Chapitre 17

Le Prince apparut alors et le bruissement se tût. Il parcourut l'assemblée du regard et je ne pus m'empêcher de me cacher nerveusement derrière ma mère, agenouillée à même le sol d'une manière bien peu digne. Je fermai un instant les yeux pour apaiser mon rythme cardiaque qui s'était emballé, aidée par Sybile qui me caressait doucement les cheveux. Si je ne m'étais pas enfuie à toutes jambes, c'était avant tout grâce aux Malkaviens qui m'entouraient. William avait posé une main sur mon épaule, apaisant les tremblements qui m'avaient saisie, et je pus à nouveau me redresser pour regarder autour de moi.

Si les anciens de la salle arboraient par la plupart un sourire méprisant, je m'aperçus que quelques jeunes vampires s'étaient agenouillés en une imploration muette et je compris que le Prince avait utilisé son pouvoir de Présence pour faire un coup d'éclat. D'ailleurs, Evguenia était dans le même état d'effroi que moi et cela me rassura un peu. Au moins je ne m'étais pas rendue ridicule ni fait remarquer par mon humanité. Je tendis la main vers ma camarade et nous nous aidâmes mutuellement à nous relever. Lucie s'était rendue invisible, mais je pouvais toujours sentir sa présence tout contre moi, et l'aura d'encouragement qu'elle m'envoya m'aida à redevenir maître de moi-même.

Le Prince écarta les bras, positionné au milieu de l'estrade comme un animateur de One-man-show.

- Mes chers camarades. Si je vous ai réuni ici ce soir, c'est pour vous faire part d'une information préoccupante. On m'a rapporté… la présence de certains membres du Sabbat au sein de notre ville. Le Sabbat serait revenu par chez nous, souillant et corrompant insidieusement certains quartiers. Je n'ai qu'une consigne. Massacrez-les tous. Ne laissez aucune chance à ces parasites de gangrener davantage notre territoire. Quelques-uns parmi les plus jeunes d'entre vous seront peut-être effrayés, mais ne vous y trompez pas, malgré leurs aboiements bestiaux, ce ne sont que des enfants qui veulent jouer à la guerre. Des enfants dégénérés qui ne méritent ni notre pitié ni notre indulgence. Soyez vigilants et punissez sévèrement ces fanatiques sans leur laisser le temps de répandre leur venin. Je vous rappelle cependant une règle élémentaire. La lutte contre ces chiens ne doit en aucun cas se faire au péril de la Mascarade. Je ne tolérerai aucune entorse aux lois de la Camarilla et tout vampire représentant une menace envers ses principes sera accusé de sédition et exécuté sur le champ. J'espère que je me suis bien fait comprendre.

Quelques applaudissements accueillirent ce discours qui n'avait pourtant rien de bien exaltant et j'espérai que nous pourrions bientôt partir, mais le Prince descendit de son estrade pour faire le tour de la salle en saluant les anciens et leurs suites. Il arriva bientôt au niveau de ma mère et son regard passa sur moi avec un sourire méprisant. Je pris le parti de baisser la tête, fixant mes chaussures dans une posture servile.

- Aïlin ! Je vois que vous traînez encore votre jouet avec vous…

Je relevai légèrement la tête pour voir ma mère incliner la sienne. Elle passa sa main derrière ma tête pour me ramener contre elle.

- En effet, Prince Duval. Nathalia est élevée selon les principes de la Camarilla et j'estime que sa présence ici est utile à son éducation.

Le prince fit la moue et son regard se porta sur ma gorge. Il eut un sourire sadique en voyant la morsure qui ornait mon cou.

- Je vois. Vous ne m'avez pas encore fait regretter ma décision, que cela continue ainsi…

Il s'éloigna et je me permis de souffler. J'avais déjà rencontré quelques vieux vampires mais aucun ne s'appliquait autant que le prince Duval à rabaisser systématiquement leurs interlocuteurs. Ma mère alla saluer ses connaissances, et notamment Gabriela, la chef des Ravnos, qui m'offrit un agréable sourire.

- Nathalia, n'est-ce pas ? Je dois te remercier pour ton amitié envers Stefania. Je sais combien elle a peu l'occasion de discuter avec qui que ce soit d'autre que moi. Elle est enchantée de pouvoir passer du temps avec toi.

Son remerciement paraissait sincère. Je m'inclinai légèrement, ne souhaitant en aucun cas me montrer impolie.

- Je vous remercie de l'autoriser à sortir du clan pour me rencontrer. Stefania est pour moi une amie précieuse.

- J'ai cru comprendre. Malheureusement, à l'aune de ces nouvelles informations, je crains que ces rencontres doivent cesser. Le clan deviendrait vulnérable si Stefania venait à disparaître et nous ne pouvons nous le permettre.

Ma mère posa sa main sur ma tête, comme pour m'intimer le silence.

- C'est parfaitement légitime. De toute façon Nathalia n'est présentement plus autorisée à sortir sans moi, donc elles n'auraient plus pu se voir. Le Sabbat est une menace à prendre au sérieux, je ne saurais que trop vous conseiller de faire profil bas.

Je réprimai un soupir. Manifestement, j'allais passer le reste de mes vacances, aussi cloîtrée que si j'avais été punie. C'était bien ma veine. J'espérais que Steren serait suffisamment occupé pour que je puisse jouer à l'ordinateur...

