Chapitre 30
Dès le lendemain soir, je décidai de reprendre du poil de la bête. Ma mère souhaitait que j'assume mes actes, je devais donc cesser de me morfondre comme une enfant, mais au contraire prendre en main mon quotidien.
Libérée de la contrainte que représentait mon garde du corps vampirique, je me levai avant la tombée de la nuit, enfilai une tenue de sport et allai prendre mon déjeuner en ville avant de faire un footing. Puisque William ne comptait plus m'adresser la parole, je doutais qu'il continue mon entraînement, j'allais donc devoir m'exercer moi-même autant que possible.
Après une heure de course, je rentrai au refuge pour prendre une douche et me changer, revêtant cette fois une robe de soirée pour rejoindre les Toréadors.
Il était de toute façon prévu que je les retrouve ce soir, mais je venais rarement aussi tôt, et bien entendu Emanuel ne manqua pas de s'en étonner.
- Tiens donc, Nathalia se serait réveillée avant son ancienne, ce soir ? Moi qui croyais que tu avais définitivement adopté ce rythme de vie…
Je saluai l'assemblée d'un signe de la main avant de prendre place entre Emanuel et Matheod.
- Mesdames et messieurs. J'avais auparavant quelques empêchements en début de soirée. Je serais disponible plus tôt durant les semaines à venir.
Je ne comptais rien leur dévoiler de plus, mais c'était sans compter l'intervention de Matheod.
- Aïlin m'a envoyé un message pour m'expliquer la situation. Tu as été très imprudente, Nathalia. Ta mère m'a demandé de garder un œil sur toi…
Je levai les yeux au ciel avant de faire la moue.
- Par pitié, serait-il possible d'arrêter de m'infantiliser constamment ? Je suis bien assez sanctionnée au refuge, j'aurais aimé pouvoir oublier cela entre vous…
Vanessa tendit sa main dans ma direction, ses lèvres rouges écarlates étirées en un sourire sincère.
- C'est donc à toi que l'on doit la capture de cet indésirable ? J'ai entendu dire qu'il aurait avoué être à l'origine de l'attentat du mois dernier. C'est une bonne chose qu'il ait été capturé, cela faisait déjà trop longtemps qu'il rôdait dans notre ville. Sans doute devait-il fomenter d'autres actions.
Je hochai la tête, peu désireuse de recevoir des louanges pour des actions qui m'avaient ostracisées de mon propre clan. C'était cependant sans compter Emanuel, qui avait relevé la seule information que j'aurais justement préféré garder secrète.
- Matheod, je suis étonnée que la primogène Conemara en personne te demande de surveiller sa future infante. N'a-t-elle pas un garde du corps pour cela ?
Le vampire secoua la main, comme si cela était une information anecdotique.
- Pas pour l'instant. Mais tu sais, j'entretiens d'excellentes relations avec Aïlin Conemara, c'est une vieille amie. Je suis heureux de pouvoir lui rendre un service quand elle le demande.
Bien évidemment, Emanuel sourit largement à cette nouvelle, tout comme Philippe Cassidy qui s'empressa de me désigner une bouteille de la main.
- Puisque tu n'as plus de chaperon, pourquoi ne pas boire à ta récente victoire ? Après tout, tu as réalisé un bel exploit !
Je secouai la tête.
- Désolé, mais je ne boirais pas d'alcool. Ma mère a estimé que je devais faire preuve de maturité, et lui désobéir alors que je viens à peine d'être émancipée, n'est certainement pas la meilleure manière de le lui montrer.
Par ailleurs, j'étais persuadée que si je portais le moindre verre à ma bouche, ma mère parviendrait rapidement à le savoir. En matière de téléphone arabe, elle avait une sacrée longueur d'avance.
Je passai une nuit agréable en compagnie des Toreadors, au point que j'en oubliai presque les sanctions qui pesaient sur mes épaules. Malgré leurs fréquentes incitations à enfreindre les consignes qui m'avaient été données, ils étaient sympathiques envers moi et ne me discriminaient en rien malgré mon humanité.
Emanuel n'avait pas abandonné l'idée de faire de moi une vraie violoniste et il m'invita pour une séance de travail le lendemain.
En l'absence de William, j'avais dû me retrancher sur les compagnies de taxi pour traverser la ville et j'avais pris le temps de fabriquer un réceptacle plus petit pour transporter avec moi l'esprit que j'avais trouvé chez les Giovanni. Le fantôme avait une telle rancœur contre les vampires qu'il était un peu mon joker si l'un d'eux décidait de s'en prendre à moi.
J'avais enfermé l'anneau qui représentait son ancrage dans une minuscule boîte, à peine plus grande qu'un pendentif, de manière à le garder au plus près en cas de besoin.
Conformément aux ordres de ma mère, je tâchai ainsi de rester aussi prudente que possible, tout en profitant de mon temps comme je l'entendais.
Ce soir-là, j'avais donc retrouvé Emanuel à son refuge comme convenu, deux heures après le coucher du soleil, mon violon avec moi. Je prenais réellement plaisir à jouer et le vampire s'était révélé être un plutôt bon professeur.
Il avait abandonné l'idée de me faire lire une partition à la même vitesse que lui, comptant plutôt sur ma mémoire pour l'interpréter de tête. Et une fois la musique mémorisée, je pouvais ainsi laisser libre cours à mes émotions.
J'avais suffisamment confiance en Lucie pour me permettre de fermer les yeux en présence d'Emanuel, et je jouais ainsi, uniquement concentrée sur les notes qui s'échappaient de mon instrument. Il m'accompagnait parfois, lorsqu'il estimait que j'avais suffisamment progressé, tantôt au piano, tantôt au violon, et j'en oubliais alors la réalité.
Je comprenais sans peine, en l'entendant jouer, ce qui avait pu amener Maximilien Damany à lui donner l'Étreinte. Emanuel était un virtuose à l'oreille parfaite, véritable mélomane et musicien de génie.
L'absence de William avait aussi modifié son comportement, et il se laissait davantage aller, comme si la présence de mon garde du corps l'avait toujours obligé à une certaine retenue.
Il était devenu plus tactile, n'hésitant pas à me reprendre sur ma posture en bougeant directement mon bras ou mon épaule, ou encore en se plaçant dans mon dos en guise d'exemple.
Cela ne me gênait pas plus que cela, je me sentais au contraire grisée par cette nouvelle proximité et les progrès que je constatais dans ma pratique.
Alors que nous faisions une pause, il me désigna le large ruban qui recouvrait ma gorge.
- Pourquoi tu gardes toujours ça ? Tu as peur que je te morde ?
Son sourire était ironique, mais je savais qu'il était intrigué. Je dénouai le ruban, dévoilant la morsure de ma mère, toujours bien visible le sur ma carotide.
- Je ne suis pas candide au point de croire qu'un simple ruban suffirait à me protéger. En vérité, c'est simplement pour préserver la Mascarade. Bien sûr, je pourrais la recouvrir avec du maquillage, mais cela serait laborieux et abolirait ce pour quoi elle a été faite.
Emanuel ne masqua pas sa répugnance à la vue de l'impressionnante cicatrice.
- Fichtre, c'est répugnant. Qu'avais-tu donc fait de mal pour que ton ancienne te mutile ainsi ?
- C'est moi qui le lui avais demandé. Je voulais avoir toujours quelque chose qui me rattache à elle.
- C'est absurde, tu es destinée à devenir son infante. Il n'y a rien de plus définitif que cela !
Son ton catégorique me fit grimacer.
- Ce n'est pas question de ça. Tu ne peux pas comprendre… La nuit où Aïlin m'a annoncé vouloir m'adopter, ça a été comme une renaissance. Quand tu es dans un orphelinat, tu n'es rien, littéralement. Aïlin m'a donné son nom de famille, une maison, un avenir. Mais quand tu as tout perdu une fois, tu ne peux pas t'empêcher de craindre que cela recommence. Surtout au début, j'avais besoin de ça pour me rassurer. Ainsi, j'avais en moi la preuve que ma mère existait, que malgré sa nature, elle m'avait adopté.
Je jetai un coup d'œil à Lucie, qui flottait silencieusement à quelques mètres de moi, mais mon fantôme de compagnie ne rajouta rien, sachant pertinemment quelles blessures se cachaient derrière mes insécurités.
Le Toreador alla jusqu'à sa cuisine et il en revint avec une coupe de champagne remplie de sang, et une autre manifestement remplie d'eau. Il avait abandonné son air moqueur pour adopter une mine plus sérieuse.
