dissimuler cette peine n'est pas facile. C'est le fait de mettre ce deuil de côté pour ne pas tomber sans être capable de se relever. Je comprends ça. Il suffit d'un rien pour que la douleur revienne. Le quotidien reprend son cours de toute façon. C'est ce que grand-père veut. Avancer sans lui est un crève cœur pour nous trois. Pour honorer sa mémoire on se doit d'avancer et pour nous aussi sinon on ne va jamais relever la tête. Toutes les choses que je trouvais futiles auparavant prennent désormais un sens. Beaucoup de choses me manquent. J'ai arrêté de faire beaucoup de choses aussi. Je me surprends quand même à ne pas afficher un masque triste à la maison quand je travaille devant mon ordinateur. Dissimuler est plus facile que l'on ne le pense.
Selon Freud, « l'interprétation des rêves est la voie royale pour accéder à l'inconscient ». Vaut mieux pour lui qu'il n'explore pas mon inconscient la nuit. Encore selon son avis, le rêve est l'expression d'un conflit intrapsychique inconscient entre deux tendances. Freud les imagine comme un rébus. Je sais que les rêves ont un sens pour beaucoup de monde. C'est le seul film dont on garde une brève trace. Il est évident que grand-père Jean a hanté certaines de mes nuits au cours de la semaine qui vient de s'écouler. Je n'entends pas un charmant animal glisser sur le clavier du bureau, s'étirer et s'allonger de tout son long sans aucune gêne. Comment puis-je continuer à taper sur les touches de mon clavier d'ordinateur dans ces conditions ? Impossible pour moi de virer cet animal de là. J'ai besoin de sa présence. Je caresse sa fourrure et il ronronne. Il daigne même à bouger du clavier pour se blottir contre moi. J'apprécie. Sa chaleur me procure un sentiment de bien-être. Il me rassure.
« Ça va ? ».
« J'ai presque fini chéri ».
Cette année, on m'a dit que j'étais une personne forte. Pas qu'une seule fois mais plusieurs fois. Je n'ai jamais compris pourquoi. Je n'ai pas le choix de vivre dans cette situation compliquée. La vie me l'a imposé. Mon travail me prend du temps et m'aide à avancer, à m'occuper. Ce n'est pas mettre le deuil dans une boîte tout le temps, c'est le mettre de côté la journée pour ne plus l'avoir constamment en tête. C'est assez difficile pour nous trois de ne pas nous morfondre dans une tristesse profonde qui ne nous ressemble pas. Nous sommes abattus mais il nous reste de l'énergie pour affronter une journée de travail et je ne peux pas me transformer en zombie. Grand-père ne le souhaiterait pas.
Je laisse les bras de Jérémie m'envelopper. Sa présence m'apaise tout de suite et je me laisse porter par la tendresse qu'il m'offre. Au moins, je me sens un peu loin de la tristesse que je ne veux pas voir m'envahir. Je le laisse effleurer mes cheveux. Il me donne des bisous dans le cou. J'ai envie de me retourner pour l'entourer de mes bras, échanger un doux regard et plaquer mes lèvres contre les siennes. En profiter. Laisser le temps sur pause le temps de quelques merveilleuses secondes dans mon espace de travail. Il a laissé ses textes pour revenir me voir. Le chat glisse entre mes jambes et prend la fuite dans le salon. Le clavier ne le satisfait plus et la chaleur du bureau risque de monter d'un cran. Je le serre contre moi, en laissant mes larmes couler. Il m'entoure avec amour. C'est tout ce dont j'ai besoin. Ma tête repose sur son épaule pendant de longues secondes. J'ai envie de rester dans cette position toute une journée. Que le temps soit arrêté pour profiter de cet amour là. Ne rien faire d'autre que d'apprécier. Respirer. Tout plaquer pour aller un week-end ailleurs, une semaine ? Sincèrement, nous en rêvons tous les deux depuis des mois, je pense que l'occasion s'y prête. S'aérer l'esprit pendant une période aussi compliquée s'avère comme nécéssaire, une bulle d'oxygène pour fuir le monde extérieur pour un temps limité. Nous en avons besoin.
« Est-ce que tu veux aller dans le Sud ? Mes parents ont prit des vacances, ils peuvent nous prêter la maison une semaine, ça te plairait ? ».
« Oui ».
Partout.
