Note de la traductrice : Merci, merci beaucoup Akarisnape, Segadora, luna59510 (la réponse à ta question se trouve au chapitre 5 ! Il faudra patienter un peu pour que leur amour se concrétise, mais je t'assure à 100% que l'attente en vaut la peine), Chiyukisa et Collairvaisse pour vos gentils commentaires ! Cela m'a fait super plaisir de lire vos différentes réactions, vraiment ! Cela a été une grande source de motivation quand j'étais bloquée dans ma traduction.

J'espère que la suite vous plaira tout autant. Ce chapitre est plein d'émotions et malheureusement Lan Zhan et Wei Ying ne sont pas au bout de leurs peines, loin de là T-T

Ayez des mouchoirs à proximité haha, je vous souhaite une très bonne lecture et j'ai hâte de lire vos réactions en commentaires !

A bientôt pour le prochain chapitre !


Chapitre 2 : La lueur du fourneau

Lan Wangji joue toute la nuit durant. Wen Qing va et vient, parfois accompagnée de Wen Qionglin. Ce dernier l'aide à changer les vêtements déchirés et ensanglantés de Wei Wuxian en quelque chose de plus décent. Ils parviennent grâce à leurs efforts combinés à faire avaler à Wei Wuxian une gorgée du remède soigneusement préparé par Wen Qing.

Lan Wangji se concentre sur son guqin pendant qu'ils sont occupés, tente de respecter l'intimité de Wei Wuxian même dans cette situation extrême. Une fois qu'ils ont fini, Lan Wangji relève la tête, espérant voir Wen Qing légèrement plus détendue, soulagée peut-être. Mais à chaque nouvelle visite, elle part aussi inquiète qu'avant. Aussi Lan Wangji continue à jouer.

Malheureusement, il va bientôt devoir faire une pause. Même si c'est un cultivateur puissant, il a dépensé sans compter son énergie spirituelle, la canalisant dans ses mélodies, en plus de celle déjà utilisée durant l'horrible trajet sur son épée pour venir jusqu'ici. Par ailleurs, ses doigts sont endoloris à force d'avoir joué toute la nuit. Les deux doigts qu'il s'était coupé sur le sol en marbre des Jin ont à peine cicatrisé durant le vol sur Bichen, et les plaies se sont rouvertes pendant la nuit. Il a ajusté sa manière de jouer en conséquence, tentant de ne pas maculer de sang les cordes. Cependant, ce changement maladroit lui cause des crampes à la main et une douleur lancinante s'est installée dans son poignet, remontant le long de son bras. Alors que l'aube se lève, la douleur s'est diffusée dans ses omoplates et même son dos le fait souffrir.

En dehors de ces considérations, Lan Wangji est tout simplement épuisé. Ce n'est pas comme s'il pouvait se passer entièrement de sommeil. Il a passé plus d'une nuit blanche lorsque la guerre faisait rage et pendant tous les bouleversements qui avaient suivi, mais les règles du Repaire des Nuages et son éducation stricte ont habitué son corps à s'endormir la nuit et maintenant, il le ressent, ce besoin de dormir, son esprit s'engourdissant sous l'effet de la fatigue.

Il est fort possible que Lan Wangji soit encore plus épuisé que ce qu'il avait pensé, parce qu'il ne s'aperçoit de la présence de Wen Qing qu'une fois cette dernière juste en face de lui, Wen Qionglin derrière elle portant un plateau avec de la nourriture.

"Vous avez besoin de faire une pause," dit Wen Qing, ferme comme seul un médecin peut l'être.

Lan Wangji songe un instant à protester, mais sans récupérer un peu de son énergie spirituelle, il ne fait que diminuer ce qu'il peut offrir à Wei Wuxian. Vaincu, il acquiesce, laisse les dernières notes de sa musique résonner avant de lever les mains des cordes pour la première fois depuis des heures. Et ce n'est quand s'arrêtant totalement de jouer qu'il se rend compte que les petites douleurs qu'il ressentait sont en réalité bien plus intenses maintenant qu'il y fait attention. Changer de position le rend conscient d'une raideur dans son corps jusqu'alors ignorée.

Wen Qionglin attend que Lan Wangji déplace son guqin sur le côté avant de poser le plateau de nourriture devant lui. Puis il s'éclipse sans un mot. C'est un repas simple, frugal, mais Lan Wangji, alors même que cela fait bien des heures qu'il n'a rien mangé, n'a pas beaucoup d'appétit et cela lui convient parfaitement. Il mange machinalement, le regard fixé sur Wen Qing, affairée à examiner Wei Wuxian.

Même de loin, Wei Wuxian ne paraît pas aussi livide et proche de la mort que la veille. Malheureusement, la vie qui se manifeste en lui est empreinte de souffrance, avec ses sourcils froncés sous la douleur et son visage couvert d'une fine couche de sueur. Il paraît inconscient, ou à tout le moins, n'a pas l'air d'avoir conscience de son environnement. Pourtant, il tressaille légèrement quand Wen Qing le touche gentiment au cours de son examen.

Cette dernière ne s'embarrasse pas en platitudes réconfortantes après avoir terminé. Elle se contente de s'asseoir à côté de Lan Wangji et ordonne, "Montrez-moi vos mains."

Lan Wangji s'exécute, la laisse inspecter les blessures sur ses doigts. Elle semble encore plus épuisée que Lan Wangji. Mais elle examine avec attention ses coupures, lui conseille d'utiliser un peu d'énergie spirituelle pour en accélérer la guérison.

Lan Wangji ne s'attarde pas plus que cela sur le fait qu'elle ne lui propose rien pour soigner ses plaies, elles sont bénignes, rien qu'il ne puisse soigner. Mais elle poursuit, la voix tendue, "Nous n'avons pas de médicaments ici." Elle a le regard posé sur les mains abîmées de Lan Wangji, mais il sait pertinemment que ce n'est pas à lui qu'elle fait allusion. "Sa fièvre est en train de monter. C'est en train de s'infecter, et je n'ai rien pour lutter contre."

Lan Wangji serre instinctivement les poings mais la douleur qu'il ressent à ce geste passe totalement inaperçue. "Alors nous lui achèterons ce qu'il faut."

Wen Qing lui renvoie un regard impuissant et désespéré.

Bien sûr. Le danger est trop grand dehors pour que les Wen puissent se permettre de quitter les Tertres Funéraires. "J'irai. Personne ne viendra m'importuner." Cela prendra à Lan Wangji autant d'énergie qu'il a consommée à ériger les barrières de les maintenir alors qu'il se trouve de l'autre côté, mais il y parviendra, d'une manière ou d'une autre. Il n'est pas certain qu'il dit vrai lorsqu'il affirme que personne ne viendra l'importuner cependant, même si quelqu'un reconnaît Hanguang-Jun, même si les rumeurs commencent à se répandre, il doute qu'une poignée de cultivateurs oseraient le défier aussi ouvertement. A tout le moins, si Lan Wangji parvient à dissimuler la fatigue extrême qu'il ressent. Si tel n'est pas le cas, hé bien, il lui faudrait juste agir vite.

Wen Qing secoue négativement la tête. "Ce n'est pas ça. Des gens peuvent y aller, ce n'est pas le problème." Elle fixe le sol un moment, avant de lever la tête. Elle croise le regard de Lan Wangji, directe, fière même dans ces circonstances. "Nous n'avons pas l'argent nécessaire."

Lan Wangji se sent stupide. Bien sûr. L'argent n'a jamais été un problème pour lui, pour le clan Lan en général, mais Lan Wangji sait à quel point il est précieux. Il a porté secours à suffisamment de gens du commun, il aurait dû arriver à cette conclusion par lui-même. Il y a après tout de nombreuses preuves de leur manque de ressources - leurs habits rugueux et usés, les repas frugaux, les joues creusées de Wei Wuxian et, s'il la regarde attentivement, le visage émacié de Wen Qing.

Lan Wangji ne s'embête pas à poser davantage de questions. Si les Wen avaient quelque chose à vendre ou à marchander, ils l'auraient déjà fait depuis longtemps. Wen Qing n'aurait jamais laissé passer l'occasion. Alors il sort sa bourse. Elle est plus légère que ce qu'il aurait aimé, mais il n'avait pas eu besoin d'emporter avec lui beaucoup d'argent à la Tour des Carpes Dorées. Pas quand il voyageait avec son frère, chef de secte, et tout ce que cela impliquait.

Lan Wangji la donne à Wen Qing. Celle-ci déglutit, mais ne leur fait pas l'affront à tous les deux de prétendre refuser. Elle en sort l'or qu'elle contient, mais il peut lire sur son visage que ce n'est pas assez.

Lan Wangji ne transporte pas grand-chose dans sa bourse qiankun. Il met de côté les talismans et lui tend les herbes médicinales et, après un instant de réflexion, la bourse elle-même. A part cela, Lan Wangji a seulement emmené avec lui son épée et son guqin. Puis, il se rend compte qu'il porte des vêtements de bien meilleure qualité que ceux qui habitaient ici. Une qualité suffisamment bonne pour les vendre en ville.

"Si vous avez d'autres vêtements à me prêter, je peux vous donner les miens."

Wen Qing est en train de trier les herbes médicinales, la mâchoire tendue. Elle jette un regard à Lan Wangji, surprise, avant d'apparaître résignée.

Elle repose les herbes et s'approche de l'endroit où Wei Wuxian devait garder ses vêtements de rechange. Il n'y a pas grand-chose. Lan Wangji n'avait pas discerné quels habits il portait sous tout le sang qui les maculait, mais il n'y avait aucun doute que Wei Wuxian avait mis ses plus beaux vêtements pour rendre visite à sa famille. Maintenant, ils sont irrécupérables, impossibles à ravoir. Wen Qing lui tend des habits faits en tissu plus rêche et rugueux que ce à quoi Lan Wangji est habitué.

Il les prend et Wen Qing se retire poliment après lui avoir dit qu'elle allait établir une liste de ce dont ils ont besoin.

Et c'est étrange de se changer dans cette grotte, où quiconque pourrait entrer à n'importe quel moment, où Wei Wuxian est allongé, endormi, pas plus conscient de Lan Wangji que de son environnement proche. Mais il est quand même là. Lan Wangji remarque un petit affleurement rocheux au fond de la grotte et se change derrière, dans les ténèbres.

