Chapitre 9

La semaine était désormais terminée et j'allais avoir tout le week-end pour digérer cette expérience de ce qui serait mon quotidien pour les trois années à venir.

Je rentrai rapidement à la maison, épuisée par cette journée riche en émotions. Pour l'instant je ne voulais pas parler du problème Keyes à mes parents. Aïlin ne saurait pas quoi dire pour me réconforter et Steren me répondrait sans doute que je devais surmonter ma peur et faire avec. Mon instinct me chuchotait que Keyes ne me laisserait pas tranquille mais j'espérais vraiment avoir tort. Je voulais réellement faire honneur à Steren afin qu'il se félicite de la confiance qu'il avait mis en moi. J'étais prête à tous les efforts pour cela.

Contrairement à d'habitude où je révisais mes cours de la journée, je m'écroulai sur mon lit à peine arrivée. Lucie me manquait, car c'était la seule personne au monde à qui j'aurais pu confier mes pensées. Elle avait été le témoin privilégié des expériences que Keyes menait sur moi et d'autres pensionnaires et comprendrait mieux que personne mon désespoir de le retrouver ainsi.

Je m'endormis sur ces pensées moroses.

Lorsque je me réveillai, il était 5h du matin et l'aube était proche. Quelqu'un, sans doute Aïlin, m'avait retiré mes chaussures et recouverte d'une couette. J'avais envie de voir ma mère et je me levai et m'habillais sommairement avant de descendre au salon. Comme je l'espérai, mes deux parents étaient là, buvant chacun leur verre de sang dans le plus parfait silence. Ils s'observaient seulement, manifestement sans ressentir le moindre besoin de recouvrir à la parole.

- Et voilà ma petite fille chérie… N'es-tu pas en week-end ? Il est un peu tôt pour te lever.

- Je voulais passer un peu de temps avec vous avant le lever du soleil, je retournerai me coucher plus tard.

- Alors raconte-moi. As-tu passé une bonne journée ?

Je m'asseyais à ses côtés sur le canapé.

- Ça va. Aujourd'hui j'avais psychologie et logique. J'aime beaucoup la logique, les énigmes de la prof sont comme un jeu. C'est stimulant.

- Je suis heureuse que ça te plaise. J'avais peur que tu te sentes un peu perdue cette première semaine mais manifestement tout va pour le mieux.

Je ne rajoutai rien, profitant simplement de la présence de mes parents. Ces deux immortels m'offraient tant : affection, éducation, protection… Pour eux, je devais trouver la force de lutter contre les insinuations perfides de Keyes. Après tout, les vampires ne se faisaient pas non plus de cadeaux entre eux, ainsi les petites sournoiseries de mon ancien bourreau ne seront qu'un entraînement avant mon immortalité.

Je me perdais dans le fil de mes pensées lorsque Steren prit la parole :

- J'espère que tu ne prends pas cela trop à la légère Nathalia. Je compte sur toi pour respecter tes enseignants et être aussi studieuse que possible.

- Je le serais, Père. Il va de soi que je ne laisserais pas passer une telle chance.

- Bien, sur ce, j'ai quelques choses à faire avant le lever du jour. Bonne journée Nathalia.

Il finit son verre de sang, se leva et se dirigea vers le couloir. Je savais qu'Aïlin allait, quant à elle, rester à mes côtés jusqu'à l'aube.

Je repensai au regard de Steren, à sa remarque sur le respect que je devais à mes professeurs. Était-il possible qu'il sache dans quelle situation je me trouvais ? Il était au contraire plus probable qu'il ait dit cela uniquement en référence à ma remarque sur le cours de logique… Aïlin interrompit mes réflexions :

- Tu me sembles bien pensive…

- Je suis soucieuse de bien faire alors j'ai peur de faire des erreurs.

- Ne t'inquiètes pas, je suis certaine que tu vas y arriver. Tu es brillante. Et je suis déjà tellement fière de toi. Allez, allons dans ta chambre, je vais te coiffer.