- Je vois. Tu as raison, j'ignore tout de ces sentiments. Je suis le prototype parfait d'une jeunesse dorée où le destin n'a cessé de me sourire de bout en bout. Je comprends mieux pourquoi tu m'as toujours semblé si démesurément attaché à ton ancienne. Mais malgré ça, n'as-tu jamais été tenté de t'enfuir ? De tout révéler à la presse ? À quel âge t'a-t-elle adopté, déjà ?
Je secouai la tête et me saisis du verre qu'il me tendait pour en boire quelques gorgées, ressentant un certain empressement à me désaltérer.
- Jamais je ne l'aurais trahie et jamais je ne la trahirai. J'aurais tout perdu à m'enfuir. J'avais tout juste 15 ans lorsque je l'ai rencontrée.
- Mais n'as-tu pas été terrifiée en découvrant que ta nouvelle mère était un monstre ? Qu'elle pouvait te tuer en un instant ?
Cette fois, je haussai les épaules, un léger sourire aux lèvres.
- Étonnement non. Comme je l'ai dit l'autre soir, j'ai le don de double vue, donc je peux voir les esprits des morts depuis toujours. Crois-moi, j'ai eu bien largement mon lot de terreurs étant petite. Peux-tu seulement imaginer ce que c'est de voir tout d'un coup le fantôme d'un homme traverser le mur de ta chambre au beau milieu de la nuit en hurlant, ou celui d'une femme, inconsciente qu'elle est morte et cherchant à se suicider avec les couteaux de ta cuisine ? Je suis devenue un peu blasée, je le crains.
- Tiens donc ! Intéressant ! Je n'ai croisé que peu d'esprit pour ma part, et je me suis contenté de les ignorer. Quelle existence ennuyeuse cela doit-être !
Je pouffai de rire.
- Voilà bien une réflexion digne d'un Toreador ! En réalité, les fantômes conscients du temps qui passe sont très rares. La plupart ne sont absolument pas rationnels, ils sont bloqués dans leurs dernières pensées dans une boucle sans fin. C'est assez triste en fait.
Sans un signe avant-coureur, il se rapprocha de moi et s'empara de mon poignet gauche. Je craignis un instant qu'il le porte à sa bouche, mais il se contenta de le tenir entre ses doigts.
- À peine un sursaut. Tu es une personne fascinante, Nathalia. Même parmi les goules, rares sont celles aussi sereines que toi en présence des damnés que nous sommes.
Je compris qu'il avait simplement cherché à prendre mon pouls, et je ne fis pas un geste pour retirer ma main, appréciant la fraîcheur de sa peau contre la mienne.
- Et bien, je pense que tu es suffisamment intelligent pour savoir que tu ne pourras jamais goûter mon sang. Donc je n'ai pas tellement de raison de te craindre. Mais je suis sans aucun doute trop en confiance. J'ai vraiment pris des risques pour débusquer ce traître, l'autre jour. Moi je voulais simplement aider mon clan, je n'ai même pas pensé à moi… Mais ma mère m'a puni pour avoir menti à mon garde du corps et m'être mise en danger de manière inconsidérée.
- Je trouve que c'est tout à ton honneur, au contraire. J'apprécie vraiment ta présence, tu sais. J'aime fréquenter les mortels, mais je ne peux jamais être moi-même, à moins d'en faire des goules ou de les tuer. Quant à mes pairs, et bien ils manquent de spontanéité, tout simplement. Ils savent que la concurrence est rude, et chacune de leur réaction n'est que le résultat d'une réflexion sur les risques et les opportunités qu'elle représente.
Je repris une gorgée d'eau, ma bouche inexplicablement sèche.
- C'est aussi ce que je déplore le plus ! Pierre a gardé un certain naturel, mais je crains qu'il le perde tôt ou tard. Quant à moi, chacun attend que je fasse un faux pas pour en profiter. C'est bien plus effrayant qu'un extrémiste à moitié endormi dans un immeuble désaffecté.
Emanuel commença à jouer avec ma main, comme s'il s'efforçait d'en suivre les lignes.
- Je trouve que tu t'en sors admirablement bien. Lorsque ton ancienne t'a ramené parmi nous, je ne donnais pas cher de ta survie. Mais quand je te vois t'adresser au Prince avec tant d'adresse, je ne peux qu'être impressionné.
Le vampire relâcha mon poignet aussi brusquement qu'il s'en était saisi, et j'en ressentis une brève frustration. À l'extérieur, la température avoisinait encore les 25°, et son appartement n'était pas climatisé. Je vidai le reste du verre d'eau et jetai un œil à l'heure sur mon portable. Il restait 4 heures avant le lever du soleil mais je savais qu'Emanuel disparaissait généralement deux heures avant celui-ci.
Je m'étirai brièvement les bras, la nuque et les épaules avant de sortir la colophane de mon étui pour en remettre sur mon archet.
- Veux-tu continuer ou veux-tu sortir ?
- À vrai dire, j'ai quelque chose de prévu avant le lever du soleil, je vais devoir te congédier.
- Ok, pas de souci.
Je tâchai de masquer mon dépit et me détournai pour ranger mon violon et les quelques affaires que j'avais sorti. C'était cependant sans compter la perspicacité du vampire qui m'incita à me retourner.
- On dirait que tu es déçue.
- Rien qui ne doive t'empêcher de remplir tes obligations. Je me demandais juste comment passer le reste de la nuit. Fréquenter les clubs n'a rien de bien passionnant lorsqu'on est seule. Mais je trouverais bien, ne t'inquiète pas pour moi. Laisse-moi juste le temps d'appeler un taxi.
- Tu n'as plus de chauffeur ?
- Mon chauffeur était mon garde du corps. Cela fait partie de la sanction décidée par ma mère. Ce n'est pas si terrible.
- Peut-être pourrais-je alors te déposer… ?
- Ne crois pas que je te révélerais l'emplacement du refuge Malkavien aussi facilement. Mais merci pour la proposition.
Emanuel secoua la main, comme s'il chassait une mouche invisible, l'air de dire que ma remarque était déplacée.
- Moi qui pensais être gentleman. Mais soit, si tu le prends ainsi…
Je ne relevai pas son air faussement vexé et pianotai sur mon téléphone pour commander un véhicule.
Quarante minutes plus tard, j'étais de retour au refuge, allongée sur mon lit, le regard perdu dans le plafond de ma chambre. Pour une fois, je n'avais pas envie de retrouver Evguenia, car cette nuit, je n'étais pas sûre de connaître les réponses à ses habituelles questions.
Emanuel cherchait-il toujours à me séduire ? Ce soir, il avait à la fois soufflé le chaud par ses rapprochements physiques, mais aussi le froid en me congédiant tout d'un coup au beau milieu de la nuit.
S'il y avait bien un domaine où mes études et ma mémoire ne m'étaient d'aucun secours, c'était bien dans celui des relations sociales. Je n'arrivais pas à comprendre ce que le Toreador cherchait à obtenir de moi, car ma présence à ses côtés ne lui apportait aucun prestige et ne lui permettait en rien de se rapprocher d'un vampire puissant.
Ma mère manifestait généralement son mépris envers Emanuel en l'ignorant totalement, et quand bien même, le bellâtre le lui rendait bien. Enfin, j'étais moi-même destinée à devenir Malkavienne, un clan qu'il méprisait par défaut, et je n'avais pas vraiment prévu de me choisir une carrière dans le domaine des arts. Si je n'étais pour lui qu'un faire-valoir, comme il l'avait prétendu à la soirée du Prince, dans ce cas pourquoi prendre le temps de m'enseigner le violon ?
Je jetai un regard en direction de Lucie qui dessinait depuis mon bureau. À cause de l'interdiction de parler au refuge, je ne pouvais plus discuter avec mon amie comme nous avions l'habitude, et il était évidemment aussi impensable de le faire en présence de mortels ou même des Toreadors. Je doutais que le clan de la rose ne voie d'un très bon œil la présence de mon "fantôme de compagnie", et c'était d'ailleurs une chance que Matheod semble avoir oublié son existence.
Depuis le début, j'avais préféré garder cette botte secrète, bénissant notamment la capacité de mon amie à se rendre totalement invisible en cas de besoin, y compris à mes yeux. De ce fait cependant, nous n'avions guère eu l'occasion de discuter depuis la sanction, sinon en langue des signes ou à travers mon téléphone.
Elle dû sentir mon regard, car elle leva bientôt les yeux vers moi, un sourire espiègle au visage.
- Tiens, regarde, j'ai dessiné ton futur petit ami !
Elle tendit la feuille en l'air, dévoilant une caricature d'Emanuel, les lèvres tendues en avant et les yeux en cœur.