Wen Qing lui a donné une tenue complète aussi, en retour, Lan Wangji lui donne tout ce qu'il porte, jusqu'à ses sous-vêtements. Ce qu'il porte contre sa peau est un vêtement simple, mais finement tissé, manifestement coûteux rien qu'au toucher. Lan Wangji aurait aimé que ses habits soient plus chers, mais s'habiller pour des événements organisés par le clan Jin est si délicat. Ces derniers sont toujours désireux d'impressionner et les surpasser serait une erreur stratégique. Pourtant, ils considèrent tout ce qui est trop pauvre à leurs yeux comme irrespectueux, aussi Lan Wangji avait choisi de mettre des vêtements de bonne qualité mais peu élaborés, laissant ses habits plus travaillés au Repaire des Nuages. La délégation du clan Lan avait fait de même, à l'exception de son frère qui, en tant que chef de secte, devait satisfaire d'autres exigences. Lan Wangji et son frère avaient toujours trouvé cela amusant, que Lan Wangji, qui appréciait les belles matières et les vêtements finement travaillés, doive s'habiller sobrement et son frère, qui préférait des vêtements pratiques, soit dans l'obligation de se vêtir d'habits brodés et lourdement ornés, à cause du rôle qu'il devait assumer.

Cela n'a pas d'importance désormais. Lan Wangji se change. Il est soulagé de voir que, malgré la frénésie douloureuse d'hier, ses vêtements blancs sont toujours immaculés. Il plie soigneusement chaque habit. Il garde ses chaussures, se disant que Wei Wuxian aura besoin des siennes quand il se réveillera. Car il se réveillera.

Il garde également avec lui le ruban du clan Lan. Il n'aura pas grande valeur marchande et à présent, il a l'impression que c'est le seul lien qu'il lui reste avec le Repaire des Nuages.

Lan Wangji émerge de l'obscurité, une pile de vêtements pliés dans la main et se dirige vers l'entrée de la grotte, là où Wen Qing l'attend. Il lui tend les habits. Au-dessus de la pile se trouvent les ornements en argent que Lan Wangji utilisait pour ses cheveux. Il n'en pas besoin ici.

La dernière chose que Lan Wangji donne à Wen Qing est la pièce de jade gravé qui pend à sa taille. Elle avait appartenu à son père. A la mort de son père, l'oncle de Lan Wangji l'avait donnée à Lan Wangji. Son oncle serait sans aucun doute mécontent de voir Lan Wangji la donner. Mais Lan Wangji avait vu son père si peu souvent, il ne se rappelait même pas avoir vu son père la porter. L'attachement de Lan Wangji à ce bijou est, tout comme son attachement à son père, abstrait, sans émotion particulière. Cela ne lui fait rien de donner à quelqu'un cet héritage familial. Et puis, qui de mieux placé que son père pour comprendre Lan Wangji, qui lui aussi a ignoré les souhaits de sa famille, abandonné sa réputation irréprochable, tourné le dos à sa vie et à son clan.

Lan Wangji le lui donne et Wen Qing ne lui demande pas s'il est sûr, ses doigts parcourant déjà le jade, examinant sa qualité, sans nul doute en train de réfléchir au prix ils pourront en tirer. Elle s'arrête momentanément quand elle effleure le symbole distinctif du clan Lan gravé dans la gemme.

"Vous en obtiendrez sûrement davantage si vous vendez chaque pièce séparément," lui suggère Lan Wangji. A part l'héritage de son père, les autres bijoux ne sont pas assez uniques pour attirer l'attention, mais ils ont tous une valeur élevée.

Wen Qing le fixe intensément du regard à ces mots, cherchant à savoir s'il a des regrets probablement, mais il n'y en a nulle trace sur son visage, aussi elle finit par acquiescer.


Wen Qing part, rappelant une dernière fois à Lan Wangji de se reposer un peu. Plus un ordre qu'un rappel d'ailleurs.

Elle a raison bien sûr. Lan Wangji est épuisé, le stress et les heures passées à rester éveillé drainant toute énergie maintenant que le pire est passé. Il cherche un endroit suffisamment plat dans la grotte, à l'abri du courant d'air près de l'entrée. Il s'enveloppe dans le manteau que Wen Qing lui a donné et s'en sert comme une couverture. Tente de dormir. Il est exténué et finit par y arriver, même si la tension de la journée a imprégné tous ses muscles, l'élançant comme pendant la guerre, quand le Repaire des Nuages avait brûlé, quand ils avaient combattu la Tortue du Carnage. Lors de cette terrible nuit où il avait laissé Wei Wuxian s'enfuir sous la pluie. Lan Wangji dort, mais après quelques heures, il se réveille d'une série de cauchemars qui mêlent tous ces moments. Et à chaque fois, Wei Wuxian meurt, de manière toujours plus horrible, toujours plus atroce.

Lan Wangji ne peut plus se rendormir après cela. Alors, il remet le manteau sur ses épaules et se dirige vers le rocher plat, pour prendre soin de son guqin. C'est un instrument spirituel, plus robuste qu'une cithare ordinaire, mais Lan Wangji a joué sans compter la nuit dernière, y a insufflé beaucoup d'énergie, et compte bien continuer à le faire dans un avenir proche. Il vérifie soigneusement chaque corde, satisfait de voir qu'aucune ne s'est cassée. Il nettoie soigneusement les cordes avec un tissu doux qu'il porte sur lui spécifiquement pour cet usage, enlevant précautionneusement les taches de sang causées par ses doigts blessés. Puis il se met à accorder l'instrument. Alors qu'il est ainsi occupé, Wen Qionglin arrive, apportant un autre repas frugal. Il reste, regarde un instant Lan Wangji, ce dernier occupé à s'assurer que chaque note résonne aussi limpidement que possible.

Quand Lan Wangji a terminé, il commence à jouer une mélodie destinée à guérir, rien de trop épuisant, mais Wen Qionglin l'interrompt d'un air désolé. Il dit que sa sœur ne serait pas contente de savoir que Lan Wangji puise dans son énergie spirituelle au-delà de ses capacités. Lan Wangji n'apprécie guère le fait que Wen Qing lui a envoyé son frère pour le surveiller, mais il est indéniable qu'il n'a pas encore récupéré son énergie spirituelle. Il acquiesce aussi gracieusement que possible, mange et décide de méditer.

Après plusieurs minutes de silence, faisant manifestement confiance à Lan Wangji, Wen Qionglin repart. Lan Wangji s'enfonce plus profondément encore dans son état méditatif. L'arrivée de Wen Qing avec de nouveaux remèdes le sort de sa transe. Il la regarde tandis qu'elle examine attentivement les blessures de Wei Wuxian, puis applique un cataplasme qu'elle vient tout juste de préparer. Wei Wuxian ne dit rien, ne bouge pas alors qu'elle enlève les bandages pour le soigner. L'expression de Wen Qing est toujours aussi tendue quand elle se lève pour partir.

Lan Wangji ne trouve pas le repos après cela, incapable de trouver la sérénité nécessaire pour méditer et défendu de jouer des mélodies de guérison. Peut-être qu'il devrait partir, sortir, voir s'il peut ressentir la caresse du soleil à condition que ses rayons réussissent à percer l'épais brouillard qui encercle en permanence les Tertres Funéraires.

A la place, il s'autorise à regarder Wei Wuxian attentivement pour la première fois depuis son arrivée. Depuis que Lan Wangji a appris que Wei Wuxian était encore vivant. Depuis qu'il a appris, dans la seconde d'après, que Wei Wuxian était blessé d'une manière bien plus profonde et grave que l'entaille d'une épée. Cela lui paraît étrange, impoli même, de regarder Wei Wuxian ainsi, alors que ce dernier ne peut le regarder en retour, ne sait même pas qu'on l'observe. Et pourtant, Lan Wangji se le permet, se permet de se gorger des traits de l'être qu'il aime tant, ses sourcils élégants, sa mâchoire masculine, ses cheveux longs et ébouriffés. Mais trop de ce que Lan Wangji chérit chez lui est absent présentement, à cause de ses blessures. Sa peau agréablement chaude est trop pâle, ses yeux brillants cachés par ses paupières fermées, sa bouche si expressive désormais immobile, silencieuse.

Même ses cheveux si sauvages qu'ils en paraissaient parfois impossibles à coiffer semblent plus emmêlés que d'habitude, et les nœuds qui s'y sont formés doivent être inconfortables. Quelqu'un devrait les lui démêler, les détacher du ruban maintenant que de nombreuses mèches se sont échappées de sa coiffure. Lan Wangji regarde aux alentours, comme s'il s'attendait à ce que Wen Qing ou Wen Qionglin sortent de nulle part pour s'en charger, mais bien entendu ils sont déjà suffisamment occupés à maintenir à flot ce petit village. C'est Lan Wangji qui n'a pas de tâches à accomplir, à part veiller à ce que les barrières tiennent, barrières qu'il ne aura pas besoin de renforcer avant au moins un jour ou deux.

Lan Wangji y songe. Est-ce trop invasif, irrespectueux de son intimité que de le faire pour lui ? Lan Wangji est mal-à-l'aise avec l'idée que quelqu'un vienne lui toucher les cheveux pendant qu'il dort. Si Wei Wuxian savait combien de fois Lan Wangji a imaginé caresser ses cheveux rebelles, il en serait sûrement horrifié. Mais Wei Wuxian n'avait probablement pas prévu que Wen Qing ait à changer ses vêtements ensanglantés ni, d'ailleurs, prévu d'être transpercé par une épée.

Lan Wangji jette encore un coup d'œil, espérant sans doute que quelqu'un vienne et décide à sa place, mais bien évidemment, il ne se passe rien de tel. Lan Wangji se promet d'accomplir ce qu'il s'apprête à faire de manière détachée, comme le ferait un médecin. Impersonnelle. Il prend ensuite un peigne posé sur une roche, là où sont entreposées les autres affaires de Wei Wuxian.

