Chapitre 11
Lorsque l'école reprit le lundi matin, j'étais gonflée à bloc. J'avais bien profité des dernières vacances et je me réjouissais de retrouver Kevin.
Nous discutâmes quelques instants avant le début des cours, profitant comme toujours de notre maîtrise en langue des signes.
- Tu as passé de bonnes vacances ?
- Très mauvaises. Je suis bien content qu'elles soient terminées. Mes parents deviennent exécrables et j'ai passé la plupart du temps à la bibliothèque.
Je fis la moue. Décidément, les géniteurs qui remplissaient leur rôle de parents se faisaient-ils si rares ?!
- J'en suis désolé pour toi. Comme je t'avais dit, j'ai passé pas mal de temps avec ma mère et je n'ai pas le droit d'inviter qui que ce soit à la maison.
Lorsque le professeur fit l'appel, nous apprîmes que 2 élèves avaient rejoint une scolarité traditionnelle. N'ayant jamais engagé de conversation avec eux, cette nouvelle ne me fit ni chaud ni froid.
Je repris rapidement mes habitudes du 1er semestre. Je connaissais les matières, mes forces et mes faiblesses. Je savais que je pouvais compter sur Kevin pour m'épauler, mais aussi que c'était une compétition et que mes concurrents n'étaient jamais très loin. Il ne s'agissait pas seulement d'avoir de bonnes notes mais d'être meilleure que les autres. Je redoublai donc de travail pour me placer parmi les meilleurs, sinon dans les 10 premiers de la classe dans chaque matière. Ce n'était pas forcément chose aisée, notamment en maths, mais je ne relâchais pas mes efforts, espérant ardemment recevoir les félicitations de Steren.
Passé les premières semaines, ce fut le cours de neuropsychologie qui ébranla à nouveau ma conviction. Keyes nous faisait étudier des cas de victimes de traumatismes où le cerveau jouait des tours à leurs propriétaires. C'était plutôt intéressant et je me surpris à apprécier la matière. Et puis ce que je craignais arriva : ce jour-là Keyes nous présenta le cas d'une enfant, Nathalia M, 10 ans, victime d'hallucinations visuelles, auditives et sensorielles. Je restai pétrifiée devant la vidéo qui me montrait 6 ans auparavant. Je m'en souvenais comme si c'était hier. Je venais d'arriver à l'hôpital et j'étais terrifiée par la multitude de fantômes qui y résidaient. Les images me montraient en chemise d'hôpital, attachée à mon lit, hurlant et me démenant comme une hystérique. J'avais parfaitement joué le rôle que mes parents attendaient de moi… Et Keyes avait gagné un cobaye libre de toute surveillance parentale. Il n'avait d'ailleurs pas hésité à expérimenter sur moi des méthodes plus ou moins prohibées par la médecine moderne et qui m'avaient conduite aux portes de la mort à deux reprises. C'étaient justement ces « incidents » qui avaient provoqué le renvoi de Keyes à l'époque…
- Les parents du sujet n'ont pas pu me donner d'âge concernant le début des symptômes mais ceux-ci se sont manifestement résorbés spontanément à l'adolescence. Aucun traitement n'a pu ne serait-ce que diminuer ces symptômes et aucune cause médicale raisonnable n'explique leur fréquence et leur intensité. Cette patiente demeure énigmatique, je vous soumets donc ce cas pour étude. J'attends de votre part une série d'hypothèses pour la semaine prochaine que nous critiquerons ensemble. Et je ne doute pas que Nathalia saura nous apporter quelques informations complémentaires.
J'oubliai de respirer alors qu'une dizaine de paires d'yeux se tournaient vers moi. J'étais pétrifiée, incapable de répondre à la provocation de Keyes.
- Pardon ?
- Oui Nathalia, vous devez bien garder des souvenirs de votre enfance et votre perspective aujourd'hui saine d'esprit éclairerait sans doute ce qui m'a échappé à l'époque.
Cette fois la stupeur laissa place à la haine. Il avait raté l'occasion de reformuler son propos.
- Je crains que ce cas non résolu ait viré à l'obsession monsieur Keyes. Vous faites erreur, je ne suis qu'un homonyme et mon nom de famille est Conemara. Cela dit, faites attention cette confusion est peut-être le symptôme d'un stress intense. Après tout, les membres du corps médical tels que vous sont fréquemment soumis à ce genre de pathologie.
