Chapitre 10

Les semaines suivantes passèrent sans événement notable. Contrairement à un établissement classique, l'année s'organisait selon deux semestres sanctionnés par un bulletin, entrecoupés chacun d'un mois de vacance. J'avais plutôt hâte de voir la réaction de Steren, car j'avais travaillé sérieusement tout le semestre et étais parvenue à atteindre une moyenne qui allait de 13 à 20 en fonction de matières. J'espérais juste qu'il ne me reprocherait pas ma moyenne de mathématiques...

Les vacances débutaient le premier vendredi de février au soir. La nuit tombait un peu avant 18h et j'avais pour consigne de rester travailler à la bibliothèque scolaire jusqu'à ce que William puisse venir me chercher, mais je n'avais pas trop l'esprit au travail en cette veille de vacances. J'allais pouvoir reprendre un rythme nocturne pendant tout le mois de février et j'avais hâte de pouvoir accompagner ma mère lors de ses sorties mais aussi écouter de la musique des heures durant, jouer aux jeux-vidéos et dormir pendant plus de 8 heures. Les professeurs nous avaient confié des devoirs, mais je comptais bien profiter un minimum de mon temps libre !

Je lisais donc le livre "Cryptographie appliquée" d'un œil, tout en surveillant mon téléphone de l'autre, attendant le sms salvateur de William m'indiquant sa présence sur le parking.

À peine mon écran avait-il clignoté que j'avais refermé le livre d'un claquement sec, récoltant un regard désapprobateur du bibliothécaire. Sans plus attendre, je fourrai mes affaires dans mon sac et descendis les marches deux à deux.

Dans la ruelle qui menait au parking de l'établissement, nulle trace de William, mais je devinai sa présence, invisible comme à son habitude. Sans un mot je rentrai dans la voiture, m'étalant presque sur la plage arrière. Ce ne fut qu'une fois la portière refermée que j'entendis la voix de mon gardien.

- Bonsoir princesse.

- Bonsoir William ! À partir de ce soir je suis en congés pour 4 semaines ! Je reprendrai l'école le lundi 5 mars au matin. Je vais pouvoir passer du temps avec maman !

William ne me répondit pas mais l'information était transmise. J'avais hâte d'arriver et de me précipiter dans les bras d'Aïlin. Steren recevrait sans doute mon bulletin dans le courant de la nuit. J'espérais tellement recevoir ses éloges ! Et maman me rendrait peut-être même Lucie... J'avais tant de choses à lui raconter !

Mon gardien me déposa à bon port, attendant que j'aie dépassé le portail avant de repartir. Ma mère m'attendait dans l'entrée pour me serrer dans ses bras.

- Ma chérie, je vais enfin profiter de ta présence...

- Maman...

Pressée contre elle, j'avais l'impression de reprendre mon souffle. Malgré le temps passé, je ne pouvais me départir de cette stupéfaction à l'idée qu'une vampire aussi ancienne m'ait adoptée.

- N'es-tu pas trop fatiguée ? Tu pourrais venir avec moi...

Je répondis par un large sourire.

- Je vais me changer tout de suite !

Steren n'ayant pas l'air d'être présent, je me précipitai donc directement jusqu'à ma chambre pour troquer mon austère uniforme noir contre une robe un peu plus élégante assortie d'une épaisse étole. La nuit était glacée et il était hors de question que je tombe malade pour les vacances ! Ainsi emmitouflée, je rejoignis ma mère sans tarder.

Il était encore tôt et les rues étaient lumineuses, peuplées et bruyantes, la plupart des gens rentraient du travail. Le temps était sec pourtant j'avais hâte de rejoindre un intérieur. Je préférais la pénombre d'un nightclub, malgré le volume musical qui y régnait. Tout comme les vampires, je jubilais en voyant tous ces humains mordre à l'hameçon, aveugles à la véritable nature de ceux qui les entouraient. Contrairement à eux, les ténèbres avaient pour moi quelque chose de rassurant et protecteur.

