Disclaimers : Nathalia a désormais 19 ans et ses études sont terminées. Il lui reste deux ans avant son étreinte et elle compte bien en profiter un maximum. Désormais les choses vont un peu s'accélérer.
Chapitre 26
Ce soir-là, je me réveillais dans ma chambre au refuge Malkavien avec un sentiment d'euphorie puissant. Cela ne faisait que quelques jours que j'avais terminé mes études, mais j'avais enfin suffisamment récupéré de ma vie diurne pour rester éveillée toute la nuit. J'étais prête à sortir pour profiter de ma liberté nouvellement retrouvée. Ma mère m'avait autorisée à rejoindre le refuge souterrain, m'offrant la meilleure protection qui soit contre les hautes températures du mois d'août, et j'avais passé une agréable journée dans les bras de Morphée. Un coup d'œil au réveil m'informa que le soleil n'était pas encore tout à fait couché, mais j'en profitai pour me préparer. Je sortis de mon armoire une robe courte à bretelles, une paire de collants translucides, des sous-vêtements propres et mes bottines noires, puis je sautillai jusqu'à la "salle de bain" pour me prendre une rapide douche. Même en plein été, l'eau glacée qui sortait des canalisations n'était jamais très agréable, mais c'était le prix à payer pour dormir sur place.
Je m'habillai et me maquillai avec soin, prête à rejoindre le monde de la nuit comme l'un de ses enfants. Je laissais mes longs cheveux bruns tomber en cascade contre mon dos, mettant en valeur la pâleur encore maladive de ma peau. Mes années d'étude ne m'avaient guère donné l'occasion de prendre le soleil, mais ce n'était pas plus mal. Je trouvais ma mère magnifique et j'aimais forcer le trait pour lui ressembler encore davantage.
Je trépignai presque d'impatience à l'idée d'aller en boîte, pourtant ma mère y avait soumis un bon nombre de règles. Je ne devais pas boire d'alcool et bien évidemment encore moins consommer de drogue, mais je devais aussi surveiller mes verres, ne pas avoir de relation sexuelle et surtout respecter la Mascarade. En l'absence de Stefania ou Evguenia, j'espérais bien me lier d'amitié avec un autre vampire, sans quoi j'allais rapidement m'ennuyer. Sybile était trop changeante pour nouer une relation similaire, et surtout je la voyais comme une sorte de marraine, quant à William, il restait presque constamment invisible.
De toute façon, ce soir, je sortais avec ma mère. Elle m'avait averti qu'elle souhaitait me faire découvrir l'Elyseum, je devais donc attendre son réveil avant toute chose. Lucie n'avait malheureusement pas le droit de m'accompagner, je la laissais cependant libre dans ma chambre tandis que je regagnais celle de ma mère. Elle ne tarda pas à se réveiller, enlaçant immédiatement mon corps entre ses bras.
- Ma chérie. Tu es très jolie. Ce soir je vais te présenter un personnage important dans notre cité. Il se nomme Adrian Levin, c'est un Nosferatu proche du Prince. Il porte le titre de Maître des Harpies.
Je cherchais dans mes souvenirs si j'avais déjà entendu une telle appellation, mais Steren ne m'en avait jamais parlé.
- À quoi… sert ce titre, concrètement ?
- C'est une appellation honorifique… et politique. Il garantit le bon respect du protocole, règle les conflits, enregistre les dettes, évite que certains désaccords ne dérapent. Il a une certaine influence dans notre société. Cela fait quelque temps que je n'ai pas fréquenté son cercle mais ce n'est pas quelqu'un à négliger. J'aimerais qu'il te reconnaisse comme ma future infante, à présent que tu vas fréquenter nos terrains de chasses plus régulièrement.
Nous nous rendîmes donc à l'Elyseum en compagnie de Sybile tandis que William nous attendait à l'entrée, ne supportant pas l'idée de se désarmer. Il s'agissait d'un musée bâti sur plusieurs étages, et dont le premier était construit en une mezzanine qui courait sur tout le pourtour de la salle principale. Plusieurs vampires étaient occupés à discuter en chuchotant, mais l'arrivée de notre groupe provoqua quelques secondes de silence. Ma mère nous conduisit sans hésiter jusqu'au premier étage jusqu'à un vampire entouré de plusieurs autres. Il fit un signe de la main et le groupe se dispersa en un instant, cependant je remarquai que les conversations s'étaient à nouveau tues et que de nombreux regards étaient tournés vers nous.
- Primogène Conemara ! Quel plaisir de vous voir ce soir.
Le vampire avait l'apparence d'un homme au physique disgracieux caractéristique des Nosferatu, mais ce n'était certainement pas le pire que j'avais pu croiser. Il avait des cheveux mi-longs bouclés noirs qui couvraient une partie de son crâne, mais ses yeux verts avaient une lueur animale qui aurait alerté n'importe quel humain et sa bouche dépourvue de lèvres était retroussée sur des dents jaunâtres. Il était habillé d'une simple chemise grise et d'un pantalon noir, comme si lui aussi souffrait de la chaleur de cette saison. Sybile s'inclina légèrement et je m'empressai de l'imiter tandis que ma mère se contentait d'approcher.
- Maître des Harpies. C'est un plaisir partagé. Je me suis dit qu'il était temps de vous présenter ma fille et future infante, Nathalia.
Ma mère m'invita d'un geste à m'approcher, ce que je fis timidement. J'avais capté un regard de la part du vampire, et celui-ci m'avait occasionné un frisson d'effroi. Je sentais instinctivement qu'il désapprouvait ma présence en ce lieu.
- Je crains de ne pas comprendre, Primogène. Ce n'est pas… l'une des nôtres, tout du moins pas encore. Je me garderai bien de reconnaître son existence officiellement, ni de lui consacrer la moindre attention.
Aïlin eut un geste de la main, comme si c'était un détail sans importance.
- Voilà quatre ans qu'elle vit à mes côtés. Elle connaît nos lois mieux que la plupart de nos nouveau-nés. Le Prince a accepté sa présence à mes côtés à condition qu'elle n'ait plus aucun lien avec les siens, et il s'est lui-même chargé de l'interroger à ce sujet.
- Tolérer son existence est une chose. Si notre société doit perdurer, il me semble évident que c'est aux plus anciens d'engendrer une descendance. Mais me demander de lui offrir un statut, alors qu'elle n'est même pas votre goule… Comment pourrait-elle ne serait-ce que respecter le protocole ? Rangez donc votre jouet jusqu'à ce qu'elle ait rejoint notre famille. Et je l'accueillerais alors comme il se doit. Mais par égard pour tous les nouveau-nés de notre Cité, il est hors de question que je la reconnaisse pour le moment. Je suis navré, Primogène.
