Chapitre 27

Ce soir-là, j'étais comme souvent au milieu des Toreadors de la ville pour un vernissage exceptionnel dans l'une des galeries d'art appartenant à Catherine Sinclair. Vêtements de grands couturiers étaient de mise et Matheod m'avait fait parvenir une somptueuse robe noire et des talons assortis. À mon arrivée sur place, ce n'était pourtant pas lui qui m'avait accueillie mais bien Emanuel Do Santos. Son élégant costume bleu marine mettait en valeur ses longs cheveux blonds et sa peau d'albâtre, à peine colorée par la vitae vampirique.

Il me tendit un bras galant lorsque je fus à sa portée, et je ne pus m'empêcher de frissonner alors qu'il me dévisageait de haut en bas. Je pris immédiatement la parole, pour le saluer et dissimuler mon malaise.

- Emanuel. Je suis surprise que tu prennes la peine de venir m'accueillir.

- Matheod est occupé. Il m'a promis que tu ne dépareillerais pas à mes côtés et je dois reconnaître être agréablement surpris. Cette robe met admirablement bien ton corps en valeur. À te voir ainsi, je commence à avoir envie d'un peu plus que te tenir le bras.

Je continuai à marcher à ses côtés sans faire le moindre geste pour m'écarter, comme si son insinuation me laissait parfaitement de marbre, mais intérieurement je louai la présence de William juste derrière moi. Je savais qu'il réagirait dans la seconde si Emanuel se montrait un peu trop entreprenant, et cette certitude me permit de juguler efficacement ma peur.

- Tu sais pertinemment que j'appartiens à Aïlin. Mais je te remercie pour le compliment.

- Très chère, je parlais d'acte de chair. À moins que cette partie lui soit aussi réservée. Ne disais-tu pas plus tôt ne pas vouloir mourir vierge ?

Une gêne intense avait remplacé la brève angoisse qui m'avait saisi plus tôt, mais il était hors de question que je la manifeste de quelque manière que ce soit. Le sourire du vampire était éclatant, me laissant deviner ses crocs à la commissure de ses lèvres. Je savais qu'il aurait aimé me voir perdre mes moyens, mais je ne comptais pas lui faire ce plaisir.

- Tiens donc, tu te sacrifierais pour la cause ? Moi qui croyais que tu préférais les femmes mûres ?

- Il est vrai que je préférerais te cueillir dans la fleur de l'âge. D'ici un ou deux ans, par exemple. Lorsque le jeu en vaut la chandelle, je sais me montrer patient.

Je secouai la tête et fis un geste vague de ma main libre pour lui signifier ce que je pensais de ses suggestions. Il était temps de changer de sujet…

- Tu n'es pas accompagné par l'une de tes favorites, ce soir ?

- J'ai dîné avant de partir. Catherine a invité la presse et je ne voulais pas prendre le risque de voir mon image ternie par une compagnie indigne de moi.

Accrochée à son bras, nous rejoignîmes l'atmosphère climatisée de la galerie d'art où nombre de personnes se trouvaient déjà. Humains comme vampires se pressaient devant plusieurs tableaux et je saluais Vanessa de Relys, entourée de sa cour de servants ; et Pierre Auray qui avait encore cette retenue propre aux nouveaux nés désireux de ne commettre aucun impair.

Comme Emanuel l'avait annoncé, Matheod était en pleine conférence de presse en compagnie de Catherine, et tous deux semblaient parfaitement dans leur élément, sous le feu nourri des appareils photo. Je fus admirative de leur aisance, tant à dissimuler leur nature devant tous ces mortels, qu'à fasciner leur auditoire.

Pour ma part, les bains de foule n'étaient certainement pas ma tasse de thé, et j'imaginai le calvaire de William qui devait me suivre tant bien que mal. Il avait cette fois préféré transformer son apparence plutôt que de se rendre invisible, mais je me promis de ne pas rester toute la nuit.

Je n'avais pas encore réellement réfléchi à ce que j'allais faire pour assurer ma fortune dans la mort, mais je voulais choisir quelque chose qui ne m'obligerait pas à m'exposer, et donc changer régulièrement d'identité. La plupart des Toreadors mettaient en scène leur mort tous les 20 ou 30 ans pour protéger la Mascarade et si je trouvais ça particulièrement contraignant, eux étaient prêts à tous les sacrifices pour pouvoir rester sous les projecteurs.

Aux yeux des mortels, ma mère était une talentueuse magna de la finance qui avait su investir dans les bonnes entreprises au bon moment pour faire fructifier sa fortune. Son visage restait inconnu du grand public mais son nom avait une certaine aura. Je savais donc qu'en me présentant sous l'identité de Nathalia Conemara, cela allait provoquer un certain remou.

Toujours aux côtés d'Emanuel, je me pliai au jeu de la presse people sans chercher à me dérober. Je voulais utiliser cette opportunité pour renforcer la Mascarade autour de ma mère et je m'appliquai donc à présenter mon meilleur sourire de façade.

Vers minuit, l'agitation commença enfin à se calmer et je pus respirer plus sereinement. Catherine avait fait baisser le rideau et seuls restaient les mortels VIP qui avaient pour l'habitude de fréquenter nos cercles. Depuis le début de la soirée, le champagne avait été le seul liquide proposé et bien qu'habituée à taire mes besoins humains, je commençais à avoir soif.

Alors que je cherchais une excuse potable pour quitter la soirée, Matheod me servit un verre de jus de fruit et m'invita à m'asseoir sur l'un des luxueux canapés qui meublaient la partie lounge de la galerie. Ne pouvant poliment décliner son invitation, j'acceptai de rejoindre les vampires, au moins le temps d'une conversation.

- Alors Nathalia, comment as-tu trouvé la soirée ?

- Bien trop peuplée à mon goût. Je crains ne pas être faite pour les relations publiques. Je suis admirative devant votre patience et votre talent.

Emanuel esquissa un sourire et Catherine me désigna du bout de sa cigarette.

- Et toi, quel genre de métier aimerais-tu exercer ? Si cette ancienne t'a choisi, c'est que tu ne dois pas être dépourvue de talents.

Jusqu'à présent, j'avais justement évité de parler de mon pouvoir, ne sachant pas comment il allait être accueilli. Je fis une brève moue, priant pour que leur comportement ne change pas après cette révélation. De toute façon, Matheod était déjà au courant…

- Et bien à vrai dire, je suis médium, ou autrement dit, j'ai la capacité de voir les esprits. Mais si ce talent a pu peut-être intéresser ma mère, ce n'est pas des plus utiles pour trouver un travail.

Charles Beauchamp laissa échapper un discret éclat de rire tandis que Pierre Auray écarquillait des yeux

- Vraiment ? Des esprits ? Vous voulez dire que les fantômes peuvent réellement circuler sur Terre ?

Je ne pus m'empêcher de sourire face à sa candeur propre à son jeune âge. Il avait beau être plus vieux que moi, cela ne faisait pas suffisamment longtemps qu'il existait en tant que non-mort pour avoir vu toutes les créatures que j'avais moi-même déjà croisées.

- Des esprits et bien d'autres choses. Mais oui, ils peuvent hanter des lieux ou simplement errer sans même savoir qu'ils sont décédés. Certains sont rationnels et peuvent communiquer tandis que d'autres ne sont que des émanations violentes et destructrices. Quoi qu'il en soit, ce n'est pas le genre de chose à mettre sur un CV…

Matheod prit alors la parole.

- Tu es trop modeste, Nathalia. Tu as une mémoire exceptionnelle et tu es diplômée d'une école pour surdoués. Ce n'est pas quelque chose d'anodin.

Je me retins de soupirer. Tout autant que pour mon don de médium, je me méfiais de la manière dont ces vampires allaient interpréter l'information.

