Chapitre 12
La présence de ma mère m'avait immédiatement calmée, et je m'étais endormis en quelques minutes.
Ce fut sa voix qui me réveilla à la tombée de la nuit. Elle était toujours à mes côtés et avait resserré ses bras autour de moi.
- Nathalia, qu'est-ce que tu fais ici ?
- Je n'arrivais pas à dormir…
Je ne savais pas comment expliquer le maelstrom d'émotions qui m'avait assailli au lever du jour. Nous nous étions couchées fâchées et mon passif ajouté à mon imagination avaient fait le reste. Je voulais profiter encore de son étreinte mais elle se redressa, m'obligeant à faire de même.
- Chérie, explique-moi, qu'y a-t-il ?
- Ce matin, quand tu as cru que j'avais bu de l'alcool, j'ai été vexée que tu ne me croies pas. Ça t'a mis en colère et…
Maintenant que j'étais auprès d'elle, mes doutes me semblaient ridicules et j'eus peur de la vexer en les formulant à haute voix.
- Chérie, je suis désolé, tu sais que je ne suis pas toujours… aussi stable que je le voudrais. Pardonne-moi, tu sais combien je t'aime, n'est-ce pas ?
- Oui, je sais. Ce matin je t'ai reproché de ne pas avoir confiance en moi mais je m'en veux tellement ! Tu as déjà tant vécu et tu m'as pris à tes côtés. Je sais que je suis ridicule, mais je ne peux m'empêcher d'avoir peur que tu me rejettes et en même penser que je ne mérite pas tous les efforts que tu fais pour moi. C'est plus fort que moi… Pourtant je t'aime tellement. Pour toi je voudrais être parfaite. Je ne peux pas te mentir, je te respecte bien trop pour cela !
Mon cœur se serrait à cette simple évocation. Oui, j'étais capable de faire n'importe quoi pour elle. Loin de se fâcher, Aïlin déposa un baiser sur mon front.
- Nathalia, pour toi j'aimerais pouvoir être une mère comme les autres…
- Non, ne le sois pas, tu es tellement mieux ! Si je devais recommencer ma vie, je préfèrerais ne rien changer pour être certaine de te retrouver, même si je dois revivre mes pires années. Ta nature, le clan, devoir respecter la Mascarade chaque jour. Je ne regrette rien, pas même une seule seconde. Je sais que tu fais tout pour que je n'en souffre pas et je me sens horriblement ingrate face à tous tes efforts. Et si tu veux boire mon sang pour n'importe quelle raison, je t'en prie, fais-le. Grâce à toi j'ai l'impression de vivre un rêve et je suis terrifiée à l'idée d'un jour me réveiller. C'est presque dommage que la trace de ta morsure disparaisse. Je voudrais pouvoir la contempler parfois pour me rassurer, me dire que je serais à tes côtés pour toujours.
Je regardais mon poignet sur lequel il ne subsistait plus rien. De la même manière que la première morsure qu'elle m'avait faite à la gorge était désormais imperceptible.
- Il y a une solution. Pour qu'elle ne disparaisse pas. Pour signifier à tous que tu m'appartiens. Mais ça serait te marquer comme… du bétail… ou une vulgaire poupée de sang...
- Moi je serais honorée d'avoir la trace de tes crocs sur ma gorge. Parce que même s'ils se moquent, je sais que tu me vois véritablement comme ta fille. Alors, si tu veux bien…
- Ce sera sans doute douloureux. Je dois te mordre plus profondément pour marquer ta chair. Tu es sûre de toi ?
- Je veux le faire. Il va falloir qu'on attende des années avant d'être liées par le sang à travers l'étreinte. Et tu ne peux pas me donner la moindre goutte de ton sang sans que je ne sois affectée par l'aliénation Malkavienne. Alors au moins comme ça il y aura toujours une trace de toi en moi.
- Ma chérie. Ton geste me touche vraiment. Je ne sais pas si tu imagines vraiment ce que ça représente. Viens contre moi.
