Chapitre 15

Quand je rentrai à la maison, il était presque 19h mais le soleil n'était pas près de se coucher. Je filai immédiatement dans ma chambre pour travailler mes leçons du jour, notamment l'espagnol qui me réclamerait sans doute de longues heures de travail. Mon ordinateur m'avait été rendu pour pouvoir travailler, ce qui m'était très utile pour l'apprentissage d'une langue étrangère. Internet regorgeait de guides de conversation rapides et de méthodes qui suffiraient à cacher la misère, au moins les premières semaines. Lucie s'entraînait avec moi pour me permettre de réviser plus efficacement et était d'une aide précieuse. Pouvoir m'accompagner à l'école lui avait donné un aperçu de mon quotidien et l'avait vraiment motivée à prouver à mes parents vampires qu'elle pouvait se rendre utile. J'avais l'impression d'avoir une jumelle inséparable, d'ailleurs, lorsque je descendis pour faire mon compte rendu à Steren, elle m'accompagna, accroché à mon bras.

Celui-ci s'apprêtait à partir et leva un sourcil en voyant Lucie, tant elle avait l'habitude de disparaître dès qu'il approchait.

- Nathalia. Je n'ai pas le temps de d'écouter, tu me feras ton compte rendu plus tard. J'imagine que la tâche que je t'ai confiée s'est bien déroulée ?

- Je pense avoir été convaincante et Lucie a joué son rôle parfaitement ! Tenez, elle avait des photos... elle a prétendu en avoir des doubles mais je me suis dit que vous aimeriez les avoir.

Il s'empara des photos que je lui tendis et les fit rapidement défiler sous ses yeux.

- Ah parfait. Cette journaliste a des accointances avec des personnes dangereuses. Il aurait été mal avisé de la supprimer sans le prendre en compte, mais nous ne pouvions permettre qu'elle rende public ses hypothèses concernant l'institut. Quant au jeune imprudent sur ses photos, il va devoir apprendre à être plus attentif à son environnement... Bien. L'avenir nous dira si ta mission est accomplie. Bonne nuit Nathalia.

J'étais contente que Steren consente à me dévoiler ces quelques informations. Je savais que les Tremeres maîtrisaient la discipline vampirique de domination mentale et je ne comprenais pas bien pourquoi ils avaient préféré faire appel à moi, mais sans doute que Steren y avait simplement vu là une bonne occasion de me tester. Aïlin était restée en retrait mais elle me serra dans ses bras dès que Steren fut partit.

- Ma chérie ! Je suis fière de toi.

- Merci. Je n'aurais rien pu faire sans Lucie. Elle est restée sérieuse et attentive à mes gestes de sorte que l'illusion était parfaite. Cette femme a vraiment cru que je faisais de la télékinésie. Le plus difficile a été de ne pas éclater de rire. Je suis vraiment contente de pouvoir me rendre utile.

Il était encore tôt et ma mère pu rester auprès de moi jusqu'à ce qu'il soit l'heure de se coucher. Je lui avais soumis l'idée que Lucie puisse m'accompagner tous les jours au lycée mais si elle y était plutôt favorable, elle préférait demander à Steren avant de me le confirmer formellement. Si au moins je pouvais l'avoir à mes côtés les mardis, sa compagnie pourrait m'aider à garder mon calme en présence de Keyes…

***/+/***

Le mercredi se voyait occupé par les cours de communication le matin et médecine l'après-midi. Ces deux matières, dans lesquelles j'excellais et pour lesquelles je n'avais que peu d'effort à fournir, faisaient du mercredi ma journée préférée. Le jeudi, j'avais cryptologie et langues anciennes et le vendredi mathématiques et anglais. J'étais bien décidé à tout donner pour obtenir les félicitations de Steren et rien ni personne ne devait me détourner de cet objectif.

Les jours passèrent tranquillement. Kevin était toujours sans conteste le meilleur élève de la classe et son soutien actif me permettait de ne pas me faire distancer, même dans les matières où j'avais le moins de facilité. Mais je ne devais pas me reposer sur mes lauriers car les autres élèves de la classe me talonnaient de près. Si cette peste bourgeoise de Jeanne Saint-Arnauld s'était vue abandonnée par ses copines, elle restait une adversaire redoutable, notamment dans les cours comme l'anglais, l'espagnol et les langues anciennes.

Les professeurs continuaient d'exacerber cet esprit de compétition, glorifiant les bons élèves et humiliant ceux qui trébuchaient. Dans une pareille ambiance, il n'était pas étonnant de voir certains élèves tenter des manœuvres plus ou moins vicieuses pour déconcentrer ou handicaper ceux qui se trouvaient en tête de classe. Kevin en était souvent la cible, d'autant qu'il était beaucoup trop confiant pour quelqu'un de son intellect. Je m'occupais de protéger ses arrières sans qu'il ne s'en aperçoive. Il était hors de question qu'il soit pénalisé par les perfidies d'une bande de crétins qui préféraient fomenter ce genre de plan douteux plutôt que redoubler d'efforts dans les études.

