Chapitre 24

Les jours suivants se passèrent tranquillement tandis que le mois de Janvier et sa période des examens approchaient doucement. J'avais vraiment hâte de pouvoir retourner « chez moi » pour retrouver ma chambre et pouvoir me reposer, mais plus que tout, c'était de la présence de ma mère dont j'avais besoin. Mon aventure chez les Giovanni avait fait remonter en flèche ma conscience d'être sa future infante et je comptais littéralement les jours qui me séparaient encore de nos retrouvailles. Je n'eus cependant pas besoin d'attendre jusqu'aux vacances car un vendredi soir, alors que j'étais encore penchée sur mes devoirs, le bruit de ma porte s'ouvrant toute seule me fit brusquement sursauter. Je me repris cependant rapidement en voyant ma mère apparaître et me précipitai dans ses bras.

- Mama.

Elle déposa un baiser sur mon front et caressa mes cheveux avec tendresse.

- Ma chérie. Je suis rentrée la nuit dernière. Il reste encore plus d'un mois avant tes congés mais je ne voulais pas attendre pour te féliciter. Sybile m'a raconté ce que tu as fait. Je suis si fière de toi. Chaque évènement me confirme toujours plus que tu es digne de l'Étreinte. Je n'ai jamais autant attendu un événement de toute mon existence.

Elle avait chuchoté, ses lèvres tout contre ma tête, et je me laissai bercer par son aura surnaturelle et si délicieusement familière. Je répondis en conservant le même volume sonore. La plupart des étudiants rentraient chez eux le vendredi soir pour ne revenir que le lundi matin mais je préférais rester prudente.

- Merci. Je ne pouvais tout de même pas laisser Evguenia entre les mains de ces pathétiques nécromanciens. J'étais tellement nerveuse ! Mais tout s'est bien passé grâce à Sybile et William, sans oublier Lucie. Père a essayé de m'interroger après ça mais je lui ai dit que ça ne concernait que le clan Malkavien et il a respecté son engagement. D'ailleurs je doute qu'il apprécie que tu viennes me voir ici…

- Oh, le connaissant, il est sans doute déjà au courant. Tu commences à le cerner, il va me sermonner sur les risques que je te fais prendre en venant...

Nous nous installâmes sur mon lit.

- C'est vrai. Le Sabbat ne s'est-il pas un peu calmé ?

- Difficile à dire, ils nous glissent entre les doigts comme des anguilles. Ce n'est pas dans leur habitude de se montrer aussi prudents. C'était le but de mon enquête et ce pour quoi je me suis absentée. J'ai pu faire parler l'une de leur Têtes de pioche et remonter son parcours. Ils les font venir d'Espagne dans des conteneurs. Grâce au primogène Senek, nous avons pu en envoyer toute une cargaison brûler en Enfer. Ils glapissaient et tambourinaient désespérément contre les parois comme des lapereaux pris au piège, tu aurais dû voir ça, c'était diablement réjouissant.

Je souris face à l'enthousiasme de ma mère. Je doutais que j'aurais été aussi euphorique si j'avais dû assister à un conteneur plein de vampires à peine étreints et luttant désespérément pour leur survie. Cela me fit repenser à la leçon de morale de Steren.

- Père craint pour mon humanité.

- Oh… Et bien, je n'y avais pas pensé. Et toi, qu'en penses-tu ?

- Il m'a expliqué que c'était important mais c'est encore une notion assez abstraite pour moi. Je vous l'avais déjà dit, j'ai tellement souffert dans mon enfance qu'il m'est difficile d'avoir beaucoup d'empathie pour les autres humains. Il est certain que si c'est nécessaire, je pourrais tuer pour toi. Mais je sais que c'est mal et que ça a des conséquences. Je ne pourrais pas blesser quelqu'un gratuitement par exemple…

- Je ne m'inquiète pas pour toi, tu es intelligente. Tu as des amis parmi les humains ?

- Euh… À part Stefania la future Ravnos… Il y a seulement Kevin, un garçon de ma classe. Mais je crois bien que Steren s'intéresse de très près à lui. Ça serait amusant de le revoir… après. D'ailleurs je me souviens d'une phrase que Sybile avait dit après l'avoir rencontré, qu'il avait un rôle à jouer dans mon aventure.

- Cela ne m'étonne pas, tu n'es pas faite pour côtoyer le bétail. D'ailleurs Stefania recevra bientôt l'étreinte. Elle devrait te contacter pour te voir une dernière fois. Après cela, ils risquent probablement de quitter la ville.

J'écarquillai les yeux. Cela faisait longtemps que je n'avais plus revue mon amie et l'annonce de son départ ressemblait douloureusement à un "adieu" à mes yeux.

- Je préviendrai William pour qu'il m'y accompagne dès que j'aurais son message. J'espère tout de même que nous aurons l'occasion de nous revoir à l'avenir.

- Ne t'inquiètes pas pour ça, les Ravnos se moquent bien de la Tradition de l'Hospitalité. Elle reviendra ici si l'envie lui en prend. Sur ce je vais te laisser, tu devrais dormir.

Je réprimai un bâillement et jetai un œil sur mon travail.

- Demain on est samedi, je n'aurais pas besoin de me lever tôt. Mais j'imagine que tu as raison, je serais plus efficace après plusieurs heures de sommeil. On se reverra d'ici quelques semaines. Je rentrerais sans doute avec Steren le samedi 2 février au matin.

Je me levai pour préparer mes affaires de toilette et elle m'embrassa sur le front avant de disparaître dans le couloir.

***/+/***

Les vacances de février arrivèrent enfin, pour mon plus grand plaisir. Depuis que j'étais dispensée des cours de Keyes, je ne redoutais plus mon bulletin car je savais que tous les professeurs s'accorderaient sur mon sérieux et Steren n'aurait rien à me reprocher.

