Chapitre 5
Je savais que le jour se levait, lentement, et je pouvais presque voir de minces rayons de soleil filtrer entre les interstices de mes volets…
Bien que la nuit ait été riche en émotions, je ne me sentais absolument pas capable de m'endormir. J'écoutais chaque bruit de la maison, les marches de l'escalier qui craquaient, le bruit du ménage que faisait Abigaël dans le couloir. Tout semblait normal, et pourtant j'avais peur.
Les heures passaient inexorablement et je n'arrivais pas à trouver le sommeil, me tournant sans cesse dans le lit, me levant pour boire un verre d'eau puis me recouchant une bonne dizaine de fois.
J'avais peur que l'attaque de la veille se reproduise et comme un enfant qui croit voit les ombres bouger sous son lit, il me semblait entendre d'étranges bruits dans la demeure trop silencieuse.
Et si jamais des gens venaient m'enlever pendant la journée, Aïlin et Steren ne pourraient rien faire pour me protéger ! Le jour était à présent pour moi le moment de tous les dangers et je le craignais comme jamais.
Finalement je ne pus fermer l'œil de toute la journée, et lorsque la nuit rassurante tomba enfin, j'étais épuisée.
Ce fut mon père qui me réveilla un peu plus d'une heure après le coucher du soleil.
- Ce n'est pas dans ton habitude de dormir si tard.
- J'ai très mal dormi aujourd'hui alors je suis un peu fatiguée…
- Soit. Il vaut mieux que tu restes éveillée toute la nuit pour te fatiguer si tu veux pouvoir t'endormir demain matin. Habilles-toi et rejoins-moi à la bibliothèque pour tes études. Tu déjeuneras plus tard, je n'ai pas beaucoup de temps à te consacrer cette nuit.
Je n'avais pas vraiment la tête à ce que je faisais cette nuit-là et mon père ne manqua pas de me le faire remarquer. Je m'étais aspergé le visage d'eau froide pour me réveiller mais outre la fatigue physique, c'était la fatigue psychologique qui me pesait. Au cours de la journée, la peur ne m'avait pas quitté et le stress d'une attaque quelconque m'avait fait sursauter pour tout et n'importe quoi, me réveillant brusquement les rares fois où j'avais réussi à m'endormir.
Comprenant finalement qu'il ne pourrait tirer grand chose de moi cette nuit, mon père m'abandonna trois heures plus tard.
- J'espère que tu seras plus attentive demain. Je compte sur toi pour travailler sérieusement.
- Désolé Père, demain je serai de nouveau en forme, enfin en supposant que j'arrive à trouver le sommeil…
Je descendis en même temps que mon père pour rejoindre la cuisine. À défaut de sommeil, un petit déjeuner riche en vitamines m'aiderait à tenir jusqu'à la tombée de la nuit…
Une fois l'estomac rempli, je rejoignis ma mère qui m'attendait au salon. La bonne humeur et l'énergie d'Aïlin étant communicatives, j'éprouvai un véritable soulagement à être en sa présence. De plus, comme toujours grâce à son étrange don, elle sut exactement ce qui me tracassait.
- Nathalia, ma pauvre chérie, tu as passé une journée exécrable… Viens dans mes bras…
Ma mère resta quelques minutes à caresser mes cheveux et cela suffit à me faire me sentir beaucoup mieux.
- Merci.
- Je ne te dirais pas qu'une telle intrusion ne se reproduira pas, car la probabilité demeure, mais tu sais que quoi qu'il arrive nous sommes là pour te protéger. Et puis, je doute qu'ils réitèrent leur tentative de sitôt. Cette maison est bien protégée, autant par ses mécanismes que par son personnel, leur échec est là pour le prouver.
- Je sais bien que ma peur est irrationnelle… mais je n'ai cessé de me retourner dans mon lit aujourd'hui. Et je sursautais pour rien, c'est épuisant. En fait je crois que je suis encore trop habituée au bruit pour m'endormir et ici c'est tellement silencieux… Jusqu'à présent cela ne m'avait pas gêné car je m'endormais immédiatement après le lever du jour mais hier ça m'a posé problème de ne pas avoir ça pour me rassurer…
- Je comprends, c'est normal. Ce que tu as vécu hier aurait traumatisé n'importe quel enfant, mais toi tu as été très mature. Tu as le droit d'avoir peur Nathalia. Si tu pense ne pas réussir à dormir tout à l'heure tu n'auras qu'à venir nous rejoindre en bas, d'accord ?