Il ne devait pas s'attendre à une telle répartie de ma part car sa voix devint soudainement aiguë :
- Ne soyez pas insolente !
La sonnerie du midi mit fin à notre échange et je quittai la salle en premier, sans même attendre Kevin.
Comment osait-il ! J'étais à la fois furieuse et choquée. L'estomac noué, je me réfugiai aux toilettes. Keyes gâchait tout. Sa seule présence en ce lieu corrompait la nouvelle vie qu'Aïlin et Steren m'avaient offerte et en manifestant sa volonté de m'humilier, il m'avait déclaré la guerre. Il était hors de question que je me laisse faire !
Je passai toute l'heure du midi cloîtrée dans les toilettes pour me calmer et Kevin eut la gentillesse de ne me poser aucune question à ce sujet.
La provocation de Keyes aurait pu n'être qu'un incident isolé mais ma répartie l'avait enragé. Il s'appliqua les semaines suivantes à rappeler à toute la classe que j'avais été sa patiente en tant qu'hystérique. Parfois j'étais parvenue à l'ignorer tandis que d'autres fois je lui avais répondu avec mépris. J'essayais avant tout de le ridiculiser pour lui faire perdre toute crédibilité et j'avais réussi à arracher quelques éclats de rires à mes camarades, mais je craignais que ces images arrachées à mon enfance finissent par les convaincre. Trop insouciante, je n'avais pas voulu en parler à Aïlin, pensant que le problème se règlerait de lui-même et que nos petites rixes resteraient sans conséquence.
Heureusement que toutes les autres matières se déroulaient sans accroc. J'avais plutôt bien progressé en mathématiques et je m'étais fait violence pour le cours d'économie.
Durant les mois qui suivirent, je travaillais tant que je m'écroulais de fatigue chaque fois que j'avais un moment de libre. L'arrivée du printemps puis de l'été avaient allongé les jours, de sorte que je ne voyais presque plus mes parents et encore moins d'autres vampires. Je gardais contact avec Stephania par SMS mais j'avais hâte de me rattraper aux prochaines vacances.
Mes efforts payèrent et j'obtins des notes égales, sinon supérieures au premier trimestre dans toutes les matières. J'attendais avec impatience la remise du bulletin pour voir la réaction de Steren. Au mois de juillet, je commençais à trouver le temps long. La solitude, la chaleur, la fatigue me pesaient, me rendant d'autant plus vulnérable aux piques de Keyes. Et alors qu'il n'avait plus reparlé de « mon cas » depuis plus d'un mois, il m'attaqua lors de la toute dernière semaine, au moment où je m'y attendais le moins. Il ne restait que quelques heures avant la fin de l'année scolaire et les professeurs nous assommaient par de longs devoirs surveillés de quatre heures qui avaient autant pour but de mesurer notre endurance que notre capacité à condenser et restituer nos connaissances. Le cours de neurosciences ne faisait pas exception. Ce jour-là il s'agissait de faire une note de synthèse mettant en parallèle différents cas cliniques et bien évidemment mon cas figurait parmi ceux-ci aux côtés d'un très jeune garçon atteint de schizophrénie précoce, une fille atteint de syndrome post-traumatique suite au meurtre de sa mère par son père et un adolescent autiste qui souffrait de crises d'épilepsie. J'étais bien trop épuisée pour lutter et j'avais décidé de ne pas réagir, faisait comme si le cas du patient « Nathalia M. » m'était totalement étranger. Concentrée sur mon travail, je ne l'avais pas vu approcher et sursauta violemment lorsqu'il prit la parole juste derrière moi.
- Nathalia ! Ce que je lis ici n'est pas très bon. Votre refus d'accepter votre affliction passée vous empêche aujourd'hui d'analyser correctement ces cas cliniques et vous pénalise dans votre travail. J'essaye pourtant de vous aider. Serait-ce du déni ou peut-être une amnésie sélective ?
Cette fois j'explosai, faisant relever la tête de tous mes camarades de classe.
- Mais sérieusement foutez-moi la paix ! C'est vous qui avez un problème ! Puisque de toute façon mon analyse ne vous convient pas, ça ne sert à rien que je perde davantage de temps ici.