Son corps était froid et pourtant je sentis une étrange chaleur m'envahir alors qu'elle me serrait dans ses bras. Elle immobilisa mes bras contre mon corps et commença à glisser sa langue contre ma carotide. Je frissonnai d'anticipation, penchant la tête pour lui offrir ma gorge au maximum. J'avais fermé les yeux, écoutant simplement ma respiration. Aucun autre bruit ne troublait le silence de la pièce.
Si sa première morsure avait été comme un doux rêve, celle-ci vrilla ma gorge d'une douleur intense. Je pus sentir ses crocs transpercer ma peau et s'enfoncer jusqu'à ma trachée. Mon propre sang coula dans mes poumons, parasitant ma respiration. Pourtant je ne pouvais tousser ni même produire le moindre son, tant la douleur avait resserré ma gorge comme un étau. Puis tout s'apaisa peu à peu, me plongeant dans un état cotonneux. Ma mère m'avait allongée et je pris conscience qu'elle pleurait. Je ne pus essuyer ses larmes, trop affaiblie par l'expérience. Le sang jurait sur sa peau laiteuse mais je la trouvais toujours aussi belle.
- Ouvre la bouche…
Je m'exécutai difficilement, car la douleur me provoquait toujours des tremblements incontrôlables. Elle posa ses lèvres sur les miennes et je pus sentis sa salive couler dans ma gorge. Ce n'était pas son sang mais ça suffisait à régénérer ma chair, apaisant progressivement mon rythme cardiaque. Mes nerfs restaient tendus à cause de la douleur résiduelle mais je pouvais désormais rebouger à peu près normalement. Je levai le bras jusqu'à sa joue pour y essayer le sang.
- Je ne voulais pas te faire pleurer…
Ma voix était éraillée, pourtant j'étais certaine de ne pas avoir crié. Ma mère baissa les yeux pour éviter mon regard et eut un triste sourire.
- Ça me fait mal de te voir souffrir. Tu es tellement courageuse. Au moment de t'étreindre je vais probablement me mettre dans tous mes états… J'ai des choses à faire cette nuit mais je ne préfère pas t'emmener. William va te reconduire à la maison où tu pourras manger et surtout te reposer.
Je faillis lui répondre que je venais juste de me réveiller mais la douleur et sa soudaineté m'avaient épuisé plus efficacement qu'une journée entière de cours. Je me sentais à peine capable de me lever seule. William entra à l'appel de ma mère et s'inclina devant nous tandis que je me redressais péniblement. Elle n'avait bu que peu de sang, il n'y avait donc aucune raison que je m'évanouisse. Pourtant, à peine avais-je fais quelques pas que je sentis mes jambes céder sous mon poids. Heureusement que William m'avait rattrapé. Il me porta jusqu'à ma chambre où je parvins à m'habiller sommairement avec l'aide de Lucie qui ne manqua pas de faire un commentaire sur ma nouvelle cicatrice.
- Eh ben ! On dirait que quelqu'un a planté deux tournevis dans ta gorge ! Beurk, j'ai mal pour toi !
- C'est moi qui lui ai demandé. Je voulais une morsure qui ne s'efface pas, pour qu'elle soit toujours un peu avec moi. Je ne peux pas dire que ça a été une partie de plaisir mais je ne regrette pas.
- Bah tu ne t'es pas encore regardé dans un miroir. Et va falloir que tu la caches pour aller à l'école parce que c'est assez impressionnant… Tu sais que tu me fais un peu peur parfois ?
Je palpai la marque du bout des doigts. C'était encore sensible mais je pouvais sentir avec satisfaction le creux que ses canines avaient laissé sur ma carotide. L'amour de ma mère était désormais gravé en moi. À l'image du nombril par lequel nous sommes nourris dans le ventre maternel, ces cicatrices avaient délivré mon sang, liquide vital pour ma mère. Cette idée me procura une joie immense. Je pus marcher seule jusqu'à la voiture et profitai du trajet pour reprendre des forces. Arrivée à la maison, la nuit était encore jeune, mais je ne me sentais pas capable de faire la moindre activité physique. Comme me l'avait conseillé ma mère, je m'apprêtais à regagner ma chambre pour me reposer lorsque Steren sortit de la bibliothèque. Il me salua d'un signe de tête avant de plisser les yeux, son regard se portant sur ma gorge.
