Chapitre 14

Lorsque nous arrivâmes à la maison, Steren semblait absent, je me précipitai donc dans la cuisine pour chercher de quoi manger. Je n'avais ni dîné la veille, ni déjeuné depuis mon réveil et j'étais affamée. Heureusement le frigo conservait toujours des restes préparés par Catherina.

Une fois convenablement restaurée, je rejoignis ma chambre pour ranger mes affaires et me pencher sur le registre médiéval de ma mère. L'Irlandais utilisait l'alphabet latin mais pour l'heure et sans avoir accès à Internet, c'était le seul indice dont je disposais. Tourner ces pages écrites par ma mère des siècles plus tôt me procurait une émotion toute particulière. Je l'imaginai y consigner tout ce qui avait trait à l'organisation de son domaine, la gestion de son argent et de ses gens, les évènements qui rythmaient son existence...

Il allait falloir que j'entretienne ce grimoire avec soin si je ne voulais pas qu'il se détériore. L'âge avait fragilisé ses pages et leurs extrémités se désagrégeaient parfois sous mes doigts. Je refermai le livre délicatement avant de le poser sur une étagère. Steren saurait sans doute m'indiquer comment le préserver. En attendant, j'avais des devoirs à faire.

Comme je m'y attendais, l'absence d'Internet et l'impossibilité d'aller à la bibliothèque municipale me pénalisaient grandement. Je terminai de mon mieux les devoirs de langues anciennes et de mathématiques avec mes connaissances et les ressources dont je disposais dans la bibliothèque de Steren mais cela allait m'être clairement insuffisant pour ceux de physique-chimie, de communication et de médecine. Heureusement que tous les profs ne nous avaient pas donné de devoirs à rendre.

En fin de nuit, je retrouvai Steren et Aïlin au salon. Je m'assis aux côtés de ma mère après avoir déposé le registre sur la table, ce qui avait immédiatement attiré l'attention de mon père adoptif.

- Bonsoir Père.

- Nathalia. Ton voyage fut-il enrichissant ?

- Très. J'ai appris beaucoup de choses. Et j'ai renouvelé ma promesse de ne plus jamais manquer de respect à mes supérieurs. Par ailleurs, j'ai deux services à vous demander...

- Ah tiens. Quels sont-ils ?

- Maman m'a autorisé à ramener ce livre, mais je crains que son grand âge le fragilise. Je me disais que peut-être vous sauriez m'indiquer comment en prendre soin...

Il se pencha sur la table pour s'emparer du registre avec une certaine avidité. Ma mère sourit largement.

- Je crains que tu ne sois déçu par son contenu, Steren. Ce ne sont que des vieux comptes, en ancien irlandais qui plus est. Cela amusait Nathalia de l'emporter.

Steren feuilleta quelques pages du bout des doigts avant de le refermer et le reposer.

- Restaurer un livre de cette époque est une opération délicate. Si tu veux bien, je peux le confier à un apprenti qui lui recomposera une couverture et réparera ses pages. Tu pourras être sûre qu'il ne s'effritera pas ainsi.

Nul doute que les Tremeres allaient en faire une copie pour leur bibliothèque personnelle. Je me tournai vers ma mère qui souriait toujours.

- C'est sans doute la meilleure chose à faire si tu veux pouvoir le manipuler sans l'abîmer. C'est une chance que Steren te propose ce service.

- Au-delà de mes espérances. Merci, Père. Ensuite... c'est à propos de ma punition... J'ai besoin d'aller à la bibliothèque en ville ou à défaut d'utiliser mon ordinateur pour pouvoir faire mes devoirs d'école. Il m'est vraiment indispensable d'avoir accès à des informations récentes...

- Soit. Tu m'accompagneras à la fondation ce soir, ainsi tu pourras accéder à la bibliothèque de l'école. Le bâtiment est fermé aux élèves mais nos goules y sont libres d'y aller pour leurs propres recherches. Tu pourras y passer la nuit, je compte sur toi pour ne déranger personne.

- Bien entendu. Merci, Père. C'est parfait. Je travaillerai sérieusement.

J'avais secrètement espéré l'abrogation d'une partie de ma punition. Mais avoir accès pendant les vacances à la bibliothèque de l'école était une véritable chance. Je ne pouvais décemment pas m'en plaindre.

Le soir même, la nuit n'était tombée que depuis une heure que j'étais déjà prête à partir, toutes mes affaires de classe dans mon sac avec une gourde d'eau et un sandwich. J'avais revêtu une robe noire très sobre pour ne pas me faire remarquer mais aussi suffisamment couvrante pour ne pas avoir froid malgré la nuit et mon immobilité. Il me faudrait probablement plusieurs jours pour terminer mes devoirs et je ne pouvais pas vraiment me permettre de perdre du temps.

Arrivés à la chanterie, Steren m'accompagna jusqu'à la partie publique de la fondation avant de descendre dans les sous-sols. La bibliothèque de l'école se trouvait dans les étages et pouvoir y pénétrer alors qu'elle était normalement fermée aux élèves me procura un agréable sentiment de liberté. De plus, le surveillant était absent et les quelques professeurs qui y venaient pour consulter ou emprunter un livre, se contentaient de me saluer et ne restaient jamais bien longtemps. Seule Mme Cousteix, la professeure de Médecine, vint me faire la conversation. J'étais justement en train de faire son devoir lorsqu'elle rentra et j'avais étalé plusieurs ouvrages sur la table devant moi, dont celui qu'elle était venue chercher.