Je secouai immédiatement la tête alors que mes joues se coloraient brusquement de rouge, tendant les mains pour lui signer ma réponse avant de faire mine de vomir :
- Jamais de la vie !
Elle me répondit par un clin d'œil.
- Nous verrons qui de nous deux avait raison…
***/+/***
Les nuits passèrent, apportant une certaine monotonie dans notre quotidien. Trois fois par semaine, je m'entraînais à l'aube, profitant des installations du bord de mer pour reproduire les exercices que William m'avait enseigné. Ensuite, Lucie et moi rejoignions Evguenia ou Emanuel pour la plus grande partie de la nuit. Quelques fois, ma mère requérait ma présence, tandis que d'autres fois, nous restions seules, dans un lieu suffisamment isolé pour pouvoir discuter librement.
Les semaines devinrent des mois, et il ne semblait toujours pas question de me laisser retourner à la maison. Je n'osais le réclamer à ma mère, de peur qu'elle s'imagine que Steren me manquait. En réalité, c'était surtout le confort de ma chambre qui me manquait le plus. Dans les souterrains Malkaviens, je ne captais pas le réseau, ce qui m'empêchait d'utiliser mon ordinateur ou même mon téléphone. J'étais obligée de sortir si je voulais pouvoir manger quoi que ce soit, et si prendre des douches froides était acceptable en plein été, cela devenait franchement désagréable alors que l'hiver approchait.
Certains jours, je me levais suffisamment tôt pour aller à la piscine dans le seul but de me prélasser quelques heures dans de l'eau chaude, tandis que d'autres, je passais la nuit entière dans un cybercafé à jouer aux jeux vidéo en buvant du thé.
William n'était plus réapparu au refuge et même si je brûlais d'envie de lui dire combien il me manquait et combien j'étais désolée, Sybile m'avait conseillé d'être patiente et de simplement accepter ma pénitence après la faute que j'avais commise. Au vu de la rigueur avec laquelle il régissait son existence, sans doute devait-il estimer que ma trahison était inacceptable...
J'aurais espéré que ma sanction s'adoucisse avec le temps, mais ma mère restait intraitable à ce sujet, m'interdisant de prononcer le moindre mot dès que nous étions au refuge, et cela même si j'avais passé la nuit à ses côtés. J'essayais d'être la plus irréprochable possible mais bien évidemment, elle avait une notion purement vampirique du temps approprié pour une punition. Sans doute devrais-je m'estimer heureuse si elle y mettait fin avant mon étreinte…
Dans ces conditions, il était assez logique que je me rapproche des Toreadors. Evguenia était presque la seule Malkavienne qui m'adressait la parole, et elle ne pouvait s'opposer frontalement à une décision de ma mère. De fait, je passais la majorité de mes nuits à leurs côtés, que ce soit avec le groupe habituel ou avec Emanuel uniquement.
Après avoir tenté différentes approches, le vampire avait abandonné son côté pédant pour se montrer plus subtile, comprenant finalement que je n'allais pas tomber dans ses bras avec de simples cadeaux, comme les pimbêches superficielles qu'il séduisait habituellement. Il m'avait bien sûr offert quelques robes et parures que je portais bien volontiers, mais j'étais bien plus sensible à ses efforts pour m'enseigner le violon ou me faire découvrir de grands artistes. J'appréciais son côté cultivé, et il avait parfaitement cerné mon affinité pour la musique classique en m'emmenant voir des opéras et des concerts grandioses.
Petit à petit, j'avais commencé à baisser ma garde. Cela s'était fait imperceptiblement. En l'absence de William, il n'y avait plus personne pour incriminer Emanuel, car Lucie s'amusait plus de ses tentatives qu'autre chose. À ses yeux, nous étions une sorte de télé-réalité en temps réel, et elle ne se gênait pas pour railler nos réactions, profitant que j'étais la seule à pouvoir l'entendre.
En réalité, je passais de bons moments. Même si je me doutais qu'il avait une idée derrière la tête, je me laissai aller à savourer les nuits à ses côtés, consciente qu'il ne voudrait probablement plus m'adresser la parole une fois étreinte.
Emanuel était naturellement à l'aise au milieu des humains, bien plus que je ne l'étais moi-même, et j'apprenais certaines astuces à son contact. Il maniait son identité publique avec dextérité, interpellant les mortels comme s'ils étaient de proches connaissances, demandant des nouvelles des enfants, alors même qu'il n'éprouvait pour eux qu'un sentiment de condescendance. Pour ma part, je préférais rester en retrait, observant ces êtres dont je me sentais déjà si lointaine. Par mimétisme, j'apprenais à jouer la comédie, feindre l'intérêt, susciter de la sympathie. Grâce à ma mémoire, je retenais les prénoms, visages, fonctions et relations en un clin d'œil, provoquant l'émerveillement de mon professeur.
Et lorsque nous étions seuls, le Toreador laissait tomber le masque, se moquant allègrement de tous ceux qui espéraient gagner ses faveurs et de leur stupidité. Avec le temps, j'avais pris goût à son humour caustique et son ironie mordante, d'autant qu'il se gardait désormais de cingler le clan Malkavien, par égard pour moi.
Bien évidemment, je ressentais parfois du désir pour l'homme qu'il était. Emanuel était un vampire étreint dans la fleur de l'âge, il avait de longs cheveux blonds et des yeux bleus semblables à ceux de William. Je ne pouvais nier qu'il était beau, mais je m'étais toujours gardé de le dire à voix haute. Lucie avait deviné mon attrait, mais si elle plaisantait à ce propos, elle ne voyait pas le mal d'une telle relation. Jusqu'à présent, j'étais toujours parvenue à résister à la tentation, et je n'avais pas vraiment l'intention d'aller plus loin.
Ce n'était pourtant pas faute pour Emanuel de tenter de me faire succomber. Il ne se gênait pas pour me serrer contre lui, notamment en public, ou fixer mes lèvres de manière ostensible, comme s'il hésitait à m'embrasser.
Je m'interdisais de faire le premier pas, mais je n'avais plus vraiment envie de le repousser, et ce fut sans doute cette faille dans mon esprit qui l'incita à prendre cette décision funeste ce soir-là…
Nous étions au début du mois de décembre. Les boîtes de nuit surchauffées étaient devenues un refuge bienvenu face au froid humide qui s'était abattu sur la Normandie. Dans le club très sélect où nous étions ce soir, la jeunesse dorée de l'agglomération havraise se déhanchait sensuellement sur un jazz noir langoureux, le sang chargé en champagne hors de prix. Seule Catherine était avec nous, mais je distinguais d'autres vampires çà et là dans l'espace VIP. La galeriste avait emmené avec elle son nouveau favori, un jeune "fils de" à la carrière prometteuse et au physique gracieux, qu'elle avait récemment mis dans le secret. Emanuel en avait profité pour me présenter comme sa petite amie, ce que je n'avais découvert qu'après coup, et que je ne m'étais même pas donné la peine de nier.
Alors que Catherine était en pleine exploration linguale de son nouvel investissement, je n'avais pu m'empêcher de les regarder, fascinée par le plaisir que je devinai chez le jeune humain. Je savais que la morsure vampirique procurait l'extase, mais je ne parvenais pas à comprendre comment un simple baiser pouvait provoquer une telle excitation.
Emanuel dut deviner le contenu de mes pensées, car il s'approcha de moi avec un sourire charmeur, passant son bras derrière ma nuque avant de me murmurer à l'oreille.
- Tu pourrais connaître ça toi aussi, je te l'offrirai bien volontiers. N'es-tu pas curieuse de découvrir de telles sensations ? Sentir la chaleur envahir ton corps, ton rythme cardiaque s'accélérer progressivement...
Je me contentai de répondre en secouant la tête, ma bouche me semblant trop sèche pour parler. Je n'avais jamais pris le temps de discuter avec ma mère de choses aussi gênantes que mon désir de ne pas mourir vierge, mais je n'envisageais pas de faire quoi que ce soit avec Emanuel sans lui en avoir parlé, à elle ou à Sybile au préalable.
Evguenia m'avait plusieurs fois raconté les multiples interactions possibles entre le sexe et le drain de sang, et je n'avais pas assez confiance en Emanuel pour me laisser aller à ne serait-ce qu'un contact un tant soit peu intime avec lui. Je craignais trop que le Toreador ne se contente pas d'un simple baiser et ne prenne mon accord pour une autorisation tacite à aller plus loin. Par prudence, je préférais éviter tout rapprochement, mais c'était sans compter le tempérament du vampire face à moi.