Pour l'heure, aucun nightclub n'était encore ouvert et Aïlin avait décidé de se rendre au refuge Malkavien. Comme d'habitude, notre présence fut accueillie par plusieurs exclamations enthousiastes. En revanche, lorsque William apparu devant nous, il semblait froissé :

- Majesté, pourquoi ne pas m'avoir prévenu de votre sortie ? Vous m'avez confié la protection de Nathalia, ne l'oubliez pas !

- Tu as parfaitement raison William, il serait plus prudent qu'elle t'ait à ses côtés. Je te préviendrais sans faute la prochaine fois. Merci d'être un si fidèle gardien pour elle, tu compenses mon irréflexion.

Contrairement à d'habitude, Aïlin ne s'arrêta pas dans sa « salle du trône », mais continua à s'enfoncer plus profondément dans le refuge. Je n'avais pas eu trop l'occasion de m'aventurer par ici, mais de ce que j'avais compris, les quelques Malkaviens qui résidaient ici occupaient des sortes d'appartements troglodytes. J'étais d'ailleurs impressionnée par la netteté des murs. Il était même probable que ce refuge soit une construction antérieure à la ville qui le recouvrait.

- Qui allons-nous voir ?

- Une surprise pour toi !

Ma mère posa ses mains sur mes yeux, me poussant un peu plus en avant. Lorsqu'elle les retira, Sybile était devant moi, dos à une porte. La vampire était nu pieds, habillée d'une longue robe blanche très simple, ses longs cheveux roux entremêlés de rubans et de grelots. Elle sautillait sur place, les bras tendus vers moi comme pour m'attraper.

- Princesse !

Sybile poussa la porte, dévoilant une pièce moyenne aux murs nus, comportant un grand lit, un bureau avec sa chaise, un paravent, un tapis, une malle et un miroir.

- Nathalia, voici tes appartements !

Je restai un instant immobile, bouche bée. Ils avaient aménagé une chambre exprès pour moi, au sein du refuge Malkavien…
- Woaw... C'est génial, merci ! Je suis très touchée.

Derrière le paravent, il y avait même une petite salle de bain, ils avaient pensé à tout ! Cette chambre serait sans doute un refuge bien agréable pendant les longues journées d'été ! Je serrais ma mère dans mes bras.

- Remercie Sybile qui a eu cette idée.

Je me tournai vers ma bienfaitrice.

- Merci encore ! C'est vraiment cool, vous me gâtez.

- Contente que ça vous plaise, princesse. Je voulais que ce soit prêt le plus tôt possible, pour que vous puissiez en profiter quand bon vous semble.

Je me laissai tomber sur le lit qui rebondit sous mes fesses. Je m'imaginais déjà rajouter des tentures murales et quelques peluches. Le seul inconvénient était l'absence de chauffage, mais c'était déjà miraculeux qu'il y ait l'électricité...

Comme je n'avais rien pour dîner, Aïlin me ramena assez tôt à la maison. Mais avant de pouvoir manger, le verdict de Steren m'attendait. Il avait posé mon bulletin sur la table de la salle et même si je connaissais mes résultats, j'étais curieuse des commentaires mis par les professeurs. Je ne pus m'empêcher de sourire en sentant le regard de Steren me fixer à peine eussè-je, passé le pas de la porte. Même si son visage était globalement impassible, je pouvais désormais deviner à son regard qu'il était satisfait de ce qu'il avait lu. Il poussa le bulletin vers moi lorsque je m'assis face à lui.


Lycée privé Saint Albert

Année scolaire 2010-2011

8 Rue Pasteur 76600 Le Havre

BULLETIN 1e Semestre

Tel : 08-91-66-66-66 Fax : 08-92-66-66-66

Elève : Nathalia Conemara

Classe : Seconde

Professeur principal : M. Elfid

Matières - Professeur

Communication M. Elfid

Moy.18,5

Excellent travail, élève autonome et sérieuse.

Langues anciennes M. Pichon

Moy.17,8

Excellent niveau, très active à l'oral. Attention à rester bien rigoureuse.

