Chapitre 36
Zvetlana Schliwinsky me posa de nombreuses questions sur ce que je savais et ce que pouvaient faire mes fantômes ou non, et je lui répondis sans mentir ou presque, malgré les fréquentes récriminations de mes deux amies.
À présent qu'elle était au courant de mon secret, j'étais désireuse d'étaler mes compétences. Par ailleurs, tout comme sa curiosité était attisée à l'idée d'apprendre l'identité de cette "connaissance" aux côtés de qui j'avais passé ces dernières années, j'avais hâte d'en apprendre plus sur cette fameuse chose à récupérer.
Nous passâmes une bonne partie de la nuit à discuter, et finalement elle finit par m'avouer l'origine de son problème aux alentours de 2 heures du matin :
- Il y a quelques jours, ce club a été fracturé en pleine journée et l'un de mes vigiles a été tué. J'aurais pu croire en un simple cambriolage, cependant ils n'ont même pas touché la caisse. Ils se sont rendus directement à mon bureau et ont pris mon ordinateur portable. Et il ne s'agit pas de n'importe quel ordinateur. C'est celui que j'utilise pour gérer mes affaires surnaturelles et tout ce qui a trait à ma fonction dans la cité. J'ignore comment ils sont parvenus à en apprendre l'existence mais le fait est là. Bien sûr, il est protégé, mais j'imagine que comme toute sécurité, celle-ci n'est pas infaillible et surtout, je risque gros si d'autres apprennent que je l'ai perdu. J'ai pu identifier les cambrioleurs à l'aide des images de vidéo-surveillance, il s'agit d'un groupe de chasseurs, que je pensais jusqu'à présent inoffensifs. L'ordinateur est équipé d'un traceur GPS et d'après sa localisation, il est conservé dans un club de tir, un peu en périphérie de la ville. Pour faire simple, j'ai besoin que vous récupériez cet ordinateur au plus vite et surtout discrètement. Je ne peux pas me permettre que cette information soit ébruitée, et je ne peux pas me fier aux miens. Ils bondiraient sur l'occasion pour me décrédibiliser aux yeux de notre dirigeant. Il faut quelqu'un d'extérieur, mais au courant des subtilités de la situation… En clair, quelqu'un comme vous.
Tout au long de son explication, j'avais gardé un visage aussi stoïque que possible, cependant mon cerveau tournait à plein régime.
- Je vois. Les chasseurs sont de mieux en mieux organisés, manifestement. C'est une mission délicate.
- Tu vas te faire tuer, c'est du suicide. On sait comment sont les chasseurs, ils ne te feront pas de cadeau sous prétexte que tu es humaine !
Je tournai mon regard vers Lucie qui se tenait à un mètre de moi, bras croisés et mine sombre. Inconscience de l'intervention de mon fantôme, la vampire reprit.
- Je suis consciente des risques que je vous demande de prendre. Mais si vous y arrivez, je ferai tout pour vous aider. Et bien entendu, je ne ferai rien qui puisse porter préjudice à votre amie.
- Vous savez déjà que je n'aime pas baisser les bras face à la difficulté. Et j'ai déjà promis de tout faire pour protéger la Mascarade, donc j'accepte la mission. Je ne sais pas encore comment je vais procéder mais je vous préviendrai dans tous les cas. Je vous donnerai le nom de mon ancienne et la ville dans laquelle elle réside une fois que j'aurais réussi.
- Je ne peux qu'espérer que vous y parveniez. Il n'y a pas que ma réputation qui soit en jeu…
Je quittai le club de Mme Schliwinsky pour rentrer directement chez moi, assez amusée par la tournure des évènements. De manière totalement fortuite, j'avais désormais à ma portée un moyen d'inciter ma mère à venir me chercher, cependant comme toujours, j'allais devoir travailler - et risquer ma vie - pour l'obtenir.
Moralement, je n'avais aucun scrupule à réaliser ma mission. J'avais bien suffisamment de raisons de détester les chasseurs de vampires que je trouvai brutaux et aveugles à reconnaître les véritables ennemis de l'humanité. Ils embauchaient le plus souvent des mercenaires sans foi ni loi pour les seconder et leur "croisade purificatrice" n'était qu'un prétexte pour laisser libre cours à leurs pulsions meurtrières.
Certains anciens vampires considéraient qu'ils rendaient service à la Camarilla en élaguant les vampires imprudents ou briseurs de Mascarade, mais j'avais personnellement pu voir à plusieurs reprises à quel point leurs actions ne rendaient aucune justice. Ils torturaient et tuaient des goules, ne parvenant généralement à éliminer que les jeunes vampires inexpérimentés.
Je décidai de commencer mon enquête dès le lendemain, et ce malgré l'avis de Lucie. Mon amie ne cessait de craindre pour ma vie, et quelque part, je ne pouvais m'empêcher de songer que mon Étreinte lui apporterait aussi une forme de soulagement. Mais encore fallait-il que j'y parvienne…
Jade pour sa part était assez curieuse. Elle n'avait jamais été confrontée à la violence des chasseurs de vampire, et se les imaginait comme des sortes de Van Helsing modernes des films hollywoodiens.
Durant mon petit déjeuner, je fis un premier repérage depuis Google Street View.
Mme Schliwinsky m'avait transmis les informations nécessaires pour tracer la puce GPS de son ordinateur et je voulais m'assurer qu'il n'avait pas bougé avant toute chose, heureusement ce n'était pas le cas.
Peut-être ne savaient-ils pas encore comment en exploiter les données, mais le fait qu'ils aient organisé un cambriolage spécialement pour récupérer cet ordinateur m'intriguait. Était-il possible qu'ils aient été mandatés par un tiers ? Ce genre d'opération stratégique ne ressemblait pas aux chasseurs que je connaissais, mais peut-être le chef de la milice locale était-il plus intelligent que les autres… À moins que Zvetlana Schliwinsky n'ait un ennemi désireux de la faire tomber en disgrâce, voire pire.
Certains vampires étaient bien suffisamment retors pour manipuler des chasseurs dans ce but…
Bien évidemment, ma commanditaire n'avait pas voulu me dire quel type d'information il contenait, mais il n'était pas difficile de deviner ce qui pouvait la plonger dans une telle crainte. Il devait s'agir de l'emplacement d'un Élyseum ou peut-être même des adresses de certains refuges… Quoi qu'il en soit, il ne relevait pas de ma mission de m'en préoccuper.
La base des chasseurs de vampires se trouvait dans les sous-sols d'un club de tir sportif. Le lieu était ouvert au public et proposait à la vente différents calibres pour la chasse mais aussi des stages d'initiation ou de perfectionnement au tir. Bien évidemment, j'allais devoir ruser pour accéder à la zone restreinte, mais j'avais une idée…
Nous étions samedi et la boutique était ouverte. J'avais donc prévu de m'y rendre en fin de matinée, non sans avoir soigneusement travaillé mon rôle. Le matin même, j'étais allée faire quelques achats dans un magasin de déstockage militaire du centre-ville pour me procurer une paire de rangers, un pantalon treillis et un bombers noir. Avec le temps, j'avais retrouvé ma couleur de cheveux naturelle, et je passai par une boutique de produits de fêtes pour acheter une perruque blonde réaliste afin de coller avec ma carte d'identité. Je la nouai en une tresse grossière et la calai sous la casquette pour parfaire mon costume.
En me regardant dans la glace, je ne pus m'empêcher d'éclater de rire, imitée par Lucie. Jade, quant à elle, me dévisagea de haut en bas avec les sourcils froncés.
- On dirait le parfait cliché du redneck américain. Tu crois pas que tu en fais un peu trop ?
Je fis la moue.
- Tu as raison, il me manque le drapeau sudiste en guise de bandana et une flasque de whisky pour me rincer la bouche. Si mon haleine sent le dentifrice, ils risquent de me capter…
Elle secoua la tête avant de succomber à l'allégresse générale.
- Mon dieu, tu les crois donc si stupides ?
- Au-delà, même. Il faudrait aussi un canif accroché à la ceinture… Dans l'idéal, il m'aurait fallu plus de temps pour parfaire le rôle, mais pour une première approche, je pense que ça devrait passer. On verra bien s'ils m'invitent à revenir !