Plusieurs siècles d'existence lui avaient sans doute fait oublier toute notion de consentement mutuel, car mon refus ne fut pas interprété comme tel.
Avant de comprendre ce qui m'arrivait, il avait enjambé mes cuisses et emprisonné mon corps contre la banquette. Je pris brusquement conscience de sa position, ses yeux à quelques centimètres des miens et ses mains plaquées contre le mur, de chaque côté de ma tête. Il me dominait de toute sa hauteur, et sans même me laisser reprendre mon souffle, ses lèvres se posèrent sur les miennes, étouffant mes récriminations dans l'œuf.
Furieuse, je cherchai à la repousser, mais malgré mon entraînement, mes maigres forces étaient bien insuffisantes. Je gémis, espérant attirer l'attention de Lucie. Je voulais qu'elle m'aide, qu'elle repousse le vampire, mais alors que j'ouvrais les yeux dans l'espoir de croiser son regard, ce fut au contraire deux orbes hypnotisant qui capturèrent les miens.
Tout d'un coup, toutes mes forces s'évaporèrent, me laissant totalement vulnérable à son emprise. Quelques secondes auparavant, je voulais le projeter loin de moi, mais désormais c'était tout le contraire. Le sentiment de colère avait été éclipsé au profit d'un bien-être intense. Seul comptait ses mains sur mon corps. Toutes les barrières que je m'étais imposées s'étaient abaissées et tout mon corps semblait désormais le réclamer.
Je sentis mon sang bouillir dans mes veines, alors que les battements de mon cœur se faisaient plus erratiques. Je m'accrochai à lui, réclamant ses baisers, avide de sentir sa langue danser avec la mienne. Je ne parvenais plus à comprendre pourquoi il était si important que je le repousse. Autour de moi, la musique s'était atténuée, les gens avaient disparu… Il n'y avait plus que lui.
Je fermai les yeux, offerte entre ses bras. C'était comme atteindre le Nirvana. Je comprenais désormais pourquoi ce mortel semblait si heureux à travers les baisers de Catherine.
Emanuel avait commencé à remonter sa main sous ma jupe, dévoilant ma peau aux yeux de tous, mais je ne fis pas un geste pour l'en empêcher, l'exhortant au contraire à continuer.
Soudain, un grand bruit ressenti dans la pièce et l'instant d'après, une violente douleur vrilla mon épaule gauche. Je hurlai, de stupeur et de détresse, alors que mon vampire m'était brusquement retiré. L'instant plus tôt, j'avais le bras gauche enlacé autour du Toreador, et la violence du mouvement me l'avait déboîté. Hébétée et désormais incapable de me retenir, je m'écroulai en avant pour tomber nez à nez avec Emanuel, lui-aussi étendu sur le sol.
En relevant les yeux, je vis ma mère, penchée sur lui, ses doigts resserrés autour de sa gorge et ses lèvres retroussées sur ses crocs. Elle semblait hors d'elle, déterminée à démembrer le vampire à ses pieds et j'eus le réflexe stupide de chercher à m'interposer, encore embrumée par le pouvoir du Toreador.
Prise dans sa rage, elle me souleva alors avec une force surhumaine.
- Tu m'appartiens !
D'un geste vif, elle arracha mon collier avant de plonger vers ma gorge, déchirant sans mal la fine membrane de chair qui recouvrait ma carotide. Contrairement aux morsures précédentes, elle ne fit cette fois aucun effort pour me ménager, bien au contraire. La douleur était si intense que je suffoquai, incapable de faire le moindre geste pour la repousser.
- Mama…
Le drain de sang était rapide, bien trop rapide… Je sentais mes forces m'être aspirées, mon rythme cardiaque ralentir à nouveau…
- Na marbh mi. Mas e do thoil e ! [Ne me tue pas. S'il te plait !]
J'étais parvenue à rassembler mes pensées pour former cette phrase en ancien irlandais, alors que les lumières du club commençaient à danser devant mes yeux. Par chance, mes paroles parvinrent jusqu'au cerveau de ma mère qui me relâcha tout d'un coup, me laissant retomber sur le sol.
Manifestement, Emanuel avait profité que l'attention d'Aïlin soit détournée, car il n'était visible nulle part. Quant à ma mère, la brusque prise de conscience de ses actes semblait l'avoir plongé dans la démence.
- Níl! Cad a rinne mé ? [Non ! Qu'ai-je fait ?]
Elle me regardait sans me voir, les yeux exorbités, ses lèvres encore maculées de mon sang. Soudain, elle recula de quelques pas avant de s'enfuir, comme si elle voyait en moi une vision terrifiante.
Je fondis en larme, incapable de me retenir, alors que ma mère venait de m'abandonner blessée et exsangue sur le sol de l'espace VIP. Face à moi, deux vampires se jetèrent un regard interloqué, sans doute incertains de la réaction à avoir face à ce qu'il venait de se passer. Catherine et son humain n'étaient visibles nulle part, et alors que je luttais contre l'évanouissement, les hurlements de Lucie devant moi me firent relever la tête.
- C'EST DE SA FAUTE ! S'IL AVAIT ÉTÉ LÀ POUR TE PROTÉGER, CELA NE SERAIT PAS ARRIVÉ !
Elle hurlait en pointant un espace vide devant elle, et je compris malgré ma tête douloureuse qu'elle devait parler de William. Sa colère l'avait rendue visible aux yeux des occupants de la pièce et les deux vampires eurent un mouvement de recul en la voyant apparaître.
Je soupirai douloureusement. Je n'avais pas vraiment besoin d'un esclandre supplémentaire.
- Lucie… S'il te plait, aide moi… Je n'aurais pas la force de me relever.
Mon corps était perclus de douleur, et je m'efforçai de calmer mes larmes tout en tentant de ramener mes jambes contre moi.
Sans doute William devait-il penser que je l'avais bien cherché, cependant je ne voulais pas le supplier de m'aider. Cela faisait des mois qu'il ne m'adressait plus la parole et j'estimai avoir suffisamment purgé ma peine, d'autant que ce soir je n'étais en rien coupable.
Emanuel m'avait hypnotisé avec la Présence, ce pouvoir de vampire inné chez les Toreador, et qui permettait de fasciner littéralement leurs victimes. Après toutes ces nuits à ses côtés et sans doute à cause de mes propres désirs, je ne l'avais pas vu venir et comme tout mortel, j'avais été tout bonnement incapable d'y résister. Je n'avais certainement pas mérité de me faire déboîter l'épaule et encore moins à moitié vidée de mon sang…
Pour l'heure, la colère et l'adrénaline me permettaient de rester consciente, mais je sentais bien que mon état était précaire. Lucie semblait aussi furieuse que moi, et cela influait sur son apparence. Ses longs cheveux bruns flottaient désormais derrière ses épaules, et son aura s'était assombrie, comme si elle était entourée d'un halo de ténèbres.
Je pensais honnêtement que mon ancien garde du corps allait me laisser en plan, cependant il apparut tout d'un coup à mes côtés. Sans prononcer un mot, il attrapa délicatement mon coude gauche, et je sus immédiatement ce qu'il comptait faire. J'étais déjà très affaiblie, et la douleur lorsqu'il remit mon épaule en place me fit pousser un bref cri avant de sombrer dans l'inconscience.
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Lorsque je repris mes esprits, j'étais dans ma chambre, au refuge. Ma tête était si douloureuse que je poussai un gémissement éraillé, réveillant du même coup la sécheresse de ma gorge.
J'avais l'impression que mes muscles étaient transpercés d'aiguilles, et lorsque je tournai la tête, je constatai qu'une bien réelle était plantée dans mon bras droit. Reliée à un cathéter, elle dispensait le contenu d'une poche de sang depuis un pied métallique installé à côté de mon lit. Sans doute avait-on estimé que mon état était suffisamment critique pour nécessiter une transfusion…
Mon autre bras était immobilisé contre mon torse, et je frissonnai au souvenir de la violente douleur qui m'avait fait perdre connaissance.
À présent que mon esprit était un peu plus clair, je serrai les dents en me remémorant les faits qui m'avaient mené à la catastrophe. Emanuel avait profité de son influence et de sa proximité pour m'hypnotiser… et il avait fallu que ma mère arrive à ce moment-là. Elle n'avait sans doute pas apprécié de me voir aussi proche d'un autre vampire et elle nous l'avait fait violemment savoir. Mais alors qu'elle s'apprêtait à punir le Toreador, il avait fallu que je m'interpose, poussée par ce maudit envoûtement !
