Chapitre 8
Le grand jour arriva enfin.
J'avais dormis presque toute la nuit pour être en pleine forme mais l'excitation m'avait réveillé trois heures avant l'heure du départ.
Le jour se levant vers 7h, mes parents n'étaient pas encore couchés.
Rapidement apprêtée et mon petit déjeuner ingurgité, je profitais de la compagnie de ma mère, serrée dans ses bras pendant de longues minutes. Son corps mort et sa sérénité contrastaient avec l'impatience qui animait le mien. Je ne tenais presque pas en place.
- Calmes toi ma chérie ! J'entends ton cœur résonner si fort !
Je ris.
- Par chance, personne ne pourra l'entendre là-bas !
J'étais tellement enthousiaste à l'idée d'aller à l'école que rien ne saurait perturber ma bonne humeur.
Alendro en revanche semblait beaucoup moins motivé par l'idée de me conduire. Il se tourna l'air contrit vers mon père :
- Maître, pardonnez-moi mais j'ai oublié de vous parler à ce propos. Généralement je suis debout dès 17h pour préparer la nuit et à cette heure je suis épuisé. Je peux conduire Nathalia aujourd'hui mais à l'avenir si vous le permettez, elle pourrait se rendre à l'école par ses propres moyens, cela me soulagerait grandement.
Je fus surprise de la déférence avec laquelle Alendro s'adressait à mon père. J'oubliais souvent que le lien entre goule et vampire représentait la soumission la plus absolue qui soit.
- C'est bon. Vous ne devez de toute façon rien à Nathalia. Quant à toi, j'espère que l'on peut te faire confiance en te laissant aller à l'école. Prouve-nous que tu peux être autonome.
- Bien sûr Père, je prendrai mes dispositions dès demain.
Aïlin vint m'embrasser une dernière fois avant de partir se coucher. Derrière la porte, le jour était sur le point de se lever.
- Bon courage ma chérie. Je te souhaite de passer une excellente journée.
- Merci maman !
Alors que je me dirigeai vers la porte, je remarquais un changement : le médaillon de Lucie que j'avais dissimulé sur moi avait disparu ! C'était sans aucun doute l'œuvre d'Aïlin mais Steren étant encore dans la pièce, je ne pouvais le lui réclamer. D'ailleurs, comme s'il avait lu mes pensées, mon père me regardait d'un air suspicieux.
- Nathalia, où est le médaillon du fantôme ? J'ose espérer que tu ne l'as pas pris avec toi.
Et vu l'air qu'il arbora, j'aurais moi aussi espéré l'avoir laissé dans ma chambre. Ma culpabilité du se faire évidente car il s'approcha de moi.
- Je ne l'ai pas sur moi Père…
J'avais esquissé un mouvement de recul, mais avant que je n'ai pu réagir il avait déjà fermé la porte par le pouvoir de sa pensée. Je pensai encore me prendre une gifle mais cette fois il se saisit de ma main avec force. Je grimaçai, pressentant déjà ce qui allait suivre.
Il porta l'un de mes doigts à sa bouche pour le transpercer de son croc. En une seconde il connaissait déjà la vérité.
Je m'attendai à ce qu'il s'énerve, mais c'était sans compter son stoïcisme habituel. Il relâcha simplement mon bras, me poussant sans ménagement vers la porte.
- Nous réglerons ça ce soir.
L'estomac un peu noué, je rejoignis Alendro dans la voiture. J'avais été stupide de croire qu'il n'y penserait pas. J'oubliais trop souvent que j'essayais de jouer des tours à des vampires millénaires. Et comme pour corroborer mes pensées, la goule en rajouta une couche.
- Tu as beaucoup de chance tu sais. Tu ne te rends pas compte à quel point il est patient avec toi. Il tolère tes erreurs et accepte ta jeunesse et tes insolences comme il ne le fait pour personne d'autre. Si pour toi cela tombe sous le sens qu'il se conduise comme un père, comprends bien que nous en sommes les premiers étonnés, nous qui le servons pourtant depuis plusieurs siècles.
- Tu as raison… Et pourtant je ne veux pas le décevoir. Ils m'ont tous deux tellement offert… Je voudrais que Steren soit fier de moi. Je compte travailler dur à l'école, lui prouver que je peux faire des efforts et être sérieuse. Pour eux, je voudrais être l'enfant parfaite…
- Alors, tâche de garder ces résolutions en tête.
Songeuse, je conservais le silence jusqu'à la fin du trajet.
- Merci Alendro. Dès demain, j'irais par mes propres moyens. Je vous préviendrai par téléphone dès que les cours seront terminés. Il fera probablement encore jour de toute façon donc je rentrerai à pied.