Ce jour-là, je n'avais cependant pu empêcher la douloureuse prise de conscience de Kevin. Alors que nous venions de nous asseoir pour déjeuner, je vis son visage se fermer et me levai pour en comprendre la raison. Dans sa boîte repas, en lieu et place de son habituel sandwich se trouvaient une collection d'insectes morts : mouches, araignées, tipules... Le coupable avait dû préparer son offense soigneusement à l'avance. Il soupira et alla vider sa boîte dans la poubelle la plus proche tandis que j'observai le monde autour de nous. Tous les élèves mangeaient dans la même salle et la plupart avaient tourné la tête en voyant Kevin se lever. Qui était suffisamment mesquin pour espérer gagner quelques rangs ainsi ? Lorsque mon camarade revint vers moi, j'étais en train de remplir le couvercle de ma boite d'une portion de mon repas.

- Non, ne te prive pas pour moi, je mangerais mieux ce soir.

- Ce n'était pas une question. Tu ne comptes tout de même pas suivre le cours de physique-chimie de Mme Dunroc le ventre vide ! Si elle entend ton ventre gargouiller, elle serait capable de faire un laïus sur la composition chimique des sucs gastriques et leur pouvoir de dissolution. De toute façon tu sais bien que la cuisinière de mes parents me fait toujours trop à manger. Déjà qu'elle me trouve maigre, si elle te voyait je pense qu'elle ne te laisserait même plus partir.

Si effectivement Catherina préparait toujours des gamelles conséquentes, je faisais exprès de prendre un peu plus que ce dont j'avais besoin pour pouvoir dépanner Kevin. Je l'avais déjà trouvé plusieurs fois sans rien avoir à manger et si je n'avais pas envie de le mettre mal à l'aise en lui tirant les vers du nez, je soupçonnais ses parents de tout faire pour l'inciter à trouver du travail, y compris en le privant de nourriture.

Mon camarade n'argumenta pas, attirant vers lui l'assiette de fortune que je lui avais préparée.

- Merci, t'es une véritable amie. Je ne pensais pas devoir subir ce genre de choses ici. Mais apparemment être intelligent ne rend pas gentil pour autant.

- Si tu veux mon avis, celui qui a fait ça, est un imbécile. Qu'espèrent-ils gagner ? Ton intellect n'est pas proportionnel au remplissage de ton estomac. Même mort de faim tu serais toujours plus brillant qu'eux.

Il secoua la tête.

- Ce n'est pas qu'une question d'intelligence. Un esprit soumis au stress sera plus lent à la réflexion. Je crains que leur tentative ne soit destinée à se répéter. Ils espèrent qu'en mettant en place une campagne d'intimidation, je vais abandonner mes études. Et si je me laisse trop déconcentrer, il se pourrait bien qu'ils y parviennent. Je suis le seul élève boursier de la classe. Ma scolarité est payée à condition que j'obtienne de bons résultats.

Je posai ma fourchette sur la table avec une telle brusquerie que plusieurs élèves se retournèrent et me lancèrent un regard courroucé.

- C'est hors de question ! Tu es le meilleur. Laisse-moi m'occuper de ces médiocres empêcheurs de tourner en rond. Tu ne dois te préoccuper que ton travail et rien d'autre. Ils seront d'autant plus enragés s'ils se rendent compte que leurs tentatives n'ont aucun impact sur toi. Et c'est à ce moment là qu'ils commettront des erreurs.

Mon air vengeur lui arracha un sourire.

- Sainte Nathalia, défenseuse de la veuve et de l'orphelin contre les injustices de ce monde. Toi aussi tu dois te concentrer sur ton travail, ne t'inquiète pas, je ne compte pas abandonner si facilement.

L'après-midi, nous eûmes un travail de réflexion surprise sur les atomes polyélectroniques et la méthode Slater, où Kevin récolta un 20/20 et moi un 18,5. Il y en eut au moins un qui dut regretter d'avoir gaspillé son temps à chercher des insectes...

Plusieurs semaines passèrent sans événement notable. Je consacrais presque tous mes week-ends à étudier, ne sortant plus que rarement avec ma mère. Mes amis vampires me manquaient, mais obtenir de bons résultats était devenu ma priorité absolue. Chaque soir je restais à étudier dans la bibliothèque de l'école en compagnie de Kevin, attendant qu'il fasse suffisamment nuit pour permettre à William de venir me chercher en voiture. En rentrant, je dînais puis continuais à travailler dans ma chambre jusqu'à ce qu'il soit temps de se coucher.

Malgré le succès de notre première « mission », Steren ne nous avait pas reconfié la moindre tâche et avait maintenu son interdiction d'emporter Lucie avec moi en journée. Elle faisait cependant bonne figure et passait ses journées à travailler seule dans ma chambre tandis que j'étais au lycée. Elle avait ainsi décidé d'apprendre la langue des signes pour pouvoir communiquer avec mon père en cas de besoin et après plusieurs mois d'entraînement quotidien, elle était désormais capable d'avoir une discussion basique. J'étais impressionnée qu'elle y soit parvenue presque uniquement à l'aide du manuel, mais même Steren avait bien dû reconnaître combien elle avait évolué.

Kevin se trouva de nouveau victime de plaisanteries douteuses, et si je n'étais pas encore parvenue à trouver l'identité du coupable, c'était avant tout parce que je suspectais plusieurs personnes d'être à l'œuvre. Les élèves devaient profiter des rares instants où ni Kevin ni moi n'étions à proximité pour souiller sa table, dissimuler ses affaires de cours ou forcer son casier. Et le point culminant fut atteint lorsque Kevin retrouva sa trousse de dissection lacérée et ses scalpels tordus. Si je m'étais efforcée de faire comme si de rien n'était, la situation avait dépassé le stade du « juste pénible » pour atteindre celui du « véritablement pénalisant » et je ne pouvais l'accepter. Chaque élève devait avoir sa propre trousse de dissection pour le cours de médecine et Kevin n'avait eu d'autre choix que de réclamer une aide de l'établissement pour s'en procurer une. Il y avait peu de chance qu'ils acceptent de lui en fournir une seconde aussi gracieusement...

