Ils avaient discuté de tout, de rien, des heures durant, et ne s'étaient séparés qu'au jour naissant. Elle lui en avait été reconnaissante. Leurs discussions avaient chassé ses cauchemars pour une nuit tout du moins et ils avaient habilement esquivé tout sujet délicat. Encore une fois, la culture et la littérature avaient permis de créer un cocon propice au relâchement. Littérature anglaise, cette fois-ci et elle avait découvert, surprise, que Snape n'était pas indifférent aux héros sombres des sœurs Brontë, héros ambivalents et torturés. A bien y réfléchir, ce n'était pas si étonnant. Et puis, ils avaient encore parlé. De littérature plus légère, romans policiers, romans d'espionnage qu'il avait avoué détester ("si ces gens-là savaient de quoi ils parlaient, ces livres seraient plus des livres d'horreur qu'autre chose !"). Encore une fois, il s'était avéré très sélectif sur les romans policiers. Il les aimait bien ficelés, si possible ambivalents. Fred Vargas méritait qu'on s'y intéresse, selon lui et il aimait parfois se détendre avec un vieil Agatha Christie. Pas n'importe lequel, avait-il dit. "Mort sur le Nil" et "Le Crime de l'Orient-Express" étaient ses préférés, le second car il était juste, simplement juste. Cette vengeance à plusieurs mains lui avait parfois donné des idées. Ces révélations à demi-mot et son regard vrillé au sien avaient été la seule allusion de la soirée (ou de la nuit) à ce qui avait précédé.
Avant de repartir au petit jour, il s'était penché vers elle, le regard intense et elle n'avait pu échapper à ces deux orbes noirs qui semblaient lire en elle. Le ton de sa voix n'admettait pas de réplique alors que ses yeux semblaient brûlants.
- Miss Granger, je en suis pas sans savoir que je vous jette sciemment dans la gueule du loup, si vous acceptez ce poste. A cet égard, sentez-vous libre de faire appel à moi à n'importe quelle heure du jour et de la nuit. J'ai bien assez de morts sur la conscience pour plusieurs vies pour ne pas y rajouter la vôtre. Et, avant que vous ne vous fassiez des idées, je préfère vous prévenir que si vous abusez de ce privilège, la terreur que je vous inspirait autrefois sera amplement justifiée...
Une sourde émotion s'était emparée de ses entrailles et elle avait rivé son regard au sien.
- Je vous remercie. Mais toute votre bonne volonté ne sera pas forcément suffisante. Si j'ai réellement besoin de vous, je ne pourrai vous envoyer un patronus. Ce sort m'est aujourd'hui très difficile à faire et encore plus si je suis en danger.
- Vous avez une autre idée j'imagine... ironisa-t-il gentiment.
Elle fit la moue mais répondit simplement.
- Oui. Un charme de Protée sur un gallion dit-elle en lui tendant une pièce. Vous en avez un et j'ai son jumeau. Si je l'active, vous le sentirez et inversement. Cette technique a fait ses preuves lorsqu'Ombrage était à Poudlard...
L'ombre d'un sourire étira les fines lèvres du maître des Potions alors qu'il regardait le gallion.
- Évidemment. Miss Je-Sais-Tous jusqu'au bout des ongles, n'est ce pas ?
Son ironie n'avait cette fois rien de méprisant mais une légère, oh très légère teinte de...respect ? Sans un mot de plus mais non sans lui avoir jeté un étrange et troublant regard intense, il avait disparu par la gerbe de flammes vertes de la cheminée.
Hermione ne savait plus que penser. Elle se fustigeait mentalement d'avoir craqué et pourtant, elle n'aurait voulu craquer devant personne d'autre. Il savait. Il savait tout et ne la méprisait pas ni n'avait pitié d'elle ; mais son attitude à son égard avait changé. Désormais, au moins un jour sur deux, il débarquait chez elle à l'improviste, et pour des prétextes qui ressemblait plus à des excuses : sa Potion de Liberté désormais presque prête, un livre qu'il avait "découvert" mais qu'il semblait connaître sur le bout des ongles, une question bénigne sur un ingrédient... il lui avait même fait le coup d'une potion qui avait mal tourné et avait envahi sa maison de vapeurs toxiques, la rendant inutilisable durant des heures... A chaque fois, le scénario avait été le même. Ils s'étaient installé avec ou sans verre de Cognac ou Whisky, et avaient discuté des heures.
Snape était un esprit brillant et sa conversation était à son image. Loin du professeur imbuvable qu'elle avait connu, il soutenait presque n'importe quel sujet avec décontraction et richesse, soulevant chaque fois des points intéressants, des aspects inexplorés et il écoutait chaque fois son avis avec attention. Les sarcasme étaient toujours de mise et faisaient partie du personnage. Elle riait sous cape lorsque la conversation déviait vers quelqu'un, quel qu'il soit, qui n'avait pas ses faveurs et qui, durant le temps qu'il le jugeait bon, en prenait pour son grade et était, selon une expression moldue, rhabillé pour l'hiver !