- Oui ça me soulagerait… Mais père sera-t-il d'accord ?
- C'est exceptionnel, il comprendra. Et puis au pire tu n'auras qu'à descendre une dizaine de minutes après le lever du soleil, il sera dans son cercueil. Moi je t'attendrais d'accord ?
- Génial ! Je me sens tellement bien quand je suis avec toi. J'ai l'impression que rien ne pourrait m'arriver…
Bien évidemment Steren était loin d'être de cet avis et au moment de se coucher, nous dûmes faire face à un mur de rigueur.
- … C'est hors de question, Nathalia a une chambre à l'étage, ce n'est pas pour qu'elle dorme dans la crypte, même de manière extraordinaire. Nathalia tu n'as aucune crainte à avoir, ne fait pas l'enfant, tu es assez intelligente pour comprendre.
Je ne savais trop que répondre, essayant de dissimuler ma déception. Je trouvais mon père injuste. Il ne faisait jamais la moindre concession, ni pour moi ni pour ma mère et lorsqu'une chose était décidée, c'était irrévocable. Aïlin me raccompagna jusqu'à ma chambre comme à son habitude.
- Désolé que Steren soit aussi stricte. Écoute, si vraiment tu n'arrives pas à dormir comme hier, tu n'auras qu'à descendre et venir dans mon cercueil. C'est celui de gauche. Attends au moins une heure avant de venir et essaye de te réveiller avant nous. Allez, tâche de trouver rapidement le sommeil et de faire de beaux rêves.
- Merci maman.
Après son baiser sur le front, je me couchais, comme une petite fille sage.
D'un côté j'avais envie de dormir aux côtés de ma mère si douce et rassurante, mais d'un autre côté je ne voulais pas désobéir à mon père.
Finalement, presque deux heures plus tard, je ne dormais toujours pas.
C'est ainsi que je descendis les marches de pierre pour rejoindre la chambre de mes parents, vers neuf heures du matin. J'avais hâte de retrouver leur sanctuaire et, comme si un ennemi invisible me menaçait, je me hâtai de parcourir le long couloir souterrain. La porte s'ouvrit sans un bruit et se referma de la même manière. Je me sentais déjà beaucoup mieux.
Agenouillée devant le cercueil de ma mère, j'ouvris le couvercle, les mains un peu tremblantes. Elle reposait parfaitement immobile, pareille à une statue blafarde mais je la trouvais toujours aussi belle. Aïlin ouvrit faiblement ses paupières et me sourit. Elle s'était placée de sorte à me laisser de la place à ses côtés et je compris son invitation à me coucher dans le cercueil même plutôt que dans le lit.
Curieuse de cette nouvelle expérience, je me glissai dans l'ouverture, m'allongeant entre ses bras ouverts, puis attira le couvercle de manière à laisser un interstice pour permettre à l'air de se renouveler.
A peine couchée, son bras s'était refermé sur moi avec une certaine possessivité. Contrairement à ce que j'aurais pensé, le fond du cercueil était assez confortable et malgré le corps de ma mère collée contre moi, je n'avais pas froid. Je me sentais en paix et m'endormis étonnement vite.
A mon réveil bien plus tard, je m'aperçus immédiatement que la nuit était déjà tombée.
J'étais toujours dans le cercueil mais ma mère n'était plus à mes côtés. J'entendis la voix de mon père résonner dans la pièce :
- Nathalia, lèves-toi, le soleil est couché !
Un peu penaude, je soulevais lentement le couvercle.
- Bonsoir…
- Je passe pour cette fois mais je ne veux pas que ça devienne une habitude, tu m'entends ?
- Oui, Père. Je suis descendue parce que je n'arrivais encore pas à dormir…
- C'est bon. Aïlin t'avait autorisé à venir la rejoindre. Va t'habiller et déjeuner, je te retrouve en haut d'ici une heure et demie.
