Titre : Thirst
Disclaimer : Les personnages ne nous appartiennent pas et nous ne touchons aucune compensation financière pour la publication de ce texte.
Rating : M pour certains chapitres
Bonjour à tous, nous vous souhaitons de bonnes fêtes de Pâques et un joli printemps ! Voici enfin la publication, perdue entre des coupures de courant multiples et un ordinateur qui a rendu l'âme x) Pour rappel : à la fin du dernier chapitre, Raito avait de la fièvre à cause de l'état sale de son bras gauche (ce qui pose problème avec le Fentanyl car la fièvre accentue ses effets). Le chapitre s'est terminé sur Watari se dirigeant vers la chambre de Raito, énervé et déterminé. Ce chapitre fait partie de ceux qui justifient le rating M. N'hésitez pas à laisser un commentaire et bonne lecture !
Chapitre 60
Pourrissement
Nausée flottante dans l'estomac, presque débordée. J'ouvris des yeux trop lourds, attrapés par la masse de souffrance en supernova, émanant du bras gauche. Collision.
« Réveillez-vous, Yagami ! Vous avez bien trop profité de la situation. »
Rétines floues, demandant de puiser si loin. Ajustement de la bouillie visuelle où tout s'emmêlait.
Des lunettes miroitaient autour d'une paire de globes oculaires trop pâles. Même regard photosensible et myope qu'un prédateur des abysses grillé en fish and chips sous le faisceau petawatt du laser Vulcan.
Temps nécessaire pour retrouver quel prétentieux casse-couilles pontifiant utilisait des lunettes pareilles. Avoir des culs de bouteille si dangereusement proches du cerveau devrait être interdit : explicite et vulgaire objet en demi-lunes séparées d'un trou. Comment ne pas être à l'image de la nécromasse rejetée par les organismes vivants lorsque l'objet qui filtrait le monde rappelait à ce point la partie du corps qui en expulsait les résidus.
Une main inquisitrice s'élança vers mon front, s'écrasa contre mon avant-bras, interposé. Adrénaline. Le toucher s'estompa, doigts froids et filiformes de snipe-anguilles nemichthys, coulant. Le vieux débris ânonnant la connerie comme une sainte parole partageait avec ce poisson méconnu la disposition de la tête flirtant du côté de l'anus. Entre autres choses.
La raison de sa présence était limpide.
La compression de mes tempes s'accentua quand Watari se pencha davantage.
« Vous n'aviez pas l'air bien. Des cauchemars, j'espère ? Vous les méritez. »
Bras protecteur que je laissai retomber, incapable de le tenir plus longtemps. L'effort m'enfonça davantage dans la torpeur bouillante de la fièvre, éclatait le mental. Me tordre de douleur rageait sous la chair, main droite enfoncée dans les draps pour les serrer inutilement, faire semblant de compenser. Inspiration lente dans la chaleur insupportable. Si seulement l'un des lasers focalisés les plus puissants du monde avec amplification à dérive de fréquence pouvait le réduire à l'état de toast boursouflé.
« Watari… venu déplorer ce qu'il n'a pas voulu passer au désosseur à poulet ? Faites-vous plaisir. Allez donc lister ce que je mérite à quelqu'un que ça intéresse ou prenez un ticket et un hachoir à main pour finir le travail. »
Détestable voix faible et cassée, incapable de porter la morgue nécessaire. La douleur vibrait en toiles ardentes de frissons. Il serait tellement facile de fermer les paupières.
Le mépris policé de Watari se floutait.
« Aucun doute, il doit, en effet, y avoir une file d'attente longue comme le bras. Les tribunaux se feront un plaisir de vous exposer par le détail ce que vous méritez après vos aveux.
— Ces aveux ont autant de valeur et de crédibilité que ces opinions que vous ne pouvez vous empêcher de partager en meuglements de bovidé perché à flanc de falaise en pleine séance de délires paranoïaques monothématiques. Mangez des scones à l'herbe des champs pour compenser votre syndrome imaginaire du nid vide et trouvez-vous un passe-temps qui ne nécessite aucun beuglement intempestif. Je suggère la sculpture sur savon ou la collection de pilules d'ecstasy à classer par formes et par couleurs.