- Nathalia. J'imagine que tu sais ce que ça implique ?
- Oui. J'étais volontaire.
- Je me doute qu'Aïlin ne ferait pas cela sans ton consentement. C'est simplement un geste inconsidéré sachant que tu fréquentes tes pairs.
- Je la dissimulerai avec du maquillage au cas où, mais de toute façon le col de la chemise devrait suffire à la masquer.
Il fit la moue et me laissa continuer mon chemin. Lucie avait traversé les murs à peine avait-elle entendu mon père et s'était réfugiée dans ma penderie. Elle passa sa tête à travers la porte après plusieurs minutes.
- Il est partit ?
- Il est probablement descendu dans son laboratoire. Tu sais qu'il est inutile de chuchoter hein, il ne peut pas t'entendre !
- C'est vrai…
Elle sortit de sa cachette tandis que je me glissai sous mon lit pour accéder à ma réserve secrète. Si j'aimais ma chambre au refuge, je n'y étais jamais seule. Ici au moins je pouvais être moi-même. Steren ne tolérait pas la moindre odeur de nourriture humaine à l'étage, mais j'avais des paquets de friandises soigneusement emballés, indétectables même pour mon père adoptif. Je récupérai aussi ma bouteille thermos dans mon sac pour me faire un thé. Après tout, je n'avais pas encore déjeuné. Je me rendis rapidement jusqu'à la cuisine pour me réapprovisionner avant d'allumer mon ordinateur, prête pour une bonne nuit de détente. Ce genre d'occasion arrivait bien trop rarement pour ne pas en profiter pleinement ! Écouteurs sur les oreilles, je flânai plusieurs heures durant, regardant des clips musicaux sur Internet, discutant par sms avec Evguenia et Stefania, jouant à des jeux vidéo… Je me plaisais surtout dans les jeux au tour par tour, et si mon manque d'expérience et d'entraînement me pénalisaient, je me rattrapais en élaborant des stratégies efficaces qui déstabilisaient mes adversaires. Mon préféré était Age of Triumph, un jeu qui prenait place durant la période de l'antiquité et qui avait le mérite d'être assez fidèle historiquement. Ce soir-là, j'incarnais l'empire Perse et réécrivais l'histoire à l'aide de mon héros Xerxès Ier. J'étais au bord de la victoire lorsque ma mère passa la tête par la porte de ma chambre :
- Chérie, tu ne dors pas ? Rejoins-nous en bas.
Je fermai le jeu immédiatement… J'allais probablement me prendre un malus pour avoir quitté en cours de partie, mais il était hors de question de faire attendre ma mère pour un jeu vidéo. Je rejoignis mes parents au salon sans attendre. C'était leur petit rituel avant le lever du jour. Comme toujours je m'assis aux côtés d'Aïlin tandis que Steren nous faisait face.
- Je n'ai pu que remarquer que tu as marqué Nathalia. Était-ce vraiment nécessaire ?
- Nathalia et moi le désirions.
- Les membres du Sabbat suivent leurs désirs. Et nous leurs sommes supérieurs par la rationalité. Ce genre d'actes inconsidérés représente un risque pour la Mascarade.
Je dus me mordre l'intérieur de la lèvre pour éviter de soupirer. Évidemment le primogène Tremere était toujours présent pour nous faire la morale. C'était moi qui avais réclamé cette marque et par ma faute ma mère se faisait réprimander comme une enfant. Cependant elle ne sembla pas s'en préoccuper, passant sa main sur ma gorge pour m'attirer jusqu'à elle. Je retrouvai immédiatement mon sourire en voyant le regard émerveillé qu'elle porta sur ma cicatrice. Elle était fière de moi grâce à ce que j'avais accompli et c'était finalement tout ce qui comptait.
- Je vous promets que je ferai attention. Personne ne la verra. Mais c'était important pour nous deux.