Ma mère me salua avec son enthousiasme coutumier.
- Bonsoir ma chérie. Je ne serais pas disponible de toute la nuit, tu m'en excuseras cette fois encore.
- Ne t'inquiète pas, je comprends parfaitement que tu aies des obligations. Et puis après tout j'ai du travail à rattraper, puisque hier je n'ai pas été capable de faire quoi que ce soit de correct. Je vais m'habiller. À toute à l'heure !
J'étais dans une forme olympique et je me sentais vraiment de bonne humeur. Je fis ma toilette, m'habillai très rapidement et déjeunai assez légèrement pour pouvoir rejoindre la bibliothèque le plus vite possible.
Lorsque Steren arriva, il s'étonna de me voir si tôt à l'œuvre, mais ce soir je voulais vraiment recevoir ses compliments, pure question de fierté personnelle.
- Et bien tu n'as pas traîné !
- J'avais hâte de me mettre à travailler et je ne voulais pas vous faire attendre.
Après les habituels leçons et devoirs qu'il me donnait, je savais que je pourrais donner libre court à mon appétit livresque et je passai toute la nuit dans la bibliothèque. J'adorais cette pièce remplie de savoirs et où je m'attachais toujours davantage à exercer ma mémoire et mes facultés de réflexion. C'était délicieusement enrichissant.
- Je dois avouer que j'ai rarement vu de telles facultés de mémorisation au cours de mon existence. J'espère que tu en feras bon usage tout au long de la tienne.
- C'est vous qui faites de moi l'adulte que je serais plus tard et je ferais toujours en sorte que vous soyez fiers de moi. Pour ma part, tous vos savoirs me fascinent alors je crois que je ne cesserais pas de sitôt de quémander vos leçons. J'espère que rien ne changera lorsque je serai malkavienne.
- Cela dépendra de toi, mais de tout sens rassure toi, ce sera d'autant plus après ton étreinte que mes cours prendront toute leur sens. Aïlin est puissante et il te faudra apprendre à gérer le don obscur qu'elle va te transmettre avant toute chose. Je n'abandonnerais jamais un être aussi jeune que toi à son inexpérience…
Steren avait un étrange sourire en disant cela, comme s'il prévoyait déjà de grandes choses pour moi. Pour ma part j'étais rassurée : Jamais il ne me laisserait tomber. Manifestement j'avais assez fait mes preuves à ses yeux et je savais qu'il m'avait définitivement adopté.
***/–/***
Les semaines passèrent, puis les mois. J'avais véritablement tout pour être heureuse. J'étais aimée et protégée par des parents riches et puissants qui pourvoyaient à tous mes besoins. Régulièrement, je me promenais en leur compagnie vers la fin de la nuit. J'avais déjà pu croiser de nombreux vampires de clans divers et variés et je commençais à être plutôt connue dans la société de la nuit.
Mère m'avait présenté le primogène Toreador Maximilien Damany, une personne qu'elle considérait être un ami fidèle. À mes yeux c'était un vampire sympathique dont l'ancienneté lui avait donné ce côté de grand-père bienveillant sur ceux de son clan.
Physiquement il avait encore l'air assez jeune (vers les trente ans) et bien entendu d'une noblesse de traits toute particulière. Seuls ses yeux témoignaient de son vécu.
Il s'adressait toujours à ma mère d'égal à égal et me traitait avec le même respect.
Ce soir-là il avait invité ma mère pour discuter de ce qui allait être traité lors de la prochaine réunion du conseil des Primogènes. Aïlin et Maximilien avaient pour habitude de se mettre d'accord concernant les votes et ils discutèrent de choses et d'autres. J'avais remarqué combien ma mère était différente dès qu'il s'agissait de politique, en particulier lorsqu'une décision pouvait avoir un impact sur les membres de son clan. Elle réfléchissait longuement, tentait de lire entre les lignes. La plupart des lois proposées par le Prince étaient dans un but bien précis, le plus souvent inconnu des Primogènes, et il fallait faire preuve de prudence.