Cette fois, je n'avais pas recouvert ma cicatrice de maquillage, la mettant même en valeur comme si elle ne datait que de quelques semaines, et je me rendais sur place en transports en commun, le col remonté pour éviter de me faire remarquer.
Quelques mètres avant l'entrée de la boutique, j'enfournai un chewing-gum mentholé dans ma bouche et écartai légèrement mon col pour mettre en valeur ma "blessure de guerre".
Le magasin se trouvait en bordure de campagne, et les lettres peintes sur sa devanture indiquaient "Armurerie Didier & Fils, maison fondée en 1887. Atelier de réparation, armes neuves et d'occasion, coutellerie, affûtage." Dans les vitrines, on pouvait voir des flèches de différentes sortes, des jumelles, couteaux et autres accessoires, ainsi que des vêtements accrochés sur des mannequins. Aucune arme à feu n'était directement visible, mais sans doute devaient-elles être protégées pour éviter les effractions.
Quelques clients étaient dans la boutique et je rentrai sans hésiter, profitant que les deux vendeurs soient occupés pour visiter le magasin. Les lieux sentaient le métal, la poudre et le cuir, et cela me rappelait la salle où les goules entreposaient leurs armes à la maison. Je restai un instant devant le stand de couteaux de chasse, comme si j'étais fascinée par ceux-ci, jusqu'à ce qu'un vendeur vienne jusqu'à moi.
- Bonjour mademoiselle. Qu'est-ce que je peux faire pour vous aider ?
- Bonjour, m'sieur ! J'voudrais m'acheter un couteau, mais je voulais savoir c'était quoi la loi ? J'veux dire, j'ai déjà entendu cette histoire que la lame du couteau doit pas être plus grande que la main, un truc comme ça… C'est pour pas avoir d'ennuis quand j'me promène dans la rue, vous voyez ?
- Alors, déjà, la loi française interdit d'avoir un couteau avec soi, car c'est considéré comme une arme blanche de 6e catégorie. Ils se fichent bien de la longueur de la lame ou s'il y a un cran d'arrêt ou pas. Si vous vous faites contrôler, ils fermeront les yeux si vous avez un canif du genre Laguiole, Opinel ou couteau suisse, mais si c'est autre chose ils pourront vous le confisquer et même vous coller une amende. On vend toutes sortes de couteaux ici, mais si vous avez prévu autre chose que couper du saucisson avec, faut savoir que vous ne pourrez pas le garder à la ceinture.
Je hochai la tête vigoureusement.
- Ok. Et si on a un permis de port d'armes, ça change quelque chose ?
- Le permis de port d'armes, ça existe pas pour les civils. Il y a un permis de chasse, et une fois qu'on l'a, il faut déclarer ses armes sur un site Internet. On peut vous aider pour ça si vous achetez chez nous. Vous avez un permis de chasse ?
- Non. Mon père m'a appris à tirer quand j'étais gosse mais j'étais trop jeune pour l'accompagner. J'voulais faire un essai, accompagner des vrais chasseurs pour voir si ça m'plait. Et je voulais acheter quelqu'chose pour m'défendre quand je rentre du boulot le soir.
Le vendeur se gratta le menton.
- Si vous voulez, je peux vous vendre une lacrymo ou une bombe au poivre. Ce sont des armes de catégorie D donc pas besoin de permis. Mais faut faire gaffe au vent, ou que l'agresseur ne la retourne pas contre vous. Et pour la chasse, on organise des stages. Si vous voulez pas toute la paperasse pour les armes à feu, il y a les arcs modernes qui n'ont pas besoin de permis. On en vend aussi.
- Ok ! Je peux acheter ça ? Ça coûte combien ? Et le stage, ça serait quand ?
- C'est pas bien cher. Vous avez plusieurs marques, l'aérosol de 75ml ça sera une dizaine d'euros, moins cher si vous en prenez plusieurs. Et le stage c'est 140€, il faut compter deux bonnes heures. Justement y a un stage de prévu demain, il reste des places. Ça vous tente ? On prête le matos, mais vous devez acheter des cartouches, c'est 7€ les 25. Par contre les flèches c'est plus cher, faut compter 40€ pour 15.
- Carrément. J'vais vous prendre deux sprays. Et j'viendrai d'main. Faut v'nir à quelle heure ?
- On fait ça l'aprem. Venez pour 14 heures. À payer d'avance pour réserver la place. Il m'faudrait vot'carte d'identité aussi.
Je le laissai m'inscrire avec la satisfaction d'avoir une date aussi proche. Pendant ce temps, j'avais donné pour consigne à mes deux fantômes d'explorer le sous-sol et elles ne réapparurent à mes côtés qu'une fois de retour dans la rue.
- Alors, c'est grand comment ?
Ce fut Lucie qui me répondit en premier, à grands renforts de gestes.
- Ça a l'air bien plus grand que la boutique elle-même. On a pas pu tout voir, mais ça à l'air de courir sous tout le jardin derrière. On dirait qu'ils se sont fabriqué une sorte de vaste abri antiatomique.
Jade compléta ses propos alors que j'attendais le bus pour rentrer chez nous.
- Et ils ont toutes sortes d'armes en dessous, même des armes militaires ! Je n'en avais jamais vu d'aussi près. Ils ont pas mal de coffres cadenassés. Ça semble compliqué de trouver l'ordinateur de la vampire. Et je n'imagine pas ce qu'ils pourraient te faire s'ils te surprenaient…
- Vous avez vu du monde ?
- Y a comme une caserne militaire miniature, là-dedans. Y avait des mecs en train de dormir, regarder la TV ou faire la cuisine. Et ils avaient tous des têtes de repris de justice. Si ça se trouve, c'est des tueurs en cavale qu'ils ont recruté pour faire leurs basses besognes.
Je fis la moue.
- Mouai, ça ne m'étonne pas plus que ça pour le coup… Je pense que le plus sûr serait que je me fasse recruter. Si je me montre suffisamment talentueuse au tir, peut-être qu'ils me feront la proposition. Je vais leur faire croire que je me suis fait agresser par un vampire, mais que je suis parvenue à le faire fuir, et que je veux me venger. Je n'aurais qu'à leur dire que je suis une technicienne en réseau informatique. Avec un peu de chance, ils me remettront l'ordinateur bien gentiment…
Lucie plissa les yeux, manifestement peu rassurée par mon plan.
- Mouai… Je doute quand même qu'ils te laissent rentrer chez toi avec. Il faudra bien trouver une astuce pour l'embarquer à leur barbe sans qu'ils ne se doutent de rien.
- D'ici là, on improvisera… Ne t'inquiète donc pas tant. Ici, ils ne me connaissent pas. Ils n'ont aucune raison de se méfier de moi.
- Tu dis ça, mais sans tes vampires, il n'y a plus que nous pour te protéger. Et contrairement à eux, je prends ta sauvegarde très à cœur…
***/+/***
Le lendemain, j'arrivai une bonne quinzaine de minutes en avance au lieu de rendez-vous. La localisation excentrée de la boutique lui permettait d'avoir son champ de tir juste derrière le bâtiment principal. De hautes clôtures avaient été installées de part et d'autre pour délimiter le terrain et protéger les promeneurs, et une toiture permettait de s'entraîner à l'abri des intempéries. Plusieurs cibles étaient installées à travers le terrain, indiquant la distance de visée.
J'étais la première arrivée, et j'en profitai pour m'approcher du gérant. C'était l'homme avec qui j'avais parlé la veille, et il était en train de vérifier que tout était en place, secondé par le 2e vendeur.
- Bonjour !
- Ah, bonjour, mademoiselle Moreau, c'est bien ça ? Vous êtes la première arrivée.
- J'avais hâte, je vous avoue. Ça fait longtemps que je n'ai pas pu avoir une vraie arme entre les mains. Mon père était chasseur et il m'a appris à tirer, malheureusement il est mort il y a plusieurs années.
Je trépignai d'impatience, dansant d'une jambe sur l'autre pour forcer le trait, alors que Jade traversait le sol pour explorer les souterrains. Lucie, pour sa part, avait prévu de rester à mes côtés, et elle flottait simplement à une quinzaine de centimètres au-dessus du sol.
