Chapitre 32
Dans la voiture, aucun de nous ne dîmes le moindre mot. Kevin était toujours sous le choc et je ne savais pas comment le réconforter. Il venait de me voir tuer un homme en lui plantant un couteau en plein visage, et trois autres se faire décapiter. Je pouvais concevoir que pour une première sortie, cela pouvait être particulièrement choquant.
Je me remémorai ma propre "première fois", lorsque j'avais tiré une balle dans la tête de ce chasseur qui avait pénétré dans la maison. Ce jour-là, j'avais réagi en légitime défense, et j'avais été terrifiée par mon geste…
Je poussai un profond soupir, la tête entre les mains en imaginant la tête de mes parents quand ils allaient nous voir débarquer, ainsi couverts de sang. Et dire que j'avais promis à mon père de ne pas emmener son précieux apprenti dans des lieux trop glauques…
Une fois arrivés à la maison, je sortis en premier et pris doucement la main de Kevin pour l'inviter à me suivre.
- Viens, nous sommes arrivés. Tu vas pouvoir prendre une bonne douche chaude et raconter tout ça au primogène Ewans. Tu auras le temps de méditer avant le lever du soleil, et l'avantage avec le fait d'être un vampire, c'est qu'au moins tu ne risques pas l'insomnie.
Il hocha simplement la tête et se laissa faire, mais lorsque William sortit à son tour de l'habitacle, mon ami se rapprocha brusquement de moi en un geste apeuré.
- Princesse, j'aimerais reprendre nos entraînements.
- Moi aussi, je n'attends que ça. Ce soir, le primogène Ewans voudra sans doute revenir sur ce qui s'est passé ce matin, mais la nuit suivante, vendredi soir, je serais disponible. Est-ce que je peux t'envoyer un message pour le confirmer ?
J'avais envoyé un unique message à William suite à sa décision de ne plus m'accompagner, mais il m'avait été signalé comme non remis. C'était ma mère qui avait acheté ce téléphone prépayé à William, lorsqu'il avait décidé de me protéger, quelques années plus tôt, j'étais donc la seule et unique raison qui l'avait poussé à accepter cet engin technologique dans son existence. En l'absence de cette contrainte, je doutais fortement qu'il l'ait conservé, et d'ailleurs sa réponse me le confirma.
- Je viendrai vous chercher deux heures après le coucher du soleil. Je trouverai un moyen de me procurer un appareil de communication plus tard.
- Je t'attendrais derrière la grille alors. Bonne journée William, et merci encore de nous avoir sauvés.
Il ne répondit pas et remonta au volant de sa voiture avant de disparaître dans la nuit.
Je restai un instant, rêveuse, avant qu'un léger mouvement de Kevin ne me ramène à la réalité. Je tapotai sans attendre le code digital pour ouvrir la grille avant de l'entraîner à ma suite. Il y avait plusieurs mètres de jardin à parcourir mais pénétrer dans l'enceinte devait avoir quelque chose de sécurisant pour Kevin, car il sembla reprendre un peu d'assurance au fur et à mesure que nous nous rapprochions de la porte.
- Ton euh… ce William est quelqu'un de terrifiant. Mais il nous a sauvé. Et je ne l'ai pas remercié…
- Ne t'inquiètes pas pour ça. Tu le recroiseras sans doute, puisqu'il a décidé de reprendre ma protection. Le primogène Ewans ne l'aime pas, mais je ne connais pas les détails. Si j'ai bien compris, il considère William comme principal suspect pour une vieille histoire d'un Tremere qui aurait disparu. Je n'ai pas vraiment cherché à les interroger, comme tu t'en doutes. Tout ce que je sais, c'est qu'il est prêt à tout pour me protéger, et qu'il voue une fidélité sans faille à ma mère. Mais au-delà de ça, c'est un vrai chevalier. Je pourrais marcher les yeux fermés avec lui, je sais qu'il ne m'arriverait rien.
- Le primogène Ewans me l'a présenté comme un assassin et m'a dit de m'en méfier. Mais toi, comment peux-tu avoir confiance en lui ? Il a l'air si inhumain...
Je haussai les épaules.
- J'imagine que ça peut te sembler absurde de se fier aussi aveuglément à tous ces vampires, d'autant plus pour l'humaine que je suis encore. Je t'ai déjà un peu parlé de mon enfance, mais sache que j'ai cessé de croire en l'être humain il y a de nombreuses années. Et alors que les Malkaviens sont ceux que l'on qualifie de déments, c'est parmi eux que j'ai découvert le sens de la loyauté. Tous ceux qui font partie du cercle de confiance de ma mère, Sybile, William, David, même Evguenia… Je sais que je peux compter sur eux, quoi qu'il arrive. Ils m'ont accepté sans poser de question, telle que j'étais, ils ont pris soin de moi. Et je suis vraiment fière de faire partie de ce clan.
Entre-temps, nous étions arrivés jusqu'à la porte, et j'eus un rictus nerveux avant de la pousser. Nous avions vraiment l'air de revenir d'une zone de guerre. Bien évidemment, ma mère était au salon, et elle poussa immédiatement un cri en nous voyant arriver.
- Nathalia ! Bon sang, mais que vous est-il arrivé ?!
- Je ne suis pas blessée. Nous avons été attaqués par des chasseurs. C'est vraiment pas de notre faute, ils nous attendaient à la sortie de la boîte…
Mes propos semblèrent la rassurer quelque peu, car elle se rassit sur le canapé.
- Bon, vous devriez aller vous laver tous les deux. Steren aura sans doute des questions à vous poser…
Je retirai mes chaussures pour rejoindre ma chambre tandis que Kevin se dirigeait vers les sous-sols. Comme toujours, Lucie avait traversé mur et plafond par crainte d'être confrontée à Steren, et elle avait déjà commencé à remplir la baignoire. Je la rejoignis dans la salle de bain, et sortis le stylet de mon sac pour en nettoyer la lame avant de la laisser sécher sur le rebord de mon lavabo.
- Je crois bien que ton ami n'est pas près de ressortir avec toi. Plutôt violent pour un premier rencard !
Je secouai la tête face à l'ironie de mon fantôme de compagnie.
- C'est surtout le regard qu'il m'a lancé quand j'ai tué le chasseur… On aurait dit qu'il me voyait comme un monstre. J'imagine qu'il me renvoie ma propre inhumanité…
Lucie me jeta un regard éloquent.
- Tu as tué un homme en lui plantant une dague à travers le nez… Je veux dire, tu ne peux même pas prétendre avoir agi pour survivre, puisqu'il ne te menaçait pas. Et n'importe qui aurait essayé de lui entailler la jambe ou le bras pour lui faire lâcher prise, mais toi tu as cherché à le tuer.
- Il menaçait Kevin ! J'ai fait ça pour le protéger, et de toute façon, même si je ne l'avais pas fait, il aurait été achevé par David ou l'une des goules de la boîte… Les chasseurs n'abandonnent pas facilement, même estropié, il aurait cherché à emporter l'un de nous dans la tombe. Je ne regrette pas mon geste mais simplement… Pfff. Misère, moi qui voulais me rapprocher de lui, il doit me prendre pour une psychopathe maintenant.
D'un geste mécanique, je retirais tous mes vêtements pour les mettre à tremper dans une bassine avant de rentrer dans la baignoire. L'eau chaude me fit du bien, et je frottai longuement mon visage pour en retirer le liquide poisseux. Je lavai aussi soigneusement mes cheveux et mes ongles pour m'assurer qu'ils ne contenaient plus de sang avant de ressortir. Sans doute devaient-ils m'attendre en bas…
Lorsque je rejoignis le salon, tout le monde était déjà présent. Kevin, bien qu'il arborât un visage neutre, était légèrement recroquevillé sur lui-même, les bras le long du corps, les épaules relevées et les jambes collées l'une à l'autre. J'étais mortifiée qu'il ait eu à subir ça pour sa première sortie en ma compagnie. Je pris place sur le canapé aux côtés de ma mère, face aux deux Tremeres, et elle s'empressa de m'attirer contre elle, comme pour s'assurer de mon intégrité physique. Je réprimai tant bien que mal une grimace en sentant l'hématome dans mon dos.
