Chapitre 3
Cela faisait à présent presque trois mois que je vivais aux côtés de mes nouveaux parents, Aïlin et Steren. Je m'étais sans complexe habituée à leurs absences aussi soudaines qu'inexpliquées, aux verres remplis de sang, aux discrets vampires qui venaient parfois à la maison et qui me regardaient avec dédain ou amusement...
Maman m'emmenait souvent en promenade, me faisant découvrir tout ce que j'avais pu rater jusque-là, la plage, les toits d'immeubles surplombant la ville, les grands parcs et les musées. Je découvrais mon nouvel univers, les yeux grands ouverts, avide de connaissances.
La nuit, qui avait été pour moi jusqu'à présent le monde des interdits, était désormais le monde des mille et une libertés, comme si les limites n'existaient plus.
Conformément à sa promesse, mon père avait repris toute mon éducation, m'enseignant l'histoire du monde ainsi que sa géographie, les mythes, religions et légendes ainsi que leurs réalités, la biologie et plus particulièrement les propriétés des plantes et la médecine, les langues anciennes (en priorité le latin) et modernes (l'anglais étant le plus important), l'algèbre et la géométrie. Bien entendu, il restait hors de question de discuter sorcellerie, et malgré ma curiosité, il était resté inflexible à ce sujet.
Je restais fascinée chaque fois qu'ils faisaient usage de leurs disciplines vampiriques devant moi, en particulier celles d'Aïlin, mon père restant très réservé à ce sujet.
J'avais appris à faire avec la mystérieuse existence de Steren. Contrairement à ma mère, il ne dévoilait jamais rien concernant son clan et la plupart de ses activités qu'elles soient intérieures ou extérieures à la maison restaient pour moi absolument secrètes.
Ce soir-là, j'étais en train de travailler seule dans la grande bibliothèque de la maison lorsque mes deux parents pénétrèrent dans la pièce, apparemment dans une discussion qui les opposait. Je n'eus cependant pas le temps d'entendre de quoi il était question car à peine avaient-ils tourné la tête dans ma direction qu'ils s'étaient tu comme d'un commun accord.
Ma mère avait un sourire un peu fou et elle se précipita sur moi avec enthousiasme pour me relever, commençant à m'entraîner à sa suite.
- Ma petite chérie, j'ai une surprise pour toi. Quelque chose qui t'attend au salon... c'est uniquement pour toi ma chère Nathalia.
Je jetais un regard plus curieux qu'inquiet vers mon père qui lui, ne semblait pas du tout prendre la chose à la rigolade.
- Je désapprouve totalement ce qu'Aïlin a fait... mais bon tu verras par toi-même. J'espère qu'elle a raison, et qu'il n'est pas trop tôt pour te montrer ça...
L'énigmatique réponse de mon père ne fit qu'attiser mon impatience.
Mais lorsque j'arrivai au salon, quel ne fut pas mon choc en voyant à mes pieds, ligotés et bâillonnés, mes deux géniteurs ! J'eus presque du mal à les reconnaître après 5 ans...
Je restai un moment sans voix, accrochée au corps de ma mère vampire. Je ne savais comment interpréter les sentiments qui se bousculaient dans ma tête : un instant d'angoisse à l'idée que mon ancienne vie me rattrape, puis l'étrange impression de se dire que ces deux êtres si misérables étaient bien mes parents. Vint enfin la haine. De ce qu'ils m'avaient fait subir, de la manière dont ils m'avaient abandonné ; et le désir de vengeance qui lui est lié. J'avais beau être une enfant de 15 ans, ce soir-là je voulais les voir souffrir.
La vampire m'avait entouré de ses bras et ne m'avait pas lâché pendant mon monologue intérieur, et je savais que Steren attendait juste derrière de voir ma réaction.
Cependant je ne savais comment formuler la conclusion de mes pensées. Finalement je me détachai lentement de ma mère, m'accroupissant face à ma génitrice pour lui retirer le bandeau qui recouvrait ses yeux. Je voulais la voir face à face, je voulais qu'elle me reconnaisse et qu'elle voie cette nouvelle famille qui était la mienne. Que malgré son dégoût de moi, d'autres m'avaient désirée.