Je ne terminai même pas ma phrase, jetai ma trousse dans mon sac et quittai la salle de classe sans un regard derrière moi. J'étais furieuse à la fois contre lui et contre moi. En perdant patience, j'étais rentrée dans son jeu et ma note au devoir allait forcément s'en ressentir. J'étais sortie une heure avant le temps réglementaire et le seul avantage était que j'avais désormais deux heures pour me calmer avant le cours de logique de l'après-midi. Je décidai de ne pas attendre Kevin et de sortir en ville pour déjeuner dans un parc. Mon clan me manquait plus que jamais. Sybile n'aurait eu aucun mal à me changer les idées... De plus, même si je m'étais assise à l'ombre des arbres, la chaleur étouffante de fin juillet me faisait rêver de ma chambre au sein du refuge. Le bâtiment souterrain devait sans nul doute être le lieu idéal pour échapper à cette canicule. J'espérais qu'Aïlin convainc Steren de m'autoriser à y dormir… En pensant à dormir, je sentis mes paupières se faire lourdes. J'avais étudié pendant des heures chaque soir et j'avais vraiment du sommeil à rattraper. Je n'avais pas le temps de rentrer à la maison ni de rejoindre le refuge à pieds, mais je pouvais toujours faire une petite sieste contre un arbre. Je glissai ma sacoche sous ma tête et réglai mon téléphone pour me réveiller à 12h30. Ce n'était peut-être pas des plus prudents, mais le parc était occupé par de nombreux adolescents qui profitaient déjà de leurs vacances, il y avait donc peu de chance qu'il m'arrive quoi que ce soit au milieu de tous ces témoins…
Je me réveillai à l'heure fixée, un peu pâteuse, mais de bien meilleure humeur. Il ne restait plus que le devoir de logique, matière dans laquelle j'excellais, et je serais en vacances ! Steren recevrait sans doute le bulletin la semaine suivante. De retour au lycée, Kevin me prouva à nouveau son amitié en ne faisant pas faire la moindre remarque sur l'incident du matin. Comme je m'y attendais, le travail de l'après-midi ne m'opposa aucune difficulté. 17h sonnèrent comme le glas de la libération et je ne manquai pas de sauter de joie tandis que mon camarade conservait son stoïcisme habituel.
- Pour ma part, rien de bien excitant. Je vais probablement passer une grande partie de mes journées à la bibliothèque. Je n'ai pas grand-chose à faire d'autre, peut-être trouver un petit boulot pour me faire un peu d'argent si l'occasion se présente. N'hésite pas à me prévenir si tu souhaites qu'on se voie.
- Je le ferai si j'ai du temps libre, mais ma mère voudra sans doute que je l'accompagne. Peut-être que je te rejoindrais à la bibliothèque pour l'un des nombreux devoirs que nous avons à faire… Je t'avoue que ma définition des vacances c'est plutôt « grasses matinées » et nuits entières à jouer aux jeux vidéo.
- N'oublie pas tes devoirs alors, un mois passe vite. On se retrouve en septembre au plus tard !
- J'y compte bien !
Je me dépêchai de rentrer, énergisée par ma bonne humeur. J'avais vraiment hâte que la nuit tombe. Je rentrai en un temps record puis me préparais un sandwich, pris une douche et me changeai pour une robe plus légère sans oublier d'enfiler le pendentif de Lucie. J'avais bien l'intention de profiter un maximum de chaque seconde de mes vacances ! Quand mes parents sortirent de leur antre souterraine, je les attendais dans le salon avec un large sourire. Ils étaient tous deux magnifiques à leur manière, Steren toujours très digne dans son costume cravate impeccable, et Aïlin moulée dans une longue robe noire exaltante de sensualité. Ma mésaventure du matin était déjà oubliée et j'avais hâte d'accompagner ma mère dans les tréfonds de la nuit.
- Ma chérie. Tu n'es pas trop fatiguée ?
- Non ! Ça m'a trop manqué de passer du temps avec toi. Et de toute façon je suis en vacances, je pourrais dormir toute la journée demain.
Steren comme à son habitude, était là pour me rappeler mes obligations.
- Tu sais que je recevrais le rapport de ton travail dans quelques nuits. J'espère que je n'y trouverais aucune cause de contrariété.
- J'ai travaillé sérieusement tout ce semestre et à part pour les derniers devoirs dont je n'ai pas encore connaissance, tous mes résultats étaient excellents. Il n'y a aucune raison pour que vous en soyez mécontent.
