Chapitre 2

Lorsque je me réveillai le lendemain, je n'osai ouvrir les yeux avant plusieurs minutes.
Et si tout ce que j'avais vécu était un rêve ?

Mais autour de moi, tout était silencieux... il n'y avait pas les habituels bruits de l'hôpital... Ni ces odeurs de médicament et d'aseptisant. Avec un sourire, je palpai l'espace autour de moi : c'était un immense lit, moelleux à souhait, aux draps doux et aux multiples oreillers... un vrai lit de princesse. Je consentis enfin à ouvrir les yeux, jetant un coup d'œil au réveil analogique sur sa table de nuit, seule source de lumière dans les ténèbres environnantes.

Il était 18 : 30, le soleil brillait encore dans le ciel à cette heure...

Je pris tout mon temps pour me lever, m'étirant longuement dans mes draps avant de me décider à me lever.

Toute heureuse d'être débarrassée de ma chemise d'hôpital, je m'habillais d'une longue jupe noire et d'une chemise lie de vin avant d'ouvrir la porte. Même dans les couloirs, tout était plongé dans le noir et pas le moindre rayon du soleil ne filtrait à travers les épais volets qui recouvraient chaque fenêtre : un véritable sanctuaire.

Malgré mon repas en fin de nuit, mon ventre gargouillait de faim et j'avais hâte de prendre un véritable petit déjeuner. Je retrouvai Catherina dans la cuisine en compagnie d'une autre femme d'apparence plus jeune mais qui lui ressemblait beaucoup, ainsi qu'un homme de taille moyenne à la musculature avancée.

- Ah Nathalia ! Je te présente Alendro mon compagnon et Abigaël ma fille. Nous sommes tous au service d'Aïlin et Steren depuis plusieurs décennies, je n'ose dire exactement combien. Mon mari est avant tout l'homme de main de Steren. Il s'occupe de la voiture, des réparations, de la sécurité, il sert de messager et annonce les visiteurs. Ma fille et moi nous occupons de tous les travaux ménagers, Abigaël pendant la journée et moi pendant la nuit. Si tu as besoin de quoi que ce soit, n'hésite pas à nous le faire savoir. Il y a aussi Sven qui garde la maison pendant le jour et une partie de la nuit avec ses chiens. Il est à leur service depuis seulement quelques années et il reste dehors la plupart du temps.

Après avoir salué tout le monde, je m'assis à table pendant que Catherina sortait la vaisselle.

- Merci c'est gentil... je n'ai pas l'habitude qu'on prenne aussi soin de moi. Dites... le soleil se couche-t-il dans longtemps ?

La servante déposa un grand bol devant moi.

- Monsieur et madame devraient se lever d'ici deux heures... Tu sais c'est normal ce qu'on fait. Aïlin et Steren ont toujours été très bons avec nous et c'est un honneur de les servir. Ça m'a fait très plaisir quand ta mère m'a expliqué qu'ils allaient avoir une petite fille. Je sais qu'ils me font confiance pour faire attention à tes besoins. Bon ! Maintenant dis-moi ce que tu veux pour ton petit-déjeuner ?

Je souris largement. De très vieux souvenirs me revenaient, et avec eux leur lot de désirs. Puisqu'on m'avait retiré mon enfance à dix ans, je pouvais bien avoir le droit d'être une petite fille à quinze. Une fillette gourmande, joueuse et espiègle, passionnée et curieuse de tout, nécessiteuse d'attention et d'affection.

- Je voudrais un vrai petit déjeuner avec des tartines de pain beurrées et un grand bol de lait au chocolat s'il vous plaît !

Après un solide repas, je me rendis dans le salon pour y attendre Aïlin, et ma nouvelle mère m'y rejoignit bientôt, s'asseyant à mes côtés sur les coussins du canapé.

- Bonsoir ma chérie. Cette fois, nous avons toute la nuit devant nous. Tu as bien dormi ?

Je hochai la tête et me tournai vers elle, impatiente d'en apprendre davantage sur ma nouvelle existence.

- Oui parfaitement... C'est agréable ce calme et cette solitude... Ça m'a fait drôle. Mais je suis vraiment heureuse... et soulagée... Vous m'offrez déjà tellement... Comme si tout cela était trop beau pour être vrai… J'ai l'impression de vivre un rêve.

- Je me doute que ce n'est pas évident, mais évite de repenser au passé, tout cela est révolu ! Allez viens, je vais te faire visiter toute la maison. On va commencer par le sous-sol. Steren y travaille beaucoup et tu n'auras probablement jamais l'occasion de visiter les pièces où il officie. Il a plusieurs laboratoires en bas qui servent à ses expériences. Mais il y à aussi nos appartements... Suis-moi, je vais te montrer.