Pour le coup, j'avais une furieuse envie de maudire Emanuel dans toutes les langues que je connaissais. En utilisant ses pouvoirs sur moi, il m'avait relégué au rang de vulgaire proie, s'octroyant le droit de jouer avec mon cerveau !
Je le haïssais, mais une partie de moi en voulait aussi à ma mère. Elle s'était laissée guider par la possessivité et avait bien failli me tuer, ne reprenant conscience qu'au tout dernier moment. Et encore, loin de me prendre dans ses bras, elle s'était enfuie en m'abandonnant presque exsangue sur le sol de la boîte.
Après un énième soupir, je tentai péniblement de me redresser en position assise. Avec un seul bras valide, ce n'était pas aisé, d'autant que mon corps était grandement affaibli.
Lucie s'était immédiatement rapprochée en me voyant réveillée, traînant une bouteille d'eau jusqu'à ma table de nuit. Elle avait ensuite patiemment attendu que je finisse mon verre avant de prendre la parole.
- Comment tu te sens ?
- Comme quelqu'un qui est passé tout près de la mort. J'ai froid, j'ai mal, et j'ai beau venir de me réveiller, je me sens complètement lessivée.
Mon fantôme me jeta un regard désabusé.
- Ta chère mère n'y est pas allée de main morte, cette fois. Tu trouves ça toujours aussi merveilleux de vivre au milieu des vampires ? Ce n'est pas comme si je ne t'avais pas mise en garde…
Les quelques efforts que je venais de faire m'avaient déjà épuisé plus efficacement qu'un entraînement de William et je sentais que la discussion avec Lucie n'allait rien arranger. Je me laissai glisser en position allongée, luttant un instant avec les couvertures avant de finalement jeter un regard suppliant en direction du fantôme.
- S'il te plait…
Heureusement, mon amie comprit mon besoin et souleva les draps pour me permettre de m'installer plus confortablement. Cependant cela ne l'arrêta pas dans ses arguments.
- Est-ce que tu as l'intention de partir ? Tu pourrais disparaître dans la nature, changer de pays même…
- Ne sois pas ridicule, je ne compte certainement pas abandonner ma vie ici. Malgré ce qui s'est passé, Aïlin reste ma mère, je tiens à elle. Seulement… je ne voulais pas la craindre. Je voulais avoir un adulte en qui je pourrais avoir une confiance aveugle. Mais c'est trop tard. Maintenant, je sais que je ne pourrais pas empêcher mon corps de réagir… de se souvenir. Et je déteste ça.
Les yeux dans le vague, je ne pouvais empêcher mon rythme cardiaque de s'accélérer alors que je revivais les souvenirs de la nuit.
Reprenant brusquement contact avec la réalité, je tressaillis lorsque Sybile passa le pas de ma chambre.
- Bonsoir, Princesse. Comment vous sentez-vous ?
- Pas génial. J'ai mal partout, j'ai froid et je me sens si faible… Est-ce que tu sais si maman va venir ?
La Malkavienne s'approcha du lit et vérifia le bon écoulement de la perfusion avant de s'asseoir près de moi.
- Je crois… Qu'elle préfère vous laisser du temps. Cependant, je crains que vous ne puissiez rester ici…
Je sursautai, les yeux écarquillés.
- Quoi ? Pourquoi ?
La vampire me força doucement à me rallonger, un sourire bienveillant au visage.
- Je me suis mal exprimée. Je voulais dire par là qu'il vous faut de la chaleur et des gens pour prendre soin de vous en journée. Vous êtes frigorifiée et vous avez besoin de vous nourrir. Je vais dire à notre reine qu'il faut vous ramener chez vous, il en va de votre santé.
Je soupirai de soulagement, comprenant désormais où elle voulait en venir. Au moins à la maison, les goules de mon père allaient pouvoir m'aider à me rétablir au mieux.
Je me laissai sagement border tandis que Lucie commençait à ranger mes affaires.
- Ça fait six mois que je n'ai pas vu ni parlé au primogène Ewans. Est-ce que cela aura suffi à dissiper le lien de sang ?
- C'est difficile à dire. Vous devrez vous montrer prudente. Ceci dit, cet éloignement a forcément amoindri son influence sur vous, c'était la meilleure chose à faire.
Je soupirai alors qu'un frisson me traversait de part en part.
- Je déteste ça. Cette idée qu'on puisse contrôler mon esprit. Quand j'étais enfant… Keyes me droguait pour faire ses expériences… J'ai passé plusieurs années, à peine consciente de mon corps… Et quand il a été viré, je me suis juré que je ne laisserai plus personne me manipuler. Mais quand je vois quelles conséquences peuvent avoir ces quelques gouttes de sang… ou la facilité avec laquelle ce sale Toreador m'a manipulé… Ça me terrifie.
Mon corps ne cessait de trembler malgré l'épaisse couette qui me recouvrait et cette sensation de froid m'empêchait de resombrer dans le sommeil qui pourtant me tendait les bras. Sybile se rapprocha de mon visage pour pouvoir caresser mes cheveux.
- J'en suis désolée, Princesse. Voulez-vous me raconter ce qu'il s'est passé exactement, hier ?
- J'étais souvent aux côtés d'Emanuel ces dernières nuits. Je commençais à penser qu'il était un peu plus qu'un Toreador superficiel et hautain. À un moment, il m'a proposé de m'embrasser et j'ai refusé, mais il… m'a hypnotisé, avec Présence. À partir de ce moment, j'ai commencé à ressentir un violent désir pour lui. Je ne voulais plus le repousser, j'avais envie de plus. Je ne sais même pas ce qu'il se serait passé si maman ne l'avait pas arrêté. J'aurais pu le laisser faire n'importe quoi…
Avec mon récit vint la nausée, le dégoût. Emanuel avait abusé de ma confiance, faisant fi de mes sentiments, de ma volonté… Moi qui pensais qu'il me respectait malgré mon humanité, j'étais tombée de haut. Je ressentis une violente bouffée de haine à son encontre, mais le simple fait de serrer les poings me rappela combien mon corps était douloureux.
- Je ne suis pas certaine que votre mère ait perçu toute la réalité de la situation. Voulez-vous que je lui répète vos paroles ou préférez-vous lui raconter vous-même ?
Je redressai la tête brusquement, prête à fondre en larmes.
- Elle croit que c'est de ma faute !? Non ! Dis-lui, s'il te plait ! Il… Je n'étais pas maître de moi-même… Je ne veux pas qu'elle croit que je voulais ça !
La boule dans ma gorge éclata finalement, mais je ne tentai même pas d'en endiguer le flot. J'étais persuadée que ma mère avait compris la vérité mais qu'elle s'était laissé dépasser par son instinct. Je lui en voulais un peu pour n'avoir pas su maîtriser sa colère, mais plus que tout, j'étais terrifiée à l'idée qu'elle m'en veuille.
Sybile tenta maladroitement d'essuyer mes joues humides.
- Je lui dirais, ne craignez rien. Elle vous aime sincèrement, quoi qu'il arrive, elle est incapable de vous haïr. Mais je vais immédiatement lui dire. Essayez de vous calmer et de dormir. Cela vous fera du bien.
Ma crise de larmes avait encore accru ma fatigue et je sombrais bientôt dans le sommeil, apaisée par les caresses de la Malkavienne.
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Sans doute m'avait-on drogué pour que je ne me réveille pas, car lorsque je rouvris les yeux, je me trouvai dans ma chambre, à la maison, confortablement allongée dans mon lit.
Une fois chassé l'engourdissement lié aux médicaments, je me redressai lentement en position assise. On m'avait sans doute donné des anti-douleurs, car mes membres me semblaient moins douloureux, et ma bouche était pâteuse.
Je me servis un verre d'eau depuis le broc sur ma table de nuit, et poussai un soupir de soulagement.
- Tu te sens mieux ?
Je levai les yeux vers Lucie, qui était, comme souvent, allongée en lévitation au-dessus de mon bureau, occupée à dessiner.
- J'ai connu pire. Je suis affamée, mais je ne suis pas certaine d'arriver jusqu'à la cuisine.
Mon fantôme releva la tête en direction du couloir, comme si elle aurait pu voir à travers.
- Je ne crois pas que les goules puissent me voir. Je crains que tu doives attendre.
- Tu as sans doute raison. Je ne pense pas que Steren apprécierait si tu effrayais Abigaël en faisant voler des messages sous ses yeux, par exemple…
Je me recouchai pour prendre mon mal en patience, mais la fille d'Alendro et Catherina entra dans ma chambre une quinzaine de minutes plus tard, un large plateau entre les bras.
