Poule, Tire-bouchon, Labyrinthe, Coiffeur
« Hey gamin, réveille-toi, tu fais un cauchemar.
- Monsieur Muscles ? s'étonne Kid en ouvrant les yeux l'un après l'autre. »
Quelques rires s'échappent à l'entrée de la toile de tente.
« Il vous a appelé Monsieur Muscles Patron ! s'amusa une voix féminine.
- Taisez-vous les acrogirls, partez d'ici » râla Musclor.
Le rouquin se frottait le visage pour se réveiller plus vite.
« Où est-ce que je suis ?
- Tu t'es endormi sur la chaise hier soir alors j't'ai donné mon lit. On est au cirque Abnibra.
- Merci…
- De rien ! Alors qu'est-ce qu'il t'est arrivé ? T'as l'air d'en avoir bavé ! »
À ce moment précis, Kid crut voir une pointe d'excitation malsaine dans les yeux de Monsieur Muscles. Il décida d'éviter la question. Ses accrochages de la veille ne concernaient que lui après tout.
- On peut dire ça. Pourquoi vous m'aidez ?
- À cause de Norbert.
- Le dromadaire ?
- Si Norbert t'as ramené, c'est qu'il t'aime bien. Et s'il t'aime bien, alors ça veut dire que tu fais partie de la famille. T'sais on t'veux pas d'mal. Dans le milieu du cirque, la famille c'est sacré. »
Kid ne savait pas quoi répondre. Alors quoi ? Maintenant que le dromadaire l'avait ramené ici il devait rester avec cette 'nouvelle famille' ? Et jouer l'acrobate jusqu'à la fin de sa vie peut-être ? Non. C'était hors de question.
Il regardait déjà dans tous les coins de la tente depuis son réveil pour surveiller une possible intrusion de clown alors s'il devait passer sa vie entière à éviter un clown dans un cirque « autant mourir de suite ».
« Je vous remercie pour votre aide, dit-il en se levant avant de se recevoir un poing dans le ventre.
- Reste couché je n'ai pas fini ! »
Le vieillard musclé venait de changer d'expression du tout au tout. Lui qui était le grand-père parfait et presque mielleux il y a quelques secondes, son visage ressemblait maintenant à celui d'un fou. Kid étouffa une injure et se roula sur le lit en se tenant fermement les côtes.
« Tu n'as pas répondu à ma question alors sois un gentil garçon et répond maintenant.
- J-je… je me suis fait tabasser par des hommes.
- Par DES hommes ? Ils étaient combien ? T'étais seul ?
- Ils étaient trois contre moi.
- Les enfoirés ! Montre-moi tes blessures de guerrier » demande-t-il en soulevant le tee-shirt de Kid.
Kid n'était pas complexé par son physique. Il n'y avait pas de quoi. C'était un homme taillé en V, musclé à point –ni trop, ni trop peu- et « bien gaulé » comme ont pu le dire certaines femmes.
Mais sur le coup, il fut surprit et gêné par l'attention du plus âgé sur lui. Toutefois il n'en dit rien de peur de se recevoir un autre coup. Il laissa donc Monsieur Muscles observer chaque parcelle de son corps. « Trop gênant ! ». Et soudain une idée lui passa par la tête : « Je suis encore en train de rêver. » Il se releva brusquement pour partir mais les douleurs dans son corps lui firent comprendre qu'il ne dormait plus.
« Hep ! Tu vas où ?! » hurla Musclor en ramenant Kid sur le lit par le col. Le rouquin s'empressa de demander pardon et le visage de son aîné se radoucit.
« On va t'soigner et bien s'occuper de toi mon chou. Viens. »
« Mon chou ?... »
« Il est 10h42.
Ces gens vivent tout de même avec une notion du temps » s'était-il dit en apercevant la montre au poignet de Monsieur Muscles. Ça pouvait paraître ridicule pour beaucoup de personnes mais Kid n'était pas à l'aise lorsqu'il ne connaissait pas l'heure. 'Chaque minute d'existence qui s'écoule nous rapproche de l'heure fatale.' C'est un proverbe latin que le rouquin avait entendu à l'école secondaire et qui lui était resté à l'esprit. Au départ il n'y pensait pas plus que ça. Et puis, lorsqu'il avait commencé à travailler, il s'était mis à surveiller l'heure. Ça lui apparaissait comme un décompte. Un décompte jusqu'à son 'heure fatale'. Qui avait envie de connaître sa dernière heure ? Les personnes peu saines d'esprit probablement.