Ma mère avait dû sentir le frisson de douleur qui m'avait saisi car elle me jeta un regard sévère.
- Tu es blessée.
Je levai brièvement les yeux au ciel et secouai la tête pour dédramatiser mon état.
- Ce n'est qu'un hématome, j'ai été projetée en arrière et mon dos a heurté une benne, c'est totalement bénin et de toute façon il n'y a rien à faire. Ça disparaîtra en quelques nuits.
Elle ne sembla pas pleinement convaincue mais comme je m'y attendais, Steren ne lui laissa pas le temps d'exprimer ses inquiétudes.
- Nathalia, j'aimerais entendre ta version des faits.
- Nous étions à la Fabrik. L'accès à l'espace réservé aux membres de la famille se trouve derrière le bâtiment, dans une ruelle sans aucun vis-à-vis. Lorsque nous sommes sortis, des chasseurs se trouvaient là en embuscade. Au départ, ils étaient trois, et deux d'entre eux se sont jetés sur David. J'étais derrière mais ils ont dû voir que j'étais humaine, car le chasseur s'est contenté de me bousculer pour s'attaquer à Kevin. Je me suis relevée et j'ai tué le chasseur isolé d'un coup de couteau, mais nous ne pouvions pas faire grand-chose contre les deux qui étaient face à mon garde du corps. C'est à ce moment qu'un quatrième chasseur a débarqué. Il a essayé de nous tirer dessus à l'arbalète, puis il a sorti un couteau mais William est arrivé. Il l'a décapité, puis il s'est occupé des deux autres. Il a ordonné à David de faire le ménage et il nous a ramené en voiture.
- Je vois. Monsieur Azel est donc toujours en ville…
- Il a dit que puisque David était incapable de me protéger correctement, il allait de nouveau assurer ma protection. Et il m'a aussi proposé de reprendre l'entraînement. Je lui ai dit que je travaillerais sans doute à vos côtés ce soir, mais j'aimerais pouvoir le rejoindre la nuit suivante.
Je savais que mon père cherchait toujours une occasion d'attraper et interroger William pour ses actions passées, cependant il savait que sa protection m'était indispensable, de ce fait son statut de garde du corps lui offrait une sorte d'immunité temporaire. Steren grimaça légèrement en entendant cela, cependant il hocha aussi la tête.
- Très bien. Je suppose en effet que c'est mieux pour toi. Je te remercie d'avoir protégé mon apprenti. Concernant les chasseurs, leur nombre commence à devenir préoccupant. Je vous en parlerai plus précisément ce soir.
Kevin n'avait pas dit un mot et semblait toujours étrangement détaché. J'espérai qu'il n'était pas réellement traumatisé… Prise d'une idée, je levai la main pour attirer l'attention de mon père.
- Primogène Ewans, j'ai une question. Comme vous le savez, Kevin et moi étions amis de son vivant et cela nous permettait de nous entraider. Pour ma part, mes sentiments n'ont pas changé à son égard. Voyez-vous un inconvénient à ce que nous perpétuerions cette pratique ? J'aimerais… continuer à l'épauler pour ce qui concerne les codes informels de notre société. Il lui serait aussi sans doute plus facile de s'intégrer si je l'introduisais, par exemple. Ces dernières années, j'ai engrangé de nombreuses connaissances et je serais heureuse de les lui présenter.
Steren jeta un bref coup d'œil en direction de son apprenti qui avait levé la tête.
- Ton idée est pertinente. Kevin, cela vous conviendrait-il ?
- Euh oui, primogène Ewans.
- Bien, dans ce cas, je n'y vois pas d'obstacle. Cependant, pas d'initiative. J'exige d'être prévenu si tu souhaites l'emmener en ville. Je lui fournirai par la suite un moyen de te contacter. Quant à vous, Kevin, vous me ferez un rapport chaque matin.
Je souris largement, incapable de masquer mes émotions.
- Merci, Primogène ! Kevin, ce soir, retrouve-moi quand tu pourras dans la bibliothèque. Bonne journée. Primogène Ewans, maman…
J'avais l'intention d'aller à la cuisine pour dîner, mais ma mère me rattrapa par le bras pour m'immobiliser.
- Une seconde, jeune fille. Tu vas me montrer ton dos. Allons dans ta chambre.
Je me laissai conduire sans résister, sentant confusément toute la pression qui persistait dans mes muscles. Une nouvelle fois, j'avais frôlé la mort. J'avais occulté ma terreur et ma douleur pour défendre Kevin, puis m'étais forcé à avancer et parler comme si de rien n'était. Pour rassurer mon ami, empêcher que William ne blesse David, apaiser mes parents. C'était le rôle que je devais jouer, qu'il fallait tenir comme la future vampire que j'allais devenir.
Une fois dans ma chambre, Aïlin m'obligea à dévoiler mon dos. Je n'avais pas vraiment pris le temps de l'observer dans le miroir, mais l'hématome devait être impressionnant car ma mère laissa échapper une sorte de claquement de dent courroucé et je sentis bientôt ses doigts glacés effleurer doucement ma peau. Cependant elle ne fit pas de commentaire, se contentant de m'entraîner vers le lit pour m'inciter à m'y asseoir.
Je m'éxécutai, mais plutôt que de rester assise, je me laissai tomber sur le côté, ma tête sur ses cuisses.
- Je me sens épuisée. Je crois que je pourrais m'endormir entre tes bras en quelques secondes si je cessais de lutter.
- Peut-être est-ce l'effet désiré. Laisse tomber le masque. Tu as tué un homme ce soir. Qu'est-ce que cela te fait ?
Je pris quelques secondes pour y penser.
- Je n'ai pas… réfléchis. Kevin était en danger alors je me suis précipitée pour le sauver. Je… J'ai déjà scellé son destin. Je l'ai vendu aux Tremeres pour avoir un ami. Alors je ne veux pas qu'il meure à nouveau.
Les larmes coulaient désormais doucement le long de mes joues et ma mère les essuya tendrement.
- Tu ne m'as jamais expliqué cela, qu'as-tu fait ?
- Kevin était à la rue, il aurait dû arrêter ses études. Je pense qu'un génie comme lui aurait pu s'en sortir quoi qu'il arrive. Il serait retombé sur ses pieds tôt ou tard. Mais je ne voulais pas être seule. Je suis allé voir le Tremere qui s'occupe de la partie publique de la chanterie et je leur ai dit qu'une recrue de choix s'apprêtait à quitter l'établissement. Comme je m'en doutais, ils ont sauté dessus. Ils ont accepté de l'héberger gratuitement jusqu'à la fin de ses études en échange de quoi je ne devais plus interférer avec son destin. Je savais ce qui l'attendait.
- Je comprends mieux cette histoire d'investissement. Il a gagné la vie éternelle. D'aucuns diraient que tu lui as offert le plus beau des cadeaux.
- Je suis… partagée. Je me sens coupable de l'avoir manipulé. Ce monde semble… si terrifiant à ses yeux. J'ai vu la manière dont il m'a regardé ce soir. Je suis suffisamment lucide pour savoir que c'est une damnation plus qu'une chance. Alors je veux tout faire pour qu'il soit heureux malgré cela. Je veux lui montrer tout ce que je vois de merveilleux dans les ténèbres.
- C'est une intention louable. Et ce soir, tu as tué pour ton ami. Je pense qu'il n'y sera pas insensible. Je suis soulagée de voir que ta conscience va bien. Et c'est le plus important pour la mère que je suis.
Je ne pus m'empêcher de sourire, béate d'affection pour ma vampire de mère. Sa présence m'apaisait, ses caresses sur mes cheveux me plongeaient doucement dans la torpeur. Ma nuit ayant été riche en émotions, je m'endormis bien vite, et je ne fis pas le moindre cauchemar.
Lorsque je me réveillai, plusieurs heures plus tard, j'étais affamée, mais sereine. Prise dans le feu de l'action et par l'impératif de sauver mon ami, je n'avais pas été marqué plus que cela par le meurtre du chasseur de vampire, et voir ensuite William nous sauver m'avait procuré une certaine félicité. De plus, j'étais soulagée que Kevin ait été en ma compagnie pour sa première sortie. Dans d'autres circonstances, il aurait pu être enlevé, gravement blessé ou tué.