Biologie-Médecine Mme Cousteix

Moy.20

Excellent travail, grand potentiel.

Mathématiques M. Leclerc

Moy.13

Des fragilités mais un travail assidu.

Physique-Chimie Mme Dunroc

Moy.17,1

Résultats excellents tout ce semestre. Élève appliquée.

Cryptologie M. Dumas

Moy.19

Élève très investie dans la matière. Excellent travail.

Anglais Mme Mead

Moy.18

Excellentes capacités pour l'apprentissage d'une langue. Travail sérieux.

Économie M. Decker

Moy.14,5

Semble peu intéressée par la matière.

Psycho-Neurosciences M. Keyes

Moy.15

Bonne compréhension mais participation inexistante.

Logique-Épistémologie Mme Tennigan

Moy.18,3

Très bon sens logique, élève sérieuse et motivée. Félicitations.

Moyenne Générale

17,12

Travail sérieux et régulier. Continuez ainsi sans négliger l'économie et les mathématiques. Félicitations du conseil de classe.


Je jubilais intérieurement, attendant qu'il reprenne la parole.

- Tes résultats sont très corrects. Je constate que tu as tenu tes engagements et travaillé sérieusement. Je te félicite.

- Merci père. Je compte bien continuer ainsi.

- Je n'en attends pas moins de toi. Tu peux disposer.

Je rejoignis la cuisine en sautillant. Tout allait pour le mieux ! Évidemment, il ne fallait pas s'attendre à davantage de démonstration de la part de Steren, mais j'aurais aimé un peu mieux que « tes résultats sont très corrects »... Au moins il m'avait félicité et c'était ce qui comptait le plus. J'espérais qu'il était fier de moi. C'était aussi parce qu'il était aussi exigeant que ses compliments avaient tant de valeur. Je savais qu'il ne me laisserait jamais me reposer sur mes lauriers.

Je grignotai rapidement avant de rejoindre ma chambre. Demain j'allais pouvoir faire la grasse matinée pour la première fois depuis des mois !

***/+/***

Le lendemain, je me réveillai vers midi. Après mon déjeuner, je m'habillai sommairement avant de m'installer devant mon ordinateur. Jouer aux jeux vidéo comme n'importe quel adolescent avait quelque chose de jubilatoire et à cette heure Steren ne risquait pas de me dire quoi que ce soit !

Plusieurs jours passèrent ainsi. Je me couchais et me levais de plus en plus tard, gardant cependant à l'esprit que ces vacances ne dureraient qu'un mois. Il ne fallait pas trop que je néglige mes devoirs...

Plusieurs professeurs nous avaient confié des travaux de recherche qui requerraient généralement l'étude d'un ou plusieurs livres, complétés par Internet. Kevin m'avait bien proposé de le rejoindre à la bibliothèque pour les faire, mais j'avais décliné, préférant emprunter les livres. Je ne pouvais pas lui dire que je suivrais probablement ma vampire de mère dans ses escapades nocturnes !

Je consacrai toute la 2e semaine à mes études, espérant pouvoir m'en débarrasser pour la suite. J'avais la chance, outre mon ordinateur, d'avoir à disposition une bibliothèque privée qui ferait sans doute pâlir d'envie Kevin. Si Steren n'avait que très peu de livres modernes, j'étais parvenue par chance à retrouver la retranscription et le contexte d'une inscription épigraphique que notre professeur de langues anciennes nous avait demandé de recopier en latin et de traduire. Cela m'avait fait gagner de précieuses heures ! Je n'avais eu non plus aucun mal à rédiger les notes de synthèse qui étaient demandées en médecine et neuropsychologie ainsi que les exercices de physique-chimie. Le 2e mercredi des vacances, il ne me restait plus que les exercices de mathématique et de cryptologie qui étaient respectivement la matière que j'aimais le moins et celle que j'aimais le plus.

Aïlin vint m'interrompre dans mes devoirs le jeudi soir, peu après la tombée de la nuit. J'avais passé l'après-midi sur les mathématiques sans parvenir à les terminer et j'étais plutôt maussade.