- Mademoiselle Conemara. Quelle surprise. J'imagine que ce sont vos tuteurs qui vous autorisent à venir étudier ici pendant les vacances. Votre sérieux leur fait honneur. Je vois que vous êtes en pleine dissertation, mais je ne me fais aucun souci sur la qualité de votre travail. Ce sera un plaisir de vous corriger, comme toujours.

- Je vous remercie, madame. Je fais de mon mieux pour ne décevoir personne.

Cette intervention fut la seule véritable interruption de la nuit et lorsque Steren vint me chercher un peu avant le lever du jour, j'avais bien progressé dans mon travail. Dans la voiture, il m'informa cependant d'un changement pour la nuit suivante :

- Je ne serai pas disponible avant le milieu de la nuit prochaine, donc tu devras faire le trajet par toi-même. Aïlin préfèrera sans doute que tu le fasses avant la tombée de la nuit. Je te fais confiance pour venir ici directement sans traîner en ville. Ta punition n'est en aucun cas abolie.

***/+/***

Le lendemain, je profitai de l'autorisation de Steren pour partir aux alentours de 19 heures. Je m'étais levée vers 17 heures et avais déjeuné avant de faire le trajet. Comme l'établissement était désert ou presque, et avec l'accord exceptionnel de Steren et Aïlin, j'avais emporté Lucie avec moi pour lui faire découvrir le lieu où je passais mes journées. Aïlin s'était montrée plutôt favorable, estimant que Lucie pouvait éventuellement me protéger à un moment où j'étais sans garde du corps. Quant à Steren, il avait étonnamment accepté, arguant que son comportement serait un bon moyen de vérifier si elle savait se montrer rationnelle. Je me retrouvai donc à rédiger mon devoir de physique-chimie tandis que Lucie lisait sagement un livre à mes côtés. Elle avait appris à se rendre totalement invisible, même pour moi, et ne tournait les pages elle-même que lorsque nous étions seules, pour ne pas effrayer les rares professeurs qui étaient venus travailler.

Je terminai mon devoir de physique-chimie aux alentours de minuit et décidai de me dégourdir un peu les jambes dans les couloirs tout en mangeant mon sandwich. Il ne me restait plus que le devoir de communication et je pourrais aborder la rentrée sereinement. J'en profitai pour faire visiter le bâtiment à Lucie, lui indiquant dans quelle salle avait lieu quelle matière.

- Là c'est le cours de cryptologie avec M. Dumas. Une de mes matières préférées. J'aimerais tellement que tu puisses m'y accompagner un jour ! Mais je crois que Steren se méfiera toujours de toi. Je n'en reviens déjà pas qu'il ait accepté pour cette nuit !

Mon amie désincarnée passa à travers la porte pour observer la salle. Dans les couloirs, tout était silencieux. Les résidences des professeurs se trouvaient à d'autres étages et seules les veilleuses des sorties de secours éclairaient cette partie du bâtiment. Il y avait longtemps que l'obscurité ne me faisait plus peur, cependant je pressai le pas pour rejoindre le hall principal, et par extension la bibliothèque. J'étais venue avant tout pour travailler et je voulais essayer de terminer mon dernier devoir avant le lever du jour. Je me remis donc au travail, essayant de me concentrer du mieux que je pouvais sur les théoriciens de la communication et les laborieux traités de psycho-linguistique qui me permettraient de répondre à la problématique posée par mon professeur. Concentrée sur mon travail, je ne voyais pas le temps passer. Ainsi, lorsque Lucie poussa une exclamation, je ne pus m'empêcher de sursauter.

- Nathalia ! C'est Keyes ! Il n'a pas changé ! C'est dingue !

Je relevai la tête pour voir mon honni professeur qui venait tout juste de pénétrer dans la bibliothèque. Il n'avait pu entendre Lucie, en revanche, il m'avait bien remarqué, son regard se posant sur moi avec un sourire sadique.

J'inspirai et expirai longuement pour calmer mon rythme cardiaque, jetant un coup d'œil à Lucie qui s'était approchée de lui. Même si ça partait d'une bonne intention, je devais à tout prix l'empêcher de faire une bêtise sans quoi Steren allait nous tomber dessus à bras raccourcis. Mais dans l'immédiat, il s'agissait surtout de mettre en pratique mes bonnes résolutions. J'inclinai la tête pour le saluer.

- Professeur Keyes.

- Nathalia. Je constate que vous êtes intacte ou presque...

Son regard se posa sur la cicatrice à ma gorge et je portai instinctivement mes doigts pour la dissimuler.

- Intacte ? Je crains de ne pas comprendre où vous voulez en venir...

- Lorsque j'ai rempli votre appréciation, certains professeurs ont déploré que je ne prenais pas en compte votre situation. Ils craignaient que vos tuteurs ne fassent preuve d'une sévérité disproportionnée. Mais manifestement vous vous portez à merveille. Rien qu'un peu de maquillage ne saurait dissimuler.

Je fermai les yeux un instant, me retenant de me moquer de lui. Cet imbécile pensait que la morsure sur ma gorge avait été faite en guise de punition ! Il était tellement loin de la vérité... et il ne méritait même pas de la connaître. Il pouvait bien croire ce qu'il voulait après tout. Je portai mon regard sur Lucie qui s'était arrêtée à quelques centimètres de lui. Elle avait tourné son regard vers moi, manifestement hésitante sur la manière de procéder.

Inconscient du spectre qui se tenait devant lui, Keyes la frôla avant de disparaître entre les étagères. J'en profitai pour faire signe à Lucie de revenir vers moi.