Après un solide petit déjeuner, je rejoignis la bibliothèque avec un certain enthousiasme et mon ancien camarade ne tarda pas à m'y rejoindre.
- Kevin ! Comment vas-tu ?
- Je suis mort, très chère.
Il avait ponctué sa phrase d'un haussement de sourcil et j'éclatai de rire face à son humour pince-sans-rire, proche de celui de Steren.
- Bien entendu. Mais je voulais dire moralement. Tu n'es pas trop effrayé par… tout ça ?
Il sembla soupirer, mais aucun son ne me parvint.
- Je te mentirais si je te disais que tout va bien dans ma tête. On s'est fait attaquer si brusquement… Et tu as tué un homme sans même réfléchir… Je ne parle même pas de ton garde du corps. Je suis conscient que c'était la seule chose à faire, mais tout ce sang… Comment… Comment l'humanité peut-elle ignorer l'existence des vampires si ce genre de chose arrive régulièrement ? Et qu'est-ce que vous faites des corps ?
- Bon, assis-toi, je t'en prie. J'imagine que le primogène Ewans va probablement nous le confirmer tout à l'heure, mais j'ai l'impression que ce genre d'attaques se fait de plus en plus fréquent. La présence du Sabbat a laissé des traces et certains humains ont fini par découvrir notre existence. Certains sont des fanatiques religieux, d'autres des accros à l'adrénaline, cherchant une cible qu'ils auraient le droit de tuer. Bien entendu, le Prince et les Primogènes font tout ce qu'ils peuvent pour brouiller les pistes. Ils s'entourent de politiciens, les lient parfois au sang pour s'assurer de leur obéissance, font disparaître les corps et punissent ceux qui se font trop visibles. Mais les nouvelles technologies ne sont pas pour nous aider. Il y a quelques années, le primogène Ewans m'a testé en me confrontant à une journaliste qui était parvenue à prendre des photos. Je devais trouver un moyen de la convaincre de ne pas publier ses clichés. Mais avec l'omniprésence des téléphones portables, ce genre de chose est voué à se reproduire. Comme tu le sais peut-être, l'Occultation, la discipline utilisée par les Nosferatus et les Malkaviens pour se rendre invisible, impacte seulement l'esprit des témoins. Les caméras de sécurité parviennent parfaitement à voir la réalité. Il y a toute une escouade de Nosferatus chargés d'effacer nos traces sur Internet, mais parfois des preuves tombent entre les mains de ceux qui nous traquent. Et alors ça donne ce que nous avons subi la nuit dernière. C'est pour cela qu'il vaut mieux savoir se battre… et être prêt à aller jusqu'au bout.
Kevin sembla méditer un instant sur ces paroles, puis il releva soudainement la tête, comme sous l'effet d'une soudaine prise de conscience.
- Tu m'as sauvé. Tu aurais pu être blessé mais tu t'es précipité pour m'aider. Merci.
- De rien. Je ne veux pas qu'il t'arrive quelque chose. Moi je connais ce monde, c'est le mien depuis des années et je me suis… habituée à sa violence.
- Est-ce que… Tu avais déjà tué quelqu'un auparavant ? Un être humain ?
Sa question semblait le mettre mal à l'aise, et je pouvais le comprendre. Je soupirai.
- Oui, une fois. Un autre chasseur de vampires. Ils étaient parvenus à rentrer dans la maison en plein jour. J'avais 15 ans, j'étais terrifiée. J'ai saisi une occasion et je lui ai explosé la tête avec sa propre arme.
- D'accord. J'ai une autre question. Il y a trois ans, qu'as-tu fait à Charles Delamel et Philippe Mazenac ? Ils avaient l'air à la fois furieux et terrifiés. Tu n'as jamais voulu me dire ce que tu avais fait. Maintenant que j'en sais plus sur toi, je ne peux pas m'empêcher de me demander… Ce n'était pas trop extrême, j'espère ?
Je souris largement en me souvenant de la manière dont j'avais puni ces deux idiots.
- Une plaisanterie mémorable. J'ai piraté le système de surveillance du lycée, récupéré les enregistrements des caméras prouvant qu'ils avaient détérioré ta trousse. Puis j'ai fait un montage vidéo où je les disséquais tous deux de la manière la plus barbare qui soit. C'était grandiose, j'aurais tellement voulu voir leurs têtes lorsqu'ils ont ouvert les mails ! J'avais aussi piraté la messagerie du secrétariat pour les envoyer avant de supprimer toutes les preuves.
J'étais tellement fière de moi que je ne compris qu'au dernier moment pourquoi le visage de Kevin avait brusquement perdu tout sourire. Je tressaillis en sentant tout d'un coup la présence de mon père derrière moi et avalai ma salive en attendant la sentence.
- Kevin, Nathalia. Continue je t'en prie, je suis très intéressé par ton récit.
Je me retournai brusquement pour lui faire face.
- C'était en 2011, il y a prescription, non ? En plus c'était pour aider Kevin, le but était louable. Si je ne l'avais pas fait, ces deux garçons n'auraient eu aucune sanction. Et puis j'ai fait cela de manière discrète. Il n'y avait absolument aucune possibilité de remonter jusqu'à moi, et je m'étais assuré que Kevin avait un alibi à toute épreuve.
- Tu es donc en train de m'expliquer que tu as… infiltré le réseau informatique de notre établissement et menacé des étudiants dans le seul but de rétablir une certaine justice ?
- Je ne les ai pas menacés, je les ai poussés à avouer leur crime.
- Kevin, vous me confirmez cette version des faits ?
- Euh oui, Primogène. Ils m'ont pris à partie le lendemain alors que le professeur arrivait et ils ont avoué avoir dégradé mes affaires. Ils ont été condamnés à m'en repayer une.
- Je vois. Je suppose que dans ce cas en effet, je pourrais fermer les yeux sur tes mauvaises actions… Sur ce, mettons-nous au travail.
Son visage était neutre mais je sentis qu'il était loin d'admirer mon exploit. Cependant je soupirai de soulagement en comprenant qu'il comptait faire abstraction.
Conformément à ce que j'avais prédit, il nous fit travailler toute la nuit sur les chasseurs, les différentes organisations, leurs forces et leurs faiblesses. Il voulait que nous analysions leurs précédentes actions pour tenter de comprendre leur fonctionnement dans le but de les neutraliser, ou au moins de les manipuler.
Les rapports du clan Tremere étaient très détaillés et leur lecture laborieuse, mais j'en appris beaucoup et la nuit fut agréable. Avec Kevin à mes côtés, je retrouvais la synergie du temps de nos études et lui-même retrouva peu à peu confiance en lui, oubliant momentanément la présence du si intimidant primogène Ewans et les angoisses liées à ce nouveau monde. Les idées jaillissaient et Steren se contentait essentiellement de nous observer, ne prenant la parole que pour réfuter une hypothèse si d'aventure nous faisions fausse route.
La nuit suivante, William vint me chercher comme promis, et il m'entraîna pendant près de trois heures. Je rentrai totalement fourbue par les efforts fournis, mais avec la promesse de revenir deux nuits plus tard. J'étais vraiment heureuse qu'il ait accepté de reprendre mon entraînement, et je comptais bien lui prouver mon sérieux.
Je passai le reste de la nuit dans la bibliothèque en compagnie de Kevin, avachie sur la méridienne tandis qu'il me faisait part de ses nouvelles théories.
Le samedi soir fut tout aussi studieux. Mon père semblait avoir décidé de prendre en charge la formation de Kevin car il n'envisageait pas de le renvoyer à la chanterie, et ma mère n'y trouvait pour le moment rien à redire. Mon camarade, en plus d'être toujours poli et respectueux, passait le plus clair de son temps dans la bibliothèque à lire en silence.
Désormais, il ne restait plus que trois semaines avant mon Étreinte, et jusqu'à présent, ma mère ne m'avait rien annoncé de particulier concernant celle-ci, je pensais donc simplement poursuivre mon quotidien jusqu'au jour J.