Il ferma un instant les yeux, infime marque de consentement face à notre argumentaire pourtant inexistant.
- Ce qui est fait est fait. Cela relève de ta responsabilité à présent, Nathalia.
Je restai allongée, ma tête sur les genoux de ma mère, tandis qu'elle continuait de caresser ma cicatrice du bout des doigts. Pour peu je m'en serais mise à ronronner.
- Maman, Stefania, la fille adoptive de la primogène Ravnos, m'a proposé de la voir dans la nuit de mardi à mercredi, est-ce que ça te pose un problème ?
- Non mais je ne veux pas que tu ailles dans leur camp sans moi, et bien évidemment tu préviens ton gardien à l'avance.
- Aucun problème, on avait prévu de se retrouver en ville. J'attendais juste ta confirmation avant d'envoyer un message à Wi… mon gardien.
J'avais failli lâcher le nom de William. Je devais être un peu trop détendue, il faut croire, car c'était une erreur que je n'aurais pas commis en temps normal ! Il y avait désormais fort à parier que Steren ait deviné de qui il s'agissait… En apparence, il faisait semblant de ne pas prêter attention à notre conversation mais je le connaissais assez pour savoir qu'il en était tout autre. Ça serait tellement pratique si je pouvais communiquer avec ma mère en étant certaine que Steren ne puisse pas comprendre… Je levai les yeux vers Aïlin qui me souriait toujours, comme si de rien n'était, et toutes mes craintes disparurent instantanément. Rien, pas même le primogène Tremere Steren Ewans, ne pourrait empêcher William de faire sa mission…
Je profitai de la nuit suivante pour m'avancer dans mes devoirs, impatiente à l'idée de retrouver mon amie le lendemain. Nous ne pouvions nous voir que tous les six mois, heureusement, nous pouvions profiter de nos téléphones portables pour nous parler. En très peu de temps nous étions devenues étonnamment proches, étant chacune l'une pour l'autre une confidente privilégiée. Avec elle, pas besoin de protéger la Mascarade, je pouvais lui parler des nuits au milieu du clan Malkavien, des réactions souvent sévères de Steren, de mes interrogations… Bien entendu, William était toujours à mes côtés, invisible, mais je profitais qu'il ne comprenne pas la langue des signes pour discuter avec Stefania sans la moindre retenue. Elle-même avait encore moins de liberté que moi, menacée au sein même de son clan, elle vivait constamment avec deux vampires en guise de gardes du corps et ses déplacements étaient très limités. Malgré cela, elle voyait les choses avec optimisme et se réjouissait à la moindre occasion.
Ce soir-là, nous avions privatisé une petite salle dans un salon de thé et avions commandé un goûter digne de princesse en guise de petit déjeuner. La nuit était encore jeune et elle avait reçu l'autorisation de rester jusqu'à quatre heures trente en ma compagnie mais notre marge de manœuvre était restreinte. L'établissement où nous étions fermait à deux heures du matin et Gabriela avait interdit à Stefania de fréquenter les boîtes de nuit. Alors que je réfléchissais à ce que nous pourrions faire de notre seconde partie de nuit, elle attira mon attention en tapotant sa main sur la table.
- J'aimerais bien aller à une fête foraine. J'ai regardé des vidéos sur mon ordinateur mais en vrai ça doit être énorme !
Je fis la moue. Je n'étais pas certaine que Gabriela ou même Aïlin apprécieraient que j'emmène Stefania dans ce genre d'endroit...
- C'est plutôt très peuplé… et agité. Tu pourras bientôt le faire. Tu as déjà dix-huit ans. Dans deux ans tu seras libre de découvrir le monde sans contrainte. J'espère que tu ne m'oublieras pas à ce moment-là !
