Titre : Thirst

Disclaimer : Les personnages ne nous appartiennent pas et nous ne touchons aucune compensation financière pour la publication de ce texte.

Rating : M pour certains chapitres


Bonjour à tous, nous vous souhaitons de bonnes fêtes ! Voici un nouveau chapitre, avec une partie toujours un peu confuse pour Raito, j'espère que ce sera compréhensible quand même. Ce chapitre fait partie de ceux qui justifient le rating M. N'hésitez pas à laisser un commentaire et bonne lecture !

Réponse aux reviews anonymes :

N :

Merci beaucoup pour ton commentaire ! Nous espérons que la suite te plaira autant !


Thirst chapitre 59

Réalités parallèles


Je flottais dans une odeur de lessive, sur un coussin moelleux. Conscience confuse de la douceur des draps, de la douleur radiante et lourde, pourtant… assourdie ? Les draps propres ne devraient… quels draps ? La saveur métallique de la peur inonda tout.

J'ouvris les yeux à demi.

Le blanc, tout ce blanc à m'y noyer. Première accroche dans le flou des rétines, quelque part, je situai ma main inerte sur un oreiller. Infiniment déplacée. La voie veineuse périphérique plantée dedans, à la céphalique, délita les maigres lambeaux de torpeur.

Hérissement.

L'envie dévorante d'arracher la voie veineuse m'urtica le bras entier, le cerveau. Regard que je détournai dans l'autre sens, vers un décor brouillé, flou, mais reconnaissable : j'étais dans ma chambre, au QG. Et c'était irréel.

Deux personnes dormaient sur des chaises. L'une avait le menton en arrière, l'occipital posé au mur, l'autre se recroquevillait sur l'assise. Paupières que je frottais pour gagner du temps, appréhender la situation. Son visage se cachait dans les creux des coudes et les replis clairs de vêtements. Et le doute me déchira le ventre jusqu'à ce que je me rappelle…

Déglutition.

Mon père remua légèrement, sans émerger de son sommeil.

Irréel.

C'était un cauchemar cotonneux.

Impression tenace d'avoir déjà eu cette pensée et de m'être retrouvé dans cette situation, plusieurs fois déjà. Les souvenirs papillonnaient parmi les interrogations, évanescents. Quelques fragments s'organisaient, tissant une scène rejouée encore et encore.

Ma perception des textures, de l'odeur de l'air, de la soif m'incitait à reconsidérer la réalité de l'ensemble. La douleur résonnait tout sans contrefaçon cérébrale possible, rien n'imiterait jamais ça. Sensations qui me poinçonnaient, émoussées mais tangibles.

Les minutes défilaient sur le réveil, normalement, sans distorsion ou écart. Un journal reposait à côté du lit, attrapé en étouffant le léger grondement de douleur. Sale étirement des côtes fracturées, cohérent ça aussi. Certaines pages avaient été enlevées, mais je parvenais à lire les informations qui, en plus d'être construites, m'étaient inconnues. Blocage sur la date imprimée à l'encre noire de tout ce qui voulait surgir. Ne pas compter les semaines.

Les possibilités de délire ou de rêve lucide se délitaient dans une amertume crasse et le papier frémit dans ma paume. D'anticipation.

Les structures d'acier baignées de projecteurs s'infiltrèrent sur le blanc de la page, violentes.

Danse de points rouges dans le vent nocturne qui tournait au milieu d'un parterre de lumières clignotantes. Idées et images mélangées en flaques de couleurs et de boue, toute la lucidité semblait couler sur le béton en plaie ouverte. Purs restes d'une volonté famélique qui empêchaient le rongement des derniers fils de ce que j'étais encore. Il fallait tenir. Tenir debout. Debout. Sifflements de la nuit entre les arcs de fer coloré. Tenir. Jambes qui vacillèrent aux bruits de portières. Tenir. Debout. La peur me fissurait de part en part. S'il y avait ce que je cherchais, si… saturation cardiaque battant le crâne.

La silhouette surgit, se mit à courir, avalée dans la lumière crue des phares. Elle apparut vraiment, d'un coup, pour le face-à-face d'un instant étiré en cent. Ce visage trancha l'angoisse d'une bouillie bordélique de sentiments. Tombai vers L, sans plus pouvoir l'empêcher. Contact de son corps, à peine senti, quelque part, dans le bordel de tout. Puis, le mot qu'il répéta, le « merci » vaguement entendu. Ce mot qui revenait pour emporter le son et l'image avec lui.

Déposai le journal plus loin, sur le lit, sans regarder plus que nécessaire ma main couronnée de bandages. Je savais ce qu'il y avait dessous et, ça, c'était réel jusqu'au bout des doigts.

Inspiration profonde, résumant le contrôle au souffle d'air martyrisant ma gorge. Ravalais les miettes de moi derrière la façade, les battements de paupières. Tout cet… apaisement… ? Ça n'avait vraiment aucun putain de sens ? Certitude aigre portée sur la responsabilité du cathéter. On me refilait un tas de saloperies qui déréglaient mes remparts.

Fentanyl.

Poignet droit tordu vers le haut pour arracher le tube avec les dents. Une voix pâteuse me stoppa net, mon prénom qu'on appelait. Si mon père ne semblait pas avoir compris le but du geste avorté, je n'en dirais pas autant de l'œil sombre qui venait de s'ouvrir, entraperçu, épiant la scène.

Une épaule se rapprocha avec empressement contre la mienne pour une étreinte. L'étrangeté d'un contact qui ne cherchait pas à provoquer la souffrance me sauta au visage. C'était... inhabituel. Et la crispation n'était qu'un affreux réflexe pavlovien, d'attente. La pression exercée par mon père, légère, provoquait des décharges de souffrances galopantes dont je rejetais les signes visibles aux tréfonds, impitoyablement.

Lorsqu'il se détacha, ses yeux humides se noyaient, vite enfouis sous une main pudique.

« Mon fils, tu m'as tellement manqué. Je je… suis tellement désolé pour tout.

— Tu n'y es pour rien.

— J'aurais dû… j'aurais dû… »

La voix se déstructurait dans les larmes roulant sa paume. Pas de prise en compte de ma réponse. Ne m'écoutait pas. À vrai dire, je ne savais pas si on pouvait m'entendre.

Sa main qu'il ôta pour la poser sur ma tête, glissant dans les cheveux avec précaution.

Sorte de miracle aussi effroyable qu'inquiétant de ne pas avoir vraiment mal au toucher.

Sous mon regard, le soulagement transperça les traits creusés à la serpe. Corolles de cernes et muscles épuisés qui s'animaient pour une autopsie à cœur ouvert. La violence de ses émotions cognait comme des impacts dans mes iris. Pas de filtre. Épuisement, culpabilité, douleur. Si viscérales que ça m'ouvrait sur la table.

« Tu n'y es pour rien, papa. Je suis désolé. »

Ce n'était pas reconnaissable à mes propres oreilles, à peine audible, vaguement compréhensible en récompense de la douleur qui m'écrasait la gorge davantage. Derrière, l'œil de L avait disparu dans un tourbillon de cheveux sombres et de textile.

« Tu n'as pas à être désolé ni à t'excuser. Tu es là. »

La chambre immaculée que je désignais. Ne rien laisser voir sous le ton moqueur, autant que possible.

« Vous en avez trop fait, beaucoup trop. Il ne manque que – » Trajectoire suivie de son regard vers un vase garni de tulipes. « – les fleurs. Pour un peu, j'aurais pu croire que j'étais mort. »

Raté. Il pâlit absolument. « Ne dis pas ça.

— Je vais bien. »

Légèreté du phrasé, reflet de cette détente anormale, envahissante. Me donnait envie de vomir. Enlever la saleté de tuyau était une urgence absolue.

Mon père posa son front contre le mien, à peine, et sa terreur passée lui hantait la peau.

« Je t'aime. Je t'aime tellement, je ne sais pas ce que j'aurais fait si… Je ne veux pas y penser. Je suis tellement heureux de t'avoir retrouvé. »

Ses yeux qu'il ferma un instant sur une fin brisée, détruisant les faussetés, les facilités. Hypnose d'une banalité ou deux qui le rassurèrent et, à son expression, je sus que j'avais réussi. À m'éteindre pour son regard.


Œil survolant les gestes de Mayat sans les voir, les vertiges tournaient dans le coton de mon cerveau. Paroles pas écoutées, lointaines, jusqu'à ce qu'elle appuie sur une suture. Exprès. Flash d'attention, elle s'activait à défaire le bandage de ma cuisse gauche, courant jusqu'au tibia.

« Je disais que si vous n'êtes pas fichu d'avaler plus de trois bouchées de cette assiette, je vous enfonce des boîtes de compléments alimentaires dans l'œsophage jusqu'à vous exploser l'estomac. »

Le repas incriminé attendait sagement sur la table de chevet. Crème étalée sur les morceaux de peau manquants alors qu'elle ne me lâchait pas des yeux, une vague piqûre allumait leur surface vitreuse.

« Je me fous de l'aspect contre-productif de la manœuvre, je vous ferai bouffer deux boîtes dès demain s'il le faut. Avec un putain d'entonnoir. »

Une cuillère fantôme glissa ma joue, poissée de la chaleur de sa bouche. Litanie de ces plats drogués impitoyablement enfoncés dans ma gorge par Beyond. Le sucre qui servait de diadème gustatif, sublimant la saveur immonde de la moisissure et des molécules chimiques diverses au lieu de les étouffer. Dans les nappages de pourriture à la fraise, l'horreur s'amplifiait et il fallait avaler toujours, toujours, ce qui était littéralement immangeable. Fourchette par fourchette. Ce qui était craché était resservi. Ce qui était abandonné était resservi. Avec plus de sucre, plus de sucre à vomir. Jusqu'à ce qu'il ne reste rien. Depuis sa bouche comme un foutu oisillon avec sa mère ou des abeilles entre elles, depuis le sol, les deux. Et Beyond tirait, titillait au point de rupture, adorait mener aux limites caressantes ou coupantes tout ce qui pouvait rompre grâce à lui.

Inspiration prise dans le présent, presque impossible quand je m'écrasais sous le passé. Les bandages se laçaient à l'étouffement autour de la gorge, pesants. Réminiscences des noyades, emplissant ma bouche, mon nez, ma peau de mélasse tiède, de goudron, d'essence. De sirop. De bordel de sirop à l'asphyxie.

Mayat défit finalement l'attelle de l'épaule, continuant à jacasser. Je plongeais à l'intérieur de mon esprit, pour juguler. Ne pas fermer les yeux. Ne pas hurler. Ne pas me débattre. Ne pas ressentir.

Éclair, passant, repassant, accompagné d'un bruit. Rétrécissement douloureux des pupilles, c'étaient... La forme de métal que j'arrêtai au vol dans ma main. Phalanges ouvertes, tachées de sang aux extrémités à cause de la force du geste. Des ciseaux. Mayat m'approchait avec des ciseaux. Elle disait quelque chose que je n'entendais pas, une autre voix se superposait à la sienne, un autre regard.

Sueur immédiate piquant les omoplates, respiration crescendo. Pas n'importe quels ciseaux, c'étaient les mêmes. Pouvais encore les sentir tailler, racler la chair pour venir l'éplucher. Froideur des pointes derrière la cuisse, remontant pour rouler les artères avec délice, carotide. Longement de la moelle épinière. Beyond avait délaissé sa paire de ciseaux ensuite, pour tripoter les nerfs rachidiens. Segments C2 à T10 dévalés comme un piano, gammes montées, descendues, mélangées. Stimuli chatouillant les racines postérieures et les ganglions spinaux, son savoir-faire capable de saturer, exploser la charge sensitive sans causer de dommages. Souffrance dans le corps entier, rayonnante comme un soleil implosé, bouffant, aliénant le cerveau.

Déconnexion.

Je retrouvais prise sur l'extérieur entre les mèches de cheveux qui chutaient un peu partout, tranchées.

« Je préférerais que vous soyez dans le frigo les pieds devant, alors arrêtez de me regarder comme ça. Quel que ce soit l'angle et mon admirable précision chirurgicale, vous aurez toujours l'air d'un bête manchot crétin borgne et benêt. »

Figement dans la broche en forme de palmier qui retenait une frange inégale, les billes oculaires de morue trop cuite étudiaient la réaction musculaire quand elle tapota un genou avec le manche des ciseaux.

« Je vais monter les doses. »

Dégoût absolu.

« Non. »

M'avait-elle entendu ?

« N'importe qui apprécierait de planer un peu. Ça ne fait qu'une journée et demie que vos muscles arrêtent de trembler tout seuls. Pour un peu, on aurait pu se servir de vous comme générateur électrique d'appoint. »

Mes mâchoires que je serrai de toutes mes forces alors qu'elle donnait des coups de lames en chantonnant un générique enfantin. Balaya mes vêtements quand elle eut terminé.

« Voila, ce massacre-là est rattrapé, vous aurez moins l'air d'un chiot famélique et galeux abandonné dans la forêt. Bras gauche, maintenant. »


Refusais de le regarder depuis qu'il s'était assis dans un coin. Pas une parole échangée, son visage encore englouti dans une armure de tissu était invisible.

À neuf heures du soir, Mayat effectua son avant-dernier passage de la journée. L'effet de l'analgésique injecté une heure plus tôt imbibait mes neurones de plaisir factice, recouvrant les émotions sous un vernis de douceur. C'était exactement le même principe que la « nourriture » servie par Beyond.

« Alors, ce dîner ? »

Vague haussement d'épaule, élançant la peau mâchée tout autour de l'articulation qui avait été déboîtée et replacée au moins quatre fois. Pas sûr du nombre, tout se confondait, même les laps de temps infinis pendant lesquels Beyond avait laissé l'épaule pendre en dehors de son articulation.

« Bougez pas comme ça, vous. » Elle soupira. « C'est votre cher et tendre qui a remis l'épaule en place, allez pas saloper le travail. »

Contrôle maximum, je ne cillai même pas. Pouvais pas empêcher mon cerveau de tourner derrière le masque, me submerger sous l'image d'une barre de fer posée au bas du dos, de son regard au plaisir volcanique.

Nausée adoucie par la saleté d'opioïde, retirant quand même le sang des joues. Qu'elle ne vit pas, trop occupée à vérifier l'écoulement de la perfusion qu'elle venait d'installer.

« Il faut que je vous demande quelque chose de peu agréable. »

Comme si le reste du temps, ça l'était, agréable.

Elle me tendit une feuille. « Lisez. On l'a reçue hier. »

Beyond avait fait une foutue liste.

Lame de compréhension découpant un peu le brouillard d'apaisement cérébral. La raison pour laquelle L se plantait sur cette chaise au lieu d'utiliser les caméras se fit évidence : il attendait mes réactions...

Je lus le papier intitulé Journal de bord avec froideur.

« Les traces de piqûres dans votre coude trouvent sens. Les informations notées sont-elles correctes ?

— Globalement oui, pour autant que je puisse en juger. »

S'il était impossible de confirmer les doses et le décompte par dizaines d'heures indiqué à côté, le nombre d'injections de paraponera se révélait inexact. Quatre, pas trois… peut-être. Les lambeaux mémoriels pas fiables, se mélangeaient dans une chronologie complètement déstructurée. Certaines périodes temporelles plongées dans l'ombre et le flou absolus, la douleur débordante partout. Toujours. Absolue.

Pourrais pas plus confirmer le nombre des injections au venin de tarantula hawk, tellement plurielles qu'elles se confondaient en marasme d'électrocutions féroces et ardentes.

Enchaînement rapide du regard sur les sévices divers et les psychotropes hallucinogènes classiques, peu intéressants : belladone, datura, kétamine, bla-bla-bla et autres joyeusetés mélangées à du cortisol, l'hormone du stress. Les détails restaient trop fuyants dans mon crâne, arrivais pas à tout retrouver et l'opioïde devait y être pour quelque chose. Même les strangulations et les noyades se malaxaient, s'hybridaient en secondes aiguës et enflammées. Les ustensiles, les accessoires, les produits en IV se perdaient les uns dans les autres.

Trop de choses n'étaient pas mentionnées, aussi. Cette liste trop longue était bien trop courte.

Servirait à rien d'étaler les faits, de dire le reste. Oublier serait préférable. L'antidouleur coulant mes artères promettait, promettait qu'en fermant les yeux tout irait mieux. Pire qu'un générique de dessins animés dégueulant de bons sentiments factices et niais.

À travers les ondes analgésiques, un rappel confus me somma pourtant de faire semblant de compléter ma réponse. Mayat avait récupéré une mèche de cheveux et du sang, après tout. Une partie du savoir dormait dans la bibliothèque de kératine et d'hémoglobine, des blessures soignées ne figuraient pas dans la liste. Elle savait déjà ce que j'allais dire.

« Il manque des éléments.

— Il a dit qu'il enverrait une partie deux plus tard. »

Rien ne représenterait avec exhaustivité cette réalité abjecte, hurlante et névrotique surtout pas ces notes lapidaires. La liste ne servait pas, les détails n'y étaient pas fiables. Et pourtant, je savais exactement à quoi elle servait. Fissure dans la torpeur qui m'attrapait.

« Qu'est-ce qu'il veut dire par « expérience ratée mais grandiose sur le TRPA1 avec d'autres sujets » ? »

L'un des neuf gènes reconnus pour leur rôle dans la douleur. L'épigénétique ne concernait pas directement son domaine d'expertise, mais elle devait bien le savoir.

« Passage de l'expression du gène en hyperméthylation. Cocktail chimique.

— Oh. Provoquant une sensibilité accrue à la douleur, ingénieux si ça fonctionne. »

La théorie intéressante, mais en pratique, c'étaient juste des conneries ridicules. Beyond aimait trop les sujets à disséquer vivants, hurlants, et il n'avait aucune patience.


Le vent frémissait la page que je ne tournais pas. Paupières fermées sous la caresse fraîche aux odeurs de printemps. Terrible envie de sortir, confinée à l'intérieur. Abandon du livre, me tournais vers la fenêtre, le ciel dévoré des yeux. Le bleu azurait presque les murs d'une profondeur lumineuse où les horreurs ne parvenaient pas encore à s'infiltrer. Une flaque de soleil tombait sur le lit, dorant un peu les ombres et la vague d'apaisement forcé.

