A peine arrivée chez elle, Hermione ôta sa cape d'un geste machinal et la laissa tomber sur le fauteuil le plus proche avant de se diriger vers la cuisine. Là, elle se prépara un thé brûlant et s'accota contre la cuisinière. Plongée dans ses pensées, elle ne remarqua son demi-fléreur que lorsque celui-ci failli la déstabiliser en bondissant près d'elle. Pattenrond lui jeta un regard outré, vexé que celle-ci ne lui aie pas prêté d'attention. Hermione laissa courir ses doigts dans la fourrure tiède, geste récompensé par un ronronnement digne d'un petit moteur.
- Oh Pattenrond... J'ai rencontré un spectre aujourd'hui...
Elle aurait juré avoir vu l'animal hausser un sourcil.
- Un spectre, Miss Granger ?
Hermione sursauta et se retourna vers le tableau qui trônait sur le manteau de la cheminée.
-Oui, un spectre.. enfin, presque.
Le regard bleu du portrait pétilla de malice sans mot dire. Il savait qu'elle finirait par se confier, ce qui ne tarda pas.
- J'étais... enfin, je marchais dans la rue. Et je ne l'ai pas vu. Je lui ai rentré dedans.
-Lui... lui, qui ?
-Je... je ne suis pas sûre. Enfin, si... Je ne connais que lui, qui avait ce regard-là. Cette façon de vous regarder comme si vous ne pouviez rien lui cacher... tout en étant profondément dédaigneux... Comme si... comme s'il vous était de loin supérieur.
- Vous ne m'avez toujours pas dit de qui il s'agissait, Miss... Seriez-vous en train de jouer aux devinettes ? Non pas que ça me déplaise, remarquez... on s'ennuie fort dans un cadre...
Hermione lui jeta un regard noir.
- Je suis certaine que vous savez très bien de qui nous parlons. Son corps n'a jamais été retrouvé, seulement sa baguette. Et malgré les recherches, il est resté introuvable. Heureusement pour lui ne put-elle s'empêcher de penser.
- Et vous dites l'avoir rencontré aujourd'hui ?
- Pas rencontré, heurté.
- Simple question de sémantique, si je puis me permettre. Ce qui m'étonne dans votre récit, c'est qu'ayant pris tant de soin à disparaître, vous le reconnaissiez du premier coup d'œil.
- Ce n'est pas ça. Je ne l'aurais pas heurté, je n'aurais pu le reconnaître. Mais là... Il a pris du Polynectar, sans aucun doute mais son allure, sa façon de regarder, son cynisme... On aurait dit l'esprit de Snape dans le corps d'un autre.
Hemione s'était laissée tomber dans un fauteuil et Pattenrond en profita pour se lover sur ses genoux, quémandant l'attention dont il estimait être lésé.
Elle ne savait pas quoi faire. Le regard noir qui achevait systématiquement ses cauchemars s'était re-matérialisé aujourd'hui. Seulement, il n'était plus fou de douleur. Il était vif tout en étant éteint. Il semblait en avoir trop vu, las.
Elle but le thé brûlant à petites gorgées, appréciant le liquide parfumé qui lui anesthésiait la gorge et la réchauffait peu à peu.
-Que comptez-vous faire?
Elle regarda, étonnée, le portrait.
-Que voulez-vous que je fasse? Harry et moi avons passé près de deux ans à le réhabiliter et nous ne devons le fait de ne pas être mis au ban de la société uniquement au fait qu'il soit le Survivant et que je sois sa meilleure amie. Non, je ne peux pas faire plus que je n'aie déjà fait. J'ai perdu l'amitié, ou l'amour je ne sais pas, de Ron pour cette réhabilitation. J'ai renié bon nombre de mes amitiés pour elle et, à cause d'elle, je ne suis aujourd'hui qu'une potionniste parmi tant d'autres qui se tue à la tâche pour joindre les deux bouts.
Le regard du portrait ne pétillait plus. Il semblait écouter sa rancœur.
