Chapitre 20

Le cœur battant, je suivis ma mère jusqu'au bureau du Prince. Je n'avais aucune idée de ce qu'il pouvait me vouloir, mais du peu que je le connaissais, je savais que ça n'était jamais une bonne chose.

Lorsque nous pénétrâmes dans la pièce démesurée où il était, mon inquiétude ne fut en rien apaisée. Boris, le Nosferatu, était menotté et agenouillé au sol juste devant le bureau du Prince. Un vampire musculeux que je n'avais qu'aperçu par le passé, probablement le shérif, était positionné juste derrière lui, la main posée sur le pommeau d'une épée accrochée à sa ceinture. L'arme était totalement anachronique avec le reste de sa tenue, pourtant je n'avais aucune envie de rire. Le Prince était assis comme si de rien n'était, derrière son bureau et il ne prit même pas la peine de saluer ma mère lorsqu'elle arriva devant lui. Pour ma part, j'avais immédiatement baissé les yeux sur mes chaussures et m'étais inclinée, un genou à terre, une fois suffisamment proche. Comme d'habitude, sa voix manifestait tout le mépris qu'il ressentait pour nous.

- Ah. Aïlin, vous avez ramené votre jouet. Toi, viens-là, regarde-moi.

Son ton était glacial et je perçu distinctement le mépris qui suintait de ses paroles. Avec moi, il n'avait pas à se préoccuper d'être subtile ou de sauvegarder les apparences. Je n'avais aucune envie de faire durer cet instant plus longtemps et je n'avais rien à cacher, je m'empressai donc de lui obéir. Il désigna le Nosferatu devant son bureau.

- Ce rat d'égout est entré sans autorisation et sans se présenter dans mon domaine. Et lorsque je lui ai demandé ce qu'il venait faire ici, il m'a dit qu'il était venu rencontrer une certaine humaine appartenant à la primogène Malkavienne de la ville. J'attends des explications. Ne me mens pas.

Un frisson d'effroi me parcouru, je tâchai cependant de me concentrer sur les mots que je voulais prononcer, pour ne laisser aucune ambiguïté.

- J'ai effectivement rencontré ce Nosferatu en ville pour la première fois il y a deux nuits de cela. Nous avions fait connaissance sur un jeu vidéo en ligne et il a décidé de son propre chef de venir me voir en personne. Je ne lui avais absolument rien dévoilé de mon statut avant de le rencontrer et je n'avais aucune idée de sa nature avant qu'il ne vienne m'interpeller.

J'avais annoncé ma réponse d'une traite et presque sans reprendre ma respiration. Je n'avais qu'une envie, c'était de me réfugier derrière ma mère et de m'enfuir de cette pièce, malheureusement, le Prince aimait trop nous ennuyer pour se priver d'une occasion de jouer avec mes émotions.

- Donc si je comprends bien, ce Nosferatu, non content de ne pas respecter les plus élémentaires lois de bienséance, s'est présenté à toi sans rien connaître de ta… particularité ? Bien ! Grandiose. Nous pouvons donc ajouter un bris de Mascarade aux charges retenues. Ce sera donc la mort ultime pour notre ami.

J'écarquillai les yeux et ouvris la bouche, mais un regard de ma mère m'empêcha de répliquer. L'horreur de la situation me pétrifiait, je n'arrivai pas à croire qu'il venait de condamner le Nosferatu à la mort ultime avec une telle nonchalance… et presque même un plaisir sadique. Je n'osai relever la tête de peur de croiser le regard de Boris. Ma mère posa sa main sur mon épaule, m'incitant à me relever.

- Prince Duval, pouvons-nous nous retirer ?

Il fit un geste négligent de la main, signifiant que l'entrevue était terminée. Cependant, alors que nous nous apprêtions à passer le pas de la porte, sa voix retentit à nouveau :

- Avant que je n'oublie… La décapitation aura lieu demain. N'oubliez pas d'emmener votre jouet, Aïlin. C'est un ordre. Il faut qu'elle comprenne le sort réservé à ceux qui désobéissent…

Nous nous inclinâmes une dernière fois et je suivis ma mère mécaniquement, ignorant la colère qui bourdonnait dans ma tête. Boris le Nosferatu, alias Graf Orlock, allait être décapité le lendemain soir pour un ensemble de raisons aussi hypocrites qu'absurdes. De tout le trajet du retour, je gardai la bouche fermée, incapable de verbaliser le maelstrom de mes pensées, et ma mère respecta mon silence. Une fois arrivés à la maison cependant, elle m'entraîna jusqu'à sa chambre souterraine, ne me laissant aucune possibilité de repli.

