Chapitre 28

Il y avait sans doute plus d'une dizaine de sous-sols sous l'établissement privé Saint-Charles et chacun d'entre eux correspondait à un niveau d'accréditation précisément défini.

Grâce aux enseignants, j'avais pu accéder aux sous-sols allant de -1 à -3, qui comportait les salles de repos, cantine et appartements, mais aussi tout ce qui concernait l'administration des goules au quotidien : armurerie, blanchisserie, gestion financière...

Après une heure de fouille avec l'aide de Lucie, j'avais dû me rendre à l'évidence que Kevin ne se trouvait pas dans cette partie. En revanche, j'avais réussi à trouver l'appartement de Keyes et le diablotin dans ma tête m'avait sérieusement tenté de lui jouer un mauvais tour.

Cependant, William m'attendait à l'extérieur de l'établissement, et j'avais préféré me diriger vers la sortie, gardant néanmoins cette information dans un coin de ma tête.

Mais alors que j'attendais devant l'ascenseur pour remonter à la surface, la silhouette de Lucie émergea brusquement de derrière la paroi métallique.

- Là ! Dans l'ascenseur ! C'était ton ami !

- Tu veux bien le suivre un peu ? Juste pour voir ce qu'il fait ? Savoir s'il a l'air heureux…

Je ne voulais pas le verbaliser, mais je me sentais un peu coupable d'avoir décidé de la vie de mon seul ami. Au moins, savoir qu'il s'épanouissait sous la houlette des Tremere aurait pu soulager ma conscience…

Ma camarade fantomatique ne prit pas le temps de répondre. Elle plongea à nouveau à travers la paroi métallique. Cependant, cela ne faisait même pas deux secondes qu'elle avait disparu qu'un hurlement déchirant me parvint à travers la porte de l'ascenseur. Mon estomac se tordit et mon cœur se mit à battre à tout rompre alors que les suppliques de Lucie résonnaient à mes oreilles.

- Nat' ! Sors-moi de là ! Je t'en prie ! Vite ! Ça fait si mal !

Sans attendre, je me précipitais dans la cabine et appuyais frénétiquement sur le bouton du rez-de-chaussée. Il fallait que je remonte… Lucie était attachée au collier, si je m'éloignais, elle serait immédiatement transportée à mes côtés.

Lorsque les doubles portes s'ouvrirent à nouveau, j'entendais toujours mon amie souffrir, mais la sortie était droit devant. Je courus jusqu'à l'issue sans m'arrêter pour reprendre mon souffle. L'établissement était plongé dans la pénombre mais je connaissais le chemin par cœur. Quelques minutes plus tard, je déboulai dans la rue, sous le regard inquiet de William.

Lucie n'était tout pas réapparu, mais je priai de toutes mes forces qu'elle allait revenir dès que nous aurions dépassé un certain périmètre. Je m'empressai de rassurer mon garde du corps.

- Ce n'est rien ! J'ai peut-être fait une bêtise… Ramène-moi juste à la maison s'il te plait.

- Bien sûr, princesse. Vous me raconterez cela en chemin.

Il démarra la voiture sans attendre, et sa voix si particulière m'apaisa immédiatement. Malgré tout, mes pensées étaient focalisées sur Lucie, et ce ne fut que lorsqu'elle apparut soudain à mes côtés que je consentis véritablement à me détendre.

- Bon sang, Lucie, j'ai eu si peur !

Mon amie semblait en état de choc. Bien que son spectre soit exactement pareil que d'habitude, elle tremblait et était incapable de parler. Comme souvent, je déplorai de ne pouvoir la prendre dans mes bras.

Dans le rétroviseur intérieur, je vis William regarder brièvement à l'arrière.

- Alors, votre amie est revenue ? Je m'étonnais de ne pas la voir à vos côtés.

Je hochai la tête.

- C'est de ma faute. Je voulais que Lucie aille regarder dans les sous-sols de la fondation Tremere pour voir comment allait Kevin. Mais il y a eu un système de sécurité qui s'est déclenché. J'ai entendu Lucie hurler…

- Les Tremere sont des sorciers et ils se méfient de tout et tout le monde. Ils ont sans doute mis quelques maléfices au cas où un Giovanni tenterait de faire comme vous.

Je plongeai la tête entre mes mains. J'avais été stupide et ma meilleure amie avait souffert par ma faute. Tout ça pour satisfaire ma curiosité… Je m'en voulais terriblement.

- Je suis tellement désolée.

J'écartai soudain mes bras alors que Lucie se laissait tomber sur le côté, sa tête sur mes genoux. Je pouvais sentir sa présence désincarnée à travers mes vêtements, comme si une fine couche de neige avait brusquement recouvert mes cuisses. Elle ne me regardait pas mais apparemment elle voulait toujours rester près de moi malgré la douleur qu'elle venait d'endurer.

Finalement, alors que nous étions presque arrivés à la maison, je réalisai soudain que ma curiosité pouvait potentiellement me causer un second problème.

- J'espère vraiment que le primogène Ewans n'a aucun moyen d'être au courant… Bon sang, il ne faut pas qu'il se doute de quoi que ce soit, sinon je vais encore me faire punir…

Je poussai un soupir à faire s'écrouler une montagne, et William croisa à nouveau mon regard depuis le rétroviseur.

- Il ne vous ferait pas de mal, n'est-ce pas ?

Je secouai immédiatement la tête.

- Non. Et ils se sont interdits d'utiliser la moindre discipline vampirique sur moi. Il joue simplement son rôle de tuteur et je lui en suis reconnaissante. Mais quand je fais une co… bêtise aussi stupide, je n'ai pas vraiment envie qu'il l'apprenne. Faut simplement que je sois naturelle et que j'évite d'y penser, parce que si je stresse, il va se méfier et il risque de faire le rapprochement. Mais c'est plus facile à dire qu'à faire.

Mon gardien n'ajouta rien, et nous arrivâmes bientôt à la maison. Comme d'habitude, il sortit de la voiture pour venir m'ouvrir la porte arrière, mais alors que je m'apprêtais à le dépasser, il passa son bras en travers de mon trajet pour m'arrêter.

- Princesse. Apprenez à maîtriser les battements de votre cœur. Vos émois sont le meilleur moyen de lire votre âme pour les prédateurs que nous sommes. Visualisez le trajet de l'air dans vos poumons. Concentrez-vous sur ce que vous devez faire. Un geste et une voix sûrs en toute circonstance.

Tout en parlant, il s'était saisi de ma main et l'avait posée sur mon cœur. Je tâchai de suivre ses conseils jusqu'à ce qu'un bâillement de fatigue m'interrompe.

- Merci ! Tu penses à tout ça alors que tu n'en as plus besoin.

Il secoua la tête, un fin sourire au visage.

- J'étais assassin bien avant de rejoindre le clan Malkavien. Et savoir maîtriser ses émotions est un conseil qui restera valable tout au long de votre existence, croyez-moi. La Bête se nourrit de la peur et de la colère, se laisser porter par elles, c'est lui lâcher la bride.

J'acquiesçai et fis quelques pas avant de me retourner vers lui.

- Je garderai ça en tête. Est-ce que tu me raconteras ton histoire ?

- Une nuit peut-être. Passez une bonne nuit, Princesse.

De fait, lorsque je passai le pas de la porte, toutes mes pensées étaient dirigées vers le formidable vampire qui était mon garde du corps. Lucie n'avait pas prononcé un mot et m'avait devancé, passant à travers le plafond pour directement rejoindre ma chambre. Quant à moi, j'avais salué mes parents avec un sourire aussi satisfait que si aucun incident n'avait entaché ma journée.
C'était pour eux le début de la nuit et ils ne restèrent que quelques minutes en ma présence avant de quitter la demeure pour vaquer à leurs occupations respectives. Pour ma part, même si je ne retravaillais pas avant le mardi suivant, j'avais été relativement secouée par les évènements de cette fin de journée, et j'aspirais avant tout à de la tranquillité.

Dans ma chambre, je retrouvai Lucie qui lévitait simplement au-dessus de mon lit. À l'expression de son visage, je devinai qu'elle n'était pas encore remise de l'épreuve qu'elle avait récemment traversée, malgré tout je m'approchai immédiatement pour la rejoindre.

- Est-ce que je peux faire quoi que ce soit pour toi ?

Elle garda un instant le silence avant de hausser les épaules.