— Vous êtes pourtant plus à même que moi de collectionner les substances neurotoxiques, il est regrettable que Birthday ne vous ait pas piqué pour en finir. Les conditions n'importent pas, vous avez admis être Kira. La vidéo de vos aveux est parfaitement authentique et, même si vous voulez faire croire le contraire, vous le savez. »
Frémissements accentués par les tics musculaires dans les jambes. Creusai sa sincérité sans voir autre chose, en filigrane, qu'un triomphe jubilatoire. Pouvait pas être vrai.
Un coup sourd frappa la porte close, ébranlant mon crâne. Dévissement cérébral. Œil jeté de côté, vers le cadran de réveil puis logé sur le vieil homme. Le calcul s'esquissait difficilement, valse de vertiges. Plus pour longtemps avant que les effets secondaires se compliquent. Une seringue accrocha la lumière dans sa main gauche, pas remarquée avant. Son plan pathétique roula en frissons d'anticipation. Aucune tension supplémentaire, juste l'attente de quelque chose de bassement évident, ennuyante. Les quelques meubles de la chambre avaient été entassés devant l'entrée. Toussai légèrement.
« Je suppose que vous avez volé tous les tournevis, couteaux, perceuses, cartes bleues et les autres ustensiles permettant de forcer la porte.
— Ils entreront quand même, les manières sont trop nombreuses. J'ai réussi à presque tous les enfermer dans le salon pour avoir le champ libre quelque temps, ça devrait suffire. Et puis encore faut-il avoir la motivation de vouloir forcer la porte. » Constat énoncé d'un ton suranné. « Votre fièvre vient de passer à 39,9 °C. »
Il ne me ferait pas l'affront de m'expliquer ce qu'il avait prévu, mais me ferait l'affront de tout le reste. J'allais disparaître dans la nausée tournante qui tapissant mon lit. Champ visuel tirant au verre dépoli au ralentissement rapide de la respiration. La demi-vie du Fentanyl était plus longue que celle de la naxolone. Pesanteur sur la poitrine à cause de la baisse cardiaque.
« Vous semblez bien tenir le choc du sevrage et de l'infection en simultané, mais le temps passe. Vous n'êtes qu'à la deuxième heure, la suite promet d'être autrement plus plaisante à observer.
— La vidéo est fausse, mais je ne veux pas en débattre avec vous. Même si vous aviez la preuve du contraire, ça ne compterait pas.
— Elle est authentique.
— Conneries.
— Je ne vous laisserai pas vous rétracter encore, Yagami. Vous allez nier en bloc, puis les preuves s'accumulant, vous prétendrez une défaillance mémorielle pour échapper à vos actes. Vous avez pu l'avoir la première fois, mais c'est terminé, il n'y aura pas de deuxième. Ça ne sauvera pas votre tête de la corde et lui faire du chantage affectif n'y changera rien.
— Allez vous faire foutre. »
Affectif. Sens de l'humour incroyable. Mes mots fragiles, hachés de respiration désordonnée. Pensées qui décrochaient. La claque brutale qu'il asséna contre ma joue brûla sous mon crâne en échos multiples.
« Aller se faire foutre ne figurera plus jamais à votre programme. Le tribunal tombera d'accord pour reconnaître que la torture empêche les menteurs pathologiques de céder à leur compulsion. Vous allez avouer qui vous êtes ou je vous laisse mourir de surdosage de Fentanyl.
— Si ça vous amuse. Je croyais que mes aveux seraient vus comme recevables dans tous les cas.
— Ils sont tous tellement tendres avec vous… Vous êtes la pire saloperie d'enflure manipulatrice et tueuse en série de ce siècle. Beyond Birthday aurait au moins dû vous arracher le bras, à défaut de vous arracher la tête. Je ne ferai pas l'erreur d'être tendre. »
Goût de fer que je lui crachai aux lunettes. Mes idées s'alignaient mal, s'effondraient. Arrivais plus à les délimiter, fondues les unes aux autres.
« Redites-le, Yagami. Qui vous êtes. Et ne gaspillez pas votre air à protester, ça ne m'intéresse pas. »
Sueur piquée de frissons incontrôlables et son regard luisait, coulait directement en source de pensées. Ce sénile surprotecteur ne souhaitait pas seulement consolider des aveux imaginaires, il voulait forcer L à les reconnaître, sans contestations possibles.