- Assieds-toi sur le lit.

Je m'exécutai alors qu'elle refermait soigneusement la porte. L'instant d'après, elle s'était assise à mes côtés, ses bras autour de mes épaules.

- Tu dois te préparer mentalement pour demain. Dis-moi ce que tu as sur le cœur.

- Le Prince… c'est vraiment un…

- Pas de vulgarité je te prie. Evguenia a une mauvaise influence sur toi.

Je roulai des yeux.

- C'est vraiment injuste. On dirait qu'il fait ça exprès pour me torturer…

- C'est très probable. Mais on n'y peut rien. Comment es-tu entrée en contact avec ce Nosferatu ?

- Je l'ai dit, par un jeu vidéo en ligne. C'était totalement par hasard. L'autre nuit Lucie m'a averti qu'un Nosferatu était au cybercafé où je traîne et qu'il me surveillait. Donc je suis sortie pour l'attirer dans une ruelle. William était avec moi et Evguenia nous a rejoint juste après. Il n'y a pas eu de bris de Mascarade ! Aucun humain n'aurait pu le voir.

- J'entends bien, mais ce n'est pas seulement pour ça qu'il est dans cette situation. Il a fait l'erreur de rester en ville sans venir se présenter au Prince. Tous les vampires connaissent les règles et il ne les a pas respectées. Tu ne peux rien pour lui et tu n'as aucune responsabilité dans cette affaire.

- Je sais. Mais je ne peux m'empêcher de penser qu'il sera tué en partie parce qu'il me connaît et a eu le malheur d'en parler… Je suis sûre que le Prince ne manquera pas de préciser que ce Nosfe' a été tué pour s'être montré devant moi. Et il ne se gênera pas s'il peut réutiliser cette excuse absurde par la suite. Son but a toujours été de t'affaiblir à travers moi.

- C'est l'unique raison pour laquelle il a accepté que je t'adopte. Il est persuadé que l'une de nous va faire une erreur qui nous sera fatale. Mais il ne tient qu'à nous d'être plus intelligentes que lui. S'il ne peut rien nous reprocher jusqu'à ta majorité, tu pourras faire ton entrée officielle dans notre société. J'ai confiance en toi, sois forte...

- Soit… Dans ce cas je n'irais plus au refuge. Il est hors de question qu'un Malkavien subisse la même chose.

- C'est une sage décision. Mais je doute que William acceptera de te laisser sans protection et je n'y tiens pas non plus.

Je réfléchis un instant.

- Père m'a promis une faveur... Pour le service que je lui ai rendu il y a quelques mois. Je lui demanderai l'autorisation de dormir à l'internat du lycée. De toute façon, la présence du Sabbat en ville rendait les choses compliquées. Dès le mois de septembre, je ne verrais plus aucun membre de la famille. Je pense que c'est le mieux à faire.

Ma mère resta silencieuse, se rapprochant un peu plus de moi. C'était sa manière de se rassurer, elle qui était terrifiée à l'idée de me perdre. Je savais aussi qu'elle voudrait réaffirmer sa possession sur ma personne après que le Prince m'ait imposé sa volonté. Je découvris ma gorge et renversai ma tête en arrière alors qu'elle m'entourait de ses bras.

- Quand je te serre contre moi, là où est ta place légitime, les voix dans ma tête se taisent enfin. Depuis que tu as été arrachée de mon ventre, elles ne cessent de hurler après toi, réclamant l'enfant que j'ai perdu... Il n'y a que l'Étreinte qui pourra nous réunir pour de bon. J'ai passé des siècles à te chercher avant de finalement te trouver. Désormais ce ne sont plus que quelques années qui nous séparent…

Je fermai les yeux, mesurant combien était mince la barrière qui l'empêchait de m'enfermer dans une cage jusqu'à ma majorité. Malgré la folie qui transpirait derrière ses propos, je savais qu'elle m'aimait sincèrement, d'un amour incompréhensible aux yeux des autres vampires. J'étais sa fille et sa future infante. Elle m'offrait ce que ma génitrice ne m'avait jamais offert.

Enfant, j'avais passé trop de jours à hurler et pleurer pour l'amour d'une mère, de ce fait j'étais totalement dépendante de l'affection qu'Aïlin m'offrait. Je pris une lente inspiration tandis qu'elle frottait son nez contre ma joue, glissant doucement ses lèvres vers ma gorge. Je sentis confusément lorsqu'elle me mordit, la douce hypnose qui empêchait les mortels de s'enfuir s'étant déjà emparé de mon cerveau. Elle buvait mon sang, sa langue glissant paresseusement contre la blessure, m'occasionnant de délicieux frissons de plaisir. J'avais chaud malgré la froideur de sa peau et, l'anémie aidant, je me laissai bientôt sombrer dans un sommeil apaisant et réparateur.