Regard jeté de côté, à peine plus d'une seconde et l'hésitation me cloua au matelas, cette fois. Se dénoua dans la lenteur d'une inspiration. Confirmation que j'avais besoin de sceller dans mes tripes. C'était le moment.

Pieds posés au sol pour avancer vers L, endormi. Un pan de col avait glissé, dégageant le demi-cercle d'une paupière close.

La nouvelle répartition du poids tirait sur tous mes points, ravivait les blessures d'une autre manière. Chaque enjambée devait flirter à la moitié de n'importe quelle échelle de mesure de la douleur malgré la dose de fentanyl avec laquelle on aurait presque pu shooter un cheval. Peu de pas à faire, et j'avais prouvé être capable d'encaisser beaucoup plus que cette souffrance-là, douce, si douce. En comparaison.

Me penchai, gauche et rigide vers le détective. Attisement dans les côtes brisées, respiration difficile. L'observer dans son sommeil m'écrasait la cage thoracique.

Rondeur crémeuse de la joue, ombre vacillante des cils sur une respiration qui ne variait pas, cadencée. Mes phalanges tendues en avant, vinrent effleurer ce visage, légères. Le résultat contemplé une seconde avant de retourner à mon lit.

Aucun maquillage n'avait poudré sur mes doigts.

Un œil s'ouvrit soudain, braqué sur moi. Son intensité pourrait m'éclater comme du verre.

« Tu as un doute, Raito. »

Aucune dose d'opioïde ne serait assez forte pour me forcer à répondre. L'acidité de sa phrase, je la laissais filer, s'éteindre. Dans le champ périphérique, la silhouette passa, partit en claquant la porte. La tension s'arquait dans mes muscles en armature. En armure. Toujours solidement en place quand il revient, projetant son ombre sur le livre ouvert dans mes mains.

Il s'assit un moment, après avoir rapproché la chaise en concert de grincements.

« Je suis L et je peux le prouver. »

Un panda en peluche envahit mon lit avec ses yeux de verre humide. Ses poils s'ébouriffaient un peu sous la brise, appel du passé.

Je tournais la page 48. Il s'approcha entre deux grincements de chaise supplémentaires.

« Beyond ne peut pas connaître ces détails, il n'était pas encore dans la partie. »

Il attendit.

Il pouvait toujours attendre.

Il posa une série de photos sur la table, certaines en parfait état : série de photographies qui provenait de la fête foraine. La fête foraine n'était plus qu'un univers parallèle.

Page 49.

Dans le silence qui se froissait dans la succession des pages tournées, mon rythme de lecture restait rigoureusement identique. Il savait très bien à quel point je rêverais de tourner sa page. Somnolence aux effluves bienheureux lovant mes pensées comme un chat.

« Tu te dis que la taupe a pu tout raconter à Beyond ? »

J'en arrivais à la page 64, pas si mal ce livre, au fond. Sentiment doux et apaisé sourdant mon ventre. Ses preuves étaient inutiles, j'avais eu les miennes.

« Raito, chante-moi soft kitty. »

Référence personnelle, extirpée de l'intimité duelle. Fantômes de conversations téléphoniques craquelant l'attente, Beyond n'avait pas pu voler ça.

Mes iris dans les siens, murmure froissant salement les cordes vocales au papier de verre.

« Je sais que tu es réel. »

Un temps, pendant lequel il pouvait faire tomber le masque et ça me terrifiait au-delà des mots.

Je ne me détournais pas, attendais.

Gouffre brutal de sa compréhension qui s'ouvrit, palpitant, antimatière et matière cognées, apairées pour s'annihiler. Le dégoût lui dévora le visage, rayonnant de noirceur au creux des pupilles. Son expression miroita, se feuilleta de souvenirs sous le dégoût suprême et poisseux. Ce regard. Qui me torturait toujours.

La torpeur m'incitait à lâcher, fermer les yeux, ce serait agréable. Bien-être de coton chaud dans lequel il serait si facile d'abandonner. Détente musculaire, coussin de mon esprit réconfortant, rassurant. Systèmes parasympathique et nerveux en abandon.

Les syllabes que j'avais tues tournaient encore ma gorge dans une tiédeur sucrée.

J'aurais crevé que tu ne sois qu'une hallucination. J'aurais crevé pour que cette réalité ne soit qu'un rêve.

Je sais que tu es réel.

Je sais que tu n'es pas Beyond.

Déconnexion.

Déconnexion.

Déconnexion.

Hurler était terriblement dérisoire, suffirait jamais. Sourire serait plus facile, ma bouche avait envie de sourire. Pointe incompatible de bonheur en bouton, fleurissant. Les pensées fondaient en miel chaud, délicieux baume de béatitude, noyant le sulfure et l'horreur.

« Je n'ai fait que t'effleurer jusqu'à présent, avait ricané Beyond. Les plaies, les coups, les drogues ? Je t'ai à peine touché, chouchou, la souffrance est ailleurs.

La capacité à ressentir la douleur est limitée par le corps. Plus qu'à faire des expériences pendant vingt ans sur des greffons nerveux avant de passer faire coucou. Tu m'écriras ?

Je préfère les bisous. Et je préfère accorder ta moelle épinière sous mes doigts. Même avec chaque muscle en charpie, tu ne saurais pas encore ce que ça veut dire, souffrir. La chair ne comptera pas pour de vrai, à la fin. Quand j'aurais creusé ta mignonne petite tête comme une orange.

Le fentanyl se déposait, recouvrait mes émotions sous son écorce d'euphorie obligatoire. On m'obligeait à être heureux quand j'avais si mal.

Violence ultime.


Akemi se faufila avec une souplesse féline dans la chambre, un air voleur pointant ses sourcils. Meilleur air de conspirateur malin.

Il ferma la porte, non sans un regard soulagé en constatant qu'il n'y avait que moi.

« Raito, échappé des cercles de l'enfer en un seul morceau. Tu as souscrit un forfait « je ressuscite parce que je le vaux bien » ? Je t'accorde le trophée escape game avec mention « même pas mal », espèce de tronche de porridge.

— Tartare. Je passe mon tour pour rejouer après la case prison. »

Gangue de fatigue oppressante, balançante. Je bâillais en tentant vainement de le cacher. Aucune curiosité à son visage trop sérieux.

« On s'est tous fait du souci, imbécile. »

Faux, faux, tellement faux. Ça me rendait malade. Encore plus de ne pas avoir accepté ce fait, maintenant. Nausée galopante que je contins derrière une pique murmurée.

« Promis, je penserai à une carte postale la prochaine fois si on me laisse la main droite en état suffisant.

— Tu es plus blanc qu'un cul de lavabo, mais je supporterai cette vue ô combien terrible et disgracieuse grâce à mon amour incommensurable pour le genre humain.

— Parler et penser en même temps me demandent trop d'efforts, tu dois connaître ça. »

Ironie mauvaise, arrachant un petit sourire. Il s'assit avec précaution au bout du lit et me considéra longtemps. Ses yeux chocolat me dévisageaient, scrutaient les bandages, creusaient l'apparence, l'absence.

Voulais pas entendre à quel point j'allais visiblement si bien.

« Maintenant que tu joues la momie hantant les sommiers, j'aurais pensé que vous seriez aussi romantiques qu'un vieux chewing-gum à la guimauve collé sous une semelle de chaussure en plein remake d'Apocalypse Now. Au lieu de ça, il s'est transformé en dragon qui garde ta porte et personne ne peut entrer pour voler le trésor. »

Question silencieuse qu'il comprit sans peine.

« Oh, le dragon féroce est occupé. J'aurais voulu sortir mon épée et combattre vaillamment à ses côtés, mais mon chien l'a mangée comme tous mes vieux devoirs de maths. »

Me doutais bien que les entrées devaient être filtrées, plus pratique pour lui, c'était logique. Il faisait ça pour le plaisir. La seule finalité de la liste, c'était ça.

La seule finalité de tout.

« Les autres vont bien ? »

Éclat dans son œil, infime torsion de la bouche sous un voile de surprise.

« Oui, super. Tout baigne. Tout le monde est opérationnel. » Crédible avec une touche de fuite, histoire qu'il soit impossible de passer à côté. « Pas d'offense, tu as une voix de camionneur russe qui broute la fumette par le goulot depuis trente ans, alors relax sur l'expression vocale. »

En dessous des bandages, les empreintes de doigts se firent plus pressantes, plus sensibles. Brûlantes sur ma carotide.

La décontraction habituelle du mafieux s'effilocha soudain dans une gravité étrange. Une hésitation fragile aussi, retenue, au goût de peur.

« Désolé de demander ça, mais il faut que je sache si tu les as vus, là-bas. »

Il me donna un dossier, contenant des photos.

Voile de sueur sur la chair de poule, instantané. Paralysie.

Tous ces visages. Tous ces regards.

Fermais les yeux.

Déconnexion.

Déconnexion.

Me sentais sale à m'écharper.

Je les sentais, je les sentais me couler sur le ventre, le cou, les jambes. Couler entre mes doigts. En ouvrant les paupières, j'allais… Beyond s'était servi des corps comme de messagers, brûlant les peaux froides en lettres de feu. Il ne faisait que les tailler dans la mienne et dessiner dessus à la fraise.

« Je… je suppose que ça veut dire oui. » Déglutition précédant une voix tremblante comme je n'en avais jamais entendu dans sa bouche. « Est-ce qu'il y a… je veux dire… est-ce qu'il y a une chance… »

Phrase jamais achevée. Et ce fut ça, peut-être, qui me donna le courage d'ouvrir les yeux.

Pupilles en tête d'épingle, floues, que je tâchais finalement d'ancrer dans les siennes. Mes rétines se voilaient, se déchiraient de ces visages, je ne pouvais pas endiguer la vague.

Quand on avait la tête coupée, on avait peu de chances de survie.

Akemi blêmissait et sa main tressautait quand il me désigna une dernière image. Visage rond entouré d'une tignasse aux boucles décolorées. Une larme s'échappa d'un œil sombre, tomba sur la photographie.

Oh.

Fallait que j'aille vomir.

Mayat tapota ma main, râlant que son boulot concernait la viande froide, pas celle qui bougeait encore stupidement et surtout pas celle qui avait l'insigne manque de savoir-vivre de faire sauter ses points.

Elle refit les cinq sutures qui avaient lâché.

« Vous êtes chiant. Savais que j'aurais pas dû baisser les doses. On est déjà en sous-dosage à cause de votre dégaine de chaton maigrelet. »

Fuyais son visage.

« Je ne veux pas de fentanyl. Je ne veux rien.

— Ce n'est pas vous qui… Qui vous a dit que j'utilisais du fentanyl ? Ce n'est visible nulle part dans cette chambre et les effets sont globalement les mêmes que de nombreux autres opioïdes. Même s'ils sont bien plus forts que ceux de la morphine, sans comparatif on ne peut pas se rendre compte précisément de l'échelle de puissance des analgésiques. »

Laissais la phrase couler.

« Il en est hors de question de ne rien vous donner. Je peux couper avec de la morphine, mais c'est tout. »

Regard errant sur le cathéter.

Je voulais l'arracher. Désespérément. L'arracher.

l'arracher l'arracher l'arracher

Elle fronça les sourcils d'un geste infime, aiguille plantée dans le tube.

« N'osez même pas y toucher. »

Trois minutes de temps d'action pour tout abandonner. Mon détachement mis à profit, elle me colla une cuillère de la bouche. Réagissais plus. Le bien-être souverain circulait dans mes veines, striant les brides mémorielles de leur sirop aux bonbons dégoulinant de caramel.

Beyond entra en jetant en avant une silhouette. Bruit du corps écrasé au sol, puis du craquement quand la tête fut projetée contre les dalles de béton. Il s'assit sur le dos de l'homme, enfouit sa main dans les boucles blondes pour tirer la tête en arrière. Pommettes rondes blafardes.

« Bonjour, Raito, je te présente Hiroshi. »

L'homme haletait dans la lumière froide, adolescent ou presque. Une lentille était tombée de l'œil, quelque part. Iris vairons, vert et noir plongés de toute leur terreur au creux de mon regard.

Une trace de larme luisait la joue déjà souillée, coulant sur la gorge ployée vers l'arrière.

« Vous avez presque le même âge, je sens que vous allez devenir amis. » Beyond se pencha en avant, pour terminer à l'oreille de l'autre. « Je t'ai dit qu'il s'appelait Raito, déjà ? Oui oui oui. Grâce à lui, tu vas salement mourir. »

Les orbites roulèrent de panique, de cris muets.

Beyond se releva d'un coup, forçant Hiroshi à suivre le mouvement. Le tueur se tenait derrière lui, face à moi. Quelques ecchymoses tuméfiaient le visage tremblant d'incompréhension.

Claquement sec à l'ouverture du pot. Rien qu'à la manière dont Beyond plongeait les doigts dans la gelée, je savais qu'il était de bonne humeur. Sa main qu'il caressa ensuite sur l'épaule de l'autre qui lui donna un coup involontaire dans le nez. Figement de tout. Reprise grippée du temps alors que le plus jeune se vidait littéralement de toutes ses couleurs.

« P-pardon, mon-monsieur… »

Beyond essuya une goutte de sang sombre d'un geste maniéré. Lenteur et calme apparents qui préparaient la fulgurance de l'attaque. Je voyais toute sa prédation bouillonner sous la surface veloutée.

« Tu vois, Hiroshishi, ce sombre individu ne veut rien me dire et ça me frustre un peu. Je suis sûr que tu me comprends, tu es un jeune homme sensible. »

Reniflement, valse de mouchoirs jetés dans un coin et le pot fut poussé un peu plus loin. Beyond sourit, dévoilant des canines joyeuses. Filets de sang roulant son image devant mon œil droit. Anticipation de ce qui allait suivre avec laquelle il jouait. Sa voix tonna, frappa, hérissant la chair de poule.

« Est-ce que tu vas avouer ou pas, Raito ! »

Ma nuque embrassée, griffée de la pointe de ses ongles sous le couinement apeuré d'Hiroshi.

« Je devrais lui faire des trucs qui t'abîmeraient trop. Ce sera totalement de ta faute si j'en arrive là, note-le bien, chouchou. Je devrais lui arracher le nez à la fin aussi, un cartilage après l'autre. »

Sueur dans mon dos, adrénaline en flèche. Perception de l'instant aiguë, tout était écrit, déjà.

« Je n'ai rien à avouer. »

Je n'étais pas Kira, lui-même l'avait reconnu. Absurde. Totalement absurde.

Sourire mangeant la moitié de sa bouche, épaule que Beyond haussa. Il attrapa avec douceur le bras droit d'Hiroshi.

« Tant mieux, je préfère tellement ça quand tu nies pour me laisser m'amuser. Quelle délicate intention. »

D'un mouvement sec et fluide, il tordit puis cassa avec un enthousiasme ruisselant le coude d'Hiroshi sur son genou. Je sursautai, malgré moi, au son, à la vision. Flots de sang déchirant les chairs, se déversant au sol. La tête de l'humérus brisée ressortait, arête épaisse et blanche dans la bouillie sanglante de l'articulation.

Le hurlement du jeune homme me vrilla les tympans, les rétines.

« Raito, toujours pas ? »

Incapacité à répondre. Il s'en amusa, roucoula sur ma politesse et mon amabilité alors que ses doigts pianotaient. Choisirent un marteau dans son arsenal. Il commença alors, comme on commencerait une danse. Son premier geste vient se poser sur le bras cassé, le second l'enfonça. Morceaux de viande et de veines écrasées, projetées, rythmant la lenteur délibérée des coups. Le corps entier du jeune homme se secouait sous les impacts, choc de la lividité du visage, plus haut. Soudain, le marteau s'immobilisa, accroché de chair.

« Alors ?

Je ne peux pas avouer. Tu sais que je ne le suis pas, tu l'as dit toi-même.

Mauvaise réponse. Je tiens le marteau, mais c'est toi le bourreau. »

Sourire étiré avec éblouissement, taché de sang chaud. Me débattis sur ma chaise contre les sangles, lui hurlant d'arrêter. Il se figea, pivota vers moi.

« Puisque tu fais semblant d'en avoir quelque chose à foutre, mon beau. Tu es puni. »

Coup de marteau, visant encore la zone de fracture ouverte. Une fois. Œillade allumée de gourmandise brute, me dévorant. Ne regardait que moi.

« Viens donc m'en empêcher, viens ! »

Je tirais sur les liens, les enfonçant dans les plaies, urgence qui supplantait la conscience. Je ne sentais plus rien, boosté par l'adrénaline. L'horreur sortait des poumons d'Hiroshi, infernale, atroce, incohérente de suppliques.

Bruit spongieux.

L'avant-bras venait de se détacher en chaos de muscles écrasés. Marmelade de chair presque liquide à force de coups. Vacillement dans mes bras, lâchai tout. Mes yeux se noyaient dans ceux d'Hiroshi, submergés. Hypnose terrible au cœur de la souffrance d'un autre.

Beyond ricana, suivant l'échange.

« Raito, quelque chose à dire ? Tu aimes les smooothies ou tu préfères quand il y a plus de morceaux ? »

Pause. Cerveau tournant à vide.

Il adopta une mine déçue, sidération me dévalant la peau. Il s'approcha. Me détacha dans un crissement de cuir, les sangles tombèrent.

« Tu sais combien de temps ça lui prendra pour crever les intestins à l'air, mais je vais ajouter quelques petites complications dans le calcul. »

Il désigna l'extirpette d'un index négligeant. Terreur incandescente qui me cueillit, me figea. Pouvais plus réfléchir dans le souvenir de sa première victime passée sous l'instrument. Couteaux rouillés et armature de fer luisante, projetant des ombres de cauchemar sur les murs. S'il s'en servait, la pièce entière dégoulinerait de sang, de boyaux, de matière grise.