Ce matin-là, nous étions installés dans le grand salon, comme à notre habitude, lorsqu'elle prit tout d'un coup la parole, me faisant soudainement me redresser.
- Nathalia. Il va être temps désormais. À partir de la nuit prochaine commenceront tes épreuves.
- Mes épreuves…
Je la regardai sans comprendre, jetant un bref coup d'œil à mon père, mais celui-ci ne semblait pas en savoir plus que moi.
- Tout à fait. Tu vas devoir prouver que tu es digne de devenir mon infante. Ta première épreuve consiste en une chasse. Cela commencera ce soir, dès que le soleil sera couché, et durera une semaine entière. Tu devras survivre sans te faire capturer et revenir dimanche prochain. Bien entendu, interdiction de quitter la ville, et tu déposeras ta carte de crédit avant de partir. Plusieurs connaissances ont accepté de participer au jeu, aussi bien des Malkaviens que d'autres clans. Et je ne te dirais pas à qui tu peux te fier, cela fera partie du mystère. Durant cette semaine tu seras seule, livrée à toi-même. Chaque jour tu devras te nourrir et trouver un refuge pour passer la nuit. Aujourd'hui, tu es libre de t'organiser comme tu l'entends et de partir à l'heure que tu veux, tant que tu as quitté la maison avant la tombée de la nuit. Est-ce bien compris ?
Je restai, un instant, estomaquée. J'étais loin de m'attendre à une telle chose.
- Euh oui, je crois. Je dois survivre une semaine sans me faire attraper, sans argent et sans quitter la ville. Que se passera-t-il si je perds ?
- Tu envisages déjà d'échouer ?
- Non, bien sûr que non. Tu sais bien que je suis prête à tout pour te prouver ma valeur. Mais je préfère simplement savoir jusqu'où je dois aller.
- Si tu échoues, tu devras attendre encore un an avant de réessayer l'épreuve pour éventuellement recevoir l'Étreinte. Peut-être qu'un an de plus te sera nécessaire, après-tout…
Je levai les yeux au ciel.
- Je n'échouerai pas. Tu seras fière de moi, maman.
- Quelle assurance !
Je grimaçai brièvement, tournant mon regard vers mon père.
- Vous pensez que je n'en suis pas capable ?
- Qui sait ? J'ignore qui te poursuivra mais je pense que tu te surestimes un peu trop et cela pourrait causer ta chute. Un an de plus te permettrait sans doute de gagner en maturité et t'obligerait à prendre un peu plus soin de ton corps. Personnellement, j'étais contre le fait de te promettre l'Étreinte depuis le début. Tu te conduis comme si cela t'était dû.
- Même si j'ai commis des erreurs, je me suis toujours efforcé de vous rendre fiers de mes actions. Je me suis démenée pour avoir de bons résultats durant mes études et j'ai toujours protégé l'honneur du clan Malkavien. Je vous prie de bien vouloir m'excuser si j'ai manqué d'humilité. Je m'efforcerai de vous le prouver à nouveau dans le temps qui me sera donné à venir.
Je m'inclinai, un peu vexée, mais ma mère me força à la regarder dans les yeux.
- Ma chérie, je veux que tu saches que je suis fière de toi. Et quoi qu'il arrive, tu seras toujours ma fille chérie. Fais de ton mieux. Bonne chance.
Nous nous séparâmes sur ces mots et je m'empressai de rejoindre ma chambre, l'esprit bouillonnant. J'avais besoin de dormir un minimum mais je devais impérativement préparer mon sac et mon premier trajet avant, sans quoi je ne parviendrais jamais à trouver le sommeil.
Je mis Lucie au courant et rassemblai quelques vêtements. Pantalon, t-shirt et sweat sombre, sous-vêtements et baskets. J'allais sans doute avoir besoin de bouger rapidement, il valait mieux que je sois à l'aise. Je prenais tout de même une petite robe et des sandales dans le cas où je devrais m'infiltrer dans une soirée étudiante, quelques barres énergétiques, une batterie portable, du matériel de crochetage, une trousse de secours et un minimum de matériel d'hygiène. Le sac n'était pas trop lourd et de toute façon ma première étape serait mon refuge. Je me méfiais trop pour y rester toute une semaine, mais je pourrais toujours y revenir de temps en temps pendant la journée.
Je réglai mon réveil de manière à m'assurer 7 heures de sommeil puis me laissai sombrer, l'esprit relativement serein. Au moins, puisque nous étions en été, j'allais avoir de longues journées pour souffler. À ma connaissance, Sybile, Evguenia et William n'avaient pas de goule mais j'ignorais ce qu'il en était pour David, et ma mère m'avait bien précisé que d'autres clans participaient. J'espérais simplement que les Nosferatus n'étaient pas de la partie. Avec le vaste système de vidéosurveillance qu'ils possédaient en ville, leur participation risquait de sérieusement corser la traque…
Comme je m'y attendais, je trouvais difficilement le sommeil, et lorsque mon réveil sonna, je me sentais insuffisamment reposée. Cependant je n'avais pas le temps de traîner. Mon sac sur l'épaule, je récupérais aussi le fantôme capturé chez les Giovanni, enfermé dans son nouveau conteneur. Je l'avais transféré de la boîte de Steren jusqu'au conteneur fabriqué par mes soins, et j'en avais profité pour le questionner sur ses motivations. Il m'avait une nouvelle fois affirmé qu'il voulait détruire des vampires et je lui avais promis de lui trouver une occasion de se venger. L'avoir en ma possession était rassurant, comme une sorte de Joker que je pouvais libérer en cas de réel besoin.
Dans la cuisine, je pris un bon petit déjeuner et remplis mon thermos de thé. Catherina m'avait laissé un petit mot m'indiquant qu'une pile de sandwichs avait été entreposée dans le frigo à mon attention, et je souris face à la prévenance de la goule.
Je quittai la demeure sous le coup de 15 heures, après avoir laissé ma carte bleue bien en évidence sur la table du salon. Le soleil ne se couchait pas avant 21h40, j'avais donc suffisamment de temps pour organiser mes actions à venir. En l'absence de moyen de paiement, j'allais devoir me procurer suffisamment d'argent pour vivre au quotidien, mais ce n'était pas cela qui m'inquiétait le plus. Mon refuge n'était pas l'idéal pour l'humaine que j'étais encore. Il y avait juste un petit lavabo et un sceau qui faisait office de toilette sèche, cependant il n'y avait pas de douche et le lit était une simple couchette militaire. J'avais fait livrer un mini-frigo que j'avais placé sous le bureau, mais il n'y avait aucun moyen de me préparer à manger, et surtout il n'y avait aucun moyen de sortir si jamais un ennemi m'attendait devant la porte.
Passé la première nuit, j'allais donc devoir prendre une chambre d'hôtel, de préférence chaque fois dans des lieux différents. Le Havre était une ville touristique et bien pourvue en la matière, cependant les tarifs allaient du simple au triple.
Après une première halte dans ma cave aménagée, je me rendis à la plage dans l'espoir de récupérer un peu d'argent. Il me fallait des billets de manière immédiate, il n'était donc pas envisageable de trouver une solution légale. Lucie voulait tester ses talents d'escamoteuse sur les touristes, quant à moi j'avais pour mission de détourner leur attention. Je n'étais pas très à l'aise avec la pratique, mais comme on dit, nécessité fait force de loi. Cependant, malgré l'invisibilité de mon amie, nous dûmes reconnaître que ce n'était pas aussi facile que dans les jeux vidéo. En plein jour, les gens étaient étonnamment plus attentifs aux billets sortant de leurs poches, et à un moment, je me fis même piquer mon larcin par quelqu'un d'autre, par manque de rapidité de ma part. Il n'était pas envisageable d'attendre la tombée de la nuit pour réessayer, et je rentrai à mon refuge sur les coups de 21h, terrifiée à l'idée de me faire surprendre par l'un de mes condisciples.
Arrivée dans ma cave, je verrouillai soigneusement la porte et activai immédiatement la petite caméra infrarouge qui surplombait la porte. Ainsi, je pourrais vérifier si quelqu'un de suspect s'approchait. Je ne comptais pas sortir avant le lever du jour, mais je pourrais ainsi savoir si ma cachette avait été découverte.