Ma mère pinça les lèvres et fusilla le vampire du regard, mais elle ne pouvait sans doute rien faire de plus pour le convaincre. Pour ma part, je me contentai de baisser les yeux. Il ne fallait surtout pas que j'intervienne malgré mon désir de défendre l'honneur de ma mère. Contrairement à ce que ce vampire devait croire, Steren m'avait suffisamment briefé sur les coutumes de la Camarilla pour savoir que je n'avais pas mon mot à dire dans cette histoire. Finalement, après quelques secondes qui me semblèrent interminables, la tension retomba. Ma mère fit volte-face, et je m'empressai de la suivre, le regard au sol, guidée par la main de Sybile sur mon épaule. Je n'avais pas envie de voir les regards méprisants ou moqueurs que devaient porter tous ces vampires sur elle. Une primogène en personne humiliée, cela ne devait pas arriver toutes les nuits…
La soirée ne s'était clairement pas passée comme prévu et je redoutais la suite. Jusqu'à présent, les vampires que j'avais rencontré, avaient plutôt bien accepté ma présence. Pourtant, mon père m'avait bien expliqué combien cette situation était aberrante aux yeux du monde de la nuit. L'excentricité de ma mère dénotait, même pour une Malkavienne.
William dû comprendre que les choses ne s'étaient pas déroulées comme prévu, ou alors il en avait été mis au courant via cette étrange connexion Malkavienne, le fait est qu'il nous conduisit directement à la maison, où ma mère disparut sans même un regard pour moi.
Dépitée de voir ma semaine aussi mal commencer, je regagnai ma chambre et décidai de suivre le conseil de Steren en envoyant un SMS à Matheod. Si j'avais bien appris quelque chose en quatre ans, c'était que les anciens supportaient mal la contrariété. Elle n'était pas près de sortir de son sanctuaire.
"Salut Matheod c'est Nathalia. J'ai enfin terminé mes études et je cherche des coins sympas où passer mes nuits, mais tu connais maman, elle voudrait que j'évite d'aller n'importe où. Est-ce que tu aurais des lieux à me conseiller ?"
Sa réponse ne tarda pas à apparaître.
"Bonsoir Nathalia. Toutes mes félicitations. Aïlin m'avait prévenu que tu chercherais sans doute à me contacter. Tu as bien fait. Une jeune fille aussi belle et cultivée que toi se doit de ne jamais être seule. Je serai heureux de te prêter mon bras pour t'introduire dans les soirées du clan de la Rose. Rejoins-moi demain soir à 23h devant le Dream Club, sur les Docks. Je te ferais entrer. As-tu une tenue de soirée à porter ?"
"J'ai ce qu'il faut. William sera à mes côtés, mais comme tu t'en doutes, personne ne verra la différence."
"Je le sais bien, ne t'inquiète pas, même si je le déplore. Douce nuit à toi. À demain."
Je prévenai immédiatement William par SMS et lui demandai de récupérer le médaillon de Lucie dans ma chambre, puis je préparai ma tenue avant de m'installer devant mon ordinateur. Suite au fiasco de cette nuit, j'avais presque hâte de me retrouver en territoire Toreador. Je savais qu'ils passaient leurs nuits à se mêler aux humains, il n'y avait donc aucun risque que j'y sois ostracisée...
***/+/***
Le lendemain, je me préparais assez tôt pour ma sortie. Si j'avais l'habitude de me mêler aux vampires, ce soir j'allais devoir passer pour une humaine parfaitement normale. Je dissimulai la morsure de ma mère sous un large ruban de satin et m'habillai d'une sobre robe crayon noire accompagnée d'une étole et d'une paire d'escarpins. J'avais, bien entendu, toujours le pendentif que Steren m'avait confié mais j'y avais entremêlé un autre collier pour le faire passer pour un bijou gothique. Je portais aussi la pierre rouge qui m'identifiait comme une protégée de la Camarilla. J'avais trouvé des bracelets assez similaires et de longues boucles d'oreilles serties de pierres rouges pendaient à mes oreilles. Je ne m'estimais pas particulièrement belle, mais j'étais mince et avais une peau sans défaut. Mes longs cheveux sombres mettaient ma pâleur en valeur et je savais me maquiller à peu près convenablement, merci Evguenia et ses cours. Je ne savais pas trop à quoi m'attendre, car les Toreadors étaient généralement assez sélects dans leurs soirées, mais ma tenue convenait aussi bien pour une boîte de nuit branchée que pour un vernissage, à en juger par ce que j'avais trouvé sur Internet.
Je retrouvai Lucie et William presque deux heures plus tard, après un petit déjeuner léger et une dernière vérification à mon "déguisement". Dans la voiture, je résumai la soirée de la veille à mon amie fantomatique et la briefai sur la soirée à venir. J'allais être entourée d'humains et de vampires, et n'ayant moi-même aucun moyen de deviner qui était quoi, j'allais devoir user de précaution et je comptais sur son aide pour identifier mes interlocuteurs.
Une fois garés à proximité, je rejoignis l'adresse indiquée par Matheod. La rue était bondée, une centaine d'hommes et de femmes attendant déjà pour entrer. Apparemment le lieu était particulièrement à la mode auprès des étudiants aisés de la ville. Le vampire apparu à l'heure dite par une entrée de service, et salua quelques connaissances dans la file d'attente avec un sourire aguicheur.
- Nathalia ! Regarde-toi ! Tu as bien grandi, tu es sublime. Je suis certaine que tu vas faire tourner quelques têtes comme ça. Viens, entrons, je vais te présenter.
Son prénom résonna dans la foule, mais il se contenta de leur répondre d'un clin d'œil, m'invitant à entrer sous les regards envieux. L'entrée de service donnait sur un petit escalier en métal. La musique y résonnait déjà et la température était régulée par la climatisation.
- Je suis heureux que tu m'aies contacté. Il est temps que tu découvres le vrai monde de la nuit. Pour l'instant, il n'y a que des membres de la famille, mais nous passons généralement notre temps au milieu des humains donc surveille tes paroles.
Je hochai la tête, observant mon environnement avec curiosité. L'escalier donnait sur une salle VIP assez vaste où plusieurs hommes et femmes discutaient déjà. Quelques visages m'étaient familiers, dont notamment Emanuel Do Santos, que j'avais déjà plusieurs fois rencontré. Il releva d'ailleurs immédiatement la tête à notre arrivée.
- Matheod, qui nous ramènes-tu donc ? Elle semble un peu jeune par rapport à tes favorites habituelles !
- Nathalia, je te présente Emanuel Do Santos, infant du primogène Maximilien Damany que tu as peut-être déjà rencontré. Il œuvre comme chercheur de talent pour une maison de disques spécialisée dans le classique. Et la jeune femme sur ses genoux, c'est Clara, sa… favorite. À sa droite, Catherine Sinclair, propriétaire de la galerie du même nom ; Charles Beauchamp, un pianiste renommé ; Vanessa de Relys, styliste ; Philippe Cassidy, œnologue et caviste pour les plus grandes fortunes de France et enfin Pierre Auray qui nous a rejoint récemment et qui est sculpteur. Mes amis, je vous présente Nathalia, fille adoptive et future infante de la primogène Aïlin Conemara.