- Bon sang, Kevin, ça ne peut plus durer ! Ne peux-tu pas trouver une solution pour qu'ils ne puissent plus toucher à tes affaires ? Là, ça va trop loin !

- C'est bon Nathalia, je vais me débrouiller. Tu sais bien ce qu'on va me répondre si je me plains à un professeur : Le plus malin est celui qui parvient au sommet. Ils ne bougeront pas le petit doigt. Quant aux responsables de tout ça, je n'ai plus qu'à espérer qu'ils se lassent. Tu ne devrais pas t'emporter pour ça... Avec un peu de chance ils seront évincés au prochain semestre.

- Kevin, tu es mon ami ! Je ne supporte pas que des gens s'en prennent à toi simplement par jalousie. Si tu ne veux rien faire, alors moi je trouverais un moyen de leur faire passer l'envie !

Il n'était pas bien compliqué de récolter des empreintes mais comme je m'en doutais, nos camarades avaient été suffisamment intelligents pour porter des gants lors de leurs méfaits. En revanche, ils ignoraient l'étendue de mes dons en matière d'informatique…

Il ne me fut pas si difficile de pirater le système de vidéo surveillance de l'établissement scolaire pour y consulter les archives. J'y découvris deux élèves qui se situaient dans le ventre mou de la classe, Charles Delamel et Philippe Mazenac, crocheter le cadenas qui fermait le casier de Kevin avant de commettre leur méfait. Désormais, la question était de savoir comment leur faire payer leurs actes sans leur faire de mal, car je doutais que Kevin approuve une action violente de ma part. Si seulement Lucie avait pu m'accompagner ! Je voulais vraiment leur donner une bonne leçon, quitte à leur provoquer quelques frayeurs... Une bonne blague à la mode malkavienne en somme.

Finalement, je décidai de faire un montage vidéo... percutant. Je pris mon temps pour réaliser soigneusement ma mise en scène, profitant de l'affection que me portait Mme Cousteix pour, sous prétexte de réviser ma pratique, réclamer la salle d'autopsie un vendredi soir après les cours. Ma professeure m'avait assuré qu'elle garderait le silence sur ma venue, pour éviter que d'autres élèves ne viennent la lui réclamer à leur tour.

Je préparai deux vidéos, une pour chacune de mes deux victimes. Le petit film commençait donc avec la scène de vidéo-surveillance où on voyait Charles et Philippe forcer le casier et abimer les scalpels de Kevin ; puis la caméra passait à une scène me montrant de dos, le visage dissimulé par un masque et un calot de chirurgien, face à un cadavre recouvert d'un drap. J'avais soigneusement apprêté la trousse abimée de Kevin, comme pour une opération délicate, mais lorsque je dévoilais le corps sans vie, le visage était soit celui de Charles soit celui de Philippe. Un bon petit face swap bien glauque en somme. La caméra se centrait ensuite sur le cadavre et on voyait mes mains s'escrimer à ouvrir la cage thoracique avec les outils tordus.

Tourner la scène avait été laborieux mais j'imaginais déjà l'horreur se peindre sur leur visage en se voyant disséqué d'une manière aussi barbare. J'avais tout de même pris soin de refermer mon macchabé correctement hors caméra, pour ne pas avoir de soucis avec mon professeur. Une fois mes montages terminés, je les avais envoyés à mes camarades depuis l'adresse du lycée en piratant la messagerie de l'administration. Toute l'opération m'avait pris plusieurs heures, mais j'espérais que cela serait suffisant pour qu'ils cessent leurs pitoyables tentatives d'intimidation sur Kevin. Je m'étais bien sûr assurée que mon camarade ait un alibi solide de manière à le mettre hors de cause, quant à moi, même s'ils allaient probablement se douter de mon implication, je savais qu'ils n'auraient aucune preuve. J'aurais aimé avoir le temps de pirater leur webcam pour les observer discrètement, mais j'avais déjà suffisamment négligé mes devoirs.

Le lundi matin, Kevin, que je n'avais pas mis au courant, joua son rôle à la perfection. Charles et Philippe avaient voulu jouer les gros bras et s'étaient avancés vers lui avec l'air de caïds au rabais, mais leur visage pâle et leur expression nerveuse prouvaient que ma vidéo les avait plus impactés qu'ils ne voulaient l'admettre. Nous attendions dans le couloir pour le premier cours de la journée et ce fut Charles qui prit la parole en premier, croisant ses bras devant lui pour masquer sa gêne.

- Kevin ! J'imagine que c'est ton dernier jour ici ! Menace sur étudiants, piratage de la messagerie scolaire, détérioration d'un cadavre... Tu nous facilites la tâche !

- Pardon ? Je suis désolé messieurs, je ne vois absolument pas de quoi vous voulez parler.

- Ne fait pas l'innocent ! Le montage ! C'est toi ! Tu as fait ça pour te venger !

- Je n'ai fait aucun montage de quelque nature que ce soit. Et me venger de quoi, je vous prie ?

Le visage de Charles à ce moment fut mémorable. Il prit conscience de la tournure de la conversation, et surtout de la proximité de notre professeure principale qui pressait le pas, alertée par cette agitation inhabituelle dans l'établissement. J'avais une folle envie d'éclater de rire mais je devais garder mon sérieux pour continuer de jouer la comédie. Je levai la main pour attirer l'attention de notre professeur.