Lucie était complètement excitée par le jeu et bien décidée à m'aider du mieux qu'elle pouvait. Comme souvent lorsque nous étions ici, elle naviguait régulièrement entre le sous-sol et les différents étages de l'immeuble pour espionner ses occupants, et elle en profita cette fois pour regarder dans la rue au cas où un vampire approchait.
De mon côté, je réfléchissais aux actions à entreprendre le lendemain. J'avais suffisamment de sandwichs pour tenir jusqu'au lendemain midi, et sur la plage, nous n'étions parvenus qu'à récolter une quarantaine d'euros. Il allait falloir trouver une autre manière de procéder. Lucie pouvait déverrouiller des portes mais en plein jour, ce genre d'effraction était plutôt risqué. Soudain, j'eus l'idée du casino. Il était ouvert dès 10h du matin et je pouvais aisément tricher avec l'aide de Lucie, que ce soit à la roulette, au Poker ou au Black-Jack. Et puisque les gains étaient immédiats, il me serait possible de récupérer de quoi me payer quelques nuits d'hôtel… Je n'avais plus qu'à espérer que le primogène Senek ne vérifiait pas lui-même ses caméras de sécurité…
La nuit se passa sans aucun incident. Si quelques vampires étaient bien passés dans la rue, pas un seul d'entre eux ne s'était arrêté à proximité de l'immeuble où se trouvait ma cachette, me rassurant sur la sécurité de mon secret. Je dormis peu mais bien suffisamment pour pouvoir mener mon plan à exécution. Fréquenter le casino requérait un minimum de standing et je me félicitai d'avoir pris une robe. Je pris un petit déjeuner dans un café du centre-ville avant de me diriger tranquillement vers le casino pour le début de l'après-midi. Nous n'avions jamais essayé de tricher à un jeu de roulette et j'espérais que Lucie allait se montrer suffisamment subtile pour faire cela sans éveiller les soupçons.
Une fois à l'intérieur, je fis de mon mieux pour éviter de regarder les caméras en face, me concentrant sur mes pieds plus que sur mon environnement. À cette heure, les lieux étaient modérément peuplés, cependant la musique d'ambiance recouvrait tout juste le bruit des machines à sous. L'espace était divisé en différentes zones, et je dépassai immédiatement les jeux électroniques pour me diriger vers les tables. La moquette rouge et le plafond noir rendaient difficile l'appréciation de l'heure, effet accentué par la multitude de spots colorés, et je réglai immédiatement un réveil sur mon téléphone pour éviter de me laisser prendre au piège. Croupiers, hôtesses et barmans, tous en uniforme, m'invitaient à prendre place sur l'un des fauteuils de cuir rouge qui emplissaient l'espace. Sur le trajet, j'étais parvenue à voler quelques billets en plus pour rassembler la somme minimum et j'avais ainsi échangé 50 euros contre des jetons. Malheureusement, j'avais été obligé de présenter ma carte d'identité à l'entrée, et donc d'enregistrer mon nom pour pouvoir jouer.
Sur l'avis de Lucie, nous nous arrêtâmes devant une roulette. La petite bille rebondissait à une vitesse impressionnante et mon amie eut tout d'abord du mal à trouver une technique satisfaisante. Elle ne pouvait se permettre de stopper brusquement la bille mais elle pouvait plus facilement la faire repartir si elle se stoppait trop tôt. Je ne pouvais pas non plus systématiquement gagner sans quoi la sécurité du casino ne manquerait pas de m'arrêter pour tenter de comprendre mon stratagème. Il ne fallait pas que je me fasse remarquer, et cela nous prit plusieurs heures pour atteindre 500 euros. Je n'avais systématiquement misé que des petites sommes, et lorsque j'échangeai enfin mes jetons contre des espèces, il était déjà presque 19 heures. Il s'agissait désormais de trouver une chambre libre dans un hôtel pas trop onéreux, en pleine saison touristique, et de s'acheter à manger.
Une heure plus tard, je réservai une chambre dans un luxueux hôtel en plein centre-ville. J'avais pu dîner sur l'un des restaurants face à la mer et je dus dépenser une centaine d'euros pour la nuit, mais la localisation était idéale. La chambre était confortable et j'en profitai pour prendre un bon bain relaxant. Pour Lucie, c'était un nouveau terrain de jeu, et elle s'empressa d'aller explorer les étages inférieurs avec la curiosité d'un jeune chat.
Je me couchai vers minuit, satisfaite de ma journée. Avec l'argent que j'avais amassé, j'allais pouvoir me payer l'hôtel et la nourriture pendant une bonne partie de la semaine, et avec un peu de chance, mon stratagème n'avait pas été repéré. Je doutais que le primogène Senek soit à 500€ près, mais je préférais ne pas l'avoir sur mon dos.
Je passai une première partie de nuit à dormir paisiblement, mais peu après 4 heures du matin, un SMS me réveilla :
"J'ai vu que tu avais piqué de l'argent à mon casino aujourd'hui. Je ne comptais pas me mêler de cette chasse, mais tu l'auras voulu."
L'esprit encore embrumé par le sommeil, je n'eus cependant aucun doute sur l'identité de l'expéditeur. Je m'empressai de répondre :
"Toutes mes excuses pour cet emprunt. Ce n'était pas prévu mais cela m'a semblé être la seule solution. Nous vous sentez pas obligé de vous déranger, je vous aurais remboursé avec les intérêts.😉"
À peine avais-je répondu que j'éteignais mon téléphone. Je savais pertinemment que le primogène Nosferatu était capable de me géolocaliser à travers celui-ci, et sans doute était-ce même déjà le cas.
Je sautai du lit et me rhabillai en vitesse. Par chance, j'avais rassemblé toutes mes affaires au même endroit, car à peine avais-je enfilé mes chaussures que Lucie débarquait en trombe dans la chambre.
- Nathalia ! Vampire, moche, dans l'ascenseur !
Sans prendre la peine de répondre, je sortis de ma chambre en courant, me précipitant vers les escaliers de service. Je dévalai les marches à toute allure jusqu'au sous-sol pour atteindre le garage de l'hôtel. Il aurait été plus logique que je m'arrête au rez-de-chaussée, mais je préférais prendre mon instinct à contre-courant. J'étais poursuivie par un prédateur habitué à traquer ses proies, de ce fait, penser comme un humain avait de grandes chances de me mener à ma perte.
Pour l'heure, nous étions au beau milieu de la nuit, et j'allais devoir atteindre mon refuge, ou à défaut en trouver un autre de toute urgence, au moins jusqu'au lever du soleil. Même si le primogène Senek avait plusieurs goules, elles représentaient un moindre risque par rapport à des vampires capables de se rendre invisibles.
Dans la rue, je m'efforçai de réfléchir. Mon endurance ne me permettrait probablement pas de courir pendant une heure, il allait falloir que je trouve une solution. J'ignorai où se trouvait mon poursuivant, mais je ne pouvais me permettre de m'arrêter. Par chance, je vis le bus de nuit au loin. Il allait me rapprocher du quartier où se trouvait ma planque, et me permettre de souffler au moins quelques minutes. Évidemment, le primogène Nosferatu en connaissait parfaitement la localisation, cependant j'avais fait changer les serrures, et l'aube n'était plus très loin.
Dans le casino et jusqu'à mon arrivée à l'hôtel, je portai ma robe mais à mon réveil, j'avais revêtu mon ensemble baggy/sweat noir. J'avais aussi rabattu ma capuche sur ma tête avant de sortir du parking donc, s'il se basait sur les images de vidéo surveillance, il y avait une chance pour qu'il soit déconcerté, et que je puisse ainsi gagner quelques précieuses secondes.
Mon sac à dos ballottant sur mes épaules, je courus à perdre haleine jusqu'à l'arrêt de bus. Je savais que la supercherie n'allait pas tenir bien longtemps et je priai que ma bonne étoile me protège. Soudain, Lucie hurla, menaçant de faire sortir mon cœur hors de ma poitrine.