J'adorais ma chambre. Elle était si chaleureuse, absolument opposée à celle que j'occupais à l'hôpital. Tous les murs recouverts de tentures sombres aux motifs celtiques me faisaient penser à un gigantesque cocon de tissu. Mon grand lit était aussi paré de noir, de pourpre ou de violet selon les lessives, et débordait d'oreillers assortis aux épaisses couettes de plume. Même au sol, le vieux parquet de bois était protégé par plusieurs tapis anciens. Et bien entendu, toutes les fenêtres étaient obturées par d'épais volets de bois doublés par des rideaux de velours.

Enfin je me sentais apaisée… C'était ici mon sanctuaire.

- Je suppose que papa ne me rendra pas Lucie… J'aurais aimé tout lui raconter…

- C'est moi qui ai le médaillon pour l'instant et je ne compte pas te le rendre avant que je n'estime que tu aies grandi… Et puis, je suis là pour t'écouter moi …

- Je sais… Disons que Lucie a assisté à certains épisodes de la vie…

Les larmes me revenaient alors que je me remémorai l'épisode de ce matin.

… Monsieur Keyes, le professeur de psychologie à l'école… c'est l'homme qui a essayé de me tuer il y a quelques années. Pendant presque deux ans il s'est servi de moi pour ses expériences… Et puis un jour une infirmière s'en est aperçue et a mit fin à ses séances de torture. Lucie aussi a tout fait pour empêcher mon âme de quitter mon corps… Il s'est fait renvoyer de l'hôpital à cause de moi et aujourd'hui je le retrouve… Il m'a tout de suite reconnu…

Aïlin me prit dans ses bras, me serrant tout contre elle.

- Shhhh… Tu n'as aucune raison de t'inquiéter, ma chérie, il ne peut plus rien te faire. Les choses ont changé maintenant, Steren et moi sommes là pour te protéger. Personne ne le laissera te faire quoi que ce soit, il n'en a pas le droit.

- Je sais… C'est sa voix… Quand je l'entends ça me rappelle les pires moments de mon existence. Il sait que j'ai peur de lui, ça l'amuse…

- Tu ne dois pas le laisser avoir d'emprise sur toi, tu ne dois pas lui montrer ta peur. C'est une goule tremere n'est-ce pas ? Alors il sait forcément que tu nous appartiens.

- Oui… De toute façon, je ne peux rien faire d'autre que de le supporter. Mais c'est si difficile de se concentrer… J'ai essayé de l'imaginer avec un masque, mais dès qu'il s'approche de moi je panique.

Ma mère s'assit sur le lit, m'attirant sur ses genoux.

- Assieds-toi contre moi, ferme les yeux…

Elle m'enserra de ses bras, son menton posé sur mon épaule, déposant de petits baisers sur ma nuque.

- Fixe cette sensation dans ta mémoire. Tu es calme, en sécurité, rien ne peut t'arriver ici, entre mes bras. Je donnerais mon existence pour toi. Je t'aime comme la chair de ma chair et jamais je ne laisserais qui que ce soit te faire du mal. Lorsque tu auras peur, ferme les yeux juste un instant et remémore toi cet instant. Ce sera ton refuge.

Je me concentrai ainsi qu'elle me l'avait conseillé. Je lui faisais totalement confiance. Pas un seul instant je n'aurais douté d'elle. Elle était si gentille, tellement attentionnée.

- Merci maman, j'essayerai ta technique vendredi prochain. Je n'ai aucune envie de le laisser me pourrir l'existence une fois de plus.

M'asseyant devant ma coiffeuse, je laissai ma mère détacher mes cheveux pour les brosser. Je savais qu'elle adorait cela, ce simple fait de se conduire comme n'importe quelle mère. Dès le premier soir elle avait initié ce petit rituel, après quoi elle me bordait et embrassait mon front pour me souhaiter un agréable sommeil.

Bien que j'aie déjà dormis presque toute la nuit, je sombrai rapidement, profitant du confort et du calme ambiant.