- Ça serait tellement drôle Nathalia. Tu es sûre ? Avant je ne pouvais rien lui faire, mais maintenant, je pourrais le punir pour toutes les fois où il t'a fait du mal ! Je pourrais lui jeter des livres en pleine tête ! Ou bien retirer la chaise au moment où il essaye de s'asseoir ! Je suis sûre qu'il ferait une tête impayable !

Je secouai la tête, les dents serrées. Je ne pouvais pas répondre à Lucie sans que Keyes n'entende et je n'avais pas envie qu'il me croie encore victime d'hallucination. Je pris une feuille de brouillon et y écrivis « NE FAIS RIEN ! » mais lorsque je relevai les yeux, ma camarade avait déjà disparu. Bien évidemment, c'est ce moment que choisit Keyes pour sortir de sa travée. Je chiffonnai ma feuille précipitamment et il me jeta un regard suspicieux. Si je voulais paraître naturelle, on pouvait dire que c'était raté !

Je tâchai vainement de replonger dans mon devoir, mais ma concentration était partie à des kilomètres de là et j'en étais réduite à relire la même phrase en boucle. Je ne pouvais m'empêcher de lever la tête toutes les trois secondes, d'une part pour localiser Keyes qui continuait de s'approcher dangereusement, d'autre part dans l'espoir d'arrêter Lucie avant qu'elle ne fasse la dernière bêtise de son existence. Keyes avait déposé sa sacoche sur une chaise avec différents livres qu'il était allé piocher dans les étagères et semblait décidé à rester travailler ici. C'était bien ma veine ! De tous les professeurs de cet établissement, il avait fallu que ce soit lui ! Alors que je cherchais toujours Lucie du regard, je pris conscience que la sacoche de Keyes était en train de s'ouvrir toute seule.

- Lucie ! Arrête ça toute suite !

Ma camarade réapparue soudainement, arrêtée dans son geste par mon appel. Malheureusement, j'avais eu beau essayer de chuchoter, le silence qui régnait dans la bibliothèque avait rendu mon appel parfaitement audible.

- Lucie... N'étais-ce pas le prénom de votre amie imaginaire déjà à l'époque ? Je constate que vous n'en êtes toujours pas libéré malgré ce que vous affirmiez...

Je me mordis la langue. Toutes les réponses qui me venaient en tête étaient bien loin des préceptes de politesse que mes parents attendaient de moi. Je fusillai mon amie du regard et elle glissa jusqu'à moi avec un air contrit mais le mal était fait. Keyes se tenait à présent à quelques mètres de moi avec un air victorieux. Alors que je réfléchissais encore sur la manière la plus courtoise de m'en sortir sans me ridiculiser, la porte de la bibliothèque s'ouvrit soudain sur Steren.

- Nathalia. Il est temps de rentrer. Dépêche-toi.

Je laissai échapper un soupir de soulagement, essayant de recomposer un visage le plus neutre possible avant d'incliner légèrement la tête vers le cauchemar de mon enfance.

- Professeur Keyes, je vous souhaite une bonne journée.

Je rassemblai les livres que j'avais sortis des rayonnages, puis en tendis un dans le vide face à moi.

- Lucie, peux-tu aller ranger celui-ci, s'il te plait ?

Le livre s'envola paisiblement jusqu'à son emplacement originel, sous le regard ébahi de Keyes, qui n'avait pourtant même pas reculé lorsque le livre était passé devant lui. Je devais reconnaître que cette enflure avait un certain self contrôle, mais c'était une goule Tremere après tout et mon père n'aurait probablement pas apprécié qu'il réagisse bruyamment... Je fourrai mes feuilles dans mon sac avant de rejoindre Steren sans un regard derrière moi.

Dans l'ascenseur qui descendait au sous-sol, je tentais de récupérer un rythme cardiaque normal tandis que Lucie me réconfortait comme elle pouvait.

- Je suis désolée, Nathalia. Quand je l'ai vu... j'ai repensé à toutes les fois où j'étais impuissante face à ce qu'il te faisait subir. Aujourd'hui je maîtrise enfin mes pouvoirs de fantôme...

Je m'adossai un instant contre la paroi, bras croisés et yeux fermés.

- Pourquoi te terrifie-il à ce point ?

Je ne répondis pas, rouvrant les yeux pour les plonger vers le sol. La réponse était complexe. Lucie se remit à marmonner.

- Si je pouvais parler... Je lui dirais moi ! Ce monstre est pire que tout ce que j'ai pu voir dans ma vie ! Et ils ont décidé d'en faire un professeur !

Steren reprit la parole, inconscient de l'intervention de mon fantôme.

- J'ai bien évidemment subtilisé tous les rapports te concernant et je n'ai rien lu qui sortait de l'habituel dans les traitements qui t'ont été administrés. Est-ce qu'il t'a violé ?

J'eus un frisson d'horreur en entendant le ton neutre avec lequel Steren posait la question.

- Non, pas moi. J'étais trop jeune, mais il avait des patientes adolescentes sur lesquelles il ne s'est pas gêné... Les fantômes… me racontaient. Enfin bref, avec moi c'était autre chose. C'était comme s'il voulait détruire méthodiquement mon esprit. J'ai été son cobaye pendant deux ans et j'imagine bien qu'il ne s'est pas vanté par écrit des libertés qu'il a prises avec moi. Sous couvert de soins médicaux et avec le consentement bovin de certains infirmiers, il m'a infligé tous les traitements les plus douloureux pour voir jusqu'où mon corps pouvait aller. Bain glacé, simulation de noyade, électrochocs... sans compter tous les produits qu'il a pu m'administrer et son horrible talent de mentaliste... Il m'a fallu deux arrêts cardiaques pour que l'hôpital finisse par le renvoyer, par peur du scandale. Même après son départ, ça m'a pris du temps pour dépasser ça. J'étais constamment terrifiée, je ne mangeais presque plus, je me scarifiais, je ressemblais à un petit animal apeuré... je me suis battue pour ne pas sombrer dans la folie. Encore aujourd'hui, alors que je pensais avoir dépassé tout ça, il réveille les pires souvenirs de mon existence.