- Madame Tennigan ! Charles vient d'avouer que c'est lui qui a détérioré la trousse de dissection de Kevin. Ne peut-on pas l'obliger à en racheter une ?

Charles devint livide alors que notre professeure principale se tournait vers lui avec un air sévère.

- Monsieur Delamel, est-ce vrai ?

- Je... Ce... Je n'étais pas seul ! Philippe était avec moi ! Mais lui... il a piraté la messagerie du lycée ! Et il est probablement rentré par effraction dans la salle du cours de médecine et a détérioré un cadavre ! Demandez-lui ce qu'il faisait vendredi soir !

Mon professeur se tourna vers Kevin que Charles pointait du doigt.

- Monsieur Bereaz, ce sont des accusations graves. Est-ce vrai ?

- Absolument pas, madame. Je ne possède même pas d'ordinateur personnel, j'aurais été bien incapable de commettre une telle chose. Vendredi après les cours je suis resté dans la bibliothèque scolaire jusqu'à sa fermeture et le gardien m'a raccompagné avant de fermer. De plus, j'imagine que madame Cousteix l'aurait signalé si un acte malveillant avait été commis dans sa salle.

- Bien, dans ce cas l'incident est clos. Monsieur Delamel, si vous n'êtes pas capable d'apporter la moindre preuve, c'est donc que vos accusations sont infondées. Vous rachèterez une trousse de dissection à votre camarade avant vendredi. Et je ne veux plus entendre parler de cette histoire.

Charles serra les poings tandis que j'essayais de paraître naturelle.

Je savais qu'il était incapable de fournir le mail, puisque je l'avais programmé pour s'auto-détruire après lecture. Et quand bien même il l'avait imprimé, cela ne mettait certainement pas Kevin en cause, et Charles le savait pertinemment. L'intervention bienvenue de notre professeur avait rendu cette vengeance encore plus parfaite ! Kevin devait bien se douter que j'étais l'auteure de ce retournement de situation, mais nous ne prîmes pas le risque d'en discuter, même par langue des signes, avant le repas du midi. Nous avions pris l'habitude de nous asseoir à l'écart, ce qui nous garantissait une certaine confidentialité.

* J'imagine que je dois te remercier ? *

* Inutile, il faut bien que quelqu'un veille sur ta santé. Une simple salade verte, ce n'est clairement pas équilibré. *

Il fronça les sourcils avant de baisser les yeux sur sa gamelle et s'apercevoir que j'avais profité d'une inattention de sa part pour y transvaser un peu de mon propre repas. Il secoua la tête avec un sourire.

* J'ai l'impression d'avoir une grande sœur bienveillante. Tu me raconteras ? *

Je haussai les épaules, tout sourire.

* Ma dernière rédaction ? Avec grand plaisir. *

L'incident clôt, Kevin ne fut plus victime de tentatives d'intimidation. Manifestement ma manœuvre avait été efficace et la rumeur du « montage vengeur » avait circulé de bouche à oreille parmi les élèves de la classe. D'ailleurs, comme chaque rumeur, elle s'était retrouvée déformée et on entendait désormais parler d'un snuff movie dont les victimes avaient les visages de Charles et Philippe. J'avais moi-même supprimé toute trace de mon méfait sur mon ordinateur mais j'avais tout de même rassuré Kevin : Personne n'avait été blessé ni tué pour l'occasion.

Notre scolarité pouvait suivre son cours tranquillement et pour une fois, même Keyes semblait avoir décidé de se tenir relativement tranquille. S'il ne pouvait s'empêcher de me tancer régulièrement par ses piques, il s'était retrouvé face à un mur de stoïcisme et de politesse tel que je me l'étais promis. J'étais fière d'être parvenue à cette distanciation. J'avais pris l'habitude de porter ma main à la gorge pour toucher ma cicatrice lorsque la pression se faisait trop forte, mais comme elle était recouverte par une bonne couche de fond de teint, personne ne s'en était étonné.

Pendant ces six mois, j'avais vraiment l'impression d'être une lycéenne comme les autres. Même si je la voyais peu, je savais que ma mère m'encourageait dans mes études à sa manière. Elle passait parfois m'embrasser dans mon sommeil et laissait tantôt une fleur coupée, tantôt une breloque. C'était parfois d'ailleurs un peu glauque car j'avais même retrouvé une fois une dent humaine sur mon bureau. Mais je chérissais ces attentions qui me rappelaient son affection et le clan Malkavien.

À la fin du 1e semestre, au mois de février, j'étais épuisée mais cette fois je n'avais rien laissé au hasard et j'étais certaine que mes efforts allaient être récompensés. Je m'étais mordue la joue parfois à sang pour ne pas répondre à Keyes, mais je n'avais pas succombé et il n'avait strictement rien à me reprocher sur mon bulletin, mon sang le prouverait si nécessaire. Le vendredi soir, j'avais prévenu William par sms que je rentrais directement à la maison. J'étais épuisée et je voulais regagner mon lit au plus tôt, dans l'espoir de me relever au cours de la nuit.