- Ce dont j'ai envie est impossible. Je ne suis qu'un fantôme, je ne peux sentir ni le chaud ni le froid. Je ne peux pas me réfugier sous une couette, je ne peux même pas dormir…

Pris d'une soudaine idée, je jetai mon sac au sol et tendis les bras.

- Et si tu prenais possession de mon corps ? Pour prendre un bain, boire un chocolat chaud ? Je te le prête !

Mon amie fit la grimace.

- Ça ne va pas être très agréable pour toi.

- C'est de ma faute si tu as souffert. Ce n'est rien comparé à ce que tu as enduré, je peux bien faire ça pour toi.

Lucie sourit finalement et descendit à ma hauteur.

- Ok. Faisons couler un bain. Et après je goûterai quelques-unes de ces fameuses friandises que tu gardes dans ta chambre. Tu ferais mieux de t'allonger sur ton lit, ça fait longtemps que je n'ai pas eu le poids d'un corps à porter.

Je m'empressai de m'installer et Lucie prit bientôt possession de moi. Je lui avais déjà prêté mon bras droit pour qu'elle puisse dessiner, voir les deux mains pour jouer au poker à ma place, mais jamais nous n'avions essayé la possession totale et pour cause, c'était une impression assez éprouvante pour moi.

C'était comme se retrouver brusquement engourdi par le froid, je perdais toute sensation non seulement de mes membres, mais aussi de mes poumons ou de mes paupières. J'étais prisonnière d'un corps qui respirait et se mouvait de lui-même.

Pour Lucie cependant, c'était le meilleur remède possible. Lentement, elle me fit me redresser puis bascula mes jambes sur le côté du lit. Cependant, si elle n'avait jamais cessé de faire usage de ses bras dans sa non-vie, cela faisait quelques décennies qu'elle n'avait plus eu à marcher. Heureusement que mon lit n'était pas très haut, car elle s'écroula sur ses jambes à peine avait-elle tenté de se relever.

Je maugréai intérieurement, quant à elle, elle éclata de rire. Entendre ma voix sortir de mon corps contre ma volonté me provoqua un frisson d'effroi, heureusement je savais très exactement ce qui m'arrivait. Et dire que certains esprits frappeurs décidaient parfois de posséder des gens de manière totalement fortuite ! Cela devait être une expérience réellement terrifiante…

Après quelques essais, Lucie parvint finalement à tenir sur mes jambes et à se diriger dans la salle de bain. Elle alluma l'eau et laissa la baignoire se remplir avant de s'enfoncer dedans avec un soupir de soulagement. Dès lors, je ne regrettai pas une seule seconde de lui avoir prêté mon corps et me promis même de le refaire. La fantôme était définitivement ma meilleure amie et je voulais qu'elle reste à mes côtés, quitte à sacrifier un peu de mon bien-être de temps en temps…

***/+/***

Finalement, mon quotidien avait repris son cours normal quelques semaines plus tard. Passé les premiers cours, l'enseignement n'avait représenté pour moi aucun challenge et je m'y étais rapidement ennuyé, j'avais donc accueilli avec joie le retour à la vie nocturne.

Cela n'avait rien à voir avec les entraînements de William, qui exigeaient toujours le meilleur de moi-même, tout comme le faste des soirées Toreadors, qui me faisaient me sentir comme n'importe quelle créature de la nuit…

Les mois passant, le printemps puis l'été avaient succédé à l'hiver. Depuis que j'avais commencé à vivre aux côtés d'Aïlin et Steren, j'avais appris à détester l'été et ses nuits trop courtes. Mais plus que tout, c'était la chaleur qui m'incommodait réellement.

Les températures extrêmes faisaient naturellement ressortir mon humanité, mais le froid était plus facile à gérer que la canicule. En été, je transpirais comme n'importe quel être humain. La chaleur m'empêchait de dormir en journée et m'obligeait à boire davantage, si je ne voulais pas me déshydrater. Mes parents ne voulaient pas que je passe toutes mes journées au refuge Malkavien, et si j'en comprenais les raisons, je ne pouvais m'empêcher de le déplorer.

Ce matin-là, une chaleur étouffante s'était abattue sur la France, et je devais fréquemment me retenir pour ne pas soupirer. Je venais juste de rentrer et mes parents m'attendaient déjà à leur place respective, mais cette fois je sentis dans leur regard qu'ils avaient quelque chose à m'annoncer.

Cela faisait bientôt 5 ans que je vivais à leurs côtés et je m'amusai brièvement d'à quel point j'avais appris à les connaître. Avec le temps, j'avais cessé de craindre qu'ils ne changent d'avis et ne décident de me renvoyer d'où je venais, de ce fait j'étais relativement sereine en m'installant à ma place habituelle.

- Père ? Mère ?

- Nathalia. J'ai rencontré le Prince aujourd'hui. Il organise une grande réception d'ici quelques nuits. Je ne pensais pas que ta présence serait requise, mais il a expressément demandé à ce que tu viennes avec moi.

Je fronçai immédiatement les sourcils.

- Quoi ? Mais le maître des Harpies… ?

- Il s'agit du Prince lui-même. Il a appris que tu fréquentais les soirées Toreadors. Je pense qu'il est simplement curieux. Mais puisque tu respectes parfaitement la Mascarade, tu n'as rien à craindre.

Je repensai aux différentes fois où mon nom était apparu dans la presse aux côtés de ceux des grands pontes du clan de la Rose. Quelque part, cette soirée allait simplement être un nouvel exercice de style. J'espérai surtout que le Prince n'allait pas me stigmatiser à nouveau. Je préférai au contraire me fondre dans la masse…

***/+/***

Le soir venu, les températures étaient aussi chaudes que les précédentes. Ma mère m'avait permis de passer la journée à ses côtés, au refuge Malkavien, et m'avait acheté une somptueuse robe pour l'occasion. Elle recouvrait mon buste jusqu'aux épaules mais dévoilait une grande partie de mon dos et tombait en cascade jusqu'à mes chevilles. Elle m'avait aussi choisi plusieurs bijoux pour compléter ma tenue, et Sybile avait coiffé mes cheveux pour les laisser tomber sur ma nuque tout en dégageant mon visage.
Aïlin aimait accentuer notre ressemblance naturelle, et sa propre tenue était très similaire à la mienne. Je ne pouvais m'empêcher d'admirer sa prestance surnaturelle. En tant que Primogène, il était convenu que ma mère aille à la réception avec sa suite, en l'occurrence Sybile et David. Évidemment, William nous accompagnait dans l'ombre, et lorsque je m'en étonnai, il se contenta de rire, comme s'il était évident que son pouvoir lui permettait de berner tous les anciens de la ville.

Pour ma part, j'étais assez stressée. J'avais passé plusieurs minutes sous l'eau froide pour me rafraîchir puis avais usé et abusé d'anti-transpirant inodore pour réprimer autant que possible les témoins les plus gênants de mon humanité. Evguenia ne venait pas, mais elle m'avait aidé à me maquiller et s'était efforcé de m'encourager avant notre départ. Mais malgré toutes ses tentatives et l'assurance affichée par ma mère, j'avais l'estomac noué par un mauvais pressentiment.

Dans la voiture, mon cœur battait la chamade si fort que j'avais l'impression de l'entendre résonner à mes oreilles. Finalement, alors que nous étions presque arrivés à destination, Sybile sortit une plaquette de pilules de sa poche et me les tendit avec son éternel regard insondable.

- Tenez, Princesse. Prenez ça.

Je retournai la tablette pour en lire le nom, mais il n'évoquait rien dans ma mémoire.

- Euh… Qu'est-ce que c'est ?

Je jetai un œil à ma mère qui hocha la tête, comme si c'était quelque chose de totalement anodin. Sybile me répondit immédiatement.

- De la Desmopressine. Cela ralentira votre rythme cardiaque et l'écoulement de votre sang. C'est sans conséquence, rassurez-vous. Ce ne sera que le temps de cette soirée.

Je grimaçai pour la forme. Je gardai depuis mon internement une très grande méfiance pour les médicaments quels qu'ils soient.

- Cela ne va pas influer sur mon comportement, n'est-ce pas ?

- Je vous le promets. Et qui sait, cela pourrait peut-être même bien vous sauver la vie.

Je ne m'attardai pas sur le sens nébuleux de ses propos.

- Bon… J'ai confiance en toi. Je sais que tu ne ferais jamais rien qui puisse me nuire… Je dois en prendre combien ?

- Deux cachets suffiront.