***/+/***

Lorsque je repris conscience, bien plus tard, ma mère était assise au bord du lit et Steren tenait mon poignet entre ses doigts.

- … va être à peine capable de tenir debout. Ce n'était pas très raisonnable…

Je clignai des yeux, essayant de rassembler mes pensées et elle m'aida à me redresser, me serrant à nouveau brièvement dans ses bras.

- Ce n'est pas grave. Nathalia, chérie. Tout ce dont tu as besoin de faire cette nuit, c'est simplement de me suivre. Ne pense à rien. J'aurais voulu te protéger de tout cela. Ne te laisse pas briser par ce que tu vas voir...

J'avais la bouche pâteuse et des difficultés à me concentrer à cause d'un mal de crâne persistant. Ma mère s'était manifestement un peu trop laissée aller. Je tendis la main et elle m'aida à me lever du lit et à me tenir debout, le sol tanguant dangereusement sous mes pieds.

- Cette nuit…

- L'exécution est dans quelques heures. Viens avec moi, je vais t'habiller.

Je me laissai faire, semblable à une poupée entre ses mains. J'avais vraiment envie de retourner dormir, mais j'étais assez lucide pour savoir que je n'avais guère le choix. Le Prince avait exigé ma présence et aucune excuse ne serait acceptée. Ma mère m'entraîna jusqu'à ma chambre, préparant mes vêtements après m'avoir déposé dans la baignoire. Elle choisit une robe noire cintrée assez longue avec un corset couleur cendre, qui ne serait pas de trop pour m'aider à me maintenir droite tant j'étais dans un état second. J'étais tellement pâle à cause du drain de sang qu'au moins, pour une fois, je n'allais pas avoir besoin d'utiliser le moindre maquillage pour me fondre dans la foule. Une fois habillée, elle me guida à nouveau jusqu'à l'entrée de la maison où William et Sybile nous attendaient, Lucie me suivant comme toujours en silence. J'aurais aimé pouvoir profiter du trajet en voiture pour somnoler, mais il n'y avait presque aucune circulation à cette heure de la nuit et nous atteignîmes le lieu de l'exécution en une quinzaine de minutes. Le Prince avait l'habitude de réunir la population vampirique dans la grande salle de réception d'un bâtiment d'une entreprise lui appartenant. Les lieux étaient légèrement excentrés du centre-ville pour plus de confidentialité, assez ostentatoires par leur architecture et suffisamment grands pour accueillir confortablement tous les immortels de la ville avec leurs goules. Le bâtiment en lui-même était entouré d'une sorte de parc, mais soigneusement clôturé de manière à empêcher l'accès à toute personne non autorisée.

Lorsque nous arrivâmes, je reconnus plusieurs vampires accompagnés de leur suite. Steren n'était pas encore arrivé mais plusieurs Ventrue étaient déjà là, discutant en costumes de soirée comme si c'était un cocktail guindé. Quelques-uns avaient salué ma mère, avec leurs habituels sourires de façade, tout en m'ignorant ostensiblement. Nous fûmes peu à peu rejoints par les autres clans et bientôt tous les vampires importants de la ville furent présents. Sybile me soutenait discrètement au cas où je serais prise d'un vertige et ma mère ne s'éloignait jamais plus de quelques mètres. Je n'avais qu'une hâte, c'était que tout cette mise en scène prenne fin, pour que je puisse regagner mon lit. Le Prince Duval fit bientôt son apparition, accompagné de son bourreau traînant derrière lui le Nosferatu, enchaîné et la tête recouverte d'un sac en tissu.

Manifestement c'était une pratique courante car une scène avait été apprêtée pour l'occasion, pourvue d'un billot lui-même agrémenté d'un anneau de métal. La victime de la soirée ne fit aucun geste pour se débattre alors qu'il était installé à genoux, la tête sur le billot et les chaînes accrochées à l'anneau. Le silence s'était fait à l'arrivée du Prince, tous les regards portés sur le spectacle morbide qui s'offrait à eux. Le Ventrue sembla satisfait de l'effet produit car il s'avança sur le devant de la scène avec des airs de prédicateur de talk-show, les bras écartés et un large sourire aux lèvres.