N'importe où.
Pourtant j'aime notre maison. Le confort, le calme me procure beaucoup de bien mais je crois que le cumule des choses fait qu'une pause serait bénéfique. Pas que pour moi, pour m'éloigner un peu de mon travail même si je sais bien que ce ne sera pas possible, écrire est un besoin au-delà de mon travail. Et j'ai encore des pages à écrire et à corriger. Heureusement que Jérémie m'aide dans la correction, ses suggestions sont précieuses. J'apporterais le strict minimum pour travailler. Cette semaine sera l'occasion de couper un peu de mon ordinateur.
Jérémie appelle ses parents pour leur annoncer que leur maison ne sera pas vide pendant leur semaine de vacances. Les miens sont déjà partis en vacances et de toute manière, ils vivent bien plus loin de chez nous que ses parents à lui. Nous serons deux, à nous regarder dans le blanc des yeux. On en profitera pour sortir de nos job respectifs et ainsi sortir plus de la maison. Prendre le temps de faire une balade matinale, une dans l'après-midi, une routine dont on a perdu l'habitude même si on essaye d'en maintenir une. Je reste la plupart du temps à écrire dans mon bureau, le chat fièrement allongé sur le clavier de l'ordinateur pour m'empêcher de travailler et à demander des caresses. Quand Jérémie revient vers moi le sourire aux lèvres, il m'annonce la bonne nouvelle.
« Voilà ils sont d'accord et ma mère est rassurée de savoir que la maison sera occupée ».
« Ça va être génial ».
« Oui, ça va être génial » répète t-il.
Des vacances ensemble est ce qui m'a manqué le plus depuis un an. Le penser maintenant me paraît un peu irréel mais finalement j'ai quand même envie d'y croire. J'ai envie de croire que notre famille peut remonter la pente. Même si c'est compliqué. Cela reste possible et nous sommes trois. Je regarde mon chéri qui affiche un mince sourire.
« On fait nos bagages demain ? ».
« On part aussitôt qu'elles sont bouclées ».
Il m'embrasse suite à cette phrase et je sens qu'il a besoin de déconnection. Sans sa bienveillance constante, sans ses attentions je ne serais pas comment gérer cette première phase de deuil qui vient tout juste de débuter et qui me poursuivra toute ma vie. En attendant, je profite de ce doux baiser pour me rapprocher de plus près. Mes bras s'enroulent autour de son cou tel un automatisme et j'aime cet automatisme. Le bruit de la télé fait acte de présence dans le salon. En plus du chat qui doit dormir comme un bébé dans son lit douillet. Ce chat est un roi je vous le dit mais il me le rend bien. Jérémie continue ses gestes tendres. Je veux me perdre dans cette tendresse, dans cette bulle suspendue et au diable la douleur qui plane au-dessus de ma tête prête à se manifester et à me faire mal. Cette semaine sera une occasion de penser aux balades sous le soleil, profiter du jardin le soir et sentir les odeurs rassurantes de la maison. Mes parents ont eu raison de partir quelques jours, le temps pour eux de faire une pause et à nous de profiter de cette parenthèse. J'ai hâte. Embrasser Jérémie fait partie du plan. On n'a pas reparlé de tenter à nouveau notre chance. D'ailleurs, dès qu'un décès survient, une naissance arrive. Comme pour dire que la vie l'emporte dans tous les cas. Un rappel. Une manière de dire que le meilleur est en train de se produire.
Faire mes valises n'a jamais été aussi rapide.
J'ai pris des affaires confortables, de quoi passer une semaine tranquillement assise autour d'un thé chaud entre les mains, d'un livre intéressant et de quoi écrire avec deux carnets. J'ai été raisonnable. Pas d'ordinateur, je l'ai promis. Pas de tentation. En soi, une valise simple. Pour cette semaine, je vais essayer d'aborder le travail différemment car évidemment écrire est essentiel mais je ne veux plus me faire mal aux yeux devant la page blanche. Ma productivité est haute et c'est génial. J'ai besoin de calme. Mon éditrice doit comprendre ça. Tant pis pour mes ventes ou autre. Ma santé mentale est ma priorité.
Le chat a été déposé chez mon frère que j'ai serré très fort dans mes bras, que j'ai embrassé sur les joues pour lui témoigner mon soutien et que je l'aime. Je tiens à mon frère comme à la prunelle de mes yeux.
