Chapitre 7

Les nuits suivantes furent consacrées à la préparation pour l'examen d'entrée qui avait lieu mi-août. Je découvrais purement et simplement certaines matières tandis que d'autres étaient déjà de vieilles connaissances. Outre le latin et le grec ancien, l'anglais, l'économie et les mathématiques, il y avait d'autres disciplines moins conventionnelles telles que la logique, la médecine, la communication, la psychologie ainsi que la cryptologie.

Certaines matières m'inquiétaient plus que d'autres, je n'avais par exemple plus manipulé de nombres depuis plusieurs années, tandis que je me sentais hors de danger en langue ancienne.

Malgré cette pléiade de nouvelles activités, je ne perdais pas à l'esprit l'existence de Lucie, qui m'avait si fidèlement aidée et que j'avais abandonnée aux mains de mon père. Je lui en parlais parfois, à demi-mots, mais il se contentait de me faire taire d'un regard, sans rien ajouter. Mes « exploits » en matière de sorcellerie étaient encore trop récents, et mon bras toujours blessé en demeurait la preuve flagrante.

J'aurais pu essayer d'acquérir l'aide de ma mère, mais je savais que Steren n'apprécierait pas du tout ce chantage et qu'Ailin serait blessée par mes arguments.

Lucie était aussi une enfant quelque part, et sans aucun doute la seule amie « de mon âge » avec qui je pouvais discuter librement. Je savais qu'Aïlin se reprochait mon isolement et je ne voulais pas raviver son amertume. Certes, par mon adoption, elle m'avait définitivement privé d'une adolescence normale, mais je ne lui en tenais absolument pas rigueur. À l'hôpital psychiatrique, je ne m'étais jamais fait la moindre illusion sur mon existence. Quand bien même l'abandon de mes géniteurs aurait été reconnu, personne d'honnête n'adoptait une enfant déjà grande, encore moins si celle-ci présentait de (soi-disant) troubles psychologiques.

Lucie donc, représentait une amie immortelle et surtout quelqu'un à qui je pouvais dévoiler tout de mon existence sans trahir la Mascarade. Cette confidente parfaite connaissait mon passif et pourrait être à mes côtés quoi qu'il arrive. Mieux encore, elle pourrait me suivre y compris une fois étreinte et me tenir compagnie même privée de sortie.

Sans elle, le principal fléau de mon existence était l'ennui, car même si les enseignements de mon père occupaient une bonne partie de la nuit, je passais encore de longues heures dans ma chambre. J'étais toujours privée de sortie, mon père était toujours aussi occupé et suite à sa défaite face au Tzimisce du Sabbat, ma mère était partie « s'entraîner » chez son Sir.

Heureusement que j'avais pu récupérer mon ordinateur et que j'avais toute une bibliothèque à ma disposition car j'étais de plus momentanément dans l'incapacité de jouer du violon.

C'est dans cette atmosphère que j'eus l'idée de proposer à mon père une partie d'échecs, profitant que le vampire ne semble guère enclin à jouer au professeur ce soir-là.

Mon idée était audacieuse, je n'avais jamais gagné la moindre partie d'échecs contre lui et je me doutais bien qu'une défaite me coûterait cher. En effet, j'avais prévu de jouer le médaillon de Lucie sur ma victoire. D'ailleurs, j'avais à peine formulé ma demande qu'il en avait deviné la teneur.

- Ainsi tu veux faire une partie d'échecs… Soit, mais je devine à ton regard que tu attends plus qu'une simple leçon. Que cherches-tu ?

Je soupirai face à ma transparence. Il me connaissait déjà trop bien.

- Je voulais vous proposer de miser le médaillon de Lucie… si je gagne.

Derrière son habituelle retenue, je devinai que ma proposition l'amusait.

- Tiens donc. Et qu'aurais-je donc à remporter dans cette partie ?

Je haussai les épaules. Il avait l'air plutôt favorable à ma demande, restait à savoir quel gage il choisirait pour moi.

- Je pense que vous saurez trouver sans peine un châtiment à ma médiocrité.

- Aucun intérêt si ce n'est pas quelque chose de constructif. Mais je te le dirais en temps voulu. J'accepte ta partie. Cinq minutes maximum par coup, je prends les noirs.