Paralysie.

Paralysie.

La lame de scie jeta des éclairs sous les néons, approcha du corps déjà mutilé. Hiroshi se tortillait, se tordait dans l'espoir vain d'échapper au tranchant. Flots de supplications dépourvus de sens, gémissement gargouillant d'hémoglobine. Et c'était moi qu'il suppliait en pleurant.

Moi.

« Vas-y, empêche-moi, tu es libre. Empêche-moi. Je passe à la scie, maintenant. On s'approche dangereusement de l'étape extirpette de notre croisière, merci de garder bras et jambes à l'intérieur sinon nous ne vous les rendrons pas. » Beyond effleura les crans inoxydables du bout des doigts. « Si tu en as quelque chose à foutre, empêche-moi, qu'est-ce qui te retient ? » Il rugit. Ma main tremblait. Je ne pouvais pas bouger. « Si tu en as quelque chose à foutre, bouge, Raito ! Bouge ! » L'acier mordit la peau, s'enfonça comme du beurre.

« Raito, bouge ! Aide-le ! Aide-le ou avoue ! »

Le bruit infâme des muscles et des os qui se déchiquetaient résonnait dans ma propre chair. Le regard d'Hiroshi. Timbre vibrant de Beyond, en transe, brillant de sa révélation pourrie. « T'en n'as rien à battre parce que tu te préfères toi à lui et je t'aime pour ça. Puisque tu ne vas pas intervenir et tu ne vas pas avouer, chante avec moi, Raito, chante. Chante, chante ! »

Pouvais pas laisser faire.

Immobilisme éclaté, je me levai, me précipitai en avant, main tendue. Arrêtée par la sienne, implacable. Baiser-sourire qu'il posa contre ma joue, léchée.

« Je plaisante, tu n'es pas Kira, tu n'as rien à avouer, toi. Va t'asseoir. »

Va t'asseoir.

Non.

« Va t'asseoir ou c'est toi qui passes à la scie. Tu n'as pas vraiment besoin de ta jambe droite, non ? Ne me quitte pas des yeux. Surtout ne me quitte pas des yeux et passe-moi l'extirpette. »

Les images cramaient, infernales, sales. Sales et pourtant enroulées de langueur bienheureuse à la douce sérotonine. Une somnolence floconneuse nappait le chaos émotionnel qui rageait sous la superposition chimique, artificielle. Dégoûtante.

Ces souvenirs de cauchemar me rendaient heureux.


« Mayat voulait te poser un patch d'analgésique, mais elle pense que tu l'enlèverais et je n'ai pas réussi à la faire changer d'avis. »

Bonne chance avec ça.

« Elle a dit aussi que c'était trop dangereux pour toi avec… – yeux détournés, censure des propos à n'en pas douter élégants – Mange. »

Mon père posa l'assiette sur la table de chevet, le parfum de nourriture se diffusait en fumerolles appétissantes. Tête tournée vers l'odeur, interrogation trop perçante pour qu'il ne puisse pas la repérer.

« Bien compris que tu ne voulais pas de sucré, maintenant fais un effort, s'il te plaît. »

Il avait l'air en meilleure forme. Les traces de fatigue s'estompaient un peu et le sourire accroché à sa bouche revenait de très loin.

Habitudes qu'il avait prises de dormir parfois dans ma chambre, de m'apporter à manger. De faire la conversation presque seul.

« Ta mère et ta sœur vont bien. Elles étaient très inquiètes, mais L a finalement bidouillé des enregistrements, je ne sais pas trop comment, et il a pu simuler, contre mon avis, une conversation téléphonique. Elles sont rassurées et un peu moins remontées. »

Pour lui faire plaisir, j'attrapai la fourchette, avalai une bouchée. Son attention errait sur mon bras gauche, hésitante. Oh que non.

« Comment vont les autres ?

— Akemi pas très bien, les autres, ça va. »

Son œil partait à l'externe, geste manipulateur inconscient de sa main. Même le timbre n'allait pas. Quel était le problème, à la fin.

« Watari et L se sont encore disputés, je ne sais pas pourquoi mais je n'ai jamais vu Watari aussi remonté. » Il se mordit les lèvres. « Est-ce que L est venu te voir souvent ? »

Nombre objectif ou nombre ressenti ? Tablai sur le plus neutre des deux. Il n'était pas revenu depuis l'affaire du panda.

« Pas vraiment. »

Une expression bizarre lui emmêla l'inquiétude et le soulagement en travers du front. Le tressaillement pourtant infime de son bras appuyé sur le matelas se répercuta dans mon corps je savais que cette sensibilité accrue et passagère aux signaux comportementaux était normale, mais je ne la ressentais pas moins.

« Il y a un problème, papa ?

— Aucun, je me demandais si… » Visage secoué, mangé d'un sourire trop appuyé. « Peu importe, il ne t'a rien dit de particulier. »

Dénégation de la tête, alors que son mensonge éhonté et mal fichu grattait l'air, attendant que je le dénonce. Le ferais pas. Voulais pas savoir.

Je tournais le couvert dans l'assiette, fausse distraction pour pouvoir observer sa réaction, en coin.

« Mogi et Matsuda se font discrets, ces derniers temps. »

Battements de ses paupières irréguliers, mal synchronisés, être aussi mauvais menteur, franchement. Bâillement étouffé, mes yeux un peu frottés.

« L empêche les autres de rentrer. Misa n'arrête pas d'essayer de faire forcing, tu ne pourrais pas… »

Il changea de sujet à mon visage.

La conversation stagnait, fenêtre dévoilant les rougeurs bleutées d'un crépuscule presque achevé. Seule la température m'empêchait d'aller ouvrir la vitre.

« Plus de quatre bouchées, Raito. Tu termines au moins la moitié. »

La quatrième justement en train de passer l'œsophage et il choisissait ce moment pour exiger. Déglutition forcée, éveillant les douleurs dans toute la gorge. Il ne fallait pas penser à ce que je faisais pour contrôler un peu le réflexe de cracher. Pouvais pas contenir celui de chercher dans chaque centimètre d'aliment le pourrissement, l'écœurement. L'atrocité associant fraise et psychotropes. Le plat lui-même, délicieux, arrivait assez bien à cacher le goût des compléments alimentaires.

Technique d'éparpillage de nourriture pour cause de satiété.

J'allais me résoudre à ingérer encore un peu de protéines quand il me braqua d'un œil d'aigle.

« Et ton bras ? Ne te défile pas, j'aurai les informations par le biais de Mayat si tu ne veux pas m'en parler. »

Hypocrite. Savait déjà tout et, au minimum, il avait bien des yeux pour voir. Dans quel état croyait-il que ça pouvait être. Regard détourné. Fin de cette discussion.

La langueur transformait mes muscles en choses trop lourdes à bouger mais n'arrêtait pas mon cerveau de tourner. Tout juste enlisé. Aucune question sur mon enfermement, par personne, alors que je m'attendais à en recevoir des milliers. Une peur éthérée tricotant les gestes et les silences de latence, parfois, me rendait mal à l'aise. La voix adoucie de mon père, la tiédeur des draps emplissaient la chambre, mais n'atténuaient que la surface.

« Tu as tellement de chance d'être en vie, nous avons tellement de chance. »

J'avais de la chance.

Le bien-être chimique roulant mes veines me persuadait que j'allais bien. Que tous ces souvenirs étaient bien. Pourquoi L ne m'interrogeait-il pas sur Beyond ? Informations basiques, localisation, actes ? La réponse hantait littéralement toutes les pensées, tous les cris, toutes les ombres.

Le bonheur illusoire me faisait hurler en silence.

J'avais de la chance ? Conneries.


La porte vola contre le mur. Lutte contre le fentanyl récompensée d'un rush d'épinéphrine, électrique. Une lumière brute de plafonnier puis la silhouette de L dans l'encadrement. Soupir audible de sa part, refusais de l'interpréter. Traces d'oreiller sur sa joue et capharnaüm de tout le reste.

Me redressais parmi les couettes, panique aussitôt enclavée pour ne pas être saisie. Lui restait sur le seuil, feignant une inquiétude que j'aurais pu croire, avant, mais la scène m'en rappelait trop d'autres. Leçon bien apprise. Acidité de cette idée que je repoussai. Menton pivoté à l'opposé, ignorance verrouillée à l'extrême. Les reflets de sa présence mouvaient sur la fenêtre, parmi les éclats miroitants surveillés avec acuité. Chaque déplacement d'air presque douloureux.

« Tu vas prétendre que je n'existe pas encore longtemps ? »

Le temps de quelques enjambées, qu'il contourne le lit. Fuite impossible, comme d'habitude.

« Raito. »

Il s'accroupit à ma hauteur et l'espace se mit à griller sous la tension. Détails de son visage qui ourlaient mes rêves, adorables d'inquiétude et d'agacement irréalistes.

Mes iris vidés, difficilement, en retour.

Il s'assit par terre et son attitude imitait le passé à la perfection. Tentation envoûtante, ultime, de croire en lui. Sa bouche qu'il mordillait, sa main passée dans les cheveux de tempête, ses genoux en tailleur signaient une terrible et destructrice envie. Toutes les fois où j'avais cru en lui s'étaient tordues et brisées.

« Ne m'ignore pas, s'il te plaît, parle-moi. »

Petites pulsions d'espoir à le voir, que je devais enterrer avant qu'ils ne m'enterrent elles, lui. Choc tectonique de sa satisfaction perverse quand il avait dépecé mes idées trop belles, une par une, même lenteur que celle qu'il devait utiliser pour arracher les pattes des moustiques.

« J'ai fait un cauchemar. » qu'il disait, attente évidente d'une réaction.

Avec sa tête penchée de côté, il tentait de rejouer le temps où… Sueur froide dans mon dos, sa légèreté sonnait en négation. Négation de cet autre temps, infini, où il avait creusé la souffrance à ma mesure. Voir l'attitude du détective ici, maintenant, ne faisait que vivifier la vérité d'une cruauté sans nom.

« Ne m'ignore pas. »

Qu'il affiche ces pupilles-là, tornadées par la douceur et l'agacement, et il retrouvait son pouvoir, juste comme ça. De manière absolue.

Je voulais croire que… Le décalage béait entre ce que je voyais et ce que je savais.

Genoux remontés le plus haut possible vers ma poitrine, dos contre l'oreiller, pour y enfouir mon visage. Main droite serrée sur le drap que je contraignais à la détente. Regard éteint de tout, que je posais sur lui, ensuite après quelques secondes.

Son langage corporel imperméable, il s'était assis en tailleur, dos un peu trop droit. Manière aiguë de me scruter qui évoquait trop la morsure d'un scalpel pour que ce soit une coïncidence. Son dégoût se déploya en aura maladive et c'était un saccage imbibé dans mon corps entier. C'était un dégoût sismique. Et je savais ce qui le dégoûtait pour de vrai, il l'avait assez dit.

« Qu'est-ce que tu voulais dire par « je sais que tu es réel » ? »

Flammèche de colère pure, réprimée.

Beyond balançait un globe oculaire fraîchement arraché au bout d'une fourchette, essuya ses doigts sur ma joue en traînées chaudes. Au passage, il poussa la tête pourrissante d'Hiroshi, décrochant la mâchoire dans le mouvement avec un craquement faible. Petit rire de gorge, sulfurique qui ramena mon attention sur lui.

« Je ne t'ai jamais menti. »

La torsion moqueuse suffit. Il repéra son ironie pourtant infime et elle ne lui plut pas. Vexé ? Visage qu'il attrapa pour le serrer entre ses doigts alors que son pied m'écrasait le tibia, attisait la probable fissure parcourant l'os. Douleur sourde, lancinante qui s'ajoutait à la somme des autres. Il respirait mon souffle accéléré et poursuivit d'un timbre dont le chuchotement ne gommait pas les dérapages excités.

« Réfléchis, que ça te plaise ou non, tu me fais confiance. Je ne t'ai jamais menti sur ce qui avait de l'importance. Ce que je pense de toi, tu le sais. Comment vais-je te faire du mal ? Tu le sais, dans le détail, à chaque fois, et tout se passe exactement comme prévu. Tu sais qu'il n'y a jamais de psychotropes quand je te dis qu'il n'y en a pas, tu sais qu'il y en a toujours quand je te dis qu'il y en a. Tu sais quel comportement engendre la punition, invariablement, et quel comportement te permet d'être récompensé, invariablement. Ce sont des constats, des preuves. Je ne t'ai jamais menti, parce que je veux te faire souffrir et je ne te mens jamais sur ça non plus. »

C'était… vrai, il n'avait jamais menti, pas sur les choses essentielles. Et ça me dégoûtait de reconnaître cette parodie de confiance tordue et pavlovienne qu'il avait su instiller. Sa vérité dans l'unique but de me torturer plus encore.

« Ryuzaki est réel. Il te l'a dit lui-même, mais tu refuses de le croire parce que ça te ferait trop mal que ce soit vrai et surtout… tu ne lui fais pas confiance parce qu'il n'a jamais cessé de te mentir, depuis le début. » Mes veines se glaçaient sous ses mots, injectés en sous-cutané. « Son identité ? Les raisons de sa présence ? Votre amitié ? Sérieusement, peut-on être ami avec la personne que l'on considère comme un tueur en série ? Les menottes, que tu devais garder en permanence et qu'il enlevait quand bon lui semblait ? Sa confiance en toi ? Allons, tu savais, bien avant de me rencontrer, que c'était juste un tas d'inepties et de mensonges. Parlons de ta soi-disant importance pour lui. » Les exemples s'empilaient à n'en plus finir, tournoyaient dans son rire frénétique. « Il t'a menti sur tout. Ce sont des constats, des preuves que tu as pu établir seul, avant de me rencontrer. Tu ne vas pas douter de ton propre jugement, si ? » Il sourit, largement. « Ça te ferait trop de mal que ce soit vrai. Ça te ferait trop de mal qu'il soit vraiment Ryuzaki et c'est exactement pour ça que c'est vrai. »

Retour dans la chambre au QG quand L monta une main à sa bouche, exclamation dans mes poumons qui ne s'entendrait pas. Les doigts avaient été déchirés, depuis les ongles jusqu'aux phalanges en traces rouges, inégales, sanguinolentes. Bouffée enflammée dans mes yeux, balayant la volonté, menaçant de passer la gorge avant de faiblir d'un coup. Ce n'était qu'une autre tentative pour me faire croire que L se préo…

Déconnexion.

Il écarta le mug et l'assiette que je n'avais pas vus avant. Ce mug était imprimé d'un dessin particulier de cupcakes en motifs géométriques. Repérage de l'éclat ébréché à deux centimètres de l'anse. L'anse avait un léger défaut de fabrication, minuscule bulle d'air dans la porcelaine.

Déconnexion.

Déconnexion.

Le dégoût ne partait p as, peut-être un peu nuancé de surprise. Ça suintait par tous les pores de sa peau, couronne électrique roulant l'atmosphère. Insupportable. Ce regard allait tellement plus loin sous mon crâne, sous ma chair, que n'importe quelle lame entre les mains de Beyond.

« Dégage d'ici, L. »

« C'est à cause de la scopolamine ? Des autres hallucinogènes ? » Beyond-voulant-se-faire-passer pour-L s'approcha, ses cheveux caressaient mon cou, odeur douce et tellement amère. Reconnaissable entre mille, fendillant l'assurance qui n'était rien de plus que de la façade.

« Je vais devoir te casser combien de fois, encore, Raito ? Je pourrais me lasser, à force… Six ou sept ? Mais quand on hait, on ne compte pas.

Je refuse que ce soit vrai. » Pouvais plus le regarder en face. Parce que je commençais à croire qu'il était vraiment… L. Peau hérissée de terreur.

« T'accrocher à moi est ridicule, pathétique. Croire que je suis Beyond déguisé parce que tu veux désespérément que je sois lui l'est encore plus, mais tu as toujours été parfaitement pathétique, après tout.

Avec des psychotropes, on peut faire croire ce qu'on veut à n'importe qui. Le texte est à revoir, le jeu n'est pas assez convaincant. »

Il claqua ses doigts rongés sous la lumière mourante. Le bruit résonna en multitudes d'échos labyrinthiques, me faisant perdre pied. Difficile. Tellement difficile de penser, trop d'éléments concordaient avec… L. Collections de mimiques, d'expressions… non non non. Pouvait-il seulement les reproduire, tous ces détails ? Marasme de mots en soupe, crâne barbouillé par les effets hypnotiques.

« C'est toi qui as imaginé que j'étais Beyond déguisé en L, pas l'inverse. Tu t'es influencé tout seul, tu t'es fait croire n'importe quoi sous les hallucinogènes. Il ne me ressemble même pas tant que ça. » Gorgée de chocolat chaud bue dans une tasse à motifs de cupcakes géométriques. Il savait que je la reconnaissais, avec sa bulle d'air, son anse. Commissures droites de sa bouche, élégamment relevées. Avec une lenteur exagérée, provocatrice, il découpa une part de gâteau dans l'assiette et la porta à sa bouche. Gâteau aux suprêmes ... d'oranges.

La gourmandise étincelait ses yeux, acidité sadique enveloppée d'une voix trop veloutée, hantant ma peau.

« On ne te tuera pas. »

On. « Je sais.

Ton seul intérêt se résume à Kira, tu me serviras encore un peu. » Fourchette pleine de chantilly qu'il approcha de ma bouche. Envie de crier en saturation. Beyond ne mangeait jamais d'oranges.

Sur un sourire empressé, il avala la moitié de son assiette, visiblement appréciateur.

L.

L aimait les oranges.

L… Non. Hurler son nom ne servirait à rien. Lèvres muettes quand il approcha la pince de ma main. Contact glacé contre la peau de l'index, l'ongle logé entre les deux mandibules d'acier, arraché d'un coup sec. Mon gémissement se noya dans l'effervescence effroyable, incroyable de son rire. Impitoyable. Son souffle se cognait contre ma tempe..