- Maman.

- Chérie. J'aimerais que tu m'accompagnes ce soir. J'ai une rencontre diplomatique de prévue et je suis persuadée que ton aide me serait précieuse.

Je ne voyais pas bien en quoi ma présence pouvait lui être utile mais je me dirigeai immédiatement vers l'armoire pour préparer une tenue. Je faisais toujours attention à la manière dont je paraissais face aux vampires, surtout les inconnus. Si on prenait en compte leurs sens surdéveloppés, le meilleur moyen de ne pas me faire remarquer était de masquer mon humanité. J'avais longuement observé Aïlin et soigneusement choisi mes produits d'hygiène et cosmétiques en ce sens. Shampoings, gel douche et anti-transpirants étaient sans parfum, j'utilisais du talc et un fond de teint pour pâlir ma peau, un maquillage sombre pour me donner un air plus âgé. Ma veste couvrait ma gorge et mes bras jusqu'aux poignets mais ma robe était décolletée et s'arrêtait aux genoux. Des collants semi-transparents et des bottines à talons complétaient ma tenue. J'avais coiffé mes cheveux de manière à ce qu'ils tombent le long de mon dos. Quelques bijoux et je ressemblais à une version miniature de ma mère !

Lorsque je la rejoignis en bas, elle m'accueillit avec un large sourire. Elle était beaucoup moins couverte que moi, sa peau morte insensible au froid hivernal. J'étais curieuse de savoir où elle allait m'emmener.

- Tu es magnifique ma chérie. Quand je te vois ainsi, je suis d'autant plus impatiente de t'étreindre. D'ici quelques années tu seras libre d'arpenter la nuit, et tu pourras séduire les êtres vivants comme morts.

Elle m'attira vers elle pour me serrer dans ses bras. Je ressentais son pouvoir, ce magnétisme généré par les anciens vampires. Même si j'avais voulu lui résister, j'en aurais été incapable tant son contact m'ôtait à la fois force et volonté.

- Où allons-nous ?

- Un club un peu particulier, je n'ai pas l'habitude de m'y rendre mais c'est plus facile pour mon contact de nous retrouver là-bas. Ne t'inquiètes pas, William et David nous y accompagneront.

Effectivement par « un peu particulier », ma mère entendait « un peu borderline avec les règles de la Mascarade ». Le club était un lieu de chasse privilégié pour les Anarchs, ces vampires qui respectaient la Mascarade dans les grandes lignes, mais qui refusaient de s'identifier à la Camarilla. Ils n'étaient pas membres du Sabbat pour autant, et comme les quelques clans de vampires indépendants, ils étaient moins scrupuleux des règles liées à la préservation du secret.

De fait, il n'y avait pas vraiment d'étage VIP, et le club tout entier étant occupé par les vampires. La faible luminosité dissimulait plus ou moins ceux en train de se nourrir mais de toute façon le videur était plus présent pour empêcher les humains de sortir qu'autre chose. Pour l'heure, je ne voyais pas bien pourquoi ma mère m'avait fait venir. Elle m'entraîna à sa suite, s'asseyant à une table dans une petite salle en retrait de la pièce principale. Ici le volume sonore était moindre, permettant de s'entendre sans avoir besoin d'hurler.

Trois vampires ne tardèrent pas à nous rejoindre, mais seule la femme s'assit face à ma mère.

- Primogène Conemara, je vous remercie d'avoir accepté cette entrevue.

- Gabriela Isola, ancienne du clan Ravnos. Je ne sais pas encore ce que vous attendez de cette rencontre mais sachez que mon influence est limitée. Je ne suis pas exactement la voix la plus écoutée par le Prince.

La vampire jeta un regard vers moi comme si elle essayait de deviner mon identité.

- Si je vous ai contacté c'est dans l'espoir que vous comprendriez ma situation plus que tout autre. J'ai entendu dire... que vous aviez pu accéder à la maternité.

Ma mère acquiesça.