- Oui, je pourrais parcourir le monde de la nuit. C'est ce que Gabriela me dit. Mais j'aimerais juste une dernière fois me promener en plein jour…
Elle fit un léger signe de tête vers ses deux gardiens qui avaient l'air de s'ennuyer ferme, avant de faire une grimace. Je secouais la tête :
- Mais le clan Ravnos a des goules… Tu peux toujours essayer de la convaincre. Si je n'ai pas école je pourrais peut-être t'accompagner. Ma mère n'est jamais très enthousiaste à l'idée que je me promène en journée mais ça peut se négocier…
Elle tapa dans ses mains à cette idée.
- Tu crois qu'on pourrait faire un parc d'attractions ? C'est le genre de choses qu'on doit faire avant de mourir !
- Je n'en ai jamais fait non plus, je te rassure. Et quand il y a beaucoup d'humains rassemblés au même endroit, la nuit c'est souvent un terrain de chasse pour les autres vampires. J'accompagne parfois ma mère, car sa réputation me protège dans une certaine mesure. Et puis elle a imprimé la marque de ses crocs sur ma gorge.
Je retirai momentanément le large ruban qui couvrait mon cou et Stefania ouvrit grand la bouche.
- Ça fait mal ?
- Assez oui, ce n'est pas une morsure normale. Mais grâce à ça je me sens connectée à elle. Ça me rassure… Et les autres vampires savent que je lui appartiens. Je dois la cacher pour aller à l'école comme tu l'imagines bien. Personne ne doit se douter de quoi que ce soit. Sinon je ne sais vraiment pas quelle excuse je pourrais sortir !
Mon amie éclata de rire. C'était un son assez étrange, alternant rire muet et éclats de voix. Mais je ne pus m'empêcher d'y succomber à mon tour.
- Au moins, moi je n'ai pas ces soucis. Ça doit être fatiguant de devoir toujours mentir.
Je haussai les épaules.
- Il n'y a qu'une seule personne que je peux considérer comme ami. Les autres je me fiche de les baratiner ! De toute façon dans le meilleur des cas ils ne me croiraient pas, dans le pire, ils me prendraient pour une folle. Mais de toute façon la question ne se pose pas, si je commettais un bris de Mascarade, le primogène Ewans me tuerait.
- C'est un peu ton père adoptif non ? Pourquoi est-il aussi sévère ?
- C'est compliqué. Il est là pour me rappeler les règles, me donner un cadre, me motiver à faire des efforts… Il ne me reconnaîtra jamais comme sa fille adoptive, mais il est présent aux côtés de ma mère. Je lui suis vraiment reconnaissante pour tout ce qu'il m'offre parce que c'est important et quelque part ça me protège. Je préfère que ce soit lui qui me punisse plutôt que le Prince...
Je mimai une décapitation avec une grimace.
- Quand ma mère a rencontré votre Prince, elle a dit que c'était un empêcheur de tourner en rond, enfin j'ai lu sur ses lèvres et c'était moins aimable… Elle dit que pour l'instant il faut respecter ses règles. Les Ravnos sont normalement un clan nomade. Je sais bien que c'est pour moi qu'elle fait tous ses efforts. Alors comme toi, je travaille dur pour être digne de mon clan.