Maximilien avait invité son infant Emanuel à se joindre à la discussion et il n'avait pas encore pris la parole hormis pour nous saluer. Alors que les deux Primogènes venaient de partir voir je-ne-sais-quoi, je me retrouvai seule en sa présence. Ce fut seulement à ce moment qu'il sembla reprendre « vie » :
- Nathalia Conemara… comment te portes-tu depuis la dernière fois ?
- Très bien c'est gentil de s'en soucier.
- Au fait, j'espère que je ne t'ai pas fait trop peur cette nuit-là… j'avais oublié à quel point les petites filles étaient émotives. Ca te fait quel âge, 11-12 ans ?
- Tsss, je m'en souviens oui et ça en revanche ça ce n'était pas gentil du tout. Heureusement que ma mère était là pour me rassurer… Ce moment était très amusant d'ailleurs. Et à titre d'information, j'ai presque 16 ans.
- 11 ou 16 ans quelle différence ? Pour moi tu n'es qu'une gamine insignifiante.
- Si je suis si insignifiante, pourquoi se préoccuper de moi, alors que vous pourriez tout simplement m'ignorer ? Je me fiche bien d'être quoi que ce soit à vos yeux, moi.
- Tu as toujours autant de répartie, à ce que je vois.
- J'aime bien avoir le dernier mot face aux bavards. Enfin plus sérieusement, vous pourriez être plus aimable, je ne demande qu'à discuter d'une manière civilisée…
- J'ai mieux à faire de ma nuit que d'occuper une humaine telle que toi, de séduisantes jeunes femmes n'attendent qu'à me nourrir là-dehors. Tu leur diras que j'ai dû partir. A une de ces nuits, petite Nathalia !
Et sur ce, il se leva et quitta la pièce, me laissant seule à attendre le retour de ma mère. Même s'il était hautain et pédant, ce qui me semblait être une caractéristique récurrente chez les membres du clan Toreador, il n'en restait pas moins distrayant. Heureusement pour moi, Aïlin revint peu de temps après, tenant dans ses mains une pochette qu'elle mit dans son sac.
- … Je lirais cela plus attentivement chez moi, je vous remercie Maximilien. Nathalia, ma chérie nous allons pouvoir y aller.
De retour à la maison, je dus aller étudier avec mon père, après quoi j'étais enfin libre de faire ce dont j'avais envie. Steren avait trouvé des parades à mes facilités mémorielles en vérifiant si j'étais capable de retenir aussi précisément à long terme. Bien entendu, il m'était bien difficile de réciter un livre par cœur en ne l'ayant lu qu'une fois à deux mois d'intervalle, et cette leçon m'avait appris à véritablement apprendre et retenir avec précision, ce que je n'avais jusqu'alors jamais fait.
En fin de nuit et puisque je n'avais jamais le droit de sortir seule après 22h, je jouais du violon dans le jardin, m'installais sous les arbres qui y poussaient ou profitais de la balancelle installée par Alendro.
On pouvait dire que tout allait pour le mieux. Je menais enfin une existence agréable, protégée et choyée par des parents qui prenaient leur rôle à cœur.
Bien entendu Steren ne le montrait jamais à l'extérieur, mais le simple fait de connaître ses sentiments à mon égard était bien plus gratifiant que la pâle sinécure d'affection que m'avaient dispensée mes géniteurs.
Chaque nuit je me levais, faisais ma toilette, m'habillais puis déjeunais. Je rejoignais ensuite mon père à la bibliothèque puis sortais en compagnie de ma mère ou restais à l'intérieur. Une sorte d'étrange routine pour une adolescente élevée par des vampires.
Bien sûr je n'étais pas non plus parfaite, je restais toujours une enfant. Passés les premiers mois et les premières résolutions envolées, il m'était arrivé de faire des bêtises pendant la journée. Au départ ça n'avait été que des petites choses sans gravité, faites surtout par ennui. Je profitais du jour pour braver les interdits, j'avais escaladé les parois de la bibliothèque pour accéder aux livres défendus, forcé l'armurerie pour jouer avec les épées, fouillé presque tous les placards de la maison et fais le mur de temps à autre pour m'acheter tout ce à quoi je n'avais pas le droit. Une véritable cachette secrète avait été aménagée sous mon lit pour y dissimuler bonbons et jeux vidéo… J'avais réussi deux ou trois fois à ne pas me faire prendre, d'autres fois c'était Cathérina, Alendro ou Abigaël qui m'avaient couvert, tandis qu'à quelques reprises je m'étais faite sévèrement disputer. Steren n'avait jamais levé la main sur moi, sans doute par crainte de mon humaine fragilité. Il aurait aussi pu me forcer à dire la vérité, mais ma mère et lui s'étaient formellement interdits d'utiliser leurs pouvoirs vampiriques sur moi.