- Certes, sur le papier je devrais être capable de faire de nombreux métiers, mais ce n'est pas pour autant que j'en ai envie ou qu'ils sont compatibles avec mes futures contraintes.

Intérieurement, j'étais plutôt intéressée par une carrière dans l'informatique, et pas forcément dans la légalité. Le primogène Senek ne m'avait plus recontactée depuis la fin de mes études, mais je savais que je pouvais me faire facilement de l'argent et ce sans avoir besoin de sortir de chez moi…

Emanuel interrompit mes pensées avec sa prétention habituelle.

- Et pourquoi ne pas devenir ma secrétaire particulière ? J'ai beaucoup de mal à trouver quelqu'un capable de répondre à mes attentes. Tu pourrais obtenir de nombreux avantages…

À nouveau, son sourire était bien trop révélateur du fond de sa pensée, et je secouai la tête avec amusement.

- Et devoir obéir à tes quatre volontés ? Pardonne-moi si je préfère refuser ton offre ! Je plains les pauvres âmes qui entrent à ton service. Je vous remercie, mais inutile de chercher pour moi, je finirai bien par trouver. Je pense que mes centres d'intérêt sont trop éloignés de vos domaines respectifs pour que vous puissiez m'aider. Sur ce, je vais prendre congé. Je vous souhaite une agréable fin de nuit.

Je me levai avant d'être à nouveau alpaguée et rejoignis l'extérieur avec un certain soulagement. Bien que nous soyons en automne, l'air nocturne était encore doux, et je traînai un peu dans la rue, sachant que William était de toute façon à mes côtés.

- Ce sale Toreador vous convoite, Princesse. Je vous prie de rester prudente en sa présence. J'ignore jusqu'où il serait capable d'aller pour vous attirer dans ses filets.

Je souris en entendant la haine transparaître dans la voix de mon garde du corps. Il faut dire qu'Emanuel lui rendait bien, au vu du mépris qu'il affichait vis-à-vis du clan Malkavien…

- J'en suis consciente…, mais je n'oublierai pas ton conseil. Pour l'instant, il craint ma mère et me trouve encore trop jeune à son goût. Il sait que je suis protégée, et je ne suis pas non plus certaine qu'il osera tenter quelque chose ouvertement devant Matheod. Mais je sais aussi que je ne peux pas résister aux disciplines vampiriques. J'en ai discuté avec Lucie et elle peut prendre possession de mon corps pour m'arrêter si je me mets à avoir un comportement étrange, mais encore faut-il qu'elle le remarque. Espérons qu'il ne soit pas trop stupide et ne s'y risque pas.

Même si le charme d'Emanuel ne me laissait pas totalement insensible, je refusai de tomber dans ses bras, ne serait-ce que par fierté.

Pour l'heure, le groupe de Toreadors étaient mon ticket d'entrée pour toutes les réceptions et les lieux branchés de la ville, mais je n'avais pas oublié que le bannissement d'Evguenia prenait fin en décembre et j'avais hâte de la retrouver. Même si elle ne représentait certainement pas l'amie idéale aux yeux de ma mère, sa présence était chère à mon cœur.

Par son immaturité en tant que vampire, elle m'offrait des moments d'insouciance auxquels j'avais trop peu droit malgré mon jeune âge. Même si j'appréciais les opéras et vernissages auxquels Matheod et sa bande me conviaient, je voulais aussi fréquenter les boîtes de nuit gothiques et les concerts de métal.

Les soirées guindées avaient tendance à m'ennuyer et j'étais curieuse de découvrir tout ce pour quoi Evguenia avait préféré attendre que je sois adulte.

Par ailleurs, la Malkavienne était aussi la seule amie en chair et en os avec qui je pouvais partager sans honte mes fous rires sur la société vampirique. Bien évidemment, William ne faisait confiance à personne et ne m'avait jamais laissé seule en sa présence, mais Evguenia maîtrisait parfaitement les moyens de communication moderne, je pouvais donc passer par Internet lorsque le besoin s'en ressentait.

Ainsi, lorsque le jour arriva, je trépignai littéralement d'impatience. J'avais tenu à dormir au refuge Malkavien malgré le froid qui s'était abattu sur la ville. Dans les galeries souterraines de notre repaire, les températures n'étaient jamais chaudes, généralement une dizaine de degrés tout au plus. Cependant elles ne descendaient jamais plus bas et comme l'air était sec, je m'y étais plutôt bien acclimaté. Dans ma chambre et même dans les couloirs, je me promenais fréquemment nu pieds et sans même un pull ou un gilet pour couvrir mes épaules. Si à l'extérieur, ma mère exigeait de moi une certaine tenue, elle avait finalement adopté une relative tolérance au refuge, comprenant que c'était le seul endroit où je pouvais un peu me laisser aller.

Cette nuit-là, cependant, elle m'avait tout de même intimé de respecter le protocole avant de me jeter sur mon amie. J'étais donc sagement assise à la place qui m'était attribuée, à savoir à la droite de ma mère, en attendant d'avoir le droit de parler. Evguenia s'était présentée à nous plusieurs heures après le coucher du soleil, et je fus incapable de masquer mon large sourire alors qu'elle passait l'arcade de pierre à l'autre bout de la salle. Nous étions installés dans la plus grande des salles qui constituaient le labyrinthe des catacombes et comme toujours, Sybile et William se tenaient à nos côtés. Quelques Malkaviens nous avaient rejoints, mais leur présence semblait avant tout le fruit de leurs divagations que d'une réelle volonté de leur part.

Malgré le comportement franchement lunatique de certains d'entre eux, je restais toujours fascinée par le respect proche de l'adoration que la plupart vouaient à ma mère. Je ne pouvais moi non plus m'empêcher de l'admirer, tant je la trouvais plus altière que le Prince lui-même, mais c'était ma mère et cela n'expliquait pour autant pas la dévotion qu'ils lui portaient. En ville, je savais que ma mère comptait de nombreux alliés, mais elle n'en avait pas moins d'ennemis, y compris au sein de la Camarilla. Bien qu'ancienne, elle me semblait moins puissante que Steren ou William, et ses opposants la craignaient davantage pour son pouvoir politique que pour ses prouesses en combat.

Finalement, je décidai de poser la question à Evguenia elle-même, lorsque l'occasion se présenterait.

Lorsqu'elle était entrée dans la salle, elle avait porté le même regard sur ma mère que les autres Malkaviens du refuge, j'avais alors compris que malgré ses airs d'adolescente rebelle, elle lui était tout autant dévouée que les autres. À un mètre de son trône de pierre, elle s'était inclinée, tombant à genoux sur le sol de pierre brute.

- Majestée. Princesse…

Bien qu'Evguenia ne se soit jamais montrée irrévérencieuse envers ma mère, c'était la première fois que je l'entendais utiliser cette appellation. Son visage était figé en une étrange grimace, comme si elle ne savait quelle expression arborer. Mais lorsque ma mère lui sourit et lui fit signe de s'avancer, ce fut comme si toute son angoisse retombait. Elle en avait fermé les yeux de soulagement avant de se rapprocher de nous, toujours agenouillée, pour baiser les pieds de ma mère.

- Evguenia. Tu as tenu parole, tu es revenue à la date prévue. Tu es à nouveau la bienvenue dans mon domaine.

- Madame, je n'aurais manqué ça pour rien au monde. J'ai une dette de sang envers Nath' !

Je réprimai un éclat de rire. Une fois les salutations passées, le naturel était déjà revenu. Mais je savais que ma mère ne lui en tiendrait pas rigueur, car c'était le signe de sa franchise.