Il se met à la tâche, détachant le ruban qui maintenait vaguement attachés les cheveux de Wei Wuxian, même s'il les emmêlait plus qu'autre chose. Au début, tout va bien. Mais quand il passe le peigne à travers les nœuds les plus coriaces, il découvre que certaines mèches sont collées entre elles, formant des amas rigides. Et cela lui prend un long moment pour se rendre compte que c'est en fait du sang séché qui les maintient ensemble.

Il doit alors s'arrêter un moment, prendre de longues inspirations, s'assurer que Wei Wuxian respire encore. Il observe pendant de longues minutes la poitrine de Wei Wuxian s'abaisser puis se soulever, laissant progressivement l'image de Wei Wuxian se vidant lentement de son sang se dissiper de son esprit. Wei Wuxian n'est pas encore mort. Même s'il a perdu beaucoup de sang, cela n'a pas été suffisant pour éteindre la flamme qui brûle dans son cœur. Wei Wuxian est encore vivant et il n'est pas nécessaire qu'il se réveille encore couvert de sang.

Regardant aux alentours, Lan Wangji aperçoit le bol que Wen Qing avait utilisé la veille. C'est un début, malheureusement il est vide et Lan Wangji réalise alors qu'il ne sait pas où trouver de l'eau claire aux Tertres Funéraires. Il n'y a qu'une solution. Lan Wangji prend le bol et se force à sortir à la lumière du jour.

Même si la lumière aux Tertres Funéraires est toujours blafarde et lugubre, il fait étonnamment lumineux dehors. C'est presque aveuglant, après avoir passé tant de temps dans la grotte. Il y a quelques personnes qui se trouvent non loin de lui, mais elles ont l'air d'être occupées à des tâches importantes et Lan Wangji ne souhaite pas les importuner. Après quelques pas, il se retrouve devant un étang. Intrigué, il contemple l'étendue d'eau. Peu profonde, boueuse, on aurait dit qu'on l'avait remplie avec des bâtons. Ce n'est pas à l'évidence l'endroit où les villageois puisent leur eau, mais Lan Wangji reste planté là encore un moment avant de comprendre qu'en face de lui se trouvent des plants de lotus, qui n'ont pas encore fleuris en cette période de l'année.

Lan Wangji manque de peu faire volte-face et retourner à la grotte sous cette révélation. Bouleversé par l'idée que Wei Wuxian ait tenté de retrouver ici, dans ce lieu morbide, un semblant de chez-lui. Lan Wangji veut voir à quoi ressemblent ces fleurs l'été. Ont-elles procuré de la joie à Wei Wuxian ou n'ont-elles servi qu'à renforcer l'idée que cet endroit était à mille lieux de celui que Wei Wuxian aimait et chérissait ?

Un enfant percutant sa jambe le tire de ses sombres pensées. Il baisse la tête, regarde Wen Yuan qui lui sourit de toutes ses dents.

"Wen Yuan," le salue-t-il.

Lan Wangji n'a jamais vraiment su comment interagir avec les enfants, et il a toujours en mémoire la réaction éplorée de Wen Yuan lorsqu'il l'a vu pour la première fois. Pourtant, aujourd'hui, Wen Yuan lui sourit, enjoué même dans un endroit comme celui-ci. "Riche-gege !"

Lan Wangji n'est pas riche en cet instant, habillé de vêtements usés comme les autres Wen, mais apparemment cela n'a pas d'importance aux yeux d'un enfant. Avant que Lan Wangji ne puisse décider quoi faire, la grand-mère qui veille souvent sur Wen Yuan arrive et lui présente ses excuses.

Lan Wangji refuse ses excuses, car elle n'a rien fait de mal, et lui demande si elle sait où il pourrait trouver de l'eau claire. Elle lui montre, et va même jusqu'à récupérer pour lui deux linges plutôt propres. Elle est serviable, mais excessivement polie et respectueuse, d'une manière que Lan Wangji est sûr qu'elle n'emploie pas avec Wei Wuxian. Cependant, Lan Wangji a l'habitude que les gens soient inconfortables en sa présence, conscient qu'il n'a pas, malgré ses efforts, cette capacité à les mettre à l'aise, pas comme Wei Wuxian. Lan Wangji la remercie, dit au-revoir à Wen Yuan et prend le bol rempli d'eau. Il retourne à la grotte. S'il compte rester ici pour un certain temps, il va devoir apprendre à connaître toutes ces personnes, mais pour l'instant, il n'en a pas l'énergie nécessaire. Il fait plus froid et la luminosité est plus faible à l'intérieur, et cela l'apaise d'une certaine façon. Lan Wangji comprend pourquoi Wei Wuxian a décidé de dormir ici, malgré la mare de sang et les autres aspects peu ragoûtants de cet endroit.

Lan Wangji mouille un linge et humidifie les cheveux emmêlés de Wei Wuxian. Cela n'a pas beaucoup d'effet, malheureusement. A force de tentatives, il se rend compte qu'il doit d'abord plonger dans l'eau les cheveux encroûtés de sang séché, pour que ce dernier se dissolve dans le liquide au bout d'un moment. Au lieu de la poussière couleur rouille qui s'était échappée quand il avait essayé de les peigner, le sang humidifié de nouveau reprend une couleur rouge, atrocement rouge. Lan Wangji a l'impression que la veille a été trempée de sang, qu'il ne sera jamais débarrassé de la vision du sang de Wei Wuxian se déversant hors de son corps, hors de là où il devrait être, à alimenter son cœur. Mais Lan Wangji prend sur lui, mouille patiemment les mèches de cheveux emmêlés, laisse le rouge souiller l'eau jusqu'à ce que les nœuds se défassent. Il essore gentiment ses cheveux, les lui sèche du mieux qu'il peut. Certains endroits sont trop près du crâne de Wei Wuxian pour qu'il puisse faire tremper les mèches dans le bol. Lan Wangji utilise donc le linge humidifié sur ces mèches récalcitrantes, jusqu'à ce que le sang séché soit suffisamment mouillé pour pouvoir l'enlever. Et le linge à son tour se trouve taché de rouge.

Ce n'est pas impersonnel, pas détaché, mais cela n'a non plus rien à voir avec les fantasmes de Lan Wangji, ces nombreuses fois où il a imaginé enfouir son visage dans les cheveux de Wei Wuxian. L'air est saturé par l'odeur métallique de l'eau ensanglantée, se mêlant aisément avec celle omniprésente de la mare de sang juste à côté.

Lan Wangji a presque fini, ayant nettoyé les cheveux autant que possible sans les laver, quand il ressent un heurt contre ses barrières.

Ce n'est pas une attaque, mais plutôt comme quelqu'un qui toquerait à une porte, gentiment. Comme ils le faisaient pour signaler la présence de l'autre au Repaire des Nuages, à l'époque où ils s'entraînaient à ériger des barrières. Ce signal subtil qui voulait dire que Lan Wangji avait réussi, que les tentatives de l'autre pour briser sa barrière avaient échoué et qu'il devait sortir maintenant, recevoir avec grâce le sobre hochement de tête de son oncle qui voulait dire qu'il le félicitait.

C'est le frère de Lan Wangji, forcément.

Lan Wangji s'assure que les cheveux humides de Wei Wuxian ne touchent pas son visage, prend le bol plein d'eau et de sang pour en verser le contenu au-dehors. Il s'essuie les mains comme il le peut avec l'un des linges avant de s'avancer jusqu'aux barrières.

Wen Qionglin l'attend déjà près de la barrière, de sorte qu'on ne puisse pas le voir de l'extérieur. Il est manifestement prêt à se battre contre quiconque émergera de l'autre côté et il se tourne vers Lan Wangji irradiant de soulagement et de désespoir à la fois - visiblement prêt à défendre sa famille jusqu'au bout. Lan Wangji lui fait signe de s'approcher et lui explique à voix basse que leur visiteur est très certainement Lan Xichen et que Lan Wangji a de bonnes raisons de croire que leur entrevue ne mènera pas à la confrontation.

Wen Qionglin ne paraît pas avoir beaucoup confiance dans les clans en général et dans celui des Lan en particulier, et pourquoi le devrait-il ? Mais étrangement, il semble faire confiance à Lan Wangji. Il écoute attentivement son explication et ne proteste pas quand Lan Wangji suggère qu'il reste hors de vue. Il l'observe simplement attentivement depuis l'obscurité, comme le reste des villageois.

Lan Wangji s'approche jusqu'au bord des barrières, barrières portant encore la présence ici et là des sortilèges de Wei Wuxian, presque quasiment dissipés désormais. Et c'est en effet son frère de l'autre côté. Nie Mingjue est avec lui. Lan Wangji ne sait quoi trop en penser. Tous deux sont des hommes justes, même si leurs tempéraments sont à l'opposé, mais qu'est-ce que cela signifie d'avoir envoyé deux chefs de secte à leurs portes ? Qu'espèrent-ils gagner ?

Son frère écarquille les yeux quand il pose le regard sur lui. Et cela prend un moment à Lan Wangji pour se rappeler à quel point il doit sembler différent de la veille, avec ses habits sombres, tissés grossièrement et usés, dénué de ses ornements en jade coûteux et élaborés. Seul le ruban ceignant le front de Lan Wangji le désigne comme membre à part entière du clan Lan. Son frère est vêtu d'habits considérés comme pratiques pour quelqu'un de son rang, avec des manches resserrées et sobrement brodées, mais la matière est d'évidente bonne qualité, légère. Quiconque contemplerait les deux frères côte à côte ne s'imaginerait jamais qu'ils forment ensemble les Deux Jades du clan Lan. Peut-être que Lan Wangji pourrait passer pour un pauvre cousin.

Cela n'a pas d'importance. Lan Wangji salue son frère et le chef de secte Nie respectueusement, veillant à rester prudemment de l'autre côté des barrières.

Ils saluent à leur tour Lan Wangji, de manière formelle, en tant que chefs de secte, mais aussi plus familière, comme le propre frère de Lan Wangji et le meilleur ami de son frère. Espèrent-ils que leurs relations personnelles persuaderont Lan Wangji d'accéder à leurs demandes ? Qu'attendent-ils de lui ?

Lan Xichen semble réticent à le lui révéler. "Wangji, comment vas-tu ?"