Ma mère discuta encore avec quelques vampires mais c'était toujours sensiblement le même discours et nous n'apprîmes rien de nouveau concernant le Sabbat. Si je tâchai de paraître attentive, je finis par m'ennuyer ferme. Nous quittâmes enfin les lieux près d'une heure plus tard et je pensais que nous allions profiter du reste de la nuit pour nous promener en ville, mais ma mère avait prévu de revenir directement au refuge pour informer les Malkaviens de la ville de la double menace que représentaient le Sabbat et le prince. Nul doute qu'il allait user de cette excuse pour se montrer implacable envers les anarchs et tous ceux qui n'étaient pas dans ses petits papiers…

Ma mère refusa catégoriquement que je sorte, même en compagnie de plusieurs Malkaviens, de sorte que je passais le reste de la nuit à jouer aux cartes avec Evguenia. Si cette situation perdurait, il allait décidément falloir que j'investisse dans de nouveaux jeux de société…

Nous passâmes la journée au refuge. J'avais rejoint ma chambre souterraine peu avant le lever du jour, suivi de près par William qui avait pris l'habitude de s'installer au pied de mon lit. Mon gardien était un vampire absolument hors norme par sa rigueur et son contrôle, capable de conserver son occultation dans presque toutes les situations. D'ailleurs, je le voyais si rarement, que je soupçonnais sa folie d'avoir déformé la perception de son propre corps. Comme si être visible lui donnait une insupportable impression de vulnérabilité. Il était devenu mon ombre, une ombre terrible et meurtrière, capable de trancher toutes les menaces qui se présenteraient devant moi. Malgré le surréalisme de la situation, je me sentais parfaitement en sécurité, tant au refuge qu'à la maison, et je m'endormis rapidement, épuisée par mes longues heures d'activité.

Je me réveillai vers quinze heures, en pleine forme. J'allumai ma lampe de chevet, pour récupérer mon sac. Je savais que je ne pouvais pas rejoindre la surface avant de longues heures, j'avais donc prévu mon coup en emportant un thermos de thé et deux sandwiches dans une boîte. Le breuvage était encore tiède, achevant de me réveiller tout en apaisant la sécheresse de ma gorge. J'espérais vraiment que j'aurais le droit d'accompagner ma mère à l'extérieur ou de rentrer à la maison. Le refuge devait être trop profondément enfoui sous terre car je ne captais pas le moindre réseau téléphonique, la seule activité possible se résumant donc à lire un livre que j'avais emporté.

Je frissonnai et réajustai le plaid sur mes épaules. Si le froid n'était pas aussi mordant qu'en surface, la température souterraine dépassait rarement les 13°C.

Lucie était plongée dans une étrange phase de somnolence, flottant doucement au-dessus de mon lit en position fœtale. Je soupirai doucement avant de me plonger dans ma lecture, mes écouteurs sur les oreilles. Au moins je pouvais encore profiter de la musique que j'avais téléchargée…

Ma mère me garda enfermée toute la nuit avant de consentir à me laisser regagner la demeure qu'elle partageait avec Steren. J'en fus soulagée car outre l'ennui, j'avais besoin de repas un peu plus équilibrés et je n'étais pas contre davantage de chaleur. Si prendre des douches froides n'était pas mortel, c'était tout de même loin d'être confortable. Ma mère oubliait trop souvent que mes besoins humains ne se limitaient pas à ce qui était absolument vital.

Je passai donc les nuits suivantes cloîtrée chez moi. Heureusement, les mouvements du Sabbat rendaient Steren très occupé et je pus jouer sans être dérangée. Je retrouvais parfois le fameux "Graf Orlok" pour quelques parties exaltantes. Je l'avais prévenu que je pouvais quitter la partie à tout moment si mon père revenait et il ne s'en était pas formalisé.

Nous parlions peu mais j'étais heureuse de pouvoir retrouver mon adversaire chaque soir ou presque. On aurait dit qu'il n'avait d'autre activité que de jouer à ce jeu.

Poussée par la curiosité, je lui avais demandé comment il vivait, lui ayant moi-même déjà révélé que j'étais étudiante, et il m'avait répondu cette phrase énigmatique avant de se déconnecter : "Je redoutais de m'aventurer dans les ténèbres au milieu de toutes ces machines et ce ne fut qu'avec mon dernier éclair de lumière que je découvris que ma provision d'allumettes s'épuisait. Il ne m'était jamais venu à l'idée, avant ce moment, qu'il y eût quelque nécessité de les économiser, et j'avais gaspillé presque la moitié de la boîte à étonner les Éloïs, pour lesquels le feu était une nouveauté.".

J'avais soigneusement recopié la phrase pour en rechercher l'origine, intriguée par cette nouvelle énigme, et je ne mis pas longtemps pour en trouver le contexte : Il s'agissait d'une citation du roman "La machine à explorer le temps", de H.G. Wells, et plus précisément du chapitre 9 consacré aux Morlocks, des créatures troglodytes craignant la lumière du soleil et sortant la nuit pour dévorer les habitants de la surface. Je ne pus m'empêcher de faire un parallèle avec les vampires, mais je voyais mal comment poser la question de manière naturelle sans passer pour une illuminée. De toute façon, la date de la rentrée approchant, j'avais mieux à faire que de jouer à mon jeu fétiche.

