Chapitre 29
Le lendemain soir, je ne revis pas le vampire voyageur, ni même le surlendemain, et si j'étais curieuse d'entendre ses récits, je ne cherchai pas pour autant à le revoir. J'avais des nuits assez chargées et je ne manquais pas d'occupation. Je revenais au refuge Malkavien chaque matin avant l'aube pour y dormir, mais je le quittais chaque soir peu après le crépuscule.
Evguenia était aussi la réponse aux rares moment où je pouvais m'ennuyer. À elle seule, elle me faisait oublier ma solitude en tant qu'humaine, ainsi que l'absence de Kevin et Stefania.
Alors que personne, pas même ma mère, n'avait jamais songé à me souhaiter mon anniversaire pour les raisons que je connaissais, la russe avait insisté pour organiser une nuit en l'honneur de mes 20 ans. Elle m'avait traîné jusqu'à un bowling, puis à une salle d'arcade. Pour l'heure, nous nous étions installées dans l'une des salles dédiées au karaoké pour faire une pause, alors que la chaleur et l'agitation me faisaient doucement haleter.
Je sirotai un cocktail sans alcool tandis qu'Evguenia lorgnait avec envie sur l'un des jeunes qui occupaient la salle face à la nôtre.
- En vrai, j'aimerais bien avoir une goule. Un beau mec que je pourrai sucer chaque fois que j'en ai envie. Et je ne parle pas que de sang. Franchement, avoir un homme prêt à obéir à tes moindres désirs, ça ne te fait pas rêver ?
Je réprimai une grimace. Je me sentais encore trop humaine pour ne pas me mettre à la place de l'hypothétique humain rendu esclave par le sang.
- Pas trop. Franchement je pense qu'une goule m'embarrasserait plus qu'autre chose.
- Tu dis ça parce que tu as déjà William.
- Quoi !? Ne dis pas n'importe quoi, William est là pour me protéger. Cela n'a rien à voir ! Et puis sur le principe, je crois qu'une goule est censée être volontaire. De ce que j'ai pu observer des goules du primogène Ewans, être dépendant du sang ne les lobotomise pas pour autant. Si tu traites une goule n'importe comment, je ne pense pas que cela puisse bien se passer.
Pour le coup, c'est Evguenia qui sembla vexée. Elle croisa les bras et prit une moue boudeuse.
- Tu ne crois pas que je pourrais séduire un homme ?
- Si, bien sûr que si. Mais de là à lui faire abandonner toute son existence pour toi… Je crois que sur le papier, promettre la servitude éternelle à quelqu'un n'est pas le meilleur argument qui soit.
Mon amie éclata de rire.
- Bien sûr que non ! Il faut lui faire miroiter autre chose. Pfff, tu es encore trop jeune. Tu n'envisages pas toutes les possibilités. D'ailleurs, à ce propos, toujours pas de plan prévu pour te faire perdre ta virginité avant le grand jour ?
Je couvris machinalement mes tempes de mes mains, consciente de la rougeur qui devait avoir envahi mon visage. Surtout, je ne pouvais m'empêcher de penser à la présence de William, invisible à mes côtés…
- Franchement, c'est trop gênant. Je ne m'imagine pas payer un gigolo ou séduire un mec comme ça juste pour le faire.
Evguenia s'approcha avec un sourire narquois.
- Tu sais, un peu de magie vampirique, et n'importe quel homme serait à tes pieds. Moi je n'ai pas encore tout à fait le coup de main, mais je suis certaine que Sybile serait d'accord pour nous aider.
- Hors de question. Et accessoirement, ça serait clairement un viol.
La Malkavienne eut un regard moqueur.
- Pour moi, c'est un service rendu. Tu lui offres un beau rêve, un trip gratuit et sans gueule de bois. C'est exactement comme quand tu bois leur sang. Tu ne comptes pas devenir végétarienne, quand même ?
- Végétarienne ?
- Ceux qui refusent de boire le sang des humains. Ils ne se nourrissent que d'animaux. Tu imagines ? Sucer des rats, des chiens et des chats ?
Je grimaçai à l'image mentale.
- Beurk, non ! Je suppose que tu as raison mais… je sais pas, je suis encore humaine alors je me dis que je devrais respecter au moins quelques principes humains.
- Il y a des tas d'humains qui violent, torturent, volent et tuent. Même moi je suis une sainte à côté d'eux. Je ne tue pas sauf si c'est nécessaire, je respecte les biens d'autrui… Mais tu vois, tous ces mortels dans les boîtes de nuit, ils viennent exprès pour ça… Ils veulent oublier leur boulot merdique, leur quotidien ennuyeux… Ils veulent ressentir du plaisir. Ils nous appellent de tout leur petit cœur d'humain, attendant désespérément qu'on rentre dans leur vie pour leur offrir l'extase d'une nuit.
Je secouai doucement la tête.
- Le primogène Ewans dit que je dois faire attention à mon humanité. Il craint que je me déprave à votre contact.
- Ça c'est la meilleure ! C'est un ancien, il doit dater du Moyen Age ou quelque chose comme ça… Tu imagines, à son époque demander une femme en mariage, ça voulait dire soit l'acheter à son père, soit l'enlever ! Et je ne parle même pas des séances de torture publique auxquelles ont emmenait les enfants... On écartelait les juifs, brûlait vifs les sorcières, pendait les voleurs et on laissait leurs cadavres pourrir à la vue de tous… Alors je voudrais bien savoir quelles sont ses valeurs morales, parce que je suis pas certaine d'avoir les mêmes.
Je ne pus m'empêcher de sourire face à cette énumération macabre.
- Peut-être, mais je pense qu'il a raison. Et je compte bien garder certaines limites autant que possible.
- Très bien, alors que voudrais-tu comme cadeau d'anniversaire ? Si on ne peut pas t'offrir un homme… ?
J'éclatai de rire.
- Alors c'était ça ?! Franchement, je n'en ai aucune idée. Personne ne m'a plus offert de cadeau d'anniversaire depuis littéralement 10 ans. C'est déjà un super cadeau de m'accompagner ici, tu n'as pas besoin d'en faire plus.
- Justement ! Je sais que tu gardes précieusement la peluche que Sybile t'a confectionnée. Moi aussi je veux t'offrir quelque chose. Un truc que tu pourras garder avec toi pour longtemps.
La soudaine solennité d'Evguenia me fit retrouver mon sérieux et je pris du même coup conscience de l'attachement qu'elle avait pour moi.
- Là tout de suite, je ne sais pas. Quelque chose qui me sera utile après mon Étreinte ? Tu en sais plus que moi à ce sujet…
Soudain, le regard de la Malkavienne s'illumina, comme prise d'une révélation.
- Oh ! J'ai une idée. Je te donnerais ton cadeau plus tard alors. Tu ne seras pas déçue, je te le promets. Je veux que tu saches à quel point tu comptes pour moi. Ce ne sont pas des paroles en l'air. Certains d'entre nous ont tendance à oublier la définition du mot "ami" avec le temps. Je te promets que ce ne sera pas mon cas.
Je la serrai brièvement dans mes bras.
- Merci !
Sa déclaration me faisait chaud au cœur.