Je me réveillai aux alentours de midi, en pleine forme mais aussi affamée. Je m'habillai d'une simple tunique noire puis descendis déjeuner. À cette période de la journée, Alendro et Catherina dormaient, mais leur fille Abigaël s'occupait de tout ce qui ne pouvait pas être fait de nuit. M'installant dans la cuisine déserte, je me préparai un grand bol de céréales à déguster devant la télévision.

Le reste de la journée allait être consacré à mes études, notamment les mathématiques et l'anglais, si je voulais rattraper mon retard.

Il ne fallait surtout pas que je cède à la fainéantise, ce qui était le plus difficile. Une fois plongée dans les livres, je devais rester concentrée jusqu'à la tombée de la nuit où je pourrais dîner.

Je passai ainsi de longues heures à m'exercer aux mathématiques. Le calcul n'était définitivement pas une forme de gymnastique mentale à laquelle j'étais habituée et c'était bien la seule matière pour laquelle ma mémoire exceptionnelle ne m'était d'aucun secours.

J'avais récupéré des livres d'exercices à la bibliothèque municipale et je fis se succéder pages après pages jusqu'à saturation.

Le soleil était en train de se coucher lorsque je consentis enfin à me lever de ma chaise. J'espérais avoir un peu l'occasion de sortir avec ma mère, ne serait-ce qu'une partie de la nuit. Après cette dernière semaine à me lever à l'aube, il me serait sans doute difficile de tenir au-delà de 2 heures du matin. Comme si elle avait deviné mes pensées, Aïlin m'attendait en bas, déjà habillée pour la chasse.

- Dépêche-toi, je ne voudrais pas que tu te couches trop tard. J'ai un endroit à te faire découvrir…

Prenant la main tendue, je me hâtai à sa suite. La nuit était douce et je me sentais délicieusement libre. Avec ma mère à mes côtés rien ne pouvait m'atteindre. De plus, je portais désormais le fameux « sceau », une petite pierre rouge en pendentif qui me distinguait comme l'appartenance d'un puissant vampire et protégée de la Camarilla. Un bijou que mes parents avaient obtenu après maints arguments auprès du prince… Ma mère m'emmena jusqu'aux abords de la ville, un quartier aux constructions plus anciennes. Un vieux cimetière occupait tout un pâté de maisons et c'était précisément à cet endroit que nous nous rendions.

- Je te saurai grée de ne pas révéler l'emplacement de cet endroit à Steren. Il aimerait sans doute savoir où nous nous rendons ce soir, mais malgré de nombreuses années à ses côtés je ne le lui ai jamais révélé. Je te présente le refuge malkavien.

Effectivement, au beau milieu du cimetière se trouvait l'entrée d'une construction qui s'enfonçait dans les entrailles dans la terre. Tout autour de moi je pouvais entendre des chuchotements et des bruissements, mais même si je ne pouvais rien voir, je n'avais pas peur. Plusieurs malkaviens apparurent peu à peu, nous escortant dans des sous-sols de plus en plus vastes. De nombreux couloirs se perdaient en ramifications, et à l'image de la chanterie tremere, j'aurais eu du mal à m'y repérer toute seule. La salle où nous nous rendions était immense, et il paraissait impensable qu'un tel bâtiment soit dissimulé sous un cimetière. Une sorte de trône en pierre se trouvait en son bout, et Aïlin s'y assit avant de m'attirer sur ses genoux. Elle attendit un instant que tout le monde soit réuni devant elle avant de prendre la parole.

- Mes chers enfants, membres du clan malkavien. Je vous présente enfin ma fille et future infante Nathalia. Je compte sur vous pour la considérer avec respect et affection. Jamais de toute mon existence je n'ai eu de trésor aussi précieux. Aujourd'hui Nathalia n'a que 16 ans, elle est encore jeune et je ne pourrais l'étreindre qu'une fois ses 21 ans révolu, de ce fait je vous fais aussi confiance pour la protéger mieux que votre propre existence. Faites en sorte qu'elle se sente toujours ici chez elle.