Je saluai l'assemblée d'un signe de tête.
- Bonsoir à tous. J'avais déjà croisé certains d'entre vous mais nous n'avions pas été présentés.
Ils me regardaient tous comme si j'étais un morceau de viande sur un étalage, se demandant sans doute si j'avais un quelconque talent intéressant. Seul Emanuel avait manifesté son étonnement lorsqu'il m'avait reconnu.
- Nathalia Conemara ! Tu as bien changé. J'avais oublié ton existence. Bienvenue parmi nous.
Que ce soit parce qu'aucun Malkavien n'était officiellement présent ou parce que d'autres Toreadors étaient là, le fait est qu'Emanuel se montra bien plus cordial que la dernière fois. Les autres vampires ne se montrèrent, pour une fois, pas intrusifs dans leurs questions, me demandant essentiellement quels étaient mes goûts et mes connaissances. Ils passèrent ainsi la nuit dans une certaine oisiveté, invitant seulement des mortels pour les boire avant de quitter les lieux. Seuls Emanuel et Matheod restèrent avec moi toute la nuit et si elle ne dit rien, Clara sembla quelque peu désappointée de ne pas recevoir l'attention exclusive de son vampire.
Alors que l'aube approchait, Emanuel me proposa de les rejoindre le soir même à l'Opéra et j'acceptai avec enthousiasme. J'adorais la musique classique et même si j'avais arrêté le violon à cause de mes études, j'étais heureuse de pouvoir en écouter dans de si exceptionnelles conditions.
Finalement, j'avais passé une excellente soirée au milieu des Toreadors, meilleure que ce à quoi je m'étais attendu, et pris congé de Matheod aux alentours de 5h du matin.
J'avais peur que le primogène Ewans ne m'interdise de sortir le lendemain sous prétexte de me faire travailler, je décidai donc de dormir au refuge Malkavien pendant la journée pour ne prendre aucun risque. J'avais cependant besoin de manger un minimum et je demandai à William de me conduire rapidement au refuge pour que je puisse me changer. Si je pouvais éviter d'attirer quelques détraqués en me promenant seule à 6h du matin en escarpins et robe de soirée, c'était déjà ça de gagné.
Je regagnai donc ma chambre près d'une heure et demie plus tard, ma nourriture sous le bras. J'étais passé à un fast-food pour prendre mon repas et le sac diffusait une douce odeur de nourriture frite dans ma chambre souterraine.
Assise à mon bureau en train de déguster mes achats, j'étais en plein débriefing de nuit avec Lucie lorsque Sybile entra dans la pièce.
- Princesse, j'espère que vous avez prévenu votre mère que vous dormez au refuge. Par ailleurs, vous ne devriez pas manger ici, ce n'est pas très sain d'amener de la nourriture dans cette chambre.
Il est vrai que la pièce n'était pas vraiment aérée. Je regardais autour de moi avant de faire une moue contrite.
- J'ai envoyé un message à maman dans la voiture. Mais tu as raison, il vaut mieux que j'évite de déjeuner ici si je ne veux pas dormir au milieu des odeurs de cuisine.
La Malkavienne me ramena un peu d'encens à brûler pour désodoriser un peu la pièce, et alors que j'allumai le bâtonnet à l'aide d'un briquet, l'infime mouvement que je sentis dans mon dos me rappeler la présence de mon garde du corps.
- Veillez bien à l'éteindre avant de vous endormir, Princesse.
- Je ferais attention, promis. Tu m'as accompagné tout au long de la nuit cette fois encore. J'imagine que tu n'as pas eu l'occasion d'aller chasser…
- N'ayez crainte, un vampire n'a pas besoin de se nourrir chaque nuit. Mes besoins passent après les vôtres, vous le savez bien.
- Demain soir je tâcherais de rentrer tôt et je te demanderai de me ramener à la maison, comme ça tu auras l'esprit tranquille.
- C'est très attentionné de votre part, Princesse.
Je discutai avec Lucie jusqu'au lever du jour. Mon fantôme de compagnie avait dû garder le silence et rester invisible presque toute la nuit de sorte qu'elle ne manquait pas de commentaires à faire. Elle jugeait les Toreadors superficiels et c'était sans doute vrai, mais au moins ils s'étaient montrés cordiaux avec moi. J'avais aussi découvert qu'Emanuel pouvait se conduire comme un parfait gentleman et Matheod était aussi de bonne conversation. Ce n'était sans doute pas aussi amusant qu'une nuit au milieu des Malkaviens, ni aussi intéressant qu'étudier en compagnie de Steren, mais j'avais passé un bon moment et finalement, cela correspondait à ce que j'attendais de ces vacances.
Le lendemain, je rejoignis la petite troupe de Toreadors, Matheod compris, devant l'Opéra de la ville. L'édifice était assez imposant et je n'y avais jamais mis les pieds. J'avais déjà écouté des chœurs lorsque j'étudiais la musique classique étant petite, mais j'étais très curieuse de voir cela en vrai. À l'intérieur, la décoration donnait au lieu une majesté certaine et lorsque nous arrivâmes dans la loge VIP qui appartenait aux vampires, je restai un instant, subjuguée. La pièce jouée ce soir-là était L'Orfeo de Monteverdi. Je n'avais jamais été emmenée dans un lieu aussi chic ni n'avais écouté une aussi belle musique de toute ma vie, et je me sentis à nouveau extraordinairement chanceuse de vivre au milieu des vampires et ainsi d'accéder à ce luxe.
Une fois la représentation terminée, Matheod nous conduisit jusqu'à un lounge bar assez feutré où plusieurs calices et goules gravitaient quotidiennement. Je me sentais comme sur un petit nuage après ces deux heures à écouter un tel chef d'œuvre, pourtant, lorsque Emanuel déboucha une bouteille de champagne sans doute hors de prix, je déclinai immédiatement, provoquant l'étonnement tant chez les vampires que chez les humains.
- Toutes mes excuses, je ne bois jamais d'alcool.
Philippe me jeta un regard amusé, se saisissant lui-même d'un verre pour le porter à son nez.
- Allons bon, tu es pourtant majeure. Pourquoi ne pas continuer cette excellente soirée en te détendant un peu ? C'est un excellent cru.
- Là n'est pas la question, et je suis désolé si je parais… vulgaire ou impolie à travers mon refus. Mais c'est une règle absolue que je ne suis pas près de transgresser même pour le meilleur champagne du monde.
- Tu rates quelque chose. À moins que ce ne soit par peur de perdre tes moyens en notre présence ? Nous sommes entre gens civilisés, il ne t'arrivera rien.
Je n'aimais pas le sourire en coin du vampire, qui semblait justement espérer de tout cœur que je cède à la tentation et plonge dans les délices de l'ivresse. Je haussai légèrement les épaules et souris.
- Oh, ce n'est pas par crainte que vous abusiez de moi. Je ne suis pas ingénue de notre monde au point de sortir sans protection. Simplement, j'ai fait la promesse à ma mère que je ne toucherais pas une goutte d'alcool et je compte bien la respecter. Je vous prie de m'excuser si cette conduite vous vexe.