La vampire me prit par la main, m'entraînant à travers un étrange dédale de couloirs. Plus on s'enfonçait, et plus les portes qui y menaient disposaient d'un système de sécurité complexe. Pour la plupart il suffisait d'appuyer à un point précis mais pour les deux portes menant aux laboratoires privés de Steren, il s'agissait carrément d'un système de fermeture empêchant quiconque d'autre que Steren d'entrer. La dernière porte enfin marquait l'entrée de la chambre des deux vampires et l'emplacement du mécanisme d'ouverture était si savamment dissimulé qu'Aïlin dû me montrer la procédure à plusieurs reprises avant que je n'en comprenne la logique.

- Le rez-de-chaussée est réservé aux pièces utilitaires. Les appartements des domestiques, la buanderie, le cellier, la cuisine, le salon, l'entrée et le garage. En haut en face de ta chambre, il y a notre grande bibliothèque avec un bureau pour la paperasse administrative et autre. Pour des raisons pratiques, on a préféré faire ta chambre à l'étage, mais comme je te l'ai dit hier, tu as un accès secret pour rejoindre directement le sous-sol.

- Mais pourquoi y a-t-il autant de sécurité ? Je me doute que votre existence doive rester secrète, mais on dirait que vous êtes menacés...

Aïlin garda un instant le silence avant de reprendre ma main :

- Il faut qu'on t'explique tout cela en effet... Va dans le petit salon au premier étage, je vais chercher Steren. Il saura mieux trouver les mots que moi...

Quelque peu inquiète par cette mise en scène, je rejoignis la pièce en question. Steren apparu peu après, en chemise noire, pantalon amidonné et cheveux coiffés en catogan. Il fallait reconnaître qu'il avait une certaine classe et un air indubitablement digne.

- Bonsoir Nathalia.

- Bonsoir...

Quelque peu intimidé, je ne me voyais pas encore l'appeler « père »… Steren s'assit dans l'un des fauteuils qui me faisaient face, Aïlin à ses côtés.

- Bon... Comme tu l'as remarqué, il y a beaucoup de sécurité ici, comme si on n'avait à craindre une quelconque attaque... et ce n'est pas si loin de la vérité. Tout d'abord, tu te doutes que si tu n'avais jamais entendu parler de vampires jusqu'à hier, c'est que ce secret est bien gardé. Cela fait cinq siècles que les vampires ont créé un principe que nous appelons la Mascarade pour dissimuler aux vivants l'existence du surnaturel. Malheureusement, quelques humains sont tout de même au courant de l'existence des vampires. Évidemment il y a les goules, ces mortels qui décident d'entrer volontairement au services de vampires. Mais il y a aussi certains fanatiques qui ont réussi à percer le secret et cherchent à nous détruire, d'où ces protections. Mais commençons par le début. Selon nos légendes, tous les vampires descendent de Caïn, fils d'Adam et Eve. On suppose que la punition divine subie par Caïn pour avoir tué son frère Abel fut d'être transformé en vampire. Caïn a découvert qu'il pouvait transmettre cette malédiction et créa des infants nommés Antédiluviens. Chaque Antédiluvien possédait des dons et des capacités mystiques propres et chaque vampire descendant de cet Antédiluvien en a gardé les traces. Ces lignées sont appelées clans, et tous les vampires du monde font partie du clan de leur créateur. Il y a environ treize grandes lignées de vampires, pour la plupart réparties en deux grandes organisations politiques que l'on nomme la Camarilla et le Sabbat. Pour faire simple, la Camarilla cherche à ce que les vampires coexistent avec les mortels en cachant à tout prix leur présence à l'aide de ce que l'on nomme la Mascarade. C'est à ce principe que nous adhérons ta mère et moi. Jusque là, tu me suis ?

Je faisais mon possible pour me concentrer, récapitulant à voix haute.

- Environ 13 clans qui représentent les 13 descendants de Caïn, le vampire originel. Ils se divisent en deux grandes organisations, La Camarilla et le Sabbat. Et la Camarilla prône l'harmonie entre les vampires et les mortels tandis que le Sabbat… ?

Steren hocha la tête.