Comme d'habitude, Kevin passait les vacances je-ne-savais-où, mais au moins il n'était pas à la rue. Quelque part, je me disais que quelles que soient ses activités, les Tremeres devaient prendre bien soin de lui, et tous mes doutes s'envolaient. Il n'était pas exploité, simplement manipulé de manière à œuvrer pour le clan tout en préservant la Mascarade. Le vendredi soir, je descendis dans le sous-sol de la fondation Tremere avec mes affaires. Steren m'avait fait parvenir un message m'ordonnant de l'attendre jusqu'au matin dans la salle de repos des goules et même si j'aurais préféré rentrer à la maison ou au refuge Malkavien, je lui obéis diligemment. J'avais emprunté quelques livres à la bibliothèque mais après cette semaine entière d'examens, j'avais plutôt envie de me détendre. Je ne pouvais cependant pas connecter mon ordinateur à Internet, mes possibilités étaient donc plutôt limitées. Toutes les goules de la fondation se croisaient dans ce lieu et je passais ainsi plusieurs heures à observer leur ballet, profitant de mon thermos de thé et des viennoiseries que je m'étais acheté à la boulangerie du coin. Je m'étais naturellement assise dans un coin de la pièce et lorsque plusieurs de mes professeurs la rejoignirent, ils ne me remarquèrent pas immédiatement. Finalement, ce fut Mme Cousteix, l'enseignante du cours de Médecine, qui s'aperçut en premier de ma présence.

- Attention chers collègues, ne laissez pas vos copies de 3e année traîner ici, nous avons une intruse.

Elle avait dit ça avec un sourire et s'était immédiatement rapprochée de moi, sa tasse de café à la main.

- Ne vous inquiétez pas, je ne vous dérangerai pas bien longtemps, je serai partie avant le lever du jour. Je dois attendre ici jusqu'à ce qu'on vienne me chercher.

- Ne vous inquiétez pas Miss Conemara, vous ne nous dérangez pas. Vous êtes une étudiante exemplaire et pour nous aussi c'est le début des vacances. Vous dînerez avec nous.

- Euh merci, je ne voulais pas m'incruster mais j'accepte volontiers.

En réalité, je n'avais pas grand-chose à faire et discuter pouvait être une manière agréable de passer le temps. Bien entendu Lucie ne pouvait se manifester en leur présence mais elle savait que nous allions nous rattraper durant les jours à venir et pour ma part, j'étais assez curieuse d'en savoir un peu plus sur la situation de mes professeurs. Je savais que ceux qui n'étaient pas des goules quittaient l'établissement une fois leurs cours terminés, mais ceux qui étaient dans le secret, vivaient au sein même de la fondation en compagnie des différents hommes de main au service du clan Tremere. Il y avait parmi le groupe de professeurs-goules Mme Cousteix (Médecine), Mme Dunroc (Physique-Chimie), M. Keyes (Neurosciences), M. Elfid (Communication), M. Dumas (Cryptologie) et Mme Tennigan (Épistémologie). Les Tremeres préféraient manifestement recruter leurs goules en milieu scientifique et probablement que mes enseignants avaient dû se montrer suffisamment prometteurs dans leur spécialité respective pour se voir offrir un peu de vitae vampirique. Sans doute espéraient-ils tous recevoir une nuit l'Étreinte mais pour l'heure, ils étaient condamnés à servir de professeurs à des petits génies à raison de 12 heures par semaine tout en continuant leurs propres recherches le reste du temps. Je ne les enviais pas mais ils ne semblaient pas trop frustrés par la situation, ou en tout cas restaient cordiaux avec moi, bien que je sois déjà en relation avec un vampire malgré mon jeune âge. À leurs yeux, il devaient mener une vie confortable pour des humains et ils se réjouissaient d'être financés pour leurs recherches. Ce qu'ils ne disaient pas, mais que je supposais, était que certains comme Keyes menaient aussi sans doute des travaux à l'éthique tellement douteuse, qu'ils n'auraient jamais pu recevoir de crédit ailleurs. Durant le repas, ils répondirent à mes quelques questions mais je savais qu'une fois ma curiosité nourrie, ils ne tarderaient pas à m'interroger sur ma propre situation pour le moins singulière. Keyes s'était installé sur une table à distance. Manifestement il n'avait pas oublié son interdiction de m'adresser la parole. Cependant les autres goules avaient dû entendre parler de notre inimitié car personne ne s'en étonna. Finalement, ce fut Mme Dunroc qui osa la première me poser la question que tous devaient avoir en tête :

- Pardonnez ma curiosité, Miss Conemara, mais comment se fait-il qu'une aussi jeune personne ait pu être adoptée par une immortelle ? Vous êtes brillante, certes, mais vous n'étiez alors qu'une enfant…

Je pris le temps de réfléchir à ma réponse. Je ne voulais pas les rabrouer trop brusquement pour leur curiosité mais je n'avais pas non plus envie de dévoiler des détails trop privés sur ma mère et moi. Je jetai un œil à Keyes qui me regardait avec un sourire méprisant. J'ignorai ce qu'il savait de ma mère mais il devait sans doute attendre de voir ce que j'allais répondre.

- Ma mère voulait une enfant mais elle cherchait quelqu'un capable de suffisamment mature pour protéger leur secret. Mes parents biologiques sont morts et mes relatifs ayant manifestement oublié mon existence, j'étais la candidate idéale. Sans compter que j'ai la capacité de voir les esprits, j'avais pour ainsi dire déjà un pied dans la tombe…

- Les esprits, vous voulez dire, les fantômes de personnes décédées ?

- C'est cela. Les âmes qui ne trouvent pas le repos sont plus fréquentes que l'on croit, même à notre époque. Les morts violentes, sans sépultures, ceux qui ont perdu la vie dans des conditions extraordinaires… M. Elfid a déjà eu un aperçu de ce qu'on peut faire avec un esprit.

Le professeur en question hocha la tête.

- C'est vrai. J'ai été étonné de vous voir aussi à l'aise… Autant face aux immortels que lors de votre petite mise en scène face à cette journaliste trop curieuse.

- Je n'ai pas du tout la même relation avec ma mère adoptive que vous avec vos supérieurs. Elle se comporte avec moi comme une véritable mère et attends de moi la même proximité. Bien évidemment, je n'oublie pas ce qu'elle est, je sais ce que je lui dois et je sais ce que je ne pourrais jamais attendre d'elle. Mais de ce fait, je ne ressens pas la crainte que je devrais légitimement ressentir à leur encontre en connaissant la vérité. Cela dit, ne cherchez pas à rationaliser ma relation, elle est très particulière, même au milieu des immortels.

J'étais très fière de cette relation privilégiée avec le plus grand prédateur de l'humanité.