Matheod m'amena un verre d'eau et s'assit à mes côtés.
- Ne t'inquiètes pas, Nathalia. Personne ne t'en tiendra rigueur. Philippe était simplement étonné que quelqu'un refuse de goûter l'une de ses bouteilles. Mais peut-être qu'Aïlin t'autorisera à faire une exception si je lui demande.
- J'en doute fort, mais nous verrons bien, après tout tu la connais depuis bien plus longtemps que moi. Mais de toute façon, très honnêtement, cela ne me manque pas particulièrement.
Emanuel releva la tête de la nuque de Clara et une goutte carmine tomba sur la poitrine dénudée de la jeune femme. La morsure avait déjà disparu, mais je n'avais pas besoin d'indice supplémentaire.
- Tu dis cela car tu n'y as jamais goûté, tout simplement. J'ai écumé bien des tavernes de mon vivant et je me souviens encore du goût de mon premier whisky. Je n'aime rien moins que le retrouver dans le sang de ma douce.
Sur ses genoux, la jeune femme dodelinait de la tête sous l'effet du manque de sang et de l'alcool mêlés. Elle avait sans doute bu avant de se rendre à l'opéra. Pour ma part, si j'avais pu être tentée par l'euphorie d'Evguenia l'année passée, voir l'état de Clara me provoquait plutôt un frisson d'effroi. S'il y a bien quelque chose que je ne supportais pas depuis les expériences de Keyes, c'était de ne pas avoir le plein contrôle sur mon corps. J'avais passé de trop longs jours sous camisole chimique pour pouvoir apprécier ce sentiment.
La grimace que j'avais dû faire en regardant Clara n'avait pas échappé aux vampires, et Vanessa se saisit du poignet de son propre calice et joua distraitement avec, comme pour attirer mon attention, suivant une veine bleutée du bout de son ongle manucuré.
- Matheod nous a dit que tu vivais aux côtés de cette ancienne depuis 2009. Elle ne t'a donc rien caché de sa nature ni de ses habitudes ?
Je riais intérieurement de sa méprise. La morsure avait perdu depuis bien longtemps son caractère effrayant. Évidemment, je ne me serais sans doute pas sentie aussi à l'aise sans la présence de William que je savais juste derrière mon dos. De toute façon, Matheod n'aurait jamais permis que l'un d'eux ne s'en prenne à moi, et j'avais aussi le pendentif qui me marquait comme une protégée de la Camarilla. Cependant, je me sentis obligée de la détromper.
- Ma mère adoptive a été parfaitement honnête avec moi. Je l'ai accompagné de nombreuses fois et il lui est déjà arrivé de boire mon sang. Cependant je ne suis ni son calice ni sa goule, ce n'est pas le genre de lien que nous avons. J'étais juste en train de songer combien j'étais chanceuse et honorée d'avoir ce statut spécial à ses yeux. Au risque de paraître extrêmement présomptueuse, et même si je n'en connais pas encore toutes ses coutumes, j'ai accepté ce monde comme étant le mien lorsque j'ai juré de protéger la Mascarade. Maintenant, si vous voulez bien m'excuser, je vais prendre congé. Excellente fin de nuit à vous, merci encore de m'avoir invitée ce soir.
Je m'inclinai brièvement avant de quitter les lieux, William et Lucie sur mes talons. Dans la voiture, alors qu'il était habituellement parfaitement silencieux, William prit la parole, me faisant sortir de ma rêverie.
- Est-ce que vous comptez fréquenter ces Toreadors de manière régulière ?
- Peut-être. Je n'ai pas grand-chose d'autre à faire pour être honnête et j'ai passé une excellente soirée. J'imagine que tu ne les portes pas dans ton cœur ?
- En effet. Les Toreadors prétendent être les plus humains d'entre nous, mais ils se complaisent justement dans les vices des mortels. L'alcool, la drogue, la luxure, la vanité. Ils n'hésiteront pas à vous y entraîner si vous n'y prenez pas garde.
- Je garde ton conseil à l'esprit. Disons que ça me fait un entraînement pour plus tard. Aujourd'hui je m'applique à ne pas tomber dans les insinuations perfides des Toreadors, ainsi je serais un peu mieux armée pour affronter les Ventrues.
- Puisque vous parlez d'entraînement, j'ai aussi une proposition à vous faire. Celle de renforcer votre corps et de vous apprendre à vous battre. L'étreinte ne vous conférera ni force ni dextérité surnaturelle. Ces compétences-là doivent être acquises au plus tôt. Pourquoi ne pas commencer dès maintenant ?
Je me redressai immédiatement, un large sourire aux lèvres.
- Oh oui, carrément ! Ça va être compliqué au début. Je n'ai pour ainsi dire jamais fait de sport. Mais je tâcherai de me montrer sérieuse, j'ai hâte de commencer.
Mon gardien ne devait pas s'attendre à un tel enthousiasme de ma part car je le vis me regarder à travers le rétroviseur avec un air perplexe.
- Très bien, mais sachez que je ne vous ménagerai pas. Il faut que vous deveniez puissante si vous voulez survivre dans ce monde. L'immortalité n'est pas pour les indolents.
Je me retins de dire qu'il ressemblait à Steren avec de telles maximes.
- Je m'en doute. S'il y a bien quelqu'un qui peut m'aider à devenir forte, c'est toi. Je te préviendrai de mes disponibilités dès que possible.
De retour à la maison avec Lucie, je regagnai ma chambre. Cela faisait deux nuits que ma mère n'était pas réapparue mais je savais que ça allait lui passer sous peu. Elle avait une trop grande importance sur la scène politique pour pouvoir se permettre un tel abattement. De mon côté, j'avais aussi bon espoir de changer les choses à ma manière. Montrer à tous ceux que je côtoyais que j'étais bien éduquée et que je maîtrisais parfaitement les règles de la Mascarade était une première étape. Parce qu'une chose était claire dans mon esprit, je ne comptais pas me mêler aux humains. Pourquoi me lier à nouveau avec des gens que j'allais abandonner d'ici peu ? Les mortels faisaient déjà partie du bétail à mes yeux…
Ma mère nous avait rejoint au dîner, comme si de rien n'était, et elle m'avait écouté raconter mes deux dernières nuits avant de caresser doucement mes cheveux, manière habituelle pour me récompenser de mes bonnes actions.
Comme je m'y étais attendu, Steren était décidé à continuer mon éducation. Je passai ainsi une bonne partie du jeudi à étudier sous sa direction, mais c'était désormais uniquement des choses qui me serviraient en tant que vampire. Je pouvais me targuer de parler anglais, latin, grec ancien, espagnol et italien couramment, je connaissais l'anatomie humaine sur le bout des doigts, comprenais les rouages de l'économie et pouvais réciter et appliquer sans problème les différentes lois de la physique et de la chimie. Désormais, il s'agissait de les réutiliser dans ma future existence : Créer ma propre source de revenus pour me mettre à l'abri du besoin et ce sans alerter les humains, protéger la Mascarade mais aussi devenir l'un des stratèges de la Camarilla et détruire jusqu'au dernier les membres du Sabbat présent sur le sol français.