Mon uniforme flambant neuf et ma sacoche à l'épaule, je montai les marches du lycée privée Saint Albert. Dans le hall, d'autres élèves attendaient déjà, tous reconnaissables par le port de la tenue réglementaire : jupe longue noire pour les filles et pantalon pour les garçons, assortis d'une chemise blanche et d'un blaser noir orné des armoiries de l'école. On se serait cru dans l'une de ces écoles britanniques et je souris en songeant combien nous avions tous l'air de Tremeres miniatures, engoncés dans nos costumes sinistres.
Suivant l'affichage au mur, je rejoignis un groupe d'élèves de mon âge devant ce qui devait être notre salle de classe. J'étais particulièrement impatiente de rentrer et de commencer les cours. Mes propres souvenirs d'école étaient édulcorés par mes années d'enfermement, et j'éprouvai une certaine nostalgie à la vue de ces tables et chaises alignées face au tableau… La dernière fois que j'avais été dans une salle de classe me semblait si lointain…
Finalement seuls quelques élèves discutaient entre eux, la plupart d'entre nous se contentant de s'observer. Je croisai le regard d'un groupe de filles qui semblaient déjà se connaître, d'un garçon maigrelet et presque aussi pâle que moi, puis d'un garçon énorme qui rentrait à peine dans son uniforme. Et dire que nous étions tous des surdoués…
J'ignorai si j'allais pouvoir me faire des amis parmi eux. Par ailleurs serait-ce bien raisonnable ? Je ne pourrais jamais emmener personne à la maison ni présenter qui que ce soit à mes parents, cependant je ne comptais pas m'en priver pour autant.
Un homme apparut, nous invitant à entrer dans la classe. A l'instar de nous, il portait un costume de couleur grise.
Je m'assis un peu au hasard à une table au second rang et l'homme commença son discours.
- Bienvenue à tous. Vous avez été sélectionnés pour intégrer cette prestigieuse école sur le seul critère de votre intelligence hors-norme. Aujourd'hui vous êtes 25 et vous êtes camarades. Vous avez été sélectionné parmi une centaine de candidats, mais ce n'était rien comparé à ce que vous devrez endurer pour obtenir votre diplôme. Dès demain vous serez concurrents et à la fin de l'année la moitié d'entre vous aura regagné un lycée plus à la mesure de ses capacités. Car ne vous trompez pas, seuls les plus exceptionnels d'entre vous atteindront la troisième année d'étude. Ici il n'y a pas de place pour la médiocrité et encore moins pour la paresse. Je suis monsieur Elfid, votre professeur principal et enseignant en communication. Ce matin je vous présenterai les différentes matières qui vous seront enseignées ici et nous ferons un rapide tour de classe pour apprendre à se connaître. J'ai horreur de me répéter et je ne tolérerai pas le moindre bavardage pendant mes cours. J'ai déjà étudié les dossiers de chacun d'entre vous et je peux dores et déjà vous dire que certains abandonneront d'eux-mêmes d'ici quelques mois. Avez-vous des questions ?
Comme il fallait s'y attendre, personne n'osa lever la main après un tel monologue.
La matière enseignée par monsieur Elfid consistait en un ensemble de cours où l'on apprenait toutes les manières de communiquer, que ce soit la langue des signes, le braille ou encore le morse mais aussi les sciences de la communication moderne. Le programme scolaire contenait aussi par ailleurs des cours de langues anciennes avec le latin et le grec ancien ; une langue étrangère avec l'anglais ; une part importante de sciences pures avec de la médecine, des mathématiques et de la physique-chimie ; et enfin des sciences sociales avec de la cryptologie, de la logique, de l'économie et de la psychologie. Le but était de faire de nous de véritables caméléons capables d'intégrer toutes les universités mais aussi d'endosser n'importe quelle identité. Chaque matière se répartissait sur une demi-journée de cours répartis sur les 5 jours de la semaine. J'étais hautement impatiente de commencer certaines d'entre elles. J'avais l'impression d'être dans une école d'espionnage mais en même temps ce programme était tellement excitant !
Notre professeur fit ensuite l'appel, nous donnant l'occasion de se présenter et de donner plus d'informations sur nos capacités respectives : Il y avait ceux comme moi, qui disposaient d'une mémoire eidétique et ceux qui étaient des synesthètes, autrement dit des calculateurs prodiges. Et puis il y avait ce garçon maigre qui avait croisé mon regard dans le couloir. Lui était véritablement exceptionnel. Autodidacte de génie, il disposait à la fois de facilités de calcul ahurissantes et d'une excellente mémoire. Finalement, pour une fois, je me fondais plutôt bien dans la masse.