- Entre nous, je n'aime pas le Prince. Il méprise ma mère. Il craint les anciens de cette ville mais il ne les respecte pas. Ma mère dit qu'il faut s'en méfier, qu'il est capable de faire beaucoup de mal s'il le veut. Et il ne vaut mieux pas proférer de paroles à son encontre à haute voix, donc…
Je mis mes deux index croisés devant ma bouche avant de lui signer de changer de sujet. Nous discutâmes encore de tout et de rien jusqu'à la fermeture du café et à défaut de pouvoir aller ailleurs, nous nous rendîmes ensuite dans l'un des parcs de la ville. La nuit avait rafraîchi l'atmosphère, la rendant un peu plus agréable. Nous marchions tranquillement dans la nuit, suivies par nos gardes du corps respectifs. J'avais bien remarqué un vampire en chasse mais il s'était contenté de nous croiser de loin sans chercher à s'approcher. Il faut dire que les deux Ravnos n'étaient pas très discrets. Les deux hommes étaient assez grands, cheveux bruns et yeux marrons. L'un portait un chapeau trilby gris, un pantalon noir et une chemise grise ouverte sur un marcel noir. Plusieurs breloques ornaient son cou et ses poignets et un couteau de chasse était maladroitement caché dans sa poche arrière. Quant à l'autre, ses bras nus étaient marqués de nombreux tatouages. Il portait un jean et une veste violette à moitié déboutonnée laissant voir son torse nu. Une épaisse chaîne faisait office de ceinture et un anneau pendait à son oreille. Clairement ils étaient loin de la classe de William. Dommage qu'il soit toujours dissimulé dans l'obscurité ! Lucie était capable de m'indiquer sa position, de cette manière, moi seule pouvait savoir où il se trouvait et je pouvais toujours aller me cacher derrière lui en cas de besoin. Mais ne pas pouvoir observer ce chevalier anachronique au visage si expressif était une vraie frustration. J'aurais aimé pouvoir le voir comme je voyais les esprits…
Stefania dû bientôt me quitter, me promettant cependant de me revoir avant la rentrée. Dès le 1er septembre nous n'allions plus pouvoir nous voir avant février et mes quelques semaines de vacances allaient sans doute me paraître bien trop courtes. Après le départ de mon amie, je restais un instant seule sur le banc :
- J'ai bien envie d'aller dormir au refuge quand même, il fait une telle chaleur pendant la journée c'est étouffant… Mais rien n'a été prévu en ce sens et je n'ai pas mes affaires avec moi. Tant pis. Je demanderai à maman pour mercredi soir. Allons-y, ce soir je rentre à la maison.
Mon gardien me suivit, silencieux et invisible, tandis que je rentrais à pied. Personne ne sembla s'étonner qu'une adolescente de 16 ans se promenait seule dans les rues à cinq heures du matin mais ce n'était pas plus mal. Par soucis pour la Mascarade, je devais éviter ce genre de situation qui ne manquerait pas d'interpeller un policier…
Les nuits suivantes, je profitais pleinement de mes vacances pour paresser dans ma chambre. J'avais confiance dans mes résultats et le simple fait de pouvoir flâner et me détendre me rendait heureuse. Si j'avais pu me douter de la suite, j'en aurais sans doute profité pour sortir…
Lorsqu'arriva la nuit de vendredi à samedi, ma mère vint me chercher dans ma chambre pour rejoindre Steren dans le petit salon. Mon bulletin était sur la table et cette mise en scène suffit à me faire perdre mon sourire. Mais je n'eus même pas le temps de me pencher pour le lire qu'une gifle s'abattit sur ma joue, me faisant chanceler.
Je relevai les yeux pour l'interroger du regard et il pointa du doigt l'une des cases.
- "Melle Conemara s'est montrée très insolente ce trimestre et s'est permise de quitter le devoir surveillé en plein cours. Un tel manquement est intolérable et profondément immature."
Je soupirai. Inutile de lire pour savoir de qui venait ce commentaire. Keyes. Cette enflure venait de ruiner tous mes espoirs de félicitations. Je baissai la tête, sentant les larmes me venir.
- Je lui ai répondu… Mais il n'a cessé de me provoquer et m'humilier !
Une nouvelle gifle plus forte me projeta contre le mur et je me mordis la langue. Je ne l'avais pas vu venir. Manifestement, chercher à me justifier n'était pas la réaction attendue. Je relevai les yeux, juste assez pour voir le poing serré de Steren et le visage déçu de ma mère. Cette fois, ce fut elle qui prit la parole et mon cœur se serra encore davantage.
- Comment oses-tu légitimer tes actes Nathalia ! Tu as été irrespectueuse vis à vis de l'un de tes professeurs ! Tu nous avais promis une attitude exemplaire…
Une larme coula sur ma joue. À cause de Keyes, tous mes efforts avaient été vains. J'avais travaillé dur et par sa seule appréciation, tout le reste était occulté. Je serrai les dents et portai la main à ma joue encore chaude. Steren semblait furieux et je devais sans doute m'estimer heureuse qu'il ne me frappe pas à nouveau. Mais lorsqu'il reprit la parole, sa voix était polaire.