« Si Beyond te relâche, ce sera encore plus amusant. Imagine la scène au QG, tu me verras et tu douteras : L m'a-t-il torturé ou était-ce Beyond déguisé en L ? Alors, je te regarderai avec dégoût, et tu comprendras tout. »

Crever ici serait peut-être mieux.

Pour l'index, il préféra fragiliser le doigt en serrant les articulations avec sa pince, sans rien broyer, puis disjoignit avec lenteur l'ongle de sa peau.

Il en restait encore huit.

Oh, crever ici serait tellement mieux.

J'étais seul dans la chambre. Depuis combien de temps ? Aucune importance. La nausée m'intoxiquait, me débordait d'un espoir stupide, ridicule. Bruit des roulettes du portant à perfusion lointain à mes propres oreilles, personne ne sembla s'en soucier.

Me détestais plus encore que le reste. Espoir stupide stupide.

Je ne pourrais pas le supporter, s'il se cassait encore. Je ne pourrais pas le supporter.

Beyond pouvait-il tout avoir manipulé ?

Enjambées mal assurées, pressurant mon corps de douleur jusqu'à la salle de bains. Faillis m'effondrer avant, appui trouvé contre les murs pour m'y trimballer, péniblement. Mâchoires comprimées à éclater. L'effort brouillait ma vue, mes pensées renversées, éparpillées en jouets disloqués. Puis ma main se ferma sur la poignée.

L'image de mort-vivant renvoyée par le miroir ne m'intéressait pas. Pas la peau livide ni les cernes. Pas les cheveux pointant sur les côtés, un peu raccourcis et différents. Pas les yeux égarés.

Impossible d'enlever mon t-shirt tout seul, je me contentais du bandage autour de ma gorge, défait. Sous la lumière crayeuse, les traces de doigts ressortaient avec une intensité malade. Étau d'images et d'éclats de voix en tourbillons devant mes rétines.

Je n'arrivais plus à respirer.

Je n'arrivais plus à respirer.

Flot émotionnel lentement contenu, renfermé derrière la barrière des clavicules, ça y était. Le miroir montra deux iris glacés, deux néants. L'espoir tué, disparu. Je ne céderais pas. Je n'avais pas le droit de craquer. Me l'accordais pas.

Retour à la chambre même pas enregistré dans ma tête, jusqu'au regard globuleux ancré dans le mien.

« C'est quoi ce boxon ? Pas la peine de dire que le bandage est tombé tout seul. »

Mayat le refit sans attendre de réplique, en aurais pas donné.

« L'effet de l'analgésique est dissipé depuis un bout de temps. Désolée, j'ai été occupée. »

Seringue introduite dans le cathéter, envoyant mes émotions se faire chier avec une désinvolture totale.

Insupportable.

Claque au goût de sang. Après le venin de Tarentula Hawk, c'était un baiser.

« Sois attentif, voilà ce qu'il va se passer, susurrait L en grignotant des chouquettes au chocolat. D'abord, je vais me mettre à courir dans la lumière des phares et tu attendras, debout. Je ferai semblant d'être pressé et ma manière de te regarder… Oh, tu vas adorer. Le dégoût que tu chercheras et que tu trouveras n'aura rien à voir avec une quelconque forme de compassion ou de colère pour la torture qu'on t'aura infligée. En me voyant, tu comprendras qu'arracher ta peau est un plaisir que j'ai goûté avec mes mains. Puis, tu t'effondreras dans mes bras, probablement, alors je prendrai une grande inspiration dans ton cou et je dirais « merci ». Parce que tu m'aurais manqué ? Parce que je serais heureux ? Ce sera pour savourer à quel point j'ai réussi à te faire du mal. Et pour savourer à quel point je t'en ferai encore, sans que personne s'en rende compte. »

Les fumerolles de bien-être artificiel vinrent s'enrouler autour du souvenir de sa voix, de son regard.

« Je te shooterai au fentanyl parce que ça donnera l'impression que je suis concerné par ton sort. Ça donnera l'impression que je me soucie de toi. Mais toi, tu sauras la vérité. Tu sauras. » Lèvres pressées à la commissure de mes lèvres. « Garde ma haine bien au chaud contre la tienne. Le dégoût de toi, ça rapproche. »

Ça me rendait heureux, bordel.

insupportable insupportable insupportable insupportable

insupportable


Traîner mes jambes lourdes échardait la colonne vertébrale sous les impulsions de mon tibia à demi brisé. Tendons, muscles du corps entier grondaient de souffrance blanche, écrasante. Porte laissée ouverte, l'alarme devait s'être déclenchée. Indifférence. Je m'effondrai en grimaçant dans le gazon, inspirant à travers les vertiges.

L'odeur de l'herbe apaisait tout en vagues de velours vert. Même la douleur raclant les veines et l'os semblaient plus supportable. Même la douleur psychologique semblait plus supportable. Compression d'urgence du dos de la main contre le sol, pas terrible, tant pis. Ma tête tournait de fatigue, et le sol n'avait rien de confortable. Pourtant, un petit sourire pointait, irrépressible, à ma bouche. Synesthésies de l'air un peu vif flottant d'herbacé, de la terre sous les doigts. Le soleil matinal caressait, feu dans la pureté bleue. Perfection de l'équilibre entre chaleur et fraîcheur sous les rayons dorés.

J'étais dehors, enfin, pour quelques tièdes minutes. Glissement dans une torpeur douce, naturelle, agréable.

Une rangée de visages pâles et inquiets s'entremêlaient entre des éclats de voix furieux et le ciel qui se voilait en nuages de lait. Mayat les poussa tous et ils détalèrent à distance respectable en cohorte de lapins bien dressés. Elle se pencha, me jaugea avec son regard vide. Sa main enferma la mienne, la retourna. Une compresse vient étancher la veine, ex-tubée avec les dents.

Les autres ne paraissaient même pas furieux contre moi, constat étrange mais bienvenue. Pouvaient pas comprendre à quel point c'était insupportable. À quel point je préférais rouvrir les plaies, avoir physiquement mal à m'éclater les côtes, plutôt que d'attiser la seule blessure qui importait. Gangrène qui me pourrissait de l'intérieur, perpétuellement.

L'analgésique s'était dissipé un peu, les perceptions s'acéraient en corrélation d'idées un peu nettes.

La légiste me traîna dans la maison avec une fermeté militaire. Bouffée de liberté évanouie, chaque mur passé comme un rempart qu'on scellait à ma cage thoracique et qu'on serrait, cran par cran. Porte de la chambre ouverte, impression d'être un paquet plus ou moins jeté sur le lit et ce fut terminé. Elle me fit asseoir, commença par refaire les bandages et désinfecter dans l'inconfort d'un silence passif-agressif. Ses doigts experts s'agitèrent ensuite pour recoudre les points sautés aux jambes, étudièrent les ecchymoses marbrées des cuisses et des mollets. Elle longea l'os droit du tibia, tapa dessus du plat de la main. Sifflement.

« Vous allez utiliser votre cerveau à quel moment ? Vous mériteriez des rallyes de coups de pied au cul avec une mandoline. »

Autre claque sèche, déchoquant les fissures, les plaies et les bleus en arcs électriques. Multiples échos répercutés, allumant le reste sous trois autres impacts de paume. Je serrais les dents, sans rien dire. Sa voix basse et morte, dévidait les syllabes avec autant d'enthousiasme qu'une récitation sur les usages pittoresques et sociaux du buisson sauvage dans l'Italie du 15ème siècle.

« On ne gambade pas les prés comme une jouvencelle en pique-nique quand on réchappe juste des couteaux d'un brontosaure traîne-potence et marchand de saucisses bas de gamme. Sauf si on veut casser tous les progrès accomplis jusque-là avec une surdose d'efforts inutiles, égoïstes et plus cornichons qu'un pédalo dans un lavoir. »

Elle se foutait de qui avec sa surdose d'efforts, franchement.

Un tic frémit le muscle droit antérieur. J'attrapai ma cuisse pour dissimuler le mouvement involontaire, mais les tressaillements se répandaient dans les membres, incontrôlables.

Sans montrer davantage d'émotions, elle dénuda mon bras gauche. Regard filant la chair couturée dans tous les sens par des lignes interminables, bleues, rouges, violacées. Viande martyrisée de partout, immonde, poinçonnée de peau brûlée, mais débarrassée de toutes ses agrafes. Si je n'avais pas envie de regarder ça, elle, elle ne s'en priva pas. Ne se priva pas non plus de désinfecter avec une moue sceptique.

« Pas de fièvre ?

— Rien de particulier. »

Pas de questions sur la motricité, savait que je n'avais rien essayé. Elle avait dit une fois que l'irrigation sanguine était toujours globalement fonctionnelle.

Mes muscles tressautaient d'impulsions non voulues et la légiste ne s'en occupait pas avec un arrière-goût rance de « bien fait », invisible mais satisfait.

Deux heures plus tard, elle terminait son œuvre de Frankenstein, comme si les seules sutures me retenaient de tomber en morceaux. Entre ses mains, et entre celles de tous les autres avant elle, mon corps se résumait à la mollesse d'une poupée. Poupée scarifiée.

Moi, je ne pouvais que me retenir de fermer les paupières, de ne pas hurler sous l'afflux massif de douleur généralisée, frénétique. Me tordais légèrement, main droite écrasant les draps.

« Je ne vous ai jamais demandé comment il vous a fait ça. Les marques sont inhabituelles. »

Elle désignait mes jambes, gagnait du temps exprès à me voir goûter la lumière de ses sages et saintes paroles, avertissements, menaces antérieures.

Tempes sur le point d'éclater, tressauts plus forts.

« Technique d'attendrissement de la viande. »

Sur cette non-réponse, j'avalais une gorgée d'eau dans une tentative vaine de dissiper le malaise et la purée d'images qui me contaminait.

Elle grommela encore que mes côtes auraient besoin d'une radio pour contrôler les perforations pulmonaires et, qu'au vu de l'impossibilité de la chose, je n'avais donc qu'à tenir ma « crétinerie bêtifiante de mollusque sous-genré » pour responsable.

Enfin, elle en eut assez, constatant que je ne lui demanderais pas de relancer les hostilités chimiques. Cathéter remis en place par ses soins, logé au chaud dans les veines. Seringue qu'elle vida dans un moment de perception crue et ignoble puis les brumes comateuses envahirent les synapses, poisseuses et épidémiques.

Relâchement musculaire. Perdition dans un apaisement salutaire et frelaté aux saveurs opiacées. Pourtant, l'effet de la molécule, moindre que d'habitude, suffisait juste à activer les récepteurs, diffuser une vague confusion lénifiante.

Je ne me rendis pas vraiment compte que la légiste parlait avec quelqu'un, indonésien un peu à la dérive. Raccrochement d'urgence au présent sous le contact froid cerclant ma cheville. Paire de pupilles noires, illisibles, mangeant mes rétines de leur résolution. Je tirai sur la jambe, retenue par un cliquetis de chaîne. Glaciation longeant le dos. Des menottes, bordel.

Colère flambée.

« Tu n'as pas le droit !

— Tiens, il me parle. » L se pencha, me clouant à l'implacable minéralité de son visage. « Tu n'as pas le droit de partir dehors. »

Échange de regards mordants, contorsionnant l'espace autour d'eux comme des serpents sous un voltage à haute fréquence.

« Enlève ça. » Il n'en avait pas assez ? En aurait jamais assez, probablement. Idée chlorhydrique.

Révolte qui s'écrasa contre la lame de fond nocturne de son regard. Contrainte au calme repérée dans l'accélération fine mais contrôlée de son souffle et dans l'arc crispé de ses épaules.

« Ne t'avise plus d'enlever la VVP, j'ai encore une paire de menottes pour ta main. »

Connard. Pouvais pas détourner les yeux, juste le détester. Et me détester plus encore pour la faiblesse et la vague de tentations et d'espoirs vacillants qui enflait un peu.

Le bout de mon lit pris d'assaut, ses genoux qu'il croisa en tailleur, sans louper une seconde le geste de recul. Pouce détruit entre ses dents puis pressé sur un bouton de télécommande.

« Je veux te montrer quelque chose. »

Se voir à travers une télévision pixelisée était assurément étrange, mais rien de comparable avec la scène qui se déroulait sur la bande magnétique. Spectacle pourri et surréaliste. Attention de L dressée vers moi en aiguilles, antennes de scalpels rayant mon épiderme sous l'air. La grésille de neige envahit finalement l'écran.

Cillais pas. Comprenais mieux l'attitude de mon père.

La touffeur mutique s'étirait en mélasse quand le « je suis Kira » tomba.

Comment était-ce possible que ce soit tellement la voix de L, dans ma tête, alors que sa prudence, maintenant, me laissais à penser le contraire.

Le détective se leva, moment non quantifiable.

« Tu n'as rien à dire. »

Cette scène n'était pas arrivée, même si ma mémoire n'était pas fiable… Non, je ne pouvais pas le savoir, elle n'était pas fiable grignotée par les substances psychoactives et la torture sous toutes ses formes, pauvre bout de fromage dans une arène affamée de souris.

« Elle est fausse.

— Elle ne l'est pas. »

Sa parole à lui ne valait rien, n'avait jamais rien valu.

Étoile de colère filant son visage, bras cobra tendu dans le vide pour s'accrocher à mon col. Toute ma maîtrise pour ne pas bouger. Peur latente, répandue dans mes muscles en courant d'adrénaline.

Ses phalanges serrées sur le tissu, effleurant le bandage.

Mon cœur tapait trop vite, attente de la douleur, vacillement au creux des muscles.

« Tu ne trouves que ça à dire, Raito ? Sérieusement que ça ? Là-dedans, tu avoues que tu es Kira, j'attends mieux que cette réponse.

— À quoi ça servirait.

— Pardon ?

— À quoi est-ce que ma réponse servirait.

— Oh, je ne sais pas, me convaincre de ton innocence, peut-être ? Accessoirement.

— Ton opinion est faite puisque tu me montres la cassette alors même que les conditions de ces aveux les rendent irrecevables. Que je dise la vérité ou non ne changera rien, tu veux que je sois coupable même si c'est faux. Et c'est facile de trafiquer une cassette pour lui faire dire le contraire de ce qu'on a vraiment dit. »

Brusque écœurement étranglant sa colère.

Il libéra le bout du lit mais, au lieu de partir, vida le reste de la seringue dans le tube et me regarda sombrer. Écœurement qui flottait, envahissait, pourrissait.

« Pour moi, tu n'es rien. »

Sentiments en nécrose autour d'un visage, tartinés d'une euphorie vomitive à pleurer.


Bruits sonnant le sol d'un blanc irréel, ma silhouette s'y découpait, seule, en ombre portée. Les enjambées se succédaient avec souplesse et ni la direction à prendre ni le lieu dans lequel je me trouvais n'avaient d'importance. Un sentiment de plénitude rythmait la marche, plus profond à chaque mètre parcouru.

Une deuxième ombre s'était superposée à la mienne, plus grande, et elle suivait mes pas.

Mes rêves se fanaient sous l'effet médicamenteux, mais ce songe étrange et dépourvu de sens me restait en tête. Perfusion examinée : j'étais en fin de dose ce qui pouvait constituer une explication à la bizarrerie.

Des bourdonnements de voix se faufilaient à travers la fenêtre ouverte. J'attrapai un livre pour faire semblant de m'occuper alors que les colonnes de signes ne s'enregistraient pas dans mon esprit.

« Je suis content qu'il soit là mais vous ne trouvez pas ça bizarre qu'il soit le seul que Beyond ait relâché vivant et de son plein gré ? »

Tête enfoncée dans l'oreiller pour ne plus penser, ne plus entendre l'hésitation et la vérité aussi claires qu'un fil de lame serpentant le timbre d'Akemi.

Le détective et Beyond avaient une manière très différente de se mouvoir, syncopée et dansante pour l'un, nonchalante et condensée pour l'autre. Les phrasés n'avaient rien de commun non plus. Beyond ne serait pas un si grand acteur, capable d'imiter L à ce point ? Quels étaient les effets des psychotropes là-dedans ? Lueur de doute se couplant à l'inquiétude de ce visage, penché sur moi.

« Raito, c'est moi, tu m'entends ? L. »

Hésitation, clignement de paupière. Oui.

Sourire éclatant, beau, mais terni par l'anxiété. Il se préoccupait de… moi ? Beyond n'appelait jamais le détective par sa lettre. Et puis... je ne pourrais pas l'imaginer à ce point, pas quand je détaillais son visage, à quelques centimètres du mien.

« Je vais te faire sortir tout de suite. Je vais t'aider, tu risques d'aggraver les blessures. »

Il s'affaira sur les sangles, ouvertes. Soulagement qui envahissait ma peau, lentement, à regarder ses émotions pointer ses traits. Bras naturellement trouvés, pas de forces pour tenir debout. Chaleur de son corps contre le mien, le contact tremblant. Son front contre mes clavicules, odeur de ses cheveux qui ôta la dernière attache de doute. Ça ne pouvait pas être une simple projection de ce que je voulais, non ?

« Je t'en veux d'être parti, je m'en veux de t'avoir laissé partir. Mais je ne te pardonnerai que si tu apportes des bonbons. » Pouvais rien faire d'autre que de hocher faiblement la tête, le chaos de ma tête ne filtrait pas la faiblesse pourtant patente du dialogue. Ni son incongruité, maintenant. Je ne voyais que le reproche adorable et boudeur au creux de sa pommette pâle. « N'ose plus jamais dire que je ne me rendrais pas compte de ton absence. »

Il enroula quelque chose autour de mon cou, sans serrer. La matière était… si… douce, mais, elle ne devrait pas... Je baissai le nez dans le figement de tout. L'écharpe en vigogne avait été volée par Beyond depuis des mois, disparue. Elle ne pouvait pas être dans les mains de L, sauf si. Mes jambes se coupèrent et je ne senti pas vraiment le sol pourtant durement répercuté dans les vertèbres.

Un sourire fleurit chez lui, toujours aussi tendre, et je ne voyais que L à travers ce visage.