- Le regrettez-vous...?
- Non !
Le mot était sorti instinctivement, trop vite à son goût.
-Non, je ne regrette pas. J'ai toujours eu beaucoup de respect pour lui, comme pour tout professeur. Le syndrome de la bonne élève, je pense. Mais quand j'ai su ce qu'il avait fait, ce que Voldemort avait fait de lui, ce que VOUS aviez fait et exigé de lui, je me suis jetée de toutes mes forces dans sa réhabilitation. Il le méritait et peut-être serait-ce là le seul témoignage de gratitude que nous pouvions pour lui. Il a beaucoup fait, trop, même. Vous n'aviez pas le droit d'exiger autant de lui. Et vous le savez.
Le vieillard encaissa sans broncher les reproches amplement méritées.
- Et cela a fait de vous la paria que vous êtes. Vous aussi méritiez mieux, Miss Granger.
Elle fulmina.
- Comment pouvez-vous me comparer à lui ? Comment osez-vous comparer ma misérable contribution à une vie entière d'esclavage pour que d'autres comme moi puissions connaître un jour la paix ? Le monde sorcier sera éternellement redevable au Professeur Snape. Non, je ne regrette pas ce que j'ai fait et j'en assume les conséquences, même si j'aurais espéré un peu plus d'intelligences de la part des combattants de la "Lumière".
Elle ricana en butant sur le dernier mot. Merlin, quelle ironie ! Les tenants de la "Lumière" étaient, de son point de vue, aussi éclairés que la Poudre d'Obscurité instantanée du Pérou !
- La Lumière...
Son rire se cassa dans un murmure. Elle avait trop de rancœur. Elle revoyait Ron, son Ron, le regard dégoûté lorsqu'elle lui avait fait part de sa volonté de participer au procès en réhabilitation de l'ancien Mangemort. Elle revoyait son éloignement, jour après jour, ses dérobades à ses baisers, ses colères brutales dès qu'elle parlait de son projet en cours. Puis le néant. Le mépris avait laissé place à l'indifférence. Une indifférence froide qui la blessait un peu plus chaque jour. Alors elle s'était blindée. Réfugiée derrière l'armure si fragile des apparences elle avait cessé de voir en lui un ami, puis de le voir tout court. Cela avait eu des répercussions sur son amitié avec Harry, certes, mais lui au moins la comprenait et souffrait aussi bien de l'entêtement de Ron que de son éloignement de sa meilleure amie. Tous deux étaient Aurors et travaillaient ensemble, ce qui avait contribué à ce qu'ils ne se séparent pas. Ils avaient eu un accord tacite : ne pas évoquer le sujet Snape. Il était mort, point final. On n'allait pas au-delà. Mais Hermione ne pouvait pas se satisfaire de faux-semblants. Elle avait toujours été ainsi, les choses étaient vraies ou ne l'étaient pas, ça ne se discutait pas. Snape n'était pas ce que tous pensaient de lui et chaque sorcier lui devait la vie. Point barre. Ron était incapable d'entendre cela et encore moins de le comprendre.
Le pire, dans tout cela, se surprit-elle à penser, c'est qu'elle doutait que Snape lui-même sache que certains n'étaient pas complètement cons. Et elle doutait par ailleurs que quiconque l'ait déjà remercié pour ce qu'il avait fait. Pas sur, d'ailleurs, qu'il aurait accepté les remerciements... Il aurait plus certainement envoyé bouler d'un sort bien placé le premier cornichon qui aurait eu la mauvaise bonne idée d'aller pitoyablement remercier Severus Snape.
Oui, mais elle voulait être ce cornichon.
Et elle avait sa petite idée sur le comment de la chose.
Sous l'œil redevenu pétillant du portrait, elle s'empara d'un petit morceau de parchemin et griffonna une courte phrase.
L'opération "cornichon imprudent" était lancée. Restait à savoir combien de plumes elle allait y laisser...