J'étais finalement assez impatiente de reprendre l'école. Si le repos était agréable, le contraste était trop grand avec le fourmillement intellectuel constant qui occupait mes pensées au lycée. D'autant qu'en l'absence de Steren, j'avais l'impression de sombrer dans une apathie gluante. Il allait vraiment falloir que j'occupe ma non-vie plus tard si je ne voulais pas tomber dans la catatonie…

***/+/***

J'accueillis le lundi avec une énergie renouvelée et Kevin souris face à mon impatience de commencer les cours. Il avait alterné ses vacances entre le petit boulot qu'il avait trouvé et les révisions scolaires, mais il avait tout de même pris le temps de se reposer pour attaquer le deuxième semestre en forme. Le niveau demandé était de plus en plus exigeant et le nombre d'élèves dans la classe avait de nouveau réduit, exacerbant d'autant plus la compétition. Rater une semaine de cours pour une grippe suffirait presque à nous mettre hors-course.

Pour ma part, il fallait en plus que je fasse abstraction du Djihad qui se jouait dans quelques quartiers de la ville. Ma mère m'avait donné des directives extrêmement claires : Je ne devais plus mettre un pied dehors sans escorte. Chaque soir je devais attendre dans l'établissement que la nuit tombe et chaque matin j'arrivais avant le lever du jour. Cela rendait mes journées très longues, mais c'était indispensable à ma sécurité. Le côté positif, c'est que je pouvais m'avancer dans mon travail, ne rentrant chez moi que pour manger et dormir.

Le lundi s'était déroulé sans accroc et le mardi matin tout aussi bien. Je n'avais plus de raison de craindre le cours de Keyes et c'est donc assez sereine que je rejoignis la salle de neurosciences. Je venais d'entrer en suivant Kevin, les yeux baissés sur mes chaussures pour ne pas avoir à croiser le regard de mon professeur, lorsqu'une odeur familière me pétrifia. Une odeur de désinfectant douceâtre associée à un produit d'entretien bien particulier. Je sentis mon estomac se tordre alors que je reprenais mon trajet jusqu'à ma place. Cette odeur restait profondément associée dans mon esprit à une salle bien particulière. La salle d'expérience de Keyes, la salle S214 ; la salle où il s'était adonné aux expériences les plus borderlines sur ses cobayes. Cela ne pouvait être fortuit. Cette enflure avait décidé de trouver une nouvelle manière de me déstabiliser.

Je réprimai la nausée qui m'envahit, fermant un instant les yeux une fois assise sur ma chaise. Il n'avait pas encore pris la parole, attendant que tous les élèves aient sortis leurs affaires. La main gauche sur ma gorge, je caressais doucement l'invisible trace de croc de ma mère, sentant le léger creux sous mes doigts. Cela acheva de me calmer et je me dépêchai de sortir mes affaires à mon tour pour ne pas perdre de temps, sous l'œil inquiet de Kevin qui avait déjà perçu mon trouble. Je secouai la tête avec un léger sourire pour le rassurer avant de reporter mon attention vers le tableau.

La salle de Keyes ressemblait à une salle de physique-chimie, toute blanche avec de hautes et larges tables pourvues de tabourets. Mais Keyes l'avait aménagé à sa sauce en calfeutrant toutes les fenêtres et en décorant les murs avec des coupes cérébrales et des représentations neuronales colorisées. Avec le modèle anatomique taille réelle posé sur son bureau, il ne manquait plus que quelques bocaux tératologiques remplis de formol pour compléter ce petit musée des horreurs. Pour l'heure, il avait allumé son vidéoprojecteur et présentait le chapitre du jour : La mémoire du système nerveux dans les symptômes morbides liés aux traumatismes de l'enfance. Tout un programme.

Comme à son habitude, il passait encore les rangs tout en parlant tandis que nous prenions des notes en silence, nous abreuvant d'exemples et de références. J'étais pleinement concentrée sur la leçon et j'avais cessé d'accorder la moindre attention à ses déambulations. Même si je craignais qu'il n'en profite, je refusais de me laisser déconcentrer par ses manigances. Sa voix suave, à peine plus haute qu'un murmure, semblait venir de toute la classe en même temps, et je demandai s'il n'utilisait pas un micro associé à plusieurs enceintes. Il faisait assez chaud dans la salle et pourtant je ne pouvais m'empêcher d'avoir la chair de poule, relâchant parfois mon stylo pour réchauffer mes bras de mes mains.

Le cours avait commencé depuis une heure lorsque je sentis un bref mais vif coup dans ma nuque. Je sursautai, ne pouvant retenir une exclamation de stupeur. Je me retournai pour voir Keyes s'éloigner, un sourire sardonique sur le visage. Apparemment il s'était contenté de me bousculer, pourtant, je ne pus empêcher l'impression de malaise qui m'envahit. La nuque un peu raide, je repris néanmoins ma position habituelle, penchée sur ma table. Keyes n'essayait probablement que de me faire peur et je ne comptais pas lui laisser ce plaisir.

Le cours se déroula comme d'habitude, Keyes nous demandant ensuite de travailler sur des cas. Il distribuait un petit dossier à chaque élève et nous devions faire des conclusions et établir un diagnostic à l'aide des informations présentes. Mais lorsqu'il passa derrière moi pour déposer le dossier, je ressentis cette fois comme un pincement aigu à l'arrière de l'épaule et mon rythme cardiaque s'accéléra brusquement. Que m'avait-il fait ? Je tâchai de reprendre le contrôle de mes émotions et de me montrer rationnelle. Quoi qu'il arrive, Steren n'accepterait pas que je quitte la salle de cours pour une crise d'angoisse. Il fallait que je me calme. Un frisson d'horreur me parcouru alors que des souvenirs de mon enfance refaisaient surface. Keyes avait eu tout pouvoir sur moi à cette époque et je n'avais pas toujours été consciente du but de ses expériences. Prise dans mes pensées je n'avais pas encore ouvert le dossier sur ma table. C'est alors que Keyes se rapprocha, posant une main sur mon épaule.