- Et tu ne l'oublieras pas. Désormais, je compte sur toi pour la protéger, y compris au péril de ton existence. Je ne me montrerais pas aussi indulgente si elle se retrouvait à nouveau en danger par ta faute.

Le message était clair, et le regard de William, qui était pour une fois visible, l'était tout autant : Une nouvelle erreur lui serait fatale. Pour ma part, je ne lui faisais pas assez confiance pour ne pas se retrouver dans une situation similaire, et je comptais bien me montrer prudente pour deux.

La mise en garde transmise, ma mère hocha la tête dans ma direction, m'informant que le moment solennel était désormais terminé. Je me levai de mon siège sans attendre pour me jeter sur mon amie.

- Evguenia ! Tu m'as manquée ! Je suis tellement heureuse de te revoir ! J'ai tant de choses à te raconter !

La Malkavienne me serra brièvement dans ses bras avant de s'écarter d'un pas pour me regarder.

- Toi aussi tu m'as manquée, camarade ! Tu as changé, tu es presque une femme maintenant !

Après un dernier regard vers ma mère, nous nous éclipsèrent, William et Lucie sur mes talons. Evguenia voulait rattraper le temps perdu et elle nous conduisit jusqu'à un bar situé à une vingtaine de minutes à pied du refuge. Il était en périphérie de la ville, proche des usines, et de l'extérieur l'endroit semblait plutôt miteux. L'enseigne n'avait plus une seule lumière fonctionnelle, et était si branlante qu'on aurait cru qu'elle allait se détacher d'un instant à l'autre. Le bar s'appelait le "Lacet rouge", et les vitres étaient recouvertes de crasse, au point qu'il était impossible d'en distinguer l'intérieur. Pourtant, le lieu était bel et bien ouvert, comme l'indiquaient la lumière et la musique qui s'en échappait. Sur le côté du bar, un petit parking laissait apercevoir plusieurs motos garées côte à côte, suggérant que les lieux étaient occupés par une sorte de gang, mais une pancarte "Libre et sans couleur" était accrochée sur la porte.

Seule, je n'y aurais sans doute jamais mis les pieds, même en pleine journée, mais mon amie m'y entraîna avec son enthousiasme habituel.

- Allez viens, je te promets que tu ne risques rien ! Ce sont des amis. Ils seront heureux de me revoir.

- Ok ok, je te crois… Ça appartient à un membre de la famille ?

- Effectivement, mais viens, tu comprendras mieux à l'intérieur !

Elle passa une porte vitrée recouverte d'autocollants, et lança un tonitruant "Salut la compagnie !" qui fit tourner la tête de tous les gens présents à l'intérieur.

Les lieux étaient plutôt bas de plafond, mais plus profonds qu'ils n'en présageaient depuis l'extérieur. L'intérieur était assez sombre, uniquement éclairé par des néons colorés, mais je distinguais trois hommes : un derrière le bar et les deux autres assis à une table au fond de la pièce. L'espace était réparti avec d'un côté six petites tables en bois accompagnées de chaises, et d'un autre un billard et deux pistes de tir aux fléchettes. Un couteau de chasse était planté dans l'une des cibles, et les contours du billard étaient marqués par d'étranges traces de griffes, mais hormis ces menus détails, rien ne semblait réellement sortir de l'ordinaire.

Deux tireuses à bière étaient installées sur le comptoir et des verres étaient accrochés au plafond. Des cendriers étaient posés à intervalles réguliers, ainsi qu'un vieux distributeur de cacahuètes dans un coin. Les murs étaient décorés de drapeaux, fanions, patches et posters variés, mêlant groupes de rock, vieilles publicités et symboles anarchistes. Des enceintes savamment disposées diffusaient un fond de punk-rock en guise de musique d'ambiance, suffisamment fort pour pouvoir couvrir le bruit des conversations privées.

L'homme derrière le comptoir s'était approché à notre entrée. Il avait les cheveux bruns, une moustache épaisse et une barbe qui remontait en favoris le long de sa mâchoire carrée. Il devait faire dans les 2 mètres de haut et à présent que j'étais suffisamment proche, je pouvais distinguer la forme atypique de son nez ; large et légèrement écrasé comme celui d'un grand félin.

- Evguenia ! Cela faisait quelque temps que je n'avais pas vu ta carcasse traîner par ici ! Et qui est-ce que tu nous amènes ?

- Regis ! Je viens de revenir en ville. Je te présente Nathalia, une amie. Tu en as peut-être entendu parler, c'est la jeune fille adoptée par l'ancienne Aïlin Conemara. Nath', voici Régis Le Pans, le patron de ce bar.

Je le saluai d'un hochement de tête et le vampire me dévisagea durant quelques secondes, tout sourire perdu.

- Alors c'est toi la brebis qui veut se faire passer pour un loup ? J'ai entendu parler de toi, en effet. J'ose espérer que tous ces anciens t'ont bien expliqué de quoi il en retourne…

- Aïlin ne m'a rien caché, j'en sais sans doute plus que la plupart des nouveaux nés.

- Mouais… J'en reviens pas encore que tout ce beau monde ait accepté ta venue aussi facilement. D'un côté on considère que les Sangs Clairs représentent une menace, et d'un autre, on laisse une ancêtre donner naissance. C'est parfaitement illogique, mais j'imagine que les primogènes ont des passe-droits.

Je haussai les épaules, lui servant la même réponse que j'avais déjà servie à plusieurs personnes.

- Ce qui est un passe-droit aux yeux de certains, est un fil à la patte aux yeux des autres. En me faisant vivre à ses côtés, ma mère s'est créé une faiblesse, et bien entendu le Prince n'allait pas refuser une telle opportunité.

Le patron du bar éclata bruyamment de rire, attirant à nouveau l'attention des autres clients, mais au moins le sourire était revenu sur ton visage.

- Tu es quelqu'un de direct, j'aime ça ! Bienvenue chez moi, Nathalia, future Malkavienne. Tu as bien raison. Je ne suis pas vraiment un homme de cour, comme tu le constateras rapidement. Alors ça fait combien de temps que tu vis au milieu des monstres ?

Je souris face à sa franchise. Ça changeait de tous ces vampires hypocrites qui gravitaient autour du Prince. Je ne l'avais jamais croisé par le passé et j'en conclus qu'il devait être l'un de ces Anarchs que mon père considérait avec tant de mépris. De ce que j'avais compris, ils ne respectaient pas tous les codes de la Camarilla mais ne faisaient pas partie du Sabbat pour autant… J'étais curieuse d'en savoir plus.

- Ça fait un peu plus de quatre ans maintenant. C'est peu pour vous mais beaucoup à mes yeux. Je n'imagine pas vivre autrement. Aïlin Conemara est devenue ma mère aussi surement que je considère le clan Malkavien comme ma famille.

- Quelle ferveur ! Je sais pas ce que cette ancienne t'a fait pour que tu la vénères à ce point, mais y a sans doute une grande part de pipo là-dedans.

Étonnement, Evguenia prit immédiatement la défense de ma mère.

- Dis pas ça, Régis. Aïlin est peut-être primogène, mais elle est réglo. Elle nous a toujours protégés et elle a enseigné les mêmes valeurs à Nathalia.

L'Anarch fit la grimace et secoua la tête.

- Tu sais quoi ? Ça fait longtemps que j'ai pas débattu sur l'utilité des primogènes et de tous ces trous du cul. Prenez une chaise, les filles. Je vais voir si j'ai pas une bouteille de coca qui traîne pour notre invité. Les gars ! Vous vous joignez à nous ?

Les deux autres vampires relevèrent la tête d'un même mouvement, et je reconnus Davin, un Brujah que j'avais déjà croisé à plusieurs reprises. En revanche, je n'avais jamais rencontré le second vampire, et son clan n'était pas identifiable au premier coup d'œil. Davin se leva de sa chaise et fit un geste négligent de la main.