J'avais informé Evguenia et Stefania du début de mes vacances et j'étais impatiente de pouvoir passer mes nuits avec elles. C'était d'autant plus important que Stefania allait bientôt atteindre l'âge de la majorité, ce seraient donc ses derniers mois en tant qu'humaine. De plus, j'avais promis à Kevin de lui accorder au moins une journée pour nous voir en dehors de l'école. Je voulais lui faire découvrir un peu mes loisirs et j'avais prévu de l'emmener dans un cybercafé sympa ouvert 24h sur 24h et qui servait en plus de bons snacks sucrés ou salés. Il allait probablement devoir travailler sous la contrainte de ses parents, mais j'espérais qu'il accepterait de consacrer un peu de son temps libre à autre chose que ses devoirs. Enfin, bien évidemment, je ne comptais pas non plus négliger ma mère et passer plusieurs nuits à la suivre dans ses activités de Primogène. Je savais combien il était important que je comprenne comment la société de la nuit était régie, et une immersion dans son quotidien était bien plus intéressante que les cours magistraux de Steren. Vaste programme de vacances en perspective.

Au final je dormis une bonne partie de la nuit et ce fut ma mère qui me réveilla aux alentours de trois heures du matin. Il restait encore quatre bonnes heures avant le lever du soleil mais les anciens tels que ma mère ne sortaient guère passé cinq heures du matin donc nous nous contentâmes de rejoindre le refuge Malkavien. Sybile me serra chaleureusement dans ses bras, comme à son habitude, tandis qu'Evguenia sautillait autour de moi avec un air de gamine surexcitée. Elle avait récupéré une boîte de Monopoli et voulait absolument que je lui en explique les règles. J'avais peur que ma mère refuse comme la dernière fois, mais elle accepta à condition que William me ramène dans ma chambre avant le lever du jour. Si jusqu'à présent j'avais plutôt perçu Evguenia comme ayant l'âge mental d'une adolescente sur le tard, au Monopoli elle ne semblait pas avoir plus de maturité qu'une enfant de 13-14 ans. Lucie jouait avec nous, mais comme elle avait du mal à manipuler les fins feuillets des billets, c'était Evguenia et moi qui faisions les transferts pour elle, et Evguenia en profitait pour tricher chaque fois que je ne la surveillais pas. Et au bout d'une heure de partie, elle décida d'arrêter alors que Lucie et moi la dominions allègrement.

- Allez Nathalia, on joue à autre chose. J'ai des cartes. On peut jouer au rami !

- Hum, OK mais je ne connais pas les règles. Expliquez-moi.

Lucie connaissait bien le jeu et se chargea de m'expliquer les modalités de ce jeu, aidée par Evguenia. Il s'agissait de faire des combinaisons de cartes, soit de même valeur, soit consécutives, de manière à être le premier à se débarrasser de ses cartes. Les règles étaient simples et la chance avait une grande place dans le jeu, de sorte que les scores étaient équilibrés. Je n'étais pas fatiguée et comme je ne voyais pas le temps passer, ce fut William qui dû me rappeler à l'ordre. Evguenia ne se préoccupait que peu de l'heure, car étant une jeune vampire, elle pouvait attendre jusqu'au lever du soleil avant d'en ressentir les effets.

Je passai une excellente journée dans ma chambre souterraine. Il y faisait moins froid qu'à la surface en cette fin février et les draps, duvets et couvertures y formaient un agréable nid. Je suspectais d'ailleurs Sybile d'avoir organisé la collecte, car les rares Malkaviens qui résidaient ici avaient parfois une interprétation particulière des notions de confort et de propreté. Evguenia y dormait surtout quand j'étais présente car je savais qu'elle avait un appartement en ville, de même que David qui n'y passait jamais la journée et William qui n'y était qu'en ma présence, bien trop paranoïaque pour se permettre d'être vulnérable dans un lieu connu d'autres vampires. Il s'agissait en fait essentiellement de fournir un refuge aux moins cohérents du clan et aux hôtes de passage.

Ma mère m'autorisa à passer tout le week-end avec Evguenia, et dès la tombée de la nuit, je m'étais habillée pour aller en boite. Fréquenter les bars de nuit en sa compagnie était tellement drôle ! Les seules barrières que ma mère m'avait fixées étaient, outre celles de la Camarilla, ne pas me déshonorer et ne pas boire d'alcool. De toute façon William me suivait de près, me retenant parfois lorsque je m'élançais dans une foule sans réfléchir. C'était rassurant mais en même temps un peu gênant, cependant quand je pensais à Stefania et sa cage dorée, je me disais que j'avais tout de même beaucoup de chance.

Je ne rentrai à la maison que le dimanche soir, un peu plus d'une heure avant le lever du jour, ce qui me laissait le temps de prendre une bonne douche et de me changer avant de rejoindre mes parents au salon. J'avais déposé le médaillon de Lucie dans ma chambre car elle se sentait toujours mal à l'aise à proximité des deux Primogènes et préférait rester en haut. En arrivant au salon, je constatai que Steren avait déposé une enveloppe sur la table et fronçai les sourcils. Ça ne pouvait pas déjà être mon bulletin... ?

- Bonjour Nathalia. Je me suis permis d'user de mon autorité pour réclamer ton bulletin en avance. Je ne voulais pas que tu puisses profiter de tes vacances s'il y avait quoi que ce soit à te reprocher.

- Je vois. Vous avez bien peu foi en moi. J'ai été absolument irréprochable ces six derniers mois. Celui qui prétendrait le contraire serait un menteur.

Il eut un fin sourire, poussant l'enveloppe vers moi.