Sa main en approche lente que je n'arrêtais pas, cette fois. Croyait être une menace. Prenait sans doute l'égarement de mon souffle pour de la peur. Aucune. Chance.
Sous le feu froid des iris, les doigts se posèrent sur mon bras gauche. Se collèrent avec dureté contre les chairs massacrées. S'y enfonçaient presque. Grondement étouffé, larmes aux paupières rabattues avec toute la hargne disponible. Il agita l'une des seringues de son autre main.
« Redites-le, Yagami, votre nom, votre âge. Allons, la demi-vie du Fentanyl prend le dessus. Si vous avouez, je vous injecte la deuxième dose de naloxone. » L'invasion de sa main écrasait, faisait suinter, se faufilait dans les fluides et la mollesse de l'épiderme… en train de. Céder. « Vous allez recevoir les antibiotiques d'ici quelques heures pour éviter les interactions avec votre cocktail de psychotropes. Espérons qu'il sera trop tard pour endiguer l'infection. »
Compressai les dents. La pression de sa main fit sauter quelques points, s'insinuait en lave, explosant la douleur indicible. Voyais presque plus, tout s'enfonçait, inexorablement, inconscience tentatrice m'enveloppant. Vite, ma peau deviendrait cyanosée, prochaine étape, puis la dépression cardiaque et l'incapacité respiratoire ne seraient plus compensables. Point sélectionné dans l'espace, à peu près à l'emplacement de son putain de visage. .
« Je. Ne. Suis pas. Kira. »
Halètements qui devenaient totalement frénétiques, mais je ne regrettais pas. Puiser l'air pour expulser la répulsion viscérale contre ce visage, bientôt impossible alors que c'était bien la seule chose qui me raccrochait à la réalité. Watari se superposa avec L en une poignée d'instants tournant dans le manque d'oxygène et le délire. Confusion à peine entendue d'appels, de coups contre la porte. Mais ils n'étouffaient pas les bruits spongieux que produisaient les phalanges étrangères arrachant, se plantant, tiraillant la chair infectée de mon bras. Contorsion brusque quand les ongles crissèrent, griffèrent l'épiderme en lambeaux. Bouffée d'oxygène minimale enfermée dans les poumons.
« Vous salir les mains doit vous paraître étrange, Watari. Pour une fois que vous faites quelque chose.
— Vous avez tellement plus l'habitude, il est vrai, de vous salir les mains. Pour une fois que vous avez été sincère, ça doit vous paraître étrange. »
Sa colère me flamboyait la tête, bleutait tout à sa froideur impériale. Me tortillais de douleur sous ses mains, sans pouvoir l'empêcher. Voix réduite à un murmure cassé.
« Vos actes et vos paroles sont bien trop personnels pour être fiables. Même si vous êtes tristement aveugle au reste, vous auriez au moins dû vous rendre compte de ça.
— Vous avez besoin de la dose, votre bouche vire au bleu. Le temps tourne. » Pression accentuée de ses phalanges générant des vrilles noires d'inconscience. « Je ne vous laisserai pas encore vous en tirer sans des aveux complets. Pourquoi Beyond vous a-t-il relâché ? Êtes-vous associés ? Vous prévoyez d'endormir la méfiance de Ryuzaki pour l'achever ensuite à deux ? Vous allez encore le torturer combien de temps en lui faisant croire que vous avez de l'intérêt pour lui ?
— Je ne torture personne et je vous emmerde. » Air. Il me fallait de l'air. Désespoir des inspirations soulevant les côtes, me permettant quand même de siffler – à peine – un résumé pour ce sinistre grabataire de l'intelligence et de l'esprit critique. La moquerie cruelle était difficile à tenir dans ces conditions. « Vous n'avez rien compris, vous pataugez dans votre incontinence intellectuelle. » Ardeur renouvelée et sciante des doigts osseux, hargneux. Vengeurs. Et c'était… tout ? Allume de volonté dans l'attraction létale du sommeil. « Vous n'avez que ça ? Si Beyond vous a laissé exprès des morceaux à customiser, c'est du gâchis. Vous avez besoin d'aide, peut-être ?