« Bien sûr que je suis L. Tu ne croyais pas que Beyond pouvait s'introduire chez moi comme dans un moulin, si ? » Qu'y avait-il encore à répondre ? À dire ayant un quelconque semblant d'importance ? « Cette enquête est au moins aussi pourrie que toi, jusqu'à la moelle. »

Tissu en fibre fluide qu'il serra d'un cran autour de ma gorge.

« Je sais qui tu es, ce que tu es, Yagami-kun. Coupable. »

Me fracturerais sous le dégoût qui pulsait, exsudait son corps tout entier. Le dégoût. Ce dégoût était un putain de carnage.

« Tu mérites de souffrir parce que la justice internationale sera bien trop clémente avec toi, tu mérites une vraie Justice pour une vraie souffrance avant que je te livre à cette bande d'incompétents.

Je ne suis pas Kira.

À d'autres, mais pas à moi, s'il te plaît. C'est le moment d'enfin l'avouer, après tout ce temps, tu dois en mourir d'envie. Dis-le. » Plus rien à lui dire. « À chaque fois que je t'ai embrassé, touché, c'était un supplice, un sacrifice pour obtenir ta confiance, tes aveux. » Joue embrassée, écharpe serrée encore, air qui n'arrivait plus correctement. « Je te l'avais dit, la Justice triomphera à la fin. »

Souvenirs papillonnants des interrogatoires musclés à l'ancien QG qui me coupèrent définitivement l'envie de parler. Pensées qui se cognaient erratiquement aux murs de mon esprit.

L… pouvait faire ce genre de choses, dans une certaine mesure. Son image se vrillait de points sombres. Manque d'oxygène critique et il serrait toujours jusqu'à se déliter dans l'obscurité.

À mon réveil, on m'avait sanglé sur une table, m'accordant la même valeur qu'à une grenouille ou à une souris épinglée avant la dissection. Pourquoi mon cerveau m'infligeait-il ce retour à la conscience ? Pourquoi. Magma perceptif presque trop difficile à encaisser quand tout se mêlait dans ce regard-là, en surplomb.

Ses phalanges brillèrent, entourées par l'acier d'un coup de poing américain. Il ne frappa pas tout de suite, me laissait le temps nécessaire pour remarquer les traces de dents qui lui rongeaient les doigts. L'anticipation de l'acte décuplait l'horreur de sa concrétisation dans la chair.

Savais déjà que la surface sous mes membres ne ferait que multiplier la douleur : les muscles et les os ne pourraient se déchirer que de manière latérale, avec une marge réduite.

L'explosion dans ma cuisse fut brutale et les cercles couronnés de pics métalliques ne laissèrent qu'une flaque de douleur rouge.

« Tu me dégoûtes. »

Les impacts sonnaient un chemin du haut de la hanche jusqu'en bas. L partait frapper ailleurs, revenait, forçant les points de pression à faire gémir, craquer l'humérus et le tibia sous les coups.

Ne rien montrer d'autre que la douleur physique était la seule pensée construite qui brûlait encore dans la douleur. Une promesse. Cette volonté-là était plus forte que lui. Je la gardais, farouchement, c'était la seule chose qu'il ne pourrait pas briser, mettre à genoux. Mes iris écarquillés ne perdaient pas une seconde de son embrasement, de sa terrible satisfaction.

« Tu m'as tellement facilité la tâche... Le plus beau, c'est que c'est toi qui as provoqué le changement de notre si merveilleuse et sincère relation. » Petit rire de gorge ponctué de l'empreinte de ses doigts fichés dans mon genou. « Oh, j'adore ça, c'est comme tenir tes sentiments ensanglantés dans mes mains. »

Il jeta l'arme, trop salie ou trop lassante, et sélectionna un modèle plus affûté.

Carnage.


Sa stature projetait une ombre sur la page de mon livre. Crépites de sa colère factice qui résonnaient comme des chuintements à haute fréquence. En colère contre quoi, sérieusement ? Il avait toutes les raisons d'être satisfait.

Pensée aussi lourde et toxique que du plomb durci à l'antimoine.

« Arrête de m'ignorer. » qu'il osait dire, sans honte. Me donnait envie de rire, en contrepoint. L'imposture de sa colère insultait tout ce qu'il restait de décence en ce monde. Page tournée, froissant délibérément l'immobilisme et le silence. Il ne pensait quand même pas que j'allais lui accorder une miette d'attention, non ? Et pourquoi pas un baiser aussi et une tape sur la main. Ecoeurant. Petite voix, soufflant très bas que si L était la personne que je pensais connaître, sa situation virait en cauchemar. Mais c'était faux, L n'était pas la personne que je pensais connaître, le cauchemar était pour moi. Autre page tournée, classant la sale petite voix dans les indésirables.

Sa main se renferma sur mon livre et l'envoya plus loin. Choc de nos pupilles. Minuscule pointe de colère que j'absorbais, fis disparaître comme si elle n'avait été là.

Il fulminait, ça se tordait autour de lui en orage magnétique et criant, ça le rendait – non.

Phrase lâchée froidement.

« Sors. »

Ses paupières se plissèrent, fendues en ligne mince.

« Pourquoi ? Quand les autres viennent, ils n'ont jamais cet accueil-là. Tu vas me dire quelles autres conneries encore ? »

Neutralité absolue de mes traits.

Il s'approcha, menace grondant entre ses dents. « Je me fous que tu sois en colère, montre-le, c'est insupportable. » Yeux trop près, induisant une chair de poule, un rush de stress. « Après être allé te chercher, te sauver, je n'ai pas le droit d'être dans la même pièce ? C'est ridicule.

— Bien vu. Heureusement que tu as un cerveau et que tu daignes t'en servir, me voilà sauvé et sauvé, est vraiment le mot juste. »

L'aigreur voilait la volonté de ne pas réagir.

Il tendit une main vers la mienne, retirée aussitôt. Ombre de triomphe aiguisant la commissure de sa bouche, vite phagocytée par une rage obscure et brute dans les pupilles.

« Pourquoi est-ce que je n'ai pas le droit de te parler. Pourquoi est-ce que je n'ai pas le droit de te toucher. »

C'étaient de fausses questions, il savait tout. Il savait tout. Et ça faisait mal d'avoir autant envie de rire et de pleurer en même temps.

« Pourquoi est-ce que tu ne réagis pas. Ça t'énerve si je te dis que tu m'as manqué ? »

Il attrapa mon col, sans toucher le bandage. Ma respiration s'accéléra de la proximité, de l'anticipation, mais il était hors de question de le montrer. Voulais rien lui donner.

« J'ai mis deux mois à te retrouver. »

Voulais rien lui donner.

« La taupe, c'était Matsuda. J'ai dû le torturer pour le faire avouer, mais il ne savait pas grand-chose. »

Me retins de fermer les yeux, de le repousser. Qu'il se comporte en connard ne me surprenait pas.

« Il y a eu Kaname, aussi. »

Raté cardiaque.

« Ça t'énerve que je te dise que je suis heureux que tu sois là ? »

Ne rien lui donner.

« Je n'ai pas agi comme un détective, j'ai abandonné le Mur pour que Beyond te relâche.

— Je veux voir Kaname. »


Thirst


« Nouvel échec, faut croire. »

Ce qu'il fallait croire – ou admettre – c'était bien le niveau exaspérément bas qu'Akemi exigeait de ses conversations. Il s'approcha, s'assit à côté de moi, décala un peu l'assiette pleine de muffins émiettés. Pas comme si je comptais les manger.

« C'est pas ta faute. Laisse-lui du temps. »

La contradiction ne lui sciait même pas les tympans. Vraiment besoin d'une explication de texte ? À en juger par son air de mérou sous Tranxène, oui.

« Je suis le responsable de son état. À tous points de vue.

— C'est faux. Tu es responsable de sa présence ici. C'est à toi qu'il doit de ne plus être avec Beyond. Il le sait. Et toi, tu sais que j'ai raison. Sans toi, on n'aurait pas réussi à le ramener. Pas vivant. »

Désespérant d'inutilité neuronale.

« Il veut voir Kaname. »

Sous son air de sainte mère de l'aide miséricordieuse, le mafieux était aussi blessé que possible. Compléter son dossier de photos avec chacun de ses hommes qui disparaissait le rendait à moitié fou. Et si j'avais manqué d'inspiration pour occuper mon temps avec les deux traîtres, il m'aurait suffi de laisser traîner leur porte ouverte pour être débarrassé du problème. Les propositions de contribution aux interrogatoires avaient été nombreuses.

« Parce que c'était son ami. C'est compréhensible.

— Hmpf. Il n'y a pas le début d'une étincelle d'amitié entre eux. Quand on a un ami, on ne l'envoie pas se faire torturer par Beyond pendant plus de deux mois.

— C'était dans le manuel de l'amitié pour les nuls, page 2 ?

— Chapitre 6, alinéa 14, monsieur Mes-propres-hommes-qui-sont-aussi-mes-amis-se-font-exterminer.

— C'est bas, ça. Très bas.

— Et de me suggérer de les laisser se voir, c'est quoi ? »

Un bras passé derrière mes épaules, il esquissa ce qui pouvait s'apparenter à une accolade. Pensait peut-être que je n'avais que deux places, au sous-sol.

« Bon, écoute. T'es frustré.

— Je te demande pardon ? »

Il ne tiqua même pas à la politesse excessive. Son cerveau avait définitivement fondu sous l'excès d'émotions invalidantes de ces dernières semaines. Pouvait-on être orphelin d'une famille de mafieux si tous ses membres étaient exterminés ?

« T'es frustré. C'est pour ça que t'es à cran.

— Sur quel faisceau d'indices fondes-tu cette brillante analyse, Sherlock ?

— Oh, je suis Sherlock ? Ça fait quoi de toi ? »

Mais qu'il était… insuffisant. L'écart se creusait, ma solitude étrange établie comme norme. Refusais qu'elle devienne une habitude.

« Il n'y a pas de personnage qui me ressemble là-dedans. Je ne suis pas un détective consultant, aucun policier ne me donne d'ordre ou de conseil, je sais que la Terre tourne autour du soleil. Et Mycroft ne fonctionne pas beaucoup mieux.

— Faut que vous baisiez.

— Attends. Je vais te regarder comme il me regarde. Tu vas comprendre. »

Le mafieux tourna ses épaules vers moi, l'air aussi convaincu que si on lui avait annoncé que ses gars étaient ressuscités au sous-sol et chantaient Ave Maria en canon. Le dégoût qu'il m'inspirait passa à lui, sans filtre. Cette sous-merde idiote, ignorante, lâche, génératrice d'envie de suicide et de meurtre à base de camomille et d'euphorbe…

« Je vois pas la différence avec ta manière de me regarder habituelle. »

C'était bien ça, son problème. Lui s'était habitué à son inutilité intrinsèque, son existence misérable de tarentule unijambiste passionnée de moon walk.

« Ah, là, par contre, c'est pire. Mais tu sais, toi, tu m'as jamais regardé comme si j'étais un panettone. Au mieux, dans un instant de grâce, je me suis senti… crocodile en gélatine.

— Je ne regarde pas Raito comme un panettone.

— Panna cotta ? »

Tellement loin du compte. Et je n'avais pas faim.


« Il me faut la clef des menottes. »

C'était rare, que Mayat prenne la peine de s'arrêter à ce qu'Akemi appelait mon péage. Qu'elle le fasse pour une raison aussi bassement matérielle n'aurait pas dû m'étonner.

« C'est non.

— Ce n'était pas une question. Votre copain a besoin d'être lavé.

D'être lavé ? Parce que vous pensez qu'il va se laisser faire, maintenant qu'il est pleinement conscient ?

— Il n'a pas le choix. S'il ne se laisse pas faire, je le flingue d'anesthésiant.

— Je le connais assez. Il refusera que vous le fassiez. Que quiconque lui fasse. Donnez-lui de quoi faire sa toilette lui-même, et laissez-le s'en occuper. Ça vous évitera de vous manger assez d'insultes pour vous suicider douze fois d'ici l'heure du dîner. »

Elle tendit sa main, paume vers le haut. Des bavures multicolores attrapaient la lumière. Curieux d'être aussi manchot avec un pinceau à vernis alors qu'elle ne tremblait pas le moins du monde avec une scie à os.

N'étais même pas sûr qu'elle me regardait vraiment, à attendre sa clef. Ses yeux mi-clos me transperçaient, presque littéralement.

« Vous attendez quelque chose ? Du savon pour les mains sales ? »

Avec une lenteur infinie, elle replia sa serre, la rangea dans sa poche trouée, forçant un peu pour faire passer son bracelet à breloques cliquetantes.

« Bien. Je vais donc devoir redescendre les escaliers pour chercher un coupe-boulon et me débarrasser de vos menottes ridicules qui m'empêchent de traîner votre petit copain jusqu'à la salle de bain.

— Qu'est-ce que c'est que cette lubie de le laver, là-bas, maintenant ?

— Il est en état de se lever. Et je n'ai aucune envie de traiter des escarres en plus du reste. Je les déteste. Des morceaux de qualité peuvent se perdre si-

— J'ai saisi l'idée. » Mais elle ne lâcherait pas la sienne. « Ce coupe-boulon ne va pas remonter tout seul. Je garde la clef. »

Elle finit par se détourner, ses yeux morts immobiles dans ses orbites, presque à entendre des grincements d'articulations alors qu'elle faisait demi-tour. Une minute d'attente, puis j'allais jusqu'à la chambre. Pas la peine de frapper, il ne me répondrait jamais.

Tout était baigné de lumière, la brise s'engouffrait par la fenêtre qui ne semblait jamais fermée. Odeur de pollen bienvenue. Comme prévu, Raito ne m'accorda aucun intérêt, trop occupé à laisser le soleil caresser sa joue, la lumière réchauffant ses cheveux raccourcis. Beaucoup trop pâle.

Pas le moment de me perdre dans des considérations niaiseuses. J'ouvris un tiroir, en tirai des vêtements propres, tentant d'en choisir parmi les moins inconfortables.

« Essaie de t'asseoir au bord du lit, je viens te détacher. »

Avec un peu de chance, il ne tenterait pas de me tuer pour m'arracher la clef. Les seuls moments où il daignait m'adresser la parole n'étant pas particulièrement agréables, je le voyais bien initier le contact physique avec un coup de poing. Mais il n'y avait pas le moindre bruit.

Le regard divaguait à nouveau, perdu. Ça lui arrivait beaucoup trop souvent, et personne ne semblait s'en inquiéter assez, brandissant l'excuse du traumatisme psychologique, ne s'arrêtant pas un instant sur ce qui déclenchait ces… extinctions.

« Raito ? » Pouvais pas me lasser de l'appeler et de savoir qu'il m'entendait, même s'il ne me répondait pas. Ongle mordillé, je m'approchais du lit. Assis contre son oreiller, livide, mon moineau n'avait probablement aucune conscience de l'endroit où il était. La symbolique de l'oiseau toujours obscure. L'astuce en situation de danger ? Il en était capable.

Claquement de doigts douloureux devant ses yeux récoltant un clignement. La cheville délivrée de la menotte, me forçais à ne pas toucher. L'interdiction assez répétée, et je n'étais pas là pour ça.

« Viens, debout. Mayat pense que tu as besoin d'aide pour te laver sous la douche, si tu ne veux pas qu'elle t'y accompagne il faut que tu t'y enfermes avant.

— Si tu tiens tant que ça à m'aider, laisse la porte ouverte en sortant. »

Froid et agressif, tout ce que j'aimais. Longue et glaciale colère.

« Parce que tu comptes arriver à te contorsionner assez pour t'habiller sans dire bonjour au carrelage ? J'aimerais voir ça.

— Ce qui n'arrivera pas.

— Si tu ne te dépêches pas, encore moins. Mayat va remonter avec sa pince pour tuer les menottes et elle te traînera elle-même sous la douche. Et si elle trouve un nettoyeur haute pression pour aller plus vite, tu y passes aussi.

— Je ne vois pas en quoi ce serait ton problème. Je préfère que ce soit elle. »

Il… mentait, forcément. Ou m'en voulait à un point que je n'imaginais même pas. Et je voyais mal comment rattraper d'avoir été si lent, si peu utile. Est-ce qu'il pensait aussi que je l'avais laissé être capturé, que sa séquestration interminable avait pu être perçue comme utile à cause des aveux… ?

« Tu préfères que Mayat te lave, plutôt que de me laisser t'aider à le faire seul. J'y crois pas.

— Quel dommage que la réalité ne se plie pas à tes caprices. »

C'était juste un putain de cauchemar. Une réalité alternative dans laquelle j'étais tombé sans y faire attention un soir de somnambulisme ignoré. Avec ce que je dormais ces derniers temps, l'alternance entre sommeil et éveil était trop rapide pour être certain.

Mode automatique jusqu'à la salle de bain la plus proche. Le linge propre posé à disposition, l'eau laissée couler à température parfaite. Avec un seul bras, ce serait plus difficile de tout régler.

Il n'avait toujours pas bougé de sa chambre, braquant pourtant sur moi un regard mortellement incendiaire. Un incendie de mépris acide, ruisselant les plaies à s'infiltrer dans l'hypoderme.

« Tu n'es plus un enfant, et ce n'est pas comme si j'allais te frotter le dos. Sois pas con, et va te laver. Il te reste sûrement moins de deux minutes pour atteindre l'objectif avant que ton médecin ne rapplique avec des lingettes parfumées pour fesses de bébé. J'œuvre pour ta dignité. »

Il ne sourit même pas. Laissa tomber une jambe à terre, se redressa avec toute la lenteur du monde. L'appui sur son bras valide maladroit et à peine suffisant.

Aucune chance qu'il me laisse l'aider, il n'acceptait de venir que parce qu'il le voulait vraiment. N'avait plus rien fait pour me faire plaisir depuis… gorge serrée, pas à cause de la faim.

La porte se referma alors que les pas lourds s'approchaient dans l'escalier.

« Je suppose qu'il se trouve à l'intérieur, et que vous avez été assez idiot pour le laisser se débrouiller tout seul sur tout.

— C'est techniquement faux.