"Aussi bien que je le puisse en ces circonstances." Lan Wangji n'a aucune intention de leur donner une quelconque information, non, il aimerait savoir ce qu'il se passe en-dehors des Tertres Funéraires. Quelle menace représentent pour eux les sectes pour le moment ?

Son frère paraît attendre qu'il développe, mais Lan Wangji demande seulement, "Et quelle est la situation ailleurs ?"

Lan Xichen est manifestement déçu face à ce changement de sujet, mais le chef de secte Nie rit amèrement et lui répond avec la franchise qui le caractérise. "C'est un chaos total."

Son frère semble mal-à-l'aise. "La situation est confuse."

"Confuse ?" Quand Lan Wangji est parti, ils croyaient tous que Wei Wuxian était mort. Assez clair comme situation, n'est-ce pas ? Ils n'avaient aucune raison de se douter de quelque chose, non ? Lan Wangji ne compte certainement pas leur donner une quelque raison de venir finir le travail.

Le malaise de son frère s'accentue visiblement. "Il y a eu quelques... désaccords sur la meilleure façon de procéder, particulièrement au sein du clan Jin."

Alors ils n'étaient pas au courant que Wei Wuxian était en train de s'accrocher à la vie. C'est un soulagement, et pourtant le mot 'procéder' provoque chez Lan Wangji un horrible pressentiment. "Que veulent-ils ?"

Nie Mingjue paraît presque approbateur face à sa question qui va droit au but. "Le Sceau du Tigre. Le chef des cultivateurs a suggéré que le laisser ici, à l'abandon et sans maître, serait trop dangereux."

Lan Wangji n'a pas songé au Sceau du Tigre un seul instant après avoir réalisé que Wei Wuxian était encore en vie. Il ne sait même pas où il se trouve. Peut-être Wen Qing est-elle au courant ? Il n'a pas vu de signes visibles que sa présence affectait quiconque maintenant que Wei Wuxian était incapable de le superviser, mais Lan Wangji imagine sans peine que Jin Guangshan n'est nullement motivé par une inquiétude sincère pour le bien-être de la population envrionnante. Il peut presque voir l'armée se cacher derrière cette fausse inquiétude affichée. "Je vois. Et comment compte-il prévenir ce danger ?"

Son frère lui lance un regard résigné et déterminé à la fois. Prêt à poser une question dont il sait que la réponse ne lui sera pas favorable. "Le chef des cultivateurs souhaite que nous ramenions avec nous le Sceau du Tigre."

"Et les autres chefs de secte ont approuvé ce plan ?" demande calmement Lan Wangji.

"Il y a eu des dissensions. Tu peux imaginer que le clan Jiang de Yunmeng a vu cette requête sous un tout autre jour."

Le chef de secte Nie ajoute, d'un ton neutre, "Certains y ont vu un complot. Une embuscade."

Cela attire l'attention de Lan Wangji. Il n'a eu que peu de temps pour réfléchir aux événements qui ont conduit à cette situation, cette situation qui fait que Wei Wuxian ait à se battre pour sa vie et que Lan Wangji ait fait le choix de le protéger. L'idée que Jin Zixun ne soit pas le vrai cerveau derrière cette embuscade ne paraît pas incongrue. A tout le moins, il ne fait aucun doute que Jin Guangshan est plus subtil, puissant et intelligent que Jin Zixun. Si Jin Zixun avait dit la vérité, sa vie était en jeu, mais Jin Guangshan voyait déjà Wei Wuxian comme une menace, et considérait peut-être déjà le Sceau du Tigre comme un moyen d'accroître son propre pouvoir. Lan Wangji avait appris à reconnaître de tels complots dans les années qui avaient mené à la guerre. Une stratégie plus fine que celle que Wen Ruohan aurait employée, lui qui préférait la force brute, mais bien trop plausible d'après l'expérience de Lan Wangji.

Il regarde Nie Mingjue et voit sur son visage la même résignation lasse qu'il ressent actuellement. Son frère paraît frustré devant leurs réactions. Malgré les manœuvres politiques inévitables pour quelqu'un de son statut, Lan Xichen croit toujours que les gens sont bons et gentils par nature. Lan Wangji tente d'ordinaire d'en faire de même, mais avec Wei Wuxian derrière lui, qui s'accroche désespérément à la vie, il n'est pas certain d'en avoir encore la capacité.

Le chef de secte Nie poursuit, "L'embuscade serait prétendument l'œuvre de Jin Zixun uniquement, qui croyait que Wei Wuxian lui avait lancé la malédiction des cent trous. Mais, malgré le succès de son entreprise, il est toujours maudit. Ce qui a soulevé des questions sur sa véritable motivation."

Alors ils pensent toujours que Wei Wuxian est mort. Lan Wangji en éprouve une vague de soulagement, surtout quand il saisit les implications de ce que cela représente. S'il est révélé que Wei Wuxian était encore vivant, l'excuse de Jin Zixun serait plausible, malgré le fait que Wei Wuxian ne ferait jamais une telle chose à quelqu'un qui lui importe si peu. Malgré le fait qu'il n'y ait aucune preuve sur son corps qu'il ait lancé la malédiction et en ait souffert le contrecoup. Malgré le fait que Lan Wangji n'est même pas sûr que Wei Wuxian puisse lancer une telle malédiction sans noyau d'or.

Lan Wangji se rend compte alors qu'il va peut-être devoir mentir à son propre frère. Sciemment. Lui qui n'a jamais menti intentionnellement à Lan Xichen, même si de toute manière, toute dissimulation est habituellement vouée à l'échec, car son frère le connaît trop bien. Mais Lan Wangji connaît également son frère, et jusqu'ici, il n'a vu aucun signe que Lan Xichen soupçonne quoi que ce soit qui ferait courir au petit village des Wen un plus grand danger encore. "Jin Zixun prétend avoir agi seul ?"

Son frère ferme les yeux, attristé peut-être par le cynisme de Lan Wangji. Nie Mingjue hoche simplement la tête. "En effet."

Lan Wangji ne demande pas à Nie Mingjue s'il croit une telle affirmation, car il est évident que tel n'est pas le cas. Aussi Lan Wangji pose la question suivante, "Et les autres chefs de secte ? Le croient-ils ?"

"Non. Le chef de secte Jiang a exigé de savoir pourquoi Jin Zixun avait tant de cultivateurs du clan Jin sous ses ordres. J'ai aussi posé la question, mais n'ai reçu aucune réponse satisfaisante."

Lan Wangji se tourne vers son frère. "Et la secte Lan ? Que croit son chef ?"

Lan Xichen lui lance un regard douloureux. "Qu'importe les croyances des différentes sectes, le fait est que Wei Wuxian n'est plus affiliée à aucune d'entre elles."

Ainsi son frère croit lui aussi que Jin Guangshan était au courant, a même été peut-être le commanditaire. La colère monte en Lan Wangji. "Ce qui veut dire que le chef des cultivateurs a le droit d'assassiner qui bon lui semble, tant qu'aucun clan ne proteste ? Même quand ce meurtre prouve que Wei Ying était innocent ?"

Et Lan Wangji ne parle pas autant d'habitude, mais les mots se sont déversés hors de sa bouche malgré lui, finissent par un mensonge ou ce qui s'en approche. Car avec Wei Wuxian encore vivant, ils n'auraient pas la preuve tangible qu'il n'a pas jeté la malédiction, cependant Lan Wangji refuse de tressaillir et céder et son frère ne remarque rien d'anormal. Lan Wangji vient de mentir à son frère, à la personne qui le connaît le mieux en ce monde, et ce dernier n'a rien remarqué. Et c'est alors qu'il se rend pleinement compte du gouffre qui le sépare désormais de sa famille, de son clan, de sa secte. Seul le ruban des Lan qu'il a gardé et ses souvenirs semblent encore le rattacher à son ancien chez-lui.

"Bien sûr que non, mais sans preuve..."

Il semblerait que cette discussion se soit déjà tenue maintes et maintes fois entre Nie Mingjue et Lan Xichen, car Nie Mingjue l'interrompt avec l'aisance née de l'habitude. "Nous pouvons sûrement le prouver. D'autres devaient être au courant."

"Mingjue..." Son frère proteste, manifestement peu enclin à poursuivre le débat.

Lan Wangji n'a que faire des détails. Que d'autres personnes aient été effectivement au courant est une chose, mais que ces derniers acceptent de témoigner en faveur de Wei Wuxian en est une autre. Il ne se soucie que de ce qu'il va se passer à l'avenir. "Chef de secte Nie, chef de secte Lan, qu'attendez-vous de nous ?"

Ils le regardent, interloqués, surpris peut-être par le fait que Lan Wangji leur ait coupé la parole, par le fait qu'il soit aussi formel, par l'emploi du "nous". Mais cela aussi, Lan Wangji n'en a que faire, et l'inquiétude envahit son cœur d'être resté pendant aussi longtemps loin de Wei Wuxian.

Son frère se reprend visiblement. Il lui demande, "Êtes-vous prêt à nous donner le Sceau du Tigre ?"

Lan Wangji pourrait répondre qu'il ne sait même pas où il se trouve, mais cela pourrait vouloir dire qu'il le leur donnerait s'il le savait, aussi choisit-il simplement de déclarer, "Non."

Nie Mingjue, bien qu'il paraisse du même avis que lui sur le comportement suspect des Jin, n'apprécie manifestement pas cette réponse. Il fronce les sourcils, mais laisse Lan Xichen mener la conversation et insister auprès de son frère. "Quelle utilité a-t-il pour toi, Wangji ? Tu ne comptes pas emprunter la voie de la cultivation démoniaque, alors pourquoi refuses-tu de le confier aux sectes afin de le détruire ?"

Lan Wangji reste de marbre devant le léger doute dans la voix de son propre frère lorsqu'il évoque la possibilité qu'il se mette à la cultivation démoniaque. "Savent-ils comment le détruire ?"

Lan Wangji sait la réponse à cette question. Bien sûr que non. Ils ne savent même pas comment il a été créé.

Lan Xichen incline la tête, et son silence est une réponse en soi.

"Alors il est en sécurité ici comme ailleurs. Plus en sécurité qu'autre part, peut-être."

