Snape se jura qu'il garderait gravé dans sa mémoire les secondes qui suivirent.

Trois mots.

Trois tout petits mots.

Trois simples mots étaient venus à bout, avec une facilité déconcertante, d'une tâche qu'il avait mis des années à tenter de remplir. Il avait pourtant tout essayé mais rien, jamais rien n'avait réussi à ce résultat miraculeux : Hermione Granger coite. Silencieuse. Bouche bée.

Son ego de Serpentard buvait du petit lait et, pour un peu, il aurait pu jurer l'entendre ronronner de satisfaction.

À présent, dilemne. Allait-il profiter de la situation et laisser couler le flot de sarcasmes qui se bousculaient derrière ses lèvres...? Ou allait-il continuer sur le même ton...? D'emblée, il avait réussi ce qu'il voulait : la sortir de ses pensées morbides. Maintenant, il hésitait. Son côté Serpentard lui soufflait que les sarcasmes aussi la sortiraient de sa léthargie. Mais d'un autre côté, il voulait voir... savoir... s'il ne se moquait pas... s'il n'était pas acerbe... l'étonnerait-il encore plus ? Sa décision fut prise. Il n'allait pas tout à fait reculer... sans pour autant l'achever.

- Miss Granger, j'ose espérer pour vous que vous ne me ferez pas l'insulte de me prendre pour un imbécile. Cette nuit-là, dans la... Cabane Hurlante... il n'y avait que trois personnes avant que je ne perde connaissance. J'ai procédé par élimination. Saint Potter était trop perturbé par mes souvenirs et son face-à-face imminent avec l'autre fou. Il a du s'éloigner de ma carcasse sans un regard en arrière. On élimine. Je ne m'arrêterai même pas sur l'espèce de boursoufle roux qui vous a certainement servi de petit-copain, ajouta-t-il avec une grimace. Permettez-moi au passage de remettre en cause votre jugement à ce sujet, mais passons. Cet individu à qui vous faisiez office de cerveau aurait, je pense, préféré se mutiler plutôt que de m'approcher à moins d'un mètre. Reste vous, fit-il en l'épinglant de son regard noir. La personne qui m'a soigné à cet instant, sans se soucier si cela serait pour moi une bénédiction ou une malédiction, l'a fait dans les règles de l'art, mélangeant subtilement les sorts et les méthodes moldues. Une personne acharnée, qui refuse la défaite, même si elle se présente sous la forme bénéfique de la mort d'un Professeur maudit. Vous, Miss Granger. Je ne sais pas finalement si je dois vous remercier ou vous maudire pour ce sauvetage, mais j'ai une Dette de Vie envers vous. Et malheureusement pour moi, je suis un gentlemen, un bâtard certes, mais qui a de l'honneur. Et puis, réflexion faite, peut-être, grâce à vous, aurai-je la possibilité de faire en sorte que la Maison Serpentard soit, pour la première fois depuis des décennies, traitée de façon impartiale. Je ne vous remercie pas de m'avoir sauvé la vie, je vous remercie de m'avoir permis de protéger une nouvelle fois ma Maison. Pour le reste... qui sait ?

Hermione encaissa le flot de paroles sans broncher en espérant seulement que son visage ne trahissait pas trop le trouble qui l'avait envahie. Snape présentant des remerciements, non sans l'envelopper d'ironie, mais des remerciements tout de même.

Elle inspira à fond et soupira.

-Que voulez-vous que je vous réponde ? Vous avez tout deviné, ou presque.

-Presque...? Dites-moi, Granger, ou ai-je bien pu faire une erreur...?

-Ron... Il n'a jamais été mon petit-copain. De fait, vous pouvez réviser votre jugement à mon égard sur ce point également.

-Oh... Puis-je vous avouer que vous remontez sensiblement dans mon estime ?

Elle sourit et hocha la tête.