En un sens, j'étais tout aussi embrigadée que Kevin, je n'imaginais pas un autre système possible. Steren était en train de faire de moi l'un de ses petits soldats aussi sûrement que n'importe quel Tremere. Mais malgré cette pensée dérangeante, je n'envisageai pas une seule seconde de m'en affranchir. C'était mon père adoptif, il m'avait accueillie et offert un enseignement, à moi, celle qui avait été réduite à l'état de déchet par ses propres géniteurs. Non seulement je devais lui obéir, ne serait-ce que pour lui témoigner ma gratitude, mais ma fierté me poussait en plus à viser l'excellence pour obtenir ses louanges.
J'entraînais mes compétences sociales avec les Toreadors et mon intellect avec Steren, il ne manquait plus que le physique et je comptais bien sur William pour m'aider à travailler là-dessus. J'avais bien prévu de me mettre au sport pendant mes journées, mais avoir un véritable assassin pour apprendre à combattre, c'était tout de même plus concret. Et il était évident que j'allais devoir combattre à un moment ou un autre. Même le plus sociable des vampires ne vivait pas bien longtemps sans savoir se servir un minimum d'armes, c'était Matheod lui-même qui l'avait appris.
William vint me chercher quelques nuits plus tard, mais alors que je pensais que nous nous rendrions au refuge Malkavien, il gara la voiture dans un parking privé en périphérie du centre-ville avant de m'entraîner à sa suite. Il me conduisit ainsi à pied jusqu'à un quartier bardé d'immeubles. À cette heure de la nuit, l'ambiance était plutôt animée et pas spécialement rassurante, mais personne ne sembla prêter la moindre attention à moi. Finalement il entra dans un HLM semblable à tous les autres et sans un mot, me fit descendre jusqu'à la cave. J'avais gardé le silence depuis que nous avions quitté la voiture, me contentant de le laisser guider, les yeux grands ouverts. La cave était divisée en différents boxes et lorsqu' il s'arrêta enfin devant l'un d'eux, je ne pus m'empêcher de lui poser la question qui me brûlait les lèvres.
- Euh, tu m'emmènes où, au juste ?
- Chez moi.
Il était à peine visible et sa voix n'était guère plus haute qu'un murmure. Je frissonnai légèrement, me laissant cependant guider par sa main. Je n'oubliais pas qu'il était Malkavien, et s'il était relativement censé habituellement, je m'attendais à tout et n'importe quoi. Je me doutais que ce box souterrain ne devait pas être son refuge en lui-même. Il était bien trop paranoïaque pour se contenter d'une aussi faible protection. Je pensais qu'il y avait peut-être caché une clé ou un mécanisme, je fus malgré tout surprise d'y trouver l'entrée d'un tunnel, dissimulé par une étagère. La galerie semblait avoir été creusée à travers le béton du mur et s'enfonçait en ligne droite dans les ténèbres. Je n'y voyais déjà plus grand chose, mais lorsqu'il remit l'étagère devant l'ouverture, je ne pus tout simplement plus me déplacer. Heureusement, il se saisit à nouveau de mon bras pour m'orienter, avançant cette fois nettement moins vite.
- Ce n'est plus très loin, ne craignez rien.
Après encore plusieurs mètres dans les ténèbres les plus totales, il me fit passer par une porte exiguë, qui débouchait cette fois sur une salle nettement plus grande. Je n'y voyais rien, quelle que soit la direction où je me tournais, mais Lucie était là pour me décrire sommairement mon environnement, et je sentais instinctivement que la pièce était vaste. L'air était frais mais sec et j'avais perçu un changement dans la texture du sol, comme si je marchais désormais sur des tapis.
- Bienvenue dans ma demeure, Princesse.
- Merci. Mais tu n'as pas oublié que j'étais incapable de voir dans le noir, n'est-ce pas ?
- Absolument pas. Mais c'est l'endroit parfait pour commencer à s'entraîner. Vous ne pourrez pas toujours voir vos ennemis, de nombreux vampires sont capables de tromper votre vue. Ce sera donc ici que je vous apprendrai à combattre. Ne vous inquiétez pas, il y a largement la place, et personne ne viendra nous y déranger.
Je soupirai et posai mon sac sur le sol. J'avais prévu une tenue en fonction et portait des vêtements confortables : chemise, t-shirt, pantacourt ample et basket ; et j'avais pris une bouteille d'eau avec moi.
- Ok. Qu'est-ce que je dois faire, alors ?
- Tout d'abord, courir. La salle est grande, c'est un ancien abri contre les bombardements. Ne vous préoccupez pas des murs, je vous arrêterai. Ça vous permettra de vous échauffer et vous approprier l'espace.
Lucie emporta mon sac dans un coin de la pièce pour ne pas gêner mes mouvements et je commençai l'entraînement. La méthode de William n'était pas si absurde, mais après mon enfance et mes études, mon endurance était risible. Je me sentais pathétique à haleter et transpirer aussi facilement, mais mon gardien s'en fichait éperdument et il me fit courir jusqu'à ce que je connaisse par cœur l'espace entre les murs. Par la suite, il m'apprit à percevoir un obstacle par écholocation, ce qui était loin d'être intuitif mais finalement à la portée de n'importe quel être humain.
Bien évidemment, je n'allais pas devenir un assassin en quelques nuits, mais il se montra raisonnable, et lorsque je rentrai chez moi, j'étais épuisée mais avais la satisfaction d'une journée productive.
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Les semaines à venir formèrent ma nouvelle routine. Je passais régulièrement mes nuits aux côtés des Toreadors, généralement du vendredi au dimanche, navigant entre les vernissages, les concerts, les galas et les soirées en boîte. Le lundi, je travaillais avec Steren à la maison, et les mardi et jeudi je m'entraînais avec William dans son souterrain. Il arrivait parfois que Steren me sollicite une seconde nuit, de sorte que je n'avais finalement que peu de temps pour moi.
Heureusement à cette saison, les nuits étaient assez courtes, et je profitais des premières heures de l'aube et des dernières du crépuscule pour manger et me détendre.
Je n'accompagnais que rarement ma mère, mais elle ne m'en tenait pas rigueur, étant elle-même souvent occupée ailleurs. De toute façon, je ne comptais pas remettre les pieds à l'Elyseum avant mon étreinte, et je n'avais vraiment aucune envie de me plonger dans la politique tant que je pouvais encore l'éviter.
Ce soir-là, j'étais donc en compagnie du groupe de Toreadors et nous étions confortablement installés dans l'espace VIP de l'un des clubs où nous avions pris l'habitude de nous retrouver. Je m'étais un peu rapprochée de Charles Beauchamp, avec qui je discutais de musique en compagnie d'Emanuel et Philippe. Le vampire s'était finalement rendu à l'évidence que je ne céderai pas, et il avait cessé d'essayer de me faire boire de l'alcool, ce qui l'avait rendu un peu plus sympathique à mes yeux.