- Derrière toi, il arrive !
L'adrénaline me fit accélérer, arrivant à l'arrêt pile à temps avant le départ du bus. Les portes se refermèrent derrière moi, et je m'écroulai sur le siège le plus proche, reprenant difficilement mon souffle. Je savais que mon répit serait de courte durée. D'une main tremblante, j'ouvris la fenêtre en grand pour mieux respirer, tentant de chasser le point de côté qui vrillait douloureusement mon abdomen.
Le bus était quasiment désert. Il traversait la ville pour desservir la zone industrielle puis le port, et ses seuls occupants étaient les ouvriers commençant à 5 heures du matin. Pour l'heure, il n'y avait que 4 personnes, chacune semblant plongée dans ses pensées, et je m'en désintéressai rapidement.
Manifestement, le vampire n'avait pas eu le temps de me rattraper, j'avais eu de la chance qu'il ne possède pas Célérité ! À chaque ralentissement, je ne pouvais m'empêcher de scruter les trottoirs, attendant, tétanisée, le jugement de mon amie sur la présence d'un vampire ou non parmi les rares passants présents en ville à cette heure.
Je sursautai au moindre bruit anormal, envahie par le stress, craignant à tout moment de voir un vampire apparaître à mes côtés. Et si l'un d'eux s'était accroché au toit, prêt à se jeter sur moi dès que j'en descendrai ?
Le cœur encore frénétique, je consultai le plan accroché au mur pour calculer mon temps de trajet. Il restait une grosse quinzaine de minutes jusqu'à l'arrêt le plus proche de mon refuge, autrement dit quatre stations … Je n'avais plus qu'à prier pour qu'aucun vampire ne me rattrape jusque-là…
Malheureusement, mes prières ne furent guère entendues, car une station avant ma destination, Lucie me prévint qu'un vampire s'apprêtait à rentrer dans le bus. Loin de tenter de m'enfuir, je fermai les yeux et m'appuyai contre le dossier du siège, les poings serrés, faisant mine de somnoler. J'avais une idée…
- Fais ton possible pour le retenir jusqu'à ce que le pendentif t'oblige à me suivre.
- Quoi ? Mais qu'est-ce que tu comptes faire ?!
Je ne lui répondis pas, attendant le bruit caractéristique des portes se refermant, tous les muscles tendus dans l'expectative. J'étais assise tout à l'arrière du bus, tandis que le vampire était entré à l'avant. Il avait plusieurs mètres à parcourir avant de me rejoindre, et je comptais bien sur cette distance pour gagner du temps. Alors que les portes se refermaient et que le bus s'apprêtait à redémarrer, je sautai brusquement par la fenêtre ouverte. Il restait encore plusieurs centaines de mètres jusqu'à mon refuge et je louai les entraînements de William pour l'endurance qu'ils m'avaient permis de gagner.
Contrairement à mes poursuivants, j'avais encore besoin de respirer, cependant je continuai ma course coûte que coûte, comme si j'avais la mort aux trousses. Je ne voulais pas échouer, il en était hors de question. Lucie avait été rapidement rappelée par le pendentif, et elle me servait de vigie, surveillant l'avancée du vampire derrière moi. Il avait sauté du bus en marche et ne semblait pas prêt à abandonner, bien que le lever de soleil soit désormais dans moins d'une heure. Cependant, il devait sans doute s'agir d'un jeune vampire car il ne m'avait pas encore rattrapé bien que je faiblissais.
Malgré la fatigue, malgré la soif et le souffle court, je continuai à courir, et l'immeuble où se situait mon refuge fut bientôt en vue. J'accélérai, prête à redoubler d'efforts pour les derniers mètres. Derrière moi, le vampire ne m'avait pas lâché, mais j'avais suffisamment d'avance pour déverrouiller la porte magnétique avant qu'il ne puisse me rattraper. Tout en courant, je sortis le badge de mon sac, louant ce système d'ouverture. Si cela avait été un code à taper comme chez mes parents, j'aurais été incapable de le faire à temps…
Lorsque j'arrivai devant la porte en verre, je bondis brusquement sur la droite, plaquai mon badge contre la puce et me glissai entre les deux battants avant de la repousser en sens inverse. Il y avait peu de chance que cela suffise à l'arrêter, et je me jetai sans attendre en bas des marches qui menaient à la cave. Cette fois, c'était plus complexe. Il y avait une première serrure à déverrouiller pour accéder aux caves, puis deux autres pour pénétrer dans mon refuge.
Je me maudis intérieurement et me promis de changer le système d'ouverture dès que j'en aurais les moyens. J'avais glissé la bonne clé entre mes doigts une fois passé la première porte, mais je dus retenir un cri affolé en entendant la porte du hall s'ouvrir derrière moi.
- Lucie retiens-le !
À nouveau, je refermais la seconde porte derrière moi, ne prenant pas le temps d'allumer la minuterie. De toute façon, je connaissais l'emplacement exact de mon refuge, et je n'avais pas besoin de lumière pour trouver les serrures. Lucie faisait son possible pour bloquer la porte, mais je savais qu'elle allait bientôt lâcher prise. Je coupai brusquement ma respiration pour ne pas trembler, tournant la première clé dans la serrure, puis levant le bras pour atteindre la seconde. À quelques mètres de moi, mon poursuivant était en train de s'escrimer contre la porte, manifestement prêt à la réduire en miettes si nécessaire. Je pouvais entendre ses grognements tandis que le panneau de bois était en train de céder, et ce fut avec un soulagement intense que je pus enfin ouvrir la porte de mon refuge.
Tremblant de tous mes membres, je verrouillai ensuite la porte de toutes les manières possibles, calfeutrant même l'interstice en bas à l'aide de mon sweat. J'étais épuisée, assoiffée, essoufflée, et je m'écroulai sur la couchette sans même allumer la lumière, les poings serrés et les larmes aux yeux. Nous n'étions que mercredi matin et j'allais devoir tenir jusqu'à dimanche ! Je restai, plusieurs minutes, immobile, atterrée par la tournure des évènements.
Il allait bien falloir que je quitte mon refuge une fois le soleil levé, car je n'avais pas suffisamment à manger pour tenir plus d'une journée. Par ailleurs, je ne pouvais plus me servir de mon téléphone portable, notamment de nuit, sans quoi le primogène Senek allait immédiatement me localiser.
Lucie réapparu quelques minutes plus tard, traversant la porte avant de se laisser tomber dans la même position que moi, lévitant allongée à une trentaine de centimètres du sol.
- Pfiou, il est parti ! Heureusement que le jour se lève ! Et heureusement aussi que je ne peux plus mourir d'une crise cardiaque.
Je soupirai moi aussi de soulagement à l'idée que mon poursuivant ait finalement dû abandonner. C'était bien la première fois depuis longtemps que je n'avais pas attendu le lever du jour avec une telle impatience.
Incapable de me relever, ne serait-ce que pour tirer une couverture sur moi, je m'endormis rapidement, anéantie par ma course.
***/+/***
Lorsque je me réveillai, plusieurs heures plus tard, le soleil était haut dans le ciel. Dans mon refuge, les rayons pénétraient par la petite lucarne qui donnait sur la rue, au ras du sol, et que je n'avais pas totalement recouverte. Mes muscles étaient légèrement endoloris d'avoir été autant sollicités, et je bus une grande rasade d'eau au robinet avant d'entreprendre le moindre étirement. L'intensité de ma course m'avait donné des courbatures, et je baillai longuement, mon cerveau peinant à élaborer un plan pour la journée à venir.
J'avais besoin d'un solide petit déjeuner, heureusement j'avais encore bien suffisamment de quoi m'acheter à manger. J'allumai brièvement mon téléphone et vis qu'il était 11 heures. Je devais vraiment être épuisé pour avoir dormi autant…
Je regrettai de n'avoir aucune voix amicale à contacter. J'étais seule avec Lucie jusqu'à la fin de la semaine, et cette traque allait finir par me rendre folle.