J'étais sûre de mon succès et rien ne pouvait gâcher mon humeur. Ma mère le comprit très bien et me conduisit directement au refuge Malkavien. William nous escortait, invisible comme à son habitude, et nous ne tardèrent pas à être rejoints par David, Sybile et Evguenia, une « jeune » malkavienne originaire des pays de l'Est et qui parlait français avec un accent prononcé. Evguenia avait des cheveux blonds, courts et lisses avec une multitude de barrettes multicolores accrochées sur sa tête et ses vêtements. On aurait dit une étudiante Erasmus et rien dans son apparence ne laissait deviner sa nature vampirique. Contrairement à Sybile, son discours était relativement sensé et je passai une bonne partie de la nuit à discuter avec elle de tout et de rien. Elle avait un téléphone portable et me promit de venir me rejoindre chaque fois que j'en éprouverais le besoin. Malgré mon enthousiasme, je finis par ressentir les effets de la fatigue et vers les 4h du matin, je peinais à garder les yeux ouverts. Ce fut William qui me porta jusqu'à ma chambre au sein du refuge tandis que ma mère partait chasser et je m'endormis avec la satisfaction d'être au sein d'un étrange cocon. Mon lit était un simple matelas posé sur des palettes de bois mais il débordait de coussins dépareillés et de plaids colorés. Le sol était recouvert de tapis et les murs de tentures tout aussi bariolées, traversées çà et là de guirlandes lumineuses. Si l'ensemble ressemblait davantage à un vulgaire squat qu'à une chambre, il m'inspirait personnellement la féérie des cabanes que j'avais pu faire étant enfant.
Lorsque je me réveillai des heures plus tard, tout était silencieux et j'étais dans le noir total. N'ayant aucune idée de l'heure qu'il était, je tâtonnai à la recherche du petit interrupteur dans l'espoir de trouver mon portable. Lucie semblait somnoler à côté de moi, son spectre translucide luisant faiblement dans l'obscurité. Je finis par mettre la main sur le boîtier qui illumina l'une des guirlandes, produisant une douce lumière. C'est alors que la voix de mon gardien résonna à quelques mètres de moi, me faisant sursauter.
- Tout va bien, princesse ?
William apparu dans la pénombre. Il était agenouillé à même le sol, son sabre contre lui, prêt à dégainer au moindre danger se présentant.
- Ne t'inquiètes pas, je viens de me réveiller et je me demandais juste quelle heure il pouvait bien être…
- Il fait encore jour.
Je trouvai enfin mon téléphone qui me confirma ses propos. Il était presque 19 heures et le soleil ne se couchait pas avant 21h30. J'admirai sa réactivité malgré le jour. William était vraiment un guerrier dans l'âme…
- Désolé de t'avoir réveillé.
- Ne vous préoccupez pas de moi, princesse. Même si le jour nous plonge en torpeur, nous n'avons pas besoin de sommeil. Et je suis à votre service, ne l'oubliez pas.
- C'est vrai, mais rassure toi, je ne compte pas bouger d'ici. Je vais simplement attendre qu'il fasse nuit.
Je commençai à pianoter sur mon téléphone dans l'espoir d'accéder à Internet mais je devais me prouver trop profondément sous le sol pour capter le réseau. Je soupirai de dépit et m'affalai de nouveau sur le lit tandis que Lucie, entre-temps réveillée, ironisait sur mon sort.
- Pauvre enfant du XXIe siècle, incapable de s'occuper sans Internet !
- Facile à dire, tu es un fantôme, tu n'as pas la même notion du temps que moi.
- Même de mon vivant, j'avais une existence bien différente de la tienne. J'avais très peu de temps libre et ensuite j'ai survécu de longues années emprisonnée dans mon propre corps alors que j'étais possédée par un démon, donc autant te dire que j'ai profité de chaque minute de tranquillité.
Je captai avec amusement le regard de William envers Lucie. Il l'avait « rencontrée » pour la première fois la veille au soir et même si ma mère lui avait affirmé que ma camarade désincarnée était totalement apprivoisée, je pouvais voir, pour une fois qu'il n'était pas caché dans l'ombre, combien son visage était expressif.
- Hum je n'en doute pas. William ! Ce que maman ne t'a pas expliqué, c'est que je connais Lucie depuis bientôt six ans. Elle hantait ma chambre à l'orphelinat. C'était une sorcière de son vivant, malheureusement pour elle, elle s'est retrouvée possédée par un démon et a fini par mettre fin à ses jours. Malgré cela elle a gardé un excellent caractère…
Lucie lévita au-dessus de moi et me lança un regard désabusé.