Ces propos furent accueillis par diverses exclamations de joie et je compris que malgré les dires de Steren, les malkaviens de la ville révéraient Aïlin comme une véritable reine. Soudain, la masse de vampires face à nous s'écarta pour laisser passer un vampire plus grand. Il était brun, les cheveux mi-longs noués en catogan, et les yeux bleus, clairs comme des saphirs. Il portait une tenue noire près du corps, semblable à un costume, mais le plus remarquable était le sabre qu'il portait à sa ceinture. Arrivé face à nous, il posa un genou au sol, inclinant la tête, la main sur le torse.

- Majesté.

Aïlin me fit signe de me lever, se précipitant pour relever le nouveau venu.

- William ! Très cher ami, cela fait si longtemps ! J'ignorais que tu étais de retour en ville !

- Je viens juste d'arriver. Je ne vous aurais jamais fait l'affront de rester sur votre domaine sans me présenter à vous.

- Nathalia, approche. William, je te présente ma fille Nathalia, qui me comble de bonheur depuis plus d'un an maintenant. Nathalia voici William Azel, quelqu'un d'exceptionnel, un vieil ami qui a combattu le Sabbat à mes côtés durant plusieurs décennies. Et c'est le meilleur épéiste que je connaisse.

Le vampire s'inclina de nouveau, se saisissant de ma main pour y déposer un baiser.

- Princesse Nathalia. Je ne peux que me réjouir de voir enfin deux âmes sœurs réunies. Voilà des siècles qu'Aïlin vous cherche.

- Moi aussi j'attendais de véritables parents. Et maintenant plus rien ne pourra nous séparer.

Aïlin reprit la parole, me serrant tout contre elle.

- Si tu savais comme je suis heureuse. Steren l'a accepté lui aussi. Elle était destinée à nous rejoindre. Nathalia a la capacité de voir à travers le voile et elle est tellement brillante. Je sens… que la malédiction a été rompue. Mon enfant pourra vivre à mes côtés pour l'éternité !

Je souris largement, victime de l'allégresse générale. Moi aussi j'étais heureuse, grâce à Aïlin, grâce à Steren, grâce aux membres du clan malkavien qui m'adoptaient comme l'une des leurs, alors que j'étais encore humaine.

- Ma reine. Si je peux me rendre utile, si vous avez besoin de mon aide, n'hésitez pas, je répondrais présent. Je tuerais quiconque osera poser la main sur Nathalia et la protégerais de mon corps et de mon sang s'il le faut.

- Je te remercie William, tu es le plus vaillant d'entre nous. J'ai toute confiance en toi et je te confierais la vie de mon enfant les yeux fermés. Pour l'instant Nathalia va à l'école et doit vivre pendant la journée, mais je ferais sans doute appel à toi pour assurer sa protection dès que les nuits rallongeront. Malheureusement le Sabbat a déjà eu vent de son existence. Ils savent que Nathalia est ma plus grande faiblesse.

- N'ayez crainte, ce sera un honneur pour moi d'être son escorte.

- Alors soit, je te préviendrai dès que j'aurais besoin de toi. Je n'aurais espéré meilleur bouclier que toi mon ami.

J'étais assez rassurée de savoir que j'aurai un garde du corps, lorsque le chemin de l'école se ferait de nuit. Même si les quelques membres du Sabbat qui avaient eu vent de mon existence étaient morts, d'autres l'apprendraient et tenteraient tôt ou tard d'atteindre Aïlin à travers moi.

Autour de nous, les malkaviens s'étaient légèrement dispersés, retournant vaquer à leurs activités dans leurs demeures souterraines. Outre le grand hall dans lequel nous nous trouvions, plusieurs couloirs menaient à des petits appartements troglodytes, occupés à plein temps ou temporairement par les malkaviens de la ville. Ma mère continuait à discuter avec ses confrères, tandis que j'observais les mimiques silencieuses d'une vampire aux longs cheveux roux bouclés. Finalement, alors que je réprimais difficilement un éclat de rire, elle s'approcha pour converser :

- Alors princesse, ainsi vous allez à l'école ? Racontez-moi, est-ce intéressant ?