— Vous êtes un monstre, peur de ne pas tenir la distance ?
— Peur de vous fouler le poignet ? Et pourquoi pas des fessées et des privations de goûter ? Vous êtes décevant.
— Vous êtes Kira et c'est votre parole contre la vôtre mais un Kira vivant sera plus utile qu'un Kira mort. Votre état vous permettra simplement de parler et d'attendre le procès. Enfin, parler n'est peut-être pas nécessaire… Après un petit tour de Pentothal, Ryuzaki sera au moins forcé de vous mettre en cellule. Je vous ai concocté un programme sympathique, on commencera avec la question suivante : combien de litres d'eau peut-on injecter dans les veines d'un être humain avant que le système finisse par se détraquer ? Ce n'est pas mortel, bien sûr, juste affreusement douloureux. Puis, je m'occuperai de votre langue.
— Bouffer à la paille des soupes instantanées dans un Ephad en relâchant les sphincters ne vous donne pas d'excuses pour votre incompétence de gruau mollasson passé à la centrifugeuse pour courge solitaire. Même gâteux, manchot et jeté dans un volcan avec votre stock de couches pour fuites urinaires, Beyond ferait mieux que ça. »
Une autre claque, choquant le sang sur ma langue.
Fil d'actions perdu dans une série de bruits sourds.
Le détective apparut dans un tourbillon de bordel. Il arracha la seringue de naxolone de la main de Watari et la vida dans le cathéter. Voulus articuler… quelque chose. Sombrais.
Lenteur fatale de l'avalement. Du figement.
Succession de faits, d'actions pas vraiment enregistrés, balançant chaleur et froid intenses. Frissonnants. Parcelles d'idées et de logique attrapées quelque part. L'antagoniste du Fentanyl avait dû nettoyer les récepteurs morphiniques de mon organisme, mais la naxolone accentuait aussi les symptômes du sevrage. Difficile de les départager de la fièvre et de l'amas étouffant et massif de souffrance. Une fraîcheur vive mordit mon front et s'y déposa, bienfaisante dans son agressivité. Son contact m'aida à revenir, comprendre les deux voix.
« Il est à 40,6°C, ça grimpe encore et je le plonge dans la glace. Que ça plaise ou non à votre infernale sensiblerie de midinette-groupie-totalement-frustrée. Son système immunitaire est en vrac, il ne pourra pas lutter sans aide.
— C'est ça, oui, on se demande pourquoi. Vous avez intérêt à ce que son organisme tienne le choc thermique. Les antibiotiques vont s'injecter poliment tout seuls ?
— Si vous m'aviez dit que vous vous transformeriez en koala garou d'ascendant gremlin, j'aurais évité de critiquer le lit de camp. Le mogwai déjà bien atteint n'aurait pas muté. »
Temps à vide. Muté ? Hilarant.
« Le mogwai a muté dès l'instant où Watari s'est passé les nerfs sur lui comme sur une escalope dans un concours de boxe pour sadiques obsessionnels. Faites passer l'information à travers les méandres obscurs et flasques qui collent dans votre crâne de concombre au formol : une surveillance en présentiel est devenue nécessaire. Personne n'entre sans que je sois là, c'est tout.
— Mouais. Dites plutôt que ça vous arrange qu'il l'ait frappé plus fort qu'un sac rempli de petits pois congelés, ça vous donne une excuse.
— Vous n'êtes qu'une sombre connasse croisée laideron entre la mégère et le bulot. Que quelqu'un salope votre travail vous passe au-dessus du presse-citron vampire qui vous sert de cervelle ? Comme si j'allais vous croire.
— Hm. Détournez pas celui de nous deux que ça intéresse le plus de camper ici. Puisque vous y êtes, d'ailleurs, remplacez l'eau de la bassine et balancez des glaçons dedans, sinon c'est lui qui passe au bain. Je vais injecter les antibiotiques, pas la peine de mordre.
— Fermez votre trop grande gueule de lamproie prognathe insupportable, ça m'arrangerait. Et faites votre foutu travail, ça vous arrangera.
— Vous êtes vraiment en train de perdre vos nerfs. Je peux vous offrir un uppercut pour vous reprendre.