- Nous verrons ce qu'il vous en reste alors. Et sinon, vous faites quoi dans la vie ?
- Je bosse dans l'informatique, pour une grande compagnie d'assurance. Rien de bien excitant mais les horaires sont stables et ça paye pas trop mal.
L'homme lâcha un petit rire entendu.
- Je vois. Vous recherchez un peu d'adrénaline dans votre quotidien. C'est le cas de nombreux chasseurs. Dans not' région, la chasse va de septembre à février. Le reste du temps, faut chercher ailleurs ce qui nous fait vibrer.
- Oh, je vois. Ça dure vraiment pas longtemps ! En plus, avec l'hiver, ça doit pas être facile comme le soleil se couche tôt.
Son camarade rejoignit la conversation, me tendant une paire de gants, un dossard fluorescent et une paire de protection d'oreilles.
- La nuit n'est pas un problème quand on a le bon équipement. Pour ma part, je préfère même chasser les proies nocturnes. Je trouve que ça rajoute au challenge.
Je tâchai de rester "poker face" en entendant le discours si ambivoque du chasseur face à moi. Il aurait voulu me dire qu'il chassait les vampires qu'il ne s'y serait pas mieux pris.
Le reste des inscrits arriva peu à peu et la session de tir débuta. Pour ma part, Alendro m'avait déjà appris le maniement d'un pistolet et d'une carabine sur les ordres de Steren. Même si cela faisait plus d'un an, je m'étais donc entraîné au tir à plusieurs reprises. Je n'avais jamais aimé les armes à feu, car même si un SFP9 était bien plus facilement transportable qu'un arc ou une arbalète, elles étaient non seulement bruyantes mais aussi peu efficaces contre les vampires.
Le fusil prêté par le club de tir était assez léger et maniable, idéal donc pour une initiation. Cependant, contrairement à la carabine que m'avait fait essayer Alendro, celle-ci était plus rudimentaire et présentait une certaine usure. Manifestement, elle était utilisée pour l'entraînement depuis plusieurs années…
Suivant les instructions à la lettre, je chargeai une cartouche dans le canon du fusil et visai la cible située à 20m. Sans grande surprise (pour moi), mon projectile atteignit son but, provoquant néanmoins un sifflement appréciateur de la part de mon professeur.
- Effectivement, tu n'as pas perdu la main. Pour la prochaine cartouche, change donc pour la cible à 30 mètres que je voie ce que tu vaux.
Je souris largement tout en obtempérant. Face à la cible, je retins brièvement ma respiration avant d'appuyer sur la gâchette, libérant la munition dans un bruit de tonnerre. Encore une fois la cartouche atteignit son but, et le gérant de l'armurerie fit une moue appréciatrice bien que je fusse cette fois loin du centre. Je décidai néanmoins de tenter ma chance et d'essayer de l'impressionner.
- Vous auriez pas des cibles qui bougent ? Ces trucs où on crie "Poule" et ça projette une fausse bestiole en l'air ?
- Ah ! Le lanceur de pigeons d'argile ? On peut le mettre en marche. Robert, la demoiselle là a du potentiel. On va utiliser le lance-poulettes. Je te laisse surveiller la classe le temps que je la branche ?
Son collaborateur lui répondit par un signe de pouce et j'en profitai pour observer les autres élèves. Il y avait un ado de 16 ans qui voulait s'entraîner avant d'avoir son premier fusil, un couple entre 30 et 40 ans qui se cherchaient une passion commune et un homme qui entrait tout juste à la retraite et voulait accompagner ses amis à la chasse. Ces gens semblaient parfaitement normaux, et je m'en désintéressai rapidement alors que le gérant revenait déjà, muni d'une télécommande et de cartouches supplémentaires.
Désireuse de me faire bien voir, je lui offris un sourire enjôleur.
- Je n'ai jamais tiré sur quelque chose qui bouge. Vous auriez un conseil à me donner ?
- Il faut prévoir la trajectoire du pigeon d'argile. Vous n'y arriverez sans doute pas du premier coup, mais vous êtes là pour apprendre. Attendez que le projectile soit suffisamment haut pour avoir une vue dégagée. C'est là que vous aurez plus de facilité. Je vais tenir votre fusil avec vous pour vous guider pour la première. Robert, prends la télécommande. Prête ?
Je hochai la tête et il jeta l'engin vers son collègue qui l'attrapa au vol. Puis il se plaça derrière moi, ses bras de chaque côté de mon corps pour tenir le fusil en même temps que moi. À son signal, ledit Robert actionna la machine, projetant un disque orange fluo dans le ciel. Mon professeur me fit lever les bras pour suivre la trajectoire avant de venir appuyer sur la gâchette au moment opportun. Je tâchai de retenir la technique, mais c'était bien moins facile que de tirer sur une cible immobile… Je hochai néanmoins la tête.
- OK. Je voudrais essayer par moi-même.
- Très bien mamzelle. À trois. Un, deux, trois !
Reproduisant le geste qu'il m'avait fait faire quelques instants plus tôt, j'attendis que le pigeon d'argile atteigne sa hauteur maximale et amorce sa descente avant de tirer. Cependant mon projectile ne fit que frôler le disque qui dévia de sa trajectoire avant de s'écraser au sol. Je poussai une exclamation rageuse.
- Merde, raté !
- Mais vous l'avez tout de même frôlé, bravo ! On peut dire que vous avez ça dans le sang ! Je connais peu de monde qui seraient parvenus à faire la même chose dès leur premier essai. Messieurs-dames, essayez donc d'en faire autant ! Et vous miss Moreau, je vous offre vos cartouches en guise de récompense. J'espère vraiment vous voir à la prochaine session de chasse !
Il avait apostrophé les autres participants de la session d'entraînement avant de m'entraîner à l'écart avec un sourire entendu. J'en profitai pour frotter ma gorge, comme si la cicatrice m'était encore douloureuse.
- C'est vraiment cool de votre part. J'crois que ça me plait pas mal… Mais vous m'avez dit tout à l'heure que l'ouverture de la chasse ne débutait pas avant septembre. Ça va faire long à attendre. J'aurais bien besoin de me changer les idées d'ici là…
Son regard se posa sur la morsure et il écarquilla brusquement les yeux.
- Qu'est-ce… Qu'est-ce que c'est que ça !
Je grimaçai.
- Y a quelques semaines, un taré m'a attaqué en pleine rue. J'rentrais du boulot et il s'est jeté sur moi, un vrai cinglé ! Ce connard m'a carrément mordu à sang ! Moi, qu'est-ce que j'ai fait ? Évidemment, j'ai crié, je me suis débattue. Je l'ai frappé en plein visage avec mes clés, de toutes mes forces. Heureusement, c'était pas loin de chez moi. Quand il m'a lâché, j'ai couru aussi vite que j'pouvais. Mais depuis, j'peux pas m'empêcher de flipper. Les flics, ils ont dit qu'ils pouvaient rien faire, que comme j'ai pas bien vu son visage, ils pouvaient pas faire de portrait-robot, là ! J'vous jure, si j'pouvais le retrouver au bout du fusil, là…
J'eus besoin de tout mon self-contrôle pour ne pas sourire, alors que Lucie pleurait de rire face à moi. Manifestement, mon petit numéro d'improvisation théâtrale fut suffisamment convaincant, car le chasseur posa une main sur mon épaule tout en me jetant un regard pénétrant.
- Écoute… tu peux m'appeler Jean-Eude. Je sais ce que tu ressens, Gabrielle et plus que tu peux l'croire ! T'es pas la seule à avoir rencontré un de ces monstres. Avec Robert, on a monté un club. On réunit des gens comme toi, qui se sont fait attaquer. Et comme la police ne peut rien faire contre eux, on fait des rondes dans les rues le soir, pour protéger la population.
Je mimai la surprise.
- Vraiment ? Mais… J'pensai que j'étais juste tombée sur un malade. Vous voulez dire qu'il y en a d'autres comme ce mec ?
- Il faut que tu saches la vérité. Il y a parmi nous des démons à l'apparence humaine. Mais nous en parlerons lorsque nous serons entre nous. Faut qu'tu rencontres les autres. Tu es douée. Je pense que c'est Dieu qui t'a mis sur notre route. Tu es faite pour nous rejoindre !