Nous étions arrivés au parking et Steren m'avait écouté attentivement.

- Je comprends mieux. Je suis satisfait de voir les efforts que tu déploies pour te surmonter. Être capable de maîtriser son instinct est la preuve d'un esprit fort. Prouve-moi que tu lui es supérieure en ne le laissant plus jouer avec tes émotions.

À présent que nous étions dans la voiture, je m'étais enfin apaisée. Raconter mon histoire à Steren y était aussi sans doute pour quelque chose et même si ses encouragements étaient... purement dans l'esprit Tremere... ils m'apportaient un certain réconfort. Je ressortis les feuilles de mon sac pour les ranger plus convenablement. À cause de mon croquemitaine personnel, je n'avais pas pu finir mon travail. Je n'avais pas vraiment envie de risquer de le recroiser la nuit prochaine, mais Steren me prit de court, comme s'il avait lu mes pensées.

- Et bien évidemment cela ne va pas t'empêcher de terminer ton devoir convenablement. Tu pourras revenir avec moi à la nuit tombée.

- Je l'ai presque terminé, je n'aurai probablement pas besoin de toute la nuit. Est-ce que je ne pourrais pas venir en fin de journée et rentrer par moi-même ?

- Je ne pense pas qu'il soit très prudent de déambuler seule en pleine nuit. Ne prends pas l'habitude de convoquer ton garde du corps à la moindre occasion. Tu n'auras qu'à lire en attendant.

Voyant que la discussion était close, je ne cherchai pas à argumenter davantage. Que ce soit pour me tester ou parce qu'il avait une tâche à me confier, mon père voulait que je reste à « portée de main » toute la nuit. Soit. Il n'avait rien dit à propos de la présence de Lucie à mes côtés donc au moins je ne serais pas seule. D'ailleurs, celle-ci s'était rendue totalement invisible, à moins qu'elle ne se soit cachée dans le coffre, car je ne la voyais nulle part.

Lorsque nous arrivâmes à la maison, Aïlin nous attendait à l'entrée du couloir. Elle déposa un simple baiser sur mon front avant de suivre Steren en direction de leur chambre. Pour ma part, je pris le temps de passer à la cuisine pour prendre une légère collation avant de rejoindre ma chambre, sachant que de toute façon, la journée ne serait pas de tout repos. Comme chaque fois que j'avais une altercation avec Keyes, les cauchemars de mon enfance revenaient me hanter.

Cela ne manqua pas. Je mis plusieurs heures avant de m'endormir, et je me réveillai en sursaut aux alentours de quinze heures, alors que le soleil ne se couchait pas avant vingt heures. En cette fin du mois d'août, l'atmosphère était étouffante dans ma chambre et pourtant je grelottai, encore marquée par un cauchemar plus vrai que nature. Je me levai avec un soupir. Inutile d'essayer de se rendormir à présent. Je pris une douche bien chaude pour me débarrasser de l'odeur de transpiration avant de m'habiller sommairement pour me faire un chocolat chaud. La boisson réchauffa mes doigts et ma gorge tout en m'apaisant. Je restais ainsi une bonne heure, assise sur une chaise de la cuisine plongée dans l'obscurité.

Bien qu'Abigael s'occupait d'entretenir la maison durant la journée, tous les volets restaient hermétiquement fermés, me donnant l'impression d'habituer une sorte de sanctuaire. Je remontai vers ma chambre un peu avant dix-sept heures, croisant la famille goule qui s'en allait manger. Ce n'était pas que je préférais spécialement déjeuner seule mais si Catherina et Abigael s'étaient toujours conduites comme des nounous avec moi, j'avais plusieurs fois surpris un regard empreint de jugement de la part d'Alendro, comme s'il estimait que je n'avais pas ma place ici. De plus, je préférais leur laisser le repas pour se retrouver dans l'intimité, car après tout je ne faisais pas partie de leur famille.

***/+/***

Lorsque Steren se leva, j'étais prête et l'attendais dans le hall. Les nuits du mois d'août étaient beaucoup trop courtes et il était hors de question de perdre du temps.

- Je vais encore y réfléchir mais il se peut que j'envoie une goule venir te chercher au cours de la nuit. Ne traîne pas trop dans la rédaction de ton devoir.

Je hochai la tête. Ainsi les Tremeres avaient un service à me demander ? Intéressant !

- Aucun problème, je pense qu'une heure me suffira.

Une fois arrivés à l'institut, je filais rejoindre la bibliothèque pour terminer ma rédaction. J'étais curieuse de savoir ce que Steren pouvait avoir à me demander. Par chance, Keyes était absent, je pus donc pleinement me concentrer sur ma tâche. Je profitai du temps supplémentaire pour relire soigneusement mes différents devoirs, corrigeant une coquille ici ou là avant de ranger mes affaires. Aux alentours de minuit cependant, je me trouvai désœuvrée. Heureusement que Steren ne m'avait pas confisqué mon téléphone, au moins je pouvais m'en servir pour aller sur Internet et écouter de la musique. Mon thermos de thé entre les mains, j'étais en pleine lecture d'un traité sur l'astronomie lorsqu'un homme que je ne connaissais pas vint à ma rencontre.