Le premier cours commença et je sentis bien vite qu'il allait s'agir d'une de mes matières préférées. La première partie du programme concernait l'apprentissage de la langue des signes. On nous distribua à tous un épais volume référençant la plupart des signes de la L.S.F.
Le reste de la matinée fut donc consacré à l'alphabet et aux signes de base pour la communication courante. Par binômes, nous communiquions sans prononcer le moindre mot.
Mon camarade se nommait Charles et était l'héritier d'une lignée de talentueux chefs d'entreprise. Il avait déjà pris une certaine avance sur le programme et maîtrisait parfaitement tous les signes usuels. Avec un sourire supérieur, il me fit comprendre qu'il n'avait plus besoin de s'exercer et que je pouvais prendre mon temps pour lire le livre avant de m'y essayer.
Un peu vexée d'avoir été rabaissée si rapidement, je parcourus les premières pages du livre avec concentration. Ce genre d'esprit de compétition semblait déjà être familier de certains élèves. Il allait falloir que je m'adapte rapidement si je ne voulais pas être dépassée. Heureusement la langue des signes était plutôt logique et je pouvais compter sur ma mémoire pour retenir immédiatement tout ce à quoi je prêtais un tant soit peu attention. Le temps de relire deux à trois fois chaque page et je pouvais déjà dialoguer avec l'autre élève par des phrases simples.
Il ne laissa pas voir son étonnement mais me confirma bien vite que son apprentissage était superficiel. S'il avait voulu tout d'abord m'impressionner, ses capacités étaient inférieures aux miennes.
Je remerciai mentalement Steren. Sans ses leçons, j'aurais sans doute été comme Charles aujourd'hui, me reposant sur mes capacités pour retenir sans pour autant apprendre.
Suite à cette constatation, je compris que Charles ne représenterait sans doute pas une menace sérieuse et durant le reste de la matinée nous pûmes dialoguer chacun notre tour sans essayer sans cesse de prouver sa supériorité à l'autre.
12h arrivèrent enfin avec la première et unique pause de la journée. L'heure de déjeuner était un vrai soulagement, je me sentais affamée !
On nous conduisit dans un vaste réfectoire où chacun pouvait manger son panier repas. Par une étrange habitude, les élèves déjà présents communiquaient entre eux soit en chuchotant, soit en langue des signes.
Assez peu désireuse de me joindre au groupe de filles que j'avais remarqué plus tôt, je m'installai volontairement à une table vide.
Catherina avait pris le temps de me préparer une boîte à repas bien garnie et comme d'habitude ça avait l'air délicieux. Alors que je m'apprêtais à manger, un raclement de gorge détourna mon attention.
Il s'agissait de Kevin Bereaz, le garçon frêle qui s'était déjà fait remarquer par ses capacités hors normes.
- Je peux ?
- Je t'en prie, je ne suis pas si associable.
- Pourtant tu t'es mise à l'écart des autres filles de la classe….
Je jetais un coup d'œil vers l'autre table d'où on nous jetait de temps à autre un regard méprisant. Le message était clair : « Si tu n'es pas avec nous, tu es contre nous. » Et par ma seule volonté de m'éloigner, c'était comme si je leur avais déclaré la guerre. Soit…
- Pour ce que j'ai pu entendre de leurs conversations, je n'aime pas trop leur mentalité… Moi je ne suis pas venue ici pour écraser les autres ni pour prouver ma supériorité mais pour apprendre.
- Mais les enseignants eux même encouragent cet esprit de compétition… enfin je suis d'accord avec toi. Comment as-tu trouvé cette première matinée de cours ?
- Passionnante ! Un peu effrayant aussi par certains aspects… Mais je suis très heureuse d'être ici. Pour une fois je me sens comme les autres.
- Je comprends ce que tu veux dire. Ici les cours sont tellement variés… On ne risque pas de s'ennuyer.
Nous nous dépêchâmes de terminer de manger, car les cours reprenaient dès 13h pour terminer à 17h.
Finalement, Kevin et moi avions plutôt sympathisé : Nous partagions tous deux la même vision des choses, de sorte que nous décidâmes de travailler ensembles pour les cours à venir lorsque les binômes n'étaient pas formés d'autorité par les enseignants.
Le lundi après-midi était consacré au cours de médecine. En cette première année, on nous apprenait les bases, ce qui équivalait au programme d'une terminale scientifique et d'un premier semestre de faculté de médecine. Ce cours requerrait avant tout de la mémoire, et ne présentait donc aucune difficulté pour moi. Par ailleurs, Steren se passionnait pour la médecine depuis son vivant, j'avais donc un peu d'avance sur mes camarades et j'avais déjà lu quelques livres parmi ceux au programme. Assez fière de mes connaissances, je n'hésitai jamais à lever la main pour répondre aux questions, ce qui bien entendu n'était pas pour plaire à tout le monde. Mais qu'importe. En impressionnant les enseignants, je savais que d'une manière ou d'une autre cela parviendrait à mon père et j'étais prête à tout pour qu'il soit fier de moi.