Elle aimait aussi lorsqu'il la poussait dans ses retranchements, la forçant à réfléchir, à regarder une situation sous un autre angle, à se poser pas forcément les "bonnes questions" mais à se poser "des questions", quelles qu'elles soient, à faire travailler son cerveau plutôt que sa mémoire. Et chaque rencontre était pour elle un nouveau challenge, guettant le moment où elle pourrait le surprendre, cette étincelle fugace dans ses yeux qui lui dirait qu'elle avait touché juste, ou qu'il approuvait sa réflexion.
C'était une étrange communion que celle de ces deux êtres, plus ou moins brisés et cabossés qui trouvaient refuge dans ces joutes et échanges intellectuels. Ils ne se formalisaient pas de convenances et les échanges prenaient, au fil du temps, de plus en plus l'apparence d'un échange de ping-pong ou d'un monologue à deux voix. Hermione se surprenait de plus en plus à terminer ses phrases et d'un simple mot, il résumait parfois sa pensée.
Et elle était heureuse. Vraiment. Rien d'ambigüe. Seul le pouvoir de la pensée et des mots. Un échange qu'elle attendait désormais avec impatience et les rares jours où il ne venait pas, elle se sentait délaissée, trahie. Il lui arrivait aussi parfait d'être en retard sur son horaire habituel, bien que jamais ils n'aient convenu de rendez-vous et une sourde angoisse s'emparait d'elle jusqu'à ce que les flammes vertes de la cheminée ne la libèrent de sa peur irraisonnée. Jamais elle n'avait eu auparavant l'occasion de se confronter à un homme d'une telle envergure et c'était grisant. Même ses silences étaient éloquents et Hermione aimait le regarder discrètement lorsqu'il réfléchissait, la tête légèrement penchée en arrière, le regard vague, sa main qui passait distraitement dans son cou, du côté opposé à sa cicatrice. Il n'aurait jamais pu passer pour un bel homme, mais un homme fascinant, ça oui. Et plus elle y pensait, plus elle se rendait compte qu'il avait toujours eu sur elle cette espèce d'aura, de domination intellectuelle inconsciente. Depuis toujours, elle avait voulu "être à sa hauteur", avoir son approbation, plus que de tout autre membre du corps enseignant. Il lui avait fallu des années pour s'en rendre compte et l'abandon de ses amis ainsi que leurs remarques acerbes pour envisager que oui, elle lui vouait une admiration sans bornes et qu'il la fascinait. Elle vivait aujourd'hui comme un privilège d'être son interlocutrice dans leurs joutes et elle en savourait chaque instant.
Lui ne semblait pas se rendre compte de ses sentiments, Merlin merci ! Autrement, il l'aurait plus que certainement rejetée avec une de ses flèches méprisantes qui n'appartenait qu'à lui. A moins qu'il ne lui jette un regard noir dont il avait le secret et ne disparaisse à jamais, sans un mot. Mais il était là, semblant prendre un certain plaisir à leurs discussions, comme s'il en avait été privé depuis trop longtemps.
Hermione avait donné sa réponse à Minerva qui avait été ravie d'avoir un nouveau Professeur de Potions digne de ce nom et cet évènement lui avait valu un certain nombre de railleries moqueuses de son ancien professeur. Elle n'avait pas osé lui dire qu'elle redoutait la rentrée prochaine car elle n'aurait plus l'occasion de passer ses soirées ainsi mais, comme s'il avait lu ses pensées, il avait fait remarquer, un brin moqueur, que son statut de Directeur lui laissait porte ouverte à n'importe quelle partie du château... et qu'aucun chat de gouttière ne pourrait l'empêcher d'aller où bon lui semblait.
L'autre remarque qui l'avait laissée coite fut lorsque, entre deux conversations et sur d'un air négligent, il laissa entendre que les cachots et donc ses anciens quartiers seraient certainement à nouveau accessibles. Le simple coup d'œil qu'il avait jeté dans sa direction en prononçant ces mots l'avait fait frémir. Il était de notoriété publique que personne n'avait pu descendre dans les cachots depuis sa "mort" et il lui accordait à elle l'accès qu'il avait refusé à tout autre. Ce jour-là, la soirée s'était écourtée. Prétextant un monceau de travail et un mal de tête lancinant, elle s'était éclipsée tandis qu'il disparaissait. Mais elle le savait, ni l'un ni l'autre n'avait été dupe.
Oui, pour la première fois depuis longtemps, Hermione semblait revivre. Et, paradoxe, jamais elle n'avait eu aussi peur de tout perdre. Il lui semblait que tout ceci ne pouvait durer. Elle avait trop vécu, et lui aussi. Le bonheur, la paix étaient faits pour les autres.
Pas pour eux.
Mais en attendant, égoïstement, elle profitait.