- Sans moi, je te laisse à ton débat. À une prochaine nuit !

Il quitta le bar sans attendre mais l'autre vampire se leva pour rejoindre notre table. Il ressemblait à un étudiant sur le tard, un peu dégingandé mais plus petit que Régis. À la lumière des néons, ses cheveux et ses yeux paraissaient noirs. Une barbe d'un jour mangeait une partie du visage mais ne dissimulait rien de son sourire jovial. Au moins il semblait d'un abord sympathique, et il nous tendit la main pour nous saluer.

- Salut ! Moi c'est Robin.

Manifestement, il ne faisait pas partie des habitués, car mon amie le salua comme si c'était la première fois qu'elle le rencontrait.

- Yo ! Je m'appelle Evguenia, et voici Nathalia, ma super copine.

Regis déposa bientôt une bouteille de coca poussiéreuse devant moi qu'il décapsula à main nue et j'en essuyai le goulot avant de la porter à ma bouche, sous le regard amusé des trois vampires.

Ce fut le dénommé Robin qui reprit la parole en premier, alors que le propriétaire du bar prenait place à ses côtés.

- Enchanté ! Alors, de quoi étions-nous en train de parler ?

Regis laissa échapper un grognement.

- Des anciens et de leur propension à ne plus passer les portes. Mesdames, Robin vient de Grenoble, une ville qui est parvenue à se passer de Prince. Une situation intéressante. Malheureusement ce n'est pas notre cas ici, et si notre propre parasite est aussi bien implanté, c'est avant tout à cause des anciens et de tous ces suces-boules qui le confortent dans son pouvoir.

Je me mordis la langue pour m'empêcher de répondre du tac-au-tac. La présence d'un Prince me semblait indispensable pour maintenir la Mascarade malgré tous ces vampires au milieu des humains, mais ma mère n'était certainement pas l'un de ses fervents alliés, contrairement à ce que l'Anarch prétendait. Elle s'évertuait à protéger son clan de ses manigances. Évidemment, ce n'était pas quelque chose que je pouvais dire à n'importe qui, mais je voulais tout de même défendre son honneur :

- Ma mère s'applique toujours à faire ce qu'elle estime être juste. Elle pense avant tout à la protection de la Mascarade et à la sauvegarde du clan Malkavien. S'il n'y a pas de Prince à Grenoble, alors qu'est-ce qui empêche les gens de faire n'importe quoi ?

- Nous avons un Baron, du nom d'Antoine Rousseau. C'est un Tremere, mais il a décidé d'abandonner certaines traditions de la Camarilla pour le bien commun. N'importe qui est le bienvenu dans son domaine tant qu'il respecte quelques règles de bon sens. La vie là-bas est plutôt… paisible je dirais. Nous avons quelques chasseurs, évidemment, mais les humains pâtissent moins de notre présence et il n'y a pas de décapitation au premier oubli de protocole.

Je haussai les épaules.

- Mouai, c'est juste un Prince qui ne veut pas du titre. J'imagine qu'il doit bien y avoir des dirigeants plus souples ou plus justes que d'autres. Mais au final, tout le monde est d'accord pour dire qu'il faut une tête pour diriger et éviter que tout parte en l'air.

Evguenia ricanna face à la candeur de ma réponse tandis que Regis poussait un grognement.

- Je te déconseille de tenir de tels propos devant lui. Il déteste qu'on le qualifie de Prince. Mais tu parles déjà comme un brave petit soldat de la Camarilla. Ton ancienne t'a bien conditionnée…

Je secouai la tête et levai les yeux au ciel.

- J'ai mes propres opinions, merci bien ! Et je n'ai pas de lien de sang avec ma mère, si c'est ce que vous suggérez. Je pense que le rôle de Prince est nécessaire, mais il faut quelqu'un d'intègre et impartial à ce poste. Moi, on a pris le temps de m'expliquer toutes nos coutumes, mais j'imagine que pour un nouveau-né, être balancé là-dedans et informé qu'à la moindre erreur, il sera décapité, ça a de quoi réfrigérer. Et comme si ça suffisait pas, il y aussi toute la cour avec sa politique, ses rangs et toutes les luttes de pouvoir et d'influence… Faut croire que pour certains, humilier ou détruire la réputation des gens, c'est aussi vital que boire du sang… C'est dommage, mais j'imagine que c'est mon humanité qui parle.

Robin sourit.

- Tout n'est pas perdu, à ce que je vois. Qui sait, d'ici quelques années, tu pourrais peut-être nous rejoindre…

Je ne pus m'empêcher de sourire en pensant à Steren, primogène Tremere et tuteur auto-proclamé. Il serait sans doute le premier à me "remettre dans le droit chemin" si je m'éloignais un tant soit peu de la Camarilla.

- J'en doute fort. Je ne reste pas fermée à la discussion pour autant, mais pour l'instant, je suis encore un peu détachée de tout ça, surtout que le Maître des Harpies a tout bonnement refusé de reconnaître mon existence. Mais le Prince a été parfaitement clair sur mon obligation de respecter la Mascarade et il a exigé ma présence à la dernière… exécution publique. J'ai un statut étrange, un pied dans la tombe mais je ne suis pas encore membre de la famille. Et de toute façon, je serais à peine étreinte que tout le gratin aura les yeux sur moi pour profiter de la moindre erreur de ma part.

Evguenia passa son bras autour de mon cou pour me rapprocher d'elle avec son attachement habituel.

- Moi je suis très heureuse que Nathalia soit parmi nous et je ferais tout pour la protéger des méchants ! J'ai trouvé une super copine qui accepte de venir en concert avec moi et avec qui je peux rigoler de toute cette merde. Mais Aïlin… c'est vraiment quelqu'un de bien, Régis ! Elle m'a accueilli au refuge alors que mon sire m'avait juste jeté comme une vieille chaussette… sans elle je ne serais sans doute déjà plus de ce monde. Alors si elle dit qu'il faut obéir au prince, je le fais.

C'est alors que Robin sembla prendre conscience de quelque chose. Il plissa brièvement les yeux dans ma direction.

- Aïlin comme Aïlin Conemara, l'ancienne Malkavienne qui réside dans cette ville ?

Pour ma part, je restai trop choquée par la soudaine confession de mon amie pour lui répondre. Je n'avais jamais cherché à interroger Evguenia sur son étreinte ou plus simplement son passé, alors même que ses origines m'avaient intriguée. Il était évident à travers ses références qu'elle était une enfant de la fin du XXe siècle. Elle devait avoir 10 à 15 ans de plus que moi, tout au plus et ses origines russes transparaissaient encore fréquemment à travers son accent et son vocabulaire enfantin.

Ce fut Regis qui répondit à ma place, assorti d'une exclamation méprisante.

- Tout à fait ! Et c'est bien un truc d'ancien, ça, de t'enfermer dans une reconnaissance de dette ad vitam aeternam ! Qui te dit qu'elle n'a pas tout manigancé ?!

Evguenia et moi réagîmes en même temps.

- Aïlin ne ferait jamais ça !

- Ma mère ne ferait jamais ça !

Le Brujah leva deux mains en signe de reddition.

- Très bien, très bien, si vous le dites… Allez, faisons une partie de poker avant que le soleil ne nous rappelle à nos pénates !

Face à moi, le dénommé Robin ne m'avait plus quitté des yeux et si son comportement m'intriguait, je me disais que s'il avait quelque chose à me dire, il finirait bien par cracher le morceau. L'atmosphère s'était considérablement alourdie, et Regis se leva de sa chaise avec un raclement sonore, revenant quelques instants plus tard avec un jeu de cartes.