-Vous n'avez jamais apprécié quiconque d'entre nous. Pourquoi nous aurions-vous apprécié ?

-Je vais d'abord vous poser une question et vous avez interdiction de me mentir. Pourquoi m'avoir sauvé ?

Un silence de plomb succéda à ces paroles. Non, elle aurait été incapable de dire pourquoi. Admiration ? Reconnaissance ? Certainement. Pitié ? Jamais ! Soif de justice ? Absolument ! C'était un peu tout cela, et encore d'autres choses sur lesquelles elle n'arrivait pas encore à mettre le doigt. Et puis, même s'il n'avait pas été lui, même s'il n'avait pas été ce modèle d'abnégation et de servitude, personne ne méritait de mourir ainsi, comme un chien errant, déchiqueté par les crocs de l'animal de compagnie de Voldemort.

Son regard vrillé dans le sien, elle sut qu'il comprenait. Tout ce qu'elle ne pouvait pas dire. Tous ces mots qui les auraient effrayés tous deux. Elle décida de botter en touche.

-Je ne sais pas... Et vous, qu'en pensez vous ?

Il frémit et joua sans sourciller la carte de la mauvaise foi la plus absolue.

-Je pense que vous n'avez pas pu résister à un défi supplémentaire. Après tout, c'est dans vos gènes de Miss Je-Sais-Tout, non ?

Hermione se leva et s'approcha de lui sans le lâcher du regard avant de se planter face à lui.

-Menteur.

Elle tourna les talons et le planta là tandis qu'elle poussait la porte de son laboratoire.

Menteur.

Il sourit. Oh, non. Pas franchement. Mais les coins de ses yeux se plissèrent d'amusement. Avisant la porte entrouverte, Snape entra à la suite de la jeune femme dans le laboratoire.

Une fraction de seconde plus tard, ses eux s'étaient habitués à la pénombre de l'entrée. Le laboratoire, de dimensions fort acceptables pour une utilisation personnelle, était impeccablement organisé. Il laissa ses yeux dériver sur les étagères très honorablement fournies bien qu'il puisse affirmer sans risque d'erreur que sa réserve personnelle était mieux garnie... Mais de peu.

Hermione s'affairait au fond du laboratoire, devant un chaudron mijotant sur une table recouverte d'ingrédients méticuleusement ordonnés. Snape s'approcha tout en restant à une distance respectable. La jeune femme était concentrée et déployait toute son habilité dans ce domaine plus que délicat du brassage d'une potion. Ses mains voltigeaient en un ballet savamment maîtrisé, remuant, coupant, broyant, ajoutant, sans une once d'hésitation. Le Maître des Potions fronça les sourcils en suivant le déroulement du brassage. Il ne reconnaissait pas cette potion et pourtant, il lui semblait en reconnaître le procédé. Il s'approcha doucement, tentant de comprendre ce que cette sorcière avait bien encore pu inventer. Snape était encore caché dans la pénombre lorsque la voix de la potionniste le cloua sur place.

-Qu'est ce qui vous a fait croire que je vous invitais dans mon labo ?

Ses yeux n'avaient pas quitté la potion et elle continuait de brasser comme si sa réponse lui importait peu.

Il sortit de l'ombre se s'avança franchement.

-Si vous êtes aussi habile potionniste que vous semblez vouloir me faire croire, vous ne devez pas ignorer qu'une des règles de base du brassage de potions est d'empêcher quoi que ce soit d'interferer avec les ingrédients. En clair, de fermer hermétiquement la porte d'un laboratoire. Or, vous avez laissé la porte ouverte. J'en ai déduit que c'était une invitation. Et avant que vous ne cherchiez inutilement une réplique à ma hauteur, merci de répondre à cette question : que diable pensez vous trouver en concoctant cette potion ?

-Ma liberté.

-Votre... Liberté ?

-Vous connaissez assez les potions pour ne pas vous offusquer que je vous demande de patienter une heure. Après quoi je répondrai à vos questions.