Comme d'habitude, il comptait me lancer une guerre éclair et finir cette partie en une heure tout au plus, mais cette fois je m'étais préparée. L'avantage d'Internet était de pouvoir regarder les parties des plus grands championnats d'échecs sans bouger de chez soi. Et j'avais observé les techniques des meilleurs joueurs mondiaux de longues heures durant. Même si elles ne m'étaient que d'un relatif secours face aux siècles d'expérience et à l'intelligence de mon père, j'espérais que ces nouvelles tactiques l'obligeraient à repenser ses mouvements.

Les pièces maîtresses de Steren étaient ses deux Fous. Comme d'habitude il les employait pour des attaques en ciseaux dévastatrices. Mon premier but était donc de les neutraliser. Pour cela j'employais deux Tours dans une attaque latérale simultanée, l'obligeant à faire un sacrifice.

Malgré cette première victoire, j'étais encore loin d'avoir gagné la partie. Mon jeu agressif m'avait coûté quelques pions mais les pertes étaient globalement équitables. Je jouais essentiellement avec mes Tours et ma Reine, laissant aux Fous le soin de protéger mon Roi.

Concentrés sur le jeu, nous conservions tous deux un silence sacré, uniquement troublé par le cliquetis des horloges.

Malgré mon plan, sa stratégie me donnait de sérieuses difficultés mais je n'en attendais pas moins de sa part. C'était la première fois que je lui résistais aussi bien et j'en étais assez fière.

D'ailleurs, piqué par le jeu, mon père fut bientôt contraint d'abandonner ses idéaux de rapidité et nous dûmes interrompre la partie alors rien n'était encore joué, tandis que ses obligations l'appelaient ailleurs.

- On dirait bien que cette mise te donne une motivation nouvelle. C'est intéressant. J'ai hâte de voir comment cette partie va se terminer. Nous terminerons cela demain. Reposes-toi bien d'ici là.

- Merci père, à demain !

Il fallait que je garde ma concentration, seule une victoire me rendrait Lucie. L'image du plateau restait gravée dans ma mémoire comme si son impression était collée devant mes yeux. Je revoyai mes mouvements et ceux des grands joueurs, la défense savamment orchestrée par mon père. Il me rendait coup sur coup, ne laissant jamais de déséquilibre s'installer en ma faveur.

Au final je ne fis rien du reste de la nuit et m'endormis tardivement tant j'étais obnubilée par cette partie d'échecs.

Le lendemain, je me félicitai d'avoir mis mon réveil, car la fatigue m'aurait probablement maintenue au lit après la tombée de la nuit.

Je déjeunais d'un grand bol de thé avant d'aller l'attendre devant la bibliothèque.

- Bonsoir Nathalia. Tu me sembles bien impatiente…

- J'ai longuement réfléchi pour mettre au point ma tactique et j'ai hâte de voir si mes efforts seront récompensés.

- Je te trouve bien présomptueuse. Tu sais qu'il ne faut jamais se limiter à une seule tactique car tu ne peux jamais prévoir avec exactitude les mouvements de ton adversaire.

- Rassurez-vous, je sais que rien n'est joué pour l'instant.

Je m'assis face à lui, tout sourire. Mes progrès de la veille avaient amené mon père à adapter sa manière de jouer et il effectuait désormais ses mouvements avec bien plus de mesure. J'étais heureuse qu'il me prenne au sérieux mais cela augmentait du même coup la difficulté.

J'avais volontairement laissé passer quelques occasions d'échecs au roi pour le paralyser petit à petit et il ne me restait que quelques pièces au moment du mouvement décisif.

Mon père était désormais échec et mat en trois coups, quoi qu'il fasse, et il ne tarda pas à s'en apercevoir.

- Toutes mes félicitations, tu tiens ta première victoire face à moi. Je dois avouer que je suis impressionné par tes progrès. À ton arrivée ici, tu ne savais même pas jouer et voilà que tu deviens un adversaire digne d'intérêt. Je vais enfin pouvoir jouer sérieusement à l'occasion de nos prochaines parties.

Je me retenais pour ne pas sauter de ma chaise et crier de joie. Bien entendu il me confirmait qu'il m'avait plus ou moins laissé gagner, mais il reconnaissait mes efforts et toutes ces heures à fixer des quadrillages étaient enfin récompensées.

- Merci père. Et pour Lucie ?