- Allez Nathalia, il est temps de se mettre au travail.

Mon cœur rata un battement. Cette intonation si particulière… cette phrase… Il m'avait conditionné ! Il avait tout organisé pour faire ressurgir le conditionnement mis en place lorsque j'étais enfant. Les odeurs dans la salle, la blouse qu'il portait aujourd'hui… Tout cela n'avait pour seul but que de me replonger dans une ambiance familière. Et les fois où il m'avait bousculé… Je n'avais pas fait un geste pour m'extraire de son contact. Dans mon état normal, je me serais empressé de me dégager de sa main, mais j'en étais désormais incapable !

J'écarquillai les yeux, serrant mon stylo entre mes doigts au point de m'en faire blanchir les jointures. Réfléchir… Se calmer… Keyes ne pouvait pas me faire de mal. C'était une goule Tremere et il savait que j'appartenais à un vampire. Il ne pouvait pas me blesser mais il pouvait jouer avec moi. Et il connaissait la menace qui pesait sur mes épaules : obéir au professeur, ne pas me montrer insolente, ne pas répondre ou quitter un cours si je ne voulais pas me voir renvoyée. J'avalai difficilement ma salive, essayant de reprendre une respiration normale. Il fallait que je me maîtrise, que je sois irréprochable. Pour Steren et pour Aïlin. Il restait un peu moins de deux heures avant la fin du cours. Je devais me montrer forte.

Je me fis violence pour recomposer un visage de circonstance, ouvrant enfin le dossier qui était devant moi. Je ne voulais pas lui laisser croire qu'il avait gagné. À ma gauche, Kevin était penché sur son travail, inconscient des chamboulements qui agitaient mon cœur. Ce n'était pas plus mal, je ne voulais pas le déconcentrer constamment. C'était déjà bien assez pénible que Keyes s'amuse à ruiner ma concentration pour ne pas en plus que mon seul ami en pâtisse.

Mon regard se focalisa sur la photo qui siégeait en première page. Ce visage… m'était familier. Une fille, plus âgée que moi de cinq ans… Je glissai mon pouce à travers la photo, comme pour la dépoussiérer. "A"… Alice. Sa chambre était en face de la mienne… jusqu'à ce qu'elle n'essaye de tuer un gardien. Elle avait alors été transférée dans une aile plus sécurisée. Elle chantait dans sa chambre. Sa voix était tellement belle que même les esprits se taisaient pour l'écouter. Elle aussi avait donc été l'une des victimes de Keyes...

Les souvenirs de cette époque m'arrachèrent un nouveau frisson. Je fouillai mes pensées pour me remémorer d'autres détails la concernant, mais j'étais si souvent droguée que seules quelques bribes me parvenaient. Une chance que cela n'affectait plus mon cerveau aujourd'hui. Je caressai de nouveau distraitement la morsure de ma mère en feuilletant le dossier. Il fallait en faire une synthèse et il ne restait déjà plus qu'une heure trente avant la fin des cours. Je ne devais pas traîner si je voulais avoir une note potable. Je me fis violence pour occulter tout ce qui m'entourait avant de me mettre à écrire. Le temps passait. J'avais déjà rempli une copie double mais je ne pouvais pas me permettre d'arrêter. Il fallait que je continue jusqu'à la sonnerie. Je devais me battre pour avoir les félicitations de Steren. Seul cela comptait.

Lorsque la cloche sonna, j'eus juste le temps de terminer ma phrase avant de poser mon stylo avec un certain soulagement. Je ressentis une bouffée de fierté à l'idée d'être parvenue à composer malgré toutes les tentatives de Keyes pour me déconcentrer. Je me sentais épuisée mentalement, rangeant lentement mes affaires dans mon sac en résistant à l'envie de fermer les yeux. Mon bourreau passait dans les rangs pour ramasser les copies, il ne restait que quelques secondes avant la libération. Je signai à Kevin d'aller directement à la bibliothèque et que je le rejoindrais sous peu. J'avais l'impression que j'allais devoir rendre mon déjeuner dans les toilettes les plus proches… J'allais me lever lorsqu'une main autoritaire me força à me rester assise, me faisant tressaillir. J'aurais voulu me jeter en avant pour m'échapper de cette emprise terrifiante. Mais j'étais littéralement tétanisée. Mon rythme cardiaque s'accéléra brutalement. Mes jambes, mes bras… mon corps tout entier était paralysé ! J'étais incapable de crier, mon souffle coincé dans ma gorge, comme prise entre les anneaux d'un boa constrictor.

J'entendis le rire de Keyes derrière moi.

- Et bien, Nathalia ? Tu acceptes enfin de revenir vers ton docteur ?

Ma vision se troubla alors que mon cœur semblait vouloir sortir de ma poitrine. À ce rythme, j'allais bientôt tomber en détresse respiratoire, mais la situation semblait beaucoup amuser Keyes qui s'était éloigné et rangeait calmement sa salle. Je pris seulement conscience que j'étais seule avec lui. Assise sur la chaise, je tentai de me concentrer sur mes membres. Keyes avait réussi à me paralyser en détraquant mon cerveau par l'hypnose et la manipulation. Cependant, aucun lien ne me retenait, il suffisait donc que je brise l'état de stupéfaction dans lequel il m'avait plongé pour recouvrir ma mobilité. Plus facile à dire qu'à faire.