- Nathalia Conemara ? Monsieur Ewans vous demande. Veuillez me suivre.

Je m'empressai de ranger mes affaires pour suivre la goule Tremere. Au sein de l'ascenseur, il tapa un code sur un panneau de contrôle et je vis bientôt les niveaux souterrains défiler devant mes yeux. Arrivés au 9e sous-sol, je pris conscience que je n'étais jamais descendue aussi bas dans le bâtiment, et mon guide me mena à travers un dédale de couloirs de pierres brutes qui se ressemblaient tous. Finalement, nous arrivâmes jusqu'à une double porte qui donnait sur une sorte de salle de réunion. L'homme frappa avant de me pousser à l'intérieur. Mon père se tenait derrière une grande table et face à lui se trouvaient trois hommes. Je reconnaissais Antonis Rhodun, qu'il m'avait présenté comme l'intendant de la fondation, ainsi que Jérôme Licht, le directeur vampire de l'établissement et M. Elfid, mon professeur principal de Seconde. D'ailleurs, si les trois hommes s'étaient tournés vers moi à mon arrivée, M. Elfid avait bien vite baissé les yeux, comme s'il craignait de croiser le regard d'un des vampires de la pièce. Je saluai toutes les personnes présentes en allant du plus au moins gradé.

- Primogène Ewans. Monsieur Rhodun. Monsieur Licht. Professeur Elfid.

- Ah Nathalia, te voici. Je serais direct. Tu vas devoir effectuer une mission pour nous. La Mascarade a été menacée par la fâcheuse... maladresse de l'un des nôtres et une personne que nous ne pouvons faire disparaître s'intéresse d'un peu trop près à la partie souterraine de cette fondation. Cette personne a commencé à émettre des théories dangereuses, nous allons donc lui donner un os à ronger. Tu la rencontreras mardi soir après tes études, en compagnie de ton professeur ici présent et tu devras la convaincre que son idée est fausse. Fais-lui croire que la partie souterraine de cette école est un refuge pour les enfants possédant des dons psychiques. Utilise ton fantôme pour la bluffer et si elle prétend révéler ce secret, fais-la culpabiliser. Je te laisse libre des mots à employer, menace-là si tu n'as pas d'autre solution mais détourne son attention. Elle doit être persuadée que cet établissement ne cache rien d'autre qu'un internat pour jeunes psychiques. Je te fais confiance.

Mon sourire s'était élargi au fur et à mesure de son explication. Cette mission était totalement dans mes cordes, j'étais flattée qu'il me confie une tâche aussi importante et en plus, cela signifiait que j'allais pouvoir emmener Lucie avec moi durant une journée de cours. Je m'inclinai assez bas devant mon père.

- Je vous remercie de croire en moi, Primogène Ewans. Je ne vous décevrai pas.

C'était la première fois que j'allais effectuer une mission pour préserver la Mascarade et j'étais motivée à faire mes preuves. Je pensais qu'on allait me renvoyer à la bibliothèque jusqu'à la fin de la nuit mais M. Licht sortit un petit feuillet d'une pochette pour me le tendre.

- Mademoiselle Conemara, puisque vous êtes là, voici les informations concernant cette nouvelle année. J'ai jeté un œil à votre précédent bulletin et vos résultats étaient tout à fait honorables. J'espère qu'il en sera de même cette année.

Le comique de la situation m'aurait sans doute fait sourire si mon père ne m'avait pas immédiatement jeté un regard polaire, signe qu'il était loin d'avoir oublié la lecture de mon bulletin.

- Alors vous n'avez sans doute pas lu les appréciations, Licht.

Le ton avec lequel il prononça cette phrase fit même lever la tête de mon professeur qui fronça les sourcils, cherchant probablement dans son souvenir ce qui avait pu provoquer l'ire de mon père adoptif. Je me retins de soupirer alors que l'autre vampire lui répondait avec une voix contrite.

- Ah, j'aurais pensé qu'une élève aussi travailleuse aurait aussi un comportement irréprochable, me serais-je trompé ?

- Nathalia a manqué de respect à l'un de ses professeurs. Je me suis chargé de lui rappeler qu'au prochain écart de ce genre elle ne serait plus autorisée à fréquenter cet établissement. Peut-être que cela ne serait pas une grande perte après-tout, ce n'est qu'une future Malkavienne, son manque d'éducation ne dénotera pas au vu de la bêtise crasse de certains membres de ce clan...

J'ouvris la bouche, incertaine de ce que je voulais dire. Steren n'avait pas pour habitude de dénigrer le clan Malkavien ni d'être aussi cruel dans ses paroles. Je choisis soigneusement mes mots avant de m'incliner à nouveau.

- Je vous prie encore une fois de m'excuser pour ma conduite. J'en suis la seule responsable et croyez bien que la primogène Conemara ne cautionne en aucun cas mes actes. Je suis bien consciente de la générosité du clan Tremere en m'autorisant à étudier en ce lieu et je ferais tout à l'avenir pour faire honneur au clan Malkavien, dont les membres m'ont toujours encouragé à poursuivre mes études.

Je me redressai mais n'osai relever les yeux. C'était probablement un test et même s'il était satisfait de ma réponse, je savais qu'il ne le montrerait pas. Il se contenta de pointer la porte du doigt.

- Nathalia, ton professeur va te raccompagner jusqu'au rez-de-chaussée. Tu m'attendras dans le hall.