- Tu racontes aux gens que tu étais à l'orphelinat parce que tu ne veux pas qu'ils te croient folle ? Tu penses vraiment que ça change quoi que ce soit pour eux ?
Je ne répondis pas, sachant que de toute façon William ne pouvait l'entendre. Avec le temps, Lucie restait incapable de communiquer avec les vampires qui m'entouraient mais elle parvenait désormais à se matérialiser à leurs yeux à volonté et à bouger de petits objets. J'espérais qu'elle finisse par acquérir plus de force mais elle était si terrifiée par Steren qu'elle disparaissait dès qu'elle le savait à proximité, ce qui l'empêchait de s'entraîner aussi souvent que je l'aurais voulu.
- Vous avez ce don prodigieux de voir à travers le voile et de pouvoir raisonner un spectre, princesse. C'est bien digne de la future infante.
- Le primogène Ewans m'interdit de l'amener avec moi à l'école, donc je dois la laisser à la maison pendant les périodes de cours. Mais sinon je veux partager mon quotidien avec elle autant que possible. C'est ma confidente et ma meilleure amie. Et je sais que quand elle est à mes côtés je peux compter sur elle pour m'avertir d'un danger.
William recula d'un pas, disparaissant en un clin d'œil dans l'obscurité. Je levai les yeux vers Lucie qui scrutait la pièce.
- Tu es toujours capable de le voir, n'est-ce pas ? L'occultation est inefficace contre les fantômes.
Mon amie hocha la tête et William réapparut aux pieds du lit.
- Voilà qui est fort utile. Vous avez découvert une utilisation des fantômes que beaucoup tueraient pour connaître. Nul doute que cela vous protégera contre bien des surprises à l'avenir.
Lucie souriait largement, atterrissant doucement à mes côtés sur le lit.
- J'aimerais pouvoir te serrer dans mes bras pour te remercier de l'amitié que tu me témoignes, Nathalia. Je n'ai pas eu d'ami de mon vivant et chaque fois que je suis à tes côtés, j'ai l'impression de revivre. Je sens qu'on va bien s'amuser pendant ces vacances !
Je plongeai la tête dans les coussins pour masquer ma gêne alors que mon ventre produisait un gargouillis bruyant et Lucie éclata de rire alors que William reprenait la parole.
- Princesse, vous avez faim ?
- Je ne peux pas le nier. Je n'ai rien mangé depuis 24 heures, ça commence à faire long. Mais je peux bien attendre que la nuit tombe, rassure-toi.
Il allait falloir que je prévoie de toujours emporter des barres nutritives dans mon sac à l'avenir et pourquoi pas entreposer ici quelques rations militaires…
Incapable de me rendormir, je décidai d'aller faire ma toilette dans la salle de bain. La douche froide acheva de me réveiller, heureusement j'avais des serviettes pour me sécher avant de me rhabiller, utilisant la lumière de mon téléphone et mon miroir de poche pour me maquiller. Pas que cela me passionne, mais je mettais un point d'honneur pour être toujours présentable lorsque je sortais en compagnie de ma mère. D'ailleurs, heureusement que quelqu'un, probablement Sybile, m'avait préparé une tenue de rechange, car j'avais dormis avec mes vêtements de la journée passée.
Finalement, il me restait encore une heure à attendre. Je notai mentalement de ramener aussi de quoi m'occuper lorsque Lucie entreprit de fouiller dans mon sac. Quelques instants après, elle en sortit mon bloc de feuille puis un crayon avec une dextérité qui m'étonna moi-même.
- Et ben tu as fait de sacrés progrès ! Tu veux faire quoi ?
Le bloc de feuille lévita péniblement jusqu'au bureau mais porter deux choses en même temps semblait être au-delà de sa concentration. J'amenai donc le crayon à côté d'elle et lui préparai une feuille vierge.
- Je voudrais essayer de dessiner. J'étais plutôt douée à l'époque. Mais c'est tellement compliqué à présent. Parfois je m'entraîne quand tu es à l'école mais il arrive souvent que le crayon traverse simplement ma main…
Elle attrapa le crayon à pleine main, traçant des traits sur la feuille comme si elle avait voulu les graver dans du bois. Cet assemblage de lignes commençait doucement à ressembler à un visage, mais la force qu'elle mettait dans sa tenue du crayon se traduisait par des traits grossiers et saccadés. Je ne pus m'empêcher de trouver cela comique, car malgré toute sa bonne volonté on ne pouvait pas dire que son dessin soit très réussi.