Évidemment, tous les vampires jouaient avec de l'argent réel, et si j'avais pris l'habitude de me balader avec une liasse de petites coupures, je soupirais pour la forme. Je n'aimais pas perdre de l'argent sans avoir moi-même décidé de le dépenser, et je jetai un œil vers Lucie qui volait autour de nous. Mon amie fantomatique hocha la tête d'un air entendu et je m'autorisai un sourire. Regis était probablement un Gangrel, au vu de son physique atypique. Quant à l'autre, je ne pouvais que faire des pronostics. Son apparence ne dévoilait rien de particulier mais il ne ressemblait pas un Tremere, un Toreador ou un Malkavien, je pouvais donc espérer qu'il soit incapable de percevoir Lucie.

Regis distribua les cartes et je tâchai de ne rien laisser paraître de mon stratagème. Si j'avais quelques scrupules à tricher contre Evguenia, je n'en avais aucun face à Regis qui n'avait eu de cesse de critiquer ma mère.

Je trichai avec parcimonie, de manière à ne pas gagner toutes les parties mais surtout pour ne pas perdre trop d'argent. Lucie et moi avions mis une combine maintes fois éprouvée : elle regardait les jeux de mes adversaires et m'informait juste si je devais me coucher ou si je pouvais continuer.

Soudain, alors que je venais de relancer de manière assez audacieuse, Robin se retourna tout d'un coup, comme s'il venait de percevoir quelque chose.

- Dites donc, n'y aurait-il pas de la triche ici ? Je ne sais pas comment tu fais, mais ce n'est pas très fair play tout ça ! Je retire ce que j'ai dit, on a bien affaire à une camariste…

Vexée, je détournai le regard tandis qu'Evguenia éclatait de rire.

- Je ne triche pas plus que vous qui utilisez l'Augure pour lire mes émotions. Je ne fais que rééquilibrer le rapport de force. Mais soit, je remets en jeu ce que j'ai gagné. Faisons une dernière partie sans artifice.

Regis grogna et récupéra son argent avant de redistribuer les cartes. Il devait sans doute avoir une bien piètre opinion de moi, désormais, mais ce n'était pas comme si je comptais rejoindre le mouvement Anarch…

Le propriétaire du bar gagna la dernière partie, heureusement sans que je n'y perdre trop de plumes, et je m'apprêtais à quitter les lieux lorsque Robin pressa le pas pour me rattraper. Il allait d'ailleurs se saisir de mon bras lorsque William apparu devant moi pour le repousser violemment.

Je tâchai immédiatement d'apaiser la situation, alors que l'autre vampire avait instinctivement sorti ses griffes pour se défendre. Un Gangrel donc…

- Du calme. Désolé Robin, mon garde du corps est obligé de se montrer prudent au vu de l'univers dans lequel je vis. William, je pense qu'il voulait juste discuter.

Le Malkavien recula d'un pas, sa main sur le pommeau de l'épée accrochée le long de sa jambe. Il n'était sans doute pas prêt à faire confiance à mon interlocuteur. Robin s'était aussi prudemment reculé, ses deux mains à nouveau normales, levées en signe de paix. Cependant il semblait clairement méfiant, et sans doute l'apparition soudaine de mon gardien y était pour quelque chose. S'il avait vu Lucie plus tôt, l'occultation de William était d'un niveau nettement supérieur et c'était cette capacité qui lui avait forgé cette réputation de tueur invisible.

- Ouai, je veux juste discuter. Décidément, tu ne manques pas de surprise. Pour tout te dire, j'étais venu ici pour rencontrer ta mère. On m'a dit qu'une ancienne Malkavienne pourrait m'aider, ou au moins répondre à ma question. Est-ce que tu aurais un moyen de la contacter ?

Ma curiosité grandit à sa question. Qu'est-ce qu'un Gangrel pouvait bien demander à ma mère ?

- Tu as un numéro de téléphone ? Je lui transmettrai le message, si elle le peut, elle te contactera probablement bientôt.

Le vampire fouilla dans une de ses poches pour en tirer une carte.

- Merci.

Je jetai un coup d'œil à William avant de tendre le bras pour attraper le petit bout de carton. Il indiquait les informations suivantes : Robin Savine, Blue Lion, développeur web à Grenoble, associé à un numéro de téléphone. Si ces informations étaient vraies, j'avais probablement affaire à un vampire relativement jeune. Mais dans ce cas, comment connaissait-il ma mère ?

Sur le chemin du retour, je traînais mes trois acolytes jusqu'à un Fast-Food pour y acheter mon repas, que je mangeai sur un banc au milieu d'un parc. Par chance, il ne faisait pas encore trop froid, car je devais éviter de ramener de la nourriture dans ma chambre souterraine et je n'avais pas envie de retourner à la maison. J'étais bien trop curieuse de savoir ce que le Gangrel voulait à ma mère, et je voulais essayer d'être présente le moment venu.

Une fois mon repas terminé, nous reprîmes la direction du refuge dans une étrange quiétude. Il était 6 heures du matin et c'était presque Noël. Le jour ne se levait pas avant 8h30 mais ne sachant pas si l'horaire était difficile à tenir pour William ou non, je préférais presser le pas.

Comme souvent, je me sentais libre, déconnectée du reste de l'humanité, l'esprit paisible de toute préoccupation sérieuse. J'avais l'impression d'être intouchable avec William à mes côtés, et je comptais les nuits qui me séparaient de mon Étreinte, ce moment où ma mère allait mélanger son sang au mien.

En ville, les rues étaient désertes, silencieuses. Seul le passage d'une voiture troublait de temps à autre la tranquillité ambiante. Evguenia nous abandonna peu avant d'arriver au refuge pour aller chasser quelque mortel isolé, quant à moi je retrouvai ma mère alors qu'elle s'apprêtait à regagner sa chambre.

Je lui transmis immédiatement la requête du Gangrel, mais elle ne sembla ni particulièrement étonnée ni même intriguée par celle-ci, comme si les voix l'en avaient déjà avertie. En revanche, elle refusa de m'en dévoiler la raison sous prétexte que cela ne me concernait pas, et je dû aller me coucher avec une certaine frustration.

Le lendemain soir, ma mère n'avait pas changé d'avis. Elle avait prévu de voir le Gangrel durant la seconde partie de la nuit mais ne souhaitait pas que je l'accompagne. Elle m'informa de surcroît que Steren réclamait ma présence à la demeure avant le lever du jour, et qu'encore une fois, cela n'était pas négociable.

Boudeuse, je décidai de passer la nuit aux côtés d'Evguenia. Comme toujours, la Malkavienne avait de bonnes idées pour me distraire et elle me proposa d'aller à un concert qui avait lieu le soir-même dans l'une des salles de la ville.

Le bâtiment était de taille modeste, et lorsque nous arrivâmes, une foule se pressait déjà à l'entrée. Je craignis que William ne puisse me suivre sous occultation, mais Evguenia trouva la solution en un clin d'œil. Elle suggéra au vigile de nous faire entrer comme membres du staff et nous pûmes assister au concert depuis une partie des gradins fermée au public.

Durant l'entracte entre la première partie et le groupe principal, je profitai qu'elle soit restée à mes côtés pour satisfaire la question qui me brûlait les lèvres depuis la veille.

- Est-ce que tu accepterais de me raconter ton histoire ?

Mon amie haussa les épaules.