Je hochai la tête, saluai les vampires d'une courbette et suivis mon professeur jusqu'à l'ascenseur. Celui-ci ne fit aucun commentaire de tout le trajet, m'abandonnant simplement dans le hall après un « Bonne nuit Mademoiselle Conemara. » Je restai ainsi près d'une heure, assise sur une marche à attendre que mon père me rejoigne. J'avais jeté un coup d'œil aux documents donnés par M. Licht et il s'agissait de l'emploi du temps de 2e année et de la liste des fournitures, rien de bien intéressant donc. Il y avait les mêmes matières qu'en première année à part que l'économie était remplacée par l'espagnol, une langue que je découvrais presque alors que mes camarades l'avaient déjà étudiée pendant au moins deux ans.

J'étais tenté d'aller à la bibliothèque pour emprunter un dictionnaire d'espagnol mais Steren pouvait arriver d'un moment à l'autre. Heureusement que je pouvais naviguer sur Internet avec mon téléphone... J'étais d'ailleurs en pleine discussion avec Lucie sur ce dont elle se souvenait de sa propre scolarité lorsque mon père arriva, accompagné d'Alendro. La goule était son chauffeur et homme de main personnel mais je me demandais ce qu'il faisait du reste de la nuit. Steren me dépassa sans un mot, mais dans la voiture, son mince sourire m'informa mieux que n'importe quoi d'autre qu'il était satisfait de sa nuit, et donc de ma réponse.

***/+/***

Le lundi matin, je retrouvai Kevin pour une nouvelle année. Au final, j'étais plutôt contente que les vacances soient terminées car étant punie, je m'ennuyais un peu. Kevin aussi était heureux de me retrouver. Ses parents l'avaient obligé à trouver un travail pendant les vacances et il n'avait eu que peu de temps pour faire ses devoirs. À travers son récit édulcoré, je compris que sa famille n'était pas tendre avec lui.

Conformément à ce qu'avaient prédit les profs, nous n'étions désormais plus que quinze élèves. La semaine commençait avec le cours d'Épistémologie enseigné par Mme Tennigan qui se trouvait être notre professeur principal. Nous reprîmes vite nos marques après cet unique mois de vacances, travaillant ensemble chaque fois que c'était possible, discutant en langue des signes et partageant nos repas.

J'avais préféré laisser Lucie à la maison pour ce jour de rentrée, sachant qu'elle m'accompagnerait le lendemain. Et justement le cours de Neuropsychologie de Keyes occupait le créneau du mardi après-midi.

Le mardi matin, je me rendis donc au lycée pour la première fois en compagnie de Lucie. Mon amie fantomatique était aussi excitée que moi le jour de ma rentrée. Elle faisait des commentaires sur tout ce qu'elle voyait et je dû me retenir de lui répondre. Au final, Steren avait raison sur un point, il était difficile de se concentrer en sa présence. Je ne pouvais m'empêcher de la suivre du regard tandis qu'elle flottait entre les tables. En espagnol, le professeur avait décidé de faire un test pour estimer notre niveau et si j'avais étudié autant que possible durant le week-end, ce fut Lucie qui me donna la plupart des réponses en regardant les copies de mes camarades. Quand bien même j'étais débutante, il était hors de question de le montrer, question de fierté personnelle.

Si le cours d'espagnol s'était mieux déroulé que je ne l'aurai cru, je craignais le cours de Keyes, mais étonnamment il m'ignora toute l'après-midi. Dans un sens, c'était plutôt une bonne chose, même si je doutais que cela ne durerait bien longtemps. Peut-être les Tremeres l'avaient-ils prévenu que j'avais une mission à accomplir le soir-même...

À dix-sept heures, je me séparai donc de Kevin pour rejoindre M. Elfid dans sa salle de classe.

- Ah bonsoir Mademoiselle Conemara. Vous êtes prête ?

Je lui offris un large sourire.

- Parfaitement professeur. Croyez bien que je suis on-ne-peut-plus motivée à prouver à quel point je peux être utile.

Je sortis mon miroir de poche pour vérifier que mon maquillage était bien en place. Il aurait été dommage que ce genre de détail ruine mon jeu d'acteur. M. Elfid m'invita à le suivre jusqu'au hall d'entrée où une femme inconnue attendait. Elle devait avoir la quarantaine, avait les cheveux courts, blonds et bouclés et portait des boucles d'oreilles dorées assorties d'un maquillage discret. Elle était habillée d'un tailleur marron assez moderne et d'un trench-coat beige. Elle eut un sourire nerveux en nous voyant approcher, mais son regard était décidé.

Pour ma part, je réprimai mon sourire : Qu'elle soit journaliste ou autre, je comptais bien défendre la Mascarade, et toute sa bonne volonté n'y ferait rien.

Mon professeur lui tendit la main et elle eut un léger instant d'hésitation avant de la serrer. Elle semblait se méfier de tout... Soit. J'avais briefé Lucie sur la situation et nous avions imaginé un plan digne des meilleures blagues malkaviennes.

- Mademoiselle Corbel, bienvenue au lycée privé Saint Albert. Voici mademoiselle Conemara qui a accepté d'utiliser un peu de son temps pour vous présenter le fonctionnement de notre établissement.

- Monsieur Elfid, c'est ça ? Votre directeur a finalement accepté ma demande d'interview, j'espère que ce n'est pas pour me faire perdre mon temps avec les histoires de scolarité d'une étudiante. Je révèlerai ce que j'ai à dire et il vaut mieux pour vous que vous coopériez. Je ne compte pas m'attaquer à une école, mais si vous continuez de couvrir ce qui se cache ici, je n'hésiterai pas.

Incisive avec ça... Je l'interrompis.