La femme écarquilla les yeux en me reconnaissant et une série de gémissements sortirent de sa bouche bâillonnée. Finalement, comme je me contentais de la regarder sans bouger, son attitude changea, devenant brusquement plus agressive. Ses mouvements désordonnés et son regard témoignaient de ce mélange de haine et de peur qu'elle ressentait à mon égard. Un regard que j'avais bien trop souvent contemplé par le passé…
L'évidence absolue de ma décision me vint alors à l'esprit : Ces gens n'étaient plus rien pour moi. Ce n'étaient que des émanations de mes souffrances passées et mon seul désir était de les voir disparaître définitivement. Mes seuls parents étaient Aïlin et Steren et rien sur cette Terre ne devait contrecarrer cette logique.
Me relevant lentement, je me retournai vers ma mère, retrouvant l'étreinte de ses bras avec bonheur. Ma mère me comprenait mieux que personne et savait toujours lorsque le besoin de son affection se faisait ressentir.
- C'est vous mes seuls parents et plus rien ne pourra changer ça. J'aimerais juste les oublier, les renier comme ils l'ont fait pour moi. Je ne veux plus avoir aucun lien avec eux. De toute façon, ils ne sont plus pour moi que ceux qui m'ont fait souffrir.
La vampire releva mon visage avant de déposer un baiser sur mon front comme elle en avait l'habitude. Puis je la vis jeter un regard victorieux à l'attention de son compagnon.
- Personne n'a le droit de faire du mal à ma petite fille sans en payer le prix. Ce soir ils disparaîtront définitivement dans la souffrance. Ils sentiront tout ce que tu as subi. Je te le promets.
Me prenant par la main pour me tirer tout contre elle, ma mère s'assit à même le sol aux côtés de ma génitrice, me forçant doucement à m'allonger, la tête sur ses genoux. Puis, tout aussi lentement, elle attrapa la femme humaine par les cheveux avant de plonger ses crocs dans sa gorge.
C'était la première fois que je la voyais se nourrir et je ne pouvais détacher mon regard de ce spectacle à la fois morbide et étrangement excitant. L'une de ses mains me caressait toujours le visage, et peu à peu je me sentis plonger dans un état second, me remémorant ce jour où ils m'avaient abandonnée... Ils m'avaient fait croire que j'étais malade et qu'ils reviendraient me chercher dès que je serais guérie, mais bien évidemment ça avait été un mensonge. J'avais fait ce rêve des centaines de fois, mais désormais j'en étais étrangement détachée. Je savais que mes véritables parents, Aïlin et Steren, m'aimaient et ne me feraient jamais vivre de telles choses.
Au bout d'un temps indéfinissable, quelque chose d'humide sur ma joue me fit reprendre conscience de la réalité : une goutte de sang était tombée, s'écoulant comme une larme vers la commissure de mes lèvres. Curieuse, j'entrouvris la bouche mais un doigt interrompit le trajet de la goutte.
Je levais les yeux avec un sourire vers ma mère.
- Ce n'est pas encore pour toi ça !
Elle avait fini de boire et ses deux pupilles s'étaient légèrement irisées de rouge, donnant un air encore plus étrange à ses yeux vairons. La commissure de ses lèvres en était aussi tachée, mais loin de la rendre effrayante ou bestiale, elle n'en était que plus belle à mes yeux.
- Maman...
Je me retournai pour me serrer dans ses bras, repoussant sans même y penser le corps mort de ma génitrice. Je me sentais si bien, si heureuse. Ma colère était apaisée.
- Il en reste un pour toi Steren. C'est à ton tour...
Mon père se tourna vers l'homme toujours vivant. Mon géniteur tremblait de tous ses membres, pleurant et gémissant de terreur. Il savait qu'il allait mourir, et lorsque mon père lui retira le bandeau qui recouvrait ses yeux, son regard se porta immédiatement sur moi.
Sans s'en préoccuper, le vampire le força à courber l'échine pour présenter sa nuque avant d'ouvrir la bouche, ses deux canines prêtes à s'enfoncer dans la chair.