- Tu as bien mérité cette récompense. Mais j'y soumettrai malgré tout quelques règles. Plus jamais de sorcellerie et je ne tolèrerais pas non plus des plaisanteries ou tout autre désagrément. Le fantôme restera dans ta chambre et les goules ne doivent en aucun cas s'en plaindre. Tout manquement sera immédiatement sanctionné et je te rends responsable de tous ses faits et paroles.

- Bien sûr, père. Je lui dirais, je suis certaine qu'elle comprendra. Je vous promets que personne n'aura à s'en plaindre.

- Soit. Suis-moi.

Il m'emmena jusqu'à son bureau situé au sous-sol, puis je dus l'attendre devant la porte dérobée. Il en sortit quelques instants plus tard avec une étrange boîte qu'il me remit entre les mains. A la texture et l'apparente solidité, on aurait dit du métal, mais la boîte dégageait la même chaleur que du bois.

- Cette boîte te permettra d'enfermer l'esprit chaque fois que tu le désireras. Je te la laisse, n'hésite pas à t'en servir en cas de besoin.

- Merci beaucoup, père !

- Nous reprendrons les études demain, je dois te laisser.

- Bonne nuit !

Sans plus attendre, je me précipitai dans l'escalier pour rejoindre ma chambre.

Lorsque j'ouvris la boîte, Lucie en sortit en hurlant. Je me bouchai immédiatement les oreilles, essayant de couvrir sa voix par mes exhortations à se calmer.

Elle finit par se taire, sa silhouette translucide reprenant un aspect moins dément.

-… Tu sembles aller mieux.

- Mon père a exorcisé le démon.

- Quelle chance tu as ! Moi j'aurais mieux fait de me taire. Je n'aurais jamais dû t'aider !

- C'est bon, calme-toi. Mon père t'autorise à rester avec moi. Et vu comme je suis partie, tu ne risques pas de t'ennuyer. N'était-ce pas ce que tu veux ?

- Et si je veux le repos éternel ?

- Il te libérera… Mais j'aimerais vraiment que tu restes. Tu es ma seule amie.

- Mais tu grandiras sans moi… Tu ne te trimballeras pas toute ta vie le fantôme d'une ado à tes côtés.

- Je deviendrais immortelle à mes 21 ans. Tu as vraiment envie d'aller t'ennuyer dans les limbes ou je ne sais où ?

- Je ne sais pas ce qu'il y a après. Et franchement je ne sais même pas quel choix faire… Il y a juste ce médaillon qui me retient.

- Dis-toi que je te propose un délai supplémentaire ! Je te laisserai partir dès que tu le désireras. Allez, c'est bon, on va bien s'amuser toutes les deux ! Tu sais que j'ai dû battre mon père aux échecs pour te récupérer ? Et il m'a rendue responsable de tous tes faits et gestes. Mais je te devais bien ça, je te suis vraiment reconnaissante de ton aide pour ma mère. Sans toi elle aurait sans doute disparu, et je ne sais pas comment j'aurais pu supporter une chose pareille. Même si j'ai failli y rester, je ne regrette rien.

- Tu sembles tellement l'aimer… Quand j'ai compris qu'il t'arrivait la même chose qu'à moi, j'étais tellement désespérée… Je me suis dit que j'étais maudite. Tu es la première personne que je rencontre à être capable de voir les esprits. Et surtout tu es la première personne qui m'accorde son attention et qui me traite comme un être humain.

- J'ai l'opportunité d'avoir une vie extraordinaire et je veux la partager avec toi. On oublie le passé maintenant. À partir du mois de septembre, je vais aller dans une école pour enfants surdoués. Ça me fait un peu peur. Mon père va me remettre à niveau, mais j'appréhende quand même la rentrée. Et puis tu te rends compte, côtoyer des enfants normaux, comme si de rien était. Des gens qui ne me prendraient pas pour une folle, avec qui je pourrais discuter… Tu pourras m'accompagner discrètement de temps en temps. Je vais même avoir un uniforme ! Tout cela est tellement normal et pourtant tellement étrange pour moi !

- Ce n'est pas vraiment une école normale s'il n'y a que des surdoués.

- Oui mais ils ne connaîtront rien des vampires ni des esprits. Ce sera des gens qui ne croient pas à la magie, ils n'auront sans doute jamais craint pour leur vie. Ils auront les mêmes préoccupations que des enfants normaux… Le cinéma, la mode, les jeux vidéo, la musique et la littérature contemporaine, ce genre de choses… Il va vraiment falloir que je me renseigne si je ne veux pas avoir l'air trop bizarre !