- Miss Corbel, n'êtes-vous pas venue ici pour voir quelque chose qui sorte de l'ordinaire ? Si c'est le cas alors je vous en prie, suivez-nous. À moins que vous ne préféreriez continuer d'affirmer vos théories sans les avoir vérifiées ?

Elle sembla prise au dépourvu par mon intervention et plissa les yeux en me détaillant des pieds à la tête.

- Soit. Je vous suis.

Mon professeur ouvrit la marche, nous menant jusqu'à l'ascenseur. Nous descendîmes quelques étages pour accéder à une partie de l'établissement que je n'avais jamais visité et qui semblait être réservé à sa gestion administrative. M. Elfid ouvrit la porte d'une sorte de salle d'entretien et alluma la lumière. Une petite table trônait au milieu de la pièce entourée de quatre chaises. Au fond, un meuble comportait un thermos, probablement de café, et quelques gobelets en plastique. La pseudo journaliste s'assit directement et je pris une chaise face à elle tandis que mon professeur prenait place à mes côtés. Elle sortit un petit ordinateur portable de sa sacoche, prétendument pour prendre des notes, mais je la soupçonnais aussi d'avoir activé l'enregistreur vocal.

- Avant toute chose, je voudrais revenir sur ce que vous avez dit. Ce que je vais vous révéler est caché au grand public pour une bonne raison et jusqu'à présent cet institut avait parfaitement rempli son rôle... Monsieur le Directeur m'a assuré que nous n'avions d'autre choix que de vous exposer la vérité, mais étant donné qu'il s'agit de ma vie et de celle de mes camarades, je ne suis pas vraiment disposée à vous laisser en faire n'importe quoi.

- Votre vie ! Quel rapport avec... Vous n'êtes tout de même pas...

Elle se saisit brusquement de mon poignet et je lui laissai volontairement le temps de prendre mon pouls avant de retirer ma main.

- Mais qu'est-ce que vous faites ?

- Vous êtes vivante !

Je fronçai les sourcils.

- Bien évidemment... à quoi vous attendiez-vous ? Que je sois une sorte de robot ? Ou peut-être un zombie ?

- Je vois, vous vous moquez de moi ! Je ne vais pas rester ici plus longtemps !

Elle esquissa un mouvement pour se lever mais je posai une main sur son ordinateur pour l'empêcher de le ranger.

- Je vous en prie. Je m'excuse pour m'être moquée de vous. S'il vous plaît, faites-moi donc part de votre théorie. J'imagine que vous avez dû voir ou entendre des choses étranges à propos de cet établissement. Et vous êtes venue pour connaître la vérité, c'est bien légitime. Asseyez-vous. Est-ce que vous voulez un café ?

Elle nous fixa tour à tour avant de se rasseoir.

- Non merci, je n'en bois pas.

Je me levai pour piocher des gobelets sur le buffet et sortis un paquet de biscuits ainsi que mon propre thermos de mon sac tandis que mon professeur se servait un café avec un soupir.

- Je veux bien partager mon propre thé si vous voulez. Pardonnez-moi de goûter devant vous mais les journées ici ne sont pas de tout repos et après votre départ, j'aurais encore mes devoirs à faire. Vous n'êtes pas la seule à avoir un temps précieux.

Elle accepta le gobelet de thé que je lui tendais mais attendit que j'en aie bu une gorgée avant de le goûter.

- J'ai vu des choses... J'ai mené une enquête. Et je suis certaine de ce que j'avance. Il y aurait ici des... des vampires. J'ai des photos... Inutile de vous dire que j'en ai fait des doubles...

Elle sortit plusieurs photos de son sac. Sur chacune d'entre elles, on pouvait voir la silhouette assez nette d'un jeune homme, toujours le même, tantôt penché sur une jeune femme, probablement pour boire son sang, tantôt se battant seul contre un groupe de racailles, tantôt utilisant la magie Tremere pour attirer un téléphone portable jusqu'à sa main. J'ignorais si Steren avait pu voir ces photos personnellement mais si c'était le cas, je plaignais l'imprudent qui avait fait preuve d'une telle insouciance.

- Je vois... Effectivement, je le connais. Mais pourquoi en êtes-vous venu à la conclusion que c'est un vampire ?

- Ce garçon est censé être mort. J'ai trouvé son certificat de décès. Sa famille a le droit de savoir !

- Ah d'accord... Je comprends pourquoi le directeur a accepté cet interview. Il faut que je commence par le début alors... Qu'est-ce que vous penseriez si je vous disais que cet établissement n'est pas un refuge de vampires comme vous le croyez, mais un institut pour protéger les gens parfaitement humains mais aux capacités hors du commun ? Je suis ce qu'on appelle une psychique et je ne suis pas la seule dans mon cas. Considérez cela comme un don ou une malédiction, le fait est que je peux déplacer des choses par la seule force de mon esprit tandis que d'autres peuvent manipuler le feu ou encore lire vos pensées... Ces capacités peuvent apparaître dès la naissance ou un peu plus tard, mais dans tous les cas elles surviennent avant l'adolescence. Parfois les parents l'acceptent et tout va pour le mieux, mais parfois les parents pensent qu'ils ont donné naissance à une sorte de monstre. C'est ce qui est arrivé pour moi comme pour d'autres. Mes parents ont considéré que j'étais un être anormal qui devait être étudié comme un cobaye... Ils m'ont abandonné aux mains d'un scientifique fou qui m'a torturé pendant plusieurs années. Heureusement l'institut est parvenu à retrouver ma trace et m'a sorti de cet enfer. Mais il a fallu m'offrir une nouvelle identité et simuler ma mort, d'où un certificat de décès. Ici je peux aller au lycée comme n'importe quelle personne de mon âge et dans les sous-sols, j'apprends à maîtriser mon pouvoir. Nous sommes une petite vingtaine d'adolescents dans ce cas et croyez bien qu'il vaut mieux que nos familles nous croient morts.