J'aurais voulu le regarder jusqu'au dernier moment, le voir mourir. Mais encore une fois ma mère m'en empêcha, détournant mon visage.
- Tu es trop jeune pour regarder la mort en face, mon enfant, tu la verras bien assez tôt. Profite de ton innocence tant que tu le peux encore.
Fermant les yeux, je me contentai de profiter de l'étreinte réconfortante de ma mère alors que mon père continuait de se nourrir. Finalement le bruit mou d'un corps échouant sur le sol m'annonça qu'il avait fini.
Il n'y avait toujours eu de la place que pour deux parents sur cette Terre. Et ceux qui avaient survécu étaient immortels. Eux ne me quitteraient jamais... Aïlin Conemara et Steren Ewans : mes parents vampires.
- Désormais Nathalia, tu es officiellement la fille adoptive d'Aïlin selon la loi : personne d'autre ne peut revendiquer ta parenté. Tu peux même porter son nom si tu le désires.
C'était mon père qui avait parlé, et pour le coup je ne m'y attendais pas. Pourquoi ne pas l'avoir fait plus tôt ! Il s'était tranquillement assis dans un fauteuil alors que j'étais toujours par terre dans les bras de ma mère. Il avait l'air si noble, si humain alors que quelques secondes auparavant il s'était nourri d'un homme en le vidant de son sang. J'aimais ce paradoxe.
- Bien entendu que je le désire ! Aïlin est ma mère alors c'est légitime. Et ça me fait vraiment plaisir de savoir que j'ai une véritable famille... ça me rend heureuse alors je veux que tout le monde le reconnaisse.
Le vampire eut un drôle de rictus.
- Tu es très mûre pour ton âge et tu es intelligente et studieuse. Je dois bien reconnaître que ta présence ne me dérange pas. Et si on veut vraiment faire ça dans les règles... nous allons pouvoir te présenter au Prince de la ville. Nous l'avions, par précaution, mis au courant de ce projet. Rassure-toi, ce n'est qu'une formalité. Mais les lois sont ce qu'elles sont et je mets un point d'honneur à les respecter.
- Nous ferons probablement ça d'ici quelques nuits. J'écrirais une missive au Prince pour lui demander une audience. En attendant, si nous allions nous promener ? La nuit est encore longue et ça te ferait le plus grand bien de prendre un peu l'air.
Je souris à ma mère, me relevant pour aller m'habiller plus chaudement. Je la rejoignis devant la porte quelques instants plus tard. Elle était si élégante, subtilement captivante, sa nature vampirique imperceptible, même pour un observateur attentif.
Au dehors, un vent nocturne soufflait, rafraîchissant l'air chaud qui avait régné toute la journée sur la ville. J'adorais ces balades en sa compagnie. Je pouvais me sentir à nouveau une enfant normale, profitant de la vie, entourée et protégée par les êtres qui l'aimaient. Je reprenai goût à la liberté, redécouvrai la nature et la ville...
Ma mère ne me laissait jamais m'éloigner trop loin d'elle, veillant et me rappelant chaque fois qu'elle jugeait trop grande la distance qui nous séparait.
Pour ma part j'avais les yeux grands ouverts, observant tout ce qui se portait à mon regard.
Les rares humains rencontrés à cette heure rentraient chez eux après leur nuit de travail ou débutaient leur journée, souvent seuls et pressés, aveugles à ce qui les entouraient.
Tout était si calme et paisible... Un de ces moments idylliques qui disparaissent trop vite de notre mémoire par leur banalité. Et pourtant...
Quelques nuits plus tard, mon père vint me chercher dans ma chambre à peine quelques heures après la tombée de la nuit. Il n'y venait que très rarement, et à chaque fois c'était pour m'annoncer quelque chose d'important.
- Notre audience auprès du Prince à lieu ce soir. Je compte sur toi pour faire preuve d'une bonne éducation. Et si tu as la moindre question à nous poser auparavant, n'hésite pas.
- Et bien... à vrai dire tout ça paraît... assez impressionnant... Alors en quoi est-ce que cela consiste exactement ?