La pire bêtise que je pus faire fut sans aucun doute cette semaine de Mars où mes deux parents étaient absents. Ma mère m'avait emmené une ou deux fois sur les plus hauts toits de la ville pour y admirer le paysage et il m'était venu l'idée saugrenue de réitérer l'expérience toute seule. Et bien entendu je n'avais pas choisi la meilleure nuit pour cela ni même pensé à faire demi-tour en chemin. La météo était exécrable ce soir-là et il y avait beaucoup de vent. J'avais réussi à obtenir la permission de 22h auprès de Cathérina et je ne comptais de toute façon pas m'éterniser des heures au sommet. Peut-être une quarantaine de minutes tout au plus, mais ça aurait été quarante minutes seule au-dessus des hommes, dans un lieu calme, secret et pourvu d'une vue imprenable. Ça aurait été un agréable moment si une véritable averse de déluge ne s'était pas mise à tomber à peine eussè-je posé le pied sur le toit... Une de ces pluies de Mars qui trempe et glace jusqu'aux os en quelques instants.
Dépitée par ce temps pourris, je contemplai un instant le ciel à l'abri sous un rebord. Il était impensable d'attendre ici que l'averse se calme, il ne me restait plus qu'à redescendre les 7 étages par l'échelle de secours.
La montée m'avait semblé bien plus facile, mais j'entamai ma laborieuse descente, pressée de pouvoir me mettre à l'abri. Sous mes pieds, les barreaux glissants étaient autant de pièges mortels. Un seul faux pas pouvait provoquer ma chute. Je tremblai de peur et de froid tandis que ma progression me semblait interminable. Je me réfugiai dans les nombres pour me rassurer, comptant les barreaux entre chaque palier. Étages après étages, la pluie semblait redoubler d'intensité, comme pour confirmer l'inéluctable : Il ne devait rester que deux ou trois mètres lorsque je chutai. Ma semelle avait glissé sur le barreau sans s'y arrêter. Surprise par cette soudaine sensation de vide sous mon pied, trop pressée aussi, je n'étais pas parvenue à me rattraper.
Ma chute ne dura même pas une seconde. Je me savais assez bas pour y survivre mais je n'avais pas prévu ce qui me recevrait : une de ces grosses bennes à ordures métalliques. Ma tête la heurta de plein fouet et mon bras s'entailla sur l'éclat tordu qui en dépassait.
Une fois enfin à terre, je n'essayai pas de me relever. Mon corps meurtri ne répondait plus à mes ordres, des lumières blanches dansaient devant mes yeux. Ma tête bourdonnait douloureusement et mon sang dilué par la pluie s'échappait de mon bras. Je n'eu pas le temps de maudire ma stupidité et sombrai dans l'inconscience.
***/–/***
Lorsque je me réveillai, plusieurs heures plus tard, une peur incompréhensible m'envahit immédiatement. Je n'étais plus dans la ruelle mais dans un lit et je savais que ce n'était pas le mien. Les odeurs et les bruits qui m'entouraient m'étaient à la fois familiers et désagréables et je mis quelques secondes à mettre un nom sur ce malaise : l'hôpital. Quelqu'un m'avait sans doute trouvé là et emmené aux urgences. Ca partait d'une bonne intention, sauf que ce lieu, même si ce n'était pas le même, me rappelait les pires souvenirs de mon existence.
Consentant enfin à ouvrir les yeux, j'observai mon environnement immédiat : la pièce dans laquelle je me trouvai était blanche, comme je m'y attendais. Il y avait trois autres lits autour de moi, tous vides. J'étais reliée à divers appareils sans doute destinés à mesurer mes signes vitaux et ils devaient me tenir à l'œil car j'avais à peine eu le temps de rassembler mes esprits qu'une infirmière était apparue.