10h45.
Ils entrèrent dans une autre tente, assez glauque avec une ambiance sombre. Remplie de grigris en tous genres avec des insectes ou des matières organiques dans des bocaux, des encens suspendus en hauteur et plein d'autres choses étranges. Cet endroit avait tout pour vous faire penser à une maison de sorcière.
« Je vais finir comme ingrédient pour une potion magique, pensa-t-il en avalant sa salive bruyamment sans s'en apercevoir.
- 'Panique pas p'tit gars, Marlène va te guérir. Marlène ? »
Aucune réponse.
« Marlène ! hurla Musclor. »
C'est une voix masculine qui lui répondit.
« Je l'apporte dans une minute ! Elle vient de terminer son bain, on lui sèche les plumes !
- Il 'l'apporte' ?... 'On lui sèche les plumes' ? se répéta intérieurement le rouquin.
- Voilà ! »
Un garçon de petite taille poussa le rideau qui séparait les deux pièces de la tente.
« Vous êtes Marlène ? demanda Kid.
- Pff ! N'importe quoi lui ! se moqua le nain. Hey Paul, t'es sûr que Norbert l'aime vraiment celui-là ?
- Puisque je te dis que Norbert l'a ramené ici sur son dos !
- Mouais. J'vois pas c'qu'il lui trouve.
- Ouais. Va savoir. C'est Norbert hein. »
Les deux hommes jugeaient Kid avec une moue dubitative.
« Et donc… qui est Marlène ? interrogea Kid pour mettre un terme à l'examen visuel dont il était le sujet.
- Ah oui ! La voilà !
- Où ça ?...
- Sous tes yeux ! »
Une poule apparut derrière les jambes du nain. Mis à part cela, aucun autre humain en vue.
« Marlène est une poule, dit fièrement Musclor. »
Kid laissa s'échapper un petit rire.
« Il la juge ! gronda le nain. Je le savais ce n'est qu'un petit con ! Un petit merdeux ! Il nous méprise !
- Mais non, calme-toi ! Hey gamin, dis-lui que tu respectes Marlène.
- …C'est une poule. »
Le nain sortit un couteau pour le pointer vers le rouquin qui tenta immédiatement de rattraper son erreur.
« Non ! Non-non ! Attendez ! Je ne voulais pas dire ça comme ça, vous avez mal compr-
- T'insinue que je suis débile en plus ?!
- Non ! Non mais je voulais dire que je me suis mal exprimé. Recommençons depuis le début d'accord ? Alors… 'Waw ! Marlène est une poule !'… j'en suis étonné !... Vous voyez ? Je serais honoré de pouvoir me faire soigner par Marlène.
- …Mouais… enlève tes vêtements et allonge-toi sur le lit. »
Il jeta un coup d'œil vers Monsieur Muscles qui lui fit un signe de tête. Il n'avait plus le choix. « Je ne sais pas ce que me réserve cette poule mais ça vaut mieux que ce que le nain veut me faire… » Il s'exécuta donc.
« Le pantalon aussi » rajouta Musclor avec un regard vicieux.
10h49.
L'examen commença. La poule grimpa au pied du lit puis remonta lentement le long des jambes du rouquin pour arriver à côté de son caleçon où elle s'immobilisa. Sa tête se tordait pour détailler l'humain. Sans aucune raison apparente, elle donna soudain un coup de bec sur les parties intimes du rouquin qui se redressa vivement avec un « Ca 'va pas non ?! ». Il fut ramené et maintenu sur le lit par les deux forains. « Ils ont sûrement dressé l'animal pour faire ça ! » s'indigna-t-il alors que le plus vieux fixait, avec un sourire pervers, la partie piquée plus tôt.