Je m'efforçai de garder mon sérieux face à son exaltation manifeste. Je ne pensai réellement pas avoir autant de facilité à être invitée dans leur cercle. Je ris intérieurement en imaginant sa réaction s'il connaissait les réelles motivations derrière ma présence ici… J'espérai en tout cas que le destin continuerait de me favoriser ainsi.
- Vous croyez ? Je ne sais pas trop quoi penser. Cette nuit-là, j'ai été terrifiée. J'ai réagi d'instinct, pour sauver ma vie. J'me dis qu'il aurait pu m'tuer si j'm'étais laissé faire. Est-ce que vous allez m'apprendre à m'défendre contre ces… démons ?
- Nous t'apprendrons à te défendre et même à les traquer. La peur changera de camp, c'est moi qui t'le dis ! Viens mardi soir au magasin à l'heure de la fermeture. J'te présenterai notre organisation. On a besoin de gens comme toi pour chasser ces monstres.
***/+/***
Le mardi soir, je me rendis à nouveau à la boutique, accompagnée de Lucie et Jade. La veille, j'avais téléphoné à Zvetlana Schliwinsky et la vampire avait été stupéfaite de la rapidité avec laquelle j'étais parvenue à gagner la confiance des propriétaires.
Bien entendu, je ne comptais pas brûler les étapes ni me montrer imprudente, et j'avais soigneusement travaillé mon rôle avant de me rendre au rendez-vous. Je me doutais que ce soir, j'allais rencontrer plusieurs chasseurs de vampire, et d'après ce que m'en avait décrit mes deux fantômes, ils n'avaient pas l'air d'être des enfants de cœur.
Je ne devais pas oublier que j'étais censée être non seulement une parfaite ignorante des vampires et de leur monde, mais aussi beaucoup moins habituée à la violence que je ne l'étais réellement. Il allait falloir que je me montre suffisamment crédible si jamais ils décidaient de se livrer à des actes barbares sous mes yeux.
J'étais un peu nerveuse à l'idée de plonger dans l'antre de ces chasseurs, et je n'eus donc pas besoin de forcer le trait pour paraître intimidée à mon arrivée. C'était Jean-Eude qui m'avait accueillie, et il avait fermé la grille de la boutique derrière moi, me coupant toute retraite.
Une fois les lumières éteintes et l'alarme branchée, il m'emmena jusqu'à une porte estampillée "sans issue" située au fond de l'arrière-boutique. L'accès donnait sur un escalier et mon guide ouvrit la marche, descendant sans hésiter vers le sous-sol.
Comme m'en avaient informée Lucie et Jade, la cavité qui abritait le repaire des chasseurs de vampires était bien plus vaste que la boutique elle-même. L'escalier donnait sur une vaste salle de béton brut occupée par une grande table en bois à l'allure vieillotte accompagnée d'une bonne douzaine de chaises dépareillées. Une odeur rance de tabac froid et de graisse de moteur flottait dans l'atmosphère, et mon regard tomba immédiatement sur les deux gros-bras occupés à jouer aux cartes, une cigarette roulée coincée entre les lèvres.
L'un avait le crâne rasé, un marcel vert kaki tendu sur ses biceps musclés et une croix de fer tatouée sur le bras. L'autre avait une coupe militaire et un t-shirt noir, les bras et la nuque intégralement recouverts d'inscriptions tatouées, impossibles à lire à cette distance.
Sur le mur du fond, une large tenture de tissu représentait un disque rouge orné de deux chevaliers sur un même cheval, armés chacun d'un bouclier et d'une lance. Tout autour figurait une inscription en latin : sumus militum xristi, autrement dit "nous sommes les soldats du Christ". Il n'y avait pas besoin de chercher bien loin les origines de leurs inspirations.
À côté, un râtelier hébergeait une impressionnante collection de fusil à gros calibres, et un peu plus loin, plusieurs couteaux de chasse et pieux en bois.
Les deux hommes se levèrent à notre arrivée et je réprimai mon angoisse pour leur offrir un sourire amical tandis que Jean-Eude me présentait :
- Messieurs, j'vous présente Gabrielle, la jeune femme dont j'causais plus tôt. Gabrielle, voici Régis et Terry. Ils ont vu les ravages que pouvaient causer les monstres dont nous avons parlé, et ils ont décidé d'se joindre à notre comité de chasse.
- Bonsoir. Enchantée de vous connaître. Jean-Eude m'a dit que vous organisiez des rondes nocturnes, c'est ça ?
- Ouai. On traque les vampires. Et quand on en croise, on les bute. C'est aussi simple que ça.
Je haussai les sourcils, bouche ouverte, regardant alternativement Jean-Eude, Régis et Terry.
- Des vampires ?
Ce fut le propriétaire de la boutique qui me répondit.
- Ouai. J'lui ai encore rien expliqué, les gars, donc allez-y mollo. Tiens, prends donc une chaise. Ce cinglé qui t'a attaqué l'autre soir, il y a de forte chance que ça soit un des leurs. Ces démons s'attaquent aux humains pour sucer leur sang. Ils vivent comme des parasites, le diable leur a donné une apparence humaine pour mieux nous tromper, mais il existe des signes pour les détecter. Si tu veux te joindre à nous, nous pouvons t'apprendre à les reconnaître, mais il faut savoir dans quoi tu t'engages. Tu peux encore rentrer chez toi, croire que t'as fait un cauchemar et essayer de tout oublier. Ou tu peux rester ici et ouvrir les yeux sur la réalité.
Je pris quelques secondes pour réfléchir avant de hocher la tête avec un air résolu.
- J'reste. Je ne veux pas que ça m'arrive encore, et que j'me retrouve sans défense. Et j'me dis que je pourrais empêcher que ça arrive à d'autres.
L'un des chasseurs s'assit aux côtés de Jean-Eude tandis que l'autre disparaissait dans une pièce adjacente. Il revint bientôt avec plusieurs canettes de boisson énergétique qu'il déposa devant chacun d'entre nous. Le propriétaire de la boutique la décapsula immédiatement et en but une longue gorgée avant de reprendre la parole.
- Très bien. Bois-donc, c'est offert par la maison. Tu vas en avoir besoin, la nuit va être longue.
Je me saisis de ma propre canette après une seconde d'hésitation. C'était toujours mieux que d'être obligée d'ingurgiter du café ou de la bière…
- Alors, à quoi on r'connaît un vampire ? Et surtout, qu'est-ce qui permet de les repousser ?
- Déjà, le soleil les détruit instantanément, donc ils sortent que la nuit. Par contre, tu peux oublier les films pour ce qui concerne l'eau bénite, l'ail et les crucifix. On a déjà essayé… T'as déjà vu Buffy contre les vampires ? Un pieu ne les tuera pas mais les paralysera tant que leur cœur sera transpercé. En clair, la seule vraie manière de les exterminer est de détruire leur corps. Le feu, la décapitation, les écraser avec un rouleau compresseur…
- Euh, OK… Mais comment ça s'fait que tout le monde est pas au courant qu'ils existent ? Il faudrait pas leur dire ?
Jean-Eude secoua la tête.
- On peut pas. Ils sont partout. Ils sont capables de manipuler la politique et la justice bien mieux que nos propres politicars corrompus. C'est pour ça qu'on doit rester cachés. Notre mission est secrète, car s'ils apprenaient notre existence, on s'rait foutus. Ils nous craignent et ils feraient tout pour nous détruire. Faut qu'tu comprennes qu'ils ont des esclaves qui leur obéissent au doigt et à l'œil. Ils pourraient envoyer un terroriste pour faire exploser la boutique, par exemple. Rien de c'que tu vois et entendra ici devra être répété à qui que ce soit, c'est clair ?!
J'acquiesçai servilement.
- J'comprends, enfin je crois. C'est assez effrayant, y a d'quoi devenir parano. Et donc, vous faites quoi pendant vos rondes ?
- Généralement, on se promène dans les quartiers animés, genre les quais, les parcs, près des boîtes de nuit… C'est là que tu vas les trouver. Si on tombe sur des vampires, on les tue direct. BAM ! Faut agir vite et se replier. Tu t'en fiche des victimes, tu appelles pas les flics ni les pompiers. Si tu restes trop longtemps, tu te f'ras choper, et ça s'ra fini de toi.