De son côté, Matheod conversait avec Catherine Sinclair des nouveaux artistes en vogue et j'avais rapidement abandonné l'idée de vouloir participer à leur débat tant il était houleux. Vanessa de Relys était cette nuit absente, quant à Pierre Auray, il était descendu dans la salle principale pour chasser. Clara était comme toujours sur les genoux de son vampire, immobile et béate comme un vulgaire sac à main, William était derrière moi, quant à Lucie, elle se promenait çà et là en faisant des commentaires, généralement moqueurs, sur tout ce qu'elle voyait. Elle restait invisible aux yeux des vampires et n'ayant aucune raison d'utiliser leur pouvoir d'Augure, aucun d'entre eux ne s'était encore aperçu de sa présence.
Soudain, mon amie fantomatique traversa le sol pour se poster devant moi, me faisant sursauter au passage.
- Nathalia ! Je crois qu'il se passe quelque chose d'étrange. Des gens sont entrés mais ils portent des armes cachées dans leurs manteaux.
Je me levai d'un coup sous le regard étonné des vampires, et me postai devant la baie vitrée qui permettait de voir toute la salle. Les lieux étaient bondés et je ne vis rien qui ne sorte de l'ordinaire. Mais je faisais confiance à mon amie.
- Il y a des gens louches qui sont entrés dans le club. Ils portent des armes…
Emanuel eut un sourire méprisant.
- Bah alors Nathalia, on a eu le droit à sa gorgée de vitae ? Tu entends déjà des voix ?
Je n'eus pas le temps de répondre que la porte s'ouvrit à la volée, et qu'un homme massif équipé d'une arbalète de point entra, tirant sur la première cible à portée. Clara fut transpercée sous mes yeux et se mit à hurler, provoquant un brusque mouvement d'effroi. Je tombai en arrière, le cœur battant, tandis que les vampires se dispersaient dans la panique en passant par la sortie de secours. De son côté, William avait égorgé le premier chasseur de vampire avant de s'attaquer au second. D'autres étaient encore dans les escaliers, et ce fut Lucie qui me fit reprendre mes esprits.
- Nathalia ! Mets-toi à couvert. Il y en a encore deux qui arrivent.
Mon gardien transperça son adversaire et je m'empressai de lui transmettre l'information.
- Il en reste deux. Je ne bouge pas.
Il s'élança dans les marches, disparaissant de ma vue, et j'en profitai pour me pencher sur Clara. La jeune femme est mourante et je savais que je ne pourrais rien faire pour la sauver. Elle tendit un bras suppliant vers moi.
- Où est Emanuel ? App...ele-le… Je t'... supplie !
- Il est parti. Des chasseurs de vampires sont entrés dans le club. Je suis désolée.
Elle pleurait à présent, consciente que son vampire allait la laisser mourir malgré tout l'amour qu'elle lui portait. Son visage perdait peu à peu ses couleurs et elle peinait à respirer. Elle ne devait probablement en avoir plus que pour quelques secondes mais je me demandai tout de même si je ne devais pas abréger ses souffrances. Elle avait glissé sur le sol et je repoussai la table pour l'allonger plus confortablement. Une bouteille s'était brisée dans la bataille et le vin se mêlait à son sang en une flaque sombre qui imbibait mes vêtements.
- J… veux pas.. mourir !
À ce moment, je ne pus m'empêcher de penser à tous ces fantômes issus de morts violentes. Je connaissais à peine Clara, je ne l'appréciais même pas, mais je voulais l'empêcher de connaître ce sort. Autour de nous, l'agitation avait laissé place à une étrange quiétude. On pouvait toujours entendre la musique qui passait en contrebas, atténuée par les vitres. William avait dû réussir à les éliminer avant qu'ils n'atteignent la salle principale.
Je me mis à caresser doucement ses cheveux.
- Ne t'inquiète pas. Les secours sont en route. Tu vas sans doute perdre connaissance mais ce n'est pas grave. Respire calmement et profondément.
- J'ai mal…
- Je m'en doute. Essaye de te détendre. Ça va aller.
Je lui mentai effrontément mais je ne me sentais pas capable de l'achever. Non loin de moi, William m'avait rejoint mais il devait sans doute être incapable de comprendre mon dilemme moral. Les paroles de Steren me hantaient toujours. Était-il plus humain d'abréger les souffrances de quelqu'un ou au contraire de rester pétrifié devant une personne agonisante ?
Alors que Clara s'éteignait doucement contre moi, Pierre Auray arriva soudain dans la pièce en écarquillant les yeux.
- Fichtre. Mais quel est donc ce désordre ?!
Je regardai autour de moi avant de lever un sourcil. Le mot était faible. Les tables étaient renversées, les verres et bouteilles brisés, les cadavres des quatre chasseurs étaient empilés dans un coin et Clara gisait dans une mare de sang.
- Ça a l'air de quoi à ton avis ?
Il souleva la tête d'un des cadavres, un air de dégoût au visage.
- De quelques barbares répugnants venus nous pourchasser. Heureusement, toute cette agitation n'est pas parvenue aux yeux et aux oreilles des mortels en contrebas. Je me demandais pourquoi le videur n'était pas à son poste. Misère… où sont donc les autres ?
- Ils ont filé la queue entre les jambes.
Il leva les mains face à l'agressivité de ma réponse.
- Ils auront sans doute pensé que tu ne risquais rien étant humaine.
Je reportai mon regard sur la calice mais elle avait fermé les yeux. Lorsque je tâtai son pouls, il ne battait plus. Elle était manifestement passé de vie à trépas, mais son visage était serein. J'étais sans doute parvenue à l'apaiser avant sa mort et j'en fus soulagée. Au moins, malgré l'absurdité de sa mort, j'avais été là pour elle. Je me redressai pour m'asseoir sur l'un des fauteuils.
- C'est une évidence… Ces chasseurs sont d'une imbécilité crasse. Ils valent à peine mieux que les têtes de pioche du Sabbat. À qui appartient ce club déjà ?
- Vanessa. La connaissant, elle doit fulminer. On ne peut pas laisser tout cela en état.
- Sans blague ! Je n'ai pas encore d'expérience en matière de disparition de corps mais ma mère s'est assurée que je connaisse la Mascarade avant toute chose.
Le vampire sortit son téléphone et pianota à toute vitesse sur l'écran avec un air ennuyé.
- C'est bon. Vanessa est prévenue. Elle va passer ici et mandater ses hommes. Bien, j'imagine que nous allons devoir trouver un nouveau lieu pour nos nuits…
Je me relevai d'un coup, ne supportant soudain plus de rester dans cette pièce empuantie par le sang et la mort. Clara allait sans doute se retrouver dans quelque fosse commune obscure au même titre que les chasseurs. Anonyme parmi les milliers de victimes causées par les vampires chaque année. Sa famille ne saurait jamais rien de son sort, mais elle avait choisi sa vie, et c'était le seul destin possible lorsque l'on décidait de fréquenter un immortel.