— Oh non, la fierté conduit à l'idiotie pratique. Et vous êtes tous les deux terriblement fiers. Si le patient tombe sur ses sutures et qu'elles pètent, je refuse de faire le ménage en plus de la couture. Je coupe ce qui dépasse. Bras, jambes, tête, pénis. Pas forcément dans cet ordre-là.

— Je parlais de la dernière partie de phrase. Il ne s'est pas débrouillé tout seul. J'ai enlevé la menotte.

— Formidable, quelle aide. Heureusement que vous avez fait semblant d'être plus efficace quand il était emprisonné sinon où en serait-on. Au même point, mais j'aurais moins de travail. »

Elle eut une expression, instant à graver dans les mémoires pour son caractère exceptionnel. Ses sourcils se soulevèrent d'un demi-centimètre, et elle poussa l'extravagance jusqu'à laisser tomber son poing gauche dans sa main droite. Incroyable d'expressivité. Mais sa voix restait la même. Trop de nouveauté aurait pu la tuer.

« La prochaine fois, laissez-le donc quelques semaines de plus. Ainsi nous n'aurons pas de conversation, et c'est un avantage incroyable.

— La prochaine fois que vous serez menacée de condamnation à mort, je n'interviendrai pas. Le résultat sera le même.

— C'est exact. Votre idée est efficiente. Je l'approuve. »

Le lit regagné, Raito avait semblait-il encore pâli d'un cran, si une telle chose était possible. Enfin, s'il voulait se plaindre de la délicatesse de Mayat, je n'étais pas certain de le laisser faire sans lui reprocher d'avoir demandé son aide à elle plutôt que la mienne.

Beyond l'avait enlevé, mais il avait aussi gardé chez lui ce qui faisait que Raito et moi…

« Tu es encore là. » Constat évident, clinique. Aussi émotionnellement investi que s'il notait la présence d'un yaourt périmé dans un frigo. Peut-être moins investi, même.

« Je veux que tu sortes. Je suis fatigué. »

Là, le yaourt venait de se retrouver expédié dans la poubelle de tri. S'il avait encore eu son portable, il m'aurait envoyé un message pour ne pas avoir à m'adresser la parole.

Fatigue ou pas, un livre s'invita entre ses mains, ouvert sur un marque-page d'une banalité affligeante. Je refermai la menotte d'un claquement sec sur sa cheville, rejetai la couverture sur ses jambes dans la foulée. Au moins, l'enchaîner le forçait à s'indigner un peu. Trop peu. Insupportable.

« Tu es train de laisser périr ton esprit faute d'utilisation. Dormir, lire. Tu ne réfléchis même pas, tu ne – » m'aides pas, étouffé « Tu n'essaies même pas de te défendre clairement de cette vidéo, ni de formuler le début d'une esquisse d'hypothèse sur quoi que ce soit. Beyond est dehors et tu passes ta convalescence à bavarder chiffons avec Mayat et projets de vacances familiaux avec ton père serait temps que tu t'occupes de quelque chose si tu ne veux pas te découvrir employé de banque dans deux ans, à sortir chaque jeudi au karaoké en compagnie de Hitomi de la compta et Bunta le préposé au léchage de timbres. »

La porte claquée derrière moi. Aucune envie qu'il me balance au visage que tout ça sonnait beaucoup trop personnel. Ça l'était.


La télévision meublait à elle seule toute la conversation. Ultraman était occupé à défendre un aéroport en carton face à une menace extra-terrestre de pâte à modeler bipède qui possédait aussi des pattes inutiles sur ses flancs. Les mystères de l'évolution. Les tirs laser et les roulades sur maquette fascinaient la moitié des personnes présentes à table. C'était d'une tristesse confondante.

Yagami en profita pour m'entretenir entre deux bouchées de poulpe de sa satisfaction à me savoir éloigné de son fils. Indigeste.

Cessais de pinailler dans mon assiette, la technique d'étalage avait ses limites.

« Taisez-vous, Hotarunga va peut-être détruire la ville.

— Tu ne regardes pas.

— J'écoute. Ultraman est le héros de mon enfance. »

Il soupira, bu la moitié de son verre d'eau dans un glougloutement immonde. Le reposa et s'essuya la bouche avant de parler. Il peaufinait ses techniques de gestion de la colère ?

« Je suis sûr de ne pas me tromper en disant que tu mens.

— Comme si c'était mon genre. Je suis offusqué.

— Ce n'est même pas Hotarunga. Et tu as beau être un bon menteur, ça ne prend pas. N'esquive pas la conversation. C'est important.

— Non. Ce qui est vraiment important, c'est que Beyond est dehors, et que vous me parlez de votre fils comme d'un verre en cristal que je risque de casser.

— Je sais que tu essaies de faire attention. C'est bien, de ne pas être allé le voir souvent. Pour lui. »

Je finirais par le tuer. L'entrée de Watari tua toute envie de parler. Il serait vain de débattre du bien-fondé de quoi que ce soit alors que les deux se trouvaient dans la pièce. Leur petite ligue des pères parfaits auto-proclamés n'admettrait aucune critique.

Une nouvelle assiette déposée devant moi. Plus de boulangerie que de pâtisserie.

« Mange. Je l'ai fait pour toi. » L'ordre n'avait rien d'agréable ou de bienveillant. L'impression d'être une oie à gaver rapidement avant Noël. Mais l'excuse du pas faim ne passait plus depuis longtemps, il savait pertinemment que l'absence de Raito m'avait affecté, même sans être sûr de la manière exacte. Il n'avait plus qu'à compter les points avec Yagami.

« Si tu n'as pas faim, tu as des enquêtes en souffrance. Et un suspect à interroger sérieusement concernant ses aveux. »

Évidemment qu'il ne s'était pas satisfait d'une question et demie, sans menaces ni accusations tangibles. Aurait aimé que je le remette en condition de me répondre, moins gentiment que je l'avais été, à peine moins radical que Beyond. Qui lui, au moins, avait eu ce qu'il voulait. Les conséquences n'importaient pas. Mon refus de blesser non plus.

Changeai de chaîne, montai le son pour étouffer les interminables reproches entre les deux. Ils tournaient en boucle, tristement similaires.

Mogi me regarda, placide, le regard triste. À côté de Mayat, ils avaient l'air de cousins éloignés, silencieux, d'un calme agréable. Au moins tant que la légiste n'ouvrait pas la bouche.

Sur l'écran, une carte du Japon épinglait les cas d'une épidémie inconnue ravageant non seulement trois prisons, mais aussi des centres éducatifs pour mineurs. Les couleurs vives eurent le mérite de finir par attirer l'attention de Yagami, qui se tut et laissa la présentatrice lire son prompteur en faisant semblant d'être investie.

« Selon nos journalistes sur place, la situation de panique est réelle. Les intervenants expriment leurs doutes et leurs craintes concernant leur santé, s'interrogent sur le mode de transmission de cette mystérieuse maladie. Pour l'heure, nous pouvons vous diffuser ces images disponibles sur les réseaux sociaux d'une adolescente ayant pu communiquer sur sa situation. Afin de préserver son anonymat, sa voix a été modifiée. Attention, les images sont susceptibles de heurter la sensibilité des personnes. »

Suivait une parodie de mauvais film d'horreur, avec des jeunes vomissant tripes et boyaux dans les couloirs d'un centre qu'il serait extrêmement aisé de situer pour qui le voulait vraiment.

« La vidéo que vous voyez actuellement de cette zone contaminée est rapidement devenue virale. Nous encourageons toutes les personnes concernées à adopter… » Soupir. Elle n'était absolument pas consciente du niveau de connerie de ce qu'elle racontait.

« Mogi. »

Il sursauta, manqua de lâcher la mangue qu'il coupait soigneusement en petits cubes réguliers.

« Trouvez-moi la liste des victimes de cette épidémie. Peut-être que Kira fait le ménage de cette manière.

— C'est pas très propre, comme ménage. Tu as vu la quantité de dégueulis par terre ?

— Merci Akemi. Termine de manger au lieu de parler.

— Ça m'a coupé l'appétit. Pourquoi il tuerait comme ça ? Les gens s'en apercevront. Forcément.

— Mogi. Liste des malades, et celle des morts par crise cardiaque. Il n'y a pas de châtiment divin. Mais Beyond peut vouloir se débarrasser de gêneurs. Ou faire des tests. Le premier Kira l'a fait.

— Si tu sous-entends que mon fils… » Stop. Trop d'imbécillité. Trop de personnes. Trop de bavardage. Trop de mon fils, de pourquoi, de tu dois.

« Fermez-la. Tous. Vous êtes insupportables. »

Quelques secondes de silence ne valaient pas le déferlement de colère qui les suivit. M'exilai dans ma chambre, porte ouverte pour surveiller les allées et venues du couloir.

Un message d'excuse envoyé à Watari, resté sans réponse. S'il recommençait à ne pas me nourrir correctement, je serais fixé. Pas comme si ça m'intéressait beaucoup. Les melonpan avaient l'intérêt d'un morceau de polystyrène assaisonné d'eau.

Les listes finirent par arriver, peu utiles. Si le pouvoir de Kira permettait de contrôler le comportement et la cause de la mort, il pouvait peut-être tuer par épidémie. Faire des victimes collatérales ? Je devais surveiller toutes ces personnes. Vérifier qui claquait, et d'où pouvait venir la maladie. Un fournisseur d'œufs contaminés de Listeria pouvait être commun à tous les établissements. Les symptômes collaient bien.

Un piratage beaucoup plus rapide qu'une demande d'autorisation d'accès aux fichiers. Les tests pratiqués sur les malades étaient encore en cours d'étude. Flemmards incompétents. Comme s'ils prenaient vraiment la peine de vérifier les causes des dizaines de crises cardiaques qui leur tombaient dessus chaque jour. Comme s'il était urgent de constater un nouveau millier de fois que les crises cardiaques de Kira étaient inexplicables. L'océan de l'idiotie voyait son niveau monter, en pleine fonte des glaciers de l'absence d'initiative. Saletés.

Les dossiers des détenus malades ouverts les uns après les autres, leurs fautes étalées. Il fallait absolument tous les tracer, être sûr du moindre mort. Déceler ce qui devait l'être avant que les médias ne s'affolent et ne nous fassent une réédition des dix plaies d'Égypte.

Chercher ce qui pouvait pousser éventuellement Beyond à vider à ce point les prisons, si c'était bien lui qui était à l'origine de tout ça.

Index rongé, lançant des étincelles de douleur vive.


Le meilleur moyen d'empêcher Misa de se glisser chez Raito était encore de travailler directement depuis sa chambre. Après huit tentatives d'intrusion avortées, j'avais cédé et abandonné mon lit pour la chaise inconfortable. Penserais à la remplacer par un fauteuil plus moelleux quand j'en aurais le temps. En attendant, mon ordinateur gardait un équilibre parfait sur mes genoux.

Être là n'était pas le meilleur moyen d'être concentré sur ce que j'étais supposé faire. Pouvais pas m'empêcher de laisser un œil traîner sur Raito. Son assiette à peine touchée achevait de refroidir, et son attention était tout entière consacrée à un énième bouquin. Chaque fois, j'étais presque surpris de constater qu'il était bien là. N'avait pas disparu. Profond soulagement, et boule d'épingles en travers de la gorge. La fenêtre ouverte pouvait lui permettre de s'envoler.

« Tu as regardé les informations ? »

Je ne l'avais pas encore vu allumer la télé depuis qu'il était revenu. Le silence poissait entre les murs, oppressant, et l'absence de paroles n'aidait pas.

« Non. » La conversation close de son côté, il n'avait même pas relevé les yeux.

« T'es chiant. Je voulais… bref. »

Il aurait dû me relancer, se contenta de m'ignorer. Ne m'aiderait pas à décider de la pertinence de l'affolement médiatique autour des malades. Me mordis la lèvre inférieure pour taire la remarque sur les plantes en pot et les bibelots décoratifs qui prenaient la poussière. Être méchant ne l'aiderait pas à se sentir de nouveau bien ici. Peu importait si j'avais raison de lui reprocher son inactivité grandissante, agaçante à l'excès alors que les jours défilaient et que certaines marques s'estompaient.

Clavier martelé. Il était impensable que Beyond arrive à s'échapper ou qu'il continue de jouer au petit dieu tyrannique en semant les cadavres comme des œufs de Pâques dans un jardin public.

Mais il avait excellemment bien couvert ses traces, l'animal. Parmi la liste des saloperies dont il avait inondé les veines de son prisonnier, aucune ne figurait dans des déclarations de vols sur les six derniers mois. Mais il était peu probable que quelqu'un se faisant piquer ses réserves de venin de Synoeca septentrionalis se rende la bouche en cœur au commissariat de quartier. Et les éventuelles ventes des charmantes bestioles que Beyond confondait avec des muses antiques échappaient évidemment à tout contrôle légal. Pas comme s'il était capable de prendre soin de quoi que ce soit de vivant. Toujours destructeur, par plaisir.

Cherchais un dernier morceau de peau autour des ongles à ronger, dévorer. Les barrières d'analyse et d'indifférence aux listes envoyées ne tenaient pas trente secondes quand j'entendais encore ses hurlements dès que j'osais m'endormir. Encore moins quand Watari me harcelait de mails, bien installé devant ses écrans de surveillance, pourrissait ma messagerie de sa présence intenable. La menace de le voir débarquer pour mener l'interrogatoire lui-même ne pouvait pas être vraiment sérieuse, mais toutes les autres avaient un sale parfum de détermination. Soupir. Pas comme si je pouvais repousser éternellement toute conversation désagréable. Rectification. Pas comme si nous avions eu une conversation agréable depuis son retour. Tout se résumait à des injonctions d'éloignement. Son père n'avait sans doute jamais été aussi heureux.

« Comment tu savais, pour le fentanyl ? »

Première vraie question depuis l'affaire de la vidéo maudite. Tout le reste soigneusement bouclé, me contentais bien des listes de Beyond, déjà assez vomitives en elles-mêmes. Lui demander ce qu'il avait subi n'ajouterait rien d'utile, ne ferait que remuer joyeusement une poignée de clous rouillés dans une plaie baignée d'acide chlorhydrique. Me berçais aussi d'illusions sur l'utilité des recherches des heures de mort, des décalages d'informations entre les chaînes, des erreurs disséminées dans les orthographes en espérant repérer des diffusions locales. Il ne pouvait pas savoir où était Beyond. S'il l'avait su, il serait mort.

Mais ça, cet aspect-là, je ne pouvais pas le lâcher. Mayat l'avait dit, il ne pouvait pas savoir avec certitude. Se douter que la morphine ne suffisait pas, qu'elle était coupée ou remplacée avec du plus puissant… mais pas savoir. Sauf s'il y avait déjà été soumis, ce qui n'était indiqué nulle part. Ou si quelqu'un le lui avait dit.

Le fentanyl n'apparaissait pas plus que d'autres anti-douleurs dans la longue liste de ce qui avait été injecté. Les myriades de trous de seringues cicatrisaient, n'emportaient pas avec elles les possibles effets à long terme.

« Je t'ai posé une question. J'aimerais une réponse. »

Il faisait semblant de lire son livre, encore. Sans aucun doute passionnant. Tailladant au passage tout ce que j'avais pu croire sur…

« Je veux une réponse. Comment. Tu. Savais.

— Tu l'as déjà, ta réponse. Sors d'ici. »

Ce n'était pas une réponse. Ses mots notés soigneusement, à la fois sur l'ordinateur et dans ma mémoire. La collection sibylline de ses réponses décalées n'en finissait plus de s'allonger, à chaque fois qu'il daignait me parler.

Essayer d'attraper son regard en même temps qu'un torticolis ne fonctionnait pas du tout. L'univers entier était plus intéressant que moi. Profondément vexant. Blessant. Et quand son père perdait son temps avec lui, le résultat était bien pire.

Une main posée sur sa cheville, à travers les épaisseurs de tissu réchauffées par le soleil d'après-midi.

« Dégage. Je t'ai apporté des bonbons, ça devrait te suffire. »

L'acidité de ses mots. Vitriolisant toute notre dernière vraie conversation. Avant qu'il ne soit kidnappé et finisse par me détester pour des raisons… sans doute justifiées, mais pas moins douloureuses. Préférais le silence ?

« Qu'est-ce que j'en ai à foutre, de ces bonbons. »

Sursaut dans ses pupilles. Il venait de sauter quelques lignes, se retenir de me regarder. Que de progrès.

« J'ai perdu le goût environ un mois après ton enlèvement. Et ça a du mal à revenir. Je me contrefous des bonbons. »

Les yeux revenaient se poser là où ils avaient arrêté de lire. Tourner la page pour se donner une contenance. Bien trop expansif.

Le silence retomba, plomb. Tout juste s'il ne m'avait pas accordé davantage d'intérêt pendant qu'il était sous surveillance chez lui. Est-ce qu'aller jusqu'à sa chambre de la maison familiale pour lui ramener ses magazines cachés le ferait rire, l'énerverait davantage, le conduirait à tailler une baguette pour qu'elle soit assez fine et s'en servir de crochet pour se libérer ou m'éborgner ?

Pas une bonne idée.

« Tu pourrais analyser la vidéo. Me dire comment Beyond l'a faussée. »

Lui renvoyer directement qu'elle ne l'était pas, beaucoup trop brutal. Watari aurait adoré.

« Nous aurions donc aujourd'hui atteint ce seuil d'incompétence fatidique ? Tu n'as pas besoin de mon aide. »

Chaque fois, c'était plus désagréable. Plus corrosif. Bientôt besoin de partir. N'avais pas le droit de me passer les nerfs sur lui, sa colère justifiée. Trop longue, mais méritée. Et il ne m'avait pas encore demandé ce que j'avais foutu pour mettre si longtemps à le sauver.

« C'est faux. Et tu es parfaitement au courant de ça. »

Peine perdue, il s'était à nouveau réfugié dans ses pages. Ce n'était pas le moment de me mettre en colère, de lui dire… tout ce que j'avais déjà dit à ses doubles, en rêve, à la frontière de la lucidité.