Lorsque la journée prit fin, j'avais hâte de rentrer pour tout raconter à ma mère. Le nuit ne tombait pas avant 20h et les quelques devoirs que j'avais à faire pour lundi prochain ne suffiraient certainement pas pour m'occuper jusque là.
Je me sentais débordante d'énergie et je courus une bonne partie du trajet pour me défouler. Voilà bien longtemps que je n'avais pas passé autant de temps immobile !
Le temps que je rejoigne la maison, il n'était pas encore 18 heures et les goules venaient tout juste de se réveiller, prenant leur petit déjeuner dans la cuisine.
- Nathalia ! Ta journée s'est bien passée ? Tu veux goûter ?
- Super journée ! C'était génial, je suis tellement contente d'aller à l'école ! Je mangerai vers 19h, ne t'inquiètes pas pour moi je me ferai à manger toute seule. Pour l'instant je vais aller travailler à la bibliothèque.
- Bien, tant mieux ! Tu me diras avant de te coucher ce que tu veux pour ton repas demain midi. Pose ta gamelle dans l'évier pour que je la lave.
- Merci Catheria, ce que tu prépares est toujours délicieux. À plus tard !
Sautant de marches en marches, je rejoignis ma chambre pour me changer. Pas question de salir mon bel uniforme. Je pris aussi un oreiller et une couverture et alla m'installer dans un des fauteuils de la bibliothèque avec l'épais manuel de Langue des Signes Française et un autre livre d'anatomie humaine.
Si lire des livres entiers plusieurs fois d'affilée pouvait sembler particulièrement laborieux, je savais que c'était pour moi la meilleure manière d'apprendre, surtout quand je ne pouvais les recopier. Concentrée sur ma tâche, je reproduisais gestuellement les signes que je voyais tout en répétant tout haut leur signification. Je m'amusais d'avance en imaginant la tête de Charles lorsqu'il découvrirait tout ce que j'avais pu apprendre… La plupart des signes étaient extrêmement imagés et me venaient très rapidement en tête.
Je ne surveillais pas l'heure, tellement désireuse d'apprendre encore et encore. Si j'étais assez rapide je pourrais apprendre encore une vingtaine de signes… ?
J'étais encore plongée dans mon apprentissage lorsque mon père apparut sur le pas de la porte. Comprenant en un instant sur quoi je travaillais, il me salua en langue des signes avant me demander comment s'était passée ma journée.
Avec un large sourire, je m'empressai de lui répondre moi aussi en signe : « L'école est géniale et je suis très heureuse d'apprendre. »
- Félicitations, je vois que tu progresses vite. Tu devrais descendre, Aïlin t'attend en bas.
- Oui c'est vrai, je n'ai pas vu le temps passer.
Etrangement mon père ne semblait pas vouloir reparler de l'incident de ce matin, mais il fallait s'y attendre, Lucie et son médaillon n'étaient pas dans ma chambre. Ignorant momentanément ce fait, je me dépêchai de rejoindre ma mère pour me précipiter dans ses bras.
- Maman !
- Bonsoir Nathalia. Alors cette journée, raconte moi tout…
- Vraiment, vraiment génial ! Je suis super contente. Pour l'instant je trouve ça passionnant ! Dans la classe on est 25 mais apparemment il y en a toujours qui abandonnent en cours d'année. Enfin moi je compte bien aller jusqu'au bout ! Il y a tant de choses à apprendre… Mais je suis super motivée. Alors aujourd'hui j'ai eu un cours de langue des signes toute la matinée et l'après-midi c'était un cours de médecine. Ça va, pour l'instant ce n'est pas trop dur mais il faut quand même que je reste concentrée… Et puis demain c'est langues anciennes le matin et mathématiques l'après-midi. À partir de mercredi je commence le grec ancien et la cryptologie, jeudi on a anglais et économie, je pense que cette journée là sera celle que j'aimerai le moins, et vendredi on a psychologie et logique.
- Et bien quel emploi du temps ! Je suis impressionnée par ton enthousiasme. Dans mon pays les enseignements étaient dispensés par des religieux à mon époque, ce n'était pas très varié...
- Sinon y a une espèce de concurrence entre la plupart des élèves, c'est une mentalité un peu spéciale mais heureusement y en a qui viennent avant tout pour apprendre et pas pour prouver à tout prix leur supériorité. Sinon il faut surtout que je m'habitue à suivre l'actualité humaine…
- Et à te coucher tôt… Tu te lèves à quelle heure ?