Après un soupir, je fis tomber les petites pilules au fond de ma gorge avant de les avaler sans même un verre d'eau. Sybile voyait l'avenir. S'il y avait bien quelqu'un qui maîtrisait les conséquences de ses décisions, c'était elle…

Lorsque nous arrivâmes à la réception, je compris immédiatement que le faste des soirées Toreador n'étaient rien à côté de l'exubérance affichée par le Prince. La cérémonie avait lieu dans une somptueuse villa à l'écart de la ville. La demeure en elle-même semblait avoir été construite sur le modèle de la Maison Blanche aux États-Unis et un long tapis rouge avait été déroulé jusque sur son parvis.

Une goule était présente à l'entrée pour noter le nom des invités et une autre avait pour fonction de les annoncer lorsque ceux-ci pénétraient dans la salle principale. Les lieux étaient immenses et au plafond, de grands lustres cristallins ne laissaient aucun coin d'ombre où se cacher.

Le trajet qui menait jusqu'au trône du Prince me sembla interminable, heureusement le médicament avait commencé à faire effet et le rythme de mon cœur s'était enfin calmé. Je marchai deux pas derrière ma mère, Sybile à ma droite, et David en dernier. Lucie était aussi à mes côtés, mais elle s'était rendue parfaitement invisible à ma demande.

Le héraut avait annoncé "La primogène Aïlin Conemara et sa suite" et lorsque nous arrivâmes aux pieds du Prince, David, Sybile et moi nous agenouillâmes de concert tandis que ma mère s'inclinait simplement.

Adrian Levy, le Maître des Harpies était à ses côtés en compagnie de quelques vampires que je ne connaissais pas. Lorsque nous nous étions approchés, ils avaient cessé leur conversation pour porter leur regard sur nous, à l'image d'un groupe de vautours soudainement fascinés par des proies potentielles.

Le Prince s'était lui-aussi redressé sur son trône, et je m'empressai de baisser les yeux pour ne surtout pas croiser son regard.

- Ah ! Aïlin ! Vous avez ramené votre jouet, comme je vous l'avais demandé. Toi ! Approche.

J'avalai ma salive et m'exécutai, levant à peine mon genou pour pouvoir m'avancer aux côtés de ma mère.

- Prince Duval.

- Regarde-moi quand tu t'adresses à moi. Ne me crains-tu pas ?

Je relevai les yeux pour lui répondre.

- Si, Prince Duval, bien entendu. Je vous crains et vous respecte, comme il se doit.

- Hum. Tu sais que cette pierre qui t'octroie ma protection, je peux te la retirer à tout moment, n'est-ce pas ? Tu redeviendrais alors un simple membre du bétail parmi tous les autres.

- Tout à fait, Prince Duval. Je suis consciente de l'extrême mansuétude dont vous faites part à mon encontre, et je n'oublierai pas de vous témoigner ma reconnaissance dès lors qu'il me sera permis de le faire.

Le Ventrue sembla satisfait de ma réponse.

- Bien, bien ! Quel âge as-tu, déjà ?

- Je prendrais 20 ans d'ici quelques semaines.

- Je vois. Il te reste donc environ un an à vivre. Je ne reviendrais pas sur l'autorisation donnée au primogène Conemara, après tout, elle a suffisamment payé pour cela. Mais ne sois pas trop arrogante. Il m'a été rapporté que tu te pavanais au milieu des nôtres comme si tu en faisais déjà partie. Qu'as-tu à répondre à cela ?

Cette question, je m'y attendais, et j'avais préparé ma réponse à l'avance.

- Par souci de préservation de la Mascarade, il m'a semblé plus judicieux de ne fréquenter que les membres de la famille. Quelques membres du clan Toréador ont généreusement accepté de m'inviter, et cela m'a permis d'en apprendre davantage sur les bonnes pratiques à adopter en société. Je m'efforce en tout temps d'avoir un comportement exemplaire, en remerciement de l'extrême privilège que m'a fait la primogène Conemara en m'autorisant à porter son nom.

Le Prince allait répondre quelque chose, mais son attention fut détournée par la présence d'Emanuel Do Santos qui se dirigeait vivement dans notre direction. Je pensais qu'il resterait en retrait pour attendre son tour, mais il vint au contraire à ma droite, et s'inclina devant le Prince.

- Prince Duval. On m'a rapporté que vous vous interrogiez sur les raisons de la présence de Nathalia Conemara à plusieurs occasions à mes côtés. J'imagine que vous avez entendu parler des quelques incursions de chasseurs dans votre domaine. Il nous a fallu être plus prudent, et il se trouve que sa présence est un excellent moyen de renforcer la Mascarade autour de nous. Après tout, c'est une mortelle parfaitement au courant de nos lois et elle se conduit admirablement bien devant la presse. Cependant, je vous prie de bien vouloir m'excuser si vous avez jugé cela inconvenant. J'aurais dû vous en faire part avant toute chose.

Il avait parlé assez vite, et je plissai brièvement les yeux vers lui avant de les relever pour jauger de la réaction du Prince.

- Soit, cette affaire est close. Invitez-là donc si cela vous plait. Je voulais simplement m'assurer de ce qu'il en était.

Le Ventrue nous fit signe de déguerpir et nous nous éloignâmes de quelques pas. Ma mère devait encore saluer bon nombre de personnes, mais Emanuel m'entraîna à l'écart.

- Nathalia. J'espère que tu n'oublieras pas le service que je viens de te rendre.

- Je m'en sortais parfaitement toute seule, tu n'étais pas obligé d'intervenir, mais merci. Quelque chose me dit que tu n'as pas fait cela par pur altruisme. Qu'est-ce que tu attends de moi ?

Son large sourire ne m'inspirait pas confiance.

- Que nous nous fréquentions, de manière régulière. Je te l'ai dit, j'ai besoin d'un faire-valoir et tu es la personne idéale pour remplir ce rôle. Devant toi, je n'ai pas besoin de cacher qui je suis, et de ton côté, tu accèdes aux soirées les plus select de la ville. C'est un partenariat mutuellement bénéfique, tu ne crois pas ?

- Je dois en parler à ma mère. Et peux-tu définir "de manière régulière" ?

- Je veux que tu sois à mes côtés en moyenne deux à trois fois par semaine, sans faute. Ne me fais plus passer après les déments, je ne suis pas un vulgaire bouche-trou. Et crois-moi, le Prince sera bien plus rassuré de te savoir en ma compagnie que d'apprendre que tu fréquentes des Anarchs ou d'autres vampires peu recommandables.

Je serrai les dents, retenant un soupir énervé. Son chantage était parfaitement limpide derrière ses propos pleins de miel.

- Je vois. Faisons ainsi alors. Comme tu le dis si bien, c'est un partenariat mutuellement bénéfique.

D'un geste vif, il se saisit de ma main pour y déposer un baiser, et si son expression était parfaitement moqueuse, je savais néanmoins que son désir de m'avoir à ses côtés n'était pas anodin. Malgré ses pirouettes, il avait une certaine estime pour moi, sans quoi il n'aurait même pas daigné m'accorder son attention.

Reprenant un visage plus sérieux, il me désigna du menton ma mère qui discutait avec Maximilien Damany, le Sire d'Emanuel. Nous traversâmes la salle à pas lents, parfaitement conscients des nombreux regards tournés dans notre direction. Au sein de la Camarilla, l'apparence était primordiale, et si l'alliance entre ma mère et Maximilien était connue, ma présence aux côtés des Toreadors, malgré le mépris du Maître des Harpies, avait fatalement attiré l'attention de nombreux immortels. Et en m'obligeant à venir à une soirée comme celle-ci, le Prince avait de facto reconnu que j'étais bien plus qu'une goule.

D'ailleurs, sans doute Adrian Levin devait-il avoir vécu cela comme un désaveu de la part du Prince, car son visage de Nosferatu était encore plus distordu par la grimace d'intense mépris qu'il m'adressait.

Lorsque nous atteignîmes ma mère, je m'inclinai légèrement pour saluer son interlocuteur.

- Primogène Damany.

- Bonsoir Nathalia. Tu as bien changé. Je vois que tu te comportes en gentleman, Emanuel, c'est très bien, notre jeune amie a besoin de guide pour s'intégrer dans notre monde.

Emanuel leva brièvement les yeux au ciel et je réprimai un sourire. Je savais que le Toreador était régulièrement ennuyé par les manières paternalistes de son Sire, mais ils restaient malgré tout plutôt en bons termes.