- Très chers amis, membres de notre auguste famille. Comme vous le savez, c'est à moi, votre Prince, que revient la dure tâche de protéger notre communauté. Nombreuses sont les menaces, elles viennent parfois même de l'intérieur. Pour vous préserver, je suis parfois contraint de prendre des décisions difficiles. C'est le cas en cette nuit. L'individu ici présent n'a pas respecté nos règles. Il s'est installé dans cette ville sans demander l'autorisation, sans même se présenter à moi, et le plus grave, a fait étalage de ses capacités devant un mortel. Pour avoir mis notre communauté en péril par son comportement, j'ai pris la seule décision qui s'imposait, à savoir le condamner à la mort ultime.

Quelques applaudissements retentirent, mais heureusement je n'étais pas obligée de le faire. Malgré mon état, j'étais totalement consciente de l'hypocrisie du Prince qui n'aimait rien moins que se donner en spectacle, exécution en bonus. Il descendit de la scène pour saluer les gens importants et s'arrêta devant nous. Sybile et moi nous empressâmes de plier le buste tandis que ma mère se contentait d'un simple signe de tête.

- Prince Duval.

- Ah, primogène Conemara. Vous serez satisfaite de voir disparaître celui qui a osé approcher votre petite protégée, j'imagine.

Il avait parlé suffisamment fort pour que les vampires autour l'entendent distinctement et je vis le primogène Nosferatu plisser les yeux. Armand Senek était un allié de ma mère mais il avait aussi à cœur l'intérêt des membres de son clan. Il allait sans doute vouloir éclaircir les choses par la suite mais d'autres ne se donneraient pas cette peine. Le Prince Duval n'était pas aussi stupide que je le disais. C'était un fin politicien et il exploitait pleinement tous les leviers offerts par cette exécution. Çà et là dans la pièce, les gens se mettaient à murmurer. Nul doute que la rumeur ne tarderait pas être ridiculement déformée.

J'aurais aimé que ma mère puisse crier qu'elle n'avait jamais réclamé cette exécution, mais les choses ne fonctionnaient pas ainsi dans les elysiums, et les harpies au service du Prince allaient veiller à entretenir les doutes en notre défaveur. Il fallait faire preuve de subtilité, nouer des alliances, distiller quelques vérités et surtout ne rien faire d'ostentatoire. Ma mère semblait rompue à ces intrigues et se contenta d'un sourire serein.

- Je vous remercie de votre mansuétude, Prince Duval. Je n'ai jamais douté de votre rapidité à réagir en toute situation. Avec une efficacité comme la vôtre, je m'étonne d'ailleurs que le Sabbat ne soit pas encore éradiqué de nos quartiers. Ce jeune Nosferatu inconséquent était-il donc la seule priorité de votre préfet ?

Le Prince posa sa main sur l'épaule de ma mère avec une attitude paternaliste insupportable et je baissai les yeux pour masquer mon dégoût à le voir se conduire ainsi.

- Ecoutez Aïlin, laissez-moi donc estimer ce qui est urgent et ce qui ne l'est pas, voulez-vous ? C'est bien à cela que sert un Prince… prendre les décisions… tandis que vous Primogènes êtes là pour défendre l'intérêt de vos clans respectifs. Et je suis persuadé que vous savez exactement quoi faire pour protéger les vôtres…

Je fermai les yeux un instant, mesurant la difficulté du rôle assuré par ma mère. La menace était à peine dissimulée. Avec la présence du Sabbat, les autres primogènes avaient un peu trop tendance à laisser toute liberté au Prince, tant que celui-ci arrivait à maintenir la paix dans les rues. Personne ne viendrait crier au scandale si quelques Malkaviens venaient à disparaître dans une purge sous prétexte de protéger la Mascarade, et les quelques anarchs de la ville avaient beaucoup trop de mépris pour le rôle de Primogène pour faire quoi que ce soit à la demande de ma mère…

Le Prince s'éloigna de nouveau, saluant encore quelques personnes avant de remonter sur scène. Il y avait véritablement foule à présent et tous les regards étaient tournés vers le malheureux qui allait avoir la tête tranchée. J'allais assister à ma première exécution et j'étais assez soulagée d'avoir l'estomac vide. Il ne me restait plus qu'à supporter cette épreuve avec autant de dignité que possible. Au moins, avec l'importante quantité de sang que j'avais perdu, mon cerveau allait avoir des difficultés à enregistrer les informations. Je n'avais plus qu'à espérer que mon esprit torturé n'allait pas me repasser la scène en boucle la prochaine fois que j'essaierai de trouver le sommeil… J'avais déjà quelques traumatismes dans le tiroir, comme toute bonne future Malkavienne, mais je n'avais pas vraiment envie d'en rajouter un de plus.