Fragment d'hésitation, avant de finalement laisser mon ordinateur sur la chaise. À sa portée. Il n'avait qu'à se réfugier parmi ses amis hackers si ça lui faisait plaisir. Et il pourrait répondre tout seul aux questions qu'il se posait forcément sur notre fonctionnement en son absence.


La cuisine était toujours désertée, au milieu de la nuit. Moment idéal pour en profiter.

La recette écrite à la main posée à côté de moi, j'avais largement de quoi rater sept fois avant d'être à court d'ingrédients. Inspiration. Qu'une question de consignes. Suivre la recette sans en dévier, et tout irait bien. Au pire, je savais quoi faire de mes échecs, les deux rats d'égout coincés à la cave devaient commencer à avoir faim, si Watari les nourrissait aussi bien que l'équipe.

Bon. Besoin de me concentrer. Le téléphone posé plus loin, pas d'ordinateur, je n'avais que le morceau de viande et les oignons sur lesquels me concentrer pour l'instant. Curieuse impression d'être une sorte d'écolier en retard, devant une épreuve de dernière chance et des problèmes cognitifs dans l'application des consignes.

Pas sûr que l'assaisonnement au sang humain pour cause de couteau dissident trop près des doigts améliore la recette. En tout cas, la mère de Raito n'avait pas mentionné autre chose que la sauce soja et le dashi. Soit.

Les pansements dans tous les sens n'étaient pas franchement pratiques, mais au moins, son plat serait pur bœuf. Le fil à suture mis de côté me rappelait un peu que je m'étais déjà mordu l'annulaire jusqu'à avoir besoin de le rafistoler. Pas important.

Il était étrange d'expérimenter une mauvaise cuisson de riz à l'autocuiseur. Enfin, étonnant plutôt d'apprendre que l'appareil chauffait assez pour transformer littéralement le riz blanc en charbon craquant et presque poussiéreux. Heureusement que j'avais utilisé un reste d'intelligence pour débrancher le détecteur de fumée. Je n'avais pas très très envie d'expliquer au reste de la maison pourquoi je faisais à manger à deux heures et demi du matin. Surtout du salé.

Trois heures, soit à peine plus que l'estimation que la maman de Raito m'avait donnée. Et le résultat ressemblait à s'y méprendre à quelque chose de comestible normalement. Une portion gardée de côté, je laissai le reste au frigo. Si personne ne mourrait d'ici le midi, alors que tout le monde piquait tout le temps de la nourriture en pleine matinée, je pourrais être fier d'avoir perdu ma nuit à cuisiner quelque chose de mangeable.

Sur un bâillement étouffé, je laissais aux autres le soin de ranger la pièce. Ils pourraient voir le bon côté des choses, et se dire qu'ils avaient toutes les chances de mettre moins de temps à ranger que j'en avais mis pour créer le chaos.

Yagami entra dans le salon, son petit déjeuner préparé sur un plateau. Tellement étrange de le voir s'installer sur le canapé, proche de moi intentionnellement. Inquiétant, qu'il mange là, cet être routinier à l'extrême, plutôt qu'à table.

« Bonjour, Ryuzaki. »

L'alerte rouge tournoyait, avertissement du tsunami paternel. Serrai un peu plus mes genoux contre mon torse. Les informations du matin défilaient sur l'écran muet. Le salut rendu poliment, assez distant pour satisfaire la distance typiquement japonaise. Signe de tête pour l'accompagner. Des minutes entières défilées, à surveiller en coin le dos trop droit, les mouvements souples, faussement détendus. Il attendait de frapper. Posa ses baguettes. Prévisible.

« J'ai parlé à ma femme, au téléphone. » Pire que les reproches sur le ménage à faire. « Elle a parlé de toi. C'est étonnant, puisque j'avais dit que je ne voulais plus que tu lui parles. La tromper avec la voix de son fils trafiquée était déjà au-delà du manque de respect.

— Vous ne m'aviez pas défendu de l'approcher, seulement ? J'aurais juré.

— Une conversation téléphonique est une approche. Je suppose que le sujet a tout à voir avec le désastre dans la cuisine.

— Non. Le désordre est dû à une certaine maladresse situationnelle.

— Watari t'a donné à manger. J'en déduis que tu ne cuisinais pas pour toi. »

Dangereusement calme. Heureusement que les couverts japonais n'étaient ni pointus ni tranchants.

« Je refuse que tu défasses les excellents progrès de ces derniers jours. On dirait un enfant qui ne peut s'empêcher de tirer sur le fil de laine alors que sa mère tricote, tout ça parce qu'il n'a pas eu sa tartine de chocolat.

— J'exècre les tartines. C'est un subterfuge de fainéant. Une idée trouvée par un entre guillemets inventeur cuisinier, un jour où il n'avait plus rien et devait improviser un entre guillemets goûter, pour les parasites qui lui servent de progéniture.

— Tu aurais pu faire les guillemets avec les doigts.

— Je pourrais porter des espadrilles et boire de la gnôle d'un pichet en terre cuite. »

Il soupira, se pinça l'arête du nez.

« Cesse de t'approcher de ma famille. Tu n'en fais pas partie, je ne peux pas être plus clair. Et Raito n'a plus rien à m'opposer sur ce sujet. Il a compris. Tu devrais accepter. »

Jamais. Tant que je ne comprendrais pas les raisons et que je ne serais pas sûr qu'il me haïssait à mort pour l'éternité, je ne le lâcherais pas. Je lui avais bien dit que j'étais puéril.

« Tiens, c'est pour toi. J'ai dû le réchauffer, mais ça devrait être bon. Au moins autant que d'habitude. »

Mais l'odeur de gyūdon ne semblait pas aussi réconfortante pour lui que prévu. Les fumerolles odorantes avaient pourtant attiré Mogi hors de sa pile de fiches de malades. Certainement inutile. J'étais sûr que c'était mangeable, et presque certain que c'était réussi.

Raito laissa son regard tomber sur l'assiette, posée juste à côté de lui. D'un doigt, il la repoussa, presque jusqu'au bord de sa table de nuit.

Il n'avait jamais très faim, mais quand son père lui ramenait à manger, il faisait toujours au moins l'effort de quelques bouchées. Rien n'avait bougé dans ses analyses, toujours bi-quotidiennes. La perfusion toujours en place, ça ne pouvait être la douleur qui lui nouait l'estomac.

« C'est la recette familiale. »

Spasme à peine perceptible. Une crispation de sa main valide. Il ne m'avait pas dit si son autre bras s'améliorait. Pensait à raison que j'obtenais toutes les infos de Mayat, n'en était pas moins insupportable. Me tenir à l'écart, nier. Tout.

« Je l'ai suivie à la lettre. Je n'ai fait cramer que trois fois la viande, et rien n'a pris feu. Mon seuil d'incompétence recule de jour en jour. » Il n'eut même pas le bon goût de sourire. Depuis quand je ne l'avais plus vu.

« C'est censé être meilleur chaud.

— Je n'en veux pas. »

Prévisible ? Vengeance pour le premier gâteau qu'il m'avait fait et qui avait fini à la poubelle sans passer par la case dégustation ?

Les yeux mi-clos, il semblait simplement profiter du soleil, m'ignorant avec perfection. Comme si me servir sa façade dorée d'étudiant modèle inatteignable pouvait fonctionner.

Dans le silence revenu, il ne me restait que peu à observer si je refusais de me noyer dans la contemplation béate et niaiseuse. Laissais ça à Misa, occupée à errer de fauteuil en plateau de tournage en traînant ses petites phrases toutes faites comme une écharpe flottant au vent. Curieusement calme malgré ses demandes de voir son… comment l'avait-elle appelé ? Sur le moment, j'avais été sûr que le lui répéter l'amuserait. Poussin à trottinette ? De toute façon, il n'avait pas envie de plaisanter avec moi. Et je ne voulais vraiment pas savoir ce qu'il pensait de Misa maintenant, si elle était plus appréciable que moi. La réponse… trop évidente.

Sur une des chaises, mon ordinateur n'avait pas bougé. Ou semblait pas ? S'il l'avait utilisé, il… Ah. Laissai ma place quelques secondes, le temps d'aller chercher ce qui manquait si évidemment. Crétin qui ne savait même plus réfléchir.

Le chargeur ramené, une extrémité traînant par terre dans un raclement désagréable. Rebranchais l'ordinateur, rapprochais un peu la chaise, qu'elle soit à sa portée.

Me réinstallais à sa gauche, côté tulipes. Elles commençaient à faner. Il aimerait qu'elles soient changées, ou juste qu'elles disparaissent ? Convention idiote d'amener un nid à pollen et potentiels agents pathogènes dans la chambre des personnes déjà frag… malades. Sûr que même en pensée, il détesterait que je le qualifie comme ça.

Ne s'intéressait pas davantage à l'ordinateur qu'à son plat, qui pourtant parfumait la pièce avec toute la bonne volonté du monde. Aussi efficace dans la dissémination d'odeurs qu'un épandage de lisier au mois de juillet. Raito préférait finalement continuer son livre, bientôt fini. Curiosité de savoir s'il ralentirait pour donner l'illusion d'être occupé et continuer à m'ignorer.

« Je sais enfin ce que ressent une télévision pendant une coupure d'électricité. »

L'habitude s'installait, de n'avoir pour seule réponse qu'une page tournée, des yeux ne bougeant que pour passer d'en bas à gauche au haut à droite. Et bonne chance pour y déceler quoi que ce soit.

« Tu vas t'ennuyer, quand tu auras fini. Tu utiliseras l'ordinateur à ce moment-là ? »

S'il pouvait parler à quelqu'un de confiance, il aurait au moins l'impression d'être un peu moins seul. Puisque je n'étais pas qualifié pour recevoir sa sainte parole cathartique. Et que son père n'entendait que des paroles de réconfort.

Minutes défilées, les volutes de vapeur au-dessus du plat se raréfiaient. Heureusement qu'il n'y avait pas d'horloge à entendre, je l'aurais démontée pièce par pièce avant de tout épingler au mur, histoire de rompre la monotonie blanche. Pièce tellement vide, impersonnelle.

Inspiration. Besoin d'un peu de temps. Ravalai une remarque sur le besoin d'interrompre une si charmante conversation, pas le moment d'être sarcastique.

De retour dans ma chambre, j'évitai l'avalanche de sortie de placard et récupérai quelques livres intéressants. Laissés près la porte avant d'aller récupérer des films et un lecteur dans un salon. Depuis que Matsuda était puni de télé, plus personne n'en avait l'utilité. Étrangement, Misa n'avait pas de bouquet de fleurs fraîches dans sa chambre. Tant pis, il ne pouvait pas vraiment aimer, trop hôpital. L'ensemble ramené chez lui, installé assez près pour qu'il puisse ne pas s'ennuyer.

« Tu es assez bien installé ?

— C'est douillet. Comme la boîte à chaussures dans laquelle on enterre un hamster. »

Restait à savoir ce qu'était le hamster. Me le dirait pas.

Il refusait absolument… tout. L'anormalité qui ne dérangeait pas les autres, elle me sciait les yeux.

Sa réticence à simplement parler avec moi, à regarder de nouveau cette vidéo où il se dénonçait sans s'en souvenir… pureté de la conclusion.

C'était évident. Cruauté rongeant les os. Il était persuadé que je l'avais abandonné là-bas exprès. Pour obtenir ces aveux ? Ou par… quoi ? Une des quatorze pseudo-raisons que son père lui avait exposées tous les jours, avant qu'il ne disparaisse, et qui pourraient faire que je me lasse ?

Tellement injuste. Tellement faux. La déglutition rendue difficile par le resserrement de la gorge. Il me croyait vraiment capable de ça. Jamais été très efficace pour inspirer confiance.

« Tu m'as manqué, tu sais. »

Glace obscure de l'indifférence. Le flamboiement de notre connivence s'était éteint, quelque part entre les marques de doigts sur sa gorge et les lambeaux de peau arrachés. Il ne me regardait même plus. Négation de mon existence, crue, absolue. Il aurait préféré que je ne sois pas là, tout le hurlait.

« Tu me manques encore, en fait. »

Fallait que je me passe les nerfs sur quelque chose. Quelqu'un.


Kaname avait fini par s'évanouir, la voix et les espoirs brisés. Et je n'étais pas calmé. Cette anémone bouillie n'avait aucune envie de parler davantage, et ne compensait même pas en essayant de mentir ou de m'insulter de manière innovante. Il n'y avait rien à quoi raccrocher ma colère. La dissoudre.

De son côté, Matsuda me regarda arriver avec les yeux d'un chien battu. Il croyait encore que je pouvais avoir une étincelle de considération pour le policier qu'il avait un jour été, celui qui s'était engagé à mettre sa vie en jeu pour arrêter Kira. Ne se souvenait même pas de toutes les fois où il avait pu approuver ses résultats, relever les pseudo diminutions de la criminalité. Il méritait tellement de crever de douleur pour ce qu'il avait fait, ce qu'il avait permis. Mais j'allais un peu jouer avec lui avant. Seul jeu qu'il pouvait comprendre. Après tout, il avait lui-même admis sa participation à ce que Beyond avait fait. Les électrisations, les découpes, les tortures, les coups. C'était certainement lui qui avait rédigé les listes. Ou alors, n'avait pas participé aux sévices moraux les plus actifs. Forcément existants, mon Beyond bien trop perfectionniste dans ce qu'il entreprenait. Et ça, ce n'était pas mentionné dans les listes. Et je ne poserais pas la question s'il ne voulait pas m'en parler. Nos cauchemars nous avaient encouragés à dormir ensemble. Peut-être… m'en voulais de presque en arriver à espérer qu'il dorme mal pour le pousser à me reparler.

« Vous allez pouvoir sortir de là. »

La tête mal peignée s'agita légèrement. Il cherchait à juger mon expression, sans comprendre qu'il se trompait toujours, sauf quand je le voulais.

« Sérieux ?

— Bien sûr. Vous et moi, nous allons nous rendre au garage.

— Il y a un piège.

— Aucun. » Tellement idiot. Le sens des mots de sa propre langue lui échappait la plupart du temps. C'en était triste. Ses professeurs avaient bien salopé le boulot.

« Je suis sûr que si.

— Ensuite, vous allez tranquillement vous asseoir, et je vais démarrer la voiture.

— Je suis assis où ? Dans la voiture ?

— Si ça vous chante.

— Et on va où ?

— Nulle part.

— Je le savais.

— Ce que vous ne savez pas en revanche – et ce que je ne sais pas non plus, pour l'instant du moins – c'est l'endroit où je vais attacher les câbles de démarrage. Deux pour la voiture, deux pour vous. »

Jusque là, même ses connaissances techniques suivaient. À en juger par l'immonde goutte de sueur qui se baladait sur sa tempe, il arrivait à suivre mon idée.

« J'hésite encore. Les parties génitales, c'est toujours impressionnant et humiliant. Mais pas forcément le plus douloureux. Quel est votre avis sur la question ? »

Son avis se limitait à gémir le prénom de sa mère, et il n'était quand même pas heureux que je propose qu'elle vienne lui tenir compagnie. Le manque de cohérence de cet homme me faisait mal au crâne. Et ses pleurs en décompte des heures ne me rendaient pas de meilleure humeur. Avec tous ses défauts, Akemi n'avait pas complètement tort.


Je me sentais traître. Les ciseaux posés à plat sur son lit avaient suffi à provoquer une montée de stress parfaitement visible pour moi. Mais il fallait que je sache. Alors j'y ajoutai d'autres objets, tous présents juste avant une phase d'absence.

« Qu'est-ce qu'ils ont en commun ? »

Un reniflement dédaigneux forcé pour seule réponse, Raito se replia derrière son nouveau livre. Il pouvait bien faire semblant, son attitude ne m'empêcherait pas de lui exposer mes hypothèses. Similitudes, danger des lames, souvenirs fabriqués, associés.

Une demi-heure s'envola, écoulement du papier sous ses doigts. Frustrant.

« Ou alors, ce ne sont pas les objets. C'est moi. »

Pure provocation, et il ne réagit pas plus qu'au monologue sans fin de suppositions que je lui avais déjà servi. Presque comme quand, quelques mois plus tôt, il s'endormait au téléphone en m'écoutant parler, me prenant pour une berceuse. Sauf que ce n'était pas la nuit, qu'il ne voulait pas m'entendre, qu'il ne voulait pas que je sois là, et qu'il ne… tout était différent.

Il s'était passé quelque chose. Et je refusais de croire que j'en étais entièrement responsable. Raito me connaissait… ne m'avait pas vraiment cru quand je lui avais dit lui faire confiance, mais il me connaissait. Aurait dû savoir que je ne l'aurais pas laissé là-bas intentionnellement.

Qu'est-ce que Beyond lui avait dit ? Fait ?

« L'opossum violet mange mon fil dentaire en dansant la carrioca. »

D'accord, il tournait les pages à un rythme trop parfaitement régulier. Imposteur.

M'approchais de lui, feignant ne pas le voir se coincer davantage dans l'oreiller qui lui servait de dossier. Lui laisser son putain de bouquin n'avait aucune importance. Debout à côté de son épaule droite, j'avais une vue parfaite sur les lignes absconses, ses mains dont les ecchymoses tiraient sur le jaune flave, et sur son torse dont les mouvements trahissaient sa respiration accélérée. Mal enfermée.

« Tu m'auras cherché. »

D'un revers, Le renouveau de la théorie quantique appliquée aux statistiques criminelles modernes urbaines alla faire un tour du côté de la fenêtre, rebondissant joyeusement contre la poignée. Sans laisser le temps à l'enfoiré tout en blanc de réagir, je grimpais sur le lit, me positionnant au-dessus de lui. Main droite enroulée au montant du lit pour ne pas risquer de toucher l'amas de carpaccio qui lui servait de bras gauche.

Le manque était encore plus criant ici. Ça n'avait rien de ce que je voulais.

L'extinction absolue dans ses iris. Il ne me regardait pas vraiment. Faisait ça trop souvent. Ce n'était pas les ciseaux, ni les photos, ni aucun objet. C'était moi, le problème.