- La confiance que je t'accordais s'est trouvée entachée la dernière fois et je ne répète jamais deux fois la même erreur. Mais cette fois je peux te féliciter. Je l'ai déjà lu. Tous tes professeurs s'accordent sur ton sérieux et ton efficacité dans le travail.

Je lâchai un soupir de soulagement. Il avait fait durer le suspense ! Ainsi Keyes n'avait pas médit... Devoir remplir mon bulletin en priorité sur ordre d'un vampire haut placé l'avait peut-être dissuadé d'y répandre son venin. De plus, Steren avait bien dit devant M. Elfid que je serais immédiatement renvoyée à la moindre appréciation négative, et peut-être l'avait-il répété aux autres professeurs. Quelle qu'en soit la raison, la case allouée aux Neurosciences portait la sobre mention « Élève sérieuse dans son travail et son attitude. », quant aux autres professeurs, ils étaient dithyrambiques. Aïlin m'entoura de ses bras.

- Ma chérie, je suis si fière de toi ! Tu as respecté ta promesse et pourtant je sais combien cela te coûte. Mais voilà, tes efforts ont été récompensés !

- Il était hors de question que je vous déçoive à nouveau. Je vous l'ai dit, je vous respecte bien trop pour vous mentir, je ne reprendrai pas ma parole. Et je ne compte pas le laisser à nouveau pourrir ma vie, je veux pouvoir terminer mes études, c'est vraiment important à mes yeux.

Ce jour-là, ce fut l'excitation qui me maintint éveillée. Steren m'avait félicité ! Et j'avais désormais un mois entier de liberté pour pouvoir arpenter la nuit comme un membre de la famille. Bien sûr j'avais quelques devoirs à faire, mais je comptais bien les reléguer aux nuits pluvieuses où je n'aurais pas d'autre choix que de rester à la maison. J'attendis qu'il soit une heure décente avant d'envoyer un message à Kevin par téléphone. Sa réponse ne se fit pas attendre.

* Tu as déjà reçu ton bulletin ! Toutes mes félicitations du coup. Ton père doit avoir le bras long. Moi ils s'en contrefichent tant que ma scolarité ne leur coûte rien. Je bosse un peu dans une entreprise, ça permet qu'ils me laissent tranquille, et le reste du temps je suis à la bibliothèque universitaire. Dis-moi plutôt précisément quand tu veux me voir, je m'arrangerai pour être disponible. *

Pour ce qui était de Stefania, je devais attendre la nuit prochaine pour la contacter. Elle allait sans doute être enchantée à l'idée de me voir pendant plusieurs nuits, même si nos sorties restaient cantonnées au seul salon de thé de la ville qui avait des horaires nocturnes.

Comme je m'y attendais, la première à insister pour me voir fut la future Ravnos. Ma camarade n'en pouvait plus de se contenter de SMS, alors que j'étais la seule personne extérieure au clan qu'elle pouvait fréquenter. L'approche de son 21e anniversaire rendait son entourage plus nerveux que jamais. Elle me sauta presque dans les bras lorsque nous nous retrouvâmes ce premier mardi du mois de mars. Ses gardes du corps étaient aussi taciturnes qu'habituellement, se contentant de me jeter un bref regard avant de s'appuyer contre le mur le plus proche, tels deux marionnettes synchronisées. Ils devaient bien se douter de la présence de William à mes côtés, mais si cela les rendait probablement nerveux, ils ne pouvaient rien faire.

Stefania prit place face à moi avec un large sourire, me signant sa 1e commande pour que je la traduise au serveur. Si pour les humains il était l'heure du dîner, pour nous c'était le temps du petit déjeuner et comme à chaque fois, nous avions prévu de rester ici jusqu'à la fermeture. Notre petit salon était confortable et nous permettait de discuter en toute intimité tout en dégustant des pâtisseries accompagnées de thé. Vers le milieu de la soirée, nous commandions des sandwiches chauds en guise de déjeuner salé et nous quittions l'établissement un peu avant sa fermeture aux alentours de 2h du matin.

Il faisait trop froid pour traîner dehors des heures à cette époque de l'année, j'avais donc trouvé la solution en réservant une chambre d'hôtel pour une nuit en plein centre-ville. Cela nous permettait de continuer à discuter en restant en sécurité et en respectant toutes les contraintes que Gabriela Isola nous avait imposées. J'avais emporté une boîte de jeux de société de voyage mais nous passions tellement de temps à raconter des blagues que nous ne jouions pas beaucoup. Je lui avais raconté la leçon que j'avais donnée à mes camarades harceleurs et Stefania avait rigolé pendant une bonne dizaine de minutes lorsque je lui avais imité Charles face à notre professeure principale. Ça avait été une excellente nuit et nous avions prévu de nous revoir dès la semaine suivante selon les mêmes modalités.

Je retrouvai Kevin le jeudi en début d'après-midi. Je m'étais couché un peu avant cinq heures du matin et avais dormis toute la matinée pour ne me lever qu'à midi. J'avais donné rendez-vous à mon ami en centre-ville et déambuler en pleine journée me procura une sensation étrange. J'avais l'impression d'appartenir à une autre espèce. Les gens allaient et venaient, surtout des adolescents qui profitaient des vacances d'hiver et quelques employés de bureau qui revenaient de leur déjeuner et se hâtaient de rejoindre leur travail.