Mon père esquissa un sourire, posant une main bienveillante sur mon épaule avant de se pencher vers moi.
- Tu n'as pas à t'inquiéter, ce n'est que du protocole. Habituellement le Prince ne perd pas son temps avec de simples goules, mais il est indispensable de lui demander son autorisation avant de t'intégrer à notre communauté. Pour toi c'est un peu différent car Aïlin est une ancienne et elle ne compte t'étreindre que dans plusieurs années mais te présenter officiellement le rassurera sur notre respect de la Mascarade et t'offrira une certaine protection.
J'avais parfaitement compris ce que je devais dire, et de toute façon je le pensais : Mes parents étaient morts depuis bien longtemps déjà. Et après de longues années, abandonnée dans un orphelinat, Aïlin m'avait adopté alors que de toute évidence tous les membres de ma famille avaient oublié mon existence ou cru que j'étais décédée en même temps que mes parents.
D'ailleurs pour mon plus grand étonnement, mes « parents » avaient même légalisé mon adoption aux yeux de la loi humaine et mes papiers d'identité étaient en règle, je portais officiellement le nom de Nathalia Conemara.
Nous partîmes pour le bureau du Prince quelques minutes plus tard.
Le vampire était tel que je l'imaginais de par sa fonction : un homme à l'allure sévère, le ton froid et les membres droits, comme s'il réalisait une inspection militaire.
Pour l'heure cependant, c'était moi qui étais observée et je me sentis si petite dans ce grand bureau sombre que je me raccrochai à ma mère comme à une bouée de sauvetage.
Compréhensive, elle me prit la main pour la serrer tout contre elle. Ce simple contact me rassura instantanément.
Le Prince, qui s'était levé pour saluer mes parents, se rassit avant de prendre la parole.
- Ainsi c'est elle votre future infante Aïlin... Comme je vous l'ai dit, je ne vois pas d'objection à ce fait, tant que vous êtes d'accord à accueillir cette enfant humaine dans votre demeure Steren. Cela dit je me dois de vérifier quelques points, pour le respect de la Mascarade. Quel est son nom ?
Ce fut mon père qui répondit.
- Elle se prénomme Nathalia, Prince. Et pour l'instant j'ai accepté d'être son second tuteur légal. Il reste cependant entendu qu'elle deviendra l'infante d'Aïlin, uniquement à sa majorité, conformément aux lois.
- Je me fiche éperdument de cela, ça ne fera qu'une Malkavienne de plus dans cette ville... Cependant je me dois d'être bien certain qu'elle a perdu tout lien avec le monde des humains... Alors, pour être bien certain qu'elle n'est pas sous votre influence, je vous demanderais de nous laisser seuls quelques instants.
- C'est parfaitement futile. Mais si tels sont vos ordres…
Ma mère lâcha ma main à contrecœur, se retournant sans rajouter un mot, son simple regard m'assurant que tout allait bien se passer. Mon père, lui, plissa les yeux, signifiant qu'il n'aimait pas que le Prince doute de sa parole. Il me gratifia d'une petite tape sur l'épaule avant de se diriger à son tour vers la porte.
Une fois la porte refermée, je reportai mon regard sur le Prince toujours assis derrière son bureau.
- Bien. Nous allons pouvoir parler librement. Regarde-moi dans les yeux, je n'ai pas que cela à faire...
Brusquement, je le sentis insuffler une force surnaturelle à sa présence, comme s'il voulait m'écraser sous son autorité... Il ne s'embarassait d'aucune délicatesse, et je compris que je n'étais rien à ses yeux. Peut-être parce que je voyais les fantômes, mais j'avais perçu le brusque changement dans son attitude. Il avait l'habitude d'être obéi, et je n'avais d'autre choix que de me soumettre à son autorité. Portant la main à mon front, j'essayais cependant de m'éclaircir les idées pour parler.
- Pardonnez-moi mais que voulez-vous savoir ?
Il parut le temps d'une seconde déconcerté par ma question, comme s'il s'attendait à ce que je reste pétrifiée de terreur par sa simple présence. Il était vrai que j'étais peu rassurée, mais j'étais pressée de rejoindre mes parents et plus vite il obtiendrait ce qu'il voulait, plus vite il nous laisserait partir...