Il avait ponctué son geste d'un coup sec sur la table. Je tâchai de manifester un enthousiasme que j'étais bien loin de ressentir.
- Alors vous allez m'apprendre à les tuer ? Je veux participer, mais j'ai jamais… euh décapité quelqu'un, quoi…
Mon mentor se gratta le menton.
- Vu que tu tires plutôt bien et que t'es une femme, j'te vois plus en soutien, avec un arc ou une arbalète. Tu vises le cœur et l'un de nous les achève. T'façon, on traque toujours par groupe de trois, minimum. On est une petite vingtaine à se relayer. Actuellement y a trois groupes en patrouille dans la ville. Les vendredi et samedi soir, c'est là que t'as le plus de chance d'en chopper. Ce soir, on va te montrer le matos et commencer à t'apprendre les mouvements. Demain soir, Robert te montrera des photos qu'on a prises et on continuera l'entraînement. On va faire en sorte que tu sois prête à faire ta première sortie samedi.
- Ok. Mais j'bosse la journée, j'partirai vers minuit.
Régis ricana et Terry lui jeta un regard de connivence mais Jean-Eude leur donna une chiquenaude.
- Vous pouvez rire les gars, mais on peut pas s'permettre de nourrir tout l'monde ! Certains d'entre nous vivent ici et ne sortent que pour chasser, de manière à être en pleine forme. On r'çoit quelques financements pour éradiquer ces démons, mais ça suffit juste pour acheter les armes et le matériel. Quelques-uns d'entre nous arrivent à se procurer de l'argent par-ci par-là mais on va pas t'reprocher d'avoir un taff. Et pis ici, y a que des mecs. On a pas vraiment prévu qu'une gonzesse se joindrait à nous, tu vois…
Intérieurement, je louai leur machisme primaire.
- Pas de souci, j'avais pas spécialement prévu de d'venir chasseuse de monstres à plein temps. Mais j'aimerais beaucoup m'entraîner avec vous. J'veux être utile.
Jean-Eude continua sa visite et me conduisit jusqu'à Robert qui était occupé à faire la cuisine dans une pièce adjacente. Il touillait une impressionnante marmite contenant ce qui semblait être un mélange de pâtes, de lardons et de fromage luisants de graisse. Et à en juger par la quantité astronomique de paquets et conserves de féculents sur les étagères, la variété ou l'équilibre ne semblaient pas être leur priorité première… Je songeai avec amusement qu'avec un tel régime alimentaire, ces chasseurs avaient plus à craindre du cholestérol que de leurs ennemis jurés.
Je refusai poliment leur invitation à partager leur repas, prétextant avoir déjà dîné, et heureusement ils n'insistèrent pas.
Après le dîner, la visite continua avec les dortoirs, l'infirmerie et enfin les prisons, dans lesquelles il leur arrivait parfois d'enfermer un vampire ou l'un de leurs esclaves (aka une goule) afin de le "questionner" (aka le torturer puis le tuer)...
Le tour du propriétaire fini, je fus bien forcée de reconnaître qu'ils étaient mieux organisés que ce à quoi je m'attendais. Ils avaient un stock non négligeable d'armes mais aussi des vêtements et des protections semblables à celles utilisées par les CRS lors des manifestations. Dans l'infirmerie, leur stock de médicaments et de matériel médical pouvait leur permettre de se passer d'hôpital pour les blessures bénignes et dans le garde-manger reposait suffisamment de denrées alimentaires pour tenir un siège d'une semaine.
Une fois familiarisé avec les lieux, ils me proposèrent de me faire découvrir le maniement des armes qu'ils utilisaient. Contrairement au tir, je préférai cette fois brider mes capacités lorsqu'ils me mirent entre les mains un sabre similaire à celui avec lequel William m'entraînait. Il me semblait plus compliqué de justifier un maniement correct, alors que c'était censément la première fois que j'en tenais un entre les mains… De la même manière, bien que je connaisse très exactement l'emplacement du cœur, je préférai taire mes connaissances anatomiques pour éviter d'avoir l'air trop suspecte.
Comme je m'y attendais, je pris beaucoup de plaisir à tirer à l'arbalète, et je ne pus m'empêcher de songer que cette compétence pourrait potentiellement me servir à l'avenir.
Je quittai le groupe de chasseurs à l'heure prévue et rentrai chez moi après un bref trajet en transports en commun. J'espérai tout de même trouver rapidement l'ordinateur, car les jours à venir allaient être épuisants, et je n'avais pas envie de conserver ce rythme plusieurs semaines durant…
***/+/***
Les jours suivants, je rejoignais le repère des chasseurs chaque soir à partir de 19 heures pour m'entraîner au maniement des armes et apprendre tout ce que devait savoir un chasseur de vampire : comment reconnaître un vampire, comment reconnaître l'un de leurs esclaves humains, comment approcher sans risque et comment transpercer le cœur. Je m'entraînais sur des mannequins avec un certain enthousiasme, car j'y retrouvais un peu de ce que William s'appliquait à m'enseigner, mais j'espérais ardemment trouver l'ordinateur avant le samedi.
Je devais faire ma première ronde en leur compagnie durant le week-end et jusqu'à présent, ni moi ni Lucie ou Jade n'avaient vu la moindre trace du laptop en question.
Si mes fantômes n'avaient pu le repérer, c'était sans doute parce qu'il était enfermé dans une malle ou un coffre, mais je ne pouvais raisonnablement pas fouiller la réserve au hasard. Je vérifiais régulièrement son emplacement mais la balise GPS indiquait toujours le repaire des chasseurs, et je devais réussir à le retrouver avant que sa batterie interne ne s'épuise.
Le vendredi soir, je décidai de tenter le tout pour le tout et de rester dormir une fois mon entraînement terminé. Je ne travaillais pas le samedi matin, mais surtout je comptais sur le sommeil de mes "coéquipiers" pour fouiller les lieux avec plus de liberté.
J'avais emporté un sac de sport assez large pour y mettre l'appareil, et Zvetlana Schliwinsky m'avait procuré un ordinateur de la même marque que celui qui lui avait été volé. Elle ne m'avait pas donné d'information sur le type de sécurité mis en œuvre pour le verrouiller, je m'étais donc contenté de mettre un mot de passe.
Finalement, l'occasion se présenta d'une manière que j'avais espéré sans trop y croire. J'avais dit à plusieurs reprises que je travaillais dans l'informatique, mais ils n'avaient pas semblé y attacher plus d'importance que cela, j'avais donc estimé qu'ils ne devaient pas chercher activement à craquer la sécurité de l'ordinateur.
Durant la nuit de vendredi à samedi, j'avais essayé de m'aventurer discrètement hors du dortoir, mais les lieux étaient constamment éclairés, et il y avait toujours des chasseurs éveillés, quelle que soit l'heure du jour ou de la nuit.
Avec le temps, j'avais fait la connaissance des autres membres de l'équipe, et je connaissais désormais l'identité des dix-huit personnes qui fréquentaient le QG. Douze d'entre eux y vivaient, dont Robert et Jean-Eude qui possédaient la boutique, ce qui leur évitait d'avoir à louer un appartement par ailleurs. Venaient ensuite dix chasseurs qui avaient cessé de côtoyer la civilisation par choix ou par obligation, puis six chasseurs "à temps partiels" qui n'y venaient que pour les briefings et pour s'entraîner.
Il y avait toujours au moins deux chasseurs qui gardaient les lieux, et les rondes se faisaient par groupe de trois minimum.
De ce fait, il m'avait été impossible de fouiller comme je le souhaitais, et le samedi matin, je m'étais installée à un coin de table, un peu dépitée par les maigres progrès de ma mission. J'avais posé l'ordinateur confié par Mme Schliwinsky devant moi, et je profitais du réseau pour récupérer des plans de la ville, dans l'espoir de me préparer un tant soit peu à ma première ronde en tant que chasseuse de vampire.
Je n'avais aucune envie d'avoir à tuer des vampires, et mieux connaître le terrain me permettrait de préparer des excuses pour justifier mes échecs sans avoir l'air louche.