- Tu crois pouvoir passer pour quelqu'un de normal ? Il va presque falloir que tu réinvente ton existence toute entière.

- Oui ça je me suis préparée, personne ne se doutera de rien.

- Très bien, alors tu as été à quel collège ?

- Pas de collège, j'avais un précepteur particulier à la maison.

- Mouai… Quel est le travail de tes parents ?

- Facile. Mon père possède l'Institut. Et ma mère… une femme d'affaire… qui dirige une entreprise.

- Bon… déjà tu fais fille de riche.

- De toute façon d'après mon père, il y aura pas mal de gamins plutôt bourgeois. Je me fonderai plus facilement dans la masse comme ça.

Comme je m'y attendais, Lucie me fut d'une aide précieuse. Elle réfléchissait encore comme une adolescente vivante et me fit penser à des détails qui m'avaient échappés.

Les nuits suivantes, je travaillais sérieusement auprès de Steren, motivée à faire mes preuves à ses yeux. Je lisais assidûment d'épais manuels de sciences pour graver leurs préceptes dans ma mémoire. Il ne s'agissait par ailleurs pas seulement de retenir mais aussi de comprendre et d'appliquer. Les lois d'apesanteur, de vitesse, de poids et d'énergie hantaient mes rétines et je m'endormais bien souvent sur des livres au lieu de mon oreiller. Je ne me souvenais pas avoir jamais autant travaillé et ma mère finit même par nous imposer une pause tant j'étais épuisée. Il ne me restait qu'une semaine avant l'examen d'entrée et je craignais, plus que tout, la réaction de mon père si jamais j'échouais.

Cela faisait des années que je n'avais pas été dans une école avec des enfants de mon âge, et j'étais à la fois impatiente et angoissée. Le soir de l'examen, ce fut bien sûr mon père qui m'accompagna. Je ne devais d'ailleurs pas rencontrer le directeur humain de l'établissement, mais son pendant vampirique, un Tremere chargé de la gestion de tout l'aspect « public » de la confrérie. Les enseignants n'étaient rien moins que des goules, de même que le principal d'ailleurs.

Le système était bien rodé : seule l'élite était acceptée ici, non par critère de richesse mais de QI. Les trois ans d'étude étaient divisés en semestres au terme desquels les élèves les plus faibles étaient impitoyablement expulsés. Au final, on proposait parfois au meilleur élève de rejoindre le clan et d'accéder à l'immortalité tandis que les autres repartaient avec leur diplôme en poche.

Le vampire qui nous accueillit s'appelait Jérôme Licht. Il fit une étrange révérence à mon père avant de retourner derrière son bureau.

- La voici, ne perdons pas de temps. Et comme à l'accoutumée, j'attends la plus grande impartialité de votre part.

- Bien entendu, Seigneur Steren. Asseyez-vous jeune fille. Sur cette feuille est inscrite une série de questions auxquelles vous allez devoir répondre le plus rapidement possible. Prenez ce stylo, je vais vous chronométrer.

Manifestement, je n'avais droit à aucune question, de sorte que je m'assis sans rien dire. De toute façon j'étais tellement stressée que j'en aurais avalé ma langue…

Je pris d'abord le temps de lire toutes les questions deux fois, ma mémoire me permettant ensuite de faire l'intégralité du devoir d'une traite. D'ailleurs l'examen était manifestement conçu pour tester cette aptitude, car les réponses devaient être inscrites au verso du questionnaire.

Pour ce qui est de leur contenu, il y en avait pour tous les goûts : intitulés en latin, énigmes mathématiques ou logiques, exercices de mémoire ou pure restitution de connaissances.

J'avais fait mon possible pour ignorer les deux paires d'yeux immortels qui me fixaient et je terminais en moins de vingt minutes, assez fière de moi.

Je ne pus réprimer un sourire en rendant ma copie. Finalement ce n'était pas si difficile que cela.

- Vous semblez sûre de vous.

- Je pense que mes réponses sont correctes.

- Nous allons voir ça…

Il inspecta ma feuille pendant quelques minutes avant de lâcher son verdict.

- Toutes les réponses sont exactes et votre temps de réponse est tout à fait respectable. A-t-elle déjà fait un test de QI ?