- Bien, allons droit au but. Tes parents biologiques sont-ils morts ?
Je pesais soigneusement mes mots.
- Oui. Et tous les membres de mon ancienne famille m'ont soit oublié, soit pensent que je suis aussi morte. J'ai passé ces cinq dernières années dans un centre. C'est la stricte vérité. Je sais ce que sont mes parents, et je connais les principes de la Mascarade, le primogène Ewans me les a appris.
Le Prince haussa un sourcil.
- Tu as le mérite d'être directe. Je suppose que tu savais ce que j'attendais de toi. Normalement je devrais aussi savoir si tu les as suivis de ton plein gré, mais de toute façon je ne pense pas qu'il existe tant de monde assez stupide pour refuser une telle offre. Tu es protégée de tout, nourrie, logée dans un certain luxe et promise à l'immortalité. Jusqu'à ta majorité tu es intouchable, puisque tu appartiens à Aïlin, qui est d'autant plus une ancienne. Cependant je te préviens, humaine ou non, tu es soumise au même traitement que les autres alors si jamais tu ne respectes pas nos règles, tu le paieras tôt ou tard, comme tous les membres de notre grande famille.
- Je le comprends parfaitement.
- Bien, retourne chercher Aïlin et Steren.
Quelques minutes plus tard, nous étions à nouveau dans la voiture qui roulait en direction de la maison. La nuit était encore longue et mon père avait des choses à faire, il était donc prévu que je passe les heures suivantes en compagnie de ma mère.
Après que le chauffeur nous eût déposés à la demeure, ma mère alla changer de tenue. Elle voulait aller se promener et j'étais autorisée à l'accompagner.
Comme toujours j'admirais les vêtements qu'elle portait. C'était indéniablement ce qui contribuait à la rendre attirante pour ses victimes. Ses longues robes moulaient ses formes féminines sublimées par sa nature vampirique. J'étais fière de l'accompagner, moi sa fille de 15 ans.
- Ce soir je t'emmène dans un lieu un peu différent, tu verras. Tu vas pouvoir véritablement découvrir notre société. Nous allons dans un de nos clubs. Habituellement c'est là-bas que je me rends pour passer le temps. Ton père n'aimerait pas que je te montre cela à ton âge, mais je pense que tu n'es pas trop jeune... Après tout, tu as bientôt 16 ans. Tu vas voir, on va bien s'amuser !
Pour ma part je ne savais que répondre à cela... Aller dans une boîte de nuit ? L'idée ne m'était jusqu'alors jamais venue. D'un côté j'étais toujours aussi curieuse de découvrir le monde de mes parents. Je ne pensais pas que je puisse être en danger en compagnie de ma mère et après les esprits, je pensais déjà avoir tout vu. Malgré les précautions prises par ma mère, je l'avais déjà aperçue en train de mettre à mort des humains alors qu'elle pensait que je ne la regardais pas.
Cependant le club dans laquelle ma mère m'emmena me fit un choc : l'ambiance était radicalement différente de ce que j'avais connu jusqu'à présent. J'étais loin de l'atmosphère classieuse des rares réunions de vampires que j'avais pu entrevoir. Ici tout le monde chassait en toute impunité. Un étage « V.I.P. » était réservé aux vampires afin qu'ils s'y nourrissent, abrités du regard des mortels. Je n'avais encore jamais vu autant de vampires se repaître du sang des vivants. Confiante, ma mère m'avait amené en hauteur. De là j'avais une vue d'ensemble de toute la salle en contrebas : Il y avait un long bar, plusieurs tables entourées de fauteuils mais surtout une piste de danse très peu éclairée et de nombreux recoins tout aussi sombres.
A l'étage, la plupart des vampires suçaient leur victime sans faire le moins du monde attention à moi. Ma mère m'avait déposé là avec un verre de limonade avant de partir chasser à son tour. A vrai dire, je m'ennuyais surtout. Je n'avais pas vraiment emporté d'activité, hormis un petit livre sur les différentes tactiques d'échecs que mon père m'avait acheté, et cela ne suffisait guère à accaparer toute mon attention. Le volume de la musique, en plus de la faible luminosité, n'étaient bien évidemment pas pour m'aider.