- J'aime bien avoir au moins une heure pour me préparer et je mets une bonne trentaine de minutes pour y aller à pieds donc je vais me lever vers 6h pour être bien certaine d'être à l'heure. Je pense que je vais me coucher vers 23h au plus tard.
- Alors je viendrais te réveiller demain matin. Allez, va manger, moi je dois y aller. Bonne nuit ma chérie.
- Bonne nuit maman !
Tout en sautillant de bonheur, je rejoignis la cuisine. Il était presque 21h et je voulais revoir le cours de médecine avant de me coucher. Catherina était occupée ailleurs mais elle m'avait tout de même préparé une table. Ne restait plus qu'à remplir mon assiette. En fouillant dans le frigo, je dénichai un reste de tomate farcie et du riz que je collai au micro-onde. Mon repas rapidement ingurgité, je lavai ma vaisselle puis remontai dans ma chambre. Mon père était toujours dans la bibliothèque mais je préférai me mettre bien confortablement dans mon lit pour relire mes cours d'aujourd'hui. Finalement j'étais tout de même fatiguée, cela faisait longtemps que je n'avais pas été tenue éveillée et en activité pendant une aussi longue journée. Il était à peine 22h que je me laissais déjà tomber dans les bras de Morphée.
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Le mardi matin, la matinée était consacrée à l'apprentissage des langues anciennes, latin et grec, et par extension à l'épigraphie, dont la maîtrise était indispensable pour étudier les livres et manuscrits anciens. J'avais déjà pour cette matière une certaine avance sur les autres, car Steren ne se contentait pas de lire le latin, mais aussi de le parler, au point que c'en était devenu pour moi une seconde langue. En revanche, ma principale difficulté, je m'en aperçus bien vite, était de ne pas employer des termes purement oraux que j'avais appris auprès de mon père mais qui n'avaient jamais été transposés dans aucune source écrite. Et comme je voulais participer au maximum à l'oral, notre professeur ne tarda pas à m'en faire la remarque.
- Mademoiselle Conemara, je ne sais pas d'où vous sortez votre vocabulaire, mais je peux vous assurer que ces termes n'ont jamais été employés dans aucun document d'époque, à ma connaissance. Vous estimez-vous donc si douée en latin qui vous vous permettez d'en inventer des mots ?
Je vis quelques filles de la classe sourire à cette remarque. Tous les enseignants de cette école se ressemblaient sur un point : les déclarations étaient particulièrement acerbes. Et je ne doutais pas qu'une réponse inconsidérée de ma part me vaudrait un avertissement directement adressé à Steren.
- Je vous prie de m'excuser monsieur, il m'avait semblé avoir lu ce terme quelque part.
Finalement cette matière n'allait pas être aussi simple qu'elle n'y paraissait. Heureusement qu'en matière de traduction du latin au français, je ne pouvais faire ce genre d'erreur. La matinée se passa sans que je n'ose plus prendre la parole en latin.
A midi Kevin et moi nous rassemblâmes comme la veille à une même table pour déguster notre repas. Cette fois je fus étonnée du maigre « repas » qu'il avait ramené : une simple pomme et un yaourt. Du coup je lui donnais l'un de mes sandwiches, sans même faire la moindre remarque. Avec un sourire, il me remercia en langage des signes. Avec justesse, Kevin avait deviné ma passion pour ce mode de communication et je lui répondis avec bonheur.
« Bon appétit ! »
« De même. Tu aurais dû voir la tête de Jeanne ce matin lorsque tu n'arrêtais pas de prendre la parole… Alors dis-moi, tu as avalé un dictionnaire de latin ? »
Je souris largement.
« Non, disons que mon père est passionné de latin alors c'est un peu une seconde langue pour moi… Mais je crois que je me permets trop de familiarité, il va falloir que je sois plus rigoureuse… »
Kevin hocha la tête.
« Ce sandwich est très bon. Alors prête pour les maths ? »
« Non, j'ai horreur de ça… Je n'ai aucune envie d'y aller. Je sens que je vais me rendre ridicule… »
Et pour le coup, c'était tout à fait vrai. Durant son enseignement, mon père avait passé sous silence les mathématiques, matière qu'il devait sans doute considérer avec bien peu d'intérêt. Et je ne m'étais pas trompée en redoutant ce cours. L'après-midi toute entière fut un cauchemar. J'étais très largement en retard par rapport aux autres élèves car si j'étais à peu près capable de calculer mentalement, mes connaissances en mathématiques se bornaient aux 4 opérations de base : addition, soustraction, multiplication et division.
Je ne pris pas une seule fois la parole, me concentrant de toutes mes forces pour essayer de comprendre les règles et les mécanismes de ces opérations pleines d'inconnues et de symboles étranges.