- C'est peut-être une caractéristique de fantôme de faire des dessins effrayants, parce que là je t'assure, on dirait que tu veux menacer quelqu'un. J'imagine bien la scène d'un film d'horreur, ce genre de dessin gravé sur une porte avec la phrase « tu vas mourir… ! »
J'éclatai de rire face au regard outré qu'elle me lança, et l'instant d'après elle jeta le crayon devant elle et prit une expression boudeuse.
- Tu exagères, tu te moques toujours de moi !
- Et toi donc tu me le rends bien ! Allez ne fais pas la tête, je suis sincèrement impressionnée par tout ce que tu arrives à faire à présent. Je t'aiderai à faire de nouveaux essais si tu veux. Pour commencer, ça serait peut-être plus facile pour toi avec de gros crayons pour enfant ou des pastels assez solides… J'essaierai de trouver ça en ville, si tu veux.
Mon amie déchira le premier essai pour accéder à une nouvelle feuille, recommençant son dessin avec la même concentration. Avec de nouveaux détails, on reconnaissait à présent un visage d'homme. Les traits semblaient encore dessinés par un malade de Parkinson mais elle était parvenue à faire quelques arrondis. En matière d'art, on était plus proche de Picasso que de Gustave Courbet… Au bout de longues minutes, je finis cependant par reconnaître son modèle.
- Tu dessines Willliam ! Il est quand même bien plus beau dans la réalité.
Mon gardien s'approcha, sans doute curieux de se voir représenté, mais Lucie arracha immédiatement la feuille avec un mouvement rageur avant de la déchirer en plein de petits morceaux.
- Tu n'aurais pas dû le dire ! Je ne veux pas qu'il voie mon dessin ! Ah, heureusement qu'il ne peut pas m'entendre !
J'assistai ébahie à la vue d'un fantôme rougissant de honte et tentai de garder mon sérieux pour ne pas la vexer davantage.
- Je suis désolée. William, Lucie peine encore à réaliser des mouvements précis et à tenir son crayon, donc elle ne voulait pas que tu voies son dessin. Moi je plaisante mais je suis bien incapable de représenter quoi que ce soit !
- Je pourrais t'apprendre si tu arrêtais de te moquer de moi toutes les dix minutes ! Vas-y, assieds-toi !
- Honnêtement, je ne préfère pas. Ma capacité à représenter la réalité est vraiment hasardeuse, les rares fois où je m'y suis essayée je me suis rendue ridicule. Mais je peux te prêter ma main éventuellement…
Mon amie plissa les yeux, comprenant où je voulais en venir. Alors qu'elle avait mis des mois avant de pouvoir manipuler des objets et que j'étais moi-même incapable de la toucher, elle-même avait toujours pu le faire. C'était un état de fait étrange, son corps ne devenait tangible que si c'était elle qui initiait le mouvement. Comme si, par ma capacité à voir les esprits, j'avais un pied dans son plan d'existence. C'était d'ailleurs aussi pour cette raison que le démon avait pu si facilement me posséder…
M'asseyant sur la chaise, je pris le crayon entre mes doigts et détendis mes muscles, laissant mon bras reposer sur le bureau. Nous n'avions jamais essayé le dessin, mais elle avait déjà pris possession de mon bras par le passé, lorsqu'elle veillait sur moi à l'hôpital psychiatrique. Je retins un halètement en sentant le froid glaçant me pénétrer lorsque Lucie superposa son bras au mien. Son emprise était loin d'être agréable, mais je voulais vraiment essayer. Et alors que j'avais perdu toute sensation dans la main, le crayon se mit à bouger, traçant avec souplesse et assurance les contours d'un visage. Cette fois, c'était le mien que Lucie avait décidé de représenter et je me reconnus bientôt, sans ambiguïté possible. C'était vraiment une expérience étrange de se voir dessiner par sa propre main et le résultat était bluffant. En utilisant mon bras, je pouvais voir combien Lucie avait du talent. Elle réalisait les ombrages, traçait d'un trait presque imperceptible mes mèches de cheveux. Puis elle dessina mon cou et les multiples colliers qui y pendaient : son propre médaillon, le pentacle de Steren et la pierre rouge qui me marquait comme protégée de la Camarilla. Je ne vis pas le temps passer et ce fut Sybile qui interrompit notre séance de dessin.