Extérieurement, j'étais sagement assise sur mon tabouret, les pieds dans le vide et les mains sur les genoux, mes doigts entremêlés entre eux. Intérieurement, tous mes muscles étaient tendus, raides, toutes mes pensées tournées vers le mouvement. Si seulement je pouvais tomber de ma chaise… le choc suffirait-il à briser le blocage mental imposé par Keyes ? J'y étais parvenu par le passé. La douleur vive d'un scalpel planté dans le bras, me revint en mémoire. Lucie m'avait aidé cette fois-là. Mais aujourd'hui j'étais seule.

Je parvins lentement à refermer les doigts de ma main gauche sur mon pouce droit par d'infimes mouvements. Ma décision était prise. Les dents serrées à m'en abîmer l'émail, je tordis peu à peu mon pouce vers l'extérieur. La douleur était une vieille amie, je n'en avais pas peur, car je savais qu'elle seule me libérerai.

Tirer, tordre, forcer… encore… plus fort !

Un hurlement jailli de mes lèvres alors que tous mes muscles se détendaient d'un coup et un voile noir tomba devant mes yeux... Je n'eus pas le temps de profiter de ma liberté nouvellement acquise que je perdis connaissance sous la douleur et le stress accumulés.

***/+/***

Lorsque je repris conscience, j'ignorais combien de temps était passé mais je pouvais voir par la fenêtre que la nuit était tombée. Je maudis intérieurement Keyes. J'avais envie de hurler de rage. William allait m'attendre ! Un rapide regard autour de moi me confirma que j'étais à l'infirmerie du lycée. Je descendis du lit sur lequel j'avais été allongée et tendis la main pour rattraper mon sac au sol mais je ne pus réprimer un gémissement de douleur. Toute l'articulation de mon pouce droit était bleue et gonflée. Sans doute l'infirmière me l'avait-elle remis en place, mais il me faudrait porter une attelle durant les jours à venir. Je secouai la tête, utilisant ma main gauche pour fouiller mon sac à la recherche de mon portable. Il était dix-neuf heures trente, la nuit était tombée depuis une heure donc William devait être arrivé depuis peu. Je m'approchai de la cloison qui me séparait du reste de l'infirmerie et avisai Keyes, occupé à boire un café avec l'infirmière. Ils ne m'avaient pas entendu me lever mais si je pouvais atteindre la sortie sans avoir à passer devant eux, ils ne manqueraient cependant pas de s'en apercevoir.

Tant pis, hors de question de faire attendre mon gardien plus longtemps. Le sac passé à travers mon torse, je vérifiai que je n'oubliais rien avant de sortir comme si de rien n'était, me mettant à courir une fois dans le couloir. Le hall de l'établissement était désert à cette heure et heureusement car j'avais sans doute l'air ridicule. Comme je m'y attendais, moins d'une seconde après, le cri de Keyes résonna derrière moi.

- Nathalia, reviens ici !

Je serrai les dents, m'empêchant de me retourner pour lui hurler que je n'étais certainement pas à ses ordres. William était toujours garé dans une petite rue qui bordait le lycée. Je pris une grande inspiration en passant les portes de l'établissement. Plus que quelques mètres à parcourir… William était comme toujours invisible mais je reconnu sa voiture… Et Sybile ! La Malkavienne était négligemment appuyée contre la portière arrière, ses longs cheveux roux tombant comme des lianes le long de son corps. J'accélérai pour la rejoindre, soufflant enfin en sentant ses bras se refermer autour de mes épaules. J'étais enfin en sécurité !

- Princesse. Tout va bien. Nous sommes venus vous chercher.

Je me retournai en sursaut en entendant un choc et me rendis compte que Keyes m'avait suivi, malheureusement pour lui il avait été intercepté par William qui venait d'apparaître et le tenait à la gorge, plaqué contre le mur le plus proche.

J'aurais sans doute jubilé si je n'avais pas été aussi effrayée quelques instants plus tôt. William grognait et Keyes se débattait lamentablement. Ses jambes battaient dans le vide et ses mains essayaient vainement de repousser mon gardien, mais il ne pouvait rien faire contre la force surnaturelle de celui-ci.

Je pris soudain conscience qu'il allait le tuer.

- William ! Stop ! Ne le tue pas ! Il appartient aux Tremeres !

Il tourna la tête vers moi et j'eus un frisson d'effroi. Il avait l'air véritablement enragé, ses lèvres retroussées sur ses crocs.

- Je ne crains pas les Tremeres ! Il vous a fait du mal !

Sa voix ressemblait à un feulement. Je baissai les yeux.

- Si tu le tues, le primogène Ewans ne nous le pardonnera pas. Crois-bien que j'aimerais beaucoup voir cet homme mourir... Mais il est hors de question que sa mort te nuise. Si le primogène lançait une chasse contre toi, tu ne pourrais plus être à mes côtés ! Il m'a déjà suffisamment pourris la vie comme ça, aujourd'hui il faut le laisser partir… Je t'en prie…

Ma voix avait pris une nuance suppliante. J'étais épuisée, j'avais mal. Je voulais rentrer et me réfugier dans ma chambre souterraine, là où personne ne pouvait me faire de mal. Je sentis les larmes couler le long de mes joues et entendis de nouveau William mettre un violent coup de poing à Keyes. Celui-ci eut la respiration coupée et tomba sur le sol, mais je n'étais même plus capable de m'en réjouir. Quelques instants plus tard, une main gantée vint doucement relever mon menton.