- Effectivement. Voici ma fille Nathalia. Le Prince ferme les yeux sur mon caprice tant que nous respectons toutes deux la Mascarade. Et il s'est assuré que personne parmi les humains ne rechercherait cette enfant...

- Ma situation est un peu différente. Vous savez sans doute que le clan Ravnos est dispersé en différentes familles mêlant vampires, goules et humains partageant le même lignage. Étant la plus ancienne, je suis la chef du clan sur la région, mais un autre vampire a récemment tenté de défier mon autorité. Habituellement nous transmettons le don obscur à un jeune du clan choisi par le destin que nous élevons dans ce but, cependant la jeune qui a été promise est devenue sourde peu après sa naissance et certains considèrent que son étreinte affaiblirait le clan. Pour ma part, je refuse d'enfreindre la tradition et j'ai pris cette enfant sous ma protection. Cette décision a créé une dissension dans la famille. Si la récente sédition a été défaite, je crains que cette tentative n'influence d'autres mécontents. Ma demande est simple : je souhaite rencontrer le Prince Duval pour obtenir le droit d'installer mon refuge en périphérie de la ville jusqu'à ce que Stefania atteigne la majorité. Cette position me permettrait de maintenir à distance les velléités du Sabbat et m'éviterait de devoir combattre sur plusieurs fronts à la fois.

- Je comprends votre situation, mais vous surestimez l'estime que le Prince me porte. Je lui transmettrai votre souhait de le rencontrer, mais s'il a le moindre ressentiment à l'égard du clan Ravnos, rien ne pourra lui faire changer d'avis. Si je peux vous suggérer quelque chose, c'est de ne pas mentionner les tensions internes qui vous menacent, mais plutôt de lui proposer votre aide pour lutter contre le Sabbat. Il sera plus sensible à cette cause...

- Cette simple intervention est déjà un grand service. Je n'ignore pas les préceptes de la Camarilla et je tiens à ce que les choses soient faites dans les règles.

Elle tendit une petite feuille de papier pliée à ma mère.

... Voici mes coordonnées. Je n'oublierai pas ce que vous faites, primogène Conemara.

Les deux vampires se levèrent de concert. La Ravnos cracha dans sa main que ma mère n'hésita pas à la serrer.

- Je vous informerai de la réponse du Prince. À bientôt Gabriela Isola. Nathalia, allons-y.

Je me levai et m'inclinai légèrement face à la Ravnos avant de suivre ma mère. Elle n'avait manifestement aucune envie de s'éterniser dans ce club et je n'allais pas la contredire. Cependant le lieu où nous nous rendîmes ne m'était pas beaucoup plus accueillant, car Aïlin avait décidé de rencontrer le Prince immédiatement.

Je grimaçai en reconnaissant l'immeuble luxueux qui hébergeait ses bureaux. Cependant, arrivés devant la double porte, ma mère m'arrêta.

... Tu n'auras qu'à m'attendre ici. Je ne pense pas en avoir pour longtemps.

Elle frappa à une porte, attendant qu'un « Entrez » retentisse avant de la refermer derrière elle. Elle réapparu au bout d'une dizaine de minutes.

- Nathalia, entre. Le Prince veut te voir.

Je pris une grande respiration pour me donner du courage. Que me voulait-il ? Comme d'habitude, il nous regardait avec un air absolument méprisant. Arrivée à 2 mètres de son bureau, je m'inclinai, postant un genou à terre.

- Ah voilà votre petite chose primogène. Elle vous obéit bien ?

- Nathalia est une enfant admirable, Prince Duval. Je ne pourrais être plus heureuse.

- Bien, bien. Et toi ! Tu n'as pas oublié ta promesse j'espère.

- Absolument pas, Prince Duval. Et soyez assuré que si ça avait été le cas, le primogène Ewans me l'aurait rappelé avec la plus grande sévérité. La Camarilla et le respect de la Mascarade sont les préceptes qui gouvernent mon existence.

Il eut une sorte de reniflement dédaigneux, me faisant signe de reculer. Il semblait satisfait de ma réponse.