Leur curiosité assouvie, nous nous rendîmes à la cantine pour dîner, mais après le repas, la plupart des goules regagnèrent leurs quartiers personnels, me laissant seule dans la salle commune. J'étais assez épuisée de ma semaine d'épreuve et je décidai de me laisser aller à somnoler dans un fauteuil en attendant qu'une goule vienne me chercher. Je dormais d'ailleurs si profondément que je n'entendis pas la porte se rouvrir et ce fut Lucie qui me réveilla :

- Nathalia, y a Keyes qui est là !

Son alerte me provoqua un brusque sursaut d'effroi et je rouvris immédiatement les yeux pour voir où se trouvait mon professeur honni. Il n'était qu'à quelques mètres de moi mais il se trouvait en compagnie de Mme Cousteix qui ne put que s'étonner de ma réaction.

- Et bien, Miss Conemara, j'avais entendu parler de votre relation conflictuelle mais je ne pensais pas que sa simple présence provoquait en vous de telles réactions.

Je jetai un regard vers Lucie qui leva les épaules avec un air contrit.

- Désolé. Je pensais que tu voudrais être éveillée pour le surveiller…

Je ne voulais pas que les goules sachent que j'avais un fantôme constamment avec moi et me levai brièvement pour lisser mon uniforme froissé par ma position endormie.

- Il faut croire que mon instinct de survie est un peu détraqué. "Relation conflictuelle" est un faible mot pour désigner l'aversion qu'il m'inspire.

Keyes eut un bref ricanement et ma professeure de Médecine leva les sourcils.

- Je serais curieuse d'en connaître la raison.

- Rien qui ne vous concerne.

- Vous ne devriez pas avoir honte, Nathalia, cela participe à faire de vous ce que vous êtes aujourd'hui…

C'était Keyes qui avait parlé et je le fusillai du regard, les poings serrés, très tenté à l'idée de suggérer à Lucie de l'envoyer dans le mur.

- Je ne suis certainement pas celle qui devrait avoir honte. Mais s'obstiner dans l'échec à ce point dénote d'un esprit particulièrement obtus. Tâchez donc de rationaliser votre propre cas clinique avant de prétendre vous préoccuper des autres. Maintenant cette conversation a assez duré. Mme Cousteix, le professeur Keyes a reçu l'interdiction formelle de m'adresser la parole. Pour sa propre sécurité je vous conseillerais de le détourner de cette conversation avant que je ne décide d'en référer à qui de droit.

Ma professeur de médecine écarquilla les yeux en comprenant la menace sous-jacente et tira son collègue par la manche pour l'éloigner de moi. Ils étaient manifestement venus discuter autour d'un café mais ils quittèrent la pièce après quelques minutes d'un silence pesant. J'avais sans doute perdu des points auprès de ma prof de Médecine mais je m'en fichais un peu. Il ne restait qu'un semestre avant la fin de mes études et je savais que ces derniers mois allaient être particulièrement intenses. La classe avait encore perdu un élève au cours du semestre et il y avait fort à parier que nous allions en perdre encore suite aux examens du mois de janvier.

Finalement une goule vint me chercher aux alentours de 5h30 du matin et pour une fois j'étais bien contente que les anciens se couchent tôt. J'avais hâte de retrouver ma mère avant de pouvoir enfin dormir dans mon lit. Steren me salua avec sa retenue habituelle et nous nous installâmes dans la voiture conduite par Alendro. Je profitai de l'intimité de l'habitacle pour lui redonner ce titre cher à mon cœur.

- Bonjour, Père.

- Nathalia. Aïlin a accepté de me révéler le fin mot de l'histoire concernant ton entrevue avec les Giovannis. Je trouve que tu as pris des risques inconsidérés et t'es fait un nouvel ennemi, tout cela pour sauver quelqu'un qui ne t'apportera jamais rien et recommencera la même erreur d'ici quelques années… C'est assez peu rationnel de ta part...

Je souris face à son honnêteté. Il ne prenait aucune pincette.

- Pour en revenir à votre précédente mise en garde, je trouve que faire son possible pour sauver quelqu'un que l'on apprécie est une caractéristique plutôt humaine. L'amitié n'est pas quelque chose de rationnel. J'espère au moins que le récit d'un Giovanni humilié vous aura amusé.

- Humain mais imprudent. Cela dit effectivement, bien que mesquin, il est toujours satisfaisant de railler ces imbéciles qui se prétendent sorciers. J'imagine qu'Aïlin t'a félicité pour cela. Je sais qu'elle est venue te voir la nuit de son retour en ville. En revanche, elle n'était pas au courant de ta relation avec le primogène Senek. J'imagine qu'elle te demandera des comptes à ce propos.

Je fis la moue. D'autant plus avec ma promesse de ne jamais lui mentir, j'aurais vraiment préféré qu'elle l'ignore tout de cela. Il était cependant hors de question de lui révéler l'existence et les raisons de ma dette envers le Nosferatu. J'allais devoir sciemment éluder une partie de l'histoire.

- C'est pourtant en sa présence que je l'ai rencontré. Après l'histoire du fameux Boris qui s'est fait décapiter, il est entré en contact avec moi pour savoir ce qui s'était réellement passé. En discutant, il a compris que j'étais douée en informatique, il m'a proposé de lui rendre service. Je me suis dit que j'avais tout à y gagner.

Heureusement, ma mère semblait avoir autre chose en tête et elle m'accueillit comme à l'accoutumée, avec un large sourire et une affection non feinte. Je posai mon sac à terre pour lui permettre de me serrer dans ses bras et j'inspirai longuement, savourant son étreinte maternelle.

- Mo nighean bheag. Tha mi toilichte d 'fhaicinn a-rithist.

[Ma petite fille. Je suis si heureuse de te retrouver]

- Mise cuideachd, mama. Tha e air a bhith fada ro fhada bho chaidh againn air ùine a chaitheamh còmhla.

[Moi aussi, maman. Cela fait bien trop longtemps que nous n'avons pas pu passer de temps ensemble.]