- Ça ne me dérange pas. Ce n'est pas très intéressant. Comme tu l'as peut-être deviné, je ne suis pas née en France. Je suis originaire d'URSS. Lorsque le rideau de fer est tombé, en 1989, j'avais dix-huit ans. Je suis partie dès que j'ai pu, pour découvrir le monde et je suis arrivée en France un peu plus d'un an plus tard. Je faisais la fête toutes les nuits, je buvais beaucoup, je fumais. J'avais l'impression d'être enfin libre. Un soir, j'ai fait la connaissance d'un homme qui m'a dit s'appeler Daniel. Il était brun, cheveux mi-longs, tatouages et veste en cuir. On aurait dit un chanteur de New Wave. Il m'a tout de suite tapé dans l'œil et j'ai passé la nuit à ses côtés. La suite, tu la devines facilement. Quand je me suis réveillée, mon existence avait basculé. Sauf que ce connard m'a abandonné immédiatement. Son seul conseil a été de fuir la ville avant de disparaître, comme si j'étais une chose honteuse et répugnante. Je pense que j'ai eu de la chance de pas me faire décapiter le soir-même. J'ai vagabondé pendant les semaines suivantes, guidé par les voix, et j'ai fini par rencontrer Aïlin. Elle m'a appris beaucoup de choses et c'est grâce à elle que je suis encore sur Terre.

Je souris en entendant cette histoire. Sous son apparente sévérité, ma mère prenait soin des brebis perdues du clan Malkavien depuis sans doute plusieurs siècles. Je comprenais mieux la raison de l'intense dévotion qu'ils lui manifestaient. Je ne pus cependant m'empêcher de m'interroger sur William. C'était un vampire puissant et s'il y en avait bien un dont les origines m'intriguaient, c'était lui. Qu'est-ce qui avait bien pu le rendre reconnaissant vis-à-vis d'Aïlin, au point de lui jurer une telle fidélité ?

J'espèrai qu'il me le révélerait un jour… Quoi qu'il en soit, ce ne serait probablement pas devant témoin.

Je reportai mon attention sur Evguenia qui regardait la foule en contrebas.

- Est-ce que tu es déjà retournée en Russie depuis cette nuit-là ?

La vampire secoua la tête, l'air soudain mal à l'aise. Elle se rapprocha de moi pour chuchoter, passant un bras autour de mon épaule.

- Tu sais, il est plus compliqué pour un vampire que pour un mortel de voyager. Et puis je n'ai pas de bons souvenirs de mon pays natal. Je n'ai jamais ressenti de nostalgie particulière. Je suis bien mieux ici, à tes côtés.

- Je suis bien contente que tu sois là. Tu as fait quoi pendant ton exil ?

- Pas grand-chose. J'ai traîné dans un refuge isolé que je connaissais. Je ne me voyais pas demander l'hospitalité à un Prince en lui expliquant que j'étais exilée. Ce n'est jamais très bien vu, et j'avais peur de me faire chasser sous n'importe quel prétexte. Et puis tu connais mon talent pour les gaffes. Je voulais surtout ne prendre aucun risque pour être certaine de pouvoir revenir à tes côtés. Je ne veux pas devenir quelqu'un qui rompt ses promesses. Tu savais que les Gangrels sont capables de creuser un terrier pour s'y enterrer ? Ça doit être pratique parfois, mais j'aurais trop peur d'être déterrée en pleine journée par un tractopelle.

J'éclatai de rire face à sa grimace et notre conversation prit fin alors que le groupe principal montait sur scène. Depuis les gradins, nous avions une vue plongeante sur la scène, et je pus profiter pleinement du concert. Il s'agissait d'un groupe de punk métal américain, encore peu connu outre Atlantique, mais qui avait tout de même réuni plusieurs centaines de fans dans la petite salle de concert. L'ambiance était survoltée et le public scandait les paroles à tue-tête dans une joyeuse cacophonie.

Le concert se termina à 23 heures et nous passâmes le reste de la nuit dans un night-club du centre-ville.

Cela faisait quatre nuits d'affilée que je n'étais pas rentrée à la maison et si j'avais envie d'une douche chaude et de repas équilibrés, je ne pouvais m'empêcher de songer avec une certaine inquiétude à ce que Steren pouvait bien me vouloir. Depuis la fin de mes études, il ne me consacrait que rarement plus d'une nuit par semaine, et habituellement le lundi.
Le voir déroger à ses habitudes ne m'inspirait pas confiance…

Mes craintes se révélèrent fondées lorsque je le retrouvai, quelques heures avant l'aube, dans le salon de notre demeure commune. Il était installé dans son fauteuil attitré, faisant tournoyer le sang dans son verre en un geste machinal, mille fois répété.
- Ah Nathalia, je t'attendais.

Je m'assis face à lui, comme toujours partagée entre plusieurs émotions. Le bonheur simple d'être dans un lieu appelé "chez moi", la reconnaissance et l'affection que je ressentais pour le primogène Tremere et enfin une infime part de crainte, face au prédateur qu'il était. J'avais beau avoir confiance en lui, mon cerveau reptilien me chuchotait toujours qu'il pouvait me tuer en un claquement de doigt et cette émanation de mon instinct de survie m'empêchait de faire n'importe quoi en sa présence.

- Père.

Je souris sincèrement, malgré tout heureuse de le retrouver dans cette intimité où il m'autorisait à faire de lui un membre de ma famille.
- Aïlin t'a transmis mon message ? Je vais avoir besoin de tes services pour quelques jours. J'espère que tu es libre.

Traduction, j'ai une tâche à te confier et il n'est pas envisagé que tu puisses refuser. Je tiquai cependant à la mention du mot "jour".

- En journée ?

- Tout à fait. L'un des professeurs de l'établissement ne peut assurer son service pour au moins les deux semaines à venir. Il s'agit de l'enseignant de langues anciennes et n'étant pas une goule, nous n'avons d'autre choix que de le remplacer. Licht m'a suggéré que ce soit toi, cela éviterait à nos élèves de se voir privés de cours.

Je ne masquai pas mon étonnement. Je n'avais que 19 ans et je ne m'étais jamais imaginé faire une telle chose. Les cours de langues anciennes étaient dispensés uniquement auprès des élèves de seconde et de première, ce qui ne prendrait que deux demi-journées dans la semaine, cependant j'allais avoir besoin d'un minimum de temps pour préparer mes cours.

- Ah ? Et quels jours dois-je enseigner ?

Steren fit un geste vague, signe qu'il ne s'était pas préoccupé de cette information.

- Tu viendras avec moi demain soir à la fondation. Licht t'informera de tous les détails.

Je fis la moue. Ces messieurs n'auraient aucun scrupule à m'annoncer dimanche soir que j'allais devoir faire cours le lundi matin…

- Ok. Il vaut mieux que je commence tout de suite à me préparer, alors…

- Parfait. Je savais que nous pourrions compter sur toi. Cela sera sans aucun doute plus constructif que de passer tes nuits auprès de ces Toreadors indolents…

Je me retins de lever les yeux au ciel. Il allait surtout falloir que je prévienne William qu'il allait m'être compliqué de suivre ses entraînements durant les deux semaines à venir… J'espérai que cela ne durerait pas trop longtemps. Je tentai tout de même de défendre mon honneur.

- Je ne fais pas que traîner avec eux, je m'entraîne aussi avec William.

- C'est vrai, c'est une bonne chose. À ce propos, as-tu recroisé des chasseurs en ville ?

- Pas depuis septembre.

- Bien. Je pense que tu pourras te rendre à l'institut en journée par tes propres moyens, il ne devrait pas y avoir de risque.

Considérant manifestement la discussion close, il acheva de boire alors que ma mère nous rejoignait et s'asseyait à mes côtés. Je ne résistais pas à l'envie de la questionner sur le mystérieux Gangrel, mais j'allais devoir la jouer fine si je voulais en savoir plus.

- Bonjour ! Alors, tu as pu rencontrer le Gangrel comme prévu ?

Elle sourit devant ma tentative et passa affectueusement sa main dans ma chevelure.