- Le Sabbat au contraire est un culte bestial et sanguinaire qui considère les mortels comme de la nourriture condamnée à les servir et cherche à se faire connaître aux mortels comme tels. Chaque organisation à un nombre plus ou moins grand de partisans selon les régions et les pays et les deux sont constamment en lutte. C'est notre guerre à nous les immortels, ce que nous appelons le Jyhad. En tant que membres actifs de la Camarilla, Aïlin et moi pouvons être à tout moment des cibles du Sabbat, mais il ne faut pas que tu t'inquiètes à ce sujet, toute la ville et la zone alentour sont sous notre autorité. Dans chaque ville aux mains de la Camarilla, un vampire puissant est chargé de maintenir l'autorité sur tous les vampires de la région et de faire respecter l'ordre et la loi pour empêcher toute dérive. Ce vampire porte le titre de Prince. C'est un peu l'équivalent d'un roi pour les humains. Au conseil du Prince se réunissent les plus anciens membres de chaque clan présent en ville. Aïlin et moi en faisons tous deux partie, représentant respectivement le clan Malkavien et le clan Tremere. Ce conseil sert à voter les lois, les grandes décisions et autres. Est-ce clair ?

J'avais écouté mon nouveau père avec un silence religieux, essayant de retenir et comprendre tous les aspects de cette histoire surréaliste.

- Oui je pense avoir tout compris pour l'instant... Le Sabbat veut révéler l'existence des vampires aux humains et les asservir. La Camarilla est dirigée par un Prince. Vous faites partie de son… conseil d'État ? Enfin ces histoires de clans... je suppose que vous alliez y venir, mais il y a des différences fondamentales entre les différents clans de vampires ?

- Bien... en effet ces lignées sont comme des grandes familles. Le sang d'un clan se transmet en transformant un humain en vampire, action que l'on appelle l'Étreinte. Chaque lignée de vampire possède ses spécificités, notamment en ce qui concerne les pouvoirs vampiriques. Moi j'appartiens au clan Tremere et pour le définir simplement, nous sommes un clan de scientifiques. En tant que Primogène, c'est moi qui ai autorité sur toute la métropole, et c'est mon devoir de me rendre régulièrement en ville pour régler les affaires de mon clan. En résumé, je ne peux pas faire ce que je veux mais j'ai un certain pouvoir et de nombreuses responsabilités. Quant à Aïlin... et bien je te laisse présenter ton clan...

La belle vampire eut un drôle de sourire, tendant ses bras pour prendre mes mains.

- Moi je suis de la lignée des Malkaviens. Étant la plus ancienne de cette région, je porte aussi le titre de Primogène. Heureusement ce n'est pas quelque chose d'ennuyeux. Parfois, des vampires plus jeunes viennent me voir pour régler des différends ou lorsqu'ils ont besoin d'aide. Le vampire qui m'a créé habite bien plus loin, dans une autre région et de temps en temps je lui rends visite mais j'ai fait en sorte qu'il ne sache pas où on habite car il est un peu particulier...

À ce mot, mon père regarda ma mère d'un regard équivoque.

... – Bon, en fait dans notre lignée, nous possédons tous... une sorte de dérangement... comment dire… Lorsque nous les Malkaviens, devenons vampire, nous avons une sorte de vision, nous voyons beaucoup de choses du passé et aussi des signes du futur… et par la suite, nous recevons le don de prémonition… Ce que certains appellent la clairvoyance lunatique. Nous entendons des voix, nous voyons des choses… Parfois, tout ce brouhaha mental est un peu difficile à supporter et il peut être compliqué de faire la différence entre la réalité et ce que nous sommes les seuls à percevoir. Il m'arrive de ressentir le besoin de m'absenter pendant plusieurs nuits et il ne faut pas que tu t'en inquiètes, c'est juste dans l'ordre des choses. Tous les autres clans disent que c'est une malédiction et que nous sommes dérangés, mais en contrepartie, nous avons le pouvoir de rendre fous nos ennemis pour les soumettre à notre volonté et nous sommes les seuls à percevoir ces signes qui nous guident et nous protègent du danger. Par exemple, ce sont ces murmures dans ma tête qui m'ont indiqué où te trouver, ma tendre enfant...

Steren regardait Aïlin mais je ne su y décrypter la moindre émotion.

- Aïlin est sans doute la plus sensée de tous les Malkaviens que je connaisse, et je dois avouer que son don de prémonition est des plus intrigants. Enfin j'espère que tout ceci ne te fait pas peur Nathalia...

Aïlin sourit à Steren tandis que j'observais leur discret manège.

- Oh tu exagères Steren, personne ne pourrait deviner que Matheod est un Malkavien par exemple. Il faudra que je te le présente Nathalia, c'est un garçon adorable, je le considère un peu comme mon petit frère. Il est assez réservé en général et n'aime pas beaucoup se mêler aux autres Malkaviens, mais si je lui demande, il viendra ! Je voudrais tous te les présenter... enfin sauf mon père... mais je suis certaine qu'ils seraient tous enchantés de te connaître.