Elle ne reparla pas de ma relation avec le primogène Senek et une fois qu'ils eurent rejoint leur propre chambre, je regagnai le 1er étage avec la satisfaction d'un début de vacances sans aucune ombre pour noircir ce tableau. Même si j'avais un peu personnalisé ma chambre d'internat, je retrouvais avec bonheur mes propres quartiers, mon grand lit à baldaquin et ma salle de bain privée. Je me fis couler un bon bain pendant que Lucie sortait ses propres affaires de mon sac et s'installait à mon bureau pour continuer son dessin. Débarrassée du maquillage qui masquait ma cicatrice, de mon uniforme, de la tresse qui retenait mes cheveux, je pouvais redevenir moi-même. Exit la studieuse élève de Saint-Charles, de retour Nathalia la future Malkavienne. Une fois lavée et en nuisette, je me jetai sur mon lit comme une gamine sous le regard désabusé de mon fantôme de compagnie.

- Ah ! Y a pas photo ! Je suis vraiment heureuse de pouvoir faire des études mais j'adore ma chambre.

Volets et rideaux soigneusement fermés, étalée sur mon matelas et bien au chaud sous ma couette, je plongeai en un clin d'œil dans un profond sommeil.

***/***

J'étais assez fatiguée de ma semaine d'examens et je dormis une grande partie de la journée puis paressai dans mon lit presque jusqu'au coucher du soleil. Je voulais être en pleine forme pour passer la nuit aux côtés de ma mère, et de préférence en boite de nuit. J'allais avoir 19 ans au début du mois de juillet et je rêvais de m'amuser comme n'importe quelle adolescente de mon âge. D'ailleurs je m'étais habillée en fonction et ma mère leva un sourcil en me voyant l'attendre à la sortie du couloir.

- Nathalia, tu sais que les hommes du Sabbat traînent encore en ville. Je ne serais pas rassurée tant que nous ne les aurons pas débusqués.

- Alleeez, s'il te plait ! Je resterai avec William. Je voudrais passer du temps avec toi. En plus, si tu ne les as pas encore trouvés, je doute qu'ils fréquentent les clubs de la ville.

Elle sembla hésiter un instant avant de finalement faire la moue en guise d'assentiment.

- Bon, soit… tu peux m'accompagner. Mais tu vas me rallonger ta jupe et me couvrir ta poitrine, jeune fille.

Je roulai des yeux mais m'empressai cependant de remonter dans ma chambre pour me changer. En réalité, ma mère s'attendait à ce que j'insiste pour venir et avait déjà prévenu William de ma présence. Il nous attendait juste devant la maison avec sa voiture et je retrouvai aussi Sybile qui me serra dans ses bras.

- Bonsoir, Princesse. Enfin un peu de repos pour vous, n'est-ce pas ?

Je hochai la tête et elle m'invita à entrer dans la voiture aux côtés de ma mère tandis qu'elle se plaçait à l'avant.

Dans le club, l'atmosphère était surchauffée pour compenser le froid de ce début février. Il n'y avait encore que peu d'humains et la musique était à un volume raisonnable. J'aurais aimé traîner un peu dans la salle principale mais ma mère ne voulait pas que je reste sur le "terrain de chasse" et je la suivis tout naturellement jusqu'à l'espace VIP. L'accès y était filtré par une goule aux allures d'armoire à glace qui collait parfaitement avec sa fonction de videur de boîte de nuit et l'homme s'écarta pour nous laisser passer. Je me demandais s'il connaissait le visage de tous les habitués de ce club ou s'il avait une autre manière de le deviner. La salle VIP avait une ambiance nettement plus sombre que la partie publique, ses nombreuses alcôves respectant l'intimité de ses clients particuliers et ma mère me fit signe de nous installer dans l'une d'elles.

- Quelle sanction as-tu décidé pour Evguenia ?

- Un exil d'un an et une nuit. Je pense qu'elle reviendra dès qu'elle le pourra. Elle a une dette envers toi, elle ne l'oubliera pas.

Je hochai la tête avec un triste sourire. Ma mère avait été clémente mais je ne pouvais m'empêcher de penser que j'allais être légèrement isolée une fois ma scolarité terminée. Les Ravnos allaient quitter la ville sitôt Stefania étreint, les Tremeres allaient probablement couper Kevin de toute relation extérieure et Evguenia étant exilée, tous mes amis allaient donc être inaccessibles. Heureusement que Lucie ne comptait pas disparaître de sitôt. Comme si elle lisait mes pensées, Sybile s'empressa de me rassurer.

- Ne vous inquiétez pas princesse, vous allez devoir vous préparer à ce nouvel état qui vous est promis, vous aurez fort à faire. Vous aurez la chance de fréquenter le monde de la nuit comme aucun mortel n'en a la chance.

- Il me semble que pour cela, Nathalia est aussi précoce. Steren m'a appris qu'elle était en relation avec le primogène Nosferatu.

Ma mère ne souriait plus mais elle ne semblait pas en colère pour autant. Je fis la moue, ne pouvant m'empêcher de détourner le regard. J'étais mal à l'aise d'avoir dû lui cacher une telle chose et j'imaginais aussi que William devait être attentif à ma réponse, prêt à me reprocher mes actions.

- Je ne l'ai pas rencontré en votre absence, si c'est ce qui vous inquiète. Je lui ai juste rendu un service par Internet. Rien de bien contraignant. Le primogène Ewans ne l'a appris que parce qu'il utilise mon camarade de classe pour m'espionner.

Aïlin rit doucement.

- Je crains que tu ne pourras jamais éviter la curiosité maladive de mon cher ami. Mais cela permet à ta vieille mère d'être rassurée. Je t'ai confié à lui et je suis rassurée qu'il s'acquitte de cette tâche avec une telle diligence. C'est une bonne chose que tu utilises tes compétences ainsi. Le primogène Senek est quelqu'un de droit. Mais à l'avenir, préviens-moi avant toute chose. Notre monde est plein de dangers.

Je m'empressai de hocher la tête. Je n'avais aucunement l'intention de contracter de nouvelle dette avec qui que ce soit !