Nie Mingjue semble partagé, manifestement peu enclin à laisser un tel objet en liberté, sans le contrôle des autres sectes, malgré les doutes qu'il nourrit envers le chef des cultivateurs.

Lan Xichen paraît seulement inquiet. "Et si je revenais te voir et te disait que nous avons découvert la vérité ? Que nous avons trouvé un moyen de détruire le Sceau du Tigre ?"

"Alors je serais ouvert à la négociation."

Le frère de Lan Wangji s'empêche visiblement de justesse de pousser un soupir de frustration et son expression redevient lisse, diplomatique. Il hoche la tête puis se tourne vers Nie Mingjue. "Mingjue, puis-je avoir un moment seul avec lui ?"

Nie Mingjue lance à Lan Wangji un regard légèrement méfiant, mais s'incline et s'éloigne de quelques pas. Lan Wangji et son frère se retrouvent presque seuls tous les deux, avec toute l'intimité qu'ils peuvent avoir compte tenu de la situation, Nie Mingjue, en bas du chemin, les yeux fixés sur Lan Xichen, et Wen Qionglin, caché dans l'obscurité, veillant sur les arrières de Lan Wangji.

Lan Wangji croise le regard de son frère, attend qu'il l'interpelle et le force à dévoiler ses mensonges. Ce serait presque un soulagement que son frère sache, d'avoir quelqu'un qui comprend Lan Wangji, qui sait ce qu'il ressent, ce qu'il est en train de vivre. Mais cela n'arrive pas. Lan Xichen, le visage grave, paraît simplement inquiet. "Wangji..."

"Mon frère."

Lan Xichen l'examine attentivement. "Es-tu certain que c'est ce que tu souhaites ? Peu de gens sont au courant de ta présence ici. Tu peux venir avec nous."

"Je ne le peux."

Son frère voûte légèrement les épaules. "Wangji, je sais que tu... appréciais le Jeune Maître Wei. Je sais que tu souffres, je le sais bien, mais tu n'as pas besoin de faire ça."

"Si."

Lan Wangji voit bien que ses mots blessent son frère, et souhaite qu'il n'ait pas à l'abandonner, comme leur père l'a fait avant lui, mais Lan Wangji ne peut être autre part qu'ici. Et peut-être que c'était aussi ce qu'avait pensé leur père lorsqu'il avait été confronté à un tel choix.

Lan Wangji aime son frère. Et malgré la situation, il lui fait confiance. S'il disait à Lan Xichen que Wei Wuxian était en vie, qu'il avait besoin d'un refuge au Repaire des Nuages, son frère l'aiderait sans hésitation. Lan Wangji le sait. Même maintenant, il en est persuadé. Mais il sait aussi que cela mettrait son frère dans une terrible position.

Lan Wangji a pensé à transmettre un message à Jiang Wanyin ou bien Jiang Yanli. Ils aiment profondément leur frère adoptif, ils voudraient être là. Mais tout comme Lan Xichen, les contacter les mettrait dans une situation difficile. Jiang Wanyin est un chef de secte tandis que Jiang Yanli est l'épouse de celui qui va hériter de la secte Jin. Lan Wangji ne peut prétendre connaître les cheminements de pensée de Wei Wuxian, son esprit qui réfléchit à la vitesse de l'éclair, mais s'il y a bien une chose dont il est certain c'est que Wei Wuxian, maintenant plus que jamais, souhaite épargner sa famille. Refuse de causer des problèmes à ses proches, autant que possible, qu'importe la manière. Lan Wangji ne peut que se plier à sa volonté.

Aussi n'ajoute-t-il rien de plus. Son frère finit par pousser un soupir. "As-tu besoin de quoi que ce soit, Wangji ?"

Lan Wangji a besoin de tant de choses, ils ont besoin de tant de choses, mais il ne peut se permettre de demander aucune d'entre elles. "Nous demandons seulement que l'on nous laisse tranquille. D'être en sécurité, au moins ici."

"Je vais faire mon possible, Wangji."


Lan Wangji retourne à la grotte, s'arrêtant brièvement sur le chemin pour transmettre à Wen Qionglin les dernières nouvelles. En dépit de la panique qui commençait à monter en lui, Wei Wuxian est toujours là, toujours vivant. Wen Qing est avec lui. Elle demande à Lan Wangji de l'aider à lui faire avaler un remède. Wei Wuxian déglutit docilement, mais semble cependant toujours inconscient de son environnement. Sa peau est bien trop chaude sous ses mains et Wen Qing paraît toujours aussi inquiète.

Lan Wangji lui explique ce que son frère et le chef de secte Nie lui on dit. L'informe que le chef des cultivateurs veut mettre la main sur le Sceau du Tigre, qu'il a peut-être orchestré le meurtre de Wei Wuxian pour atteindre son but. Wen Qing réfléchit pendant un instant, puis fait geste à Lan Wangji de la suivre. Elle le conduit non loin, là où se trouvent les affaires de Wei Wuxian. Lan Wangji n'y avait pas fait attention tout à l'heure, occupé à chercher un peigne, mais une bourse spirituelle y est posée.

Wen Qing la toise d'un regard mauvais. "Le Sceau du Tigre est là-dedans, mais si on leur donne, ils vont simplement l'utiliser contre nous."

Lan Wangji tend la main vers la bourse, l'examinant prudemment avec un peu de sa propre énergie spirituelle. La bourse doit être protégée par des barrières spéciales, en plus de celles habituelles, car même en étant juste à côté, Lan Wangji peut à peine ressentir l'énergie malfaisante qu'elle contient. Il ne la touche pas.

Wen Qing interrompt son examen. "Ne l'utilisez pas, s'il vous plaît. D'ailleurs si possible, n'y touchez même pas. Même si Wei Wuxian prétend le contraire, l'énergie rancunière, surtout aussi concentrée, ne peut qu'empoisonner le corps et l'esprit."

"En effet," acquiesce Lan Wangji. Il recule d'un pas, cessant d'étudier l'objet. Tente de ne pas penser à ce que l'énergie rancunière a fait à Wei Wuxian. Comment Wei Wuxian l'a utilisée encore et encore, pendant la guerre, et à quel point cela l'a fait souffrir. "Ils sont partis pour le moment."

Wen Qing ne dit rien, la mâchoire tendue. Elle sait aussi bien que Lan Wangji que pour le moment ne veut pas dire pour toujours. Ils ne peuvent rien y faire cependant. Elle change de sujet, s'occupe du plus urgent. "Sa fièvre est montée."

"Dangereusement ?"

Wen Qing croise le regard de Lan Wangji, aussi franche qu'à son habitude. "Dans son état, tout est dangereux et potentiellement mortel pour lui."


Lan Wangji s'est suffisamment reposé. Il a soigné les blessures à ses doigts, il a mangé, dormi. Son énergie spirituelle, même si elle ne s'est pas complètement régénérée, est suffisante. Et pour l'instant, il n'y a pas d'ennemis à leurs portes.

Lan Wangji retourne à la roche plate où il a passé la nuit dernière à jouer. Quelqu'un y a posé un tapis, un peu élimé sur les bords, mais l'attention est bienvenue. Il s'assied et commence à jouer, d'abord lentement puis progressivement il trouve un rythme, jusqu'à insuffler de son énergie spirituelle dans chaque note qu'il fait vibrer sur son instrument.

Il joue pendant des heures, jusqu'à ce que le filet de lumière qui éclairait la grotte change de place puis disparaisse. A un moment, Wen Qing vient allumer une lanterne. Le froid commence à s'installer. Lan Wangji ne ralentit que le temps qu'on lui apporte un bol de bouillon. C'est une femme du village qui lui apporte, qu'il ne connaît pas. Le bouillon est maigre, mais agréablement chaud. Il la remercie et l'avale rapidement, tout en continuant à jouer d'une main une mélodie simple. Il se demande si c'est tout ce que les villageois ont pour le dîner ce soir ou si on lui a apporté quelque chose de facile à manger. Il ne s'arrête pas suffisamment longtemps pour poser la question.

Wen Qionglin et surtout Wen Qing vont et viennent dans la grotte, chargés de remèdes et de compresses froides. Mais il n'y a que Wei Wuxian et Lan Wangji présents quand de petits bruits de pas résonnent, surprenant ce dernier. Son horloge biologique lui indique que l'heure du coucher d'un jeune enfant est vraisemblablement dépassée, mais cela n'empêche pas Wen Yuan de s'approcher. Wen Yuan a manifestement été souvent dans cette grotte, n'a absolument pas peur du Patriarche Yiling, le fléau du monde de la cultivation. Il ne paraît pas craindre davantage Hanguang-Jun, alors même qu'il a les mains posées sur son arme la plus mortelle. Non, Wen Yuan marche jusqu'à lui, regarde attentivement les doigts de Lan Wangji voler sur les cordes de son guqin. Il a l'air concentré, suivant chaque note, si sage, son véritable âge trahit uniquement par la manière enfantine qu'il a de sucer son pouce tout en le fixant.

Lan Wangji laisse la mélodie qu'il est actuellement en train de jouer trouver sa fin naturellement. Il immobilise les cordes. Il a probablement besoin d'une petite pause de toute façon. "Wen Yuan," il salue l'enfant.

Wen Yuan lève la tête vers Lan Wangji, toujours occupé à sucer son pouce, avant de retirer sa main et s'exclamer, "Grand-mère a dit que Wei-gege est malade."

Wen Yuan est à l'évidence inquiet, mais pourtant, Lan Wangji trouve cela bien que ses proches soient honnêtes avec lui. C'est plus que ce qu'on avait dit à Lan Wangji à son âge, alors même que la maladie de sa mère avait empiré. Lan Wangji se demande si cette franchise est la conséquence du pragmatisme de Wen Qing, en tant que médecin. "Oui."

Wen Yuan regarde par-dessus son épaule, là où est allongé Wei Wuxian. Mais la vue de Wei Wuxian si immobile, lui d'ordinaire toujours en mouvement, semble l'effrayer et il se retourne vite vers Lan Wangji. "Elle a dit que la musique que tu joues, ça l'aide."

"Oui." Lan Wangji espère que cela est vrai, espère que ce qu'il fait est utile.