- Pour ce qui est de mon clan, je ne te révélerais rien de plus et il sera même rare que tu rencontres mes condisciples. Officiellement je ne fais que partager cette demeure avec Aïlin, rien de plus. D'ailleurs en présence d'autres vampires, nous ne nous adressons guère la parole que sous nos titres respectifs de primogènes.

Je souris largement face à mes deux nouveaux parents : ils avaient beau être étranges, un peu fou pour Aïlin, peut-être trop secret pour Steren, cette nouvelle vie me semblait déjà très prometteuse. Malgré cette guerre, je n'avais pas peur, j'avais l'impression que rien ne pourrait m'arriver tant que j'étais auprès d'eux. Il y avait tant de choses à apprendre, ce monde nouveau à découvrir, loin des adultes... des humains qui m'avaient enfermée. Comme si c'était un étrange rêve…

- Je crois que j'ai tout suivi... enfin d'un côté ça fait beaucoup de choses à intégrer et ça semble surréaliste, mais de l'autre... j'ai toujours pu voir à travers le voile et je me suis toujours sentie tellement seule au milieu des gens normaux. Tout cela est vraiment nouveau pour moi... et tellement différent de ce que j'ai vécu jusqu'à présent... tellement mieux... mais j'ai juste une question... Hier soir vous m'avez dit que je pourrais apprendre tout ce dont j'aurais besoin… Est-ce que cela signifie que vous comptez faire de moi un vampire plus tard ?

Aïlin répondit immédiatement.

- Bien sûr ma chérie ! Nous ne dévoilons notre nature qu'aux mortels que nous avons prévu d'étreindre. Quand le temps sera venu je partagerai mon sang avec toi afin de faire de toi un vampire.

Steren reporta son regard sur moi.

- Par ailleurs, comme je te l'ai dit, aux yeux de l'extérieur, Aïlin et moi ne maintenons que des rapports politiques et professionnels. Aux yeux des autres vampires, tu n'es que la fantaisie d'Aïlin. De ce fait je te serais reconnaissant d'éviter toute proximité avec moi à l'extérieur. Et lorsque tu seras vampire, tu seras une Malkavienne. Tu recevras l'Étreinte d'Aïlin qui fera de toi son infante.

- Mais saches que quoi qu'il arrive tu resteras véritablement et pour l'éternité, notre enfant à tous deux ; l'enfant de notre union. Ce sera simplement entre nous !

- Je comprends et je vous remercie de m'avoir expliqué tout cela. C'est un peu plus clair pour moi à présent... enfin il faudra le temps que je m'y habitue, mais en tout cas je suis vraiment honorée de la confiance que vous m'accordez.

Steren acquiesça avant de reprendre la parole.

- C'est une bonne chose que tu acceptes notre univers aussi facilement. Je ne te cache pas que la démarche d'Aïlin est totalement incongrue dans notre univers et j'ai soigneusement pesé le pour et le contre avant d'accepter. Concrètement, tu n'as aucune existence en dehors de cette maison et personne ne te croirait si tu décidais de trahir notre secret, donc tu ne représentes aucune menace pour la Mascarade. Maintenant je voudrais aussi en profiter pour mettre quelques petites choses au point. Tu n'as pour ainsi dire suivit aucune scolarité alors que tu n'es absolument pas arriérée ou stupide. Je vais te laisser quelques nuits pour t'habituer à ta nouvelle vie et ensuite je prendrais en main ton éducation. Dans la mesure de mes disponibilités je serais ton précepteur. Tu te dois d'acquérir une culture minimum qui te sera indispensable lorsque tu seras vampire. Je t'enseignerais tout ce dont tu as besoin.

- Cela fait partie de ces choses vis à vis desquelles je suis particulièrement impatiente. Moi qui rêve de découvrir le monde, j'ai été reléguée au rang de déchet pendant plus de cinq ans. J'ai bien essayé de lire les journaux dans la salle d'attente, de suivre l'actualité… mais tout ce que j'avais à lire étaient des magazines périmés et ces quelques livres pour enfants. Ce n'était pas vraiment… stimulant, comme vous pouvez vous en douter... Maman m'a fait voir la bibliothèque tout à l'heure. À mes yeux c'est le lieu le plus grandiose que je n'ai jamais vu.

Pendant ce temps, Aïlin s'était levé et était passé derrière moi, appuyée contre le dossier de ma chaise.