La nuit fut agréable, je croisais quelques têtes connues comme Davin, un Brujah qui attirait les donzelles avec son allure de voyou en blouson de motard et Jillian, une Toreador aguicheuse vêtue d'une longue robe noire moulante et particulièrement décolletée. Un peu plus tard, ce fut Matheod, le "Mallavien" que je n'avais pas revu depuis plusieurs années, qui fit son apparition. Il vint saluer ma mère comme une vieille amie et je sentis à la moue de Sybile, qu'elle ne l'appréciait guère. Il faut dire qu'aux yeux des autres malkaviens, le refus de Matheod de reconnaître son véritable clan devait paraître comme un mensonge éhonté. Si elle avait été là, nul doute qu'Evguenia aurait essayé de lui jouer une plaisanterie de mauvais goût et je ressentais moi-même un certain mépris pour lui malgré son air affable. Lorsqu'il avait appris que je pouvais voir et communiquer avec les esprits, il m'avait regardé avec ce même air effrayé que mes parents biologiques arboraient, et tout comme eux, il m'avait abandonné dès que possible. Sans compter qu'il était très loin de tenir la comparaison avec William ! Je savais que ma mère le considérait comme un ami cher à ses yeux mais lorsqu'elle décida de l'inviter à nous suivre au refuge Malkavien, je ne pus masquer mon étonnement.

- An bhfuil tú cinnte nach bhfuil sé chun é seo a nochtadh do dhuine dá Toreadors chairde ?

[Es-tu certaine qu'il ne risque pas de révéler cela à un de ses amis Toreadors ?]

- Go foirfe. Fan roinnt céadta bliain eile sula dtabharfaidh tú dúshlán mo chinntí.

[Parfaitement. Et tu peux attendre encore quelques siècles avant de contester mes décisions.]

Je levai les mains en signe de reddition tandis que Matheod nous regardait avec un air intrigué.

- Mo leithscéal, ní raibh ann ach ceist. [Toutes mes excuses, c'était juste une question.]

- Quelle langue est-ce donc là ?

Nous tournâmes la tête de concert en entendant l'ingénue question de Matheod. Ce fut ma mère qui répondit.

- De l'ancien irlandais. Nathalia l'a appris en grande partie pour ennuyer Steren.

Je ris doucement.

- Je savais aussi que ça te ferait plaisir. Mais c'est vrai que j'ai beau apprécier le primogène Ewans, c'est important que certaines conversations restent privées.

Matheod hocha la tête avec un sourire.

- Tu es brillante, Nathalia. Tout le monde ne serait pas capable d'apprendre une langue ancienne aussi aisément.

- Ma fille est un génie et je suis une mère comblée. Au mois d'août elle aura terminé ses études et je pourrais véritablement commencer son initiation. Je veux la préparer au mieux à cette existence qui est la nôtre.

Nous rejoignîmes le refuge Malkavien à pied et une fois sur place, je laissai ma mère discuter avec son vieil ami pour rejoindre ma chambre. Elle revint me voir peu avant de plonger dans la torpeur du jour.

- Matheod est reparti. Tiens, retire le pendentif de Lucie, j'aimerais que tu passes la journée à mes côtés. Cela fait longtemps que nous n'en avons pas eu l'occasion et ainsi nous pourrons discuter un peu plus longtemps.

Je m'empressai de lui obéir et allais me préparer en vitesse. Une fois changée pour la journée, je la suivis à travers les couloirs jusqu'à sa chambre et m'assis sur son lit en attendant qu'elle se change.

- Tu entends quoi exactement par "initiation" ? Est-ce que tu vas me lier par le sang ?

- Non, je te l'ai dit, ma vitae est bien trop puissante et corrosive pour un esprit aussi jeune. Mais être mon infante sera accompagné de son lot de responsabilités et de menaces. Tu t'en doutes déjà mais tu seras attentivement surveillée dès ton étreinte. Ils guetteront le moindre de tes pas et nous devons nous assurer que tu sois capable de faire face à n'importe quelle situation. Je veux être certaine que la malédiction ne se répète pas.

- Je suivrai tes enseignements avec application, je te le promets. Je veux être digne de mon Étreinte.

- Je ne doute pas que tu le seras. Pour en revenir à Matheod, lorsque tu es entrée dans nos existences, nous voulions être honnêtes dès le début avec toi, voir si tu serais capable d'accepter la vérité. Bien sûr j'avais peur que tu sois effrayée, que tu me rejettes, alors j'ai voulu t'offrir une sorte de refuge en la personne de Matheod, au cas où ça serait trop dur à supporter pour toi. Matheod est parvenu à traverser les siècles en gardant son innocence et il est sans doute le plus humain d'entre nous. J'étais à mille lieues de m'attendre à ce que tu acceptes aussi facilement les monstres que nous sommes.

- Père m'a dit qu'il avait consulté mon dossier. Mais toi, qu'est-ce que tu savais de moi avant de venir me chercher ?

- Peu de choses. Je te l'ai dit, je me suis laissé guider par les voix. Je savais instinctivement où tu te trouvais, comment tu t'appelais et que tu pouvais voir à travers le voile. J'ignorais les sévices que tu avais subi. Bien sûr, Steren a enquêté sur toi avant de venir te chercher. Mais il ne m'a rien révélé, simplement qu'il acceptait de t'accueillir dans sa demeure. Dès que je t'ai vue, j'ai ressenti… comme un nouveau cœur battre en moi… Malgré toutes mes années d'existence, tu es immédiatement devenue la personne la plus importante à mes yeux.

Nous nous allongeâmes côte à côte sur le grand lit et je ressentis immédiatement une intense sensation de paix. Je n'avais aucun mal à croire que nous étions liées par quelque chose de spirituel tant j'avais moi aussi accepté sa présence en dépit de toute logique. Je m'endormis entre ses bras avec un large sourire, sans penser une seule seconde que je me tenais aux côtés du pire prédateur de l'humanité.

***/+/***

Je reçus le SMS de Stefania quelques nuits plus tard, alors que j'étais occupée à lire dans ma chambre. Elle m'annonçait son étreinte prochaine et me demandait de venir lui rendre une dernière visite au camp Ravnos en périphérie de la ville. Je ne m'y étais rendue qu'une fois avec ma mère mais j'avais reçu l'interdiction d'y aller seule, je pris donc la précaution de la prévenir avant toute chose et elle m'autorisa à m'y rendre à condition que je ne rentre pas au sein même du camp. Je me retrouvai donc dès le lendemain en compagnie de William, attendant à quelques mètres devant l'entrée du territoire Ravnos. Trois vampires en gardaient l'accès et lorsque Stefania fit son apparition, deux autres gardes s'y adjoignirent. Je m'avançai de quelques mètres, mes deux mains bien en évidence, et m'arrêtai à deux mètres de mon amie qui arborait un large sourire.