- Je vois. Il est vrai que le primogène Ewans s'est joint à votre expérience farfelue. Conemara, je compte sur vous pour transmettre mon message à cette Ravnos. Et tâchez de ne pas raconter n'importe quoi en mon nom. J'attends sa visite au plus tôt.

Ma mère et moi nous inclinâmes, reculant de quelques pas avant de sortir.

Ce ne fut qu'une fois dans la voiture que je lâchai le fond de ma pensée :

- Il est vraiment obligé de toujours nous parler comme à des demeurés ?!

- C'est propre à la fonction je pense. Sa tâche n'est pas facile. Il doit se faire obéir par tous, des anciens jusqu'aux nouveaux nés, gérer les conflits et se montrer absolument impitoyable envers ceux qui transgressent les règles, quitte à se faire haïr. Mais son rôle est indispensable pour maintenir notre société.

- Sans doute. Mais la manière dont il te parle... Il n'est pas obligé d'être aussi condescendant... Tu es une incroyable chef de clan.

Ma mère ne répondit pas, semblant perdue dans ses pensées.

Plus j'avais affaire à lui, plus le sentiment de méfiance que je ressentais vis-à-vis du Prince s'intensifiait. David nous reconduit à la maison mais Aïlin semblait désireuse de solitude.

- Nous irons voir la primogène Isola demain. Je te laisse à tes études.

Je passais le reste de la nuit seule, dans ma chambre. J'avais oublié de réclamer Lucie à ma mère et je m'ennuyais. Je n'avais pas envie d'étudier mais je n'avais pas le droit de sortir seule et de toute façon qu'irais-je faire ? Je m'installai sur le lit avec mon lecteur mp3. C'était ce genre de nuit où je me sentais vraiment isolée. Et je ne pouvais décemment pas envoyer un sms à Kevin à cette heure...

Vendredi, je consacrai les dernières heures du jour pour terminer mes devoirs. Enfin libre de jouer pendant les 2 semaines à venir !

Comme prévu, ma mère vint me chercher peu après la tombée de la nuit. Je m'étais apprêtée en avance tant j'étais impatiente de l'accompagner. Au final, c'était une manière très concrète d'étudier les relations politiques entre les vampires. Grâce à Steren, je connaissais le fonctionnement de la Camarilla sur le bout des doigts et avec Aïlin je mettais en pratique ces connaissances.

Contrairement à la veille, nous nous rendîmes directement au refuge Ravnos installé en périphérie. La circulation à cette heure était plutôt dense et nous mîmes près d'une heure pour atteindre notre destination.

Gabriela Isola nous accueilli entourée de plusieurs vampires et j'en profitai pour l'observer à la lumière des lampadaires. Elle avait de longs cheveux noirs maintenus par un fichu bleu-gris sur lequel des perles étaient cousues. Elle portait aussi des boucles d'oreilles pendantes et un collier de perles bleues et vertes. Sa longue robe était cintrée en haut et ample en bas et traversée par une large ceinture de cuir à laquelle pendait un sabre. Le refuge Ravnos formait un ensemble de deux petits immeubles bâtis autour d'une cour au milieu de laquelle trônaient plusieurs caravanes à l'aspect très moderne.

L'ancienne Ravnos nous fit signe de la suivre à l'intérieur d'un immeuble où nous descendîmes au sous-sol. L'appartement qu'elle occupait était richement décoré et je pouvais voir de nombreuses statuettes ou colifichets recouvrir des étagères.

Dans le salon, une jeune femme qui devait avoir ma tranche d'âge regardait la télévision.

Gabriela tapota sur son épaule et lui dit en langage des signes :

Je dois avoir une discussion importante, peux-tu aller dans ta chambre s'il te plait ?

La jeune femme hocha la tête et éteignit la TV avant de quitter la pièce. Prise d'une soudaine inspiration, je levai la main pour attirer l'attention de la Ravnos.

- Ancienne Isola, si vous le permettez, est-ce que je pourrais l'accompagner ? Je sais signer presque couramment, je pourrais lui tenir compagnie...

Elle me jugea du regard avant de me faire signe de la suivre.