- Ah la passion des livres, voilà bien quelque chose que tu partages avec Steren. C'est une bonne chose n'est-ce pas ? je t'avais dis qu'elle te conviendrait aussi. Pour ma part, je vais aller me promener un peu, retrouver mes amies, celle à la pleine robe d'argent et celle à la robe pourpre...

Je fronçai un instant les sourcils sous le coup de l'incompréhension, mais à peine ma mère eut-elle refermé la porte que Steren répondit à mon interrogation muette :

- N'essaye pas de trouver toujours une logique à ce que dit Aïlin, parfois, il n'y en a tout simplement que pour elle, ou certaines nuits elle ne parle presque que par métaphores... Elle a beau être relativement sensée, elle n'en reste pas moins une Malkavienne.

- Et moi aussi je vais me mettre à parler bizarrement quand je serais vampire ?

Mon père esquissa un infime sourire.

- Pas forcément, on ne peut pas vraiment prévoir, tous les Malkaviens sont différents, mais si ça peut te rassurer, la plupart des vampires Malkaviens choisissent leurs infants parmi des humains déjà fous, ce qui n'est pas ton cas. Tu es saine d'esprit, et je n'aurais pas supporté Aïlin très longtemps si elle était véritablement dérangée. Elle est juste un peu étrange par moment mais cela reste toujours dans les limites du tolérable. Bien... maintenant j'aimerais te faire passer un petit test. Viens avec moi dans la bibliothèque. Je vais t'expliquer comment elle est rangée et les règles que je soumettrai à son utilisation.

Steren me proposait le plus beau cadeau du monde : Le lieu de connaissance dont j'avais toujours rêvé à ma disposition : une immense bibliothèque presque rien que pour moi ! Il y avait beaucoup d'ouvrages en langues étrangères et anciennes, en particulier en latin ; mais le vampire m'avait promis que je pourrais très vite commencer à l'apprendre. Il n'y avait aucun livre de fiction, mais en revanche de nombreuses encyclopédies sur les arts et les sciences telles que l'anatomie, la biologie, la physique, l'histoire ou encore l'astronomie. Steren avait vraiment l'air d'être un érudit. Il y avait aussi des livres sur les légendes, des traités d'herboristerie ou d'alchimie, des tomes de géographie et même d'obscures matières comme la chiromancie dont j'ignorais jusqu'au sens.

Le test de Steren était en réalité une sorte de petit test de QI, j'en reconnaissais le principe pour en avoir déjà passé un. Il s'agissait d'évaluer mes capacités en matière de mémoire visuelle et auditive, mon sens de la logique et ma rapidité de réflexion. J'avais fait mon possible, un peu prise au dépourvu, mais manifestement les résultats satisfirent mon père.

- Tu es manifestement loin d'être une simple d'esprit. Dis-moi, est-ce que tu sais jouer aux échecs ?

Je connaissais de nom mais rien de plus : ce n'était pas le genre de jeux que l'on enseignait aux dingues. D'ailleurs mes maigres connaissances en jeux de société ne résultaient que de cette période de ma vie dont je faisais tout aujourd'hui pour en oublier l'existence… Autant dire que je recommençais ma vie à zéro.

... Très bien, je vais t'en enseigner les règles. C'est un jeu très ancien, reconnu pour entraîner les capacités de tactique et de raisonnement. Et c'est sans doute l'un des rares loisirs encore très en vogue chez la majorité des anciens vampires de ce monde. Viens, je vais te montrer...

Avec patience, Steren m'expliqua tous les mouvements en détail, me posant des questions de temps à autre pour vérifier si j'avais bien compris et si je suivais toujours. Pour ma part je l'observais du mieux que je pouvais, essayant de tout retenir sans faire d'erreur. J'étais curieuse de ce nouveau jeu et aussi désireuse de faire enfin mes preuves !

***/+/***

Les nuits passèrent, installant pour de bon cette nouvelle routine dans ma vie. Aïlin m'emmenait parfois à ses côtés lors de ses chasses, ne semblant même pas soulever l'hypothèse que je puisse être choquée par ses habitudes. Et pour être franche, ça ne me faisait rien, je ne ressentais rien pour tous ces humains et quand bien même ils pouvaient disparaître, je savais que ma mère était juste, qu'elle ne tuait jamais gratuitement. Je voyais aussi les subtiles effets du sang sur elle, car lorsqu'elle s'était nourrie, son teint était plus rose, sa peau plus chaude… et ses yeux brillaient de cette manière si féérique… Je la trouvais tout simplement magnifique.