- Nat aalya. Je suis si heureuse que tu aies pu venir.

Elle avait fait l'effort de prononcer mon prénom à haute voix et je tapotai doucement mon cœur pour lui montrer que j'étais touchée par son attention.

- C'était important pour moi aussi d'être là, même si ce n'est qu'un "au revoir". Nous nous reverrons tôt ou tard. Ce soir je suis heureuse pour toi. Je ne t'oublierai pas.

Elle cracha dans sa main et me la tendit.

- Promé leu moi. Tu nn oublira pa. On sse reutrouveura.

Je serrai sa main sans hésiter et m'efforçai de bien articuler pour qu'elle puisse lire sur mes lèvres.

- Je te le promets. Tu es mon amie, Stefania et tu comptes pour moi. J'ai déjà hâte de te retrouver. À une prochaine nuit !

Elle tira sur mon bras pour me rapprocher et nous nous serrâmes mutuellement dans nos bras. Je savais qu'elle allait mourir la nuit prochaine et que nous n'allions plus nous voir avant probablement quelques années. Mais lorsqu'elle reviendrait, elle serait débarrassée de son humaine vulnérabilité qui l'avait maintenue prisonnière une bonne partie de sa vie. Nous nous séparâmes après un dernier hochement de tête et je m'efforçai de garder le sourire jusqu'à être de retour dans la voiture. J'étais triste d'être privée de mon amie pour une durée indéterminée et en même temps sincèrement heureuse pour elle. Et dire que dans six mois j'allais devoir faire de même avec Kevin… Pour une fois, j'aurais bien eu envie de passer le reste de la nuit à danser et boire de l'alcool au milieu d'une foule.

De retour à la maison, j'allais me plonger dans mes devoirs avec le moral au plus bas lorsque je reçu au SMS au numéro inconnu mais dont je devinai sans difficulté l'expéditeur.

- Salut, gamine ! J'ai une nouvelle mission à te confier. Sois connectée sur l'ordinateur la nuit prochaine, je te contacterai vers 4 heures du matin.

J'eu à peine le temps de lire que le message avait disparu. Je souris sans même m'en rendre compte. Au moins la mission du primogène Senek tombait à point nommé pour me distraire de ma morosité.

Le lendemain, je passai toute la nuit devant mon propre ordinateur pour taper mes devoirs et j'avais pris soin de préparer le second pc portable à proximité. J'étais impatiente et curieuse de voir en quoi allait consister cette nouvelle mission. Ce fut à 4 heures pile qu'une fenêtre de conversation apparut soudainement au milieu de l'écran, et je m'empressai de me détourner de mon travail pour y consacrer toute mon attention.

- Salut, gamine.

- Bonsoir, Primogène Senek.

- La mission que je dois te confier est importante. Dimanche, à 7 heures, ma goule doit s'infiltrer dans les locaux d'une entreprise pour y déployer un logiciel de mon cru. Les employés y bossent de jour comme de nuit, j'ai donc choisi le moment où il y aura le moins de monde, cependant la mission ne sera pas exempte de danger et c'est là que tu vas devoir intervenir. Tu devras te connecter au système de sécurité et guider ma goule pour qu'elle atteigne la salle du serveur en évitant les patrouilles et ressorte sans se faire repérer. Par chance, tout le système est automatisé, des caméras de sécurité aux portes en passant par les lumières et la ventilation. Il me semble que c'est dans tes cordes.

- Je tâcherai de ne pas vous décevoir.

- J'y compte bien. Je ne compte pas perdre ma goule.

***/+/***

Dans la nuit de samedi à dimanche, je m'étais levée tard et j'étais restée toute la nuit à faire mes devoirs dans ma chambre. Je voulais avoir toute mon énergie pour ma mission. La veille je m'étais connectée au web interne de l'entreprise pour télécharger le plan et localiser notre but. J'avais ainsi prévu le trajet menant à la salle des serveurs qui se trouvait au premier étage ainsi que plusieurs cachettes possibles. Quelque part, cela ressemblait un peu à l'exercice de Steren, sauf que je n'avais qu'un seul homme à ma disposition et que je ne connaissais pas ses capacités. Il était assez amusant de voir tout ce qu'on pouvait faire depuis un ordinateur connecté à Internet et je me dis qu'en cas de besoin, je pourrais toujours me reconvertir en sécurité informatique…

Daniel, la goule du primogène Senek, me contacta à 6h40 comme prévu. Mon micro-casque sur les oreilles, les écrans de surveillance sous les yeux et mon thermos de thé sur mon bureau, j'étais prête à commencer la mission.

- Salut Nathalia. Alors tu te sens capable de me seconder ?

Sa voix était nettement plus cordiale que la dernière fois. Je souris derrière mon écran.

- Salut Daniel. Tout est prêt de mon côté. Je ne te vois pas encore sur les caméras extérieures. Est-ce que tu sais par où tu vas rentrer ?

- Affirmatif, je suis dans un angle mort. Le boss m'a fait réviser le plan. Je vais passer par l'entrée de service de la chaufferie. Tu peux désactiver l'alarme sur cette porte ?

- Hum. Laisse-moi quelques secondes… trouvé ! Vas-y, tu peux rentrer. Ne tarde pas, le gardien est dans son local, il peut remarquer d'un instant à l'autre que la diode s'est éteinte.

Je vis enfin celui que j'étais censé guider. Il était apparu brièvement sur l'une des caméras de surveillance avant de disparaître à nouveau dans l'ombre de la pièce. Il semblait plus débrouillard que je ne l'avais jugé au premier abord et savait se déplacer dans les angles morts des caméras. Je gardais tout de même un œil sur le gardien mais heureusement celui-ci était plus concentré par son téléphone portable que par l'écran de surveillance à sa droite. Plusieurs paires de vigiles circulaient à chaque étage mais ils suivaient toujours sensiblement le même trajet et le bâtiment étant vaste, il serait assez facile de les esquiver tant que Daniel suivait mes consignes. La première patrouille étant encore loin et puisque très logiquement il devait passer par le couloir du bâtiment B, je figeai l'écran de surveillance sur le couloir vide pendant quelques minutes.

- Porte B2.

Je réagis dès que le chuchotement me parvint. Les vigiles avaient des badges de sécurité et il aurait été pratique de pouvoir en voler un mais il allait falloir faire sans. Simuler la présence d'un badge de sécurité sans déconnecter tout le système n'était pas évident et je pris quelques secondes pour le faire.