Hormis Lucie, il n'y avait pas tant de personnes que je pouvais appeler "ami". Je n'avais pas revu Stefania depuis son étreinte, et je n'avais aucune idée de la date à laquelle je la reverrais. Cela pouvait être la nuit prochaine comme dans un siècle, et son ancienne ligne de téléphone avait été résiliée, comme si elle avait purement et simplement disparu. Quant à Kevin, je ne pouvais qu'espérer qu'il réapparaisse tôt ou tard…
- Est-ce que tu crois que ta mère te laissera une nuit de liberté avant… tu sais quoi ? J'veux dire, une nuit où tu pourrais boire de l'alcool et te lâcher vraiment ? Ce serait bien. Je voudrais te faire découvrir mon monde. Tu sais qu'on peut se bourrer la gueule en buvant le sang de gens bourrés ? On a l'ivresse sans les mauvais côtés. Les premières nuits, je voulais oublier ce connard qui m'avait abandonné. J'ai vidé des litres et des litres d'alcool et j'ai fait boire des gens jusqu'à ce qu'ils s'évanouissent. Je crois que c'est pour ça que je peux encore boire sans vomir, tu vois. Enfin bref, pas de black-out possible pour nous, la vitae nous guérit de l'alcool comme avec n'importe quel poison.
- Je ne sais pas, je pourrais toujours lui demander. Peut-être qu'elle pourrait accepter si elle est certaine qu'il ne m'arrivera rien de fâcheux. On lui posera la question quelques mois avant mes 21 ans…
Nous consacrâmes les heures suivantes à imaginer tout ce que nous pourrions faire lors de cette fameuse nuit de liberté. Evguenia me permettait d'être plus humaine que je ne l'étais en temps normal. Grâce à elle, je redevenais cette adolescente pas encore tout à fait mature, qui rêvait de découvrir le monde à sa manière. Elle était l'une des trop rares vampires à n'avoir réellement que faire de mon humanité, de la Cour ou même de la bienséance. Elle disait ce qu'elle pensait quand elle le pensait, et c'était en ça que je chérissais sa présence.
***/+/***
Le soir suivant, je commençais la nuit avec un entraînement de William. Avec le temps, je devenais plus endurante, plus forte, plus habile, même dans le noir. J'étais encore bien loin d'être une combattante, mais je pouvais tout de même constater que mes efforts n'étaient pas vains. Plus que tout, je me sentais valorisée aux yeux de mon ténébreux garde du corps. Il était moins avare que Steren en compliments, et contrairement à ce que j'avais craint au départ, il se montrait étonnamment conscient de mes limites humaines. À la fin de chaque séance, j'étais essoufflée et transpirante, mais j'avais la fierté de l'effort accompli.
Dans la "salle de bain" plus que spartiate du vampire, je profitai tout de même du temps devant moi pour me laver soigneusement et enfiler une tenue plus adéquate au reste de ma nuit. Il était hors de question que je me présente mal apprêtée à la soirée organisée pour fêter le récent succès de Pierre Auray. Nous avions prévu de nous réunir pour "porter un toast" à la consécration du jeune Toréador et outre la réputation que je me devais de tenir, je voulais témoigner du respect et de la sympathie que j'avais pour lui.
Le vampire avait gardé une certaine candeur malgré son étreinte, et l'exposition de ses sculptures dans le célèbre MuMa, le musée d'arts modernes de la ville était quelque chose qu'il avait toujours rêvé. De plus, une bonne partie du gratin de la société vampirique s'y était présenté, et certains d'entre eux lui avaient même commandé des pièces, marquant de fait sa première grande réussite au sein de la Cour.
Comme prévu dans notre accord, je devais retrouver Emanuel sur place, à minuit et demi précisément. Et alors que je m'apprêtais à rejoindre William dans la pièce adjacente, celui-ci toqua à la porte.
- Tu peux entrer, je suis prête.
Avec le même plaisir qu'à l'accoutumée, j'admirai le vampire qui accompagnait chacun de mes pas, profitant d'une de ces trop rares occasions où il était visible. Il avait sans doute profité que je sois au fin fond de son refuge pour aller se nourrir, car son teint était légèrement rosé, bien qu'il ne fasse généralement aucun effort pour paraître humain à mes yeux. D'ailleurs, son regard et son immobilité surnaturels auraient dévoilé sa nature à n'importe qui d'un tant soit peu observateur. Pour autant, je le trouvais toujours aussi fascinant.
William tenait une petite boîte oblongue entre ses doigts, et mon regard se porta immédiatement dessus, curieuse quant à son contenu.
- Princesse. Je n'ai pas pu m'empêcher d'écouter votre conversation hier et j'ai pensé à quelque chose que je pourrai moi aussi vous offrir. Un objet à la fois utile et esthétique…
Il ouvrit la boîte, révélant un long pic à cheveux, au manche stylisé représentant un serpent enroulé sur lui-même. Mais alors que je pensais que l'objet était en bois, il posa la boîte pour s'en saisir, dévoilant une fine lame dissimulée à l'intérieur du bijou. La partie métallique en elle-même faisait une quinzaine de centimètres tandis que la poignée était juste suffisamment longue pour être tenue entre des doigts féminins.
L'arme était clairement conçue pour pouvoir être dissimulée dans une chevelure et une fois refermé, l'objet était confondant tant il semblait exclusivement fait de bois.
- Ouah ! C'est pour moi, vraiment ? C'est tellement... classe !
- Cette arme appartenait à une chasseuse que j'ai tuée, il y a quelques siècles. J'ignorais jusqu'à présent ce qui m'avait poussé à garder son équipement, mais désormais je sais pourquoi. Ceci était destiné à vous revenir. Ce n'est certes pas mortel pour un vampire, mais en frappant en plein cœur, vous pourriez immobiliser un adversaire.
- Merci ! Je le porterai aussi souvent que possible.
Je me saisis délicatement du pic à cheveux et entremêlai ma chevelure de manière à dégager mon visage. Puis j'y plantai l'accessoire avant de m'admirer dans le miroir craquelé qui me faisait face. Le bijou était sobre et élégant, exactement comme je les affectionnais, et il pouvait se transformer en arme en un clin d'œil.
Satisfaite de mon apparence, je me tournai vers mon garde du corps, comme toujours imperturbable. Il s'était déjà détourné, m'entraînant vers la sortie à travers les ténèbres de sa demeure. Confiante, je me laissai guider dans ce dédale que je connaissais déjà presque par cœur, et quelques secondes plus tard, nous avions rejoint la voiture.
La ville se traversait rapidement à cette heure. Le refuge de William se trouvait en périphérie, dans les quartiers mal famés essentiellement composés d'HLM. Quant au club où se réunissaient les Toreadors, il était à l'autre extrémité de la ville, là où les anciens entrepôts industriels avaient laissé place à des boîtes de nuit, salles de sport et open-spaces branchés.
Une fois garés, je me dirigeai immédiatement vers l'entrée VIP où le videur me laissa passer après que je lui eus confirmé mon identité. Ici, l'espace où se réunissaient les vampires était en sous-sol, sous la salle principale. Le King Diamond était la boîte de nuit la plus vaste de tout le Havre et proposait plusieurs ambiances, avec différentes pièces aux dimensions variables, chacune d'entre elles pouvant accueillir plus d'une centaine de personnes.
Suite à l'attaque de son club menée par des chasseurs, Vanessa avait acheté le King Diamond sous une autre identité pour les empêcher de remonter sa trace. Elle avait aussi renforcé la sécurité et il était désormais impossible pour quiconque d'accéder à l'espace VIP sont y avoir été formellement autorisé. Devant la seconde porte, je saluai une autre des goules de Vanessa, qui m'observa de bas en haut avec un regard circonspect. Certains vampires venaient avec une goule ou une victime hypnotisée, mais j'étais la seule humaine à venir par mes propres moyens, ce qui intriguait toujours les membres en charge de la sécurité.
Je ne pus m'empêcher de soupirer face à ses sourcils froncés. Ce gars n'était vraiment pas physionomiste…
- Je suis Nathalia Conemara. Votre patronne, Mme de Relys, m'a personnellement invité à les rejoindre. Et vous pouvez retenir mon visage car je vais revenir régulièrement.
Sa bouche s'ouvrit en un O muet et il me laissa finalement passer, priant sans doute pour que son erreur ne lui cause pas préjudice.