- Oui, et cela ne te concerne toujours pas. Où l'as-tu rencontré ?

- Dans un bar… Au Lacet Rouge.

Steren plissa les yeux dans ma direction, comme si le simple fait d'y aller était une faute en soi.

- C'est un repaire Anarch.

Par réflexe, je me mordis l'intérieur de la lèvre en tâchant de réfléchir à toute vitesse. Je ne voulais pas que ma mère reproche à Evguenia de m'avoir mené là-bas et d'ailleurs, je ne voyais même pas le mal. Je haussai les épaules.

- J'ai cru comprendre. On voulait juste discuter tranquillement et il fait plutôt froid dehors, par cette saison. Évidemment, le patron du bar nous a interpellées, mais je ne suis pas si crédule. Si ça peut vous rassurer, il a dit que je parlais déjà comme un brave petit soldat de la Camarilla. Même si je n'apprécie pas particulièrement le Prince, je reste persuadée du fait qu'il soit indispensable. Le Gangrel m'a parlé de la situation à Grenoble, avec ce Tremere qui a décidé de se décréter Baron. Au final, il joue exactement le même rôle qu'un Prince, je trouve ça assez hypocrite.

Steren leva les yeux au ciel à la mention du Tremere dissident, et je ris intérieurement. Il devait sans doute le considérer avec un grand mépris. Ma mère, pour sa part, semblait pensive.

- Je préfère que tu ne fréquentes pas cet endroit. Les Anarchs ne respectent pas toutes les traditions de la Camarilla et certains d'entre eux sont sans doute plus proches du Sabbat qu'on ne le pense.

- D'accord. De toute façon je n'en avais pas vraiment l'intention. Par ailleurs, Père m'a demandé de remplacer un professeur à l'institut Saint Albert pendant plusieurs jours. Je te tiendrais au courant mais je vais probablement reprendre un mode de vie semi-diurne pour ne pas ressembler à un zombie devant les élèves.

Il allait aussi falloir que je fasse attention à mes différentes cicatrices et sans doute mettre un peu de fond de teint pour corriger la pâleur de ma peau. Je n'étais plus sortie en journée depuis la fin de mes études, soit déjà 5 mois, et cela n'était pas sans conséquence.

Je me fis mentalement la liste de tout ce à quoi je devais penser. Comme toutes les "missions" que pouvait me confier le primogène Tremere, je comptais bien lui faire honneur.

Le lendemain soir, je me tenais prête peu après la tombée de la nuit. Je m'étais maquillée et avais revêtu une robe longue, des bottines et une veste noires, attaché mes cheveux et préparé dans mon sac un bloc note et quelques stylos. Je préférais parer à toutes les éventualités, au cas où je devrais enseigner dès le lundi matin. J'espérai simplement que le professeur de langues anciennes n'avait pas changé son fonctionnement... Je n'avais presque rien gardé de mes cours mais je me sentais relativement capable d'improviser dans cette matière. Heureusement d'ailleurs que Steren ne m'avait pas demandé de remplacer l'enseignant d'Économie ou celui de Mathématiques…

Lorsque le Tremere me rejoignit, il se contenta d'un quasi imperceptible hochement de tête en me voyant ainsi préparée. Il sortit immédiatement pour rejoindre la voiture, tandis que ma mère me saluait chaleureusement. Sur le trajet, je ne pouvais m'empêcher de sourire, simplement heureuse de pouvoir l'accompagner à la chanterie.

J'avais vaguement conscience que c'était mon passif qui me faisait rechercher à ce point l'aval des deux vampires, mais je m'en fichais. Si le primogène Ewans pouvait me considérer comme une personne fiable et utile à ses yeux, c'était tout ce qui comptait.

La chanterie Tremere occupait tout un pâté de maison, avec l'institut privé d'un côté, et une simple entrée de parking souterrain de l'autre. L'endroit était soigneusement surveillé et Alendro devait passer par plusieurs postes de sécurité avant de pouvoir se garer. C'était toujours lui qui conduisait mon père dans ses déplacements et je savais qu'il était devenu à ses yeux un soutien inestimable.

Dans les sous-sols de la fondation, nous rejoignîmes bientôt le bureau de Jérôme Licht et Steren lui annonça immédiatement la raison de ma présence.

- Jérôme. Je t'ai trouvé un remplaçant pour ton professeur de langues anciennes. Nathalia remplira cette fonction le temps qu'il faudra.

Je retins un soupir. J'avais l'impression que j'allais avoir plus que 4 demi-journées de cours à gérer… Le directeur hocha la tête avec un air satisfait et s'empressa de contourner son bureau.

- Formidable ! Melle Conemara, venez avec moi. Je vais vous donner les informations indispensables et ma goule prendra le relais. Vous saurez retrouver le bureau de David Trenel je pense.

Je hochai la tête. Steren partit vaquer à ses occupations tandis que je rejoignais la surface en compagnie de l'autre vampire. Comme prévu, j'allais devoir donner cours aux classes de seconde et de première à raison de 4 heures par semaine chacune, et je commençais dès mardi matin. Les emplois du temps n'avaient pas changé du temps de ma scolarité, ce qui me laissait tout de même plusieurs nuits par semaine de libre.

M. Licht me confia les clés de la salle de classe ainsi que de mon casier, et m'indiqua où se trouvait la salle des professeurs. Par chance, l'enseignant que je remplaçai avait laissé tous ses documents sur place, et je pus récupérer ceux qu'il utilisait pour son cours. Une fois toutes les informations en ma possession, je contactai William pour qu'il vienne me ramener à la maison.

Je me couchai aux alentours de 3h du matin et réglai mon réveil sur 11h. Comme prévu, je consacrai la journée du lundi à ma préparation. À l'aide du trombinoscope qu'on m'avait fourni, je m'appliquai à mémoriser le visage de chacun des élèves, puis je mis par écrit un déroulé de séance pour m'assurer de prévoir suffisamment de travail.

Quelque part, j'étais curieuse de me tenir à la place du professeur, et puisque Steren ne m'avait pas donné de consigne contraire, je comptais bien prendre Lucie avec moi…

Le mardi matin, je demandai à William de me conduire à la fondation plus d'une heure avant le début des cours. M. Trenel m'accompagna jusqu'en salle des professeurs pour prévenir les autres enseignants, mais puisque nous n'étions que trois à avoir cours à cette heure, seule la professeure d'espagnol et le professeur de mathématiques étaient présents. Ils n'étaient pas des goules, et ils manifestèrent leur étonnement à me voir ainsi remplacer leur collègue à peine quelques mois après ma propre fin d'étude.

Comme me l'avait expliqué le directeur, l'ambiance dans l'équipe enseignante était particulière. Les goules étaient soumises aux règles de la Mascarade et les autres professeurs n'étaient au courant de rien, sinon que leurs collègues étaient assez secrets. La plus stricte confidentialité était de mise pour tout ce qui concernait la vie d'autrui à l'extérieur de l'établissement et les rares conversations en salle des professeurs ne traîtaient que du travail et des élèves. Heureusement d'ailleurs que Lucie était à mes côtés pour me distraire, car j'y trouvai rapidement l'ambiance mortellement ennuyeuse.

J'eus la curiosité de demander à l'enseignante d'espagnol pourquoi elle avait choisi cet établissement, et elle me regarda comme si ma question était particulièrement stupide.

- On voit que vous êtes encore jeune, Melle Conemara. J'ose espérer que vous ne comptez pas véritablement enseigner, ce serait gâcher vos capacités. Cet établissement est le lieu rêvé pour tout enseignant. La paye est conséquente, les horaires bien inférieurs à n'importe quel autre endroit et les élèves sont tous intelligents et respectueux. N'avez-vous donc jamais fréquenté de collège public ?