Snape se tut et obtempéra. Oui, il connaissait les potions et pouvait sans mal deviner qu'elle était à un stade critique de sa potion expérimentale. Il avait reconnu la plupart des ingrédients mais ne les avais jamais vu ensemble. Cette foutue Miss Je-Sais-Tout était en train de combiner au moins trois potions différentes et il estimait le nombre d'ingrédients à plus de 200... Dont au moins 100 posaient de sérieux problèmes lorsqu'ils étaient réunis.

Une heure plus tard, passablement échevelée et fatiguée, Hermione posa un puissant sort de stase sur la potion qui mijotait et se tourna vers son ancien professeur qui, sans gêne, s'était assis sur un tabouret de l'autre côté de la paillasse.

-Alors...? Ces questions ?

-Honnêtement Granger. Combien de potions combinez vous actuellement ? J'en ai compté au moins trois mais il y a des ingrédients qui n'apparaissent même pas dans ces trois là.

-Quatre potions plus des ingrédients ajoutés séparément.

-Les trois potions que j'ai repérées sont les plus puissantes potions contre les sorts de Magie noire. La quatrième ?

-Une potion d'oubli sélectif. Pour que le corps oublie sans affecter l'esprit.

Snape planta son regard dans la sien.

-Pourquoi n'avoir pas passé la Maîtrise de potions ? Vous auriez largement eu le niveau sans compter les tonnes d'heures de lectures que cela vous aurait accordées. J'avoue ne pas comprendre que vous soyez passée à côté...

-Pourquoi faire ? Pour que l'on m'offre la maîtrise à cause de mon nom ? Ou, plus probablement, que l'on me la refuse ?

-Pourquoi vous la refuserait on ? Vous êtes Hermione Granger, cerveau du "Trio d'or", répliqua-t-il ironique.

-SUFFIT !

Snape frémit. Quelque chose clochait chez Granger et il était bien décidé à comprendre les tenants et les aboutissants de cette histoire. Peut-être était-ce maintenant.

-Je ne supporte plus ces conneries ! Le "cerveau"! Le "Trio"! Merde, Snape! Nous ne sommes que des gosses qui avons fait la guerre ! Où est l'honneur ? Ensuite, on nous a demandé de prendre position, vis-à-vis de la situation des uns et des autres, et notamment de vous ! Cracha-t-elle. Oui ! De vous, Snape ! Vos si précieux souvenirs ont fait pencher la balance en votre faveur, non sans faire des ravages au passage ! Harry ne doit le fait de ne pas être honni pour avoir pris votre défense qu'à son titre de "Sauveur"! Quant à moi... J'ai fait ce que j'ai cru être juste. Je ne supporte plus les regards d'admiration comme de mépris. Et ce sont les seuls que je rencontre aujourd'hui. Alors, oui, j'ai renoncé à la Maîtrise qui me faisait autrefois rêver. J'ai appris seule à défaut de trouver quelqu'un d'assez doué pour me former et d'assez intelligent pour me voir autrement que comme une héroïne ou une renégate. Voilà, vous savez tout. Dernier détail. La liberté dont je vous parlais tout à l'heure.

Elle ôta son gant de peau de dragon d'un geste rageur et commença à ôter rapidement le bandage sans cesser de parler, son regard rivé au sien.

-Voilà, Snape, ce dont je veux me libérer. Admirez. Regardez à quoi la vie m'a réduite. A quoi elle m'a réduite. Pour que je n'oublie pas. Jamais.

Elle ôta la dernière bande et lui imposa son bras sous les yeux.

La marque honnie. Le mot maudit. Mudblood. Sang de bourbe. Suintant. Saignant. Palpitant comme s'il était vivant. Se nourrissant de sa magie.

Snape ne frémit pas. Il tendit la main et ses longs doigts saisirent doucement le poignet de la jeune femme.