Tout ce qui comptait pour moi à présent, c'était mon bonheur et celui de mes parents. Une pensée égoïste, mais bien légitime. Je voulais être une fille parfaite tout comme ils étaient pour moi des parents parfaits. Ils me protégeaient de tout, me faisaient découvrir leur monde en toute confiance, ils accompagnaient mes pas dans la nuit, soulevaient tous les mystères de la nature, de la vie et de la mort, de la société vampirique et de ses secrets. Par leur intermédiaire j'avais accédé à un statut spécial : plus tout à fait humaine, mais ni vampire ni goule (ils m'avaient révélés que Catherina, Alendro et Abigael étaient appelés des "goules", puis qu'ils les servaient en échange d'un peu de sang de vampire). J'étais leur petite protégée et personne n'osait mettre cela en doute.

Quelques semaines après mon arrivée, Aïlin vint me chercher dans ma chambre, son éternel sourire aux lèvres. J'étais en train de m'entraîner sur le tout nouveau violon que Steren et Aïlin venaient de m'offrir, balbutiant les mélodies de mon enfance. Tant d'années sans jouer m'avaient fait perdre toutes mes habitudes… La vampire m'écouta un instant, attendant la fin de ma partition.

- Ma chérie ! J'ai quelqu'un à te présenter... viens !

Elle me laissa à peine le temps de ranger mon instrument, m'attrapant par la main avec son enthousiasme habituel puis m'entrainant dans le couloir et dans l'escalier tout en riant.

Dans le salon attendait un vampire d'apparence plutôt jeune. Il était habillé de manière moderne bien que sobre, pantalon noir, chemise noire légèrement entrouverte sur le col, son long manteau de cuir était déposé sur l'accoudoir du fauteuil. Ses cheveux mi-longs blonds étaient détachés et plaqués en arrière, et ses deux yeux étaient d'un bleu saphir.

... Nathalia je te présente Matheod, nous nous connaissons si bien que je le considère véritablement comme un cousin. Très cher ami, voici ma fille Nathalia.

Le vampire eut un large sourire, s'inclina devant moi, attrapa ma main pour l'embrasser avant de retourner s'asseoir.

- Enchanté de faire enfin ta connaissance, jolie demoiselle. Ta mère me parle de toi sans cesse, j'étais impatient de rencontrer la jeune prodige qui a su combler la fibre maternelle de ma chère Aïlin.

- Merci ! Maman m'a aussi beaucoup parlé de vous...

Curieuse, je m'assis aux côtés de sa mère sur le canapé qui lui faisait face. Ainsi j'avais tout le loisir de l'observer. Je devais bien reconnaître que je trouvais ce Matheod très séduisant mais tout comme maman, il y avait ce quelque chose de mystérieux dans son regard, qui me mettait mal à l'aise. Pas tout à fait le même regard qu'Aïlin, mais tout aussi dérangeant à sa manière. Matheod était néanmoins quelqu'un de très sympathique, parlant avec animation et bonne humeur :

- Nathalia, ta ressemblance avec Aïlin est vraiment stupéfiante. Physiquement une personne qui ne vous connaîtrait pas n'aurait aucun doute votre lien de parenté... Ce sont les voix qui t'ont conduite à elle n'est-ce pas Aïlin ?

- Bien sur ! C'est comme si elle était née pour nous rejoindre ! Je sentais combien elle avait besoin de moi, et désormais elle est bien plus heureuse à nos côtés. Elle peut enfin s'épanouir grâce à nous.

En disant cela, Aïlin avait pris ma main pour la serrer tout contre elle et comme à chaque fois, je me laissais bercer par cette attirance que je ressentais pour elle. J'avais envie de me blottir dans ses bras, de m'enivrer de ce pouvoir qui émanait d'elle. Je n'avais pas encore pleinement conscience d'à quel point elle était ancienne et puissante. Elle avait vécu plusieurs centaines d'années et sa sagesse était phénoménale.

Finalement, Steren vint me chercher pour mes études, laissant les deux vampires discuter en toute intimité.

La bibliothèque était devenue notre lieu d'étude de prédilection : La leçon du soir portait sur les créatures du monde des ténèbres. Steren ne voulait rien laisser de côté dans mon éducation en tant que future infante, et il m'expliquait tout sur ce que les humains ignoraient ou croyaient appartenir au monde de l'imaginaire.

- Bon... les esprits, je les ai toujours vus. Pour les vampires je crois que j'ai mes preuves... Et vous me dites que les loups-garous existent aussi, de même que les fées, les gnomes et autres esprits élémentaires... Ca fait beaucoup à assimiler. Enfin je veux dire, je me suis tellement nourrie de contes de fée... Alors les sirènes... et pour les géants... c'est pareil ?