Sybile se tenait toujours aux côtés de ma mère, un pas en arrière, et ne prenait pas part à la conversation, quant à Maximilien, il était entouré de nombreux Toreadors. Malgré la présence de quelques têtes connues, je compris rapidement que la nuit risquait d'être ennuyeuse. Catherine et Philippe se contentaient d'observer les allées et venues, en quête de la moindre information, tandis que Vanessa était avant tout présente pour se montrer.

Quelques minutes plus tard, Steren arriva avec ses collaborateurs de confiance, Jérôme Licht et Antonis Rhodin, puis ce fut au tour d'Armand Senek, le primogène Nosferatu, d'arriver. Il était en compagnie d'une femme que je n'avais jamais rencontré, ou tout du moins jamais sous cette apparence.

Vers minuit, la grande majorité des invités étaient arrivés, et la salle était désormais bondée. Emanuel avait lâché mon bras pour aller saluer ses propres connaissances tandis que je suivais ma mère, tâchant de rester pleinement concentrée sur ce qui m'entourait.

La plupart des clans camaristes étaient représentés, et si je n'y avais pas prêté attention lors de l'exécution de Boris l'année passée, je prenais désormais la mesure du nombre de vampires qui habitaient la ville.

Pas aussi grande que Rouen, la ville du Havre était pourtant la plus peuplée de Normandie, et sa forte population étudiante en faisait le terrain de chasse privilégié pour les vampires. En tant que premier port commercial de France, elle était aussi la plaque tournante idéale pour tous les échanges souterrains, et son aéroport offrait un exil facile en cas de besoin. Enfin, comme me l'avait expliqué Steren, Le Havre était à la fois suffisamment éloigné de Paris pour rester hors des radars du Prince de France, mais aussi suffisamment proche pour y retourner au moment opportun.

Mon père m'avait brièvement parlé de François Villon, le Toreador qui régnait sur la France. Officiellement, le Prince Duval entretenait des relations cordiales avec lui, mais comme tout bon politicien, et entre vampires de surcroît, il y avait de grandes chances que ce ne soit qu'une façade. Étrangement, le projet de ligne souterraine reliant Paris au Havre en une trentaine de minutes rencontrait régulièrement des contretemps et des obstacles impromptus, comme si Duval ne voulait surtout pas voir Villon être trop proche de son domaine…

Un fond de musique classique tapissait l'ambiance sonore, mais le bruit des conversations de part et d'autre rendait la mélodie indistincte. Parfois, un éclat de voix survenait, mais seul le Prince se permettait de hausser le ton, attirant régulièrement l'attention sur ceux qu'il désirait mettre en avant ou au contraire rabaisser.

Chacun était concentré dans ses intrigues, et l'ambiance déjà sous tension devait sans doute mettre les nerfs du gardien de l'Elyséum à rude épreuve. Ce fut sans doute pour cela qu'il ne fut pas assez rapide pour intercepter le vampire qui arriva sous célérité.

Pour ma part, mon œil humain avait été incapable de le voir, cependant à peine sa course avait-elle été stoppée, qu'une bombe avait soudain explosé dans la salle, projetant des bouts de métal incandescents dans toutes les directions. Des hurlements jaillirent de part et d'autre tandis que le souffle m'envoyait m'écraser contre l'une des colonnes de la pièce. L'instant d'après, je tombai inanimée, assommée sous le choc.

***/+/***

Lorsque je repris connaissance, ma première réaction fut un halètement douloureux. J'étais blessée et ce n'était pas une simple éraflure. Une plaie sanguinolente barrait mon genou, sans doute provoqué par un éclat de métal qui avait tranché ma chair. Ma tête devait aussi avoir reçu un choc, car je voyais des points blancs danser devant mes yeux, et la détonation sifflait encore à mes oreilles.

Je gémis et entrepris immédiatement de déchirer le bas de ma robe pour me faire un garrot. Je ne pouvais pas me permettre de saigner abondamment avec des vampires potentiellement blessés dans les environs. Heureusement, l'explosion ne semblait pas avoir provoqué d'incendie… Je regardai autour de moi. Quelqu'un m'avait sans doute transporté dans la petite cour à l'arrière du bâtiment. Heureusement, les lieux semblaient déserts, si ce n'est Lucie, qui lévitait à un mètre de moi.

- Ça va aller ?

Je grimaçai.

- C'est pas génial… Ça fait un mal de chien… Comment je suis arrivée ici ?

- Quand tu as perdu connaissance, j'ai pris possession de ton corps. Ça me semblait être la meilleure chose à faire.

- Tu as eu raison, ça doit être la cohue à l'intérieur. J'espère que ma mère va bientôt me retrouver. J'ai besoin de soins…

Mon amie m'indiqua du menton l'espace devant moi.

- Ton gardien est là. Mais il ne semble pas avoir l'intention de chercher de l'aide…

Je dirigeai mon regard vers l'endroit où était censé être William.

- William, est-ce que tu peux aller prévenir ma mère ?

- Hors de question que je vous laisse seule dans cette situation. Notre reine devrait bientôt vous trouver, je dois rester à vos côtés.

Je me contentai d'un hochement de tête alors que l'intensité de ma douleur me donnait la nausée. J'espérai en effet qu'elle arrive vite. Bien que la salle soit remplie de vampires, il y avait un net contraste entre la température dans la salle et celle dans la ruelle. Assise à même le sol, la fraîcheur de la nuit et la perte de sang commençaient aussi à engourdir mon corps. Par ailleurs, je craignais qu'un vampire important se ramène et que William l'attaque en voulant me protéger. Je ne valais pas grand-chose dans l'échelle sociale des immortels et même si j'appartenais à une primogène, je doutais que ma survie prime sur l'intégrité physique d'un des pontes de la Camarilla locale.

Par chance, la première personne à me trouver fut Steren. Je soupirai de soulagement à sa vue et m'empressai de prévenir mon gardien.

- William, j'ai toute confiance dans le primogène Ewans.

Le Malkavien apparut à mes côtés, son visage austère témoignant de l'antipathie qu'il ressentait pour le Tremere. À en juger par ses vêtements, il semblait à peine avoir été touché par l'explosion. Sans doute devait-il se trouver derrière moi à ce moment-là…

Mon garde du corps consentit finalement à s'écarter de moi après quelques longues secondes pour aller s'appuyer sur le mur d'en face, et mon père s'approcha enfin.

- Nathalia, tu sembles sérieusement blessée. Tu peux marcher ?

Je secouai la tête avec une grimace.

- Je suis désolé, je ne me sens même pas capable de me relever… Sauf si peut-être Lucie prend le contrôle de mes jambes. Mais je crains que ça n'empire mon état.

- Je vois. Je vais t'emmener à la chanterie, il y a plus de matériel pour te soigner.

Il me souleva sans difficulté apparente, sous le regard soupçonneux de William qui n'avait pas fait un geste. L'ambiance était particulièrement tendue et j'avais envie de fermer les yeux pour ne pas voir la catastrophe qui risquait d'arriver d'un instant à l'autre.

Quel pouvait bien être le passif entre ces deux-là ? Dès son retour en ville, ma mère m'avait prévenu sur le fait que Steren n'allait probablement pas être favorable à la présence de William à mes côtés, pourtant le primogène Tremere avait fini par le tolérer, sachant que ma sécurité en dépendait.

De son côté, le Malkavien n'avait jamais caché le mépris qu'il ressentait pour le clan Tremere dans son ensemble, d'autant plus au vu du poste assuré par mon père adoptif. Mais j'ignorais s'il s'agissait d'une simple discrimination envers les sorciers ou d'un contentieux personnel.

Par miracle, Steren dépassa mon garde du corps sans que celui-ci ne fasse un geste, et en quelques secondes nous pûmes rejoindre la voiture. Soulagée d'être enfin hors de danger, la douleur revint immédiatement au centre de mes pensées. Je ne pouvais plus bouger la partie inférieure de ma jambe et la souffrance irradiait dans tout mon corps. Pourtant étrangement, mon rythme cardiaque était relativement calme, compte-tenu de la situation.

Les médicaments donnés par Sybile me revinrent en mémoire. Pour le coup, j'aurais payé cher pour un anti-douleur… Il fallait cependant que j'en informe Steren…

- J'ai pris de la Desmopressine en début de soirée.

- Je crains que ma connaissance de la pharmacopée mortelle soit quelque peu datée. De quoi s'agit-il ?