- Pas à proprement parler, je lui ai fait passer le test des potentiels. Elle a obtenu un total de 90.

Mr. Licht prit un air étonné, quant à moi, j'ignorais à quoi cela pouvait correspondre ni même quant il me l'avait fait passer.

- Stupéfiant. Il n'était pas vraiment nécessaire de lui faire passer des tests dans ce cas.

- Je ne tiens simplement pas à ce qu'elle soit favorisée. Tout sera fait dans les règles.

- Comme je m'y attendais de votre part. Tous les pré-requis étant donc réunis, vous allez pouvoir remplir les formalités administratives et ensuite je vous donnerai le règlement intérieur.

Il me tendit cette fois un nouvel imprimé qui me rendit perplexe : Je ne pouvais remplir honnêtement les intitulés tels que « scolarité » ou encore « profession des parents ». Je ris mentalement au souvenir de toutes les propositions de Lucie concernant ces questions…

Finalement j'aurais préféré devoir répondre à un nouveau questionnaire ! Je rendis donc le formulaire avec de nombreuses cases vides, l'air gêné.

- Oui évidemment… Je m'arrangerais pour tout cela. Vos papiers d'identité sont-ils… disons, cohérents avec la réalité actuelle ?

Ce fut mon père qui répondit à ma place.

- La primogène malkavienne Aïlin Conemara est officiellement la tutrice légale de cette enfant et ses papiers ont été créés en ce sens. En revanche je tiens à ce que vous me fassiez parvenir directement ses résultats scolaires. Je souhaite garder un œil sur son évolution.

Je grimaçai mentalement. Connaissant son degré d'exigence, il m'allait sans doute falloir travailler plus sérieusement que jamais.

Mr Licht me donna ensuite un petit feuillet avant de se lever, indiquant par là que notre entretien était terminé.

- Miss Conemara, bienvenue dans notre école. J'espère que vous saurez y faire vos preuves. Seigneur Steren, désirez-vous autre chose ?

- Ça ira pour le moment, je vous convoquerai dans mon bureau si besoin. Nathalia tu vas rentrer tout de suite. Je vais demander à une goule de te ramener.

- Bien, merci.

De retour dans le hall du bâtiment Tremere, j'attendis un instant l'arrivée de mon chauffeur. Détail amusant, la goule qui se présenta à moi avait toutes les caractéristiques de ses maîtres : Droiture militaire, crâne rasé, costume noir impeccable. On aurait dit un robot dépourvu d'âme. Il s'inclina brièvement devant moi, m'invitant à le suivre.

De tout le trajet, il ne m'adressa la parole et me déposa devant le portail avant de repartir.

Ma mère m'attendait dans l'entrée avec un grand sourire : Son affection était tellement agréable !

- Alors, comment ça s'est passé ?

- Très bien, je suis admise. En fait ce n'était pas bien compliqué. Mais je suis toujours un peu angoissée à l'idée de reprendre l'école… Enfin je suis aussi impatiente en fait. J'ai hâte de rencontrer les autres élèves. Et je voudrais faire mes preuves aux yeux de Steren. Je voudrais que vous soyez tous deux fiers de moi.

- Mais nous le sommes déjà ma chérie ! Si tu lui avais déplu, crois-moi que Steren te l'aurait fait sentir ! Ce n'était pas évident pour nous d'accepter une humaine aussi jeune dans notre demeure. Steren se méfiait énormément de toi au début et maintenant il t'a totalement adopté. Beaucoup d'humains auraient pu profiter de la situation pour faire des choses mauvaises, nous trahir ou s'enfuir, mais toi ça ne t'a jamais traversé l'esprit.

- Comment aurais-je pu faire une telle chose ! La chance que vous m'avez offerte était inestimable. Je me le dis encore toutes les nuits. Seul un miracle pouvait me sortir de l'existence à laquelle j'étais vouée. Vous êtes tout pour moi. Je vous dois tellement plus que ma liberté ! Pour une fois dans ma vie je suis vraiment heureuse.

- Tu es adorable Nathalia. Tu ne te rends pas compte de tout ce que tu m'apportes. Depuis que tu vis à mes côtés, j'ai l'impression de revivre. Tu es ce que j'ai de plus précieux. Tu as rompu la malédiction. Après plus de mille ans d'existence, j'ai enfin une petite fille que je vais pouvoir voir grandir…

En disant cela, elle me serra contre elle. Même si son cœur ne battait plus, elle m'aimait comme sa chair et je l'aimais plus qu'une véritable mère.