- Princesse ! Votre mère vous attend. Venez, levez-vous, je vais finir de vous habiller !
Sybile avait ramené un serre-taille, une brosse et des rubans. Je la laissai faire, réchauffant de ma main gauche mon bras droit engourdi par la possession. Une fois correctement vêtue, je me hâtai de parcourir les galeries qui me séparaient de la grande salle où ma mère m'attendait. Comme à son habitude, Aïlin me serra dans ses bras avant d'embrasser mon front.
- Ma chérie, tu as bien dormi. Allons en ville, William m'a dit que tu étais affamée.
Je hochai la tête en souriant. La précaution prise par mon gardien n'était pas inutile. Ma mère avait un peu trop souvent tendance à oublier mon humanité et ses besoins. Quelques minutes plus tard, je dégustais un grand gobelet de Chaï tea Latte accompagné de trois gaufres au caramel. J'achetai aussi un sandwich et une bouteille de jus de fruit pour le reste de la nuit et nous prîmes la direction du Velvet, le terrain de chasse favori de ma mère. Ses multiples salles permettaient aux membres de la famille de se nourrir sans craindre pour la Mascarade et la musique qui y passait était plutôt sympa. Pour une fois, je décidai de me mêler aux autres mortels, accompagnée d'Evguenia. Le club était bondé en ce mois d'août, au grand dam de William qui aurait préféré que je reste à l'écart. Mais la grande salle permettait d'assister au concert qui s'y jouait et d'observer les vampires en chasse, ce qui était nettement plus distrayant. Evguenia me montrait parfois du doigt une scène saugrenue et même Lucie se prit au jeu en renversant un verre sur un bellâtre pervers qui tentait de séduire une jeune femme. Je passai une excellente nuit à rire et à danser mais le moment le plus mémorable fut lorsqu'Emanuel, le Don Juan Toreador, décida de venir me saluer.
- Nathalia Conemara. Tu n'as pas peur de rester ici au milieu du bétail ?
- Emanuel Do Santos. C'est gentil de s'inquiéter pour moi mais honnêtement, bien inconscient celui qui tentera quoi que ce soit contre moi.
Le Toreador lorgna sur Evguenia avec un haussement de sourcil évocateur.
- C'est ça ton garde du corps ? Laisse-moi rire. Tu deviens aussi débile que ceux qui t'accompagnent.
- Si tu es venu pour insulter mon clan, tu peux aller voir ailleurs. Je suis certaine qu'il y a là une demi-douzaine de pouffes écervelées qui n'attendent que de se faire sucer par Monsieur la prétention incarnée.
- L'idolâtrie absurde que te vouent ces aliénés t'es montée à la tête. Tu crois pouvoir me parler sur ce ton !
Il fit un pas en avant mais s'immobilisa l'instant d'après, son regard témoignant d'une peur intense. Je n'eus pas de mal à en deviner la raison. Même sans le voir, je savais que William s'était glissé derrière Emanuel, lui faisant clairement comprendre que mes mises en garde étaient concrètes. Et manifestement sa réputation devait le précéder car Emanuel s'échappa du club sous Célérité, vraisemblablement déterminé à mettre la plus grande distance entre mon garde du corps et lui.
À peine mon cerveau avait-il compris la situation que j'éclatai de rire, imitée par Evguenia.
- Oh c'était anthologique ! J'aurais tellement aimé pouvoir prendre une photo. William tu as été génial, merci. Il a disparu en un clin d'œil tellement tu le terrifies… J'espère que ça lui servira de leçon.
Ma camarade eut toutes les peines du monde pour s'arrêter de rire et moi-même en étais au bord des larmes après encore de longues minutes. Même Lucie riait, ce qui donnait un air encore plus incongru à sa silhouette translucide. Heureusement que le club était suffisamment sombre et surtout bien trop bruyant pour que qui que ce soit n'ait pu remarquer quoi que ce soit.
Les heures se succédèrent sans que je ne les voie passer. Vers quatre heures du matin, Evguenia revint à notre table avec un mètre de shooters remplis de différents liquides colorés. Sa démarche incertaine me fit penser qu'elle avait déjà abusé de sang chargé en alcool.