Les choses commencèrent à m'intéresser un peu plus lorsqu'un vampire accompagné de sa future victime vinrent s'asseoir non loin de moi. Alors que la plupart s'étaient retranchés aux extrémités opposées de la pièce, lui s'était assis à un mètre de moi comme si je n'étais pas là. Je souris en voyant le regard de la mortelle, son absence témoignant de l'état d'hypnotisme dans lequel elle était plongée. C'était comme si elle n'entendait plus que sa voix, et elle se laissait faire, docile aux injonctions du vampire. Celui-ci se pencha bientôt sur la gorge offerte, mordant dedans avec avidité.
Je détournais immédiatement le regard, tentant de recentrer mon attention sur mon livre avant de me rendre compte que je l'avais déjà terminé. Ne me restait plus qu'à regarder soit le plafond, soit la piste de danse en dessous.
Finalement il relâcha sa proie, reposant son torse contre le dossier du fauteuil avant d'y étendre ses bras, et tourna son regard vers moi.
- Tu m'as l'air un peu jeune pour pouvoir entrer ici toi ! Qu'est-ce qu'une gamine comme toi peut bien faire à cet étage.
- J'attends ma mère pendant qu'elle chasse et à vrai dire, je m'ennuie.
- Ta mère serait l'une des nôtres ? Cela me paraît bien étonnant. Rien sur toi ne montre que tu es intouchable. Je crois plutôt que tu es une petite menteuse qui s'est glissé ici par hasard…
- Si c'était le cas je ne saurais pas que vous êtes un vampire, ni que la primogène Malkavienne, c'est-à-dire ma mère, est Aïlin Conemara. Et puis n'importe quelle enfant se serait enfuie depuis longtemps en voyant ce que j'ai vu…
Le vampire paru ennuyé par la rationalité de mon explication.
- Malkavien hum ? Pauvre gamine, destinée à devenir une tarée…
- Hé ! Ma mère n'est pas folle, je le sais mieux que vous je vis à ses côtés.
Apparemment froissé par le ton que j'employais, le vampire se leva, se plaçant juste devant moi avant de m'attraper par le bras.
- Je n'apprécie pas la manière dont tu me parles. Je pourrais te briser en une seconde et disparaître avant même que la cinglée qui joue à la poupée avec toi ne réalise que c'est ton corps mort qui a atterrit devant ses pieds.
Me dégageant en un instant de son étreinte, je quittais l'étage sans plus attendre pour aller rejoindre ma mère. Bien heureusement je la trouvais rapidement et jamais l'expression « se réfugier dans les jupes de sa mère » ne fut plus appropriée. Elle avait hypnotisé un humain et s'apprêtait à le faire monter à sa suite.
- Maman !
Comprenant en un instant la situation, elle me prit par la main afin de me rassurer, monta les escaliers qui menaient à l'espace VIP ; et une fois en haut, elle repoussa son futur repas sur un fauteuil avant de se placer devant le vampire qui m'avait malmené.
- Emanuel, infant de ce cher Maximilien Damany. Je suis certaine que votre Sire apprécierait de savoir de quelle manière vous vous conduisez en public !
Le vampire en question s'enfonça dans son siège, l'air décontracté mais je voyais bien qu'il n'était pas fier. Il salua ma mère d'un hochement de tête avant de tourner son regard vers moi.
- Primogène Conemara… pardonnez mon comportement, j'ignorais que cette jeune humaine vous appartenait.
Relevant ledit Emanuel en l'empoignant par le col de sa chemise, ma mère le hissa à sa hauteur.
- Cette enfant est ma fille, Toreador ! Et si toi ou l'un de tes semblables, touche ne serait-ce qu'un seul de ses cheveux, ma colère sera sans commune mesure, sans parler de celle de tout le clan Malkavien. Nathalia Conemara a été décrété intouchable jusqu'à sa majorité par notre Prince. Tu ferais mieux de transmettre l'information.