Je n'avais pas particulièrement l'intention d'en parler, mais bien évidemment Emanuel me prit à partie à peine fus-je entrée.
- Nathalia ! Tu es en retard. Nous t'attendions.
Je levais les yeux au ciel. Au vu des quelques humains étendus çà et là, assoupis par le manque de sang, ils ne m'avaient certainement pas attendu pour commencer la fête.
- Je serais arrivée à l'heure si je n'avais pas perdu plusieurs minutes à chaque agent de sécurité. Certains ont vraiment la mémoire courte.
Vanessa tendit sa cigarette dans ma direction avec un sourire nonchalant.
- Il faut bien en passer par là si on veut éviter que l'incident de la dernière fois se reproduise. Je ne voudrais pas perdre mes chéris, et la primogène Conemara nous en voudrait assurément si tu te retrouvais blessée en notre présence.
- Certes. Alors, messieurs, quelles sont les nouvelles ?
- Le Prince a visité l'exposition ! Tu te rends compte ! C'est un tel honneur !
Je souriais face à l'air extatique du jeune Toréador. Le Prince Duval avait étonnamment peu de soutiens parmi les vampires du clan de la Rose, et il était attendu qu'il cherche à s'en faire parmi les nouveau-nés un tant soit peu populaires, plus malléables que les Ancillae. Sans doute avait-il jeté son dévolu sur Pierre dans l'espoir qu'il lui soit utile.
Je me retenai de faire le moindre commentaire. Le mépris que je ressentais vis-à-vis du Prince n'était clairement pas quelque chose que je pouvais me permettre de révéler.
- Félicitations, Pierre. Je suis heureuse pour toi. Est-ce que tu comptes rester au Havre ?
Immédiatement, le jeune vampire prit un air gêné, et ses camarades secouèrent la tête face à sa transparence.
- Je ne sais pas. J'ai beaucoup entendu parler de cette quintessence artistique que représente Paris. Il paraît que le Prince François Villon a fait de la capitale un paradis pour les Toreadors. Mais je suis encore jeune et peu connu. Je sais que je me brûlerai les ailes si je tentais de rejoindre Paris dès maintenant.
Catherine leva le poignet de son câlice comme on tend un verre.
- Voilà une sage décision. Tu n'as aucune raison de quitter Le Havre ! Il y a encore des opportunités à décrocher. Crois-en mon expérience.
Alors que d'autres s'apprêtaient à en aller de leur commentaire, l'une des goules de Vanessa entra précipitamment, attirant immédiatement l'attention de notre petite communauté.
- Madame, un vampire a fait du grabuge dans la boîte. Il s'est fait remarquer par les caméras de sécurité. Il est déjà parti mais il a tué une fille.
Il tendit une tablette à sa maîtresse, montrant plusieurs captures d'une vidéo surveillance. Les images montraient un vampire en train de se nourrir, puis se glissant par la fenêtre des toilettes alors que sa victime gisait sur le sol, la tête dans un angle peu naturel.
- Fichtre, mais que vient faire ce goujat dans mon club ? Des gens se sont-ils aperçus de quoi que ce soit ?
- Non, nous sommes intervenus immédiatement et avons bloqué l'accès à ces sanitaires pour éviter un mouvement de panique chez les clients.
- Bien, envoyez-moi une copie de la vidéo sur mon ordinateur personnel et supprimez toutes les traces. Remplacez le film par une copie de l'année dernière au cas où il y aurait une enquête. Vous évacuerez le corps après la fermeture avec les précautions habituelles et nettoierez soigneusement toute trace du crime. Quant à ce voyou, je m'occupe de mener l'enquête. Sa tête ne me dit rien. Et vous messieurs ?
Vanessa fit passer la tablette entre toutes les mains, et malgré mon désir de rester stoïque, je ne pus réfréner la stupeur qui me saisit en reconnaissant le coupable. Emanuel devait avoir les yeux sur moi, car il m'interpella immédiatement.
- Nathalia, on dirait bien que son visage t'est familier.
- En effet. Si je ne me trompe pas, c'est un Malkavien. Je l'ai rencontré il y a quelques nuits au refuge. Il s'appelle Sebastien Baranger, il m'a dit revenir d'un voyage de plusieurs années à travers l'Europe.
Vanessa plissa les yeux, comme si elle essayait de lire en moi. D'ailleurs, c'était peut-être le cas.
- Tu comptais nous le cacher ?
- Absolument pas, et s'il se cache au refuge, soyez certain qu'il sera livré sans tarder. Son comportement est on-ne-peut-plus suspect. On dirait qu'il cherche intentionnellement à provoquer un bris de Mascarade… Si réellement il n'est en ville que depuis peu, sans doute devait-il ignorer à qui la boîte appartenait, quoi qu'il en soit son erreur n'est pas pardonnable. J'espère simplement que vous ne ferez pas d'amalgame ou de conclusion hâtive au regard de son clan.
La vampire masqua difficilement sa colère.
- Je me fiche de son clan, il pourrait bien être l'infant du Prince lui-même, cet endroit est mon club, et je refuse que quiconque vienne y semer la pagaille. Je laisse 48 heures à ton ancienne pour le livrer avant que je n'aille en faire la demande auprès du shérif. Et j'insisterais pour réclamer une chasse au sang.
J'eus une seconde d'hésitation sur la meilleure manière de répondre. À titre personnel, cette histoire ne me concernait que lointainement. Certes, le coupable était Malkavien, mais il n'était pas réapparu au refuge depuis la nuit où je l'avais croisé et je ne savais rien de lui, sinon ce qu'il m'avait lui-même raconté. D'un autre côté, j'étais la future infante de la primogène, et si on attendait de ma mère qu'elle règle les problèmes liés à son clan, je me devais de la seconder au mieux.
Je levai les mains dans l'espoir d'apaiser la Toreador.
- Je vais contacter Aïlin et je te préviendrai dès que j'en sais plus. Je pense qu'elle voudra régler cette affaire rapidement. Je ne maîtrise pas encore tous les codes de la politique et je ne voudrais pas commettre d'impair en parlant en son nom, mais tu peux croire en ma sincérité.
Sans attendre, je saluai l'ensemble des vampires présents avant de quitter la pièce à pas vifs. Dans la rue, j'envoyai immédiatement un SMS à ma mère pour l'informer de la situation. Je ne l'avais pas revue depuis plusieurs nuits, et si elle ne répondait pas avant le lever du jour, je pouvais toujours aller déposer une lettre à la maison et demander aux goules de la lui remettre.
Une fois de retour dans la voiture, William s'empressa cependant de me mettre en garde.
- Princesse, j'espère que vous ne comptez pas vous lancer à sa poursuite ?
- Absolument pas. Je n'ai pas oublié que j'étais encore humaine, rassure-toi. Je me contente simplement d'aider ma mère et le clan au mieux. Je pense que le Prince pourrait facilement en profiter si nous ne montrons pas une volonté nette de le livrer à la justice.
- Je crains que vous n'ayez raison. Je ne sais pas ce qu'il cherche, mais ses actes auraient pu avoir trop de conséquences pour les prendre à la légère. Cependant, votre protection est mon unique priorité, et il est hors de question que je m'en détourne pour chercher à le capturer.
- Je sais, je n'avais pas l'intention de te le demander…
Au refuge, je trouvais immédiatement Sybile, et je lui racontai toute l'histoire.
- Sebastien Baranger, je ne sais pas si tu le connais personnellement. Il a commis un bris de Mascarade dans un club appartenant à Vanessa de Relys ce soir. Il a vidé un mortel de son sang devant des caméras de sécurité, au beau milieu des toilettes. N'importe qui aurait pu entrer, il n'a même pas essayé de se cacher. Les Toreadors réclament sa tête mais ils acceptent d'attendre 48 heures avant d'en référer au Prince. J'ai envoyé un message à maman par téléphone pour la prévenir.