- Oui, je suis au lycée. C'est super, j'apprends plein de choses que j'ignorais. Cette semaine j'ai commencé à apprendre la langue des signes, j'adore ça, c'est comme un code secret. Mais il y a aussi des matières que je n'aime pas comme les mathématiques…

- Vous m'apprendrez ?

- Si tu veux, quand je connaîtrais assez de signes, je pourrais t'apprendre. Comment t'appelles-tu ?

- Sybile. Faites attention à vous princesse, ne brisez pas le pouce, préférez l'index.

Je ne voyais absolument pas ce à quoi elle faisait allusion mais je fis comme si de rien n'était.

- D'accord Sybile, je vais essayer de garder ton conseil en tête.

Ma mère interrompit notre conversation :

- Nathalia, il se fait déjà tard, nous devrions rentrer. Pardonnez-nous vous tous, mais nous ne pouvons rester bien longtemps. Je reviendrai bientôt vous voir.

J'étais un peu déçue de n'avoir pu rester plus longtemps, le temps passait si vite en compagnie des enfants de Malkav ! Avant de partir, maman insista pour que nous prîmes le temps de saluer chaque malkavien un par un. Je connaissais David Reniev, que j'avais déjà rencontré, mais la plupart m'étaient de parfaits inconnus, et je tâchai de retenir le prénom de chacun. William insista pour nous raccompagner, invisible, jusqu'à notre demeure.

Sur le trajet du retour, je baillais déjà régulièrement. Il se faisait presque deux heures du matin et j'allais devoir étudier un minimum pendant la journée de dimanche, si je voulais être prête pour lundi. Heureusement, Aïlin connaissait de nombreux raccourcis et nous fûmes rapidement devant le portail de la demeure.

- Ma Reine, donnez-moi les coordonnées et horaires du lieu d'étude de Nathalia et je serais fidèle au poste dès que la nuit me le permettra.

- Je n'en doute pas une seconde, William. Je viendrai te rendre visite dès que j'aurais mis les choses au point avec Nathalia. Bonne nuit très cher ami.

Je le saluai à mon tour tandis qu'il s'inclinait avant de disparaître littéralement.

Steren n'était pas à la maison mais il était déjà temps pour moi de me coucher. Aïlin me raccompagna directement à ma chambre.

- Steren risque de ne pas très bien réagir s'il apprend que William sera ton garde du corps, alors il vaut mieux garder cela pour toi ! En tout cas ne t'inquiètes pas, il veillera sur toi mieux que quiconque, j'ai une confiance aveugle en lui.

- Pourquoi donc père aurait raison de se méfier de lui ?

- Disons que William a traversé les époques en tant qu'assassin. Et c'est sans conteste le meilleur que je connaisse. Bien entendu c'est un fidèle de la Camarilla, et Steren n'a aucune preuve, mais ses soupçons sont fondés pour la plupart des faits dont il l'accuse. Imagine donc, William a la capacité de se rendre invisible à volonté et c'est un bretteur hors pair armé d'un sabre, arme idéale pour tuer un vampire en un seul coup… Avec lui à tes côtés, tu n'auras rien à craindre de qui que ce soit.

- Effectivement je suis bien plus rassurée de l'avoir à mes côtés que si ça n'avait été Mathéod… On ne peut pas dire qu'il soit très courageux.

- Je te trouve un peu prompte à juger Mathéod. Au vu de la situation, il avait toutes les raisons de craindre pour son existence… Mais c'est vrai que William n'hésiterait pas à massacrer tout obstacle se trouvant entre lui et la personne qu'il cherche à atteindre. Je suis vraiment soulagée qu'il soit revenu en cette ville. Sur ce, je dois partir. Bonne nuit ma chérie, dors bien. Je te verrai à ton réveil lundi matin.

Ma mère m'embrassa avant de quitter la pièce tandis que je repensais au comportement des malkaviens de la ville. Je ressentais une certaine fierté à être une « petite princesse de Malkav » comme ils me surnommaient. Morte ou vive, les malkaviens étaient mon clan et ma famille, mes amis et protecteurs. Ce fut sur ces pensées que je m'endormis, un large sourire aux lèvres.