Le Prince se contenta de lever la main et le silence se fit. De cette manière je pus entendre très nettement le bruit d'un corps qu'on décapite. Je m'étais efforcé de détourner le regard mais tous mes poils se dressèrent sur mon corps et ma peau se couvrit de chair de poule sous le coup de l'effroi. Sybile resserra son étreinte autour de mes épaules et ma mère caressa mes cheveux d'un mouvement distrait. Au moins je n'avais pas crié… Une seconde plus tard, les conversations reprirent et la pièce fut envahie par un brouhaha de chuchotements indistincts. Je ne voulais plus penser à rien, et surtout pas à ce à quoi je venais d'assister. Je jetai un œil vers Lucie et mon amie fantôme semblait être aussi choquée que moi. Elle flottait près du plafond pour être certaine de ne traverser aucun vampire et la vue de mon amie m'apaisa un peu. J'allai m'asseoir un peu à l'écart, sachant que William était de toute façon à mes côtés, et Lucie me suivit, regagnant ma hauteur pour pouvoir discuter.

- C'est vraiment répugnant. Les vampires sont des monstres. Tu veux vraiment devenir comme eux ?

- Tout le monde n'est pas comme ça. Je ne deviendrais pas comme ça. Je ne sais pas encore ce que je ferais une fois étreinte, mais cela ne changera pas mes convictions profondes.

- Regarde-les, ils sont tous blasés. Voir des gens se faire exécuter, c'est presque devenu une distraction pour eux ! D'ici une vingtaine d'années, tu auras forcément dérapé une ou deux fois en vidant un innocent de son sang, tu auras tué des chasseurs pour te défendre, tu auras assisté à des dizaines d'exécutions comme celle-ci. Toi aussi tu deviendras comme eux, que tu le veuilles ou non.

Je soupirai.

- Tu avais envie de me déprimer un peu plus cette nuit ? Merci, c'est réussi...

Je m'interrompis, sentant plus qu'entendant William se tendre à mes côtés. Un vampire que je ne connaissais pas s'approchait de nous, manifestement désireux d'entamer la discussion. C'était un homme d'apparence la cinquantaine, cheveux bruns grisonnants, un bouc et deux yeux sombres. Il portait ce qui semblait être un costume hors de prix. Probablement un Ventrue, peut-être un Toreador…

- Bonsoir. C'est donc vous la fameuse protégée de l'ancienne Malkavienne ? On entend beaucoup parler de vous ce soir…

- Effectivement, je suis Nathalia Conemara. Et vous êtes ?

- Theodore Giovanni. Cet événement et les manœuvres politiques du Prince m'intéressent assez peu en vérité. Je suis venu avant tout pour représenter ma famille, mais je n'ai pu qu'être intrigué par vous… et votre intéressante interlocutrice.

Il tourna la tête vers Lucie qui écarquilla des yeux.

- Il me regarde ! Tu crois qu'il peut me voir ?

- Voir et entendre aussi. C'est un don assez peu commun mais pas unique pour autant. Habituellement je laisse les fantômes là où ils sont… Mais je doute que le Prince aurait laissé un esprit résider en ce lieu. La question est donc, comment avez-vous réussi à la soumettre ?

Son regard était beaucoup trop calculateur pour être agréable. Il me scrutait, cherchant sans doute à savoir si je dissimulais un artefact ésotérique et je résistai à l'envie de me moquer de lui. Si Steren s'était poliment étonné de ma relation avec Lucie, un Giovanni serait probablement incapable d'en accepter la vérité. Bien entendu, on pouvait toujours voir à mon cou le pentacle de bois que Steren m'avait offert, et qui ne m'avait jamais quitté par la suite, et le médaillon de Lucie, une simple breloque en forme de cœur accrochée à une chaîne.

- Au risque de vous étonner, je considère cet esprit comme une amie et non un serviteur ou encore moins un outil. Elle est avec moi simplement parce qu'elle le veut bien et la primogène Conemara m'autorise à la garder à mes côtés.

Il tourna à nouveau son regard vers Lucie, gardant cependant un bon mètre de distance. Même si Lucie était toujours terrifiée par les vampires, la plupart d'entre eux restaient très prudents face à un fantôme et ce Giovanni ne faisait pas exception.

- Je vois, vous ne voulez pas me le dire… c'est compréhensible de vouloir garder un tel secret. Mais c'est m'insulter de penser que je serais aussi crédule qu'un Malkavien face à une telle histoire… Les fantômes ne sont pas exactement des êtres pensants. Ils ne sont que des fossiles de ce qu'ils étaient de leur vivant. Quiconque a déjà eu affaire à eux sait qu'ils ne sont pas raisonnables et demeureront enfermés dans leur colère à jamais…

Mon amie se plaça derrière moi, manifestement mal à l'aise face à l'observation du vampire, et lorsque je tendis la main vers elle, elle s'empressa de la saisir comme pour se rassurer.