- Pourquoi pas, ça lui ferait du bien d'avoir quelqu'un avec qui discuter...

Elle rattrapa l'adolescente dans sa chambre, la tournant vers moi pour me présenter :

Stephania voici Nathalia. Vous pourriez rester ensemble le temps que nous discutions ?

- Salut !

Stephania me jeta un regard étonné.

- Salut. Tu es comme moi ?

- Un peu. Je vis avec la vampire que tu as vu et je deviendrai comme elle plus tard.

- Tu es sourde ?

- Non. J'ai appris à signer à l'école.

- Je ne suis jamais allé à l'école mais ma mère adoptive m'apprend tout. Elle sait tellement de choses, j'ai de la chance de vivre sous sa protection.

Je souris. J'avais un peu peur qu'elle regrette une vie humaine plus conventionnelle mais heureusement ça ne semblait pas être le cas. Stephania était plutôt cultivée grâce à Gabriela Isola, à la télévision et aux nombreux livres qu'elle lisait, et elle fût d'une excellente compagnie. Je lui laissai mon numéro de portable avant de partir afin que nous puissions rester en contact. J'étais heureuse d'avoir pu faire sa connaissance car étant toutes deux dans la même situation, nous pouvions discuter de tout sans risque pour la Mascarade.

Aïlin semblait aussi satisfaite de son rapprochement avec Gabriela Isola. Je profitai que nous soyons dans la voiture pour lui réclamer le pendentif qui renfermait Lucie.

- ... Je te promets que je n'essayerais plus jamais de l'emmener à l'école ! S'il te plait...

- J'espère que je peux croire en ta parole. Steren voulait le détruire, j'ai eu toutes les peines du monde à le faire changer d'avis. Crois bien qu'à la moindre erreur de ta part ton amie sera perdue pour toujours.

- Ça n'arrivera pas. J'ai vraiment besoin d'elle à mes côtés. Et je suis certaine que plus tard, elle pourra même se montrer utile. C'est une amie sincère, j'ai confiance en elle.

Arrivée à la maison, j'étais assez impatiente. Heureusement que Steren n'était pas là. Aïlin put directement aller chercher le coffret et l'amener dans ma chambre.

Quand elle sortit, Lucie avait l'air plutôt maussade :

- Ah toi ! Je te retiens avec tes « tu vas voir on va bien s'amuser, tu ne t'ennuieras pas ! » Tu n'imagines pas une seule seconde ce que ça fait de se faire enfermer dans cette boîte. C'est toi qui fais des bêtises et c'est moi qu'on punit ! C'est injuste !

- Désolé Lucie. Je ne pensais pas que ça serait un tel problème de t'emmener à l'école... Mon père est persuadé que tu vas semer la pagaille ou je ne sais quoi...

Aïlin qui s'était assise sur le lit et observait notre petit manège, prit la parole :

- Tu n'as jamais envisagé la possibilité qu'il y aurait d'autres personnes capables de voir les esprits à ton école ? La simple présence de Lucie aurait pu effrayer un élève ou déranger un professeur.

- C'est vrai, mais Lucie trouve que c'est injuste de la punir elle au lieu de moi.

Je n'oubliai pas que si les esprits étaient totalement invisibles aux humains ne possédant pas le don de double vue, les vampires pouvaient les percevoir mais étaient pour autant incapables de tenir une conversation tel que je le faisais.

- Avons-nous beaucoup d'autres alternatives ? Mets-toi à notre place Nathalia, éduquer une enfant humaine est loin d'être évident, surtout pour des anciens tels que nous.

- J'imagine. J'oublie souvent... Et j'essaye vraiment d'être irréprochable. C'était cool de m'emmener avec toi pour rencontrer la chef du clan Ravnos d'ailleurs. J'ai pu faire la connaissance de Stephania. C'est une adolescente qui vit au milieu des vampires, Lucie du coup on a sympathisé. Mais rassures toi, tu restes ma meilleure amie !