- Sybile m'a dit que ça ralentissait le rythme cardiaque et l'écoulement du sang. Maman est au courant, ce n'est pas quelque chose que je fais d'habitude. Mais elle a dû avoir une vision, ou entendre des voix… Elle a dit que ça pourrait me sauver la vie.

- Je vois. Effectivement, tu sembles n'avoir perdu que peu de sang. Cependant, la confiance aveugle que tu leur voues pose question. J'imagine qu'à moins de tomber dans un trou, tu continueras à marcher les yeux bandés sur le mur qu'ils dressent sous tes pas…

Je ne répondis pas. De toute façon, que dire à ça ? Mon père avait parfaitement raison, mais quelque part, le sentiment de sécurité que je ressentais à ses côtés n'était pas plus rationnel. C'était un vampire aux préceptes moraux déformés par plusieurs siècles d'existence à se nourrir du sang des vivants. Il pouvait me tuer en un claquement de doigt et pourtant je lui confiais ma vie sans hésiter. Mon instinct de survie était définitivement détraqué et j'avais accepté cette part de folie en moi.

De la même manière, mon enfance et les sévices que j'y avais subis avaient distordu mon approche de la douleur. Plutôt que de chercher à m'en extraire, je restais apathique, avachie sur moi-même, les muscles relâchés, comme résignée face à la souffrance de mon corps. Le long du trajet, les aléas de la route avaient augmenté son intensité au point qu'une fois arrivée à la chanterie, j'étais à peine consciente, renfermée dans mon esprit. Je ne pouvais rien faire pour échapper à la douleur, alors pourquoi lutter ?

Steren m'avait à nouveau pris dans ses bras pour m'amener jusqu'à une sorte d'infirmerie, sans doute destinée aux goules. Il y avait assez peu de matériel, juste le strict minimum pour empêcher qu'un serviteur ne perde un membre en attendant que son maître le nourrisse en vitae. De son côté, Lucie s'était rendue invisible même pour moi, comme souvent lorsque mes vampires de parents étaient présents.

Mon père désinfecta la plaie et retira doucement le garrot pour éviter que je ne fasse un arrêt cardiaque. Mais alors qu'il comprimait à nouveau l'artère pour m'empêcher de me vider de mon sang, je me mordis la lèvre pour contenir mon hurlement de douleur. J'étais déjà prête à abdiquer, abandonner mon corps, et alors que j'allais sombrer dans l'inconscience, ses appels me maintinrent éveillée.

- Nathalia… Nathalia !

- Hein ? Pardon… Je m'étais… évadée. Mentalement. Ça fait si mal…

Une fine couche de sueur avait recouvert mon front et ma tête me tournait. Je n'étais pas très loin de m'évanouir, cependant la mine sérieuse du primogène Tremere m'aida à me raccrocher à la réalité.

- Sois très attentive. Tu as le tendon rotulien sectionné. Même avec une intervention, tu ne retrouveras pas ta mobilité avant plusieurs mois. Et il faudrait t'emmener dans un hôpital, tout en trouvant une explication plausible à ton état pour protéger la Mascarade…

Je fis une grimace. Steren connaissait parfaitement ma répugnance envers les hôpitaux, et d'ailleurs son emploi du conditionnel me laissait à penser qu'il avait une autre solution à me proposer. Une solution que je n'allais probablement pas apprécier.

- J'ai l'impression que vous avez envisagé une autre possibilité. Je me trompe ?

- Tu le sais, si je me passionnais d'antan pour la médecine humaine, les miracles accomplis par la vitae rendent désormais cela si obsolète… Aïlin se refusera à t'imposer sa malédiction si elle peut l'éviter. Mais quelques gouttes de mon sang suffiraient à régénérer ta chair, ton tendon, ton artère… à taire ta souffrance et te redonner ta pleine et entière mobilité.

Je détournai immédiatement le regard en réalisant la direction que prenait notre conversation. Je ne pouvais pas lui reprocher ses propos, il n'y avait pas vraiment de malice de sa part puisqu'il n'était pour rien dans mon état. Cependant, il ne dissimulait pas non plus l'avidité qu'il ressentait à me lier à lui. D'ailleurs, c'était lui-même qui m'avait appris le pouvoir de la vitae. J'en récapitulais les principes à haute voix.

- Mais quelques gouttes de votre sang suffiront à me lier à vous, à modifier mon comportement en votre présence et à m'inciter à vous obéir et vous satisfaire…

Il leva une main en l'air, comme si tout cela était anecdotique.

- Tu as bien appris ta leçon. Mais n'est-ce pas déjà le cas ? Dans l'intimité, ne suis-je pas pour toi comme un père ?

Je fermai brièvement les yeux, déçue qu'il réduise l'affection que je lui portais à cela.

- C'est le cas. Je vous estime, je ressens de la gratitude pour tout ce que vous m'avez offert, je vous fais confiance et je vous apprécie. Mais ce sont mes émotions. Et cela ne m'empêche pas de protéger les secrets du clan Malkavien et garantir à ma mère que ma fidélité lui sera toujours acquise ! Mais une fois ce sang absorbé, je n'ai plus aucune certitude qu'il en sera toujours de même. Ça va modifier insidieusement mon esprit, exactement comme toutes les drogues qu'on m'a fait avaler.

- Une seule prise ne fera pas de toi un esclave, je te rassure. Et si tu n'en reprends pas, cela se dissipera avec le temps. Il te reste un an avant ton Étreinte, et à ce moment-là, ton lien de sang avec Aïlin l'emportera sur le nôtre. Veux-tu passer cette dernière année réduite à l'état d'handicapée ?

Nous connaissions tous deux la réponse. La cicatrisation de mon genou allait prendre plus d'un mois, la rééducation le double. Cela ruinerait tous les efforts que j'avais fait avec William pour me renforcer et m'entraîner au combat. La cicatrice rendrait mon corps disgracieux et les semaines de béquilles m'interdiraient toute vie sociale ou presque. Il y avait bien trop de conséquences.

- Refuser serait absurde. Mais vous vous êtes assuré que je comprenne tout ce que cela implique et je ne peux m'empêcher de faire le parallèle avec ce que j'ai vécu par le passé. Je sais ce que c'est de ne pas pouvoir imposer à son corps la volonté de son esprit.

Le vampire eut un imperceptible soupir, comme un réflexe de sa vie passée, et son regard se posa à nouveau sur ma chair blessée.

- Je ne cherche pas à te manipuler, Nathalia, je te garantis que je n'en profiterais pas. Ne fais-tu pas confiance à Aïlin pour s'en assurer ?

J'aurais aimé pouvoir la questionner directement, mais bien évidemment les téléphones portables étaient inutiles à une telle profondeur. J'allais devoir faire le choix seule, et je pris encore quelques secondes avant d'annoncer ma décision.

- C'est bon. Je vous prie de m'excuser, je devrais vous faire davantage confiance. C'est encore mon maudit passé qui m'empêche d'avancer, alors que vous vous préoccupez de moi et me proposez un cadeau que beaucoup tueraient pour avoir.

- Je ne prendrais pas offense, je commence à te connaître. Qui d'autre que toi tiendrait un tel discours ? Au contraire, je suis satisfait de voir que tu réfléchis et que tu ne te précipites pas sur le premier cadeau venu, tout aussi alléchant soit-il. Viens. Et ensuite nous rentrerons à la maison.

Tout en parlant, il avait retiré sa veste, puis déboutonné sa manchette avant de remonter sa chemise sur son bras. Après un dernier regard, il mordit son poignet pour y faire couler le sang et me le tendit.

Malgré l'angoisse que je ressentais et la solennité du moment, je n'hésitai pas. J'avais bien suffisamment tergiversé et je mesurais parfaitement la chance qui m'était faite.

Mon premier contact avec la vitae fut sans commune mesure. J'avais beau savoir dans les grandes lignes ce que ça faisait, la théorie était à mille lieues de la pratique. Je reconnaissais le goût du sang, mais cela semblait pour mes papilles comme la meilleure boisson que j'avais pu goûter. Le nectar d'Ambroisie à l'état pur.

D'un seul coup, mon esprit fut libéré de toute considération négative, de la douleur, du stress, du doute… Il ne restait que cette impression de bonheur, accompagnée d'un soulagement intense.

Lorsque je repris contact avec la réalité, mon père s'était reculé d'un pas et avait remis sa veste. Il avait croisé les bras et m'observait attentivement. Pour ma part, j'étais toujours assise sur la table d'auscultation, mais mon genou était à nouveau intact, reléguant l'accident au statut de simple souvenir.