- Pour l'instant, tu es privée de toute sortie et de tout loisir pendant la durée de tes congés. Et si un seul de tes professeurs doit de nouveau se plaindre de ton comportement, cela marquera la fin de ta scolarité dans cet établissement.
Je fermai les yeux. Après avoir failli provoquer ma mort, Keyes tentait à nouveau de ruiner ma vie. Je ne savais plus quoi répondre ni comment réagir. J'étais atterrée. Je le haïssais si fort ! Je rejoignis ma chambre, la mort dans l'âme, pour m'écrouler sur mon lit sous l'œil interrogateur de Lucie. J'étais incapable de parler. Ils ne pouvaient pas comprendre la capacité de nuisance de Keyes. Même Aylin s'était montrée intransigeante alors que je lui avais raconté la terreur qu'il m'inspirait. Je pleurai silencieusement tout le reste de la nuit et lorsque ma mère vint m'embrasser avant le lever du jour, je devais avoir le visage rouge et gonflé.
- Nathalia. Assumes ce que tu as fait. Tu ne peux t'en prendre qu'à toi-même.
- Tu ne peux pas comprendre. Il dit pendant les cours que je suis une hystérique. Il me fait passer pour une folle devant les autres élèves. Il a détruit mon enfance et maintenant que j'essaye d'avoir une vie normale, il essaye de tout ruiner à nouveau. J'ai fait tant d'efforts pour avoir de bons résultats, j'ai travaillé dur et tout ce que vous voyez c'est son commentaire ! Je voulais que vous soyez fiers de moi et il a tout gâché.
- C'est toi seule qui es à blâmer Nathalia ! Tu dois le respect à tous tes professeurs tout comme tu devras le respect à la plupart des vampires que tu rencontreras malgré ce qu'ils pourront dire. Il est ton supérieur et il faut que tu comprennes l'importance de tenir ta langue ! C'est à toi de te contrôler pour faire en sorte qu'on n'ait rien à te reprocher au semestre prochain. Crois bien que tu ne survivras pas longtemps dans notre société si tu ne sais pas rester à ta place.
Je soupirai. Effectivement, il n'était pas bien compliqué de faire un parallèle avec le Prince et la manière dont il s'adressait aux Malkaviens. Mais cette situation n'en restait pas moins profondément injuste.
- Vous avez raison, comme toujours.
J'avais envie de hurler ma rage mais je gardai la bouche fermée. Ce n'était certainement pas ma mère l'origine de ma colère. D'ailleurs elle s'assit sur le lit avant de m'attirer sur ses genoux pour me prendre dans ses bras. Je me laissai faire, sachant que l'heure n'était plus à la punition, mais lorsqu'elle croisa mes bras devant moi, je ne pus m'empêcher de me sentir comme prise dans une camisole de force.
- Shtt, calme-toi.
Elle plaça ma propre main sur la cicatrice qui ornait ma gorge et je me détendis immédiatement.
- Ne laisse pas ton enfance empoisonner ton existence. Tu dois dépasser ça. Tu m'appartiens, il ne peut pas te blesser physiquement donc il utilise les mots. Endurcis-toi, il faut que tu deviennes plus forte que lui !
Ma mère me berça un instant contre elle avant de déposer un baiser sur ma tempe. Ma rancœur était toujours bien présente mais je n'avais plus cette furieuse envie de jeter des objets à travers la pièce. Le jour se levait, obligeant ma mère à rejoindre son caveau tandis que je restais apathique sur mon lit. Mais Lucie était bien décidée à me tirer les vers du nez :
- Bon tu me racontes ? Qu'est-ce qu'il s'est passé pour que tu te mettes dans cet état-là !
- Keyes.
- Quoi, qu'est-ce qu'il t'a fait encore ?
- Il a écrit sur le bulletin que j'étais insolente et que mon comportement immature était intolérable.