J'étais donc occupée à récupérer le plan cadastral des différents quartiers de Lille depuis une quelconque base de données municipale, lorsque Robert se pencha au-dessus de mon épaule.
- Dis-donc, c'est intéressant ça ! Où qu't'as trouvé ça ?
- Ben, sur Internet… C'est facile de pirater les services de la mairie, c'est presque en libre-accès… Leur web-interne est sécurisé par un mot-de-passe ridicule. J'voulais me préparer pour ce soir. On va dans quels quartiers exactement ?
- On va voir ça entre nous à l'heure du déjeuner. Jean-Eude fermera la boutique entre 11h et 13h30 et nous rejoindra en bas. On en profitera pour faire les équipes.
- Ok ! J'pourrai transférer les plans sur vos téléphones tout à l'heure alors.
Je hochai la tête et refermai le laptop, réprimant un sourire alors que le chasseur écarquillait les yeux en reconnaissant la machine.
- Oh dis ! On dirait… j'crois bien que c'est le même !
Je fronçai immédiatement les sourcils, faisant mine de ne pas comprendre.
- De quoi vous parlez ?
- Y a une semaine à peu près, on a attaqué le repaire d'une vampire. Elle a un club en centre-ville. On a r'çu l'info par un informateur anonyme, disant qu'il y aurait un ordinateur avec plein de secrets de vampires à l'intérieur. Y a bien le fils de Marc qui a essayé de l'ouvrir, mais y a une sécurité.
- Oh ! Et vous avez tué la vampire alors ?
- Non. Elle était pas là, du coup on l'a mis sur la liste de gens à surveiller. On a attaqué en plein jour en pensant l'avoir, mais y avait juste un de ses esclaves qu'on a zigouillé. Ça fait toujours ça de moins, tu m'diras. Ces saletés se promènent rarement seules.
- Et votre informateur, il vous a pas dit pourquoi il vous donnait cette info ? C'est ptet un vampire lui-aussi ?
- P'têtre. Mais ce qu'on est sûr, c'est qu'aucune dent-longue ne r'mettra la main dessus. N'empêche, t'sais que c'est pas con c'que tu dis. Figure-toi que dans la nuit d'mercredi, après ton départ, y a un vampire qui a essayé de rentrer chez nous pour fouiller. Faut pas être bien malin. On l'a chopé et on l'a fait rôtir au soleil du p'tit matin. T'aurais dû voir ça !
Je soupirai mentalement, me demandant qui était le plus stupide. Entre ces chasseurs si aisément manipulables, ou ce "mystérieux informateur" qui avait pensé qu'il serait plus facile de récupérer l'ordinateur une fois entre leurs mains...
- Et donc vous avez pas réussi à regarder ce qu'il y a dedans ? J'peux peut-être vous aider ?
- Ouai, c'est c'que j'me disais. Tu t'y connais, toi, pas vrai ?
- Ouai, c'est mon métier en quelque sorte. J'dois faire en sorte que l'réseau de ma boîte fonctionne correctement, réparer les bugs, tout ça... Mais du coup, j'connais des trucs.
Il me guida jusqu'à un petit renfoncement situé sous les escaliers, dissimulant un coffre-fort. Il n'était pas étonnant que moi et mes fantômes l'ayons raté jusque-là, car il était recouvert d'un faux panneau de pierre imitant quasi parfaitement le mur dans lequel il était imbriqué.
Je détournai ostensiblement le regard pendant qu'il tapait le code, tandis que Lucie se tenait à ses côtés et me répétait instantanément chaque numéro tapé.
- 6-2-9-4 !
J'entendis le bruit caractéristique d'une porte de coffre s'ouvrir et lorsque je me retournai, Robert tenait l'ordinateur portable de la vampire entre ses doigts. Comme Zvetlana Schliwinsky me l'avait assuré, il était strictement identique à celui qu'elle m'avait procuré. Il ne comportait aucune trace d'usure ni la moindre marque distinctive et je me demandai encore une fois ce que ma commanditaire pouvait bien y consigner de si précieux.
- Tiens, j'pense qu'il reste de la batterie. Tu veux essayer ?
- Ouai, j'suis très curieuse de voir ce qu'il peut contenir. Vous comptez faire quoi de ces infos ?
- Ça dépend c'que c'est. Si c'est des adresses, on ira les visiter en plein jour pour les surprendre dans leur sommeil. Si c'est des infos bancaires, on les remettra à qui de droit.
Je plissai les yeux. C'était sans doute le moment d'en apprendre davantage.
- À ceux qui vous payent ?
- C'est ça. Les patrons de la chasse aux vampires, ils ont beaucoup de fric et ont des bases dans l'monde entier. Ils sauront quoi en faire.
Avec un mélange d'appréhension et d'excitation, je me saisis de l'ordinateur et rejoignis la table pour l'allumer. Sans surprise, je tombai immédiatement sur un écran noir me demandant de taper un mot de passe, sans même m'offrir la possibilité d'accéder au BIOS. Soit madame Schliwinsky avait quelques connaissances en informatique, soit elle avait fait appel à quelqu'un pour le programmer, car une telle configuration n'était pas à la portée du premier amateur venu.
Par réflexe, je me mordis la lèvre, réfléchissant à ce que je pouvais tenter.
- Vous avez essayé plusieurs mots de passe déjà ?
- Pour sûr, une bonne vingtaine. Des mots de vampire comme sang, esclave, éternité, des trucs comme ça…
J'eus besoin de tout mon self contrôle pour ne rien manifester de l'intense fou rire qui était sur le point de me prendre à ces propos.
- Ah… euh, vous auriez pu détruire les données de l'ordinateur en faisant ça, vous savez… Il m'faudrait un appareil que j'ai chez moi. Un truc qui sert à craquer les codes comme ça. Ça va tester des milliards de combinaisons à toute vitesse. Y aurait moyen que je l'emporte ? Je vous le ramènerai lundi soir comme ça j'pourrai bosser dessus dimanche.
Robert se gratta le menton, faisant crisser ses doigts sur sa barbe d'un jour.
- Faut d'abord que j'en parle à Jean-Eude. Et pis ce soir, t'as ta première sortie. Si tout se passe bien, j'pense qu'y aura pas de problème.
Je hochai la tête et éteignis l'ordinateur avant de le lui rendre.
Moi qui avais prévu de provoquer la mort de tous les chasseurs qui m'accompagneraient le soir-même, j'allais devoir faire preuve d'un peu plus de subtilité si je voulais pouvoir récupérer l'ordinateur sans heurt. Bien entendu, je connaissais désormais l'emplacement et le code du coffre, mais j'avais besoin d'un minimum de temps pour disparaître dans la nature avant qu'ils ne décident de lancer une chasse contre moi pour ma traîtrise…
Durant l'après-midi, je profitai d'un moment où je me trouvais seule pour envoyer discrètement un message à la vampire :
"J'ai localisé mon but. Je pourrais le récupérer très bientôt. Je leur ai fait croire que je pouvais obtenir ce qu'ils espèrent, mais ils veulent tester ma loyauté avant de me le confier. Ils ont décidé de m'emmener chasser, et ils ne m'ont bien évidemment pas informé du parcours prévu. Je tenterai de vous transmettre notre position si je vois un nombre important de vos concitoyens réunis au même endroit. Je me fiche bien que les idiots qui m'accompagneront se fassent tous tuer, à condition que ma survie ait l'air crédible. Il faut absolument que je sois blanchie de tout soupçon à l'issue de cette nuit."
Elle ne le verrait qu'à son réveil, mais au moins j'aurais la conscience tranquille. J'ignorais les localisations des lieux stratégiques de la Camarilla locale et je préférais couvrir mes arrières au cas où je me retrouverais face à une réunion de Gangrels ou dans la tanière d'un Tremere paranoïaque…
En début d'après-midi, Jean-Eude et Robert m'avaient informée de la composition de mon équipe mais bien évidemment pas de notre trajet. Je devais être secondée de Terry, Marc et Régis, trois chasseurs aguerris. Pour ma première sortie, il était prévu que je sois armée d'un arc aux flèches à la pointe harponnée, ainsi que d'un couteau de chasse.