Wen Yuan paraît être totalement réveillé désormais, ayant largement dépassé l'heure à laquelle il se couche habituellement. Il lève le menton, un air déterminé sur son petit visage, dans un geste qu'il a appris sans nul doute possible de Wei Wuxian. Lan Wangji ressent un instant une douleur si intense qu'il a l'impression que c'est lui qu'on a transpercé d'une épée. Il parvient uniquement grâce à ses années de maîtrise de soi et de discipline à garder une respiration lente, calme, à se concentrer sur les paroles de Wen Yuan. "Moi aussi, je veux aider Wei-gege !"

Lan Wangji réfléchit. Le petit garçon est bien trop jeune et pas assez entraîné pour jouer véritablement une chanson de guérison. Même s'il connaissait la mélodie, même s'il avait les mains suffisamment grandes pour pouvoir atteindre toutes les notes, sans noyau d'or, il n'aura pas la capacité d'insuffler de l'énergie spirituelle dans sa musique. Peut-être que Lan Wangji devrait ramener Wen Yuan au village. Sa grand-mère est sûrement à sa recherche. Mais Lan Wangji est certain qu'elle ne doit pas s'occuper seule de son petit-fils d'ordinaire. Elle doit être épuisée à s'occuper de lui toute la journée, les autres personnes le surveillant habituellement étant indisponibles ou pour certains inconscients.

Et puis le menton levé de Wen Yuan, ce petit geste, cet héritage, rappelle à Lan Wangji que ce petit garçon fait partie de la famille de Wei Wuxian. Et cela lui semble cruel de refuser à Wen Yuan cette tentative d'aider celui qu'il aime, de le renvoyer dans son lit, seul, inquiet de perdre encore quelqu'un qui lui est cher, lui qui a déjà tellement souffert alors qu'il est si jeune. Lan Wangji se souvient de quand il était lui-même enfant, sa propre détermination, son désespoir. Comment par la suite, quand il avait finalement réalisé ce qu'il s'était passé, Lan Wangji avait souhaité si fort avoir pu faire quelque chose. Bien sûr, Lan Wangji n'aurait rien pu faire pour sa mère à l'époque, tout comme Wen Yuan ne peut rien faire pour Wei Wuxian à présent. Et pourtant, Lan Wangji depuis lors, encore aujourd'hui, souhaite avoir eu la chance de passer plus de temps avec sa mère. Et si - si Wei Wuxian connaît le même sort, qui est Lan Wangji pour refuser à ce petit garçon ces derniers moments ?

Lan Wangji regarde Wen Yuan, l'air grave. "Cela prend beaucoup de temps d'apprendre à jouer une mélodie pour guérir. Cela prend des années."

La détermination du petit garçon ne vacille pas un instant. Le menton toujours levé, il lui rend son regard, sûr de lui.

"Veux-tu apprendre ?"

Wen Yuan hoche aussitôt la tête.

Lan Wangji acquiesce à son tour et lui fait signe d'approcher. "La meilleure façon d'apprendre, c'est d'observer."

Quand Wen Yuan se précipite pour grimper sur ses genoux, Lan Wangji est surpris même s'il ne le montre pas. Il s'attendait à ce que le petit garçon s'assied à côté de lui. Mais cela ne fait rien, Lan Wangji peut aisément jouer de cette manière aussi. "Regarde attentivement mes mains et concentre-toi sur les notes que produise chaque son."

Wen Yuan s'installe et Lan Wangji recommence à jouer. Il choisit une mélodie simple, une que Wen Yuan pourra plus facilement suivre. Le petit garçon fixe intensément ses mains pendant toute la durée de la chanson, continue à regarder, concentré, tandis que Lan Wangji passe à une mélodie plus complexe. Et cela rappelle à Lan Wangji l'époque où lui-même avait appris à jouer. Son oncle n'avait jamais laissé Lan Wangji s'asseoir sur ses genoux bien entendu, mais si Lan Wangji était fatigué, il permettait à Lan Wangji de poser sa tête contre son épaule. Parfois, Lan Wangji s'endormait de cette manière.

Wen Yuan reste plus longtemps éveillé que ce à quoi Lan Wangji s'attendait, mais bientôt la mélodie apaisante le fait plonger dans le sommeil, recroquevillé sur les genoux de Lan Wangji, un poids chaud, réconfortant. Qui lui fait suffisamment confiance pour s'endormir ainsi. Lan Wangji le laisse dormir.

Wen Qing marque un temps d'arrêt quand elle revient et les voit tous les deux. Après avoir changé les compresses froides et en avoir remis des nouvelles, elle s'approche de Lan Wangji. "Voulez-vous que je m'en occupe ?"

Lan Wangji continue à jouer. "Il ne me dérange pas. Il semble être confortable là où il est."

Wen Qing ne proteste pas, son attention déjà redirigée vers son patient.

Lan Wangji joue, Wen Qing travaille et Wen Yuan dort pendant plusieurs heures encore. Dans le noir de la nuit, Wei Wuxian se réveille enfin, mais il est évident qu'il est encore en proie à la fièvre. Il paraît souffrir d'hallucinations et ses visions sont manifestement perturbantes. Il pousse des cris, de plus en plus agité au fur et à mesure que la nuit avance. Wen Qing finit par sortir et ramener avec elle Wen Qionglin. Ce dernier prend dans ses bras un Wen Yuan encore endormi et l'éloigne d'une scène qui ne ferait que l'inquiéter davantage.

Lan Wangji passe à une chanson destinée à clarifier l'esprit, et les notes apaisantes résonnent bientôt dans la grotte. C'est l'une des nombreuses mélodies que Lan Wangji pensait jouer à Wei Wuxian lorsqu'il était encore persuadé que sa cultivation était troublée par l'énergie rancunière. Des mélodies que Lan Wangji avait passé des heures à chercher, à mémoriser, avant qu'il n'apprenne qu'elles n'auraient aucune utilité pour guérir Wei Wuxian de son mal. Cela n'a pas beaucoup d'effet à présent non plus, car c'est la fièvre et non l'énergie malfaisante qui fait que Wei Wuxian se débat sur son lit de fortune et marmonne des choses inintelligibles.

Il est impossible de comprendre ce que Wei Wuxian est en train de dire, même lorsqu'il élève la voix, sa voix rauque, étranglée. Le seul message clair qui transparaît dans les appels répétés de Wei Wuxian, encore et encore, c'est le nom de sa sœur adoptive, Jiang Yanli.

Wen Qing parvient à faire avaler à Wei Wuxian un remède qui le calme légèrement, et même s'il est toujours agité, il ne se débat plus, ses cris désespérés se transformant en légers murmures. Mais pourtant, les supplications envers sa sœur adoptive sont toujours aussi prégnantes.

Tandis que Wei Wuxian s'apaise en grande partie, Wen Qing s'approche de Lan Wangji, s'assied à côté de lui. Malgré son expression impassible et professionnelle, la tension qui l'habite est encore plus présente qu'auparavant. "Son état ne s'améliore pas."

Lan Wangji ne sait pas quoi répondre. Ce n'est pas surprise, et pourtant comme cela fait mal. Lan Wangji refuse que ses doigts arrêtent leur danse sur les cordes.

Wen Qing poursuit. "Est-ce qu'il y aurait un moyen d'amener Jiang Yanli à ses côtés ? Elle serait peut-être capable de de le calmer."

Lan Wangji laisse la musique qu'il joue s'évanouir lentement alors qu'il réfléchit. L'éloignement n'est pas à négliger, mais ce n'est pas là le problème principal. Au petit matin, demander la venue de la belle-fille du clan, tout le monde saurait dans l'heure que Wei Wuxian est vivant, vulnérable, il n'y a aucun moyen d'espérer être subtil. S'ils étaient chanceux, ils arriveraient à rentrer au village avant d'être suivis. Et s'ils n'avaient pas cette chance, ils seraient pris au piège là-bas, et ce sont leurs ennemis qui reviendraient au village à leur place. Réussir à faire sortir discrètement Jiang Yanli est encore plus dangereux, voire impossible. Lan Wangji ne sait pas où se trouvent ses quartiers, mais il sait de source sûre que la Tour aux Carpes Dorées est fortifiée, que les failles de sécurité sont rares. Peut-être que Wei Wuxian aurait réussi, mais Lan Wangji sait qu'il n'en serait pas capable, pas sans rencontrer les mêmes problèmes que ceux qu'ils devraient affronter s'ils décident d'entrer par la grande porte.

Lan Wangji croise le regard de Wen Qing. "Pas sans que le monde de la cultivation ne se lance à nos trousses."

Wen Qing jette un regard à Wei Wuxian, qui frissonne et s'agite malgré le remède qu'elle lui a administré. Puis ses yeux rencontrent ceux de Lan Wangji. Ils savent tous les deux que Wei Wuxian ne mettrait jamais le village des Wen en danger pour la chance infime que voir sa sœur adoptive fasse la différence.

En dépit des souhaits de Wei Wuxian, la chose la plus clémente à faire serait d'amener Jiang Yanli ici. Jiang Wanyin également. Qu'ils soient présents pour les derniers instants de leur frère adoptif. Mais si on y réfléchit avec pragmatisme... Jiang Yanli et Jiang Wanyin pensent déjà que Wei Wuxian est mort. Ils ne savent pas la cruauté et l'injustice qu'a subies Wei Wuxian et si celui-ci ne survit pas, ils n'auront jamais besoin de le savoir.

Lan Wangji peut voir que Wen Qing est d'accord avec lui. Il n'y a plus rien à dire. Wen Qing retourne aux côtés de Wei Wuxian et Lan Wangji se plonge dans une chanson de guérison de haut niveau, puisant dans ses réserves pour transmettre le peu d'énergie qui lui reste à Wei Wuxian. Ils ne peuvent pas lui donner la sœur adoptive qu'il appelle si désespérément, non, tout ce qu'ils peuvent faire, c'est se concentrer sur ce qu'ils sont capables de faire, à leur petite échelle.


Lan Wangji s'immerge totalement dans sa musique, mais peu importe l'énergie spirituelle avec laquelle il fait vibrer les cordes, Wei Wuxian n'en devient que plus agité, ses cris résonnant avec force dans la grotte, un écho lancinant. Rien de cohérent, juste des sons inarticulés, remplis de peur et de désespoir, appelant sa sœur et, rien qu'une fois, sa mère.