- Tu as bien réagi. Les voies n'étaient pas claires à son sujet, je comprends désormais pourquoi. Il n'a passé qu'une nuit ici et a dû se trouver un refuge en ville ou en périphérie. Ne t'en préoccupe plus.
Le message transmis, je regagnai ma chambre avec un certain dépit. Je ne me voyais pas retourner à la soirée des Toreadors et nous n'étions encore qu'au beau milieu de la nuit. Je décidai alors d'envoyer un message à Evguenia pour savoir ce qu'elle faisait.
"Coucou. T'es dispo cette nuit ?"
"Je traîne au Cosmo'. Mais je croyais que tu étais avec tes catins ?"
Je grimaçai à la lecture de l'insulte.
"Il y a eu un contretemps. Si tu veux savoir les infos croustillantes, il va falloir passer par moi. Un bris au club de Vanessa de Relys..."
"Tu attises ma curiosité. Rejoins-moi ! D'ici à ce que tu arrives, j'aurais plumé les deux imbéciles qui pensent pouvoir me battre."
Heureuse d'avoir quelque chose à faire pour le reste de la nuit, je changeais à nouveau de vêtements pour une tenue moins chic. Je remplaçai les chaussures à talon par une paire de Doc Martens et ma longue robe par une plus courte et un peu plus rock'n'roll. Pas besoin de me soucier de mon apparence avec Evguenia, je pouvais privilégier le confort à l'élégance.
Je quittai le refuge sans tarder pour rejoindre le Cosmopolitan à pied. Ce n'était pas si loin, et j'avais envie de prendre l'air. William me suivait toujours comme mon ombre, ainsi que Lucie qui flânait à quelques mètres de moi. La nuit tombée, les températures étaient chaudes mais supportables, et je louai le fait de passer toutes mes journées dans les souterrains.
Arrivés au lounge bar, je commandai un grand verre de jus de fruit au comptoir, saluai le vigile, puis passai la porte "Réservé aux employés" pour rejoindre l'arrière-boutique. Un escalier menait au premier étage, et je le gravis d'un pas assuré bien qu'il fût dépourvu du moindre éclairage.
Je débouchai sur une salle aux larges baies vitrées occupée par un billard et plusieurs petites tables. L'atmosphère était enfumée par les cigarettes et la décoration était nettement moins soignée qu'au rez-de-chaussée. Il faut dire que la clientèle qui fréquentait les lieux se moquait bien d'être dans le dernier bar à la mode. Pas de néons fluos ni de fauteuils en cuir ici, seulement des plafonniers jaunis et des chaises en bois.
Quelques vampires devaient chasser au rez-de-chaussée, mais ceux qui montaient au premier cherchaient surtout à discuter sans avoir à se préoccuper de la Mascarade.
J'avisai rapidement Evguenia, qui se démarquait facilement par son apparence exubérante. Ce soir-là, elle arborait une paire d'oreilles de chat en peluche rose accrochées à ses cheveux blonds et assortis à son mini-short. Ses bras nus étaient parés de multiples bracelets et un crop top noir complétait le tout. Sa peau pâle, qu'elle réhaussait par un maquillage savamment appliqué, trahissait ses origines slaves. Bien que dans un style totalement différent de celui de ma mère, je la trouvais belle et j'étais fière qu'elle soit mon amie.
Je la rejoignis en quelques enjambées et la découvris en pleine partie de poker. Cependant mon cœur rata un battement en reconnaissant les deux vampires qui lui faisaient face. L'un était Davin, le Brujah que j'avais croisé au club Anarch, tandis que l'autre n'était autre que le fameux Sebastien Baranger, coupable du bris de Mascarade.
Je m'efforçai de masquer mon trouble, attrapant une chaise pour m'installer aux côtés de la Malkavienne.
- Salut la compagnie !
Intérieurement, mon cerveau fonctionnait à plein régime. Je savais que William ne ferait rien tant que l'autre vampire ne s'attaquait pas à moi, et j'avais trop de respect pour mon garde du corps pour provoquer sciemment l'autre Malkavien. D'un autre côté, je refusais de laisser passer cette chance, alors que cet irresponsable avait mis en danger la réputation du clan par son acte.
Evguenia passa un bras autour de mes épaules pour me rapprocher d'elle.
- Hey, Nath' ! Alors, raconte-moi donc ce qui s'est passé avec ton groupe de crâneurs pour que tu mettes fin à la soirée aussi tôt ?
Je me mordis la lèvre et pris une mine gênée.
- Je te le dirai quand nous serons seules. Désolé messieurs, mais c'est un peu trop personnel.
La Malkavienne leva un regard brillant vers moi.
- Oh ? Est-ce que c'est à propos de monsieur Emanuel la-prétention-incarnée Do Santos ? Laisse-moi deviner, il a encore essayé de te séduire et il est allé trop loin cette fois-ci ?
Quelque part, j'étais soulagée qu'Evguenia tire ces conclusions, car ainsi, Sebastien ne risquait pas de comprendre de quoi il en retournait réellement. Mais d'un autre côté, je n'avais pas vraiment envie que ma vie soit étalée devant ces deux inconnus.
- Je ne dirais pas un mot de plus et par pitié tais-toi. Sinon je ne te raconterais plus rien.
Je pris un air faussement boudeur et croisai les bras face à mon amie qui finit par s'avouer vaincue.
- Ok, ok ! Tu me raconteras tout ça lorsque nous serons en privé.
J'étais étonnée qu'elle abdique aussi facilement, mais je savais qu'elle reviendrait à la charge tôt ou tard.
Je me joignis donc pour les parties suivantes et nous enchaînâmes les matchs jusqu'à ce que l'aube approche. En cette saison, le soleil se levait peu après 6 heures du matin, et plus un vampire était ancien, et plus il lui était difficile de se mouvoir à l'approche du jour. La plupart des vampires ayant dépassé quelques siècles, regagnaient leur refuge dès 4 heures, tandis que les plus "jeunes" pouvaient parfois rester éveillés même au début de la journée, tant qu'ils restaient abrités des rayons solaires. Je savais que William était plutôt ancien, mais étonnamment, il n'avait jamais émis la moindre exigence concernant mes horaires de sortie.
Du peu que j'en savais sur le fameux Sebastien Baranger, il avait au moins un siècle au compteur, contrairement à Evguenia qui était encore qualifiée de "Nouveau-Né". Ainsi, lorsque le vampire annonça son départ, nous le saluâmes comme si nous avions prévu de rester encore sur place.
Davin avait quitté la table peu après mon arrivée. Pour une raison que j'ignorais, le Brujah semblait vouloir m'éviter autant que possible. Cela m'importait peu, car il n'était pas ma cible.
Ainsi, cela faisait à peine quelques minutes que Sebastien avait quitté la pièce que je me précipitai à la fenêtre pour guetter sa sortie du bar.
- Evguenia, William, allons-y. Avec un peu de chance, il nous conduira jusqu'à son refuge, et demain nous n'aurons plus qu'à le cueillir ! Lucie, traverse le mur et essaye de le suivre, nous allons attendre qu'il s'éloigne un peu avant de sortir !
Sans attendre leur réponse, je m'élançai en direction des escaliers sous le regard ahuri de mon amie qui ignorait encore tout de la situation.
- Quoi ?! Mais… ? Pourquoi ?
- Je t'expliquerai en chemin !
Evguenia empoigna ses affaires pour courir à ma suite, mais William apparut sur mon chemin, manifestant son scepticisme face à mon plan.
- Princesse, je n'aime pas cette idée ! S'il vous repère, il comprendra sans difficulté ce que vous cherchez à faire.