J'avais joué la jeune femme craintive à l'idée de poignarder une cible humanoïde et ils avaient jugé plus sûr de me faire prendre de la distance, pour éviter que mes émotions m'empêchent de réagir au moment décisif. Ils étaient bien loin de savoir à quel point mon éducation vampirique avait corrompu la boussole de ma moralité…
Le soir-même, je m'étais apprêtée avec des vêtements sombres et souples, de manière à ne pas gêner mes mouvements, et les rangers noires que j'avais pris l'habitude de porter depuis que je fréquentais les chasseurs. Les trois hommes qui m'accompagnaient avaient pour leur part revêtu de longs manteaux en cuir renforcés au niveau des points vitaux et recouvrant intégralement leur gorge. Ils portaient sur eux une arbalète ainsi que plusieurs armes blanches et avaient l'habitude de foncer au contact après une première salve de tirs. Je devais pour ma part les couvrir depuis les toits, ce qui me convenait parfaitement, en plus de me fournir un alibi parfait en cas de massacre.
Régis et Terry me faisaient confiance et se félicitaient de ma présence, mais Marc s'était immédiatement montré plus réticent, et je ne tardai pas à en comprendre la raison alors qu'il se récriminait une dernière fois auprès de Jean-Eude, juste avant notre départ.
- C'est une gonzesse sans expérience ! Qu'est-ce qu'elle va faire face à des vampires ? Ils vont l'hypnotiser, et elle saura pas résister.
Je faillis lui hurler que le sexe n'avait pas grand-chose à voir dans la volonté, et que face à un pouvoir surnaturel, il serait tout aussi démuni que moi, mais pris d'une idée soudaine, je hochai au contraire la tête avec fatalisme.
- Vous avez raison, m'sieur ! Moi j'ai rencontré qu'une fois un vampire dans ma vie et j'ai réussi à m'échapper, mais il a bien failli me croquer. Il vaut ptet mieux que vous restiez avec moi pour m'surveiller. Je s'rais plus rassurée.
Je tâchai de faire disparaître toute malice de mon visage en lui offrant mon expression la plus stupide possible, et il tomba dans mon piège. Il lâcha bientôt un reniflement méprisant avant d'hocher la tête en direction de Jean-Eude.
- Mouai, c'est bon, j'resterai avec la bleue. T'façon j'luis faisais pas confiance pour couvrir nos arrières. Jean-Eude, file-moi plutôt une carabine. Vous serez deux à terre, les gars. Mais avec mon œil de lynx, vous aurez plus qu'à les achever !
Je prétextai une envie pressante pour passer aux WC juste avant notre départ, mais c'était avant tout une excuse pour m'isoler avec mes deux fantômes.
- Lucie, quand je ferai le signe OK, tu prendras possession de Marc et tu tireras sur l'un des deux autres chasseurs. Je crierai qu'un vampire l'a hypnotisé et ils tenteront sans doute de le tuer. Tu ne devrais pas avoir de mal, je sais qu'il est sous anti-dépresseurs. Si on se débrouille bien, demain matin il y aura deux chasseurs de moins, et j'aurais un témoin pour garantir ma bonne foi.
Mon amie écarquilla les yeux.
- Tu veux que je tue un homme ?
Je fis la moue.
- C'est un chasseur de vampire, dis-toi que s'ils connaissaient la vérité sur moi, ils me tueraient sans hésiter. Marc est un connard misogyne et les deux autres sont pas mieux. Considère qu'on va rendre service à l'humanité.
Jade plissa les yeux et je sus par avance ce qu'elle allait dire. Cela ne faisait pas suffisamment longtemps qu'elle était à mes côtés pour avoir adopté ma logique, et surtout, malgré sa mort, elle se classait encore inconsciemment parmi les humains.
- D'un point de vue purement impartial, il me semble assez douteux de prétendre rendre service à l'humanité en provoquant la mort de deux chasseurs de vampires.
- C'est ce qu'on appelle la méthode de Darwin. On fait évoluer la race humaine en empêchant un élément particulièrement stupide de se reproduire et donc transmettre son patrimoine génétique. Si encore ces ivrognes violents s'attaquaient au Sabbat, je ne dis pas, mais ils ne s'en prennent qu'aux petits vampires qui respectent la Camarilla et ne représentent presque aucun danger.
Lucie soupira.
- Je n'aime pas les chasseurs. Et je veux que tu t'éloignes de ce groupe, donc je vais le faire. Mais passé cette nuit, tu récupéreras l'ordinateur dès que possible et tu n'y retourneras plus jamais, quelles que soient les demandes de cette vampire. Quoi qu'il arrive, je suis persuadée que ta mère reviendra te chercher d'ici 7 mois, et ta fierté ne vaut pas le coup de se faire tuer par ces abrutis.
Je levai les deux mains en signe d'assentiment.
- OK, OK. Quoi qu'il arrive, on récupère l'ordinateur demain matin au plus tard. Mais j'ai l'intention de le remplacer par celui qu'elle m'a confié. Donc je vais avoir besoin d'un minimum de temps pour copier la page d'accueil afin de leur faire croire que je leur ai rendu le bon. J'aimerais autant éviter que toute la troupe se lance à ma poursuite.
- Mouai. Mais ensuite tu disparaîtras dans la nature.
- Ça marche.
Je ressortis des toilettes et rejoignis rapidement mes coéquipiers, sous le regard goguenard de ceux-ci. Bien évidemment, Marc ne put s'empêcher d'y aller d'un commentaire de son cru.
- Bah alors, on a ses trucs de fille ? Faut nous le dire, tu risques d'attirer nos proies avec l'odeur !
Je poussai un soupir et levai les yeux au ciel.
- Non, rassurez-vous, ce n'est pas le cas. Désolé de vous avoir fait attendre. Allons-y.
Nous rejoignîmes le quartier des quais aux alentours de 22h. Nous étions à la mi-mars et le soleil était déjà couché depuis trois bonnes heures. La plupart des gens commençaient à sortir à cette heure-là, et les vampires étaient donc sur le point de commencer leur chasse.
L'espace situé entre la Deûle et la Faculté de Médecine de Lille comportait bon nombre de restaurants branchés, de bars et de boîtes de nuit, c'était donc le lieu idéal pour chasser les noctambules, quels qu'ils soient. Plusieurs chasseurs avaient des liens avec les dockers, et Marc et moi nous installâmes bientôt sur le toit en taule d'un hangar à conteneurs, tandis que Terry et Régis se positionnaient en rabatteurs à une rue de nous.
Tout était prêt, à la fois pour mon piège et le leur. Terry et Régis communiquaient régulièrement avec nous par des oreillettes dotées de micro et ils ne semblaient pas encore avoir trouvé de vampire, car leurs propos concernaient essentiellement les formes et la taille des jupes des jeunes femmes qui fréquentaient la boîte de nuit.
Le moment était idéal pour la mise en œuvre de mon plan. Je fis signe à Lucie, et elle infiltra l'enveloppe de Marc sans un bruit. Son corps se tendit brusquement, seule manifestation du changement de propriétaire, et Lucie releva la tête, une grimace de dégoût au visage.
- Ah, quelle horreur, ce mec ne doit pas s'être lavé depuis… plusieurs jours… Mon dieu, Nath', faisons ça vite !
Je hochai la tête et activai mon talkie.
- Les gars, un vamp est sur nous ! Il s'est jeté sur Marc ! Venez vite !
Lucie et moi descendîmes de notre perchoir et j'utilisai mon couteau pour tracer deux brèves entailles le long de la gorge de Marc, comme si un vampire avait tenté de le boire sans y parvenir.
- Aaah putain ! Tu m'avais pas dit qu'il faudrait faire ça !
- Roh, n'exagère pas, j'ai à peine appuyé. N'oublie pas. Tu dois tirer sur le premier que tu verras. Je vais courir en avant en leur disant que tu as été hypnotisé et que tu as essayé de me tuer. Je ferais en sorte de ne pas te bloquer la vue. Et dès que tu verras le dernier lever son arme sur toi, tu t'échappes. Mais il faut n'en tuer qu'un seul, sinon je n'aurais aucun témoin.
- C'est bon, compris.