Le vampire se libéra de l'empoigne de ma mère avant de secouer sa chemise.
- Je connais la loi, Primogène. Les protégés doivent porter une marque reconnaissable, ce qui n'est pas son cas. Je ne pouvais pas le deviner.
- J'en suis bien consciente, ceci n'était qu'une simple mise en garde. Cela dit, vous auriez dû croire sa parole. Nous en resterons là. Bonne nuit Emanuel.
Pour ma part je lançais un sourire au vampire, résistant à l'envie de lui tirer la langue. Il avait déjà eu sa part d'humiliation pour la nuit.
Ma mère alla récupérer l'humain qui se prenait pour une plante verte, s'asseyant sur ses genoux en me faisant un clin d'œil avant de mordre dans sa carotide. Pour ma part, l'habitude avait fait de cet acte quelque chose de parfaitement anodin et je savais même que ma présence à ses côtés ne la gênait plus pour boire. Elle me faisait partager ses émotions avec cet humour morbide inhérent aux vampires. Je savais que je faisais désormais partie de sa famille, aussi extraordinaire cela puisse-t-il être. Moi qui n'étais qu'un être si fragile et si jeune comptait tellement pour cette vampire qui avait déjà vécu si longtemps ! Je ne m'étais jamais senti autant aimé. Sur le chemin du retour, ma mère me fit partager son allégresse, plaisantant avec moi sur les autres humains, comme s'il allait de soi que j'étais différente de tous ces gens. Sa gaieté trouva cependant une fin prématurée, et j'en compris immédiatement la cause en voyant l'expression de mon père lorsque nous le retrouvâmes dans le salon.
- Aïlin, j'espère que tu n'as pas emmené Nathalia avec toi au club…
Ma mère prit un air de fillette prise en faute.
- Si très cher… Tu sais, elle n'est pas trop jeune pour cela, je la surveillais…
Je sentais bien que ma mère se sentait coupable pour ce qui s'était passé, même si mon père devait encore l'ignorer. Je ne voyais cependant pas bien comment la défendre car en pratique, alors que ce vampire s'était amusé à me faire peur, ma mère n'avait pas été là pour me protéger.
- Tu sais pourtant que tant qu'elle n'a pas le sceau nous nous étions refusés à l'emmener au milieu d'autres vampires. Il aurait pu se passer n'importe quoi pendant que tu chassais, tu es irresponsable Aïlin ! Nous en avions déjà parlé. À partir de maintenant Nathalia restera à la maison et ne sortira qu'en ma présence. Je ne dis pas ça pour te punir Nathalia mais pour te protéger, j'espère que tu comprends. Il est temps d'aller se coucher.
Je me contentais d'hocher la tête face à la soudaine sévérité de mon père. Je n'avais pas envie que ce qui s'était passé se reproduise, et habituellement cela ne m'avait jamais posé problème de devoir rester à la maison alors je ne voyais pas cela comme une punition pour moi mais plutôt pour ma mère qui aimait tant me faire partager son quotidien de vampire.
- Ce n'est pas grave maman, c'est vrai que je n'ai que 15 ans, j'ai tout le temps pour que tu me fasses découvrir tous ces endroits d'ici quelques années.
Ma mère ne répondit pas, me poussant doucement vers les escaliers. Une fois dans ma chambre, elle s'assit sur le lit.
- Steren, enfin ton père, il paraît strict comme ça, mais tu sais je pense qu'il tient à toi. J'ai eu beaucoup de mal à lui faire accepter l'idée d'adopter un enfant, il trouvait ça complètement farfelu, d'autant plus lorsque je lui ai annoncé où tu étais. Au départ il y a consenti uniquement pour me faire plaisir, mais maintenant il te considère véritablement comme un membre de la famille. J'admets que je n'ai pas été très correcte tout à l'heure en te laissant seule, je m'en excuse. Allez, je te souhaite une bonne journée ma chérie, dors bien.
Fin du chapitre 3
J'espère que vous ne trouvez pas le quotidien de Nathalia trop banal. Rassurez-vous, on est bien dans l'univers de World of Darkness, les choses vont se gâter d'ici peu... ^^