Mais les intervalles entre les cris finissent par s'allonger, et les cris par cesser complètement. Au début, Lan Wangji espère que la raison de ce calme, c'est l'apaisement retrouvé de Wei Wuxian, que sa fièvre est en train de tomber. Mais sa respiration sifflante et difficile, l'horrible pâleur de son visage, son regard trouble réduisent bien vite ses espoirs en cendres.

Lan Wangji a vécu la guerre. Il a vu ce que peuvent faire les fantômes, les cadavres féroces, les créatures surnaturelles, quels carnages ils peuvent causer. Il a vu les ravages de la vieillesse, de la maladie et de la pauvreté. Il sait reconnaître quand la mort de quelqu'un est proche. Il n'est pas surpris quand Wen Qing revient le voir. S'assied en face de lui, sans un mot. Le guqin est posé entre eux, et Lan Wangji continue de jouer, il essaye, encore et encore. Wen Qing ne dit rien. Au bout d'un moment, finalement, Lan Wangji se résout à lever la tête. Croise son regard. Prétendre qu'elle n'est pas là ne veut pas dire que les nouvelles qu'elle va lui annoncer n'existent pas. Elle paraît épuisée, des cernes noirs sous les yeux. Son expression est un mélange de tristesse et de désespoir. Lan Wangji baisse les yeux, regarde ses mains qui font vibrer les cordes de son instrument. Encore et toujours.

La voix de Wen Qing lui parvient malgré la musique. "Je n'abandonne pas, tout est encore possible. Mais Hanguang-Jun." Lan Wangji croise brièvement son regard, momentanément surpris qu'elle utilise son titre, maintenant, ici, en ce lieu. "Il est probable qu'il ne passera pas la nuit."

Et Lan Wangj s'attendait à ce qu'elle lui dise cela, vraiment, cela ne le surprend pas. Et malgré tout, un hurlement de douleur, un rugissement de souffrance éclate dans sa poitrine, son cœur se serre, anticipant déjà le deuil de l'être aimé. Lan Wangji se fait violence pour que ses mains ne tremblent pas.

Pourtant ses émotions doivent transparaître sur son visage d'une manière ou d'une autre, car la voix de Wen Wen Qing est plus douce quand elle déclare. "Je vais aller chercher mon frère. Il voudra sûrement lui faire ses adieux. S'il y a quelque chose que vous voulez lui dire... Vous serez seul."

Lan Wangji laisse les dernières notes de la mélodie qu'il était en train de jouer résonner. Wen Qing lui lance un regard entendu et Lan Wangji lui rend son regard sans se cacher, sans honte. Il n'a aucune raison de nier son amour pour Wei Wuxian, pas maintenant, pas une nouvelle fois. Il cesse les vibrations des cordes d'une main. Se lève.

Wen Qing l'accompagne jusqu'à la roche plate qui sert de lit à Wei Wuxian. Ce dernier paraît encore plus mal en point vu de près. La poitrine de Lan Wangji le serre davantage, il a l'impression d'étouffer. Son cœur hurle de douleur. Wen Qing remplace une fois de plus les compresses. Elle n'abandonne pas, comme promis. Elle demande à Lan Wangji de réitérer ce geste dans quelques minutes, quand la terrible chaleur qui imprègne le corps de Wei Wuxian rendra les compresses chaudes et inefficaces à calmer sa fièvre brûlante. Puis elle part, laisse Lan Wangji et Wei Wuxian seuls dans la grotte, ses pas bien vite qu'un écho.

Lan Wangji vient se tenir à côté de lui, observe sa peau couleur de cendres, le son douloureux et étranglé de sa respiration, ses lèvres craquelées. Il n'a rien du jeune homme dont Lan Wangji est tombé amoureux, avec son énergie à peine contenue, sa lumière, son rire. Ce garçon qui paraissait à Lan Wangji si lumineux, comme s'il n'avait jamais connu de souffrances dans sa vie, comme si la douleur ne pouvait pas l'atteindre. Bien entendu, Lan Wangji avait appris combien il était loin de la vérité par la suite. Avait appris que l'air enjoué et l'enthousiasme de Wei Wuxian était la réponse qu'il avait trouvée pour supporter sa vie faite d'injustices et de blessures. Ce n'était pas qu'il était ignorant des souffrances du monde. Il avait au contraire utilisé tout ce qui lui était arrivé et l'avait transformé en lumière, en chaleur, un soleil qui illuminait chaque recoin.

Lan Wangji avait déjà vécu cette scène. Avait déjà eu peur pour Wei Wuxian. Il avait tenu dans ses bras ce garçon lumineux pris d'une fièvre intense, après leur combat contre une créature légendaire et maléfique. A l'époque, Lan Wangji, déjà abattu par l'incendie qui avait ravagé sa maison, inquiet pour sa famille, avait eu peur de perdre également Wei Wuxian, même s'il ne pouvait rien y faire, même s'il était impuissant. Alors Lan Wangji avait chanté pour lui, une déclaration d'amour à demi-mots, douce, mélodieuse, qui avait fait sourire Wei Wuxian dans son délire. Et Lan Wangji avait eu peur.

Cette peur l'avait assailli de nouveau quand le Port aux Lotus avait été incendié, qu'il n'avait plus eu de nouvelles pendant des mois, Wei Wuxian porté disparu. Nul ne savait où il était. Ils étaient en guerre, le monde tel que l'avait connu Lan Wangji durant son enfance semblait perdu à jamais, et pourtant une partie de Lan Wangji avait été avec Wei Wuxian, son esprit toujours focalisé sur lui, inquiet, effrayé qu'il lui soit arrivé quelque chose de terrible.

Wei Wuxian était revenu et encore une fois Lan Wangji avait eu peur pour lui. Peur que Wei Wuxian se soit perdu en chemin - car le jeune homme qui avait émergé des ténèbres semblait être fait d'ombre plutôt que de lumière, l'exact opposé du garçon dont Lan Wangji était tombé amoureux. Ce Wei Wuxian était constamment en colère, souvent cruel, paraissant intéressé uniquement par la vengeance, la violence.

Et pourtant, Lan Wangji n'avait pas perdu espoir. Il avait espéré. Avait aimé. Avait aperçu ici et là des fragments du Wei Wuxian qu'il connaissait - ce jeune homme assombri était toujours brillant, aimait toujours profondément sa famille, s'indignait toujours contre les injustices perpétrées par Wen Ruohan. Ce Wei Wuxian n'avait pas hésité à utiliser un pouvoir inimaginable pour mettre fin à cette horrible guerre, même en sachant le prix qu'il aurait sans doute à payer, et Lan Wangji l'avait reconnu alors, l'avait aimé, avait eu peur pour lui.

Il avait joué pour lui après ces événements, tenté de sauver ce qui restait du garçon passionné et enthousiaste, tenté de sauver ce nouveau Wei Wuxian, plus sombre et cruel, ce nouveau Wei Wuxian que Lan Wangji aimait tout autant. Il avait passé des heures à son chevet, terrifié à l'idée que ce soit la fin.

Mais Wei Wuxian avait survécu, s'était relevé. Il avait farouchement protégé les survivants du clan Wen. Et Lan Wangji avait réalisé alors que le garçon qu'il avait connu, celui qui avait fait le serment solennel de protéger les faibles, n'était jamais parti. Les épreuves de la vie l'avaient peut-être rendu plus acéré, plus amer peut-être, mais il était toujours là. Et puis on avait exilé Wei Wuxian. On l'avait forcé à se mettre en danger tous les jours de sa vie, à vivre dans le cimetière où il avait souffert pendant si longtemps. Et Lan Wangji avait eu peur pour lui.

Aussi Lan Wangji pensait qu'il savait ce que c'était d'avoir peur pour Wei Wuxian. Pensait qu'il savait déjà l'étendue de l'amour qu'il éprouvait pour lui, la profondeur de son affection, de sa dévotion. Lan Wangji s'était depuis longtemps résigné à l'idée que Wei Wuxian, qu'importe les changements qu'il subirait, la personne qu'il deviendrait, serait toujours gravé dans son cœur, dans son esprit. Qu'il ferait toujours partie de lui. Lan Wangji pensait savoir.

Mais à la Tour des Carpes Dorées, lorsque Lan Wangji avait su que Wei Wuxian était mort - non pas la simple crainte d'une éventualité, mais su qu'il vivrait désormais dans un monde sans Wei Wuxian, que chaque jour qu'il vivrait à partir de maintenant serait dénué de sa présence, qu'il était condamné à vivre dans un univers vide, creux, morne et froid, il s'était alors rendu compte qu'il ne savait absolument pas ce que c'était. Cette absence atroce, cette douleur béante... L'amour que Lan Wangji éprouve pour Wei Wuxian est sans limites, et il ne peut s'en défaire, l'oublier, rien ne l'arrêtera, pas même sa propre mort. L'amour qu'il éprouve pour lui est niché dans la moelle de ses os, ancré profondément dans son chair, dans son cœur, imprègne son âme.

Et Lan Wangji voudrait dire tout cela à Wei Wuxian. Lui faire comprendre que même s'il meurt, même s'il doit partir, il vivra tant que Lan Wangji vivra, même après sa mort. Car tant qu'un fragment de Lan Wangji continuera à exister en ce monde, Wei Wuxian continuera à exister lui aussi, en lui. Malheureusement, Lan Wangji n'a jamais été doué pour exprimer ce qu'il ressent.

Il prend la main de Wei Wuxian dans la sienne. Wei Wuxian a toujours eu des mains calleuses, puissantes, habitué comme il est à effectuer toutes sortes de travaux, mais à présent sa main semble tellement fragile. Délicate, terriblement brûlante sous l'effet de cette horrible fièvre qui consume un jeune homme qui risque sa vie pour des étrangers, qui parvient avec un sourire à briser la volonté de ses ennemis, un jeune homme qui aime sa sœur adoptive plus que tout. Qui consume la seule personne de laquelle Lan Wangji tombera jamais amoureux. Qui consume Wei Ying.