L'animal continua son examen en sautant sans retenue sur le ventre de Kid. Il retint un cri de douleur.
« Tu peux crier si tu veux » souffla Musclor aux oreilles du rouquin qui lui envoya un regard haineux.
« J'vais finir par me faire violer ?! Par un vieil obsédé, un nain impulsif et une poule folle ! »
Cette dernière piétina ensuite tous les bleus qui se trouvaient sur le corps de son patient toujours maintenu fermement par les deux cinglés. Le rouquin résistait à l'envie de hurler, il ne pouvait pas faire plaisir aux autres.
Elle picora la peau sans vraiment la pincer. Kid se demandait si les séances d'acupuncture ressemblaient à ça. Pour finir, le fichu volatile posa son bec sur le front du patient et descendit du lit.
« Alors là ! T'as vu ça Paul ? On dirait que Marlène l'aime bien aussi !
- Je te l'avais dit qu'il était bien ce p'tit !
- Bon eh bien, je m'excuse p'tit ! Bienvenue dans la famille ! »
Il tira la main de Kid pour le relever et lui donna un coup dans le dos avant de sortir de la tente en criant :
« Faut annoncer ça aux autres ! Sors la bouteille de rouge, le tire-bouchon est dans le coffre de Marlène ! »
11h10.
Le rouquin se rhabillait. Il ne s'en aperçut pas tout de suite mais la douleur avait diminué. Comment ? Le mystère de Marlène...
« Excusez-moi, je vais aux toilettes.
- Tu veux que je vienne avec toi ?
- Non merci. » lança-t-il rapidement en ignorant le sous-entendu et le ton pervers employé par l'aîné.
« Ces types sont cinglés ! Je dois me barrer d'ici ! »
11h27.
« C'est un vrai labyrinthe de tentes !... Norbert ! Te voilà mon vieux ! »
Le dromadaire était tranquillement couché, il redressa simplement la tête à l'entente de son prénom.
« Hey Norbert faut que tu m'aides à sortir, ces mecs sont des vrais malades ! T'es enfermé ? Tiens, je t'ouvre et on peut partir… »
L'animal refusa de bouger.
« S'il te plaît… »
Les suppliques eurent raison de Norbert qui se leva lentement.
« Génial ! Super, merci t'es un vrai pote ! »
Norbert blatéra et se mit en route.
« Fais gaffe ! On ne doit pas me voir ! »
Quelques minutes plus tard.
Enfin loin du cirque. Norbert avait pris soin d'éviter tous les forains. « Et dire que les hommes pensent les animaux stupides ! » Ce dromadaire était réellement un être qui fascinait Kid.
Après environ 1h30 de marche, le dromadaire s'arrêta au bord d'une route. « Une route. Une vraie route ! » s'écria le cavalier. Ils restèrent, un moment, immobiles en silence et Kid descendit du dos de sa monture. « Tu vas y retourner pas vrai ? ». L'animal blatéra et partit sans plus de cérémonie. Kid continua donc à pied en faisant du stop.
Le soleil était haut dans le ciel. Une voiture se rapprochait. Le rouquin tendit le pouce, pour la 14ème fois aujourd'hui, sans trop de conviction.
Ce n'est qu'à la 26ème fois qu'une camionnette s'arrêta.
« Vous allez où ? » lança un homme d'une trentaine d'années, blond aux yeux bleus et un sourire radieux sur le visage.
Une vague de questions surgit dans la tête de Kid. « Où ? » C'était la question principale.
« Je ne sais pas. » dit-il d'un ton morose.
L'homme fut d'abord surpris puis il sourit tendrement.
« Allez, monte. » invita-t-il en ouvrant la portière passagère. « Je m'appelle Louis, enchanté ! On peut se tutoyer non ? On doit avoir à peu près le même âge. Je me rends à Lagbard, je suis coiffeur itinérant, j'ai des clients là-bas ! »
« Un coiffeur. Génial. Sûrement un futur ennemi » ironisa-t-il en passant une main dans ses cheveux sales et encore plus indomptables qu'au quotidien.
« Eustass Kid. Enchanté. »
L'heure affichait 17h46 à la radio.