Je rattrapai immédiatement ma bourde :

- Euh non, j'avais un précepteur à domicile. Mais je comprends mieux. Effectivement, je ne remplace le professeur Pichon que pour dépanner. Ce n'est absolument pas mon objectif de carrière.

Mon second créneau d'enseignement n'était pas avant jeudi après-midi et après mon premier cours, je rentrai directement chez moi, peu désireuse de rester davantage dans cette ambiance austère. Le cours avec les élèves de 1e année s'était bien déroulé et les élèves avaient à peine montré une curiosité polie concernant mon identité, avant de se mettre à travailler dans un silence religieux. Au final, ça avait été moins terrible que je ne l'avais cru de prime abord. Même si je m'étais sans doute montrée moins stricte que ne l'étaient habituellement les enseignants ici, les élèves étaient tous suffisamment bien élevés pour m'obéir sans rechigner.

Le jeudi midi, je pensais avec candeur que mon travail n'allait être qu'une simple formalité, mais je compris bien vite que cela ne serait pas si simple. Lorsque j'avais rejoint la salle des professeurs ce jour-là, j'y trouvais bien plus d'enseignants. Ceux qui travaillaient le matin et ceux qui faisaient cours l'après-midi s'y croisaient le temps du déjeuner, et il y avait ainsi l'enseignante d'anglais, celui d'économie, celui de cryptologie, celui de communication et celui de neurosciences.

Si j'étais heureuse de revoir M. Elfid et M. Dumas qui avaient été mes professeurs principaux en 1e et 3e année, je ne pus m'empêcher de grimacer en croisant le regard de Keyes. Je ne cherchais cependant pas à lui parler, me contentant de l'esquiver pour saluer ceux que j'appréciai, avant de prendre mes clés dans mon casier. Je comptais immédiatement rejoindre ma salle de cours, mais c'était sans compter l'enseignante d'anglais qui m'interpella.

- Melle Conemara ! Ça fait plaisir de revoir l'un des rares étudiants qui ressortent diplômés de notre école. Que devenez-vous ?

Je sentis d'un seul coup l'atmosphère s'alourdir en salle des professeurs et je ris intérieurement de leur angoisse. J'étais parfaitement capable de protéger la Mascarade, malgré leurs craintes. Je recomposai un sourire poli.

- Pas grand-chose pour l'instant. Je participe de temps à autre à la gestion de l'entreprise de ma mère mais comme M. Decker doit s'en souvenir, la finance n'est clairement pas mon domaine de prédilection. Je ne sais pas encore ce que je souhaite faire et comme mon père connaît personnellement M. le principal, il a proposé que je remplace M. Pichon pour occuper mon temps de manière constructive.

M. Decker, l'enseignant d'Economie, s'était approché de nous à l'entente de notre conversation. Lui-même trader, les 4 heures de cours qu'il dispensait ici lui faisaient office d'argent de poche.

- Ah, je connais la réputation de l'empire Conemara. Votre mère est un requin dans le monde des affaires. Et qu'en est-il de M. Kevin Bereaz, votre camarade de classe ? Je crois que vous êtes restés proches jusqu'à la fin de votre troisième année ?

Je parcourus la salle du regard, alors que plusieurs conversations s'étaient interrompues pour écouter ma réponse. Sans doute les rares goules au courant de son sort devaient-elles redouter ma réponse.

- En effet. Il s'est déjà fait recruter par une grande entreprise. Je crois qu'ils ont su déceler son potentiel extraordinaire. Je n'ai que peu de nouvelles, mais il est brillant, il s'en sortira, quoi qu'il arrive.

Je me demandai si certains professeurs avaient pu le croiser dans les sous-sols, et je fus soudain dévorée par la curiosité. En réalité, je n'avais pas eu la moindre information depuis que j'avais quitté l'établissement… Et si c'était là l'occasion rêvée ? La fin des cours se terminant à 17h, la nuit était déjà tombée. Je pourrais facilement prétexter devoir attendre l'arrivée de William pour pouvoir suivre les goules dans la partie souterraine de l'établissement. Et avec l'aide de Lucie, il serait envisageable de fouiller plusieurs dizaines de pièces sans y entrer physiquement…

Ragaillardie par cette idée, je quittai la salle des professeurs pour rejoindre ma classe. Les élèves arrivèrent bientôt et je les laissai s'installer mais alors que je saisissais ma pile de photocopies à distribuer, un raclement de gorge me fit lever les yeux. L'un des élèves de la classe, Alexandre Ries de son prénom, était toujours debout et me toisait avec un regard qui ne dissimulait rien de son mépris.

- On peut savoir qui vous êtes, au juste ?

Je lui rendis son regard.

- J'allais y venir, M. Ries, mais vous n'êtes pas dispensé de vous asseoir. Je suis Melle Conemara et je remplacerais M. Pichon pour les semaines à venir. Et puisque vous vous posez sans doute la question de mes qualifications, sachez que je suis diplômée de cet établissement et il se trouve que j'étais disponible, j'ai donc accepté de rendre ce service à notre Principal M. Trenel. Maintenant sortez votre matériel si ce n'est pas déjà fait. Vous allez commencer par un exercice de traduction qui me permettra d'évaluer vos niveaux respectifs. Il s'agit d'une inscription épigraphique en grec ancien retrouvée sur un temple à Panagitsa, datant de 600 avant J.C. Je veux une transcription en français, vous avez une heure.

Le dénommé Alexandre s'assit sans masquer son sourire insolent, et une autre de ses camarades, Maïwen Seheux, se pencha vers lui pour chuchoter.

- Si j'avais été diplômée, j'aurais bien mieux à faire que de venir jouer les profs. Elle mythonne, c'est sûr !

Je ne l'aurais sans doute pas entendu, de là où je me trouvais, cependant Lucie volait à travers la classe et elle me rapporta immédiatement la nature des propos.

- Melle Seheux, il est certain qu'avec une maturité pareille, vous ne risquez pas d'obtenir le diplôme de cet établissement. Croyez-vous réellement que M. Trenel recruterait n'importe qui pour venir enseigner ici ? Maintenant mettez-vous au travail, et en silence. Et interdiction aussi de communiquer en langue des signes, au cas où vous vous poseriez la question.

Ma dernière consigne eut le mérite d'obtenir l'acceptation des élèves qui ne cherchèrent plus à discuter mon autorité jusqu'à la fin de la journée. Leur petite sédition de début de séance m'avait rendue méfiante, et je comptais bien ne rien leur laisser passer, cependant cela m'obligeait à me montrer bien plus attentive qu'avec les élèves de 1e année.

À 17h, je n'avais rien oublié de mon plan, et je m'empressai de rejoindre l'ascenseur pour y attendre les goules. Je n'avais bien évidemment plus la clé qui me permettrait de descendre par moi-même, mais aucun des enseignants ne s'étonna de me voir là et mon excuse avait le mérite d'être parfaitement crédible. J'avais envoyé un SMS à William pour le prévenir que j'allais peut-être avoir un peu de retard.

J'avais simplement envie d'avoir des nouvelles de Kevin et d'ailleurs je n'avais même pas réfléchi à ce que j'aurais pu lui dire si je le croisais.

Le secret avait-il été levé pour lui ? Vivait-il seulement dans les sous-sols de la fondation ou était-il maintenu dans l'ignorance dans un autre lieu ? J'étais bien décidé à obtenir au moins la réponse à l'une de ces questions, et ce malgré l'interdiction du primogène Ewans…


Fin du chapitre 27

Special guest dans ce chapitre, Robin de "Vivre sa non vie, Mode d'emploi", écrit par Rorp. Je vous conseille d'aller lire sa fanfiction !