- Vous n'avez pas à me supplier, Princesse. Je suis à vos ordres.

Je m'accrochai à ses yeux bleus si clairs. J'aurais voulu qu'il me serre dans ses bras mais il passa sa langue sur mes joues, comme pour essuyer mes larmes. Puis il se redressa et ouvrit la portière arrière de la voiture. Aussi étrange cela soit-il, son geste avait calmé mes pleurs et donné suffisamment de courage pour regarder mon bourreau. Il était agenouillé sur le goudron humide de la ruelle, la tête penchée en avant, comme pétrifié par la peur. Sybile s'approcha de lui et il ne fit pas un geste pour s'échapper. Elle le força à relever la tête en lui tirant les cheveux en arrière, puis elle sortit une vieille lame de rasoir de sa poche qu'elle déplia d'un mouvement fluide avant de la glisser contre la gorge offerte.

- Sois très attentif, petite goule. Que tu appartiennes aux Tremeres ou à qui que ce soit nous importe peu. Si tu touches à nouveau à un seul de ses cheveux, tu mourras. Nous arriverons bien à faire passer ça pour un malheureux accident. Alors n'oublies pas ! Nathalia Conemara est intouchable.

Elle repoussa ensuite Keyes contre le mur avant de revenir près de moi, m'invitant à rentrer dans la voiture tandis que William prenait place au volant. Dans l'habitacle aux vitres teintées, il régnait un agréable calme. Malgré la scène extrêmement satisfaisante à laquelle je venais d'assister, une intense lassitude me saisit. Mon rythme cardiaque avait fait les montagnes russes toute l'après-midi et je me laissai tomber sur le côté, la tête sur les genoux de Sybile. Je sentis sa main froide caresser un instant mon visage avant de se saisir de mon bras pour attirer ma main blessée jusqu'à elle. Je tressaillis mais elle glissa ses doigts au creux de ma main avec une grande douceur, évitant soigneusement la zone douloureuse.

Je redressai soudain la tête, prenant conscience du trajet pris par la voiture.

- William, je vais passer la nuit au refuge. Je préviendrais ma mère que je ne rentre pas à la maison.

Il hocha la tête et je me laissai retomber, soulagée, sur les genoux de la vampire à côté de moi. Je ne voulais pas croiser mon père. Je n'étais vraiment pas en état de lui raconter l'incident de cet après-midi et encore moins affronter son regard en gardant mon calme. Et s'il jugeait que j'avais une part de responsabilité dans ce qui m'arrivait ? Après tout, Keyes ne m'avait techniquement pas blessé. Je m'étais tordu le pouce toute seule… Je frissonnai en songeant à cette confrontation à venir. J'étais tellement épuisée que je m'endormis, apaisée par le contact de la Malkavienne.

J'étais dans un couloir de l'hôpital. Je reconnaissais le linoléum beige, les néons au plafond. Les murs bleu ciel avaient récemment été repeints dans toute l'aile consacrée aux chambres. J'étais dans un fauteuil roulant mais pour une fois ils ne s'étaient pas donné la peine de m'attacher. J'étais tellement affaiblie par la contention chimique que je pouvais à peine bouger, encore moins me débattre ou m'enfuir. Mon pied cogna contre la porte coupe-feu qui finit par s'ouvrir sous la poussée de l'interne qui me déplaçait. Je ressentais à peine la douleur, comme si j'étais séparée de mon corps. J'espérais quelque part que ce couloir n'aurait jamais de fin, que je pourrais enfin m'endormir sans crainte. Mais aucune bonne fée ne vint me sauver. Je voyais quelquefois une silhouette fantomatique m'observer avec curiosité. Tous ne devaient pas savoir que je pouvais les voir et les entendre. La plupart se demandaient quand est-ce que j'allais les rejoindre. Ils ne me plaignaient pas, ils avaient vécu pareil sinon pire en leur temps. Ils attendaient simplement que je passe le voile. Mon corps fut pris d'un frisson lorsque nous arrivâmes dans l'aile médicale. Les gens ici étaient habillés, le chauffage était donc réduit au minimum. Mais nous ne nous arrêtâmes pas pour autant. Je savais déjà quelle serait ma destination. Mon chauffeur s'arrêta devant un ascenseur avant de m'y faire entrer à reculons. Deuxième sous-sol. Il n'y avait pas de salle d'opération à proprement parler, car l'hôpital psychiatrique n'avait pas vocation à faire de la chirurgie. Mais le service de thérapie expérimentale du Dr Keyes avait obtenu des fonds pour aménager une vaste salle avec les normes d'hygiène d'une vraie pièce stérile. Le salle S214 se trouvait à proximité de la morgue, uniquement éclairée par les lumières artificielles. Cela rendait l'ambiance encore plus glauque si c'était encore possible. L'interne calla mon fauteuil dans un coin et actionna les freins. Un médecin en blouse blanche était occupé avec un autre patient un peu plus loin. Un grand garçon agité de tics nerveux, qui se balançait de gauche à droite sans s'arrêter.

- Merci Charon.