J'avais l'impression d'être détachée de mon corps, planant comme après une prise de drogue, et bien que cela me ramène aux pires années de ma vie, je ne sentis cette fois pas l'angoisse m'envahir. Dodelinant de la tête, je peinai même à me remémorer des raisons qui m'avaient poussé à hésiter. C'était si bon, je voulais déjà en reprendre…

Steren eut un drôle de sourire, comme s'il avait lu mes pensées.

- Alors, plus de récriminations ? N'aie crainte, tu retrouveras cette délicieuse sensation lorsque tu te nourriras de sang humain. Et ce sera alors à toi de t'arrêter à temps… Allons, tu devrais pouvoir te lever à présent.

Me remettant doucement des effets du sang sur mon esprit, je me laissai glisser de la table, prête à m'y rattraper au cas où ma jambe se déroberait sous mon poids. Cependant, bien qu'elle me paraisse légèrement ankylosée, elle n'était absolument plus douloureuse, et je fis quelques pas avant de pousser une exclamation réjouie.

- C'est vraiment époustouflant. Il ne reste plus rien. Merci ! Merci de m'avoir offert votre sang. C'est tellement… J'ai tellement de chance de vivre à vos côtés !

Nous quittâmes la pièce et il me guida à travers le dédale de couloirs jusqu'à la sortie. J'étais dans un état second, mon corps me semblait léger et je devais me retenir pour ne pas sautiller. Lorsque nous arrivâmes à la voiture, Alendro me dévisagea un instant, sans doute conscient de ce qui venait de se passer, cependant il ne fit pas de commentaire. Désormais, seuls mes vêtements déchirés prouvaient que j'avais survécu à une explosion, et je pensais naïvement que ma mère en serait heureuse, mais lorsque nous rentrâmes à la maison, son regard m'informa mieux que des mots.

Elle avait immédiatement baissé les yeux en direction de mon genou avant de darder mon père avec colère.

- Tu lui as donné ton sang !

Instinctivement, je me portais à sa défense.

- Il m'a laissé le choix.

- Et tu as accepté. Mais ce n'est pas à toi que je m'adressais. Tais-toi et va t'asseoir.

Écarquillant les yeux, l'estomac noué par le remords, je m'exécutai sans un mot. De son côté, Steren avait continué son trajet jusqu'à son fauteuil habituel où il s'assit, invitant ma mère à en faire de même.

- Ne m'as-tu pas demandé de prendre soin d'elle ? Elle se vidait de son sang et allait perdre sa jambe. J'ai fait ce qui s'imposait.

Ma mère était restée debout, bras croisés, manifestement peu encline à s'apaiser.

- Tu aurais dû me laisser le choix ! Je m'attendais à ce que tu la ramènes ici, et non dans ton antre, coupée de tout moyen de me contacter.

- Je l'ai emmené à la chanterie en premier lieu pour essayer de la soigner. Et l'emmener dans un hôpital aurait représenté un risque pour la Mascarade. Je lui ai exposé les options à notre disposition et nous en avons tous deux conclu que c'était la meilleure chose à faire.

- Ne me prends pas pour une idiote, Steren ! Tu as fait tout ça sciemment pour l'inciter à accepter, parce que tu crains de perdre ton influence sur elle !

- Et que comptais-tu faire ? Lui donner ton sang ? Nous savons tous deux que tu n'aurais pu t'y résoudre.

- Ne préjuge pas de ce que j'aurais pu faire ou non. Peut-être que j'aurais préféré… prendre ce risque… Plutôt que de savoir son esprit corrompu par un lien de sang.

Mon père leva les yeux au ciel.

- N'exagère pas, Aïlin, je ne compte pas l'utiliser ! Me crois-tu si dénué de principes ? Nathalia a longuement hésité et je lui ai promis que je ne changerai en rien mon comportement.

- Tu n'auras rien besoin de changer, ton sang agira sans même qu'elle ne s'en rende compte.

- Je crois que tu surévalues le pouvoir de ces quelques gouttes de sang, Aïlin. Je sais que tu n'y es pas coutumière à cause de la malédiction qui est attachée au vôtre, mais ce n'est pas une si faible quantité qui va la transformer en pantin. Et Nathalia n'est ni écervelée ni dépourvue de volonté. Elle est parfaitement consciente et saura contrer ses effets. Pense plutôt aux avantages. Ta fille est saine et sauve, de corps comme d'esprit. Mais j'en prend note, la prochaine fois j'attendrais que tu me supplies avant d'intervenir.

Ma mère consentit finalement à s'asseoir à mes côtés, et elle m'incita à m'allonger, tête sur ses genoux avant de se mettre à caresser mes cheveux.

- Bha an t-eagal mòr orm, a ghràidh. [J'ai eu tellement peur pour toi, ma chérie.]

Je brûlai d'envie de lui demander à quel point elle m'en voulait, mais j'avais peur d'en entendre la réponse. Je préférai la rassurer.

- Is tusa an duine as cudromaiche dhòmhsa. Chan urrainn dad sin atharrachadh. [Tu es la personne la plus importante à mes yeux. Rien ne pourra changer ça.]

- Chan eil fios agad dè cho fada 's as urrainn cumhachd fala a dhol. [Tu ignores jusqu'où peut aller le pouvoir du sang.]

- Mar sin dè a bu chòir dhomh a dhèanamh gus d'earbsa fhaighinn air ais ? [Alors que dois-je faire pour regagner ta confiance ?]

Aïlin prit quelques secondes pour réfléchir. Et lorsqu'elle reprit la parole, c'était en français.

- Ne me prends pas pour l'un de tes novices, Steren. Nathalia va quitter cette demeure pour quelque temps. Elle restera au refuge au moins pendant les deux mois à venir. Et plus aucune décision ne sera prise en mon absence.

Steren ne prit même pas la peine de répondre. Sans doute devait-il considérer la discussion close. Pour ma part, j'avais du mal à faire la part des choses. Sur le moment, je n'avais pas envisagé d'autre solution, mais sur le principe, je comprenais parfaitement les raisons de la colère de ma mère. La question était surtout de savoir s'il m'avait manipulé ou non. Et si c'était le cas, qu'aurait-il eu à y gagner ? Mon obéissance lui était acquise depuis plusieurs années, tout comme mon respect et mon affection. À moins que ça ne soit pour nous tester, moi et ma mère ?

La tête toujours posée sur ses genoux, je renonçai à démêler ce mystère. J'ignorai quelle était la nature exacte de la relation entre Aïlin et Steren. Il était évident qu'ils s'appréciaient, sinon ils n'auraient jamais entrepris de demeurer sous le même toit. L'un comme l'autre était prêt à faire des concessions pour préserver leur couple, et rares étaient leurs désaccords. Mais étaient-ils capables de sacrifier leurs intérêts personnels pour autant ? Il m'était inconfortable de savoir qu'une dispute avait éclaté par ma faute…

***/+/***

Dès mon réveil, j'avais empaqueté un certain nombre de vêtements de manière à être prête à partir dès la nuit tombée. Jamais par le passé je n'avais passé plus de 4 journées d'affilée au refuge. Ma mère devait être quelque part consciente que ce n'était pas très sain pour l'humaine que j'étais encore. Je n'avais aucun moyen d'avoir de l'eau chaude ni même de laver mes vêtements et je ne pouvais me nourrir qu'à l'extérieur, généralement dans des fast-foods ou des snacks. Mais outre ces considérations pratiques, je redoutais surtout la manière dont les Malkaviens allaient réagir en apprenant que j'avais bu le sang de Steren. D'ailleurs, toute personne m'ayant vu blessée lors de la réception allait logiquement en tirer les conclusions qui s'imposaient… Et si certains trouveraient cela parfaitement logique, d'autres qualifieraient peut-être cela de trahison vis-à-vis d'Aïlin.

Lorsque mes parents me rejoignirent dans le salon, l'ambiance semblait à nouveau être au beau fixe, et ma mère me salua avec sa tendresse habituelle tandis que mon père se contentait d'un simple hochement de tête avant de quitter la maison. J'aurais aimé qu'il se montre un peu plus affectueux, compte-tenu que je n'allais pas le voir avant plusieurs mois, mais sans doute s'était-il au contraire efforcé d'être aussi distant que d'habitude, justement au regard de la situation.