Ma jambe collée à la sienne. Simple contact, imposé, infiniment plus que ce qu'il m'avait accordé depuis son retour.

Cliquetis de chaîne pour seule réponse, il essayait de se soustraire. Pupilles étrécies, perdues sur le plafond. Les quelques fois où… c'était fini.

Goût de bile. De glas.

« Je te fais peur. »

Misa lui avait fait peur. Peu avant qu'il la quitte, elle l'avait pris dans ses bras. Et il avait eu ce même regard, alors qu'elle lui chuchotait quelque chose à l'oreille.

Me détachais, descendis. Le froid envahissait tout. Le sol n'avait jamais été aussi glacial.

« Ok. J'ai compris. Je te laisse tranquille. » Savais même plus pourquoi je parlais.


Les ordinateurs surnuméraires n'étaient pas une denrée rare. Watari en avait toujours quelques uns à disposition pour les cas de défenestrations intempestives ou de caprices confituriers. Pourtant, il n'avait pas été ravi que je donne le mien, n'entendant pas que tout cela revenait strictement au même. Fichu vieux beaucoup trop protecteur.

Le plaid dans lequel je m'étais vaguement enroulé avant de me vautrer dans le canapé avait une sale tendance à remonter et à laisser mes pieds au froid. Même les objets les plus inoffensifs et moelleux faisaient leur révolution. Encore un peu et il se trouerait en signe de protestation.

Contrairement à la population mondiale qui se complaisait en célébrations morbides et d'un ridicule consumé. Ceux qui n'avaient rien à se reprocher pensaient n'avoir rien à craindre, hurlaient de bonheur devant le massacre de crises cardiaques. Les tentatives de mise en lumière des erreurs judiciaires ne fonctionnaient pas, et je n'avais pas le temps de tout vérifier. La ferveur quasi religieuse tuait la rationalité. Il n'y avait pas d'autre moyen que d'arrêter Kira, de lui arracher son pouvoir de tuer, pour que tout cesse.

La porte s'ouvrit, accompagnée d'un cliquetis caractéristique. Un jour peut-être quelqu'un aurait-il l'idée de passer ce machin à la casserole. En attendant, la boule de poils blancs, hérissée d'élastiques à nœuds dorés et presque étranglée par son collier à strass aveuglants sauta à côté de moi et se coucha directement sur mes pieds. Fraction de seconde hésitante avant d'abandonner le combat. Au pire, j'avais bien quelque part de quoi flinguer un peu mon système immunitaire, les effets secondaires n'avaient plus tant d'importance. La chaleur animale n'était pas tellement désagréable, et tant que la créature démoniaque ne haletait pas, elle était plus supportable que sa maîtresse. Mais elle n'avait pas ouvert la porte seule, et Watari s'assit sans surprise dans un fauteuil en face de moi, déposant une tasse de thé devant lui, un chocolat chaud devant moi. De petites guimauves multicolores fondaient en mousse à la surface.

« Ryuzaki, je sais que ça ne va pas.

— Génial. Comme ça, tu me poseras pas la question.

— Tu as agrafé la main de Mogi à la liasse de papiers qu'il t'apportait.

— J'étais énervé. Il aurait dû voir que je jouais avec cette agrafeuse.

— Tu lui as planté cinq agrafes dans la main. À Mogi. »

L'intérêt de la conversation frôlait dangereusement le zéro absolu. Le plaid réajusté autour de moi, pour ne plus laisser passer l'air froid. Sûr que Watari avait éteint le chauffage sous prétexte de printemps. J'évitais de répondre en buvant une gorgée. L'impression d'avaler un mélange de pâte à papier et de caoutchouc. Aucun intérêt.

« Mon grand. Je comprends que ce soit dur pour toi d'admettre que j'avais raison depuis le début. »

Oh, comme il adorait avoir cette conversation. Presque autant que d'entendre mes excuses.

« Ce serait dur si c'était vrai.

— Tu ne peux pas nier. Yagami-kun est néfaste, il n'y a qu'à observer. Depuis que tu le connais, ou que tu t'es attaché à lui, tu as décidé d'épargner un criminel –

— Rien de neuf.

— Ne m'interromps pas. » Hmpf. Pensait toujours que j'avais cinq ans et demi. Il n'avait peut-être pas assez observé ses putains de caméras. Amertume terrible. « Tu as laissé Beyond Birthday s'enfuir pour récupérer un prisonnier qui ne risquait pas de mourir dans l'immédiat, tu as laissé une équipe se gangrener et réussi à détruire une famille unie qui n'avait pas besoin de ton intervention puisque le fils est Kira et que cette révélation se chargera de tout faire voler en éclat.

— Merci pour le soutien. J'apprécie. »

Ma tasse à cupcakes géométriques reposée. Il l'avait sûrement trouvée qui traînait dans l'évier.

« Si tu as encore besoin d'une preuve de ton état émotionnel catastrophique, je te suggère de regarder ce qui se trouve à tes pieds.

— La pétasse en chef va bientôt venir récupérer son sac à puces, c'est pas important. On a laissé les murènes à l'ancien QG.

— Je dirais que tu es en manque d'affection et que tu reportes ce besoin de câlins sur le chien. »

Jamais rien entendu d'aussi absurde. Il ne se rendait pas compte du surréalisme de ce qu'il racontait. Et ne pouvait même pas s'arrêter. Le pauvre, ma démoralisation le touchait aussi.

« Et Miss Amane étant de sortie, elle ne viendra pas récupérer… quel que soit son nom, aussi vite que tu sembles l'espérer. »

Misa était sortie sans la chienne ?

« Hoshihime. » Ma voix morne.

Les modes passaient trop vite. Le blanc ne devait plus être assorti à ses tenues.


Dans le silence de la nuit, au moins, je pouvais ne pas avoir froid. M'autoriser à aller regarder Raito dormir, sans faire grincer ni porte ni parquet.

Sa porte ouverte, me glissai dans l'embrasure, allai m'agenouiller à côté du lit. Son visage endormi, détendu, sublime, à quelques centimètres à peine. Caressai sa tempe, jouant avec une mèche rebelle.

Posai ma tête sur son oreiller, parfum de calisson. L'apaisement lisible sur les traits calmes était parfait, souverain. Ses lèvres effleurées lentement, leur contact souple sous mes doigts. Tiède. Me passer de lui un jour n'était pas du domaine des possibles.

Claquement de porte derrière moi, me retournais pour vérifier. Mais il n'y avait rien. Bruit de cavalcade. Peut-être le chien. Ou le fantôme des Noëls passés.

En revenant vers Raito, il ne… n'était plus là ? Son lit était fait, pas un froissement de drap. Curieux.

J'allai à la porte, mais la lumière du couloir était insuffisante. Nuit déchirée de hurlements directement dans mes oreilles. Dans ma tête ? Les escaliers dévalés, beaucoup trop longs. Beaucoup trop de portes avant d'atteindre le sous-sol, d'y entendre le rire de Beyond, l'entrapercevoir dans un miroir, faux reflet.

« Eh bien, sweetheart, pourquoi es-tu là ? Je t'ai tout rendu, et tu l'as perdu ? Tu devrais faire plus attention à tes affaires, sucre d'orge. »

Pas le temps de m'arrêter, le miroir n'avait qu'à se déplacer aussi, s'il voulait me parler.

Matsuda et Kaname n'étaient pas là. À leur place grouillait une armée rampante, qui chuintait étrangement alors que je marchais dessus, à la recherche de l'origine des cris. Qui ne cessaient pas. Jamais. L'odeur de chair pourrie s'invita, avec la panique déferlant. Il n'était pas là. Chaque nouvelle porte ne donnait que sur une pièce vide, encore, accompagnée de hurlements, d'appels. D'accusations. La fenêtre tremblait sous l'orage. M'arrêtais devant elle. Il n'y avait pas de fenêtre au sous-sol.

Mes yeux ouverts sur l'obscurité, enfin. Les draps repoussés en vrac, poisseux de sueur froide. Téléphone trouvé à tâtons, glissé au sol. Sa lumière agressa mes rétines alors que je reposais mon crâne sur le panda qui me servait d'oreiller, l'heure affichée n'avait pas tellement de sens. Me redressai, assis au bord du lit. La nuit était finie, mais je ne pouvais pas juste attraper un ordinateur. J'avais… voulais… ce n'était pas si grave. Il dormait, forcément. Le dérangerais pas, s'il savait pas que je le regardais dormir.

Sa porte entrouverte, doucement, juste pour m'assurer de sa présence. Vérifier. Sans le réveiller, essuyer un nouveau renvoi.

Il était là. Envahi de blancheur presque luminescente. Sa fenêtre laissait la lune passer. L'attraction pour l'extérieur bien pire depuis son retour qu'avant, alors même qu'il ne supportait déjà plus de rester enfermé.

Osais m'approcher un peu, profiter de le voir calme. Pas assez. Un voile de sueur couvrait son front, et sa respiration était trop rapide. La chaîne à sa cheville témoignait qu'il ne revenait pas d'un footing nocturne. Il n'avait pas encore feint d'être endormi quand je lui rendais visite. Préférait m'ignorer ouvertement ou me fixer avec plus de colère que quand je l'accusais d'être Kira, à la fac.

Il avait de la fièvre ? Posai le dos de ma main sur son front, à peine effleuré. Brûlant. Même si la précision était plus ou moins la même que de vérifier le taux de salinité d'une mer en goûtant l'eau, il n'y avait pas vraiment de doute.

« Raito ? » Pas de réaction. Il m'en fallait, pourtant. Secouai un peu son épaule, reculai alors qu'il ouvrait les yeux. Se crispait beaucoup trop quand j'étais proche.

« Comment tu te sens ? »

Le regard flou, encore perdu. Trop. Se promena le long de la perfusion. L'intention trop claire. Stoppée d'une phrase.

« Tu as de la fièvre, ça augmente la concentration de fentanyl. C'est aussi pour ça que tu respires mal. » J'allais presque fermer le robinet, hors de sa portée. « Désolé. Ça risque d'être désagréable, la descente. Tu connais les effets indésirables. »

Peu de chances qu'il ne les connaisse pas. Même si Beyond ne lui en avait pas donné, son cerveau n'était pas assez abîmé pour avoir oublié quelque chose d'aussi élémentaire.

« Je reviens tout de suite. Reste réveillé. »

C'était presque pire que le cauchemar, de devoir vraiment chercher des substances pour annihiler l'action de l'anti-douleur. Mais c'était ça ou imposer une surdose à un organisme déjà fatigué.

Quelques coups donnés contre la porte de Mayat, avant d'ouvrir et d'allumer la lumière directement. Elle était déjà assise dans son lit, droite, avec le même air qu'en pleine après-midi. Aucune différence d'éveil dans son regard. La situation résumée, elle acquiesça, partit s'asseoir devant son miroir. Raison obscure.

Me forçais au calme en fouillant les étagères de flacons. Cette fièvre n'était pas anodine. Rejetais les causes et les conséquences en bloc. Il serait temps d'aviser plus tard.

Des doigts crochetèrent mon poignet, quelques centimètres avant de pouvoir déverser le produit. Raito essayait de me fusiller du regard.

« C'est de la naloxone. »

La pression ne diminuait pas. Il n'avait aucune confiance en ce que je lui disais. Presque ironique, que lui ait moins confiance en moi que l'inverse, alors qu'il était si persuadé du contraire, trois mois plus tôt.

« C'est seulement de la naloxone. Il faut que je stoppe les effets du fentanyl, tu es en surdosage à cause de la fièvre. Ensuite, je te donnerai autre chose pour la douleur. Ce sera moins efficace, mais on ne peut pas faire autrement. Mayat arrive, mais elle ne changera pas ça. On ne va pas te laisser mourir de détresse respiratoire pour t'éviter la douleur. »

Je décrochais ses doigts, un à un, serrant les dents sous ma propre souffrance à forcer sur mes plaies. Sentais le sang et la lymphe perler à la surface.

La porte s'ouvrit dans un grincement de film d'horreur sur une Mayat en pyjama. Pas comme si elle n'était pas capable de porter un pantalon imprimé pangolins et marsouins assorti à un débardeur à paillettes en plein jour. Simplement, elle aurait mis une blouse. Probablement.

La médecin s'avança d'un pas décidé – petite révolution pour elle – m'arracha la seringue, ficha une tape sur la main de Raito qui siffla de douleur ou de colère, et vida la naloxone directement par le cathéter.

« Vous êtes beaucoup trop fleur bleue. Il ne voulait pas de fentanyl, il va être servi. Jusqu'à ce que la fièvre baisse, il s'en passera.

— Non, on peut juste baisser les doses. »

Elle décrocha la poche de fentanyl.

« Régime. »

Elle n'avait pas tort, et je le savais. Mais si la fièvre était due aux plaies, la douleur allait être insupportable. Rien que l'idée d'être impuissant face à ça me rendait nauséeux. Il n'avait jamais mérité de souffrir autant. Que ça dure si longtemps.

Mayat défaisait autant qu'elle découpait le bandage du bras gauche, testant les réactions de pichenettes. Tout sauf médical. Envie de la gifler. Finalement elle se décida à attraper une épingle qu'elle dissimulait dans sa parodie de chignon et s'amusa à piquer l'épiderme un peu partout.

Glissa une mèche de cheveux dans sa bouche, la tétant distraitement tout en échangeant son arme contre un thermomètre. J'aurais aimé prendre la main posée sur le matelas de mon côté, savais que je n'en avais pas le droit.

« C'est moche. On va probablement devoir le virer. »

Elle recommençait à titiller les doigts avec son épingle, pur sadisme. Elle avait une idée précise des réactions physiques depuis longtemps.

« Il est hors de question qu'on lui coupe le bras.

— Il s'en passera très bien.

— Démerdez-vous pour qu'il vive. Pas amputé.

— Il est droitier, vous savez. »

Comme si vivre avec son bras droit pouvait lui suffire. Me le pardonnerais jamais. Une protestation venant du principal concerné détourna l'attention de Mayat. Elle lui parlait sur un ton de reproche détaché, insupportable.

« On ne le coupera pas. » Les yeux ternes reposés sur moi. Éteints d'ennui. Elle se fichait éperdument du résultat.

« S'il vous claque dans les doigts parce que vous êtes trop borné, tant pis pour vous. Et pour lui. »

Sa manche attrapée pour l'attirer plus loin. Le pangolin déformé allait m'en vouloir.

« Si vous échouez à soigner son bras, j'arrache le vôtre pour le lui greffer, vu ?

— Ça ne fonctionnera pas. On ne greffe pas un bras si facilement.

— Et on ne rattache pas une tête. Vous aurez l'occasion de le tester aux premières loges si vous êtes incompétente. Que vous échouez. »

Elle tourna son regard vers son patient, livide. Marmonna un assentiment médiocre, peu passionnée par la conversation. Indifférente, quand Raito s'adressa à nous.

Voix misérable, éraillée. Si différente. Il n'avait pas parlé avant parce qu'il savait.

« Je veux sortir. »

Lèvres mordues. Il avait toujours le talent pour demander ce que je ne pouvais pas lui accorder. Aujourd'hui moins que jamais.

« Un Doliprane, et au lit. »

Mayat, elle, ne s'embarrassait de rien. Je lui enviais ça, pour l'instant. Mais ce n'était pas à elle que Raito s'adressait. Pas elle, qu'il fixait en s'attendant à un refus catégorique et une menace en guise de nappage à la cerise.

« Quand on aura attrapé Beyond. »


Le petit déjeuner était royalement morbide. Mayat mangeait une viennoiserie en arrachant des petits morceaux qu'elle laissait d'abord flotter dans son café quelques minutes, histoire d'en retirer tout le croustillant, et c'était bien la seule à avoir de l'appétit. Akemi avait le nez dans son thé et ne décollait plus de son portable. Mogi et Yagami marmonnaient entre eux, inquiets.

Et Watari n'arrivait plus à s'arrêter dans ses reproches, lui qui mettait un point d'honneur à ne me critiquer que dans notre solitude duelle. En anglais, certes, mais il était si agressif qu'un phoque aurait compris la teneur du discours. Monté en boucle, il ne cessait de demander l'accès à la chambre de Raito, pour lui retirer ses armes. Un ordinateur, vraiment, quelle arme. Et j'avais beau savoir que ma défense ne tenait pas une seconde, je ne la lâchais pas. Non, il n'était pas Kira. Si, il était une victime de Beyond et pas un manipulateur. Si, j'étais lucide. Et non, je ne choisirais pas entre les deux.

« Si tu refuses de le laisser, de l'interroger maintenant, je m'en vais.

— Tu sais parfaitement que tu ne le feras pas. Tu ne me laisseras pas seul.

— Ne me force pas à le faire, dans ce cas. Tu n'as plus douze ans, tu serais capable de te débrouiller seul. Et puis, si tu es si sûr de toi, demande donc à ton principal suspect de rester avec toi. S'il te supporte comme je le fais pendant autant de temps, je pourrais réviser mon jugement. Tout gérer pour toi pendant vingt ans, voilà peut-être un châtiment à la hauteur des crimes de Kira.

— Lâche cette idée. Il n'est pas Kira. Et un interrogatoire dans ces conditions n'a aucun sens. Aucune valeur.

— Comme ton opinion sur la question de sa culpabilité.

— Ou la tienne sur ce que je dois faire. Je t'interdis de me dire si je dois l'enfermer. »

Fulgurance de la douleur dans ma joue, brûlure de la claque dont le bruit tua les bribes de conversations gênées. Mais pas la colère qui dégueulait à travers le regard de Watari sur moi. Méritée, pleinement. Et je ne le regrettais pas une seconde.

Il se leva, et sortit. Ce n'est qu'au bruit de ses pas dans l'escalier que je réalisai où il allait. Chez qui il allait. Grincement de porte, son de voix accusatrice. Pourquoi je ne fermais pas la porte à clef de l'extérieur.


On se retrouve aux alentours du 20 mars pour la suite, en attendant, prenez soin de vous !