Je saluai le Toreador d'un signe de main avant de sortir par l'escalier de service, suivie par William et Lucie. J'avais un besoin urgent de prendre une douche pour pouvoir oublier le massacre qui venait de se dérouler, car pour l'heure, mes bras et mes jambes étaient partiellement couvertes de sang.
Mon gardien me ramena directement à la maison mais avant de partir, je n'oubliai pas de le remercier pour son efficacité.
- Tu as été admirable encore ce soir, William. Merci.
- Au contraire, Princesse. Si votre fantôme ne vous avait pas prévenue, ces chasseurs auraient pu vous viser. J'aurais dû être plus attentif. Je ne me le pardonnerais jamais si j'échouais dans ma mission.
- Quoi qu'il en soit, je suis heureuse que tu aies été là. Je te préviendrais si je sors, mais je crois que ce soir je vais rester ici. Bonne journée.
Dans la maison, je retirai mes chaussures dès le palier, mais comme je portais des escarpins ouverts, mes pieds n'étaient pas dans un meilleur état. Comme je m'y attendais, ma mère ne tarda pas à débarquer dans l'entrée, sans doute alertée par l'odeur.
- Nathalia !
- Pas d'inquiétude ! Je ne suis pas blessée, ce n'est pas le mien, ce n'est pas de ma faute et je n'ai provoqué la mort de personne.
Ma mère sembla rassurée, et elle me souleva pour me porter jusqu'à ma chambre.
- Ma pauvre chérie, tu vas me raconter tout ça. L'un des nôtres a-t-il disparu ?
- Non, juste l'humaine qu'Emanuel Do Santos trimballait toujours avec lui. Mais je vais tout te raconter, laisse-moi juste prendre une douche. J'ai vraiment besoin de me laver là…
Elle me déposa directement dans ma salle de bain et je pus enfin me débarrasser du sang coagulé qui collait à ma peau. Une fois détendue et changée, je regagnai le salon où ma mère m'attendait. Il était encore tôt et Steren n'étant pas encore là, elle me laissa m'allonger sur le canapé, ma tête sur ses cuisses, pour lui raconter toute l'histoire. Elle m'écouta attentivement avant de réagir.
- Et bien tu remercieras Lucie pour sa curiosité et sa présence d'esprit. À l'avenir, je voudrais que tu me tiennes informé des lieux où tu te rends. Les chasseurs sont habituellement plus gênants que dangereux mais tu es si fragile… L'idée que tu sois blessée m'est insupportable.
- Je le ferai. De toute façon, je suis tout autant en danger au milieu des humains qu'au milieu des vampires. Enfin heureusement que William est toujours avec moi. Les Toreadors se sont enfuis en moins de temps qu'il n'en faut pour le dire.
- Le contraire m'eut étonné. L'entraide n'est pas vraiment une caractéristique plébiscitée par les nôtres. Chacun pense à sa survie, en cas de danger, les amitiés et les alliances importent peu.
- C'est parce qu'ils sont faibles. Père m'a dit qu'un vampire puissant ne se laissait pas dominer par la bête. William est fort, j'espère que je parviendrais à devenir aussi forte que lui avec le temps.
- Je ne peux que l'espérer. Il m'a dit que tu prenais ton entraînement au sérieux, je suis fière de toi. Je sais que tu peux faire beaucoup de choses même en tant qu'humaine. Mais j'ai hâte de t'étreindre, pour pouvoir enfin supprimer cette faiblesse mortelle qui est la tienne. C'est la croix d'une mère que de s'inquiéter pour son enfant. Mais ça me broie le cœur chaque fois que tu risques ta vie.
Steren nous rejoignit quelques instants plus tard, et il nous mit en garde à son tour :
- Mes hommes ont remarqué des groupes de chasseurs qui rôdent en ville depuis quelques nuits. Ils font sans doute du repérage, même s'ils ne sont pas particulièrement discrets. Certains vont sans doute passer à l'attaque dans les nuits prochaines.
- C'est déjà le cas à vrai dire. Ils ont pris d'assaut un club Toreador cette nuit. Ils ont tué le calice d'Emanuel do Santos mais c'est la seule victime.
Ma mère m'interrompit :
- Nathalia a failli se prendre une flèche !
- Je n'étais pas dans la trajectoire mais j'étais dans la pièce.
- Je vois. Ils deviennent plus audacieux. Cela pourrait poser un problème s'ils s'attaquent aux goules par exemple…
Je ne pus m'empêcher de sourire brièvement en imaginant Keyes, transpercé par un carreau d'arbalète. Puis je me demandai si Clara aurait pu être sauvée.
- Est-ce qu'une goule pourrait survivre à une flèche dans le cœur ?
- Tout dépend l'âge de son maître, si elle a été nourrie récemment ou si le vampire est présent à proximité pour lui offrir un peu de vitae. Mais si les conditions sont remplies, c'est techniquement possible. Pourquoi cette question ?
Je haussai les épaules.
- Je me dis juste qu'Emanuel se fichait bien d'elle en réalité. Alors qu'elle pensait qu'il la sauverait, il l'a abandonnée comme un objet usagé.
- C'est souvent le cas. Tu dois comprendre ce que la vitae induit chez ceux qui en boivent. Les mortels et même les non-morts peuvent y être soumis d'ailleurs, et il suffit de trois fois pour lier entièrement un être à toi. Il te sera alors d'une fidélité absolue et fera tout pour te satisfaire, y compris au détriment de ses liens sociaux et familiaux, de son confort, sa fortune ou même sa santé. C'est une sorte d'amour irrationnel et malsain, mais surtout à sens unique. C'est d'autant plus vrai avec les Toreadors. Ils se complaisent dans la dévotion qu'on leur porte et aiment manipuler émotionnellement leur entourage. Ils n'ont qu'un doigt à lever pour provoquer la ferveur des mortels, tu peux être certaine qu'il l'a déjà remplacée.
Steren avait repris son air docte, comme chaque fois qu'il me faisait la leçon. Bien évidemment, je n'avais pas oublié ses cours sur les différentes disciplines vampiriques. Les Toreadors partageaient avec les Ventrues la Présence, ce pouvoir qui envoutait ou terrifiait aléatoirement ceux qui les entouraient.
Malgré mon don de médium et mon intelligence, j'étais aussi vulnérable que n'importe quel humain face à ces charismes surnaturels, de sorte que j'étais toujours sur mes gardes, notamment lorsqu'ils semblaient un peu trop désireux de me ranger de leur avis. Heureusement, jusqu'à présent, ils s'étaient toujours conduits en parfait gentlemen, n'en faisant jamais usage en ma présence. Je savais aussi que je pouvais compter sur Lucie et William pour me faire revenir à moi-même si je commençais à avoir un comportement étrange.