- C'est vrai, je suis encore une enfant… Mais si les seuls esprits que vous avez rencontré sont ceux de vos victimes, il n'est guère étonnant qu'ils éprouvent de la rancœur contre vous. Croyez donc ce que vous voulez, mais je m'en tiendrais à cette version. Quoi qu'il en soit, je vous prierais de ne pas insulter l'intelligence de mon amie. Contrairement à ceux dont vous avez l'habitude, elle pense et vous comprends comme n'importe quel être doué de conscience. Lucie, tu n'as qu'à t'exprimer après tout.

Je m'étais tournée vers mon amie qui me fusilla du regard.

- Je ne veux pas parler avec un vampire. Je me moque bien qu'il te croie ou non…

Elle se rendit invisible, mais je la soupçonnai de ne pas être partie bien loin. Je haussai les épaules.

- Désolé, c'est une grande timide en vérité. Elle a l'habitude de ne communiquer qu'avec moi et si vous ne me croyez pas, je ne vois pas bien en quoi je pourrais vous être utile.

Il inclina brièvement la tête en guise de salut, un sourire prédateur sur les lèvres.

- Dans ce cas, je vais prendre congé. Je pense que nous nous reverrons. À une nuit prochaine donc.

Le Giovanni me laissa seule et je décidai de chercher ma mère du regard. Elle était en train de discuter avec d'autres vampires et même si j'étais de plus en plus fatiguée, je ne pouvais rien faire de plus que l'attendre. Je me doutais qu'elle essayait de réparer les dégâts faits par le Prince. Conserver son pouvoir et son influence au sein de la Camarilla semblait être une lutte interminable. J'espérais vraiment que je pourrais trouver une autre manière de me rendre utile auprès de ma mère car je ne pensais pas trop être faite pour la politique…

Finalement, elle ne me rejoint que près de deux heures plus tard. J'étais à bout de force. L'anémie et la faim avaient frigorifié mon corps et je n'aspirais qu'à regagner mon lit avec un thermos de thé et une couverture supplémentaire. Ma mère avait encore beaucoup choses à faire avant le lever du jour mais elle ne pouvait ignorer mon état et elle consentit à me ramener à la maison. Je venais à peine de me glisser entre les draps que je m'endormis.

***/+/***

Je me réveillai bien des heures plus tard, alors que la journée se terminait. J'avais récupéré une bonne partie de mes forces mais j'étais affamée et je me dépêchai de rejoindre la cuisine. Les goules étaient en train de manger mais pour une fois je ne pouvais pas attendre. Catherina s'empressa de me servir une assiette bien remplie, comprenant sans doute ce que j'avais subi à mon visage qui n'avait pas encore repris ses couleurs.

Je retrouvai Steren à la bibliothèque quelques heures plus tard.

- Ah, Nathalia. Je t'attendais. Je vois que tu es remise. Je comptais sur toi pour me donner les informations manquantes…

Je ne me demandai même pas de quel type d'information il parlait.

- Je m'en doute. J'ai fait la connaissance de ce Nosferatu sur Internet. De manière totalement innocente, on jouait juste au même jeu en ligne. Je ne savais pas du tout que c'était un membre de la famille. Je ne sais pas trop ce qu'il avait derrière la tête, mais il a voulu me rencontrer et il est venu ici. C'était stupide de sa part mais il ne pouvait pas savoir que j'appartenais déjà à quelqu'un. C'est Lucie qui l'a remarqué alors que je jouais dans un cybercafé. Il n'y a pas du tout eu de bris de Mascarade. Je l'ai attiré dans une ruelle à l'écart pour qu'il se dévoile et après on est allé dans un Élysium pour discuter.

- Je vois. De toute façon, il a manqué aux règles les plus élémentaires en ne venant pas se présenter au Prince. Tout le monde sait ça. Peut-être avait-il d'autres raisons… Mais de toute façon cela n'a plus d'importance. Qu'est-ce que le Prince vous a dit l'autre soir ?

- Il voulait me faire culpabiliser pour l'exécution, j'imagine. Et finalement il a décidé de laisser entendre que c'était Aïlin qui avait réclamé sa décapitation. Hier encore il l'a menacé à demi-mots de faire exécuter des Malkaviens si elle ne prenait pas les bonnes décisions.