- Princesse ! Vodka !
- Désolé Evguenia, maman m'a formellement interdit de boire de l'alcool ou toute forme de drogue. En plus, je n'ai même pas 18 ans !
Elle se laissa tomber à côté de moi et entreprit de vider les verres les uns à la suite des autres sous mon regard ébahi. Comment pouvait-elle assimiler autre chose que du sang ? Je me promis de demander à Steren plus tard. Il m'avait pourtant dit que les vampires ne digéraient aucune nourriture humaine… Le fait est qu'une heure plus tard, Evguenia présentait tous les signes de l'ivresse et lorsque Sybile vint nous chercher aux alentours de cinq heures, elle avait renversé un verre sur mes vêtements en s'appuyant sur moi. Nous rejoignîmes rapidement ma mère qui nous attendait vers la sortie. Le jour se levait aux alentours de six heures trente et il nous fallait regagner le refuge. Cependant, je compris immédiatement que quelque chose la taraudait lorsque je vis son expression changer.
- Nathalia, tu as bu de l'alcool !?
- Non, je te promets que non, tu me l'as interdit !
Elle poussa un grognement et attrapa mon bras avec une brutalité que je ne lui connaissais pas. Je dus me faire violence pour ne pas la repousser, sachant pertinemment que mon geste ne serait pas bien accueilli. Son instinct vampirique avait pris le dessus sur son instinct maternel et il réclamait mon sang. Elle mordit dans mon poignet avant de le relâcher quelques instants plus tard, non sans avoir léché la plaie.
- Tu ne me crois même pas. Même William pouvait bien témoigner que je n'ai pas bu une seule goutte d'alcool.
- Ton sang m'appartient, je n'ai pas à me justifier.
- Je le sais bien. Et justement tu n'as pas besoin de trouver un prétexte en m'accusant à tort.
Je croisai les bras et gardai le silence tout le reste du trajet. J'étais vexée que ma mère n'ait pas plus confiance en moi. Je savais que sa folie malkavienne pouvait impacter sur son comportement mais c'était la première fois qu'elle usait de si peu de délicatesse à mon égard. Arrivés au refuge, je voulus accompagner Evguenia pour discuter avec elle jusqu'au lever du jour mais ma mère me rabroua à nouveau.
- Non, Nathalia, tu vas dans ta chambre ! Tu as un rang à tenir je te le rappelle, alors obéis !
Je ne lui répondis pas, rejoignis ma chambre, fis ma toilette et me coucha directement. Lucie savait combien ça me coûtait de la bouder mais je refusais de me mettre à pleurer devant William. Pourtant son étreinte me manquait. Le simple fait qu'elle ne m'ait pas embrassé avant d'aller me coucher me troublait plus que je ne l'aurais voulu. En moins d'un an, j'étais devenue totalement dépendante de son affection, terrifiée à l'idée qu'elle m'abandonne. Des idées noires tournaient dans ma tête et je restai de longues heures sans trouver le sommeil. Finalement, alors que le jour devait être levé depuis des heures, je décidai de la rejoindre dans son lit. La torpeur l'empêcherait probablement de réagir mais je pourrais rester à ses côtés jusqu'au coucher du soleil.
Alors que je venais de me lever, la voix de William se fit entendre derrière moi.
- Princesse, où allez-vous ?
- Je n'arrive pas à dormir, je vais rejoindre maman. Sa présence me calme quand je suis angoissée…
- Je vais vous accompagner jusqu'à ses appartements.
Sa chambre n'était pas très éloignée de la mienne mais je devais déambuler dans les galeries souterraines, pieds nus et éclairée par la seule lumière de mon portable. Lucie avait préféré rester dans ma chambre, toujours un peu mal à l'aise à l'idée d'assister à nos échanges. Nous parvînmes jusqu'à sa porte en quelques minutes et je pénétrai seule dans son sanctuaire. Je n'étais jamais entrée mais je ne pris pas le temps d'admirer la décoration. Ma mère reposait immobile dans un grand lit à baldaquin, telle une statue de marbre au milieu de draps et j'avais hâte de pouvoir dormir à ses côtés. Sa présence me calma immédiatement et je m'endormis en quelques minutes…
Fin du chapitre 11
Alors, que pensez-vous de Keyes ? Et Aïlin ? ^^ Lucie, Evguenia et William sont mes chouchous ! 😉