***/***
Comme mon père l'avait prédit, dès le lendemain soir, Emanuel réapparaissait avec une nouvelle greluche à son bras, et plus personne ne parla de Clara. Je ne pris dès lors même plus la peine de m'adresser à ses calices. Elles étaient toutes vouées à mourir quelque part, puisqu'elles étaient au courant du secret, mais de toute façon le vampire les maintenait presque constamment dans un état proche de l'hébétude et ne le sélectionnait pas pour leurs qualités intellectuelles.
Je savais qu'il changeait parfois de fille en fonction du lieu où nous nous rendions. Il choisissait quelqu'un capable de tenir une conversation lorsque nous nous mêlions aux humains et qu'il devait s'assurer de protéger la Mascarade, tandis que lorsque nous étions entre nous, il était accompagné d'une vulgaire potiche à peine plus habillée qu'une prostituée.
Je m'y étais rapidement habitué, comme pour tout le reste, car ce n'était d'ailleurs pas le seul. Si Catherine, Matheod, Charles ou Pierre étaient plus pudiques, Vanessa ramenait parfois son familier humain lorsque nous étions à l'abri du public, de même que Philippe qui préférait les hommes.
Après quelques mois à leurs côtés, ils ne faisaient parfois plus attention au fait que j'étais encore humaine et il m'était arrivé de partir prématurément juste parce que je m'ennuyais en leur présence.
Une autre fois, Vanessa m'avait carrément proposé de coucher avec son familier pendant qu'elle le mordait, ce que j'avais poliment décliné en essayant de ne pas paraître trop choquée.
Malgré ces quelques incidents isolés, je n'avais toujours aucune envie de me mêler aux humains. De par mon don de médium et mes centres d'intérêt, je m'étais toujours sentie différente des autres. Mais c'était d'autant plus vrai depuis la fin de ma scolarité. Je me sentais désormais complètement détachée du reste de l'humanité, comme si eux et moi appartenions à deux espèces différentes.
Je ne m'en cachais pas vraiment, mais je n'en avais pas encore pleinement pris conscience jusqu'à ce qu'une discussion fasse émerger la vérité.
Ce soir-là, nous étions en petit comité, Catherine, Emanuel, Charles, Pierre et moi, confortablement installés dans les tréfonds d'un club très sélect appartenant à une Ventrue. Aucun humain n'était présent, mais je voyais déjà quelques vampires lorgner avec appétit sur les mortels rassemblés derrière la vitre sans teint. Les jeunesses les plus favorisées de la ville se rassemblaient ici pour s'amuser en vidant des magnums de champagne hors de prix et la température qui régnait dans la boîte favorisait les tenues légères.
À un moment, mon regard s'était brièvement perdu dans l'observation d'un couple qui s'embrassait à perdre haleine à quelques centimètres de moi, et c'était la voix de Catherine qui m'avait sorti de ma rêverie.
- Alors, Nathalia, on imagine ce que ça fait d'être entre les bras d'un homme ? Tu envies sa place, peut-être ?
Je haussai les épaules avec une grimace.
- Eurk non, je ne veux pas sortir avec un mortel. Hors de question.
Ma réponse provoqua un certain étonnement chez mes condisciples. Catherine haussa les sourcils dans une expressivité que je ne lui voyais que rarement.
- Mais pourquoi ? Tu n'as pas envie de goûter les plaisirs de la chair ? Tu es jeune, tu devrais rêver de sentir le sexe d'un homme en toi. Qu'est-ce qui te répugne à ce point ?
Je bus une gorgée de jus de fruit pour masquer ma gêne à l'entendre parler si crûment.
- Je ne sais pas… Juste… Je suppose que j'aimerais… ne pas mourir vierge. Mais ma mère m'a interdit d'avoir des relations sexuelles avec un homme. Elle dit que tous les mortels sont sales et ont des maladies. Et puis je ne me sentirais vraiment pas à l'aise avec un humain…
Emanuel éclata de rire.
- Allons bon ! C'est vrai que tu es élevée par une ancienne, elle ne doit pas savoir qu'ils ont inventé les préservatifs. Mais tout de même, cela voudrait-il dire que tu préférerais sortir avec l'un des nôtres ?
Il arborait à présent un large sourire et je sentis la conversation dévier dangereusement. Emanuel, Charles et Pierre me regardaient à présent sous un nouveau jour, comme s'ils venaient de se souvenir que j'étais une jeune femme humaine, mais Catherine tapa dans ses mains pour attirer leur attention.
- Alors très chère, dis-nous tout, quel serait ton genre d'homme ? Je veux savoir. Et si je peux trouver chaussure à ton pied avant ton étreinte, tu me remercieras.
Je secouai la tête, espérant que mes joues n'étaient pas devenues rouge écarlate. J'avais une très sérieuse raison de ne pas vouloir dévoiler les caractéristiques de mon fantasme, puisqu'il se trouvait juste derrière moi, dissimulé sous Occultation.
Les dernières séances d'entraînement m'avaient permis d'entrevoir mon garde du corps et je restais fascinée par sa beauté surnaturelle. Il y avait une sorte de salle de bain dans son refuge et il me permettait d'y allumer la lumière pour me changer à l'issue de mes entraînements. Cela m'avait permis de voir celui qui restait systématiquement invisible le reste du temps. Bien que j'aie pris plusieurs centimètres ces dernières années, il faisait toujours une bonne tête de plus que moi. Il avait de longs cheveux bruns noués comme une sorte de catogan, et des yeux d'un bleu saphir intense. Lorsqu'il retirait son long manteau, ses vêtements mettaient en valeur la finesse de son corps.
Je n'avais aucun doute là-dessus, William était le genre d'homme avec lequel j'aimerais avoir une relation. Pour autant, je n'avais que peu d'espoir. Il m'avait rencontrée enfant et m'avait vu grandir, il était mon protecteur et ne devait sans doute penser à rien d'autre que ma sauvegarde. Je préférais encore taire cette passion dans l'œuf plutôt que mourir de honte à l'idée qu'il ne l'apprenne.
Finalement, j'acceptais de lâcher quelques caractéristiques vagues, histoire de nourrir leur curiosité.
- Je n'y ai pas tellement pensé. Cheveux longs, yeux clairs, grand, bien foutu… Bref, ce n'est qu'une idée vague. Sur ce je vais rentrer. Bonne nuit à vous, à la prochaine !
Je coupai court à la discussion avant de quitter les lieux, espérant que les Toréadors auraient oublié cette discussion d'ici la prochaine fois. Je n'avais vraiment aucune envie qu'ils se mettent en quête d'un homme qui correspondrait à cette description…
Fin du chapitre 26
Alors, qu'avez-vous pensé de ce chapitre ? Voilà pleins de nouveaux personnages avec le groupe des Toreador. Ils sont secondaires dans l'histoire mais seront récurrents dans les chapitres à venir. N'hésitez pas à me dire si vous avez besoin d'un petit résumé.