Prise d'une idée, j'abandonnai ma robe sur place, et décidai de prendre la direction du centre commercial le plus proche. Par chance, aucune goule ne m'attendait à la sortie…
J'avais besoin de changer de tenue, et même de m'acheter une perruque. Plutôt que fuir de cachette en cachette, il serait plus facile de se fondre dans la masse, et j'avais justement l'endroit rêvé : La fac du Havre.
À cette époque de l'année, les étudiants avaient terminé leurs derniers partiels et se rassemblaient au cours de soirées interminables pour fêter leur réussite ou oublier leur échec. L'alcool y coulait généralement à flot, et c'était l'occasion pour les élèves de rencontrer des étudiants d'autres sections. Il serait facile de m'y intégrer en prétendant être une étudiante de langue, quitte à prétendre venir de Rouen ou de Caen.
Une fois mes achats en poche, je profitai des toilettes du centre pour me transformer, devenant une lumineuse blonde à la robe rose vif. J'avais complété ma tenue avec une casquette et des lunettes de soleil, me rendant méconnaissable.
Je rejoignis ensuite un cybercafé pour chercher sur les réseaux sociaux une soirée à infiltrer. Ce n'était pas si compliqué, il suffisait de se créer un faux profil, retoucher quelques photos, rejoindre les groupes publics de l'UFR de lettres, sciences humaines et de l'école de commerce, puis rajouter tous les étudiants qui correspondaient à ma tranche d'âge. Sur les centaines d'invitations envoyées, il allait bien y en avoir qui acceptaient n'importe qui, d'autant plus s'il s'agissait d'une fille !
Une heure plus tard, j'étais l'heureuse propriétaire d'un compte totalisant une bonne quarantaine d'amis, et j'avais une adresse où me rendre sur les coups de 19 heures. J'avais encore un peu de temps devant moi, et je me maquillai, prenant notamment soin de dissimuler la cicatrice sur ma gorge, avant d'aller acheter le dernier sésame nécessaire à mon entrée : une bouteille de whisky, un paquet de chips et une grosse boîte de bonbons.
Au cours de la journée, je n'avais pas croisé de goule ou de personne au comportement suspect, mais je préférai rester sur mes gardes. J'avais rejoint le lieu de rendez-vous un peu en avance, histoire de pouvoir observer les gens et vérifier qu'il ne s'agissait pas d'un piège. La résidence dans laquelle se déroulait la fête appartenait à l'un de ces fameux gosses de riches et la maison en elle-même était entourée d'un parc similaire au jardin de mes parents. Une grande tente de réception y avait été déployée et un DJ avait même été embauché pour l'occasion.
Je m'étais débarrassé de mon volumineux sac à dos en le déposant dans l'une des consignes de la gare, et je n'avais désormais qu'une petite sacoche en bandoulière contenant le strict minimum : de l'argent, mon téléphone, du maquillage et un paquet de mouchoirs. La perruque était suffisamment réaliste pour donner l'impression de vrais cheveux et je les avais attachés en un chignon décontracté, tenus par le fameux stylet dissimulé en pince à cheveux que m'avait offert William.
Arrivée devant l'entrée, un garçon me demanda ma carte d'étudiant, mais bien entendu je n'en avais pas, cependant il consentit finalement à me laisser entrer après lui avoir présenté mon sac de course avec un sourire aguicheur. Pour une fois que mon âge était un avantage, je n'allais pas m'en priver.
Sur le réseau social, je m'étais renommée en "Tiffany Laval" et j'avais aussi prétendu avoir oublié ma carte d'identité pour ne pas avoir à la présenter. Les lèvres peintes de la même couleur que ma robe, je souriai largement à tous ceux que je croisais, me présentant sans complexe, comme s'il était parfaitement normal que je me trouve ici. J'avais relevé mes lunettes de soleil et les avais posées en équilibre sur ma frange blonde, dévoilant mes yeux fardés et parés de faux cils. Avec ces vêtements et ces accessoires, j'étais méconnaissable, autant pour ceux que je parasitais que pour ceux qui me traquaient. Il faut dire que j'avais de longues heures d'observation pour m'y aider. Avec ma mère, j'avais appris à me fondre parmi mes proies, avec Evguenia, à séduire les hommes comme les femmes, et avec Emanuel, j'avais appris à feindre l'intérêt et l'amitié. Après un premier tour et grâce au fameux réseau social, j'étais parvenue à identifier bon nombre de personnes et notamment l'organisateur de la soirée, mais aussi à sympathiser avec plusieurs d'entre eux.
L'accalmie de la journée m'avait permis de regagner confiance en moi et Lucie se tenait au-dessus de la foule, prête à m'avertir si le moindre vampire pointait le bout de son nez.
Les heures passant, je me détendis peu à peu, aidée par l'euphorie ambiante. Évidemment, je m'étais bien gardé de boire le moindre verre d'alcool, suffisamment lucide pour savoir qu'il me fallait conserver toutes mes capacités intactes. Cependant je m'étais rapproché d'un jeune homme au physique harmonieux : Il venait de valider sa 3e année de licence d'Histoire, il avait des cheveux bruns mi-longs et des yeux noisette, un petit bouc taillé en pointe et une tenue plutôt rock. Jean noir, rangers et t-shirt de métal. Il se prénommait Hugo et aimait manifestement s'entendre parler car il ne me posait que peu de question, ce qui m'arrangeait parfaitement. Je l'avais impressionné en lui parlant latin, et depuis il ne cessait de m'abreuver d'histoires sur les dernières fouilles archéologiques auxquelles il avait participé en tant que bénévole.
Je profitai qu'il soit déjà un peu éméché pour le resservir plus que de raison, et lorsqu'il se pencha pour m'embrasser, je répondis avec un enthousiasme non feint. Cette fois-ci, c'était moi la prédatrice, moi qui menais la danse, et j'avais amené ma proie exactement où je le désirais. Sur les coups de 3 heures du matin, il était à la fois complètement saoul et prêt à faire n'importe quoi pour me satisfaire.
Il y avait quelque chose d'exaltant à manipuler un être aussi facilement et je souris intérieurement en songeant que je n'avais aucun scrupule à le faire. Evguenia aurait sans doute été fière de moi…
Pour l'heure, je n'avais absolument pas l'intention de coucher avec lui, mais surtout de trouver un endroit sûr où pouvoir dormir. Armée de mon sourire recouvert de gloss, je posai mes deux mains sur sa poitrine, mon visage à quelques centimètres du sien.
- Je commence un peu à fatiguer, est-ce que ça te dirait de rentrer ensemble ? Je comptais me payer un hôtel, mais on pourrait peut-être faire plus amplement connaissance…
Je me mordis la lèvre inférieure, et le jeune homme prit une teinte cramoisie. D'un geste rendu hésitant par l'alcool, il posa ses deux mains sur le bas de mon dos.
- Oh, bonne idée ! Laisse-moi saluer mes potes ! J'habite à une vingtaine de minutes d'ici, on peut rentrer à pied.
Je lâchai un gloussement, telle la fille alcoolisée que j'étais censé être.
- Hihihi ! C'est plus sûr je crois !
Lesdits amis de ma proie nous saluèrent avec un regard entendu, et nous quittâmes la soirée, collés l'un contre l'autre.
Dans la rue, je tâchai de ne rien montrer du stress qui m'avait envahi. Évidemment, Hugo était bien trop ivre pour le remarquer, mais c'était surtout parce que je pouvais croiser l'un de mes poursuivants ou même un simple vampire en chasse d'un instant à l'autre. S'il s'agissait de quelqu'un à ma recherche, la meilleure manière de s'en sortir serait sans doute de les confondre sur mon identité. J'avais discrètement ordonné à Lucie de se rendre totalement invisible, et si j'avais gardé le pentacle en bois offert par Steren, le collier qui m'identifiait comme une protégée de la Camarilla était soigneusement rangé dans mon sac. Quant à la breloque qui rattachait Lucie au monde des vivants, j'avais entouré sa chaîne autour de mon poignet en guise de bracelet.
La robe que je portais était à l'exact opposé de mes goûts, et le maquillage était plutôt ostentatoire. Plus que tout, la perruque blonde était confondante de réalisme et les nombreuses épingles colorées que j'y avais accroché la rendaient impossible à arracher.