- Ouvert. Tu es dans le sens des vigiles mais il ne faut pas trop traîner. Couloir de gauche, bâtiment C.

- Ce n'est pas le plus direct.

- Mais c'est le plus sûr. Les vigiles ne l'empruntent pas et se contentent d'un coup d'œil par le hublot. Il y a un couloir de service qui te permettra de rejoindre le bâtiment D plus tard.

Je vis la porte dudit couloir s'ouvrir et je m'empressai de remplacer la vidéosurveillance par un écran figé que j'avais enregistré un peu plus tôt.

- Je ne sais pas où est ton couloir, je n'ai appris que mon trajet.

- Pas de souci, je suis là pour ça. Tout au bout du couloir, tu as un escalier que tu vas emprunter pour monter au 1er étage. La porte n'est pas verrouillée, ce n'est qu'une simple porte coupe-feu. Préviens-moi juste quand tu l'ouvriras pour que je désactive la caméra de l'escalier.

Notre mission se poursuivit sans problème et Daniel ne croisa pas une seule patrouille, jusqu'au bâtiment D, tel que je l'avais prévu. Mais alors que la goule déambulait dans un couloir désert, le gardien se décida à faire son travail et alluma toutes lumières du bâtiment pour vérifier les pièces une par une. Il fallait absolument que je réactive la vidéosurveillance sans quoi le gardien ne manquerait pas de remarquer que les lumières ne s'allumaient pas.

- Daniel ! Tout au bout du couloir, il y a des toilettes. Cache-toi dans une cabine. Dépêche-toi, le gardien est en train de contrôler toutes les pièces !

J'entendis la respiration de la goule dans le micro et un bruit de porte m'indiquant qu'il avait trouvé les toilettes en question.

- C'est bon.

Je réactivai immédiatement la vidéosurveillance, pile à temps pour voir apparaître le couloir du premier étage en grand dans la cabine du gardien.

- Ouf. Il n'a rien vu. On devrait être tranquille pendant un moment après ça.

Daniel arriva à la salle des serveurs et il put faire son travail tranquillement car la pièce n'était pas équipée de caméras et j'avais re-verrouillé la porte derrière lui. Ce fut donc avec un certain soulagement qu'il s'aventura sur le trajet du retour. Le plus dur était passé mais il ne fallait pas se relâcher et si à l'aller Daniel avançait dans le même sens que les vigiles, au retour c'était l'inverse, il devait donc se cacher régulièrement pour les laisser passer. Daniel se retrouva ainsi à plusieurs reprises plié derrière le chariot de ménage ou à devoir se précipiter vers les toilettes les plus proches.

- Bon sang, ça va durer encore longtemps ? J'espère que tu t'amuses bien de là où tu es ?!

- Je fais mon possible pour prévoir les patrouilles pour que tu puisses les éviter. Je n'y suis pour rien, moi si cette boîte est aussi bien gardée !

Je sentais bien que la goule était en train de se lasser des acrobaties qu'exigeait sa mission. Daniel avait pressé le pas pour sortir au plus vite et je me retrouvais parfois à déverrouiller des portes en extrême urgence ou à désactiver des caméras au dernier moment. De retour au rez-de-chaussée, j'avais prévu de le refaire passer par un autre bâtiment pour plus de sécurité, mais il manifesta à nouveau son mécontentement.

- Non ! Hors de question de me rallonger encore le parcours. Si je traverse ce bâtiment, la sortie est toute proche alors que ton plan me fait perdre encore 20 minutes. On voit que ce n'est pas toi qui es sur place !

Je soupirai.

- Je m'applique à te proposer le trajet le plus sûr. Mais effectivement tu es libre de tes choix, je m'efforcerai de te protéger comme je peux. D'ailleurs, il y a une patrouille qui devrait traverser ce couloir d'ici quelques minutes. Tu as des toilettes à ta gauche.

Daniel ne me répondit pas et comme je devais figer la vidéosurveillance à chaque fois pour empêcher le gardien de le repérer, je naviguais un peu à l'aveugle. Je réactivai cependant la vidéosurveillance au passage des vigiles et j'eus un frisson d'effroi en constatant que l'un deux se dirigeait vers les toilettes.

- Daniel ! Alerte ! L'un des vigiles a décidé d'aller pisser !

Je compris à l'absence de son qu'il avait coupé son micro et je me retins de le maudire en le voyant sortir quelques minutes plus tard, une arme pointée sur sa tempe et les deux mains en l'air. Je pensais qu'ils allaient appeler la police pour le livrer aux forces de l'ordre, mais ils lui assenèrent un violent coup de matraque derrière la tête et la goule s'écroula à leurs pieds, manifestement assommée. Je fronçai les sourcils alors qu'ils se saisissaient de son corps inanimé pour le porter à travers plusieurs couloirs jusqu'à une pièce au sous-sol qui rompait avec la modernité de l'entreprise par ses murs de béton brut et ses serrures mécaniques. Quand bien même il reprenait connaissance, je n'avais aucun moyen de lui permettre de s'échapper depuis mon ordinateur.

Je coupai mon propre micro pour m'adresser à Lucie.

- Bon sang ! Mais s'il m'avait écouté on n'en serait pas là ! Fait chier… Faut que je fasse quelque chose…

J'avais déjà vérifié sur Google Map la localisation de l'entreprise en question et ce n'était pas si loin. Je commandai un taxi et sautai dans un jean, enfilai t-shirt, sweat, chaussettes et paire de tennis. J'esquivai Abigaël qui était occupée dans la buanderie et sortis discrètement. Dans le jardin, Eric, le successeur de Sven, me salua brièvement. Il ne voyait presque jamais mes parents et je ne m'inquiétai guère qu'il puisse leur rapporter ma présence à l'extérieur à cette heure de la journée. Le taxi m'attendait déjà devant la grille et j'ordonnai au chauffeur de rejoindre le quartier où se trouvait l'entreprise visée par le primogène Senek avant de remonter la vitre qui me séparait du chauffeur. Je rouvris alors mon ordinateur portable pour observer plus en détail l'endroit où se trouvait Daniel. On aurait dit une cage, mais il était assez incongru pour une respectable entreprise de transport maritime d'avoir une telle pièce. Mais peut-être que le Nosferatu avait une bonne raison de surveiller cet établissement finalement… Il y avait d'autres "cages" du même style ainsi que quelques caisses en bois mais aucun autre indice sur la fonction d'une telle salle. Quelques minutes plus tard, Daniel reprenait connaissance et je rebranchai mon micro.