- Ah. Et tes vampires l'ont mal pris j'imagine…
- Comme tu t'en doutes. Je suis privée de sortie et de loisir pour toutes les vacances ! Et Steren m'a menacé de me renvoyer de l'école si un professeur devait encore se plaindre de mon comportement. Tu imagines ! Tout ça à cause de lui ! Alors qu'il a montré des vidéos de mon internement à toute la classe ! Je le hais, je le hais, je le hais !
- Oui tu m'avais déjà raconté. Et ben je te plains ! Tu penses que tu pourras y arriver ?
- Je sais pas. Il fait tout pour me provoquer… Même si je suis irréprochable il trouvera bien quelque chose de désagréable à noter sur mon bulletin ! Si je pouvais…
- La maudire ? Le tuer ? Le torturer ?
- Tout à la fois, c'est possible ? Si seulement... Mais s'il lui arrivait quoi que ce soit de suspect, je suis certaine que Steren me soupçonnerait. Pourquoi a-t-il fallu qu'il devienne une goule Tremere, sérieusement ! À quel moment mon karma pourri va-t-il enfin me laisser tranquille !
- Il va falloir que tu la joues réglo, je le crains. Mais si tu ne réagis pas, il sera bien énervé… Et s'il écrit n'importe quoi sur le carnet, tes parents pourront toujours vérifier tes dires. Les vampires savent quand on leur ment. Donc…
J'ouvris la bouche, séduite par son idée. Steren et Aïlin savaient que je ne leur mentirais pas et je pouvais toujours leur prouver ce que j'avançais. Mais le plus dur restait à faire. Encore deux ans à rester stoïque face aux remarques et multiples tentatives que Keyes ne manquerait pas de faire…
Les nuits suivantes ne furent guère passionnantes. Je paressais sans but, lisant parfois, prêtant mon corps à Lucie pour qu'elle puisse dessiner ou jouais aux échecs avec elle lorsque Steren était absent. J'avais averti Kevin et Stefania qu'ils ne devaient pas espérer me voir du reste des vacances, pour leur plus grande déception. Le mercredi suivant cependant, ma mère me fit part d'une consigne qui ne manqua pas de m'intriguer. Il restait encore une semaine et 4 jours avant la rentrée.
- Nathalia, tu vas préparer un sac avec le nécessaire pour 4 ou 5 nuits. Tu vas m'accompagner pour un voyage en Irlande de l'Ouest. Nous partons demain après la tombée de la nuit.
Je me mordillai la joue pour contenir un éclat de joie qui aurait sans doute paru déplacé à Steren. Enfin une activité, et avec ma mère de surcroît !
- D'accord. Mais comment allons-nous nous y rendre ?
- En avion. Les Giovanni proposent ce genre de service. Je me suis déjà arrangée avec eux.
Le lendemain, le soleil n'était pas encore couché que j'étais prête, trépignant d'impatience à l'idée de voyager. J'avais emporté des vêtements, mes affaires de toilette, une ration militaire, une lampe de poche, un livre et bien évidemment le médaillon de Lucie qui ne me quittait pas. Pour la première fois j'allais quitter la France ! J'ignorais pourquoi ma mère avait décidé de m'emmener avec elle, mais c'était sans doute pour me transmettre ses savoirs. Je n'avais jamais osé l'interroger à ce propos, mais à en juger par son nom et prénom, elle avait probablement des origines irlandaises. Peut-être souhaitait-elle me faire découvrir sa patrie ! Dans la voiture conduite par William, j'appris qu'il nous accompagnait ainsi que Sybile. Les Giovanni possédaient un petit aéroport privé spécialement affrété pour les vampires et leurs appareils étaient des bijoux de technologie et de luxe. La cabine était spacieuse et chaque siège était séparé d'environ un mètre cinquante de ses congénères. Le vol devait durer environ deux heures et si j'étais impatiente d'atterrir, Sybile fit en sorte que je ne voie pas le temps passer. Il était un peu plus d'une heure du matin lorsque nous atterrîmes dans un petit aéroport privé proche de la ville de Galway. Notre voyage pouvait commencer...
Fin du chapitre 12
Alors, que vont-ils faire en Irlande ? Suspense... 😉