- Nathalia ! Comment vas-tu ? Je suis heureuse de te voir de retour !
- Je suis un peu amochée, je le crains, mais rien de trop grave. Je suis certaine qu'avec un bon repas, ça ira déjà mieux.
La goule m'aida à m'asseoir et posa le plateau sur le lit. Sans doute devait-on les avoir avertis de mon état, car tout était déjà soigneusement coupé, prêt à être mangé à la cuillère. Par chance, j'étais droitière, et seul mon bras gauche était immobilisé. Abigaël resta à mes côtés tout le long du repas, puis elle m'aida à prendre un bain chaud avant de me recoucher.
Je dormis ainsi jusqu'à la tombée de la nuit et lorsque je me réveillai à nouveau, je me sentais en bien meilleure forme. J'étais encore fatiguée mais mon corps n'était plus aussi douloureux et surtout, je me sentais capable de me lever seule. Mon réveil m'informa que le soleil venait juste de se coucher, j'avais donc de bonnes chances d'intercepter mes parents avant qu'ils ne quittent la demeure. Avec l'aide de Lucie, je retirai précautionneusement l'atèle pour pouvoir m'habiller. Mon épaule me faisait encore souffrir et je remis immédiatement mon bras en écharpe avant de descendre.
Une partie de moi avait hâte de revoir mes parents, tandis qu'une autre craignait leurs réactions. Sybile avait-elle transmis mon histoire à ma mère ? Steren serait-il satisfait de me revoir dans sa demeure ? Si je le considérais comme mon père adoptif, la réciproque n'était certainement pas vraie. Quant à Aïlin, allait-elle s'excuser ? Me réconforter ? J'avais besoin de son affection et j'espérais qu'elle se comporterait comme d'habitude, mais je n'avais aucun moyen de prévoir ses réactions…
Après être allé à la cuisine pour me faire servir un thé par Catherina, je rejoignis le salon pour les attendre. J'étais heureuse de pouvoir revenir ici après six mois d'absence et je fermai un instant les yeux pour savourer la quiétude ambiante. J'espérais ardemment que Steren n'exigerait pas mon départ après mon étreinte…
Mes deux immortels préférés émergèrent bientôt du couloir, et ma mère pinça immédiatement les lèvres en me voyant.
- Nathalia. J'aimerais que nous parlions en privé. Allons dans ta chambre.
Un peu stressée par sa froideur, je m'empressai cependant de la suivre dans les escaliers, et lorsque nous arrivâmes dans ma chambre, elle referma la porte derrière moi.
Je m'étais instinctivement assise sur le rebord du lit, mais je ne pus m'empêcher de ressentir un bref frisson d'angoisse lorsqu'elle s'installa à mes côtés. Mon cœur battait la chamade, je le savais bien, et je me concentrai un instant sur ma respiration pour tenter de le modérer, tant je trouvai ma réaction pathétique.
Cependant, ma mère s'en était rendu compte, et le regard qu'elle me lança failli me faire fondre en larmes. Un regard désolé… impuissant. Plein de douleur et de crainte. Elle était mortifiée par son erreur et n'osait plus faire un geste dans ma direction, sans doute persuadée que j'allais m'enfuir ou lui hurler de ne plus jamais l'approcher…
Je secouai brièvement la tête et fis le premier pas, déposant lentement ma tempe droite contre son épaule.
- Maman, s'il te plaît, fais-moi un câlin. Serre-moi contre toi, comme avant. Je ne veux pas que les choses changent entre nous. Je t'aime et j'ai besoin de ton affection.
Comme une bulle qu'on éclate, ses larmes se mirent soudainement à couler, laissant des sillons vermillon sur son visage. C'était des larmes de soulagement, et elle s'empressa d'entourer mon corps de ses bras, m'attirant tout contre elle avant de me bercer doucement.
- Ma chérie… ma tendre enfant. Je ne mérite pas ton affection. Je t'ai blessé… J'ai failli te tuer… Si tu savais comme je déteste… ma nature… Ce monstre que je suis !
- Maman, ça va, tu ne l'as pas fait ! Tu t'es arrêté à temps. Ne te déteste pas, je t'en prie ! Je te l'ai déjà dit, je ne changerais ma vie pour rien au monde. J'imagine que Sybile t'a rapporté ce que je lui ai dit ?
Elle m'entraîna en arrière et embrassa mon front.
- Oui. Je m'en veux tellement. J'aurais dû… savoir. Mais j'étais furieuse, j'avais l'impression que tu m'avais trahi.
- Tu avais de bonnes raisons de l'être, moi en tout cas je le suis. Il a abusé de ma confiance, il m'a traité comme un vulgaire membre du bétail…
- Cela aurait pu très mal se terminer et c'est en cela que j'en veux au jeune Toreador. Cependant je crains que tu ne reçoives guère plus que de vagues excuses de sa part. Tu n'es pas encore l'une des nôtres, Nathalia, et je suis moi-même coupable de t'avoir laissé sans garde du corps. D'ailleurs, je vais ordonner à David d'assurer ta protection.
- J'espère que William finira par me pardonner. De toute façon, je n'ai aucune envie de fréquenter à nouveau les Toreadors. Emanuel m'a humilié devant tout le monde, je ne veux même pas de ses excuses vides de sens, j'aimerais surtout pouvoir lui faire regretter ce qu'il m'a fait !
Ma mère recula de quelques centimètres, pour pouvoir me regarder dans les yeux.
- N'oublie pas quelle est ta place, Nathalia. Tu ne peux rien faire contre lui. Il vaut mieux étouffer cette affaire. Ignorer ce genre de vampires est encore la meilleure chose à faire. Et ne prends plus de risques, par pitié. Mon cœur serait définitivement brisé si je devais te perdre.
Je m'étais mordue la joue pour ne pas l'interrompre. J'avais une furieuse envie de me venger d'Emanuel, mais je savais aussi qu'il serait dangereux de s'en prendre à lui. Je fermai les yeux et soupirai longuement, profitant de l'étreinte de ma mère pour retrouver une certaine sérénité.
- Je te promets que je resterai prudente. Seuls 7 mois me séparent du moment où tu pourras m'étreindre, il serait stupide de faire n'importe quoi si près du but... Je vais continuer à m'entraîner tel que William me l'a appris et si tu n'y vois pas d'inconvénient, peut-être pourrais-je à nouveau travailler en compagnie de Père ? Comme ça, j'aurais de bonnes raisons de ne pas sortir.
- Je t'autorise à nouveau à interagir avec Steren. Il s'est toujours comporté comme un père pour toi, je l'ai peut-être jugé trop sévèrement lui aussi… Par le sang, c'est si difficile d'être mère. J'ai cru naïvement qu'il serait aisé de défier la malédiction de Dieu. Mais la damnée que je suis n'est pas censée connaître le bonheur de la maternité.
Je me redressai et secouai la tête.
- Moi tu m'as rendue heureuse. Tu m'as redonné goût à la vie. Je ne sais pas grand-chose de ces histoires de Dieu. Mais ce dont je suis sûre, c'est que tu m'as sauvé. À mes yeux, tu es la seule qui mérite d'être ma mère.
Et j'étais sincère. Ressentir son étreinte, recevoir son affection, c'était comme reprendre mon souffle après plusieurs minutes sous l'eau. J'en étais intensément soulagée. Je n'étais même pas certaine de croire en ce Dieu ou en cette damnation. Tout ce que je savais, c'était que cette morte me maintenait en vie, aussi paradoxal cela puisse-t-il être. Et si ma mère n'était pas certaine de mériter le bonheur, j'étais prête à tout pour l'en convaincre, dussé-je taire tous mes projets de vengeance vis-à-vis de ceux qui m'avaient malmené.
Nous restâmes ainsi encore quelques minutes jusqu'à ce qu'elle décide de se lever.
- Je suis navré, j'ai des obligations cette nuit, sans compter que je dois parler au primogène Damany. Mais je suis presque certaine que Steren voudra de ta compagnie. Nous nous retrouverons avant le lever du jour.
Elle m'embrassa, et je me levai à mon tour pour rejoindre la bibliothèque, sûre d'y trouver Steren. Une fois n'est pas coutume, le primogène Tremere semblait occupé dans la rédaction d'un rapport, et je pris le temps de me choisir un livre avant de m'asseoir dans le plus silencieusement possible.