- Tu as eu le temps de déjeuner ? Si oui on pourrait aller se promener en ville.

- Ou alors on peut aller déjeuner toutes les deux en ville ! Moi j'ai bien envie d'une glace par cette chaleur !

L'été et ses nuits si courtes avait ce seul avantage que les restaurants et les cafés demeuraient ouverts bien plus longtemps. L'afflux des touristes inconscients offrait de plus un vaste choix de chasse pour ma mère.

Nous nous dirigeâmes donc vers le centre ville et ses zones commerciales. Il s'y déroulait justement un concert de rock. Plus d'une centaine de personnes se trémoussaient en rythme devant la scène, sans se préoccuper de ce qui les entourait.

Une fois approvisionnée en beignets et un gros cornet de glace à la main, nous nous installâmes sur les passerelles qui surplombaient la foule.

- Allez vas-y, choisis !

- Quoi donc ?

- Ce que je vais manger !

Je ris.

- Tu les choisis toujours comme ça, au hasard ?

- Non, certainement pas. Il faut observer… Essayes-donc de deviner.

- Selon quels critères ?

- Ca c'est une question de bon sens ma chérie.

Je réfléchis. Venant de ma mère, cela pouvait être tout et n'importe quoi… Sauf si elle était sérieuse et qu'elle voulait m'apprendre à chasser intelligemment.

- Bon… Je suppose que tu privilégies les personnes seules…

- Exact. Quoi d'autre ?

- Ici il y a une majorité d'hommes qui consomment de l'alcool…

- C'est vrai. D'ailleurs tu dois savoir que nous ne sommes pas tout à fait insensibles aux drogues et à l'alcool que nous ingérons à travers le sang. Bien entendu à mon échelle il faudrait que la personne soit proche du coma éthylique ou de l'overdose, mais j'ai déjà croisé des humains ayant ce potentiel.

- Et donc tu ne te nourris pas des gens ivres ?

- Si ça m'arrive de temps en temps. Si tu es faible en sang, inutile d'utiliser une quelconque discipline avec eux.

- Et ce soir ?

- Les hommes alcoolisés de cet espace ont sans aucun doute le meilleur potentiel. Quant aux filles, elles sont au centre de toutes les attentions, ce ne serait pas très discret.

- Et ensuite tu fais en fonction de tes préférences ?

- Face à un choix aussi faible, je n'ai pas de préférence… Le goût du sang est fonction de tellement de choses… Impossible de le déterminer à l'avance. Bien sûr une personne malade ou avec une mauvaise hygiène de vie aura un sang bien moins riche qu'une personne en bonne santé. Mais ici il y a une majorité de jeunes hommes en pleine forme, c'est un festin de choix.

- Bon appétit alors !

Avec un sourire, ma mère disparut littéralement sous mes yeux. Je supposais qu'elle s'était jetée dans la foule pour approcher sa victime.

Malgré ma vue surplombante, il m'était impossible de la retrouver tant la salle était plongée dans la pénombre. J'en profitais pour écouter le concert plus attentivement. Finalement les musiciens n'étaient pas mauvais et ça avait un certain rythme. Sous moi, les gens dansaient tout en scandant les refrains, profitant de l'instant avec bonne humeur.

Ma mère ne réapparu qu'une vingtaine de minutes plus tard.

A mes côtés elle assista à la fin du concert, nos jambes balançant au rythme de la musique. C'était tellement agréable… Ces heures étaient un vrai bonheur.

Les nuits suivantes, je savourai encore plus les temps libres en compagnie de ma mère. Je ressentai cette ambiance propre aux fins de vacances. La fin de très très longues vacances.

À sa demande, les cours avec Steren avaient diminué pour que je me repose, et de toute façon, pour ma part, je me sentais prête.

Mon père m'avait ramené mes uniformes et j'en avais déjà préparé un sur une chaise pour le jour de la rentrée.

Le mois d'août prit fin et je me levai désormais assez tôt dans la journée pour me réhabituer au soleil. J'en profitais pour me promener en ville, dans les centres commerciaux notamment, et lire la presse humaine.

Au final ce n'était pas du tout le niveau scolaire qui m'inquiétait mais le fait de protéger parfaitement la Mascarade…


Fin du chapitre 7