Après quelques heures de route durant lesquelles je me suis perdue dans la contemplation du paysage, on a pris le temps de rouler au rythme normal. J'ai pris le relai au bout de deux heures pour laisser Jérémie dormir un peu côté passager. J'ai eu envie de prendre le volant. Les paysages étaient si beau au coucher du soleil, la mélancolie s'est soudainement mise sur pause et quel bonheur. Au moins, elle m'a laissé tranquille la dernière heure du trajet. Pas de pensées tristes susceptibles de me faire pleurer au volant. C'est drôle comme la voiture est le meilleur moyen d'évacuer ses pensées, de réfléchir, de faire un point sur une situation, de se vider la tête. Exactement comme regarder la mer par exemple. Je suis sûre que grand-père adorerait.
La maison des parents de Jérémie se dessine déjà au bout de la route et autant dire que la joie d'arriver est palpable dans la voiture. Mon comédien éteint la radio. Sur le siège arrière, des plats chinois commandés pour avoir la soirée et le repas du midi sera improvisé. On fera le nécéssaire dans les prochaines vingt quatre heures. Les fars de la voiture innondent la route et je scrute les côtés pour ne pas effrayer un hérisson ou un renard. Les animaux nocturnes sont nombreux et doivent être épargnés par les dangers de la route. J'arrive à apercevoir le portail de la maison et je sens le soulagement de Jérémie à côté de moi qui me sourit.
À peine ai-je ouvert la porte que je jette les clés sur le comptoir.
« À nous les vacances » dit Jérémie en posant son sac au sol.
À nous surtout les petits déjeuners autrement composés de pain sec, je n'avais pas le temps de remplir les placards ces derniers jours. Je compte bien sur cette semaine pour apprécier le calme et la tranquillité. Laisser aussi mon livre un peu loin de mes pensées.
« Tu avais quel âge sur cette photo ? ».
Sur la cheminée, les traditionnelles photos de famille et l'une d'elle attire mon attention. Jérémie doit avoir six ans ou sept, il est habillé en costume de lutin pour Noël. Je sais que sa famille adore Noël, contrairement à la mienne. On est opposé sur ce point. Grâce à lui, je me réconcilie avec cette période de fête de fin d'année donc autant dire que ça signifie beaucoup pour moi. Le sapin est décoré derrière lui, digne d'un film de Noël. Je tente de photographier cette image dans ma mémoire parce qu'elle me servira plus tard dans un livre. Je garde mes sources d'inspirations personnelles secrètes.
« Six ans, c'était le premier Noël avec ma famille entièrement réunie ».
« Vraiment ? ».
« Oui, ma famille est dispersée un peu partout dans le pays. Cette année-là, on a pu être tous réuni, c'était génial ».
Une belle photo de famille précieuse à ses yeux. Les autres cadres sont des membres que je ne connais pas encore.
Les bras de Jérémie m'encerclent encore une fois, la peine s'éloigne un peu. Je dois apprendre à laisser le nuage noir s'éloigné pour laisser place à du gris au fur et à mesure du temps. Être ici me permettra de penser à autre chose, j'ai récupéré les objets les plus précieux à mes yeux de grand-père. Le lieu est très agréable. J'ai l'impression de me sentir chez moi. Le regard dans le vide, Jérémie me masse les épaules et me rassure comme il peut. Je me retourne pour me jeter dans ses bras. Il sait ce que je ressens, il a perdu son grand-père aussi. Lui sait ce que je ressens au plus profond de mon cœur car il a connu cette absence là. Je sais que c'était une personne importante pour lui, il lui a donné la passion des mots, c'est grâce à lui qu'il est devenu amoureux du théâtre. Quand il m'a raconté cette histoire, j'ai pleuré. J'ai envie de lui demander de me recommander des textes sur le sujet du deuil. Il en existe pleins. Aussi bizarre que ça puisse paraitre, ça aide à intégrer les choses quand c'est écrit d'une autre main. Je sais que venant de sa propre culture personnelle, je me sentirais comme en sécurité.
Merci Harry d'avoir écrit cette chanson car elle aura aidé beaucoup plus de personnes que tu ne crois
Oh et désolée de ne pas l'avoir posté mercredi, j'ai oublié. L'O.S est bien là, bonne lecture !