Je tendis la main vers Lucie. Il m'était impossible de l'attraper ou la pousser mais elle pouvait me taper dans la main ou même m'enserrer de ses bras. Lorsqu'elle posa sa main sur la mienne, je souris en sentant ce contact comme un souffle froid contre ma paume.

Je me sentais bien. Avec mes parents vampires et mes amis vivants comme morts, j'étais heureuse.

Je ne fis rien de notable la semaine suivante mais j'écrivis beaucoup à ma nouvelle amie par SMS interposés. Elle aussi semblait enthousiaste d'avoir quelqu'un avec qui partager son quotidien.

La dernière semaine, je me préparais déjà à reprendre les cours. Mine de rien, je passais beaucoup de temps seule et ça contrastait beaucoup avec ce fourmillement intellectuel constant que représentait l'école. Je proposai à Stephania de se revoir le jeudi après-midi, mais elle n'avait pas le droit de sortir sans une escorte vampirique, nous finîmes donc par se fixer rendez-vous à un restaurant/snack qui restait ouvert jusqu'à minuit. J'avais bien entendu prévenu William et j'emmenai aussi Lucie.

Lorsque nous nous retrouvâmes, Stephania était joliment habillée, bien plus apprêtée que la première fois que nous nous étions rencontrées. Elle était suivie de près par un Ravnos qui me jeta à peine un regard. Je savais que William resterait invisible et ne me lâcherais pas d'une semelle. Nous nous installâmes face à face tout au fond de la grande salle et le garde du corps de Stephania s'assit à côté d'elle. Je lui souris largement, entamant la conversation.

- J'apprécie cet endroit car il propose de nombreuses sucreries que je n'ai pas le droit de manger à la maison. J'espère que ça te plaira ! Au vu de la température extérieure, je prendrais bien un truc chaud...

Je glissai mon doigt sur la carte pour lui montrer la liste de pâtisseries disponibles et elle y jeta un œil avant de me répondre.

- Tout ce choix est appétissant. Gabriela m'emmène au restaurant de temps en temps mais elle fait en sorte que je ne mange pas n'importe quoi. Elle a tout d'une mère-poule.

Je choisis une part de crumble aux pommes avec une boule de glace et de la chantilly accompagné d'un thé.

- Si ma mère me voyait elle ne manquerait pas de me dire quel idéal de séduction je suis censé représenter avant ma transformation... Mais je peux bien profiter une fois de temps en temps et puis j'ai encore plusieurs années devant moi.

La langue des signes nous permettait de communiquer sans trop de crainte pour la Mascarade et de toute façon nos conversations étaient bien anodines. Stephania avait au final une adolescence presque normale au contact des humains de tout âge qui coexistaient avec les vampires au sein du clan Ravnos Isola. Gabriela lui expliquait la société vampirique sans jamais la couper du monde humain. Elle me parlait des films, des stars, de la télévision mais aussi de la politique et des affaires internationales. Je me rendis compte que malgré son absence de scolarité en milieu traditionnel, elle était bien plus cultivée que moi. Face à mon ignorance, j'évitais soigneusement ce genre de sujets avec Kevin et j'étais grée des nombreuses informations dispensées par Stephania.

Lorsque nous quittâmes le snack, l'heure de la fermeture était proche. Le garde du corps de Stephania était resté imperturbable et aucun événement n'était venu troubler notre soirée.

- C'était une excellente soirée Nathalia. J'espère que nous aurons d'autres occasions.

- Avec plaisir ! Je risque d'être plutôt prise par mes études les 6 prochains mois, mais je n'oublierai pas de t'envoyer de mes nouvelles par SMS et je te préviendrai si une occasion se présente.

En mon fort intérieur, je doutais de pouvoir revoir Stephania avant l'été. Si le premier semestre m'avait permis de trouver ma vitesse de croisière, le second serait sans nul doute plus exigeant et il était hors de question que ma moyenne diminue...


Fin du chapitre 10

Et voilà une nouvelle amie pour Nathalia. Elle mène presque une vie d'adolescente normale. 😅 Mais les ténèbres du monde dans lequel elle vit risquent bien de la rattraper...