William était arrivé quelques minutes plus tard et s'il n'avait pas encore été mis au courant par ma mère, la simple vue de mon corps intact suffit à l'informer de la situation. Du fait de la chaleur, j'avais enfilé une robe courte qui ne masquait rien de mon genou parfaitement cicatrisé, et la grosse valise que je traînais derrière moi était suffisamment parlante à elle-seule.

Fidèle à sa réputation, il ne fit pas de commentaire, mais je sentais le jugement à travers son regard azur. Dépitée par ce premier retour, je me murai dans le silence et m'empressai d'envoyer un SMS à Evguenia pour la supplier de me rejoindre au refuge au plus vite. J'avais besoin de quelqu'un à qui raconter ma version des faits, quelqu'un qui comprendrait mon point de vue et se montrerait plus conciliant à mon encontre.

Lorsque nous arrivâmes dans les catacombes Malkaviennes, l'atmosphère pesante dans la voiture m'avait donné envie de me réfugier dans ma chambre et d'y passer la nuit, cependant ma mère en avait décidé autrement.

- Va simplement poser tes affaires et rejoins-nous dans la grande salle. Nous devons parler.

Je réprimai un soupir. La conversation s'annonçait pénible. Je m'exécutai cependant avec diligence et lorsque je les retrouvai, Sybile et David avaient rejoint ma mère. Mon tribunal était donc réuni… Quelque part, j'étais soulagée qu'il n'y ait pas davantage de monde.

Je me tins un instant devant elle, ne sachant pas si j'avais le droit de m'asseoir à sa droite, mais elle me désigna ma place du doigt.

- Inutile de me regarder comme cela, je vais simplement les informer de la situation. À moins que tu ne t'estimes coupable de quelque chose ?

Je regagnai ma chaise tout en lui répondant.

- Je n'imaginais pas que cela aurait de telles conséquences et j'ai accepté en pensant sincèrement que c'était la meilleure solution possible à ce moment !

- Baisse d'un ton quand tu t'adresses à moi. Tout ce que Steren a dit était vrai ?

- J'étais gravement blessée, William peut en témoigner. J'aurais sans doute perdu beaucoup de sang si Sybile ne m'avait pas donné ces cachets dans la voiture. Le primogène Ewans a immédiatement proposé de m'emmener à la chanterie pour me soigner. Sur place, il s'est aperçu que je ne pouvais plus bouger la partie inférieure de ma jambe. À cause de l'artère et du tendon sectionnés, mon membre n'était plus irrigué et je risquais de le perdre si je ne recevais pas des soins chirurgicaux rapidement. Mais outre la Mascarade, une guérison humaine signifiait plusieurs mois sans pouvoir sortir, réduisant à néant tous mes efforts pour m'intégrer à la société ou pour m'entraîner avec William. J'aurais voulu que tu sois à mes côtés pour prendre cette décision. Je sais que je t'appartiens et je suis consciente qu'il était incorrect de le faire en ton absence.

- Je te crois. Contrairement à Steren, je te fais confiance, Nathalia. Mais le pouvoir du sang ne doit pas être ignoré. Il s'affaiblira avec le temps et l'éloignement, cependant il faut que tu obéisses strictement à mes ordres. Tu vivras ici pendant au moins les deux mois à venir, et je veux que tu sois totalement sincère avec moi. Il se peut que tu ressentes le désir de le voir, mais tu devras y résister. Tu peux continuer tes activités habituelles, par chance Steren est casanier, il ne fréquente que les siens, donc il y a très peu de risque que vous vous croisiez par hasard. Mais je t'interdis de retourner à la maison sans mon accord, est-ce bien clair ?

- Parfaitement. Merci maman.

***/+/***

Une fois les choses mises au clair, plus personne ne mentionna le lien de sang, pour mon plus grand soulagement.

Que ce soit parce qu'elle voulait renforcer ce lien artificiel qui nous unissait, ou parce qu'elle voulait me surveiller, mais ma mère passa elle aussi plus de temps que d'habitude au refuge. Elle vaquait normalement à ses occupations mais revenait fréquemment dans notre tanière pour s'y changer ou simplement s'enquérir de mes activités. Durant plusieurs jours, elle avait même insisté pour que je dorme à ses côtés, sans doute motivée par quelque paranoïa purement Malkavienne... Personnellement, je ne m'en plaignais pas, car elle était redevenue aussi chaleureuse que d'habitude, et cet incident n'avait aucunement entaché l'affection que je lui portais.

De son côté en revanche, William se montra encore plus intraitable lors des entraînements suivants, comme s'il voulait me faire transpirer la vitae que j'avais absorbée par tous les pores de ma peau.

Heureusement, Sybile et Evguenia n'avaient rien changé dans leur comportement. J'avais même pris l'habitude de squatter l'appartement d'Evguenia au moins une fois par semaine pour laver mes vêtements et profiter un peu du confort moderne, au point que mon amie m'avait remis un double de ses clés.

Débarrassée des cours de Steren, j'avais désormais une nuit de plus pour arpenter la ville, et j'aurais aimé en profiter pleinement, cependant l'attentat kamikaze lors de la réception du Prince était clairement l'œuvre du Sabbat. Le Prince Duval avait mis plusieurs vampires sur le coup et même le primogène Senek avait exhorté ses hommes à éplucher les enregistrements des caméras de vidéo-surveillance de la ville, dans l'espoir de remonter la piste du terroriste.

J'aurais aimé pouvoir utiliser mes compétences, mais ma mère m'avait expressément ordonné de ne pas m'en mêler, par peur que je sois prise pour cible. De leur côté, la bande de Toreadors était aussi insouciante que d'habitude, comme une parfaite représentation des riches et beaux héritiers qu'ils incarnaient aux yeux de la société humaine. Sans doute devaient-ils déjà mener une existence nantie du temps de leur vie mortelle.

Emanuel ne s'était même pas montré étonné de me voir parfaitement remise trois nuits plus tard. Il avait décidé de parfaire mon rôle de faire-valoir en m'apprenant quelques danses qui étaient pratiquées dans les soirées mondaines ainsi que quelques coutumes propres aux milieux qu'ils fréquentaient. Il m'avait invité chez lui et s'était montré étonnamment pédagogue et même agréable, bien loin de l'attitude hautaine qu'il pouvait parfois incarner en public.

- Matheod a raison, tu es brillante. Tu as maîtrisé ces pas de danse en si peu de temps.

Sur le côté, Lucie fit une grimace éloquente.

- Il cherche teeeellement à te séduire, c'est d'un cliché !

Ignorant mon fantôme de compagnie, je souris au Toreador.

- J'ai une excellente mémoire, et je peux m'entraîner quand le soleil est levé.

- Nathalia, j'ai appris cette danse lorsque j'étais encore mortel. Et je peux t'assurer qu'il m'a fallu plusieurs mois pour la retenir en entier.

- Ça doit être une très vieille danse alors.

Il tippa et fit une moue vexée.

- Ne me confond pas avec ces anciens poussiéreux. Je n'ai que quelques siècles !

J'éclatai de rire et il dû comprendre que je plaisantai car il leva les yeux au ciel et changea de sujet.

- Matheod m'a juré que tu savais jouer du violon. Je suis très curieux d'entendre ce que pourrait donner une prodige comme toi.

Cette fois, c'est moi qui secouai la tête.

- Par pitié non, je joue du violon comme ces clochards sur le parvis de la gare. La dernière fois que j'ai pris des cours, je n'avais même pas dix ans.

- Mais tu as un violon, n'est-ce pas ?

- Oui. Aïlin m'en a offert un. Mais je pratique seule et uniquement à l'oreille. Je ne suis même pas sûre de savoir encore lire une partition. Ton oreille de Toreador serait malmenée par une aussi piètre prestation.

- Je ne peux m'empêcher d'être dévoré par la curiosité. Qui étais-tu avant de devenir la fille adoptive de cette ancienne Malkavienne ? Quelle adolescente peut abandonner toute son existence pour accepter de vivre parmi les vampires ? Nathalia est-il seulement ton vrai prénom ?

Je perdis tout sourire. Ce n'était pas la première fois qu'il se montrait avide d'informations concernant mon enfance, mais il était hors de question que je lui révèle quoi que ce soit. Je décidai de lui livrer la version officielle dans l'espoir de le satisfaire.

- Nathalia a toujours été mon prénom. Mes parents sont décédés lorsque j'avais dix ans. Aucune famille ne pouvant me prendre en charge, j'ai été confiée aux services sociaux. Quand Aïlin s'est présentée à moi, je n'avais rien à perdre, tout simplement.