Comme prévu, je me réveillai tard et consacrai la journée de dimanche entre mes études et quelques sessions de jeux vidéo.

***/+/***

Le lundi matin, je me rendis au lycée avec le même enthousiasme que la semaine passée, retrouvant Kevin avant le premier cours de communication. J'avais potassé le livre de L.S.F. et étais à présent capable de tenir une conversation banale.

Kevin rit face à ma joie communicative.

- Et bien on dirait que tu as passé un bon week-end. Et tu as le temps de lire autant de signes !

- Mes parents sont souvent en déplacement le weekend, alors je passe pas mal de temps seule. Tant qu'à faire, autant étudier, c'est plus constructif. Enfin je te rassure je ne fais pas que ça. Tu connais Optile ? Un jeu de stratégie en temps réel sur PC auquel je joue régulièrement.

- Je connais de nom mais je t'avoue que je n'ai jamais été trop jeux vidéo. J'ai une console chez moi mais j'aime autant rester dans ma chambre pour lire. Et moi non plus je ne fais pas que réviser !

- Ah oui ? Tu lis quels genres de livres ?

- J'aime beaucoup la science-fiction. Aldous Huxley, Ray Bradbury ou encore Philip K. Dick.

- Je vois. Moi je suis plus littérature fantastique. Neil Gaiman, Terry Pratchett, Robin Hobb, Tolkien… Mais j'aime bien aussi Bradbury, il a écrit quelques nouvelles fantastiques comme "L'Arbre d'Halloween"…

Le cours commençant, nous dûmes stopper notre conversation. Le bavardage, y compris en langage des signes, était proscrit et M. Elfid formait les groupes d'autorité.

Ce matin-là, j'avais été placée avec Jeanne Saint-Arnauld, une pimbêche richissime toujours accompagnée de sa cour et qui ne perdait jamais une occasion pour rabaisser les autres. Une seule semaine avait suffi pour que je ne l'apprécie guère et ce fut avec une certaine satisfaction que je lui prouvai ma supériorité. L'exercice consistait à traduire un texte qui nous avait été distribué, et chaque membre du binôme possédait un texte différent. M. Elfid passait dans les rangs dans un parfait silence, observant notre gestuelle avant de nous reprendre. Son visage était aussi sévère qu'au premier jour et toute la matinée se passa sans qu'il ne se déride un seul instant. Au fil des heures, j'avais reçu des textes de plus en plus complexes, et malgré mon sérieux, j'étais heureuse de pouvoir souffler entre 12h et 13h.

- Toute cette concentration m'a donné super faim. Heureusement que j'ai un bon repas de prêt dans ma boîte. Je dois remercier la cuisinière de me préparer des repas aussi copieux.

- Alors toi aussi tu vis dans le luxe, si je comprends bien… Moi c'est très simple, je fais tout moi-même.

- Oui, mes parents sont assez riches. Mais ce sont les employés de la maison, je n'ai pas de serviteur personnel ou quoi que ce soit. J'imagine que contrairement à princesse Jeanne, je viens au lycée à pied, je fais mon ménage toute seule et je n'ai pas plus de 25€ d'argent de poche par mois pour m'acheter ce dont j'ai besoin. La seule raison pour laquelle je ne me fais pas à manger moi-même c'est que la cuisinière trouve plus pratique de me donner les restes du dîner. Évidemment, je suis bien loin d'être à plaindre mais mes parents tiennent à ce que je ne sois pas pourrie-gâtée. Tiens, tu veux une barre de céréales pour le dessert ? J'ai deux clémentines aussi…

Kevin sourit face à mon discours.

- Tu n'as pas à te justifier, hein. Tu devrais prendre le temps de digérer avant le cours de médecine, de ce que j'ai entendu, on commence la pratique dès aujourd'hui.

J'ironisai face à ses appréhensions :

- Hum trop bien, des dissections, ça va être l'éclate !