Le livre que j'avais choisi était un vieux grimoire relié de cuir, écrit à la main, et qui traitait des pouvoirs liés à la manipulation de l'esprit : Aliénation, Chimérie, Domination et Présence. Je regrettai bien vite de ne pas avoir pris de carnet de note avec moi, tant la lecture était passionnante, mais comme je craignais de faire du bruit en retournant dans ma chambre, je préférai noter mentalement les informations en attendant de le faire plus durablement. Le manuel établissait un comparatif entre les quatre disciplines avec des exemples concrets sur leur utilisation et les moyens de les contrer. Pour la plupart d'entre elles, il était avant tout question de la génération de l'assaillant face à celle de sa cible, et je louai le fait que j'allais devenir l'infante d'une ancienne. J'ignorai quelle était la génération de ma mère, mais en tant que primogène, elle était sans doute basse…
D'après ce que m'avait dit Steren sur la mythologie vampirique, la "génération" était le nombre qui séparait un vampire de Caïn, le damné originel, fils d'Adam et Eve, puni par Dieu pour avoir tué son frère Abel. Caïn aurait propagé la malédiction divine en partageant son sang avec trois humains, les transformant par là en vampires, et ainsi de suite jusqu'à qu'il soit impossible de déterminer le nombre de vampires arpentant la Terre…
Plus un vampire était de basse génération, plus il était censément proche de Caïn et plus la vitae était puissante en lui. C'était cette raison qui décourageait généralement certains Princes d'accorder le droit d'étreindre aux anciens vampires. D'autres comme Duval, craignaient au contraire l'apparition des "sangs clairs", ces vampires de 13e ou 14e génération dont la vitae était si diluée qu'ils étaient plus proches de goules que de vampires, et ils voyaient dans les anciens l'assurance que les traditions seraient respectées.
L'autre moyen de contrer ces disciplines était de posséder une forte volonté, mais bien que je n'avais pas l'impression d'en être dépourvue, Emanuel n'avait eu aucun mal à prendre le contrôle de mon esprit. Comment pouvais-je entraîner une telle chose ?
Je m'imaginai un instant, assise en tailleur sous une cascade, comme les héros de certains dessins animés, avant de pouffer silencieusement de rire face à mon esprit fertile. Sans doute mon père aurait-il des conseils plus concrets à me donner…
Je relevai brièvement la tête et eut un sourire en constatant qu'il m'observait. Il avait manifestement terminé sa tâche et souhaitait discuter avec moi. Je relevai mentalement le numéro de page avant de refermer le livre.
- Père. Je suis heureuse de vous revoir.
- Nathalia. Tu sembles en meilleure forme… si l'on puis dire. Je ne crois pas être au courant des derniers évènements. Que s'est-il passé ?
Décidément, il ne perdait pas de temps !
- Emanuel a utilisé ses pouvoirs pour m'obliger à l'embrasser. Il m'a plongé dans un état second et maman est arrivée peu après. Quand elle l'a repoussé, je me suis interposée spontanément, c'était plus fort que moi. Elle m'a déboité l'épaule et m'a presque vidé de mon sang. Heureusement, elle s'est arrêtée à temps.
Comme je m'y attendais, son visage resta aussi stoïque qu'à son habitude.
- Je vois. Comment se fait-il que ton garde du corps ne soit pas intervenu ?
- Et bien, j'imagine qu'il faut que je vous raconte l'événement précédent alors… Ça date de cet été. Peut-être avez-vous entendu parler de ce Malkavien coupable d'un bris de Mascarade dans le club de Vanessa de Relys ? Il se trouve que j'étais là-bas à ce moment. J'ai reconnu le vampire en question et Vanessa m'a dit qu'elle laissait 48 heures au clan pour le livrer au shérif sans quoi elle préviendrait le Prince. J'ai prévenu maman et je ne pensais pas spécialement m'impliquer là-dedans, mais un peu plus tard dans la nuit, j'ai recroisé le fameux vampire tout à fait par hasard. J'ai… menti à William pour pouvoir le suivre jusqu'à son refuge. Je voulais attendre le jour et l'immobiliser pour qu'il puisse aller le cueillir le lendemain. Mais maman m'a disputé, elle a dit que j'avais pris des risques inconsidérés, et William m'en veut toujours pour lui avoir menti, donc depuis ce jour, il refuse de me protéger.
- Je l'ignorais. Je dois dire que je m'intéresse assez peu à ce genre d'incidents sans importance. Pour ma part, ta démarche ne m'étonne guère. Tu n'as pas réfléchi, encore une fois…
Je haussai les épaules avec une moue contrariée.
- Je n'ai pas fait ça pour attirer l'attention ou je ne sais quoi ! Je voulais simplement rendre service au clan. Mais bon, c'est fait, c'est fait. Je comprends et j'accepte la rancœur de William mais c'est tout le reste. Maman a ordonné que plus aucun Malkavien ne m'adresse la parole au refuge. C'est pour cela que j'ai passé autant de temps avec les Toreadors, ces dernières nuits. Je m'ennuyais…
- J'ose espérer que tu ne considères pas Aïlin responsable de ce qu'il t'est arrivé la veille ? Si le jeune Toreador est parvenu aussi facilement à te mettre en son pouvoir, c'est qu'il a senti une faille dans ta résolution. Tu le désirais, n'est-ce pas ?
Comme toujours, mon père disait sans ambages ce qu'il pensait. Je soupirai brièvement, espérant qu'aucune rougeur n'avait envahi mes joues.
- Il est séduisant, c'est un fait. Mais puisque j'avais déjà refusé de l'embrasser, il n'avait pas à me contraindre, c'est juste… inacceptable. J'ai horreur de cette sensation, celle de se sentir impuissante, prisonnière de son propre corps. Ça m'angoisse complètement.
- J'imagine qu'il faut en trouver la cause dans ton enfance pour le moins singulière. Mais tu vas devoir dépasser cela. Je te l'ai déjà dit, d'ici quelques mois, tout le monde voudra te manipuler, à commencer par la Bête en toi. Une fois étreinte, la Bête t'ordonnera de chasser et te fera craindre le feu et le soleil. Et si tu ne le fais pas, elle pourra alors prendre le contrôle, te reléguant au rang de simple spectatrice dans ton propre corps. C'est dans notre nature de profiter des faiblesses des mortels. Les doutes et les tentations qui t'habitaient à ce moment étaient comme une invitation à ses yeux.
J'avais perdu tout sourire à l'écoute de son explication. Je me sentais tout d'un coup culpabilisée pour ce qu'il m'était arrivé. Si ma résolution avait été plus forte, les choses se seraient-elles déroulées différemment ? J'en doutais. Emanuel aurait pris les choses par la force, m'hypnotiser n'était qu'une manière de lui rendre les choses plus simples…
Face à la logique implacable de mon père, je ne pus m'empêcher de faire preuve de cynisme.
- Je vois, donc chaque fois qu'un vampire m'imposera sa volonté, c'est que je l'aurais cherché ? Je retiens la leçon. J'aurais espéré que vous m'appreniez à éprouver ma volonté, mais j'en conclus que je vais devoir me débrouiller toute seule…
Steren plissa les yeux, un étrange rictus au visage.
- Oh, si c'est ce que tu désires, je t'entraînerai le moment venu, soit sans crainte. Tu n'es pas encore prête pour cela… Mais j'espère simplement que tu ne regretteras pas mes méthodes…
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Les nuits suivantes, je sortais peu, surtout complexée par mon bras en écharpe. La lenteur de ma guérison mettait à elle seule en lumière la faiblesse de ma condition de mortelle. De plus, je savais que plusieurs vampires avaient assisté à l'incident, et sans doute la rumeur devait-elle avoir fait le tour de la ville. Evguenia avait envoyé un SMS pour prendre de mes nouvelles, mais j'avais refusé de la rejoindre, de peur de croiser certains témoins.
Je préférais attendre que les choses se tassent, et Steren s'était empressé de me donner du travail, me faisant étudier des piles entières de rapports de missions contre le Sabbat. Il voulait que je sois capable d'élaborer des stratégies face à ceux qu'ils considéraient comme les ennemis de la nation vampire, et si ce n'était pas la chose la plus passionnante qui soit, je n'avais guère mieux à faire.
Passé quelques semaines, j'avais pu retirer l'écharpe de mon bras et me remettre à l'exercice. La maison possédait une sorte de salle d'entraînement à l'usage des goules, et j'en profitai pour courir et reproduire les exercices de William avec le sabre en bois que je m'étais acheté. J'ignorais encore si mon ancien garde du corps comptait reprendre mon entraînement une fois étreinte, mais je savais qu'il était dans mon intérêt d'entretenir mes capacités physiques, je m'exerçais donc avec le plus grand des sérieux.