- Bonsoir ! Comment te sens-tu ?
- J'ai mal au crâne… Où suis-je ?
- À l'hôpital Flaubert. Une ambulance t'a amenée ici, quelqu'un t'a vu tomber.
Tandis que l'infirmière me libérait de ces capteurs bruyants, je réprimai l'envie d'ironiser sur l'évidence de sa réponse et composai une réponse de circonstance, avec un air de parfaite ingénue :
- Je ne me souviens plus très bien… Je n'aurais pas dû être dehors… Mais je ne sais plus pourquoi j'y étais. Mes parents, où sont-ils ?
- Ils ne doivent pas encore savoir que tu es ici, tu n'avais aucun papier sur toi. Peux-tu me dire ton nom et ton prénom ?
- Adélie Milsan… je… Nous venons d'emménager. Je ne me souviens plus de ma nouvelle adresse. Est-ce que c'est grave ? Mes parents s'appellent Arnaud et Mélanie Milsan.
- Ce n'est rien, tu as un léger traumatisme crânien. Nous allons contacter la police, je suis certaine que tes parents vont arriver d'une minute à l'autre. Ne t'inquiètes pas et dors, ça ira mieux pour toi.
- D'accord…
Je taisai la douleur qui me lancinait. J'allais avoir besoin de tous mes moyens pour rentrer. L'estafilade sur mon bras avait été recousue et il semblait que ma tête avait bien encaissé le choc. Une horloge sur le mur m'indiqua 2h du matin. Mon absence avait forcément été remarquée mais avec un peu de chance les goules n'étaient pas parvenues à prévenir mes parents. J'attendis que l'infirmière quitte la pièce, puis, sans faire de bruit, je me levai et récupérai mes vêtements. Ma chemise avait été découpée mais le reste de mes vêtements m'avait été retiré sans dommage, hormis l'humidité latente. Je pouvais raisonnablement songer à rentrer par mes propres moyens, restait à sortir sans se faire repérer...
Passant la tête par la porte entrebâillée, j'eus un premier aperçu du couloir. Il était désert et par chance il ne me semblait pas y avoir de caméras de surveillance dans les environs. Malheureusement le bureau des infirmières de garde se trouvait entre la sortie et ma chambre. J'essayais de ne pas songer aux conséquences si jamais je me faisais prendre… Il devait bien y avoir une sortie de secours à l'autre bout du couloir…
Priant ma bonne fortune, je m'aventurai hors de ma chambre en marchant le plus vite et le plus silencieusement possible. Le linoleum caoutchouteux avait cette capacité à étouffer les bruits qui me rendait bien service ! J'atteignis l'extrémité du couloir sans encombre et débouchai sur une cage d'escalier elle aussi vide, si ce n'est quelques esprits vagabonds. Je les ignorai et descendis les marches en vitesse. Je ne me trouvais qu'au premier étage et le rez-de-chaussée était occupé par les urgences infantiles. Il y avait plus de monde mais paradoxalement moins de chance de me faire repérer. Des parents y amenaient les nourrissons malades, leur garçon tombé dans les escaliers ou leur fille atteinte d'allergie alimentaire…
Une femme passa justement devant moi, soutenant un enfant fraichement plâtré. Elle serait mon billet de sortie.
- Bonsoir madame, excusez-moi de vous déranger mais est-ce que vous vous apprêtez à partir ?
- Bonsoir, oui il est tard et je ne tiens pas à rester plus longtemps ici. Pourquoi cette question ?
- En fait je voulais juste savoir si vous alliez vers le centre ville… Je suis venue ici en ambulance avec ma petite sœur. Ils la gardent en observation mais moi je dois rentrer et comme mes parents sont absents jusqu'à demain matin, je n'ai personne pour me raccompagner. Vous serait-il possible de me déposer quelque part ?
- Oh mais bien sûr ! Aucune fille de ton âge ne devrait se promener seule à cette heure !
Je soufflai de soulagement, remerciant pour une fois mon corps de faire plus jeune que mon âge. Non seulement notre discussion m'avait permis de sortir de l'hôpital sans me faire remarquer mais cette femme allait en plus me faire gagner de précieuses minutes. Après maints remerciements, je lui demandai de me déposer à quelques mètres de chez moi, et fus de retour en quelques minutes.