Étonnement, j'aimais assez le cours de médecine. Contrairement aux hôpitaux qui me rebutaient, la salle de pratique ressemblait davantage à une morgue qu'à une salle de soin. Les murs et le sol de la pièce, qui se trouvait au premier sous-sol, étaient de couleur bleu pâle et tout son mobilier était métallique. On y sentait les mêmes détergents et antiseptiques que ceux utilisés dans les cliniques, mais même si ces odeurs m'étaient familières, je ne ressentais aucune crainte. C'était désormais moi qui portais la blouse, et j'avais confiance en mes connaissances dans le domaine.

Aujourd'hui était le premier jour où nous allions manipuler des organes et même si tous les élèves avaient déjà disséqués souris et grenouilles au collège, manipuler un cadavre d'agneau était assez impressionnant. Comme les binômes étaient libres, je m'étais mise avec Kevin et si mon camarade n'était pas très à l'aise avec la viande morte, ce n'était plus un problème pour moi. Il s'agissait de faire trouver les organes vitaux et de les séparer du corps. Cœur, poumons, foie, reins… Le professeur me félicita pour mes découpes et ma mise en valeur des différentes parties.

J'étais tellement heureuse de voir mes connaissances ainsi valorisées que j'en aurais sauté sur place. Le lundi était définitivement ma journée préférée.

Tandis que Kevin rentrait de son côté, je profitai de mon argent de poche pour prendre le bus et gagner de précieuses minutes. J'arrivai à la maison à 17h35 puis pris mon goûter dans la cuisine avant de rejoindre ma chambre. Comme je travaillais à mon bureau, j'avais reçu l'autorisation d'ouvrir mes volets en rentrant de l'école et je profitai du beau temps pour ouvrir grand la fenêtre et aérer ma chambre.

Passé la première semaine, je révisais chaque soir les matières du lendemain pour être certaine d'être efficace en cours. J'avais l'impression de progresser à une lenteur d'escargot en mathématiques, mais il ne fallait pas que je me décourage.

Comme d'habitude j'étudiais jusqu'au repas et me couchait tôt après ma toilette.

Le lendemain matin, j'étais en forme olympique, prête pour affronter le mardi et son après-midi de mathématiques. Mes longues heures d'étude avaient payé et je comprenais un peu mieux, même si je restais beaucoup plus lente qu'une partie de la classe. Notre professeur de mathématiques laissait peu de place à la parole et exaltait essentiellement les calculateurs prodiges, ce qui n'était pas mon cas. Il me fallait plusieurs calculs pour trouver la solution à ce que Kevin résolvait en un clignement de paupière. Qu'importe, il était hors de question de me laisser distancer ! Perdre trop de points dans une matière risquerait de me faire descendre dans le classement et je n'oubliais pas que le bulletin de fin de semestre était aussi l'occasion d'exclure les 5 élèves les plus faibles de la classe.

Finalement, seules les mathématiques, l'économie et la psychologie m'inquiétaient. Les autres disciplines me semblaient plus simples, d'une part car elles m'intéressaient, mais aussi parce que j'y avais déjà des acquis solides ou des facilités. L'économie m'était avant tout ennuyeuse et je m'inquiétais de ce que l'esprit tordu de Keyes allait pouvoir inventer comme examen en psychologie...

Kevin était un camarade solide, toujours prêt à m'épauler dans mes difficultés. Il m'impressionnait, car il semblait n'y avoir aucune limite à ses capacités.

Ce jour-là, je lui proposai de l'accompagner un bout de chemin sur le retour. Nous étions un jeudi et ressortions du cours d'économie. J'avais failli m'endormir tant l'énumération de M. Decker, le professeur, avait été soporifique et j'avais envie de me dégourdir les jambes. J'avais prévenu Catherina d'un SMS et c'était l'occasion d'en savoir un peu plus sur celui que je pouvais déjà qualifier d'ami.

- Tu es fascinant ! On dirait que tout t'intéresse. Comment peux-tu savoir autant de choses sur l'économie ! Je ne parviens pas à comprendre qu'on puisse s'y intéresser…

- Ce n'est pas tellement que je m'y intéresse mais j'aime comprendre les principes qui régissent notre monde. On ne peut pas l'ignorer à notre époque.