- Je suis en route pour essayer de te sortir de là. Une chance qu'ils n'aient pas vu ton oreillette.

- L'oreillette ouai… Le boss voulait qu'elle soit presque invisible. Putain, ma tête… J'ai envie de gerber, j'crois que j'ai un trauma crânien. Ils m'ont pris mes clés, mon téléphone portable et mon portefeuille. Je suis dans la merde.

- Ouai, je les ai vus te faire les poches. Honnêtement ma priorité est de te libérer et de mener à bien ma mission. Je n'ai pas vérifié où ils avaient mis tes effets personnels.

- C'est bon. Le boss va déjà me passer le savon du siècle pour m'être fait chopper. Si je ne ressors pas d'ici, il me retrouvera pour me butter.

- OK. J'arrive bientôt près des bâtiments. Je vais tâcher de trouver une solution.

Le chauffeur de taxi me déposa comme prévu au carrefour indiqué et je me hâtai de faire la distance restante à pied. Cette partie de la ville n'étant composée que de bâtiments industriels et de hangars, elle était presque déserte en ce dimanche matin et n'importe qui regardant par une fenêtre ne manquerait pas de me remarquer. Il fallait que je trouve un moyen de me rapprocher de l'entreprise sans me faire repérer. Alors que je me trouvais sur le trottoir juste en face, un homme seul attira mon attention. Il était en train de fumer sa cigarette et portait l'uniforme des vigiles de l'entreprise.

- Dis-moi, Lucie, tu n'as jamais essayé de posséder quelqu'un ? Tu penses que tu pourrais y arriver pendant suffisamment longtemps pour aller libérer notre ami ?

Mon amie fantomatique écarquilla les yeux et tourna la tête vers sa potentielle victime.

- Je ne sais pas… Comment va-t-on faire ?

- Essaye de tester sa volonté. S'il résiste, on cherche autre chose. Mais si tu peux en prendre le contrôle sans forcer, fais-le traverser la rue. Je mettrai ton pendentif dans sa poche. Tu devras entrer dans l'entreprise et aller libérer la goule au sous-sol. Tu n'auras ensuite qu'à remettre le pendentif à Daniel qui remontera avec. Par contre je n'ai aucun moyen de te guider à distance autrement qu'en ouvrant les portes devant toi. Il faudra espérer que tu ne croiseras personne ou que personne ne te pose de question.

Après un hochement de tête, je la vis léviter jusqu'à sa cible et se fondre dans le corps du vigile qui en lâcha sa cigarette et vacilla un instant, comme pris d'un vertige. Quelques instants plus tard, il traversait la route pour venir jusqu'à moi et je m'empressai de glisser le pendentif dans sa poche.

- Il faut vraiment que j'aime l'aventure pour te laisser confier mon pendentif à un parfait inconnu.

Il était très étrange de percevoir sa présence à travers cette voix purement masculine et j'en aurai sans doute éclaté de rire si la situation n'était pas aussi critique. Je la laissai rejoindre le bâtiment et m'assis à l'ombre du mur, mon ordinateur sur les genoux. Une chance qu'il était chargé à bloc ! Je réprimai un bâillement et cherchai à identifier le bâtiment dans lequel Lucie venait d'entrer à l'aide des caméras de surveillance. Je la retrouvai rapidement alors qu'elle hésitait entre plusieurs portes et j'ouvris celle qui menait dans la bonne direction. Le trajet était heureusement assez simple et je repris contact avec Daniel pour le prévenir.

- J'ai trouvé une solution. Un garde va venir te libérer. Il est sous influence, ne lui fait aucun mal. Il te donnera un pendentif, ramène-le moi et prends-en soin. C'est ce qui me permet de le contrôler.

- Euh OK. C'est pas dangereux au moins ?

- Non. Une fois qu'il t'aura donné le pendentif, il restera encore sous mon contrôle pendant quelques secondes le temps de t'éloigner, mais ne traînes pas en route.

Je guidai Lucie jusqu'à la prison et elle joua son rôle à la perfection, esquivant adroitement l'unique patrouille qui circulait au rez-de-chaussée de ce bâtiment. Par un incroyable coup de chance, l'endroit où était gardé Daniel était assez proche, et je vis le gardien possédé par Lucie arriver jusqu'à la prison, récupérer la clé qui se trouvait accrochée au mur et ouvrir l'épaisse porte grillagée sans difficulté. Daniel se précipita hors de la cellule pour s'approcher d'une table et je compris à son éclat de voix que ses objets avaient été retrouvés.

- Ils ont laissé toutes mes affaires ici ! Parfait ! Maintenant on file d'ici, le génie !

Je réprimai un ricanement. Au moins cette mésaventure lui avait appris à suivre mes conseils. Il regagna rapidement la surface et parvint à sortir du bâtiment une dizaine de minutes plus tard, me rejoignant sans attendre.

- Et bien, Nathalia, je ne sais pas comment tu as fait ton compte mais je te dois une fière chandelle.

Il me remit le pendentif de Lucie que je raccrochai autour de mon cou avec un certain soulagement.

- Secret professionnel. Sur ce je t'abandonne, je vais dormir. À une prochaine fois !

Je rappelai un taxi et m'empressai de regagner ma demeure. Ce début de journée avait été fort en émotions mais au moins ma mission avait été réussie. Après cela, j'espérai que le Nosferatu n'allait pas exiger mon aide avant la fin de ma scolarité car les mois à venir allaient être particulièrement exigeants.


FIN du chapitre 24.

J'ai galéré à l'écrire et j'ai une semaine de retard par rapport au délai que je m'étais fixé mais pour compenser, il est un peu plus long que d'habitude. Quelques informations importantes mais pas beaucoup d'action dans ce chapitre. Keyes qui ne perd jamais l'occasion d'embêter Nathalia et le retour de Matheod qui aura un petit rôle à jouer par la suite. Prochain chapitre, le dernier semestre de Nathalia à l'institut Saint-Charles.