Je pus enfin rentrer à la maison, épuisée par cette mésaventure et encore douloureuse de mes blessures. Cathérina m'accueillit avec émotion, partagée entre le soulagement et la colère :
- Nathalia ! Nous étions morts d'inquiétude ! Mais qu'est-ce qu'il t'a pris ! Nous avons été obligés de déranger Steren et Aïlin reste injoignable. Il revient demain et il sera probablement furieux après toi !
- Je suis vraiment désolée. J'ai été imprudente, je me suis mise en danger d'une manière totalement stupide et j'ai été blessée.
- Tu as été inconsciente. Montre-moi où tu es blessée… Mais pourquoi n'es-tu pas rentrée plus tôt ! Tu ne devais pas sortir après 22h et il est presque 3h !
Je découvris mon bras bandé tout en continuant mon explication.
- Je suis tombée, je me suis cogné la tête et je me suis évanouie. Je me suis réveillée à l'hôpital et j'ai rejoint la maison aussi vite que je pouvais.
- Bon… Tu réexpliqueras tout ça à Steren demain. Tu dois avoir faim maintenant. Va te laver et de changer puis rejoins-moi à la cuisine.
Je passai la fin de la nuit à jouer aux jeux vidéo dans ma chambre. Mon père allait probablement me disputer et me priver d'à peu près tout en guise de punition. Autant en profiter tant que je le pouvais encore…
Steren arriva le lendemain en tout début de nuit et lorsque Cathérina vint me prévenir qu'il m'attendait dans la bibliothèque, je redoutais par avance sa réaction.
Je savais qu'il était sévère, mais je ne m'attendais pas à me prendre une claque à peine devant lui. Ce fut pourtant ce qui se passa.
- Es-tu devenue totalement stupide ! Que cherches-tu à faire en sortant ainsi toute seule malgré nos ordres !
Je restai un instant pétrifiée par le choc. Non pas que la claque fut particulièrement violente, mais c'était pour la symbolique du geste. Personne n'avait plus levé la main sur moi depuis bien longtemps. Personne depuis l'époque où mes géniteurs se comportaient encore comme des parents.
- Je… Je suis désolée, père, je n'ai jamais voulu vous inquiéter ni me mettre en danger. Vous avez raison, j'ai fait n'importe quoi, c'était irréfléchi et inconscient.
- Cathérina m'a déjà raconté tes exploits oui ! Et en plus tu t'es blessé, ça aurait pu être bien plus grave. Je pensais que l'on pouvait te faire confiance.
- Je sais que ce que j'ai fait est stupide mais je n'ai jamais eu la volonté de vous désobéir…
- Tu as pris des risques inconsidérés, je te croyais vraiment plus maline que ça. Ce genre d'incident ne doit plus jamais se reproduire.
- Je sais. Je vous promets que cela n'arrivera plus.
- Ça ne suffit pas, c'est trop simple. Pour l'instant tu es privée de sortie pour une durée indéterminée et je discuterai de ton avenir avec Aïlin dès son retour.
- Quoi ? De mon avenir ?! Comment ça ?
J'avais senti mon estomac se serrer à l'entente de cette dernière phrase. Il ne pensait tout de même pas me renvoyer à l'asile pour cette bêtise !? Steren dû se rendre compte de mon émoi car il explicita sa phrase.
- Je ne sais pas ce que tu imagines, mais nous allons te trouver plusieurs occupations de sorte à ce que tu passes ton temps intelligemment et que tu ne puisses plus sortir seule.
Pour le coup je me sentais stupide. Je devais avoir plus confiance en eux désormais… Et ne plus les décevoir.
- D'accord, merci… Savez-vous quand maman rentre ?
- Probablement en fin de nuit ou demain soir au plus tard. A présent va chercher tes affaires, il est temps d'étudier.
Pendant des heures, j'étudiais en silence. Exceptionnellement mon père me consacra tout son temps et j'ignorais si c'était pour me punir ou sa manière de me rassurer mais la nuit me sembla interminable. J'attendais le retour d'Aïlin avec impatience et lorsqu'elle arriva à peine quelques minutes avant le lever du jour, elle ne semblait guère encline à discuter.