- Je sais bien mais… Je crois que je suis allergique aux chiffres. L'histoire explique le monde d'aujourd'hui. L'économie c'est artificiel, avec tous ces traders qui spéculent, c'est presque de la divination. Je me fiche bien de savoir comment déterminer le prix et le moment idéal d'achat d'une action moi…

Mon camarade eut un sourire narquois, et son jugement fut lapidaire.

- C'est normal que cela ne t'intéresse pas, tu es déjà riche ! Moi j'aimerais bien être un minimum riche plus tard. Dès que j'aurais un travail, je choisirais des placements pour faire fructifier mon argent. Que prévois-tu de faire dans l'avenir ? Tu ne m'avais pas dit que ta mère dirigeait une entreprise ? Tu n'espères pas lui succéder un jour ?

Je baillai assez longuement pour me laisser le temps d'imaginer une réponse crédible.

- Boaf, je n'ai pas vraiment envie de faire le même métier. Ma mère gère pas mal d'employés, elle passe des heures en réunion et doit toujours réfléchir à comment vont réagir ses concurrents… Personnellement, diriger des gens, donner des ordres et faire de la politique, ce n'est pas du tout mon truc. Je n'ai pas encore réfléchi à ce que j'aimerais faire en fait…

Je souris en pensant aux différentes « carrières » vampiriques qui m'avaient été présentées. William était un tueur à gage, mes parents étaient des politiciens, la plupart des membres du clan Toreador profitaient généralement de leur art ou étaient dans le mécénat… Les jeunes vampires gagnaient généralement de l'argent en rendant service aux plus anciens. Pour ma part, j'avais encore du mal à me représenter après mon étreinte…

- Tu rêvasses Conemara ! Nous arrivons bientôt à la bibliothèque !

- Tu ne rentres pas chez toi ?

Kevin se départit un instant de son sourire.

- Non, je préfère travailler ici. Au moins j'ai toutes les ressources dont je peux avoir besoin à disposition. Je reste toujours jusqu'à la fermeture.

- OK ! Perso je vais simplement rendre ce que j'ai emprunté la semaine dernière et je file chez moi. Mes parents ne veulent pas que je traîne dehors trop tard et la dernière fois je suis presque rentrée à 20h. Bon courage, à demain !

Je l'abandonnai sans plus tarder. La nuit ne tombait vraiment que vers 20h30, mais je n'avais aucune envie de me promener toute seule. Au final, William ne pourrait guère venir me chercher que pendant le mois de décembre…

J'enfilai mes écouteurs. Le trajet était un des rares moments où je pouvais écouter de la musique et me vider un peu la tête. À la maison, je préférais travailler dans le silence et de toute façon le bruit n'était jamais le bienvenu, quelque soit l'heure du jour ou de la nuit.

Devant mon bureau, je n'étais pas très motivée pour la psychologie. M. Keyes nous avait ordonné d'acheter la dernière édition de « Neurosciences - À la découverte du cerveau », un épais volume de près de 1000 pages. Le simple fait d'associer cette matière à son professeur m'en dégoutait, pourtant le propos n'était pas désintéressant et plutôt accessible. Au final je passai toute la soirée à sa lecture, ayant déjà terminé en classe tous les devoirs donnés en logique.

Le lendemain, j'étais remontée à bloc, prête à affronter mon ancien bourreau. Ma mère m'avait encore rassuré avant d'aller se coucher et m'étais mentalement conditionnée, tel qu'elle me l'avait conseillé.

Mon rythme cardiaque restait sage tant qu'il ne s'approchait pas de moi mais il prenait toujours soin de circuler dans les rangs pour vérifier l'avancée de nos travaux. Cela dit, il semblait avoir lu mon dossier scolaire, et par là-même pris conscience de mon nouveau statut, car il ne m'interpela pas de la matinée ni même à la sortie. Pour ma part, même si j'avais lu le livre, je n'étais pas encore prête à participer… Je ne pouvais m'empêcher de ressentir un immense soulagement une fois sortie.


Fin du chapitre 9