Ma voix me sembla surgir d'ailleurs que mon corps. Elle était si fluette, si aiguë… L'interne me regarda comme s'il prenait soudainement conscience que j'étais en vie et fronça les sourcils.

- Mais non Nathalia, mon nom est Ronan !

Je fermai les yeux un instant. Manifestement il n'avait pas assez de culture pour comprendre. C'est alors que Keyes se retourna.

- Malheur à vous, âmes scélérates, n'espérez plus jamais voir le ciel ; je viens pour vous mener à l'autre rive, dans les ténèbres éternelles, dans le feu et la glace. C'est très exagéré comme métaphore, mais elle parle de Charon, le passeur des Enfers, Ronan. Ce n'est pas une lecture pour quelqu'un de ton âge, Nathalia ! C'est probablement à cause de cela que tu fais des cauchemars. Allez, trêve de bavardage, il est temps de se mettre au travail…

Je levai les yeux au ciel. Je faisais des cauchemars à cause des fantômes, des autres pensionnaires, à cause de Keyes et des psychotropes. Mais certainement pas à cause de mes lectures. Et rien n'était plus adapté que nommer "Enfer" le lieu où je me trouvais. Keyes se pencha sur moi pour me soulever et me déposer sur la table de scanner médical qui se trouvait non loin. Puis il commença à me sangler, me paralysant des membres inférieurs jusqu'à la tête. Je n'avais pas fait un geste pour me débattre, à la fois résignée, épuisée et droguée. Quelques esprits s'étaient rapprochés, invisibles aux yeux de Keyes et son interne, curieux de voir ce que j'allais subir aujourd'hui. Keyes eut un sourire sadique et pris d'une soudaine angoisse, je me sentis obligée de poser la question, même si je savais que je ne pourrais rien faire pour l'en empêcher.

- Docteur ? Qu'est-ce que vous allez me faire aujourd'hui ? Est-ce que ça va faire mal ?

- Je vais t'injecter un produit de contraste pour faire une IRM de ton cerveau. Tu connais déjà cette procédure. Je veux juste m'assurer que ton traitement agit comme il faut.

Je m'épargnai de répondre. L'injection était légèrement douloureuse mais ce n'était qu'un détail après la simulation de noyade de la semaine dernière. Je savais de plus que l'IRM n'était qu'une entrée en matière, sempiternelle excuse pour m'attacher à une table. D'ailleurs Ronan me regardait déjà avec un mélange de pitié et de dégoût, preuve qu'il savait déjà ce que le médecin sadique avait prévu pour moi. Quelques minutes plus tard, Keyes décidait de vérifier la réactivité de mes terminaisons nerveuses sous l'influence du Loxopac…

Je me réveillai en hurlant, rapidement apaisée par la présence de Sybile tout contre moi. La Malkavienne me tenait dans ses bras, frottant doucement mon dos, ma tête contre son torse. Je ne pouvais empêcher mes larmes de couler. La précision de ce souvenir, sa douleur, ce cauchemar m'avait semblé si réel. Mes muscles étaient encore crispés, comme si Keyes était revenu me torturer à travers mon sommeil.

Cela faisait longtemps que je n'avais pas fait de cauchemar aussi intense. Keyes s'était bien amusé à me replonger dans mes souvenirs cet après-midi et j'en payais les conséquences. Je me cramponnai un instant à Sybile alors qu'elle m'incitait à me rallonger. William m'avait probablement porté jusqu'à mon lit en constatant que je m'étais endormie durant le trajet. Mais pour l'instant, j'étais bien trop tendue pour retrouver le sommeil. Je consentis cependant à m'allonger sur le côté, reprenant doucement une respiration normale.

- Sybile. Reste auprès de moi… S'il te plaît.

Loin de s'écarter, la vampire continuait de caresser mes cheveux.

- Ne vous inquiétez pas, Princesse. Je ne vais nulle part. J'ai envoyé un message à votre mère, elle devrait arriver dès que possible.

- C'est vrai, tout à l'heure je me suis endormie sans la prévenir. Merci.

En voyant que je ne me rendormais pas, Sybile cessa son mouvement, mais je rattrapai immédiatement son bras pour le garder contre moi et elle me laissa faire. Je me sentais terriblement vulnérable, comme si Keyes pouvait réapparaître d'un instant à l'autre. Je savais qu'il n'en était rien, bien sûr, mais je n'arrivais pas à me détendre.

- Dites-moi ce qui ne va pas, Princesse. Vous avez faim ?

Je fis non de la tête. J'avais toujours l'impression que je pourrais rendre mon déjeuner d'un instant à l'autre.

- Vous ne voulez pas vous rendormir ?

- J'ai peur… de refaire des cauchemars. Mon cerveau tordu n'oublie rien. Je me souviens de chaque instant de cette période de ma vie, le moindre détail, même le plus insignifiant. Et mes cauchemars sont tellement réalistes. Je ne peux pas fermer les yeux sans revoir mon passé.

Sybile retira ses chaussures pour se coucher contre moi et m'incita à me retourner face à elle, ma main blessée repliée contre mon torse. Elle attrapa ensuite un plaid pour recouvrir mon corps puis se remis à frotter mon dos et ma tête. Mes tremblements se calmèrent enfin tandis qu'elle reprenait la parole, son regard plongé dans le mien.