- William, je ne compte pas le suivre de trop près ! C'est Lucie qui s'en chargera. Et même s'il la repère, il n'aura pas d'autre choix que de regagner son refuge, car l'aube est trop proche et il ne peut rien faire contre elle. Nous sommes à moins d'une vingtaine de minutes des souterrains. Je sais que ça pourrait devenir rapidement compliqué pour toi, mais je ne peux pas laisser passer cette chance. C'est tout le clan qui est en danger par ses actes.
- Il est hors de question que je vous laisse seule.
- Si le jour devient trop proche, tu n'auras pas d'autre choix. Si nous ne saisissons pas cette occasion, il pourrait quitter la ville ou recommencer. Il y a peu de chance qu'il m'arrive quoi que ce soit alors que le jour est levé, surtout avec Lucie à mes côtés.
Mon garde du corps ne répondit pas. Il m'avait suivi dans les escaliers et nous avions rapidement regagné la rue. Lucie volait à plusieurs mètres au-dessus du sol pour me permettre de la repérer de loin, mais je devais malgré tout être prudente car le vampire pouvait lui aussi aisément me voir s'il se retournait.
Il bifurquait régulièrement, comme s'il essayait de semer d'éventuels poursuivants, sans se douter qu'il me facilitait au contraire la tâche. Il marchait à une vitesse normale et s'aventurait toujours plus loin dans les quartiers industriels de la ville. Sans doute était-il parvenu à trouver un refuge dans les sous-sols d'un ancien immeuble car autour de moi, le paysage urbain se faisait moins moderne. Les constructions de briques rouges avaient remplacé celles en béton et les boutiques avaient disparu au profit des hangars.
Je ne cessais de regarder ma montre, inquiète à cause de la présence des deux vampires à mes côtés. Nous nous éloignons des souterrains Malkaviens et je ne pouvais m'empêcher de calculer le temps nécessaire pour rentrer par rapport au lever du soleil.
- Alors, qu'a-t-il fait ?
Je me détournai brusquement de Lucie pour regarder Evguenia.
- Comme je te l'ai dit au téléphone, un bris de Mascarade. Il a vidé un mortel de son sang en plein devant les caméras, dans les toilettes d'un club appartenant à Vanessa de Relys. Elle était furieuse, comme tu t'en doute. Elle réclame sa tête, mais comme j'étais présente, elle a accepté d'attendre 48 heures avant de prévenir le shérif. Le Prince pourrait exiger de ma mère qu'elle révèle l'emplacement du refuge. Si nous pouvions le livrer nous-même, nous gagnerions des points à la fois auprès des Toreadors mais aussi aux yeux du Prince.
- Je vois. Mais je doute que ta mère s'attendait à que tu te lances toi-même à sa poursuite…
Je roulai des yeux et reportai mon regard en direction de mon amie fantomatique.
- Je ne fais que saisir une occasion. Tu ne vas pas me faire la morale, toi aussi ! Tu devrais rentrer d'ailleurs. N'as-tu pas ta voiture garée devant le Cosmo' ?
- Si. Je vais te laisser. Ne fais pas n'importe quoi Nath'. Tiens-moi au courant, je te répondrai à mon réveil.
Elle m'abandonna après un signe de main tandis que je continuais ma filature, slalomant entre les voitures garées lors des lignes droites ou me collant au contraire le long des murs lorsque ma cible tournait.
C'était d'ailleurs une chance qu'il soit venu au club à pied malgré la distance, sans quoi nous n'aurions eu aucune chance de le suivre.
Finalement, les minutes filaient, et je compris l'imminence de l'aube lorsque William m'arrêta.
- Princesse, nous ne pouvons plus continuer. Il faut rentrer à présent.
- Non ! Nous sommes tout proches ! William, toi retourne au refuge, je te rejoindrai juste après ! Je vais simplement voir où il dort et ensuite je rebrousse chemin, promis !
Mon gardien sembla hésiter encore quelques minutes avant de faire demi-tour. Il avait beau mettre ma sécurité au premier plan de son existence, il ne pouvait pas lutter contre l'astre solaire. Pour ma part, je n'avais pas attendu, j'étais trop proche de mon but pour abandonner si facilement.
Sebastian s'était finalement infiltré dans un immeuble manifestement désaffecté. Les fenêtres avaient toutes été murées de parpaings en béton et la porte avait été remplacée par un rideau métallique, sans doute pour empêcher les squats.
Cela n'empêcha pas le vampire de pénétrer dans le bâtiment. Il avait bondi pour atteindre une ouverture, tout juste assez grande pour permettre à un homme adulte de se glisser, et il y avait disparu en un clin d'œil.
Désormais, le jour était sur le point de se lever, et je ne pus m'empêcher de m'étonner de l'inhabituelle résistance de ma cible. Il m'avait fait déambuler pendant une bonne vingtaine de minutes.
Depuis le trottoir d'en face, je tentais de cartographier les lieux. Je ne savais pas quels étaient les moyens à disposition du Prince pour capturer les vampires renégats, mais il était évident que ce Sebastien n'allait pas être aisé à débusquer. L'immeuble devait n'être qu'un refuge temporaire, car des panneaux indiquaient sa fragilité et en interdisaient l'accès. Sans doute allait-il être détruit prochainement…
Probablement devait-il avoir un minimum assuré sa sécurité, car tous les soupiraux étaient obstrués par des planches clouées depuis l'intérieur et il ne semblait y avoir aucun moyen de se glisser depuis le rez-de-chaussée.
Lucie m'avait rejoint et elle me jeta un regard perplexe.
- Ton garde du corps est parti se coucher ? Qu'est-ce que tu comptes faire maintenant ? Il ressortira demain à la première heure, et connaître son refuge ne t'aura pas avancé à grand-chose s'il n'y retourne pas.
- Je sais. L'idéal serait de l'immobiliser… Lui enfoncer un pieu.
Immédiatement, mon amie leva les deux mains et recula d'un pas.
- Hors de question que je fasse ça ! Déjà je fais de gros efforts au quotidien pour m'approcher de tes vampires, alors ne me demande pas un truc pareil ! Enfoncer un bout de bois en plein cœur, mais quelle horreur ! C'est vraiment au-dessus de mes forces.
Je soupirai, consciente que j'allais transgresser toutes les mises en gardes et interdits qu'on avait pu me faire. M'infiltrer dans le refuge d'un vampire peu soucieux de la Mascarade était sans doute ma pire idée depuis longtemps, mais je n'étais plus une petite fille. J'avais le pouvoir d'aider mon clan, et je refusais de laisser tomber maintenant.
Il me semblait peu envisageable de me glisser dans l'ouverture prise par le vampire, déjà parce qu'elle m'était hors d'atteinte, mais surtout parce que je n'avais aucune idée de ce qui pouvait se trouver derrière. Cependant, l'immeuble était vaste, et il n'était pas impossible de trouver une autre entrée…
En faisant le tour du bâtiment, je constatai qu'une des fenêtres donnait sur une cour d'usine et n'était pas murée comme les autres. Elle se trouvait au premier étage, mais un container à ordure judicieusement placé pourrait me permettre d'y accéder sans trop de difficulté.
Les ouvriers n'étaient pas encore présents à cette heure et je n'eus aucun mal à escalader la grille de la cour, puis la fameuse benne. Derrière les murs, la pénombre environnante ne me permettait pas de distinguer grand-chose. La plupart des fenêtres étant obstruées, la faible lumière de l'aube naissante ne pénétrait qu'à peine l'intérieur du bâtiment et je ne pus réprimer un frisson d'angoisse. Lucie luisait faiblement dans le noir, mais elle ne produisait aucune lumière en elle-même. J'allumais la lampe torche de mon téléphone portable et en profitai pour couper toute notification, priant pour que le vampire reste dans les sous-sols.
- Il vaut mieux attendre que le soleil soit complètement levé, non ?