Durant le trajet, je retins mon souffle à deux reprises, cependant les vampires que nous croisâmes nous jetèrent à peine un regard, et nous atteignîmes finalement notre but sans incident. Hugo habitait encore chez ses parents, ou plus exactement dans le sous-sol que ses parents lui avaient aménagé en appartement miniature. Cela lui offrait une impression d'indépendance tout en le gardant à l'œil, et pour ma part, cela m'assurait une certaine tranquillité d'esprit. Le jeune mortel que j'avais séduit semblait être, sous ses airs de rebelle, un gentil garçon qui n'allait pas essayer de me violer pendant mon sommeil.
De toute façon, il était bien trop alcoolisé pour faire quoi que ce soit, et il s'écroula sur son lit sans même retirer ses vêtements, s'endormant en quelques secondes tandis que je visitai les lieux. Je n'avais aucune affaire sur moi, mais je profitai néanmoins de la petite salle de bain pour me démaquiller à l'eau et au savon, et dénichai une brosse à dents neuve dans les tiroirs. Je prenai soin de garder la perruque, nouant la longue tignasse en une tresse relâchée, avant de m'allonger à ses côtés.
J'avais tout de même gardé ma robe, cependant je pouvais sentir la chaleur de son corps malgré ses propres vêtements et le drap qui me recouvrait. Il m'était étrange de dormir à côté de cet inconnu, mais aussi assez grisant. J'avais pénétré sa vie avec une telle facilité !
De son côté, Lucie était déjà partie pour aller explorer la maison, mais je savais qu'elle me réveillerait au moindre incident. Mon téléphone éteint et la puce retirée depuis le matin même, je ne pensais pas avoir été suivie et je m'endormis sereinement.
Le lendemain matin, je me réveillai doucement, alors que la lumière pénétrait dans le petit appartement de mon ami providentiel. J'avais bien dormi et je me sentais en pleine forme.
- Alors la femme fatale, tu as récupéré ?
Je levai les yeux vers mon fantôme de compagnie qui souriait largement. Elle s'était amusée à nous représenter tous deux endormis sur une feuille traînant sur le bureau, et je grimaçai en m'en apercevant.
- Ce n'est pas très prudent. Imagine qu'il se serait réveillé avant moi…
Elle haussa les épaules.
- Il était tellement bourré que tu aurais pu lui faire croire que c'était toi qui l'avais dessiné. Je suis certaine qu'il y aurait cru.
Je secouai la tête et m'empressai de plier le dessin pour le mettre dans mon sac. Mais alors que je m'apprêtais à mettre mes chaussures pour repartir discrètement, une femme d'âge mûr ouvrit la porte de l'escalier et passa sa tête dans l'entrebâillement.
- Hugo… Oh ! Pardon, j'ignorais qu'il était accompagné.
Elle fit quelques pas, me scrutant attentivement avant de m'offrir un sourire.
- Bonjour. J'espère que vous vous êtes protégés. Désolé de devoir rappeler ça mais vous êtes jeunes et j'imagine qu'hier a été une soirée bien arrosée.
- Euh, nous n'avons pas eu de relation sexuelle, Hugo s'est endormi lorsque nous sommes arrivés.
Je jetai un coup d'œil au jeune homme encore assoupi et celle que je supposai être sa mère me fit signe de monter.
- Viens, nous sommes en train de déjeuner. Tu dois avoir faim.
Je la suivis avec quelques secondes d'hésitation, profitant qu'elle se soit retournée pour vérifier que la marque sur ma gorge était encore recouverte. Quelques secondes plus tard, je débouchai timidement dans une cuisine lumineuse. Tous les murs étaient blancs mais des portraits, des dessins d'enfant et un généreux bouquet de fleurs étaient posés çà et là pour égayer l'ambiance. À table, un homme aux cheveux grisonnants était occupé à boire son café, et il leva immédiatement les yeux vers moi.
- Bonjour, tu es une amie d'Hugo ?
- Euh oui, à vrai dire, nous nous sommes rencontrés hier. J'étudie à Rouen, et des amis m'avaient invité à la fête d'hier. Je m'appelle Tiffany.
- Ils n'ont rien fait, ton fils s'est endormi.
La mère avait devancé la potentielle question de son mari et je rougis, prenant place à table. Il est vrai que j'étais affamée. Le dîner de la veille avait essentiellement consisté en chips, tranches de saucisson et bonbons, et mon estomac se rebellait face à ce mauvais traitement. Les parents d'Hugo me servirent bientôt un thé fumant et un croissant. Ils semblaient attentionnés envers leur fils et ses fréquentations et se montrèrent très cordiaux, bien que je fusse une totale inconnue.
Le jeune homme se leva un peu plus d'une heure plus tard, et ne dit pas un mot sur son endormissement soudain, sans doute gêné par la tournure des évènements. Sous les effets de l'alcool, il s'était montré entreprenant, mais il ne semblait pas spécialement désireux de se mettre en couple, et j'en fus soulagée. Pour ma part, il était évident que je n'avais aucune intention de le revoir. Je comptais même trouver une excuse pour m'éclipser au plus vite, cependant il mentionna une information qui m'arrêta dans mon geste. L'un de ses amis lui avait parlé de souterrains datant de la seconde guerre mondiale et ils s'étaient donnés rendez-vous à 20h pour les visiter. Ces anciennes galeries étaient très probablement peuplées de vampires et par égard pour ses parents qui m'avaient accueilli et ce jeune homme qui m'avait offert un lit pour la nuit, je décidais de tenter de l'en détourner.
- Tu ne devrais pas y aller Hugo, c'est dangereux ce genre d'endroits. Ces souterrains pourraient s'écrouler d'un instant à l'autre.
L'étudiant eut un sourire prétentieux.
- Si tu as peur, ce n'est pas mon cas. Des amis à moi y sont allés et il paraît que c'est fascinant ! Tu peux encore voir les tags des soldats américains lorsqu'ils les ont explorés ! Lorsque Le Havre a été libéré, les Allemands ont essayé de s'y cacher, en vain. Il y a même un hôpital militaire désaffecté !
Je soupirai et pris congé, bien décidée à l'effacer de ma mémoire, cependant ce n'était pas si facile…
Une fois mes adieux faits à Hugo et sa famille, je pris un bus et me rendis à la gare pour récupérer mes affaires. Mon ensemble baggy/sweat commençait sérieusement à sentir la transpiration et je passai par un lavomatique pour éviter de ressembler à une clocharde. Mon sac désormais rempli de vêtements propres, je me dirigeai ensuite vers l'entrée de la ville pour prendre une chambre dans un hôtel premier prix. La réservation était électronique, et j'utilisai mon pseudonyme pour m'inscrire. Je n'avais pas grand-chose d'autre à faire, et je profitais des lieux pour prendre une bonne douche et me changer, mais l'inactivité faisait tourner mes dernières pensées en boucle, et vers 19h je n'y tiens plus : Il fallait que je sauve Hugo coûte que coûte…
Fin du chapitre 32
Et bien je pensais terminer au moins la première épreuve dans ce chapitre mais nous n'en sommes qu'au jeudi soir et elle doit encore tenir jusqu'au dimanche. Gniéhéhéh ! XD En ce moment mon imagination fuse, c'est un vrai plaisir d'écrire.
Du coup je retire mes pronostics du chapitre précédent XD... je ne sais pas quand Nathalia reçevra l'Étreinte... Va-t-elle seulement être étreinte cette année ? 😏😈(De toute façon je suis toujours très nulle pour prévoir des trucs dans mes fics, mes persos finissent toujours par se rebeller et n'en faire qu'à leur tête...).
N'hésitez pas à m'écrire une review pour me faire part de vos impressions, vous n'êtes même pas obligé d'être connecter puisque j'accepte les reviews en guest. Et c'est extrêmement satisfaisant pour moi de lire vos commentaires. C'est un peu mon salaire pour toutes les heures passées à écrire. J'espère en tout cas vous avoir offert une distraction plaisante. o/
PS : Toute ressemblance d'une personne réelle avec Hugo n'est absolument pas fortuite. Mais bon, si jamais tu passes par là et que tu me lis, je serais heureuse de le savoir. XD