Lucie me suivait discrètement tandis que je scrutais le visage des passants, au cas où quelqu'un s'étonnerait de sa présence. Je croisais bien parfois quelques spectres en me promenant en ville mais j'avais appris à les ignorer. Qu'ils soient perdus, inconscients de leur propre mort, ou prisonniers de leur rancœur, il était plus sage de ne pas attirer leur attention. En revanche, je n'avais encore jamais croisé d'autre personne manifestant les mêmes dons que moi, alors que d'après Steren, j'étais loin d'être unique. Lui qui s'inquiétait même qu'il y eut pu avoir une telle personne dans ma classe... Manifestement ce n'était pas le cas.

Quoi qu'il en soit, cette capacité que j'avais longtemps vu comme une malédiction me permettait aujourd'hui d'avoir une amie unique en son genre. Aussi étonnant cela puisse-t-il paraître, Lucie avait mûri depuis notre rencontre, et se montrait désormais bien plus raisonnable qu'auparavant. Bien entendu, elle craignait Steren comme la peste, mais ce n'était pas la seule raison. Elle était décidée à me suivre dans mes aventures et était prête à faire beaucoup de choses pour cela. Elle était certes espiègle, mais elle n'en restait pas moins suffisamment intelligente pour savoir quand s'arrêter et me vouait une amitié sincère.

J'avais donné rendez-vous à Kevin devant un grand centre commercial, mais j'avais une idée bien précise de l'endroit où je voulais l'emmener : Le Mana Bar, un repaire de geeks qui faisait office de cyber-café. Outre ses horaires d'ouverture H24, il proposait une carte avec à la fois des sandwichs et des milkshakes, et une quarantaine d'ordinateurs dernière génération. J'entraînai mon camarade dans un recoin alors qu'il observait ce qui l'entourait.

- Tu aimes ? J'adore passer du temps ici et je voulais absolument te faire découvrir mon jeu vidéo fétiche !

J'attirai une seconde chaise à côté de moi avant de m'asseoir et rentrer mes logs pour déverrouiller l'ordinateur.

- Je n'avais jamais mis les pieds dans un endroit comme celui-ci. Et on peut faire ce qu'on veut sur ces ordinateurs ?

- Dans la limite de la légalité, oui. Tu peux travailler ici mais c'est parfois un peu bruyant... Bien sûr, tu as des casques audio pour t'isoler du bruit, quoi que je préfère ramener le mien...

Je montrai un joueur à quelques mètres de nous qui braillait régulièrement et Lucie me fit un clin d'œil avant de flotter vers lui. Je la vis réfléchir quelques instants avant de pousser discrètement une canette de soda qui se renversa sur ses genoux. Le rageux poussa un hurlement plus aigu que les autres avant de décamper, rétablissant un certain calme dans la pièce. J'éclatai de rire, m'attirant quelques regards désapprobateurs. La plupart des utilisateurs parlaient à voix basse pour ne pas gêner les autres.

- Et tu viens ici souvent ?

Je démarrai Age of Triumph et lançai une partie de tutoriel avant de pousser Kevin devant l'ordinateur.

- Honnêtement je viens surtout ici pour jouer et me détendre donc pendant les cours, c'est assez rare. Mais pour les vacances, j'ai pris un forfait de 10 heures que je peux utiliser comme je veux et recharger si nécessaire. Ici je suis un peu plus libre que chez moi. Personne pour me surveiller ou me juger ni interrompre mes parties. Et... voici mon jeu favori ! Viens, il faut que tu essayes. Pendant ce temps je vais nous chercher un truc à boire et de quoi grignoter, je paye ma tournée. Tu prends quoi ?

- Juste un café noisette s'il te plait.

- Ok ! Je reviens.

Je revins quelques instants plus tard avec un petit plateau comportant une grande tasse de cappuccino, un Milk Shake à la vanille et un petit bol de fraises Tagada. Kevin observait attentivement l'écran pour comprendre les mécaniques de jeu. Il secoua la tête en voyant mon plateau.

- Oh merci, tu n'étais pas obligée.

- Je te connais. Alors, jusque-là, ça doit te sembler simple. Maintenant imagine une partie non pas contre l'ordinateur mais contre des joueurs réels. Quand on lance une partie en réseau, on choisit la taille de la carte : Petite pour 4 joueurs, Moyenne pour 6 joueurs ou grande pour 8 joueurs, mon format préféré. Et là, c'est la guerre. Quel pays sera le premier à se développer ? Crois-moi qu'à haut niveau, chaque seconde compte.

Il acheva le tutoriel avant de se décaler.

- Montre-moi ! Je suis curieux de voir une pro à l'œuvre.

Je m'installai et étirai mes doigts avec un sourire.

- L'important est d'être confortable. Généralement je mets ma musique en fond... Et c'est parti !

Je lançai une partie rapide à quatre joueurs avec l'armée romaine. Mes adversaires avaient pris les grecs, les gaulois et les égyptiens. Les premières minutes étaient déterminantes et fis abstraction de mon environnement pour me concentrer sur la partie. Il s'agissait de se développer plus vite que les autres en choisissant les technologies les plus importantes. Deux nations furent rapidement éliminées mais je compris bien vite que le joueur de l'armée grecque avait un bon niveau. Un coup œil sur sa bio m'informa qu'il avait près d'une centaine d'heures de jeu à son actif : enfin un adversaire à ma mesure !

Kevin était un spectateur attentif, buvant tranquillement son cappuccino à côté de moi.

- On dirait que celui-là va te donner du fil à retordre.

- Effectivement. Mais je ne compte pas me rendre, tu sais que j'aime les challenges !