Lucie semblait aussi stressée que moi et je hochai silencieusement la tête pour lui répondre. Nous restâmes ainsi encore quelques minutes devant la fenêtre, pour être certaines qu'il soit endormi, avant de commencer notre exploration. Comme je m'y attendais, les pièces étaient intégralement vides, si ce n'est quelques déchets, éclats de verre et capsules de bière éparpillés çà et là. Sans doute des squatteurs y avaient élu domicile par le passé.
Sous mes pieds, le parquet de bois grinçait de manière sinistre malgré mes efforts pour marcher à pas de loups. Mon téléphone à la main, j'atteignis bientôt la cage d'escalier plongée dans les ténèbres. Les marches s'enfonçaient dans l'obscurité comme une sorte de descente vers les Enfers et je pris une brève inspiration pour me donner du courage.
- Ne t'éloigne pas de moi, s'il te plait. On va le trouver sagement endormi, je vais simplement lui transpercer le cœur et ensuite on retourne au refuge.
Lucie me jeta un regard entendu. Elle n'était pas dupe sur ma tentative de nous rassurer mutuellement et elle s'accrocha à moi, me ralentissant dans ma descente. J'étais habillée plutôt légèrement au vu des températures estivales et le vieux bâtiment renfermait déjà une froideur morbide, propre aux lieux inhabités. De ce fait, le contact de son corps désincarné me fit violemment frissonner, couvrant ma peau de chair de poule. Pourtant, cette proximité me redonna du courage. J'avais une mission, et je comptais bien la mener à son but.
Arrivés au rez-de-chaussée, je balayai rapidement le palier de ma lampe. Un carrelage rustique avait remplacé le parquet de bois, rendant ma progression plus silencieuse. Sans doute l'accès au sous-sol se trouvait-il sous l'escalier… Le vestibule donnait sur la porte d'entrée, intégralement murée, et permettait d'accéder à deux autres pièces ; probablement la cuisine et le salon.
Je poussai la porte située immédiatement à ma droite et eut un violent sursaut d'effroi en tombant nez-à-nez avec un cadavre. Un punk exsangue gisait sur le sol, son teint grisâtre, et l'expression de pure frayeur fixée à jamais sur ses traits, ne laissant aucun doute sur le sort funeste qu'il avait pu connaître. Je n'avais pas crié, plaquant instinctivement ma main sur ma bouche, cependant le grincement de la porte avait résonné dans la pièce vide et je restai plusieurs minutes, immobile, aux aguets, prête à faire marche arrière au moindre bruit suspect. Dans ma poitrine, mon cœur battait à cent à l'heure, et je songeai avec sarcasme que même si je ne recevais pas l'Étreinte à mes 21 ans, je ne vivrais sans doute pas bien vieille au vu du stress constant auquel j'avais été soumise ces dix dernières années.
La pièce dans laquelle je venais de pénétrer se trouvait être le salon. Il était vide de tout mobilier, mais une cheminée se trouvait contre un mur et ses deux grandes fenêtres, elles aussi murées, donnaient sur la rue. J'ignorais le cadavre pour rejoindre l'autre porte qui s'avérait cette fois être la cuisine. Un vieux piano en fonte trônait encore, recouvert de poussière et de toiles d'araignées, témoin d'une période depuis longtemps révolue. À droite, une petite porte donnait sur l'escalier de la cave, comme en témoignaient les traces récentes dans la poussière du sol.
- Lucie, est-ce que tu peux aller jeter un coup d'œil juste derrière la porte ?
Mon amie me regarda avec effarement. Manifestement, son expérience dans la chanterie Tremere l'avait échaudée, car elle lâcha immédiatement mon bras pour se reculer, comme si j'avais pu la forcer de quelque manière que ce soit.
- Je… Et si je me retrouve prisonnière, comme la dernière fois ? Je ne veux pas revivre ça, s'il te plait !
- Il n'y a aucun risque. Les Tremere sont des sorciers, ils utilisent des rituels. Mais lui c'est juste un Malkavien isolé. Et il fait jour. Il ne devrait pas être capable de bouger ou à peine. Je veux juste que tu le repères pour moi. Je doute qu'il soit juste derrière la porte, mais il a peut-être mis en place des pièges dans les escaliers, au cas où un humain viendrait dans son sommeil. S'il te plait !
Lucie sembla un instant peser le pour et le contre avant de finalement se tourner vers la porte avec un regard décidé.
- Tu as de la chance de m'avoir pour amie…
Elle ouvrit la porte d'un geste vif, révélant un escalier de bois vermoulu. Les marches n'avaient pas de fond et la rampe avait été arrachée de tout son long. Les ténèbres les plus totales régnaient en contrebas et mon estomac se serra à l'idée d'y descendre. La fantôme y disparu après un dernier regard, tandis que je commençais à compter les secondes.
Déterminée, je retirai la longue épingle qui retenait mes cheveux entre eux pour en dégainer la lame, remerciant mentalement William pour sa clairvoyance. Sans doute n'avait-il pas imaginé qu'elle me servirait aussi tôt. À défaut d'autre arme, je comptais m'en servir pour immobiliser le vampire renégat, mais encore fallait-il atteindre son cœur…
Un bruit métallique retentit tout d'un coup dans l'escalier et je sursautai à nouveau alors que Lucie réapparaissait comme si elle avait la mort aux trousses.
- Bon sang, c'est quoi ce boucan ?
- Il y avait une sorte de piège à loup dans les marches ! Je l'ai fait tomber en bas mais il faudra que tu fasses attention. Il est juste derrière l'escalier. Je l'ai vu ouvrir les yeux ! Hors de question que je redescende là-bas toute seule !
Je réprimai un frisson en imaginant une main griffue émerger soudain des ténèbres pour m'attraper par la cheville. Je saisis mon téléphone et me mis à pianoter vivement pour transmettre mes consignes à mon amie.
- Est-ce que tu crois que tu pourrais me porter jusqu'en bas ? Si je descends les marches, il va m'attraper. Mais si j'arrive jusqu'en bas, il ne pourra pas me prendre par surprise.
J'avais appris à Lucie une langue des signes rudimentaire, pour communiquer avec mon père qui ne pouvait percevoir le son de sa voix, cependant je n'avais pas assez confiance dans sa maîtrise pour m'en contenter dans un moment aussi crucial. Elle s'approcha de mon appareil pour lire le message et hocha bientôt la tête.
- Ok, je peux le faire. Mais en bas, ne compte pas sur moi pour le transpercer !
Je pris une nouvelle inspiration et essuya tant bien que mal mes mains moites sur mes vêtements. Si seulement j'avais plus d'outils à ma disposition…
Je calai tant bien que mal mon téléphone dans la ceinture de ma robe, pour continuer à m'éclairer en libérant ma main gauche et hochai la tête en direction de Lucie. C'était le moment déterminant.
Mon amie se saisit de mes mains et me souleva à une vingtaine de centimètres du sol avant de s'élancer dans les marches. La descente se passa si vite que je faillis être projetée dans le mur en bas, et dus le repousser pour ne pas me le prendre en pleine face. J'atterris ainsi sur un sol de terre sombre, me retournant immédiatement face au vampire.
Il était avachi sur un vieux matelas éventré, yeux entrouverts, lèvres retroussées sur ses crocs. L'heure du jour ne lui permettait qu'à peine de bouger, mais il semblait bien décidé à ne pas se laisser avoir sans combattre. Dans l'une de ses mains, un couteau à cran d'arrêt était dégainé et pointé dans ma direction.
Je ne pris pas le temps de lui expliquer les raisons de ma présence. Mes cours de médecine m'avaient offert une connaissance exacte de l'emplacement du cœur. Il ne valait mieux pas tenter de passer outre le sternum, mais plutôt entre la 4e et la 5e cote. La paralysie serait immédiate ou presque, mais encore fallait-il éviter son arme.