- Cela ne m'étonne pas de lui. Il craint Aïlin. Malgré tout ce qu'il peut essayer, elle reste très influente. Elle est bien plus vieille que lui et connaît parfaitement les rouages de la Camarilla. Il n'aura de cesse d'essayer de provoquer sa chute, et tu es sa plus grande faiblesse. T'adopter reste un pari extrêmement risqué que seul un Malkavien pouvait prendre.

- Je sais. Je dois être plus intelligente que lui. D'ailleurs… puisqu'on en parle, je voulais savoir s'il était possible que je sois hébergée à l'internat du lycée à partir de septembre. Je rentre en dernière année et entre le Sabbat et les manigances du Prince, ça serait plus simple pour tout le monde si je ne sortais plus. Cela me permettrait aussi d'étudier davantage et je resterais sous votre surveillance en tout temps…

Il leva la main pour mettre fin à mon argumentation.

- Je pense aussi que c'est la solution la plus sage. D'ailleurs je voulais attendre la présence d'Aïlin pour te le dire, mais j'ai reçu ton bulletin ainsi que celui de ton camarade. Tu as bien travaillé, tous tes professeurs te félicitent. Je dois reconnaître que tu tiens tes promesses. Quant à l'autre garçon, tu n'as pas non plus menti, son intellect est remarquable. Continue ainsi à gagner des points auprès du clan Tremere et tu ne le regretteras pas. Nous en reparlerons lorsque tu auras reçu l'Étreinte. À présent, raconte-moi ce que te voulait ce Giovanni ?

Je ne pus m'empêcher de sourire. Sous son apparente distance, il gardait toujours un œil sur moi.

- Il voulait savoir comment j'étais parvenue à soumettre Lucie à ma volonté. Il a le don de double vue, mais apparemment tous les esprits qu'il a rencontrés ont essayé de le déchiqueter. Je lui ai dit qu'elle était avec moi par sa volonté propre, parce qu'elle m'appréciait mais étrangement il ne m'a pas cru.

Steren eut un étrange rictus, comme s'il s'empêchait de rire.

- Cela ne m'étonne pas. Les Giovannis sont bornés, ils ne connaissent pas la subtilité et leur consanguinité les rend de plus en plus stupides. Ils sont persuadés que leurs pathétiques rituels nécromantiques les rendront puissants. Méfie-toi d'eux malgré tout. T'en mettre un à dos, c'est avoir leur famille tentaculaire comme adversaire…

- Je m'en doute. Je ne lui ai pas manqué de respect. Maman m'a dit qu'ils pouvaient rendre des services utiles parfois.

Cette fois il pinça légèrement les lèvres.

- Ils sont bien obligés de monnayer le fait que la Camarilla tolère leur présence. Personnellement je ne veux rien leur devoir.

Ma mère nous rejoignit seulement à la fin de la nuit. Je ne l'avais pas vu depuis qu'elle m'avait déposé à la maison la nuit précédente et elle semblait inhabituellement soucieuse. Nous nous installâmes comme à notre habitude dans le salon et je m'empressai de saisir sa main.

- Le Prince Duval a semé bien des graines de discorde. Gabriela Isola préfère prendre ses distances. Dorénavant, je ne pense pas qu'elle te laissera voir la future Ravnos que tu avais l'habitude de fréquenter. Les Brujahs sont suspicieux, quant au primogène Senek, bien qu'il dise me faire confiance, je sais qu'il mènera l'enquête de son côté.

Je tâchai de dédramatiser un peu, montrant aussi à Steren les progrès que j'avais fait dans la connaissance de la Camarilla locale.

- Benjamin Hervieux et sa bande ? Ils fréquentent les milieux anarchs mais retournent se cacher dans le giron de la Camarilla dès que le Sabbat vient les approcher de trop près. Ils passent leur temps à critiquer le Prince mais foncent la tête la première dans le moindre de ses mensonges. Ce sont des idiots.

- Peut-être mais le primogène Brocas les écoute. Heureusement que je peux toujours compter sur le primogène Damany…

Elle regarda brièvement Steren face à elle avant de reporter son regard sur moi. Je savais que mon père protégeait son clan avant toute chose, se montrant généralement favorable au Prince ou à défaut strictement neutre. C'était probablement l'une des règles tacites de leur cohabitation, car je ne les avais jamais entendu se reprocher l'un l'autre leurs divergences politiques, bien que je suspectasse parfois ma mère d'être parvenue à convaincre mon père du bien-fondé d'une de ses décisions.