Nous nous mîmes en position, comme si Marc avait essayé de me tuer et que je m'étais échappée. Je fis aussi une entaille le long de ma tempe, pour simuler le frôlement d'une lame, et étalai un peu de sang sur le couteau de Marc pour ne laisser aucun indice me trahir.
Régis et Terry n'étaient pas très loin, et je pus bientôt entendre leurs voix résonner. Je poussai alors un hurlement strident avant de courir vers eux, poursuivie par Lucie qui s'arrêta net à leur vue. Elle lança le surin dans ma direction, et je l'esquivai en me jetant à terre, tel que nous l'avions prévu. Mon fantôme se saisit ensuite du fusil accroché en bandoulière autour de son torse, et mit Terry en joue tandis que j'avertissais les deux chasseurs.
- Attention ! Le vampire l'a hypnotisé ! Marc a essayé de me tuer !
Sans leur laisser le temps de réagir, Lucie tira et la détonation résonna vivement dans mes oreilles malgré le réducteur de son. Je m'étais recroquevillée sur moi-même, mains rabattues sur mes oreilles, et lorsque je me redressai, Terry gisait inanimé sur le sol, une balle en plein visage. Lucie ne s'était jamais exercée au tir, mais à cette distance, il aurait été difficile de rater sa cible.
Manifestement, Régis était en état de choc, car il n'avait pas encore mis son camarade en joue, tentant au contraire de lui faire reprendre ses esprits :
- Marc ! Reprends-toi ! Résiste ! Tu peux pas nous faire c'coup là !
À fond dans son rôle, Lucie arbora un sourire cruel.
- Je vais tous vous tuer, pour protéger mon maître !
Fidèle à mes directives, elle tourna la carabine vers moi, laissant le temps à Régis de réagir. Pour ma part, j'avais abandonné mon arc sur le toit du hangar, je n'avais donc aucun moyen de tuer Marc moi-même.
- Régis, sauve-moi !
Je craignis un instant que le chasseur ne décide de me sacrifier, pour tenter de faire reprendre ses esprits à son ami, heureusement il se reprit à temps. Il tira un carreau d'arbalète en plein torse de Marc qui poussa un hurlement de douleur, libéré de la présence de Lucie.
- Régis ! C'est bien moi ! Emmène-moi à l'hôpital, j'vais clamser !
Il agonisait, cependant Régis avait visé en plein cœur par réflexe, et le coup était mortel. Le sang s'épanchait rapidement sur ses vêtements et son regard devint vitreux au bout de quelques secondes. Le chasseur survivant s'était immédiatement rapproché pour prendre son pouls avant de se tourner vers moi.
- Marc était un chasseur aguerri ! Qu'est-ce qu'il s'est passé ?
En voyant Marc rendre l'âme, je m'étais recroquevillée sur moi-même, la main tendue devant la bouche alors que je me mordai l'intérieur de la lèvre pour provoquer mes larmes.
- J'étais… J'étais au bord du toit. J'regardai vers l'entrée quand j'ai entendu un bruit derrière moi. Quand je me suis retournée, Marc… il était aux prises avec un vampire. Comme ils étaient au corps à corps, je ne pouvais pas tirer, et j'avais trop peur pour sortir mon couteau. Marc a réussi à le blesser, mais à un moment le vampire a pris l'dessus. J'pensais qu'il allait le mordre, mais il a dit quelque chose et Marc a arrêté de résister. Là, j'ai bien essayé d'attaquer le vampire avec mon couteau pour l'aider, mais Marc s'est jeté sur moi. J'ai eu tellement peur !
Je lâchai un long gémissement et mon jeu d'acteur dû être suffisamment convaincant car Régis poussa un soupir avant de saisir son téléphone portable.
- Robert ? Ouai, c'est Régis. On a eu… un problème. Marc et Terry sont tombés. Marc était avec la bleue et apparemment ils ont été attaqués. Marc s'est fait hypnotiser et a essayé de nous buter, il a eu Terry. J'ai pas eu l'choix… On ramasse le bordel et on rentre au QG.
Il avait un certain self-contrôle, je devais bien le reconnaître. Il raccrocha et rassembla les armes des uns et des autres avant de m'aider à me relever. Manifestement, il ne me considérait pas comme responsable de l'incident, c'est donc que mon plan avait fonctionné comme je l'espérais. Sans doute allais-je être interrogée par Robert et Jean-Eude, mais il me suffisait de m'en tenir à ma version, et j'avais désormais Régis en guise de témoin.
À nous deux, nous chargeâmes les cadavres dans le Van avant de faire disparaître toute trace de l'incident. Il ne fallait laisser ni douilles, ni taches de sang particulièrement visible, et il faut croire qu'ils étaient tout de même préparés à l'incident, car notre véhicule contenait tout le matériel nécessaire.
Plus un mot ne fut échangé jusqu'à notre retour au QG. Les dépouilles de Marc et Terry furent emportées par Robert et Jean-Eude tandis que je continuais ma comédie, simulant le choc émotionnel dans lequel j'étais censée être plongée.
Lorsque Jean-Eude me demanda à quoi ressemblait le vampire qui nous avait attaqué, je décrivis Emanuel Do Santos, préférant puiser dans mes souvenirs plutôt que d'inventer un personnage à partir de nulle part. Je savais aussi qu'il me serait ainsi plus facile de ressortir ces mêmes détails si on me les redemandait plus tard.
Pour ne pas éveiller leurs soupçons, je demandai à dormir sur place, sachant pertinemment que les autres chasseurs rentreraient de leurs traques dans la nuit. Si je voulais qu'on me confie l'ordinateur portable de bonne grâce, je devais encore montrer patte blanche.
J'avais prévu de copier l'écran d'accueil de l'ordinateur sur son clone, de manière à rendre indiscernables les deux laptops l'un de l'autre. Ainsi, je pourrais rendre à Zvetlana Schliwinsky celui qui contenait les données sensibles, tout en remettant aux chasseurs un ordinateur prétendument déverrouillé avec des données bidons, voir pourquoi pas les adresses de caches Sabbatiques ou les coordonnées bancaires d'un mafieu local. Et je n'aurais qu'à prétexter avoir été traumatisée par cette première traque particulièrement éprouvante, pour justifier mon éloignement.
J'étais assez fière de mon plan, et si tout se passait comme je l'espérais, je pourrais faire d'une pierre deux coups. Zvetlana m'avait promis de faire parvenir jusqu'au Havre le bruit qu'une jeune médium particulièrement prometteuse pour la Camarilla résidait à Lille. Et si elle ne respectait pas sa parole, je comptais bien copier le contenu de son ordinateur en guise d'assurance.
De leur côté, les chasseurs auraient quelque chose à se mettre sous la dent, et si ma mère ne venait pas me chercher, je pourrais toujours les manipuler ultérieurement…
Je m'endormis donc cette nuit-là avec la satisfaction d'une mission rondement menée, mais peut-être étais-je en train de vendre la peau de l'ours avant de l'avoir tué.
Fin du chapitre 36
Hé hé hé, je me suis beaucoup amusée à dépeindre les chasseurs comme des gros beaufs débiles et à faire parler Nathalia avec tous les clichés de langages qu'on imagine... XD j'espère que cela vous aura aussi fait rire.
À côté de ça, elle n'a pas hésité à orchestrer la mort de deux chasseurs sans réel impératif, juste parce que ça arrangeait ses affaires. J'ai pensé que son évolution mentale suite aux derniers événements l'ont fait atteindre ce "niveau d'humanité" où elle n'a plus trop de scrupule à choisir qui est innocent et qui est coupable. Et ni Lucie ni Jade n'ont beaucoup de prise face à cela. 😅 On lui a fait beaucoup de crasses dans son existence et après tout, nous sommes dans l'univers de World of Darkness. Je pense que ça reste cohérent. Il n'y a vraiment plus grand chose qui la rattache au monde des vivants et à ses préceptes, et elle a bien compris que même si Aïlin et Steren l'ont mise dehors, elle n'a plus besoin de vivre comme un humain normal.
Je n'ai pas encore d'idée arrêtée sur le chapitre 37 😏😈, mais il marquera le retour d'Aïlin d'une manière ou d'une autre. ^^ La grande question est de savoir si je torture encore un peu mon personnage principal ou pas...