Steren sourit, réprimant une sorte de rire discret.

- Mais c'est bien que tu connaisses tes classiques, tu peux plus facilement accepter le monde qui t'entoure sans essayer de le rationaliser comme le font parfois les jeunes vampires. Oui tout cela existe, sous des appellations colorées pour les humains. Les sorciers, les zombies, les garous de toutes sortes, les fées, et même les sirènes. Tous ces mythes sont basés sur la réalité, entrevue un soir par un humain, puis racontée et répétée… La légende des sirènes par exemple, provient très probablement de celles que l'on nomme « Filles de la Cacophonie », ce sont des sortes de vampires qui hypnotisent les humains par leur chant. Et ce sont toutes des femmes très mystérieuses... Quant aux géants je ne pense pas qu'on puisse les qualifier ainsi, mais des sortes des monstres ressemblent à ce mythe, enfin heureusement ils ont disparu. On les nommait Nicktuku et t'en dire plus ne servirait pas à grand chose... Je te la raconterais à l'occasion si ça t'amuse, c'est une vieille histoire. La plupart des créatures que j'ai pu te présenter sont des lignées de vampires qui ont acquis des pouvoirs, des malédictions, des mutations... c'est plutôt compliqué. En tant que Tremere, c'est un peu notre rôle de tout savoir sur tout le monde. Et crois-moi, j'ai eu l'occasion de voir beaucoup de choses au cours de mes études. En résumé, toutes ces choses que tu nommes avec tes noms d'enfants... Certaines existent, d'autres ont existé par le passé mais la plupart sont très discrètes et il y a peu de chance que tu en rencontres dans les concentrations humaines telles que les villes.

- J'adore vos histoires Père, moi je ne pensais pas que la réalité pouvait être si passionnante. Je peux apprendre tellement de choses grâce à vous... Je trouve ça génial. Vous m'apprendrez aussi à lire ces symboles qu'il y a sur vos livres ? Enfin... si vous voulez bien...

- Rassure-toi Nathalia, tu es une brillante élève. Sans compter que tu es encore humaine. Je ne pense pas que ce soit une perte de temps que de t'apprendre ces savoirs, bien au contraire. Tant que tu demeureras aussi sérieuse dans ton travail, tu resteras digne de connaître quelques-uns des secrets de ce monde. C'est terminé pour cette nuit, tu peux aller manger. Pour ma part je vais rejoindre Aïlin, je suppose qu'elle discute encore avec Matheod. Ils pourraient parler sans s'arrêter si le jour ne les séparait.

En effet lorsque nous descendîmes quelques minutes plus tard, les deux Malkaviens étaient toujours en train de bavarder gaiement. Steren s'adjoint à la conversation, s'asseyant aux côtés d'Aïlin tandis que je partais vers la cuisine où un bon repas m'attendait.

Une fois repue, je rejoignis les vampires encore au salon. Ma mère me fit signe de m'asseoir sur ses genoux, ce que je me fis une joie de faire, profitant d'être entourée par ses bras possessifs.

- Nathalia ma chérie. Outre le fait d'être brillante, Nathalia est aussi une artiste. Elle joue du violon.

Je me sentis rougir, secouant la tête pour signifier mon désaccord :

- Oh non, je suis loin d'être une artiste ! Je ne sais même pas vraiment jouer du violon. Je sais uniquement reproduire une mélodie entendue… Je serais incapable de lire une partition complexe et l'interpréter par exemple...

Ma mère fit comme si de rien n'était.

- Tu devrais l'écouter, Matheod…

Matheod se leva, s'apprêtant manifestement à partir.

- Une autre fois peut-être. Pardonnez-moi mais je dois partir. Aïlin, très chère, je tâcherais d'être plus disponible à l'avenir, mais tu connais la coterie Toreador, j'ai tant de choses à faire de mes nuits... Et j'ai toujours un peu de mal à légitimer d'aussi longues visites auprès de la primogène Malkavienne, aussi charmante sois-tu.

- C'est bon, je comprends Matheod. En attendant la prochaine fois, nous te laissons à tes galas et tes vernissages. Bon retour cher ami.

Les trois vampires se saluèrent, Aïlin raccompagnant Matheod jusqu'à la porte.

- Père ? Je peux vous poser une question à propos de Matheod ?

- Je ne le connais pas aussi bien que ta mère, mais demande toujours...

- Et bien... Vous aviez bien dit l'autre soir qu'il appartenait au clan de maman... le clan Malkavien... alors pourquoi...