Il s'était approché et saisi de mon poignet, mais j'avais immédiatement cherché à m'en dégager.

- Tu mens. Ton rythme cardiaque s'est accéléré.

- Mais tu devras te contenter de cette version, car c'est la seule que j'ai à te donner. Crois-donc ce que tu veux, ce sont simplement des souvenirs désagréables. Il se fait tôt, si nous en avons fini pour aujourd'hui, je vais aller dîner.

Il pouvait bien fouiller ou même embaucher quelqu'un pour le faire. Aïlin et Steren avaient fait en sorte qu'il ne reste plus aucune trace de mon ancienne vie, et j'étais personnellement repassé derrière pour vérifier. Il ne pourrait jamais connaître la vérité avec mon prénom pour seul indice.

Il sembla accepter ma version, car il reprit son sourire après une seconde.

- Très bien. Nous en avons fini avec la danse, mais que dirais-tu de reprendre des cours de violon ? Ce soir nous avons l'exposition de Pierre, mais ramène ton instrument lundi soir. Je jure sur le sang que je ne me moquerais pas.

J'hésitai un instant avant d'hocher la tête.

- Bon, ok. Alors merci de me consacrer autant de temps. J'espère me montrer à la hauteur. Bonne fin de nuit, Emanuel.

Une fois dans la rue, William put enfin exprimer tout ce qu'il avait sur le cœur.

- Il cherche à vous charmer, et il ne compte pas abandonner. Au moindre signe de votre part, Princesse, je le découpe en morceaux.

- Merci William mais je n'en demande pas tant. Je te ferais signe si j'estime qu'il va trop loin, mais il vaut vraiment mieux que tu évites de le blesser. Cela déclencherait un incident diplomatique que ma mère serait bien en peine de gérer. Pour l'instant il est plutôt utile, et sa compagnie n'est pas si désagréable. Je n'ai pas grand-chose d'autre à faire de mes nuits, de toute façon.

- On peut toujours s'entraîner davantage.

Je me retenai pour ne pas rouler des yeux. Je ne voulais pas qu'il comprenne à quel point je trouvais son idée excessive.

- J'apprécie beaucoup l'effort que tu te donnes pour me rendre plus forte, mais trois entraînements par semaine, c'est déjà pas mal. J'ai beaucoup gagné en endurance, mais quand j'en ressors, je suis épuisée. Pour en revenir à Emanuel, ne t'inquiète pas, je ne le laisserai pas dépasser certaines limites.

Nous rentrâmes tranquillement au refuge après que je sois allé déjeuner dans un fast-food du centre-ville.

Lorsque nous arrivâmes aux catacombes Malkaviennes, un vampire inconnu se trouvait dans la grande salle en train de discuter avec David, et je m'empressai d'aller les saluer.

- Bonsoir David, bonsoir monsieur. Je suis Nathalia Conemara, la fille adoptive d'Aïlin. Je n'ai encore jamais eu le loisir de vous rencontrer.

- Tiens donc, notre primogène s'est encore entichée d'une jolie libellule. Eh bien, bienvenue dans la famille et bonne chance.

Je tiquai pour le "encore". Ma mère m'avait parlé d'Alana, sa fille morte bien des siècles auparavant. Était-il possible que ce vampire l'ait connu à cette époque ? Ou bien y avait-il eu d'autres "filles" dont j'ignorais l'existence ?

- Demoiselle Nathalia ! Bon retour parmi nous. Je vous présente Sebastien Baranger, un camarade Malkavien. Cela faisait bien dix ans que tu n'étais pas revenu en France, n'est-ce pas ?

- En effet. J'avais envie de visiter le vieux continent, alors j'ai parcouru l'Europe. J'y ai appris beaucoup de choses.

Son voyage attisa ma curiosité.

- N'était-ce pas compliqué de voyager en tant que vampire ? Entre les princes despotiques, les loups-garous et le Sabbat… N'avez-vous jamais eu du mal à trouver un refuge pour la journée ?

- Je crois que les princes despotiques sont encore le pire parmi tout ce que tu as cité. Depuis combien de temps es-tu enfermée dans cette caverne ? Aïlin ne te permettra jamais de voir le monde, je le crains.

Je secouai immédiatement la tête.

- Ma mère m'a emmené en Irlande pour me raconter son histoire. Elle m'a fait découvrir l'un de ses anciens refuges à la campagne et je peux me promener librement en ville, je suis loin d'être enfermée. Dans quelques nuits, ça fera exactement cinq ans que je vis à ses côtés. Cela fait peu pour un vampire mais cela n'est pas négligeable aux yeux d'un mortel.

- Cinq ans, hein ? Tu as raison, tu n'as encore rien vu. Qu'est-ce que tu sais du Sabbat et de la Camarilla ?

- Hum… Ce qu'on m'en a appris. La Camarilla cherche à maintenir la Mascarade en dissimulant la réalité aux yeux des mortels. Alors que le Sabbat veut asservir les humains… En gros… ?

Il laissa échapper un léger rire.

- C'est une manière polie et candide de présenter les choses. Mais le jour va bientôt se lever, il est trop tôt pour un exposé politique. Nous nous reverrons, jolie libellule. Il est toujours agréable de discuter avec une âme qui n'est pas encore totalement formatée par la Tour d'Ivoire. À une nuit prochaine, donc !

Je le saluai d'un signe de la main avant de me diriger vers ma chambre tout en réprimant un bâillement. Bien que les nuits soient courtes à cette période de l'année, j'étais debout depuis bien avant le coucher du soleil. Et avec les entraînements musclés que m'infligeait William en début de nuit, et le cours de danse donné par Emanuel en seconde partie, j'étais proprement lessivée.

Affalée sur mon lit en chemise de nuit, les bras derrière la tête, je repensai au vampire que je venais de rencontrer. L'homme était plutôt commun physiquement : des cheveux châtains qui arrivaient aux épaules, des yeux verts et une tenue parfaitement passe-partout. Jean, t-shirt au motif indéfinissable et bottes de motard. Au vu de son discours, il devait être Anarch.

Curieuse, je posai la question à William.

- Tu le connais, toi, ce Sebastien Baranger ?

- Je l'ai connu, il y a longtemps. Je ne peux pas prétendre connaître celui qu'il est actuellement.

- Je vois.

Si William ne faisait confiance à personne ou presque, j'avais bien envie d'en savoir plus sur ce vampire voyageur. Et j'espérais ardemment pouvoir lui reparler dans les nuits à venir…


Fin du chapitre 28

Encore un long chapitre pour cette fois.
Steren qui joue un double jeu. Vous l'aurez compris, il n'est pas près d'abandonner son influence sur Nathalia, alors que son Étreinte approche. J'aime beaucoup ce personnage mais je l'ai fait un tantinet méprisant face à Aïlin.

Voici un nouveau venu Malkavien. Oui il y en a beaucoup dans mon histoire, pourtant j'essaye de faire une certaine parité dans les clans. Je ne l'ai pas nommé, mais le gardien de l'Elyséum est un Brujah (vous savez, celui qui va prendre cher pour avoir laissé passé le message de salutation du Sabbat...), et le shérif est un Gangrel (comme ça, c'est cliché ?!).

Dans ce chapitre encore, on parle du Havre, la ville où se passe l'histoire. Je me suis bien cassé la tête. Au départ, je ne voulais pas la nommer, mais finalement, pour des questions pratique, j'ai fini par le faire. Parce que j'ai cherché pas mal d'infos sur l'organisation géopolitique du Monde des Ténèbres et je voulais une ville qui puisse potentiellement être dirigée par un Ventrue, suffisamment grande pour contenir une telle quantité de vampires, avec un port et un aéroport, et Le Havre (en Normandie) m'a finalement semblé être la meilleure solution. En plus je connais très bien cette ville puisque j'y suis née, comme ça je peux rajouter moults détails... Vous saviez que Le Havre est un vrai gruyère ? (Parfait pour les Nosferatus !) La ville a été détruite à 82% par les bombardements alliés en 1944 car elle était bien occupée par les Allemands. Face à l'empleur des dégâts et ne pouvant faire disparaître tous les débrits, la ville a donc été reconstruite quelques mètres plus haut. Il existe encore plusieurs blockaus et même un hôpital militaire allemand construit sous la ville et débouchant sur un réseau de galeries !

Bref, j'espère que vous avez apprécié ce chapitre. ^^ Le chapitre 29 risque d'être riche en rebondissements… 😉