Prenant mon élan, je fonçai vers lui, repoussant le poignet qui tenait l'arme de ma main gauche, tout en enfonçant la pique à l'endroit prévu. Ses faibles forces ne lui permirent pas de rivaliser avec la mienne, cependant la barrière de peau et de chair me résista quelques secondes, lui laissant le temps de m'attaquer d'une manière que je n'avais pas prévue.
Alors que j'allais donner la dernière poussée qui me permettrait de le transpercer, une voix familière me fit brusquement sursauter et reculer. Le docteur Keyes se trouvait désormais devant moi, vêtu de son éternelle blouse blanche, son stéthoscope autour du cou. La cave sordide avait laissé place à la salle S214 et les ténèbres environnantes s'étaient muées en une clarté éblouissante.
Prise de panique, j'écarquillai les yeux, poings serrés, alors que le cauchemar de mon enfance sortait une seringue de sa poche.
- Allez Nathalia, il est temps de se mettre au travail.
Mon cœur rata un battement et mon angoisse se changea presque instantanément en une haine incandescente. Je n'étais plus une enfant. Je n'étais plus attachée. J'étais libre à présent, et je voulais le tuer, lui faire payer tout ce qu'il m'avait fait subir. Je voulais me venger. J'aurais voulu une masse pour broyer son crâne en une charpie informe.
Mon bourreau fit un nouveau pas dans ma direction, mais alors que je reculais à mon tour, regardant autour de moi à la recherche d'un objet suffisamment lourd pour me servir d'arme improvisée, un objet flou fila tout d'un coup en direction de son cœur avant de s'y enfoncer brusquement.
Immédiatement, je m'écroulai sur moi-même alors que l'hallucination se délitait, comme un décor de théâtre en papier-crépon dévoré par des flammes. La réalité se dévoilait à nouveau sous mes yeux, presque aussi horrible que le mirage dans laquelle mon ennemi avait voulu m'enfermer. Le vampire s'était écroulé en arrière, parfaitement immobile. Son pouvoir sur moi s'était dissipé lorsque la pique avait transpercé son cœur, pour mon plus grand soulagement.
J'avais été brièvement victime d'Aliénation, Sebastien cherchant sans doute à faire apparaître ma plus grande peur pour prendre l'ascendant sur moi. Dans son état de semi-torpeur, il n'avait guère pu faire plus, et heureusement ! J'avais eu aussi la chance d'avoir Lucie à mes côtés, car je m'étais retrouvée en un clin d'œil complètement détachée du monde réel, incapable de rationaliser ce que mon cerveau me montrait.
C'était la première fois que j'y étais confrontée et il était effrayant de constater avec quelle facilité un pouvoir vampirique pouvait vous faire perdre toute logique ou même capacité de réflexion. Alors que je me targuais pourtant d'avoir un esprit relativement efficace, j'avais été totalement démunie, paralysée par une vision tirée de mes souvenirs.
- Merci ! Tu m'as sauvé la vie ! J'ai tellement de chance que tu aies été là !
Mon amie croisa les bras avec un faux air boudeur.
- Je ne voulais pas m'en approcher et à cause de toi et tes idées à la noix, j'ai été obligée.
- Je suis désolée. Je trouverais un moyen de te remercier. Mais nous avons réussi ! Il ne pourra plus bouger et ce soir à la nuit tombée, ils n'auront plus qu'à venir le chercher. Maintenant rentrons ! Je rêve de me réfugier dans mon lit ! Et sur le chemin je vais me prendre un chaï tea latte bien chaud et une brioche à la cannelle pour me remettre de mes émotions !
Je remontai les marches sans tarder et quittai le bâtiment discrètement. Heureusement, il était encore tôt et je pus regagner sans trop de difficulté le refuge Malkavien. Lorsque je regagnai ma chambre, j'étais épuisée, et je m'emmitouflai sous ma couette après une douche froide. J'étais fière de moi et j'avais hâte que ma mère me rejoigne pour lui annoncer la bonne nouvelle.
***/+/***
Je n'étais plus habituée à me coucher aussi longtemps après le lever du soleil, et je me réveillai assez tard. William m'avait attendu depuis ma chambre, comme me l'avait confirmé Lucie à notre retour, et il se réveilla peu de temps après moi. J'étais encore en chemise de nuit, allongée sur mon lit, occupée à lire lorsque sa voix résonna à mes côtés, me faisant brièvement sursauter.
- Bonsoir, Princesse.
Je relevai immédiatement les yeux, un large sourire au visage. J'étais impatiente de lui raconter mes aventures.
- Bonsoir, William ! J'ai réussi ! J'ai trouvé son refuge ! Il ne peut plus bouger, il n'y a plus qu'à aller le cueillir ! Et ainsi il ne pourra plus nuire à personne !
Mon garde du corps s'approcha du lit et le halo de lumière produit par ma lampe de chevet me permit enfin de le voir. Cependant l'expression de son visage me fit immédiatement perdre tout sourire.
- Qu'est-ce que vous entendez par "il ne peut plus bouger" ? Vous êtes allée dans son refuge ?
J'avalai péniblement ma salive. Ce n'était pas exactement le genre de réaction que j'avais espérée…
- Euh, oui… Si je ne l'avais pas fait, il se serait à nouveau échappé. Lucie était avec moi, c'est elle qui lui a enfoncé la lame dans le cœur.
- Vous m'aviez promis que vous iriez uniquement voir où se situait son refuge. J'ai accepté car il me semblait que cela était important pour vous. Mais vous n'aviez aucunement l'intention de vous arrêter là, vous m'avez menti sciemment.
Je fermai brièvement les yeux pour chasser les larmes qui menaçaient de couler face à ses remontrances. J'étais persuadée d'avoir bien agi et pourtant on me réprimandait comme une petite fille.
- Je pensais que ça serait un jeu d'enfant, que je ne risquerais rien à l'attaquer en plein jour. Je pensais que tu serais fier de moi !
- Vous avez bafoué ma confiance et vous avez risqué votre vie. Il n'y a aucune matière à vous féliciter. Il aurait pu avoir des goules pour assurer sa sécurité. Il aurait pu disposer des pièges. Vous avez été inconsciente.
Je soupirai longuement et me redressai pour lui faire face.
- Je suis désolé. Je pensai que ce serait la meilleure chose à faire. Je n'ai pas réfléchi.
J'étais encore à moitié convaincue mais je savais qu'il valait mieux faire profil bas. William avait à cœur ma sécurité et il considérait cela comme une priorité absolue. Sans doute devait-il estimer que les risques que j'avais pris ne valaient pas la capture d'un vulgaire briseur de Mascarade…
J'espérais que ma mère aurait une réaction différente, cependant, lorsqu'elle arriva au refuge, elle envoya directement Sybile venir me chercher, manifestant par là toute la distance qu'elle souhaitait mettre entre nous.
Je haïssais cette solennité qu'elle instaurait chaque fois qu'elle avait quelque chose à me reprocher, cependant je savais qu'elle réagissait en tant que primogène Malkavienne plus qu'en tant que mère. Si elle passait d'antan sur mes erreurs de jeunesse, elle était devenue bien plus intransigeante depuis mes 18 ans, estimant sans doute que puisque j'étais majeure aux yeux des humains, je devais être irréprochable en tant que future vampire.
J'inspirai longuement pour me donner du courage et jetai un dernier coup d'œil à la peluche qui traînait sur mon lit. J'avais déjà envie de la prendre avec moi, sachant que ma mère me refuserait son affection, mais je savais que ce genre de réaction serait malvenue.
Aïlin était assise sur son trône de pierre, dans la grande salle du refuge, et son seul regard serra douloureusement mon cœur. Les quelques mètres qui me séparaient d'elle me semblèrent interminables et lorsque j'arrivai devant elle, je n'avais pu m'empêcher de me mordre la lèvre pour réfréner ma nervosité.