Steren se tourna vers moi.

- Disons que contrairement aux autres clans, être le primogène, c'est à dire le plus ancien vampire de ce clan présent en ville, n'implique pas autant de pouvoir chez les Malkaviens... La plupart des Malkaviens sont parfaitement incontrôlables et ne font que ce dont ils ont envie. Parfois de jeunes vampires demandent conseil à ta mère, elle essaye aussi de rassembler ses confrères les plus anciens de temps en temps... mais globalement très peu lui obéissent. Je suppose que si elle en avait réellement besoin, ils répondraient à son appel, mais il n'y a aucune certitude. Pour en revenir à Matheod... et bien pour parler simplement, il ne se croit pas Malkavien mais est persuadé d'appartenir au clan Toreador. Aïlin sait son secret car elle connaît son Sire, le vampire qui l'a étreint… ou qui l'a transformé, si tu préfères. Matheod ne reconnaît pas Aïlin comme sa primogène mais comme son amie. Dans un sens, cela fait de lui l'un des membres les plus stables de son clan, mais si une nuit il se retrouve obligé de l'admettre, j'ignore ce qu'il adviendra.

J'essayais de remettre en ordre toutes ces nouvelles informations. J'avais encore beaucoup de questions à poser mais je ne voulais pas abuser de sa patience…

- C'est... vraiment compliqué. Et il y en a beaucoup comme ça ? Je veux dire, des Malkaviens qui se prennent pour autre chose ? Cela ne doit vraiment pas être facile à gérer.

Steren esquissa un discret sourire

- En effet, tu n'imagines pas ce que Aïlin a pu me raconter, certains vampires qui se croyaient encore humains ou qui se prenaient pour des animaux... Comme je te l'ai dit, leur folie peut passer par n'importe quelle forme. Ça peut te paraître insultant de parler des Malkaviens comme ça mais c'est la vérité. Heureusement le Prince de la ville ne rend pas Aïlin responsable pour les excentricités de ses pairs...

Quelques secondes plus tard, Aïlin nous rejoignit, me raccompagnant jusqu'à ma chambre alors que Steren descendait au sous-sol après avoir déposé sa main sur mon front.

- Alors, dis-moi ce que tu en penses ? Matheod est un vampire adorable, je le connais même depuis plus longtemps que ton père. Même s'il a... oublié quel était son véritable clan, il ne m'a jamais traité avec le mépris que témoignent certains Toreadors pour ceux de notre clan.

- Quelles sont les spécificités du clan Toreador, déjà ?

- Ce sont des vampires qui se prétendent esthètes. Ils ne donnent la vie éternelle qu'aux artistes comme les grands musiciens, les stylistes, les peintres... Ils sont souvent un peu prétentieux. Tu en rencontreras sans doute facilement, ils sont assez nombreux à chasser en ville.

- Je vois. Pour ce qui est de Mathoed, il a l'air sympathique en effet, et je sens bien combien il a toute votre confiance. Ça me fait vraiment plaisir de rencontrer de nouvelles personnes. Pour l'instant je n'ai pas vraiment pu discuter avec lui, et quand bien même je ne vois pas trop de quoi j'aurais pu parler mais... après ce premier abord, je l'apprécie bien.

Ma mère éclata de rire.

- Hi hi hi tant mieux ma chérie. Bon il est temps d'aller se coucher, tu m'as l'air bien fatiguée.

Comme si j'étais une petite fille, comme chaque matin, Aïlin peignait et tressait mes cheveux avant de me serrer un long moment dans ses bras. Et c'était si bon, tellement agréable de pouvoir être, enfin, choyée par une mère aimante et attentive !

Il restait encore quelques longues minutes avant que le soleil ne se lève et ce matin là je pus m'endormir dans les bras de ma mère, tellement heureuse de cette nouvelle vie où tout semblait parfait.

Tellement parfait, peut-être trop parfait ? Et si plus rien ne pouvait s'opposer à mon bonheur. Ce serait un juste retour des choses après avoir tant souffert…

Mais même comparé à la cruauté humaine, le monde des ténèbres est plein de dangers encore inimaginables pour moi... Et j'étais loin d'avoir tout vu...


Fin du chapitre 2

PS : Si vous trouvez que le Tremere est « Out Of Character », dites-vous simplement que Nathalia est pour lui une expérience (oserais-je dire « cobaye » ?) pour lequel il est prêt à prendre certains risques. Ses motivations vous apparaîtront bien plus tard car ce cher Steren a des projets à long terme avec Nathalia.