J'avais, en revanche, à peine retouché à mon violon, dégoûtée par le souvenir de celui qui avait été mon professeur. Durant mes temps libres, je préférais profiter de mon "retour à la civilisation" pour retrouver mes chers jeux vidéo et ainsi m'évader un peu de mon quotidien.
Une fois l'usage de mes deux bras retrouvé, j'avais aussi pu reprendre les petites actions que je menais pour accroître mon capital financier. Aïlin et Steren n'avaient aucunement précisé que mon travail devait être légal, et malgré ces derniers mois d'inactivité, je trouvais facilement quelques menus boulots dans les zones grises d'Internet. Pour l'heure, je préférais me contenter de vol de données, et mes employeurs me payaient grassement pour cela, sans que je n'aie à prendre trop de risques. Je restais anonyme et n'avais pas besoin de sortir de chez moi, cela me convenait parfaitement…
Au milieu du mois de février, ce fut même le primogène Senek qui me proposa de rejoindre sa cohorte de manière durable, cependant je déclinai son offre, peu à l'aise avec l'idée de signer un contrat de quelque sorte que ce soit. Je n'avais par ailleurs pas oublié qu'il m'avait promis un service, et après ces derniers évènements, je savais désormais exactement ce dont j'avais besoin. J'avais profité qu'il me contacte pour lui en faire la demande, et il avait immédiatement accepté, jugeant sans doute ma demande très raisonnable compte-tenu des possibilités.
Quelques nuits plus tard, je recevais un appel sur mon téléphone portable.
- Bonsoir gamine. J'ai trouvé exactement ce qu'il te faut. Demain, 17h, rendez-vous quartier des Neiges, au 5 rue Général de Lasalle. L'un de mes gars te remettra ce que tu sais.
- Génial, j'ai hâte de voir ça. Merci beaucoup ! Je n'oublierais pas votre générosité à mon encontre.
J'avais utilisé la faveur du primogène Nosferatu pour obtenir quelque chose dont je ne pouvais faire l'acquisition par moi-même, et j'avais hâte de pouvoir le voir.
À cette période de l'année, le soleil se couchait peu après 18h, je compris donc que mon intermédiaire serait une goule. Ce n'était pas plus mal. Je préférais faire l'échange seule, pour éviter que mon garde du corps ne raconte tout à ma mère, mais depuis l'incident avec Emanuel, je n'étais plus vraiment sereine à l'idée d'être seule avec un vampire, autre que mes proches.
J'avais réglé mon réveil pour être certaine d'être à l'heure au rendez-vous et m'étais habillé d'une tenue passe-partout, jean, sweat et baskets avant de quitter la demeure. J'avais simplement prévenu Abigaël de mon départ, ne préférant pas expliquer à mes parents toute l'histoire de ma relation avec le primogène Senek. Je ne voulais surtout pas qu'ils m'obligent à révéler la nature de ce service et j'avais même prévu une excuse pour justifier mon absence aussi tôt dans la nuit.
J'avais toujours le double des clés de l'appartement d'Evguenia en ma possession, et je comptais la rejoindre directement chez elle pour noyer les pistes. Je savais que je pouvais compter sur mon amie pour me couvrir.
J'étais arrivée au lieu de rendez-vous quelques minutes avant l'heure prévue et je trépignai presque d'impatience en attendant mon intermédiaire. La rue en question était bordée par des murs de briques d'un côté, et un terrain vague de l'autre. L'endroit était désert, et lorsqu'un homme apparut, je n'eus que peu de doutes sur sa nature de goule. Il n'était pas aussi repoussant que Daniel Carieu, la goule que j'avais sauvé l'année précédente, cependant il était chauve, extrêmement pâle, avait un crâne étrangement oblong et des yeux profondément enfoncés dans leurs orbites.
Il me salua avec un léger hochement de tête avant de regarder à droite et à gauche, comme s'il craignait d'avoir été suivi.
- C'est vous, miss Nathalia ?
- Oui ! Vous travaillez pour M. Senek ? C'est par ici ?
Il me fit signe de le suivre et je grimaçai mentalement en avisant ses ongles crasseux.
- Par là. Ce n'est pas très loin. Il m'a dit un endroit discret et caché du soleil. J'ai cherché pour vous. Je vais vous montrer. Vite.
Curieuse, je lui emboîtai le pas sans tarder, et nous arrivâmes bientôt dans une petite ruelle. Il marchait à pas vifs, et je dus presser le pas pour ne pas me laisser distancer. Tout d'un coup, il s'arrêta devant l'un des petits immeubles qui bordaient la rue et plaqua un badge noir contre la serrure magnétique avant de me faire entrer dans le hall. L'endroit semblait propre bien que vieillot, et il m'invita à descendre en direction du sous-sol.
L'homme avait un impressionnant trousseau de clé à la ceinture, cependant il en sélectionna une sans hésiter, ouvrant une porte métallique. Nous débouchâmes dans un couloir plongé dans la pénombre, et il actionna un interrupteur en forme de minuterie avant de continuer sa progression, jetant de temps à autre un regard en arrière pour vérifier que je le suivais bien. Il y avait plusieurs portes de part et d'autre du couloir. Finalement, il me désigna l'une d'entre elles qui semblait blindée, et il l'ouvrit avant de se reculer pour me laisser entrer.
J'allumais la lumière et découvris alors une pièce profonde d'environ 3m², semblable à une petite buanderie. Elle était dénuée de tout mobilier hormis un petit lavabo en zinc situé immédiatement à ma gauche. Les murs étaient composés de parpaings de béton nus et le sol semblait n'être qu'une dalle de ciment. Une minuscule ouverture d'à peine 15 cm de haut sur 1m de large occupait le mur face à moi, et une prise électrique était installée sur le mur de droite.
Ce n'était rien d'autre qu'une cave, cependant je sautai sur place avec un petit cri réjoui.
- C'est parfait ! C'est exactement ce que je voulais !
La goule me jeta un trousseau bien plus modeste, son sourire dévoilant ses dents jaunes.
- Si la demoiselle est contente, alors le maître sera content. Je suis le meilleur pour trouver des refuges. Maintenant, si vous voulez bien m'excuser !
J'avais tout juste eu le temps d'attraper au vol les clés de ma nouvelle propriété que l'homme s'était déjà éclipsé, cependant je ne m'en préoccupais guère. J'étais désormais détentrice d'un petit refuge équipé en électricité et eau courante, prêt à être aménagé selon mes goûts. J'ignorais de quoi serait fait l'avenir, mais avoir ce genre de tanière à disposition ne pourrait qu'être utile. Il y avait largement assez de place pour y mettre un bureau avec un ordinateur d'un côté, et une petite couchette de l'autre. Premières étapes : ajouter une serrure et acheter des panneaux de mousse acoustique pour isoler le tout. Ensuite viendrait l'ameublement…
Ce n'était pas par défiance vis à vis de ma mère que j'avais demandé au primogène Senek de me trouver un refuge. Dans un premier temps, cela allait surtout être une alternative plus sûre et moins onéreuse à long terme que les cybercafés de la ville. Dans cette cave, j'allais pouvoir m'adonner aux jeux vidéo tout en discutant avec Lucie, sans avoir à me préoccuper du regard des autres. Mais d'autre part, je ne pouvais m'empêcher de songer aux récentes punitions qui m'avaient été infligées. Bien sûr, mon nouvel abri pourrait être une solution de repli au cas où je ne serais plus la bienvenue à la maison, mais il y avait aussi la situation, plus probable, où j'aurais simplement besoin d'un peu de tranquillité. Il était discret, abrité du soleil et sa porte était blindée. Ses dimensions étaient largement suffisantes pour y passer mes journées et je pourrais toujours caser un mini-frigo sous le bureau pour y entreposer quelques poches de sang au besoin.
Sur le trousseau se trouvait un badge pour accéder au hall de l'immeuble, une clé pour accéder au sous-sol, et une seconde pour la cave en elle-même. Autrement dit, deux sécurités supplémentaires avant d'accéder à la porte en elle-même. Pleinement satisfaite de mon investissement, j'éteignis la lumière et ressortis en prenant soin de refermer derrière moi. Mes journées à venir allaient être bien occupées…
Fin du chapitre 30
Hé hé hé, que de choses dans ce chapitre ! Nathalia a encore prit cher et Steren arrive avec ses valeurs moyennageuses et logique d'ancien vampire, il y a de quoi grincer des dents. XD
Il ne reste plus que quelques mois avant son étreinte et j'ai prévu pleeeeins de choses dans le chapitre suivant, ça débordera même probablement dans le chapitre 32.
N'hésitez pas à me faire part de vos impressions ! 😊