- Maman.
- Nathalia. Qu'as-tu à me dire ?
J'aurais aimé lui rétorquer qu'elle savait déjà tout, qu'elle n'avait pas besoin de me tourmenter davantage, mais je m'exécutai.
- Hier, un Malkavien connu sous le nom de Sebastien Baranger a provoqué un bris de Mascarade. Il a tué un mortel juste devant des caméras, au club de Vanessa de Relys, dans un endroit où n'importe qui aurait pu le surprendre, et il a laissé le cadavre sur place. Vanessa a dit qu'elle préviendrait le Prince sous 48 heures si le clan Malkavien ne remettait pas le coupable au shérif. Il se trouve que je l'ai rencontré quelques heures plus tard, au Cosmopolitan. L'aube était proche et j'ai décidé de le suivre jusqu'à son refuge, puis lorsque le soleil s'est levé, de m'y infiltrer pour l'immobiliser. J'ai réussi mon objectif et ensuite je suis rentrée.
- Je crois que tu oublies certains détails de ton histoire. Comme le fait que Sybile t'avait conseillé de ne pas t'en occuper. Ou le fait que tu aies menti à ton garde du corps en prétendant simplement faire du repérage, alors que tu avais prévu dès le début de prendre ces risques inutiles !
- Mais je pensais que c'était la meilleure chose à faire ! Connaître son refuge ne nous aurait servi à rien s'il avait décidé d'en changer durant la nuit. Et le Prince nous aurait accusé de le protéger ou je ne sais quoi si on n'avait pas été en mesure de le lui livrer !
- Baisse d'un ton quand tu t'adresses à moi ! Tu as pris un risque inconsidéré ! Il aurait pu t'arriver n'importe quoi, nous n'aurions eu aucun moyen de savoir où tu te trouvais ! Il aurait pu te blesser ou te tuer ! Comment peux-tu prendre de tels risques alors que tu sais parfaitement à quel point tu es précieuse à mes yeux ?
Je tombai à genoux, acceptant sa fureur légitime.
- Je suis désolée. Je n'ai pas réfléchi suffisamment… Je pensais que ça serait… sans risque.
- Tu sais pourtant à quel point tu es fragile face à nous. Viens, approche.
Elle me tendit la main et je me précipitai contre ses genoux. J'avais besoin de son affection, mais je devinai sans mal ce qu'elle comptait faire lorsqu'elle attira mon poignet jusqu'à ses lèvres. Elle planta ses crocs à travers ma peau, pour puiser mes derniers souvenirs à travers mon sang, et je ne fis pas le moindre geste pour l'en empêcher. Contrairement à d'habitude, cela ne me provoqua aucun plaisir, et lorsqu'elle relâcha son emprise, je sus instinctivement qu'elle était au courant pour l'attaque mentale dont j'avais été victime. Elle se leva immédiatement et m'entraîna tout contre elle pour me serrer entre ses bras.
- Ne refais plus jamais ça. Tu ne te rends pas compte de la douleur que ça me provoque.
- Je te le promets.
- Ça ne suffit pas. Comment pourrais-je te faire confiance après avoir montré un tel empressement à reprendre ta parole hier ?
Je fis la moue, sachant pertinemment qu'elle comptait me sanctionner pour mon attitude.
- Tu sais que je me soumettrai à ta décision. Donc quelle est ma punition ?
- Je te condamne au silence. Tant que tu seras ici, tu ne devras pas prononcer le moindre mot. Par ailleurs, puisque tu as si peu de respect pour ton garde du corps, je libère William de ses fonctions. Aujourd'hui, tu as démontré un mépris total pour tout ce qui a été fait pour assurer ta sécurité. De ce fait, je prends la décision de te priver de garde du corps. Bien entendu, je pourrais t'enfermer, mais cela ne permettrait en rien de te responsabiliser. Désormais, tu seras donc seule face aux conséquences de tes actes, il n'y aura personne pour protéger tes arrières.
Je restai un instant, pétrifiée, tournant finalement mon regard vers William.
- Je… Jamais je n'ai voulu te manquer de respect… Dans ma tête… je ne pensais pas à mal. Je te jure.
Cette fois, mes larmes se mirent à couler alors que je subissais les regards des trois Malkaviens que j'estimais le plus : Ma mère, William et Sybile. Mon ancien garde du corps ne prononça pas un mot, et ce fut comme le coup de poignard qui m'acheva. Ma mère reprit la parole.
- Assume tes actes, Nathalia, et conduis-toi comme l'adulte que tu prétends être. Maintenant allons récupérer ce renégat et finissons-en une bonne fois pour toute.
Je séchai mes joues tant bien que mal et me redressai péniblement. Dans la voiture, je donnai les coordonnées de l'immeuble désaffecté où se trouvait Sebastien Baranger et William nous y conduisit sans tarder. Je ne fus pas autorisée à les accompagner mais lorsqu'ils ressortirent, ma mère traînait derrière elle la silhouette encagoulée et attachée du vampire qui avait provoqué tant de remous en une seule nuit. Notre prisonnier fut jeté dans le coffre et sans doute immobilisé, puis nous nous rendîmes au bureau du Prince.
Entre-temps, ma mère m'avait demandé de contacter Vanessa de Relys, et lorsque nous arrivâmes sur place, la Toreador était déjà présente. Elle s'inclina devant ma mère avec respect et me salua d'un signe de tête.
- Primogène Conemara. Nathalia. Eh bien, je dois dire que je suis très impressionnée par votre efficacité. Je ne m'attendais pas à ce que vous retrouviez ce sinistre individu aussi vite.
Ma mère me jeta un regard venimeux, signe plus que clair que je devais garder le silence.
- Merci. Comme ma future infante l'a très bien dit, il n'était pas question de laisser ce renégat souiller notre réputation plus longtemps. Je suis certaine que le Prince aura aussi quelques questions à lui poser. Allons-y, il nous attend.
Nous pénétrâmes ensemble dans le bureau du Prince et pour une fois, celui-ci sembla étonné face à la tournure des évènements. Il n'avait strictement rien à reprocher à ma mère et j'eus au moins la satisfaction de le voir pris au dépourvu dans cette nuit de marasme.
De retour au refuge, je n'étais guère plus joyeuse et je décidai de rester dans ma chambre jusqu'au lever du jour. William m'avait rendu la lame que j'avais plantée dans le cœur de Sebastien Baranger mais il n'avait plus prononcé le moindre mot à mon encontre, pour mon plus grand désespoir. Sybile avait aussi ignoré ma présence, de sorte que la punition de ma mère pesait lourdement sur mes épaules, et je n'avais pas vraiment envie de voir Evguenia pour lui raconter mes déboires.
Lucie s'était efforcée de me remonter le moral, mais puisque je n'étais pas autorisée à parler, je ne pouvais que lui écrire des messages. Cette nuit-là, je me couchais tôt, la peluche morbide serrée contre mon torse. Je n'avais aucune idée de combien de temps durerait la punition, mais j'espérais bien qu'elle se termine bien avant mon étreinte…
Fin du chapitre 29
Merciiiiii encore à Elodidine pour ses nombreuses reviews qui m'ont redonné foi dans cette histoire. 😅 Surtout n'hésitez pas à me faire part de vos avis ! J'accepte les reviews en guest donc même pas obligé de s'inscrire !
Peut-être que ça devient un peu trop "girly" à votre goût (j'espère que non !) avec le quotidien de Nathalia, comme une jeune adulte qui fréquente le monde de la nuit, mais je vous rassure, il va encore lui arriver quelques péripéties avant son étreinte. D'autant que la voilà "libérée" de la présence de William... 😈