Lan Wangji n'a jamais été doué pour exprimer ce qu'il ressent mais, une fois, quand Wei Wuxian avait été pris également d'une fièvre dévorante, il lui avait demandé de chanter. Et la chanson de Lan Wangji l'avait fait sourire. Alors Lan Wangji chante une nouvelle fois, chante la chanson qui est toujours dans son cœur depuis lors.

Lan Wangji tient la main de Wei Wuxian dans la sienne, se livre dans sa musique, lui qui n'arrive pas à le faire en mots. Il ne peut s'empêcher, tout en chantant, d'insuffler un mince filet d'énergie spirituelle via leurs mains liées, à l'image de la dernière fois où il lui a chanté cette chanson. Mais cette fois, cela n'a aucun effet. Lan Wangji peut sentir son énergie se déverser inutilement dans le vide. Il ne parvient pas tout à fait à s'arrêter de le faire pour autant.

Il termine sa chanson. Wei Wuxian prend une inspiration, son souffle labouré, rauque, difficile. Lan Wangji serre légèrement sa main beaucoup trop chaude dans la sienne. C'est comme une marque au fer rouge contre sa peau. Et il en est heureux. Que cette marque grave Lan Wangji. Encore mieux si elle est visible, que tout le monde la voit. Lan Wangji, dans un geste précautionneux, dépose un baiser contre le dos de sa main, ressent l'horrible chaleur toucher ses lèvres. Il en profite pour y insuffler de l'énergie spirituelle également, tentant de faire passer ce baiser volé pour autre chose, quelque chose d'utile. La honte l'assaille, car Wei Wuxian ne peut pas le rejeter ainsi, mais Lan Wangji songe que Wei Wuxian ne lui en voudra pas pour ce chaste baiser d'adieu.

Lan Wangji lève ensuite la main de son bien-aimé à son visage, contre sa joue. Et soudain, les mots lui viennent. Alors Lan Wangji lui fait ses aveux à cet instant, chuchote contre la paume brûlante. "Wei Ying. Je t'en prie, ne me quitte pas. Je t'aime. Je n'ai besoin de rien d'autre, je veux juste que tu vives. S'il te plaît, reste en vie, Wei Ying. Je t'en prie."

Il ne reçoit aucune réponse, bien entendu. Lan Wangji peut déjà sentir une vague de tristesse immense, un gouffre de désespoir, menacer de s'abattre sur lui, le submerger. "Je t'aime," murmure-t-il une dernière fois, car il veut que ce soient ses dernières paroles, pas pour Wei Wuxian, qui est déjà bien trop loin pour l'entendre, mais pour lui-même.

"Lan Zhan ?"

Lan Wangji a l'impression que son cœur s'est arrêté. Ce doit être son imagination, forcément. Et pourtant, quand Lan Wangji lève la tête, il croise le regard de Wei Wuxian, ses yeux fixés sur lui, lucide pour la première fois depuis le début de cette nuit. Il semble aussi malade qu'avant, le front perlé de sueur, les yeux légèrement troubles, mais il est manifestement conscient de la présence de Lan Wangji à ses côtés.

"Wei Ying ?" Lan Wangji parvient à peine à ce que son nom franchisse le seuil de ses lèvres, tremblant d'un espoir fragile qui le parcourt de part en part, qui l'enchante et le terrifie à la fois.

Mais cet espoir vacille bientôt quand Wei Wuxian essaie de retirer sa main de Lan Wangji, chuchotant dans un souffle rauque, la voix cassée. "Va-t'en."

Wei Wuxian est bien trop faible pour pouvoir échapper à la poigne même légère de Lan Wangji, mais ce dernier, horrifié, le relâche dès qu'il réalise ce que Wei Wuxian est en train de faire.

Wei Wuxian, à l'évidence à bout de forces, arrive tout de même à lever juste assez sa main dans une tentative de repousser Lan Wangji. "Sors d'ici. Va-t'en, Lan Zhan."

Cela répond à sa question de savoir si Wei Wuxian, toujours fiévreux, sait à qui il est en train de s'adresser. Wei Wuxian le sait pertinemment. Et il ne veut pas de Lan Wangji à ses côtés. Il veut qu'il parte d'ici. Il doit avoir entendu la déclaration d'amour de Lan Wangji. S'est peut-être rendu compte du baiser également. Lan Wangji n'aurait pas cru ses sentiments si répugnants pour que Wei Wuxian, au bord de l'inconscience, se réveille suffisamment pour le repousser. Lan Wangji s'était attendu à ce que Wei Wuxian le traite avec pitié, mais c'était seulement dans les heures les plus sombres de la nuit, quand Lan Wangji se laissait à imaginer sa réaction, que Wei Wuxian le rejetait avec brutalité, dégoût. Cela n'a pas d'importance. Lan Wangji ferait n'importe quoi pour Wei Wuxian. Et il ne compte certainement pas lui refuser ce qui pourrait très bien être sa dernière volonté.

Lan Wangji recule, s'incline légèrement et lorsque Wei Wuxian ferme les yeux, visiblement soulagé, il sait qu'il mérite cette douleur qui lui enserre le cœur. Il trébuche sans le vouloir en sortant de la grotte. L'obscurité de la nuit commence à laisser place à l'aube qui pointe à l'horizon.

Wen Qing et Wen Qionglin sont en train d'attendre dehors. Wen Qionglin est en train de regarder sa sœur boire un bol rempli de bouillon. Cette dernière jette un regard à Lan Wangji, à son expression sans doute bouleversée, avant de se précipiter vers lui, le bol vide oublié à côté de son frère. "Que s'est-il passé ? Est-ce qu'il est..."

Lan Wangji secoue la tête. "Je crois qu'il... Il m'a reconnu. Il m'a parlé."

Wen Qing ne reste pas pour en entendre davantage. Elle se rue dans la grotte, prête à faire tout ce qui est en son pouvoir pour sauver son patient. Peut-être que Lan Wangji devrait y retourner lui aussi, jouer de nouveau des chansons destinées à guérir, mais il n'arrive pas à se résoudre à désobéir à Wei Wuxian. Peut-être peut-il jouer de dehors ? Wen Qionglin accepterait sûrement de lui apporter son guqin si Lan Wangji le lui demandait.

Mais avant que Lan Wangji ne puisse prendre sa décision, Wen Qionglin lui demande, la voix douce, "Pourquoi ne retournez-vous pas dans la grotte jouer pour lui ?"

Cela fait presque aussi mal de le dire que de l'entendre. "Wei Ying m'a dit de partir."

Wen Qionglin le regarde avec cette patience infinie qui semble l'avoir accompagné même dans la mort. "A-t-il dit pourquoi ?"

Lan Wangji déglutit difficilement. "Non." Il ouvre la bouche, s'apprête à dire qu'il lui a volé un baiser, qu'il a révélé au grand jour les sentiments qu'il nourrissait en secret, mais il n'y parvient pas. Il se résout à simplement secouer la tête, impuissant. "Je pense qu'il..."

Wen Qionglin l'interrompt gentiment. Une force tranquille, mais inexorable. "Je pense qu'il tentait de vous protéger."

Lan Wangji est pris de court. "De me protéger ?"

Wen Qionglin croise son regard, l'air solennel. "Le Jeune Maître Wei ne veut pas que ses proches souffrent à cause de lui. Si on le laissait faire, aucun d'entre nous ne serait présent ici."

Et c'est la vérité, mais d'après les marmonnements fiévreux de Wei Wuxian, Lan Wangji est sûr d'une chose. "Il ne sait même pas où il est."

"Peut-être est-ce le cas. Mais peu importe où il se trouve, il a peur. Cet endroit l'effraie. Alors pourquoi souhaiterait-il que les gens qu'il aime soient présents à ses côtés ?"

Et en effet, cela ressemble bien à Wei Wuxian, mais cela ressemble aussi exactement à ce que Lan Wangji désire désespérément entendre. Il ne bouge pas, figé sur place.

"J'étais censé l'accompagner, vous savez," dit soudain Wen Qionglin. "Pour la cérémonie de son neveu."

Lan Wangji secoue la tête. Il n'était pas au courant.

Wen Qionglin a un faible sourire. "J'étais supposé protéger le Jeune Maître Wei. Mais il y a quelques semaines, un cultivateur errant m'a reconnu alors que j'étais au marché. Beaucoup de villageois ont eu peur de moi, les rumeurs se sont vite propagées."

Wen Qionglin ne semble nullement effrayé par ce souvenir, son faible sourire toujours dessiné aux lèvres, le regard dans le vague comme s'il se replongeait dans la scène. "Le Jeune Maître Wei a décidé que ce serait plus prudent si je restais ici et qu'il y allait seul."

Le sourire de Wen Qionglin se fait amer. "Et à l'évidence, cela l'était. Pour moi. Je l'ai laissé me repousser pour mon propre bien. Et regardez ce qui est arrivé."

Wen Qionglin fixe Lan Wangji, l'air grave. "J'aurais dû être à ses côtés. Et je ne pourrais lui présenter mes excuses que s'il s'en sort vivant. Le seul moyen à votre disposition de savoir la raison pour laquelle il vous a demandé de partir, c'est de lui poser la question. Et vous ne pourrez faire ça que s'il survit. Sa meilleure chance de survie, notre meilleure chance de lui dire les choses que nous avons à lui dire, c'est que vous y retourniez et que vous jouiez pour lui."

Lan Wangji a honte soudainement. Il voulait bien sûr honorer la dernière volonté de Wei Wuxian, mais Wen Qionglin a raison. Wei Wuxian est fiévreux, délirant. Même s'il ne veut vraiment plus revoir Lan Wangji, il préférait sûrement être en vie pour faire ce choix.

Dans la grotte, Wen Qing est de nouveau en train de changer les compresses, mais quelque chose dans son expression, sauvage et pleine d'espoir, interpelle Lan Wangji. Elle croise son regard et déclare. "Sa fièvre est en train de tomber."

Lan Wangji se remet derrière son guqin. Joue, laisse l'espoir colorer les notes qu'il fait vibrer sur son instrument, donner du pouvoir à ses mélodies, se faisant violence pour laisser derrière lui sa confusion et sa douleur. Il joue avec tout ce qu'il a, donne tout ce dont il est capable.

Au petit matin, Wei Wuxian dort paisiblement, sa température redevenue presque normale.