À la fin de la journée j'avais envie de me taper le crâne contre la table : j'avais une sacrée migraine et je m'étais en plus prise une remarque lorsque le professeur m'avait surprise, demandant une explication à Kevin en langue des signes
À la sortie, je ne courais plus mais traînais les pieds, si bien que Kevin me rattrapa sur le chemin.
- Allons, ne fais pas cette tête ! Je t'aiderais si tu veux !
- Tu ne comprends pas, je n'ai pour ainsi dire jamais fait de mathématiques depuis l'école primaire ! J'ai 4 ans de retard sur vous et je dois suivre ce cours auquel je ne comprends rien. Je vais couler et bien plus vite que je ne le pensais. Et mon père ne cessera de me faire des remontrances et me mépriser pour cela.
- Bon ! Stop ! Viens avec moi à la bibliothèque municipale. Tout de suite. Tu es un génie et tu mérites ta place dans cette école. Tu ne peux pas baisser les bras à la première difficulté. On va travailler ensemble et en un rien de temps tu comprendras tout. Fais-moi confiance !
Je recomposais un faible sourire, me laissant entraîner vers le centre ville.
Nous étudiâmes tous deux à la bibliothèque jusqu'à sa fermeture, Kevin m'expliquant inlassablement les règles que je devrais connaître. Une seule séance de ce genre ne suffirait pas mais j'admirais sa générosité envers moi.
Une fois rentrée, je m'installais directement dans ma chambre pour continuer à lire les manuels scolaires que j'avais empruntés.
Il était déjà presque 20h et je n'avais guère le cœur à raconter à mes parents cette piètre journée.
Je passai toute l'heure suivante à faire des exercices sans avoir réellement l'impression de trouver cela plus facile. Finalement lorsque je descendis pour manger, la maison était quasiment déserte, seule Catherina étant occupée à nettoyer la cuisine.
Je ne pouvais pas me permettre de manquer de sommeil et je me couchais à 23h ainsi que je me l'étais imposé.
Le mercredi se passa sans encombre ni fait notable. Si je n'avais pas de passion particulière pour la physique-chimie, Steren m'avait largement expliqué bon nombre de ses principes. Le professeur me félicita pour ma participation, ce qui ne fut pas sans provoquer un regard de jalousie de la part de certains de mes camarades.
La cryptologie, qui nous occupait l'après-midi, était une discipline totalement nouvelle, pour moi comme pour tous les autres, mais je trouvais cela réellement passionnant.
Outre le fait d'étudier les différentes techniques pour crypter un message, nous nous entraînions aussi à identifier la technique utilisée et à déchiffrer des messages codés.
Même si je n'étais pas fondamentalement convaincue de son utilité dans la vie courante, le cours prenait l'aspect d'un jeu d'énigme. C'était tellement savoureux de pouvoir enfin exploiter ses capacités mentales ! Je goûtais la joie de la difficulté et de sa résolution et mon enthousiasme me poussa à résoudre bien plus d'exercices qu'il nous était demandé pour nos devoirs. Kevin, avec qui je m'étais de nouveau associé, était un partenaire idéal, complétant mes lacunes en matière de calcul et souriant presque autant que moi face à la complexité.
Si le mercredi était sans nul doute ma journée préférée, je m'étais préparée à ne guère apprécier le jeudi. Tout comme le mardi, il comportait une matière que je n'avais qu'assez peu étudié et pour laquelle je présentais un retard non négligeable face aux autres élèves : l'anglais.
Mais contrairement aux mathématiques, j'avais de plus grandes facilités dans l'apprentissage d'une langue que pour la logique des nombres et la matinée fut plus agréable que je ne l'aurais espéré. Même si je conservai le silence tout le long du cours, la compréhension me venait de manière assez intuitive pour que je ne me sente pas totalement perdue. Quelques efforts appliqués de ma part et je parviendrais probablement à maintenir un bon niveau en anglais.
En revanche, l'économie qui occupait l'après-midi, était la matière la plus ennuyeuse du monde à mes yeux. Certes il s'agissait de comprendre des règles qui faisaient fonctionner le monde entier, mais il était hautement peu probable que je travaille jamais dans la finance ni même que je doive travailler tout court. Je savais que la fortune de nombreux anciens vampires provenait d'investissements savamment placés, mais leurs talents pour la manipulation humaine les y avaient aussi grandement aidés. Enfin de toute façon, Steren ne permettrait pas que je fasse l'impasse sur la moindre matière alors il allait falloir que je m'y investisse autant que pour les autres.