Alors que la partie avait débuté depuis quasiment trois quart d'heure et que les pertes s'égalaient globalement, il fit une erreur décisive. Il devait sans doute penser que j'étais affaiblie et qu'il pourrait attaquer ma capitale, mais je n'avais pas négligé la défense et il perdit une grande partie de son armée sans parvenir à se replier suffisamment vite. Il était temps pour moi de mener l'assaut final. Sa capitale ne disposait plus d'unités capables de faire barrage à mon armée et je rasai sa ville avant que le jeu ne me sacre vainqueur. Je levai les deux poings au ciel et Kevin mima un applaudissement.

- Bravo ! Je peux essayer ?

- Oui, on va te créer un compte, sinon tu vas rencontrer des adversaires de mon niveau. Dans la version gratuite tu as un nombre de nations limité mais leurs armées sont plutôt équilibrées. Ça sera très bien pour débuter le jeu. Tu peux aussi commencer par le mode campagne si tu préfères te faire la main.

Nous passâmes un excellent après-midi. Kevin n'avait pas l'habitude de se laisser aller au loisir, mais le défi que représentait le mode compétitif l'avait stimulé. Nous ne vîmes véritablement pas le temps passer et je ne pris conscience de l'heure tardive qu'en entendant la voix de Sybile derrière moi, me faisant sursauter.

- Nathalia ! Je crains que vous n'ayez oublié l'heure.

Je me retournai, assez inquiète de sa capacité à préserver la Mascarade devant quelqu'un d'aussi perspicace que Kevin. Mais elle avait une tenue assez sobre de femme d'affaire, trench-coat gris cintré ouvert sur robe crayon noire, chaussures à talons assorties. Pour une fois ses longs cheveux ne comportaient pas leurs habituels grelots mais étaient coiffés en une tresse. Je sortis mon portable pour regarder l'heure.

- Sybile ! Je suis désolé, j'ai oublié de prévenir William... Il est déjà 20h ! Kevin, je te présente Sybile, qui travaille avec ma mère.

La Malkavienne salua mon camarade d'un signe de tête et je mis quelques secondes avant de comprendre pourquoi son apparence me troublait. Contrairement à d'habitude, elle affichait ce soir-là tous ces menus détails qui dissimulaient sa nature vampirique : les clignements d'yeux, les légères rougeurs de la peau, les mouvements mécaniques de ses lèvres… Comme si elle devinait mes pensées, elle sourit face à mon observation.

- Pas de problème, votre mère m'avait dit que vous seriez en ville. Bonsoir, jeune homme.

Kevin se leva immédiatement et ramassa son blouson.

- Bonjour madame. Nathalia, il faut que je rentre ! Merci pour la journée, c'était vraiment sympa. Comme prévu, on se retrouve demain à 13h à la bibliothèque universitaire pour travailler ?

- Nathalia, ne voulez-vous pas proposer pas à votre camarade de le raccompagner ? Les rues ne sont pas sûres à cette heure.

Kevin leva les mains pour refuser mais je me levai à mon tour et jetai mon sac sur mon épaule.

- Tu as parfaitement raison Sybile, allons-y. Comme ça on pourra continuer notre discussion le temps du trajet.

J'avais appris à faire confiance aux étranges intuitions de Sybile et si elle était là, c'est parce qu'elle avait pressenti quelque chose.

Nous sortîmes rapidement. Kevin habitait une maison dans la banlieue pavillonnaire de la ville et il n'y avait pas plus d'une quarantaine de minutes de marche. Mais le trajet quittait rapidement les grandes rues commerciales du centre-ville pour passer par des ruelles bardées d'immeubles où tout pouvait arriver. Lucie flottait autour de nous et Sybile nous secondait de près. Nous continuâmes notre conversation comme si de rien n'était mais à un moment Sybile me poussa légèrement devant elle pour m'intimer de presser le pas. Je regardai discrètement autour de nous et Lucie me pointa du doigt une silhouette encapuchonnée, assise sur un rebord de fenêtre à quelques mètres devant nous. Il releva la tête en nous voyant arriver mais son visage resta plongé dans l'ombre de l'auvent. Nous passâmes à un mètre de lui et il ne fit pas un geste, sans doute freiné par la présence de Sybile. J'avais continué la conversation comme si de rien n'était et Kevin n'avait manifestement rien remarqué. Nous arrivâmes bientôt jusqu'à sa demeure et mon camarade m'arrêta à quelques pas de la porte.

- Je vous remercie de m'avoir accompagné. Nathalia, bonne nuit ! Au revoir, madame. Rentrez bien.

Nous nous éloignâmes de quelques mètres, mais je ne pus m'empêcher de me retourner en entendant des éclats de voix. Manifestement Kevin se faisait disputer par ses parents pour être rentré aussi tard... Je restai un instant, pétrifiée, perdue dans mes pensées, lorsque William apparut, s'inclinant devant moi.

- Princesse, vous voilà.

- Bonsoir William. Sybile, merci d'être venue. Tu es géniale. Je serais triste s'il lui arrivait quelque chose.

La Malkavienne me serra dans ses bras.

- Ne vous inquiétez pas, princesse. Son destin est écrit. Les voix me l'ont chuchoté. Il a un rôle à jouer dans votre propre aventure.


Voilà pour le chapitre 15.

J'ai lutté pour l'écrire. Honnêtement ça doit faire deux semaines que j'ouvre le document chaque jour ou presque. J'espère que ça vous aura plu. Désolé pour l'attente !