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Ce ne fut que le lendemain soir que je pris véritablement conscience des conséquences de toute cette histoire : Boris alias Graf Orlock était mort, Stefania n'avait plus le droit de me voir et j'avais promis de ne plus approcher les Malkaviens, au moins le temps que cette histoire soit un peu oubliée. En résumé, j'étais bonne pour passer le reste de mes vacances enfermée dans la maison et la plupart du temps sans personne d'autre que Lucie avec qui discuter. Contrairement à Kevin, Evguenia répondait bien à mes SMS, mais nous n'avions pas non plus tant de choses que cela à nous dire, et passé les premières nuits à faire mes devoirs, je commençais déjà à trouver le temps long alors qu'il restait encore trois semaines avant la rentrée !

Ce soir-là, j'étais dans ma chambre, me balançant sur ma chaise tout en pianotant sur mon ordinateur à la recherche d'une occupation. Mes parents étant à l'extérieur pour toute la nuit, j'étais libre de faire ce que je voulais à condition de ne pas sortir, ce qui était finalement assez réducteur. J'avais tout bonnement désinstallé Age of Triumph à cause du dégoût que m'inspirait désormais le jeu et, ne connaissant personne d'autre avec qui jouer, je décidai de me mettre à chercher des informations sur la couverture publique du Prince. Comme bons nombres de Ventrue, il aimait trop diriger son empire financier pour tout déléguer à une goule et puisque je connaissais l'adresse de son elysium, il ne fut pas si difficile de retrouver sa trace. Ma récente aventure avec un Nosferatu m'avait amené à changer mes pratiques et j'utilisais désormais plusieurs logiciels pour dissimuler ma présence sur le web, je n'hésitai donc guère longtemps avant de pénétrer le système informatique de sa société. J'étais trop sûre de moi et je ne m'attendais pas vraiment à être arrêtée, je poussai donc un cri de stupeur lorsqu'une fenêtre de conversation apparut au beau milieu de l'écran de mon ordinateur, me faisant reculer d'un bon mètre.

« Arrête ça, gamine ! Je savais que tu essayerais quelque chose de stupide dans ce genre. À qui crois-tu t'attaquer ! »

Un frisson d'horreur me parcouru en mesurant le danger auquel je faisais face. Si le Prince apprenait ce que j'avais essayé de faire, ma tête ne resterait pas bien longtemps à sa place. Je me maudis pour ma stupidité, reprenant ma souris d'un bras tremblant pour m'apercevoir que toutes mes fenêtres avaient été fermées, sauf celle de la conversation.

« Je ne vais pas te dénoncer, gamine, mais je compte bien te faire bosser pour payer mon silence. Tu n'as pas l'air trop incapable de tes dix doigts, je trouverai bien quelque chose à faire pour exploiter tes capacités. Je comprends maintenant pourquoi Boris s'intéressait à toi. Je te contacterais dès que j'aurais besoin de tes services. »

Je n'avais aucune possibilité pour répondre et de toute façon la fenêtre disparut la seconde suivante. Je n'avais pas besoin de chercher bien loin qui m'avait arrêté : Quelqu'un qui me surnommait « gamine », qui avait les compétences et qui connaissait Boris. Il s'agissait sans aucun doute du primogène Nosferatu, Armand Senek. J'avais une furieuse envie de me taper la tête contre le bureau. J'oubliai trop souvent par qui j'étais entourée… Et voilà qu'en quelques minutes j'avais contracté une dette de vie auprès d'un ancien Nosferatu…

Je tournai mon regard vers Lucie qui s'était approchée, alertée par ma réaction.

- Et ben, t'en fais une tête ! Qu'est-ce qu'il se passe ?

- Il se passe qu'il va vraiment falloir que j'apprenne à y réfléchir avant d'agir ! Lucie, la prochaine fois que j'envisage de faire quelque chose d'aussi stupide que ça, essaye de m'en empêcher s'il te plait. Je lui fais confiance pour le Prince, mais j'espère qu'il n'ira pas raconter ça à ma mère. Sinon je suis bonne pour être privée de sortie jusqu'à mon Étreinte !

Le cœur battant, j'éteignis mon ordinateur pour me jeter sur mon lit et ma meilleure amie en profita pour s'installer à mon bureau pour dessiner. Quelque part, j'avais hâte de voir ce que le primogène Senek allait me faire faire. Et qui sait, peut-être cela me permettrait-il d'acquérir de nouvelles compétences ou pourquoi pas d'apprendre quelques secrets. Finalement, ces vacances ne s'annonçaient pas encore totalement ratées…


Fin du chapitre 20

Que d'émotions pour Nathalia… J'espère que cela vous aura plu !