À la fin de la journée, j'empruntai quelques livres sur l'économie et les marchés boursiers à la bibliothèque du lycée avant de rentrer à la maison. Même si j'appréciais la compagnie de Kevin, la quiétude de ma demeure me manquait et j'avais hâte de rentrer chez moi.
Je passai la soirée entre l'anglais et l'économie, heureuse de cette nouvelle routine étudiante tellement normale. Certes je voyais moins mes parents, mais je me sentais enfin dans mon élément. Et Aïlin n'oubliais jamais de m'embrasser lorsque j'allais me coucher ou avant de partir au lycée. Après tout, je les voyais comme n'importe quel autre enfant de mon âge voit ses parents…
Tout cela était trop beau et le vendredi se chargea de me replonger dans les moments les plus sombres de mon enfance. J'avais, pour la psychologie, une certaine curiosité. Il se chuchotait dans les couloirs que le professeur était un véritable mentaliste, capable de manipuler les esprits avec une facilité effrayante. S'il pouvait nous apprendre de telles choses, cela me serait très certainement profitable dans ma vie de vampire.
Ce matin-là donc, nous étions sagement en rang, Kevin et moi discutions comme à notre habitude en langage des signes, dans le plus parfait silence, tandis que nos camarades chuchotaient entre eux. Je ne regardais pas la porte et lorsqu'une voix nous dit d'entrer, une soudaine nausée me saisit. Sans même me retourner, je connaissais le propriétaire de cette voix. Cette voix qui hantait encore certains de mes cauchemars et polluait mes souvenirs. Une voix que je ne pourrais probablement jamais oublier tant elle était associée à une véritable terreur et des douleurs aliénantes. Je serrai les poings, encore incapable de me retourner. Je sentais mon cœur battre si fort ! Kevin me regardait étrangement, sans doute étonné de voir mon visage se décomposer ainsi. Les jambes tremblantes, je me soutins un instant au mur, espérant que mon émoi passerait inaperçu. Tout cela était de l'histoire ancienne, je ne pouvais pas le laisser me gâcher la vie aujourd'hui ! Il fallait que je surmonte ma peur quoi qu'il m'en coûte. Steren ne tolèrerait sans doute pas le moindre écart de ma part, quelque soit mon excuse.
Rejoignant enfin la salle de classe, je levai les yeux vers notre professeur : Il s'agissait du Docteur Keyes, l'homme qui avait convaincu mes géniteurs de m'abandonner et qui s'était servi de moi comme cobaye pendant les années qui avaient suivi mon internement. Ses expériences avaient bien failli me coûter la vie à cette époque… Il n'avait absolument pas vieilli, mais comme bon nombre de professeurs de cette école, je supposai que c'était une goule Tremere… Pour ma part, j'avais grandi et changé et les faits remontaient à plus de 4 ans. Était-il possible qu'il ne me reconnaisse pas ?
Tâchant de conserver un visage aussi neutre que possible, je m'assis aux côtés de Kevin comme si de rien n'était.
« Monsieur Keyes » fit l'appel, observant le visage de chaque élève à la réponse de celui-ci. Lorsque vint mon nom, j'eus le plus grand mal à le regarder dans les yeux. J'aurais juré qu'il avait souri, mais je devais absolument me comporter comme les autres élèves. Comme on nous l'avait laissé entendre, Keyes était un fin psychologue, spécialiste des émotions humaines. Si j'avais ne serait-ce qu'une petite chance pour passer inaperçue, je ne devais pas me trahir en dévoilant la terreur que cet homme m'inspirait. Me concentrant sur le cours plutôt que sur le professeur, je me mis en tête de recopier tout ce qu'il disait sans même lever les yeux. C'était le seul moyen de passer ce cours. Imaginer qu'il s'agissait d'un simple magnétophone sans âme débitant son enseignement…
Ma stratégie fut très vite mise en échec. Keyes circulait dans les rangs tout en débitant son monologue et bien entendu je ne l'avais pas venu venir. Lorsqu'il arriva à ma hauteur, il posa sa main dans mon dos, me faisant sursauter si violemment que je faillis en tomber de ma chaise. Et le regard qu'il me lança à ce moment ne laissait aucun doute : il savait parfaitement qui j'étais et il comptait bien de nouveau jouer avec moi. Il devait cependant ignorer l'identité de mes nouveaux parents, sans quoi il ne se permettrait certainement pas de telles familiarités…
Sans un commentaire, je me forçai à détourner le regard, essayant en même temps de calmer mon rythme cardiaque. Il ne pouvait absolument rien me faire en présence des autres élèves. Je devais me raisonner… Je rouvris mes mains, prenant confusément conscience que j'avais enfoncé mes ongles dans mes paumes. Keyes avait continué son trajet, ne semblant plus guère faire attention à moi. Je devais être plus prudente si je ne voulais pas me ridiculiser de nouveau. Mes réactions trahissaient trop facilement mon animosité et ma peur, il ne fallait plus qu'il me prenne par surprise si je voulais conserver un semblant de normalité aux yeux de mes camarades…
Kevin avait bien compris que quelque chose n'allait pas mais il se contentait de me questionner du regard, sans esquisser le moindre geste.