Elle passa d'ailleurs devant moi sans même me remarquer avant de s'arrêter soudainement comme si ma présence venait seulement de s'imposer à elle.
- Ma chérie ! Tu es blessée !
Elle n'avait pas senti mon sang ni même vu la blessure. C'était autre chose qui l'avait prévenu.
- Ce n'est rien maman, j'ai fait l'imbécile, c'est entièrement ma faute.
Steren se plaça entre nous.
- Nous en discuterons demain si tu veux bien. Le jour se lève.
Ma mère le repoussa doucement pour me serrer dans ses bras, me procurant une merveilleuse impression de soulagement.
- L'heure n'est pas aux réprimandes, nous verrons ça la nuit prochaine en effet. Désolé de t'avoir laissé toute seule Nathalia. Dors bien.
Aïlin embrassa mon front avant de suivre son compagnon au sous-sol tandis que je rejoignais l'étage.
Je me sentais un peu triste en me couchant. J'avais déçu mon père par ma bêtise et ma mère allait être obligée de me disputer et me punir. Je savais qu'elle n'en avait aucune envie.
Le lendemain soir, nous nous retrouvâmes comme prévu dans le petit salon qui était devenu notre parloir habituel. Mon père avait raconté mes frasques à ma mère, m'évitant la honte d'avoir à le faire moi-même. Je me sentais déjà bien assez stupide comme ça. Je laissais Aïlin commencer son jugement.
- Avant toute chose, sache que ta conduite m'a beaucoup peiné. Tu aurais pu te blesser bien plus gravement, tu es tellement fragile… tu sais combien j'ai toujours peur qu'il t'arrive quelque chose. C'est pourquoi nous avons choisi cette punition aussi pour te protéger. Tu es encore très jeune et il n'est pas normal que tu te promènes seule la nuit à ton âge. C'est aussi une question de respect de la Mascarade d'ailleurs. Donc à partir d'aujourd'hui tu n'iras dehors qu'en notre présence et aucune exception ne sera permise.
- Je comprends parfaitement… Je suis tellement désolée maman, je m'en veux de t'avoir inquiété…
Les paroles de ma mère m'inspiraient bien plus de culpabilité que les remontrances de mon père. Je me sentais encore plus mal pour ce que j'avais fait et j'allais avoir tout le temps pour y réfléchir…
Steren prit à son tour la parole. Je sentais que je n'allais guère apprécier la suite de ma condamnation :
- Par ailleurs je vais demander aux goules de te confisquer ton ordinateur pendant au moins un mois. Cela te fera réfléchir.
- Pfff… Mais qu'est-ce que je vais faire pendant tout ce temps moi ? Ça va être super ennuyeux…
- Justement ne t'inquiètes pas pour cela, j'ai prévu de quoi t'occuper. Tu pourras non seulement étudier mais tu auras aussi plus de temps pour lire et jouer de ton violon. Nous verrons au fur et à mesure ce que tu feras mais de toute façon, cette mesure est une punition. Si ça ne te satisfait pas, tu ne peux t'en prendre qu'à toi-même.
- Je sais…
- Allez chérie, je t'interdis de bouder, je te promets d'essayer d'être plus présente pour toi à l'avenir. Je vais t'enseigner plusieurs petites choses qui te seront bien utiles plus tard et j'ai plein d'histoires à te raconter.
J'essayais de conserver mon air contrit, bien qu'Aïlin ait déjà abandonné son rôle moralisateur. Steren se leva, reprenant la parole sur le pas de la porte.
- A présent que nous en avons terminé avec ça, tu peux aller déjeuner. Je dois partir à la chanterie Tremere, je n'aurais donc pas de temps à te consacrer cette nuit. Je m'attends à ce que tu sois prête et disposée à travailler dès demain.
- Oui père, bonne nuit à vous.
Fin du chapitre 5
Nathalia a presque 16 ans et comme tous les ados de cet âge, elle est aussi capable de faire des choses particulièrement stupides. C'est une prof qui vous le dit... XD