Miss Corbel ouvrit et ferma la bouche comme un poisson hors de l'eau. Manifestement mon histoire peinait à faire le cheminement jusqu'à son cerveau. Son regard se porta à nouveau sur les photos.

- Vous voulez dire... Vous êtes capable de faire ça !

Je pointai mon doigt vers mon gobelet de thé désormais vide et Lucie le souleva doucement jusqu'à un mètre au-dessus de la table. L'heure était au spectacle.

- Par contre Miss Corbel, que je sois bien claire. Je n'ai aucune envie de devenir une bête de foire. Si je vous ai raconté cela aujourd'hui, c'était pour protéger mon camarade qui a certes été imprudent mais qui a déjà bien assez souffert.

Lucie reposa le gobelet et ouvrit le thermos pour en resservir un verre avant de le reposer un peu brutalement, éclaboussant la table de quelques gouttes de thé encore brûlant. La jeune femme ramena son ordinateur vers elle dans un geste protecteur.

- Je... Quand votre directeur a accepté ma demande, il n'a pas précisé qu'il y avait des conditions. Votre don permettrait de faire de grandes choses...

Je serrai le poing, perdant tout sourire, et Lucie fit clignoter la lumière. Je profitai de cette distraction pour récupérer les photographies. La journaliste se tassa sur elle-même face à mon air soudain autoritaire.

- Même si vos intentions sont louables, je ne vous laisserai pas risquer de ruiner ma vie ni celle de mes camarades. L'institut nous offre un cadre et un refuge pour devenir adulte. Comment croyez-vous que le monde réagira si vous brisez son secret ? Certains trouverons ça merveilleux, d'autres nous traiteront d'erreurs de la nature. La différence fait peur et vous ne faites pas exception...

Elle baissa les yeux et sembla reprendre le contrôle d'elle-même, rangeant son ordinateur dans son sac.

- Je comprends. Cette révélation remet en question beaucoup de choses que je croyais. Je vous remercie de m'avoir dit la vérité. C'était très important pour moi.

- Promettez-moi.

- Pardon ?

- Je me permets d'insister. Promettez-moi que vous ne révélerez rien sur cette école.

Elle agrippa nerveusement son sac, commençant à se tourner vers la sortie.

- Je dois y réfléchir. Je ne peux pas être la seule au courant...

Lucie donna un grand coup dans la porte qui résonna, faisant sursauter la jeune femme qui se plaqua contre la table. De mon côté, je m'étais aussi levée et avais fait le tour pour la confronter.

- Il n'y a rien à réfléchir ! Je vais être plus claire : La vérité doit-elle se faire au prix de votre vie, Miss Corbel ? Gâchez notre vie et je gâcherai la vôtre. Si vous ne le faites pas pour moi et mes camarades, faites-le pour vous.

Durant tout notre échange, M. Elfid était resté silencieux. Il se leva et fit le tour de la table comme si de rien n'était avant d'ouvrir la porte.

- Mademoiselle Corbel, je pense que cet entretien est terminé. Je vais vous raccompagner jusqu'à l'entrée.

Je me hâtai de ranger mes affaires.

- Je vais vous suivre, de toute façon je dois rentrer chez moi. Je rajouterai un dernier argument, Miss Corbel. Comme vous le dites, mon don peut me permettre de faire de grandes choses. Dans ce lycée, j'étudie les sciences, la médecine, la géopolitique. Mais réfléchissez un instant à ce que pourrait faire un adolescent déséquilibré et qui n'a plus confiance dans les adultes... Je pense que votre raison vous dictera la bonne décision.

La jeune femme hocha la tête frénétiquement, semblant désormais désireuse de mettre la plus grande distance entre elle et moi, malheureusement pour elle, je décidai d'en rajouter une dernière couche pour m'assurer de son silence. Alors que nous étions tous trois dans l'ascenseur, j'attirai discrètement l'attention de Lucie, pointant le plafond du doigt. Mon amie comprit immédiatement mon idée et me fit un large sourire, avant de donner un grand coup dans la paroi qui vibra sous l'impact.

La journaliste poussa un cri et même mon professeur sembla perdre son sang-froid.

- Mademoiselle Conemara ! Je vous prierai de ne pas dégrader les locaux !

- Pardon professeur ! J'étais perdue dans mes pensées. Cette histoire m'a un peu stressé... Je vous prie de m'excuser, cela ne se reproduira plus. Miss Corbel, je suis désolée de vous avoir effrayée, ce n'était pas mon intention première. Je ne maîtrise pas encore les choses parfaitement, vous comprenez...

La jeune femme se glissa entre les portes à peine s'étaient-elles ouvertes, ne prenant même pas la peine de saluer ni moi ni mon professeur.

- Et bien, je pense que nous avons accompli notre tâche. Mademoiselle Conemara, je vous retrouve demain en première heure.

- Au revoir professeur.

Je m'élançai dans la rue sans plus attendre. Même si la nuit était proche, je ne pouvais pas me permettre d'attendre William. J'allais tout juste avant le temps de réviser mes leçons du jour avant de dîner et j'avais hâte de faire mon rapport à Steren.


Fin du chapitre 14 !

J'espère que ce chapitre vous aura plu ! Je serais très heureuse de lire vos commentaires et d'y répondre ! ^^