- Notre reine ne m'a rien dit sur votre enfance. Elle nous a dit que les voix l'avaient conduit à vous, que vous étiez bénie de Malkav, destinée à devenir l'une des nôtres. Vous semblez garder une grande douleur en vous. Mais ce sont ces expériences qui vous rendront plus forte. Le don de Malkav se nourrit de vos peurs pour les insuffler à vos ennemis. Je suis persuadée que vous saurez vous en emparer.

Je me doutais qu'elle parlait de l'Aliénation, cette version tordue de la Domination avec laquelle les Malkaviens pliaient l'esprit de leurs victimes. Les cauchemars de mon enfance paraîtraient-ils aussi effrayants par un vampire du Sabbat. J'en doutais un peu. Mais les propos de Sybile me donnaient à réfléchir. Cette mémoire hors norme qui faisait ma force et ma faiblesse était-elle une forme de folie ? Ma perception de la réalité était-elle déformée par mon enfance ? Je m'étais toujours qualifiée de saine d'esprit, estimant que je n'avais pas ma place en asile psychiatrique. Mais peut-être ma présence au sein du clan Malkavien était-elle plus légitime que je ne l'avais considéré au premier abord.

Je me promis de demander à Lucie. La fantôme réfléchissait parfois presque plus humainement que moi.

Je restai ainsi près d'une heure entre les bras de Sybile. J'aurais voulu déconnecter mon cerveau pour pouvoir dormir en paix mais dès que je fermais les yeux, je me remettais à trembler et mon rythme cardiaque à s'accélérer. Ma mère arriva bientôt et me donna la force de me redresser pour me jeter dans ses bras. J'avais encore cette impression qu'elle était ma bonbonne d'oxygène. Mes joues étaient encore humides et je ne pus empêcher le torrent de larmes qui se réactiva à son contact. Comme Sybile avant elle, elle s'empressa de me prendre dans ses bras, déposant ses baisers glacés sur mon front brûlant.

- Ma chérie. Je suis là. Raconte-moi. Calme-toi.

Je voulais qu'elle me morde, qu'elle me fasse sentir que je lui appartenais et qu'elle me protégerait. Elle m'avait promis que Keyes ne pourrait pas me faire du mal et pourtant il m'avait encore tourmenté.

- Maman… S'il te plaît… Je n'y arrive pas. J'ai eu tellement peur…

Je baissai les yeux sur mon articulation violacée. Je ne savais plus comment formuler une phrase cohérente. Un nouveau sentiment de nausée me parvint. Je craignais la réaction de mon père plus que tout. Ma mère releva mon menton, plongeant son regard dans le mien.

- Dis-le.

Je pouvais percevoir cette légère inflexion dans sa voix, m'incitant à lui obéir.

- Mords-moi, s'il te plaît ! Ces souvenirs envahissent ma tête dès que je ferme les yeux ! J'ai besoin…

Elle sourit doucement avant de poser son front contre le mien. Manifestement ma demande lui faisait plaisir malgré ma détresse.

- Je sais. Nous allons rentrer à la maison. Tu nous raconteras ton histoire sans rien omettre.

Et ensuite je pourrais accéder à ta demande.

Elle se redressa d'un coup, m'obligeant à me lever. Je savais que j'allais devoir affronter le regard de Steren. Mais au moins Aïlin m'assurait-elle un repos sans cauchemar par la suite.

Durant tout le trajet du retour, je gardai le silence. J'étais moralement et physiquement épuisée mais j'espérais au moins arriver à faire mon récit sans me remettre à pleurer. Un rapide coup d'œil à mon portable m'indiqua qu'il était presque 4 heures du matin. Je n'avais quasiment pas dormi et j'étais incapable d'aller en cours dans cet état. Peut-être pourrais-je rejoindre le lycée seulement l'après-midi ?

- Est-ce que tu penses que Steren acceptera que je manque une matinée d'école ? Je ne pense pas que je serais capable de me lever pour être à l'heure.

- Tu n'iras pas. Je te l'ai dit, je refuse que tu sortes seule, même en journée. Tu y retourneras jeudi matin. Steren n'a pas son mot à dire à ce propos.

Son affirmation me rassura. Lorsque nous arrivâmes à la maison, Steren nous attendait dans le salon, assis sur son habituel fauteuil.

- Ah Nathalia, te voilà. Un bruit de couloir est parvenu jusqu'à moi et je suis très curieux d'avoir toutes les pièces. Avais-tu une bonne raison de ne pas vouloir rentrer ?

Je tressaillis. Si le Tremere m'attaquait directement, la pression n'allait pas m'aider à garder mon calme. Heureusement, ma mère avait gardé sa main sur ma nuque, et ce contact m'aida. Elle m'entraîna vers le canapé qui faisait face à Steren et m'invita à m'y asseoir.

- Chérie, raconte tout ce qui s'est passé cet après-midi dans les moindres détails. Tu n'as rien fait de mal.

Je pris une grande inspiration avant de me mettre à parler. Ma voix me sembla, au début, étrangère à moi-même mais plus je parlais et plus je me sentais soulagée. Je tâchai d'être la plus objective tout en mentionnant ce qui était des sensations et il m'écouta attentivement jusqu'à la fin...


Fin du chapitre 17

J'ai adoré écrire ce chapitre et j'espère que vous l'avez aussi apprécié. ^^ Merci Ariakah et Jilian mon MJ qui ne me lisent pas mais répondent à mes questions. Et surtout merci à Rorp, lecteur fidèle et docteur en tzimisceries. ;) Alors, pensez-vous que Keyes va s'arrêter là ? XD Et que pensez-vous de lui ?