Il m'était extrêmement difficile de me concentrer dans ces conditions et la voix de Keyes ne me parvenait que très lointainement, sans que je n'en comprenne le sens. J'avais l'impression de manquer d'oxygène, de ressentir ce besoin urgent de sortir de la pièce pour m'échapper loin de cet homme qui m'avait torturé. Que penserait Steren si je fuyais un cours ? Je passerais de nouveau pour la folle. Encore une fois à cause de lui. Arriverais-je à être plus forte ? Comment pourrais-je passer l'année à travailler en sa présence ? J'allais avoir besoin de toute la bonne volonté que j'avais en réserve. Pour Aïlin et Steren, mes nouveaux parents, pour l'espoir et la confiance qu'ils avaient en moi. Je pris une grande inspiration, reportant mon regard sur mon bloc de feuilles. Me détacher de mon corps, de cette situation surréaliste. Prendre le stylo. Écrire ce qui est entendu. Ignorer cette boule dans ma gorge. Juste un pantin mécanique.
Une heure passa ainsi. Keyes ne bougeait plus de derrière son bureau, illustrant ses propos par des schémas au tableau. Ça me suffisait amplement. Je lui imaginai un masque pour faire de lui un être parfaitement anonyme.
Finalement, l'heure du midi salvatrice arriva enfin. De quelques mouvements je fis comprendre à Kevin qu'il ne devait en aucun cas me laisser seule avec lui. Cette précaution ne fut pas inutile car Keyes m'interpella alors que je passais devant son bureau.
- Mademoiselle Conemara, j'aimerais vous parler un instant… en privé.
- Monsieur Bereaz peut rester, je n'ai rien à cacher.
- Bien, si vous y tenez. Compte tenu de votre passif, j'ai été très étonné de vous retrouver dans cette école. Mais c'est un plaisir de vous avoir comme étudiante.
- Ce sentiment n'est aucunement partagé. Et il ne tient qu'à moi de prouver que j'ai toute ma place ici. Autre chose ?
- J'aimerais beaucoup m'entretenir avec vos parents pour savoir comment vous avez évolué.
- Je crains que ce ne soit impossible. Relisez mon dossier scolaire. Sur ce, nous n'avons qu'une heure pour déjeuner. Au revoir.
Sans lui laisser le temps de dire un mot de plus, je quittai la salle en compagnie de Kevin.
- Tu as vraiment l'air de le détester.
- Méfie-toi de cet homme comme de la peste, ne lui fais jamais confiance, et dans la mesure du possible, ne reste jamais seul en sa compagnie. C'est un odieux manipulateur, pervers et sadique qui n'a aucune morale ni éthique.
- Je vois… Je suppose que tu n'es pas prête à me donner les raisons de ton animosité.
- … Pas pour l'instant. Je t'en dirais peut-être davantage plus tard… Ce n'est pas par manque de confiance mais c'est personnel. Pour l'instant sache juste que c'est un homme dangereux. Tu n'imagines pas la volonté dont je fais preuve pour ne pas m'enfuir à sa simple vue…
- Je te crois, j'ai bien vu la manière dont tu as réagi. Il te terrorise…
Je soupirai, sans rien rajouter. Kevin avait raison, Keyes me terrifiait et cette fois ni Aïlin ni Steren ne pourraient faire quoi que ce soit. J'allais devoir l'affronter seule.
Il n'était que midi et je me sentai déjà éreintée, comme si une journée entière s'était écoulée. À table, je fus incapable d'avaler quoi que ce soit, et ni moi ni Kevin n'échangâmes le moindre mot de tout le repas.
J'avais le moral au plus bas alors que nous nous rendions au cours de logique, heureusement il s'agissait d'un cours passionnant. L'enseignante, Mme Tennigan, était une femme stricte et sèche, mais vouait un profond respect pour les énigmes les plus ardues et ceux capables de les résoudre. Elle enseignait différentes techniques pour accroître notre rapidité de réflexion et organiser notre pensée. La curiosité qu'elle éveilla chassa momentanément toute pensée relative à Keyes et son cours de psychologie et lorsque la journée prit fin, je n'avais pas vu le temps passer. La semaine était désormais terminée et j'allais avoir tout le weekend pour digérer cette expérience de ce qui serait mon quotidien pour les trois années à venir.
Fin du chapitre 8