— Si vous perdez son bras, vous perdez votre sale tête par décapitation. Sûr que vous feriez la plus affreuse de toutes les têtes réduites jamais vomies par les entrailles du mauvais goût et de la conservation abusive. Je peux vous offrir un scalp dans la plus pure tradition de l'Amérique du Sud, je prendrais mon pied à décoller la peau de votre crâne avec des bambous et des coquillages plus aiguisés que des rasoirs. »
Paupières tiquées avec toute la force que je parvenais à rassembler, à peine ouvertes. Regard flou ancré quelque part. La protestation nauséeuse s'enclavait dans ma gorge. Tout cela n'était que du surjeu. Dégoûtant. Dégoûtant.
J'avais semé des éclats de raison comme des ancres dans l'océan contradictoire de ma conscience. Mélasse et volatilité de cette eau qui me noyait, m'attirait dans les abîmes. Mes grappins de mots et de sensations traînaient entre les lames de fond et les turbulences mousseuses. Finirent par s'arrimer quelque part, enfin, me permirent de construire quelques fragments de pensées à la va-vite. Je pouvais me dépêtrer. Revenir.
La lumière grise du matin inondait la chambre.
Attention dirigée vers la fenêtre quand une chose glissa de mon front, tomba en un bruit mou. Mise au point des rétines sur un bâillement. La fièvre diluait encore un peu les symptômes de Fentanyl, mais pas la sensation bouillonnante. Putain. Ça me ravageait déjà jusqu'à la colonne vertébrale.
Je captai un mouvement, en approche. Sons de pieds nus me hérissant par réflexe. Sans un mot, L ramassa le linge au sol, attrapa une serviette propre qu'il trempa à l'eau d'une bassine. Surplus essoré entre ses doigts, il appliqua le tissu glacé sur mon front et s'éloigna. Sans tenir compte de mon envie de lui arracher la tête, pourtant suffisamment explicite.
« Les antibiotiques ont l'air de fonctionner.
— Je pourrais applaudir à deux mains cette démonstration de compétence frisant le génie. Bravo. » Tant pis pour ma voix écœurante de faiblesse, de souffrance. L'évidence du conditionnel passa comme une langue étrangère dans l'oreille d'un sourd, son œil s'en alla traîner du côté de la bouillie prémâchée pour vautours qui me servait de bras.
Les ondulations de la pièce autour de L et mes muscles aussi texturés que du coton défibré ne créaient aucun suspens. 39°C et quelques. Les antibiotiques fonctionnaient mal. Attendait que je lui renvoie son constat fallacieux à la figure en emportant quelques dents ? Y sacrifier des phalanges en plus du reste ne me gênerait pas.
Mon livre ne suffit pas à oblitérer son attention sur moi. Insistante. Les tremblements musculaires, encore légers, rendaient la lecture peu pratique et bien sûr que je n'avais jamais eu l'intention de lire. Ma concentration flottait sur les colonnes de caractères dansants. Négation de son existence, impérieuse, rendue plus difficile par la chaleur qui régnait dans la pièce. Mes membres se tricotaient de tensions et lourdeurs, rendant n'importe quelle posture inconfortable. Savais pas ce qui était le pire, l'extérieur ou l'intérieur.
« Tu as bâillé. »
Force de recul qui cognait tout à travers la sensation de son regard. Page tournée. La fournaise et la sueur poissant ma peau mêlaient joyeusement les symptômes en cocktail Molotov à retardement, mais sans la surprise. Bâillement.
« Raito. »
Colère grondante et électrique se torsadant à l'intérieur, se nourrissant de la saturation des fibres nerveuses. Glacée. Ma tête que je détournais peut-être, mais je ne céderais jamais le moindre dixième de ma façade. Refusais de voir son air de jubilation ouverte.
« Raito, tu as encore bâillé.
— Merveilleux. Ne va pas trop vite dans les déductions, tu risques le claquage.
— Un sevrage sec est une idée débile, surtout avec la fièvre de l'infection en parallèle. Tu vas t'épuiser connement… Tu devrais accepter un accompagnement chimique. »
Me dire ce que je devrais faire avec tout cet intérêt en représentation. Comme s'il ignorait que je refuserais une thérapie de substitution médicamenteuse. Comme si je ne pouvais pas…
Ses propos et ses sous-entendus dégueulasses ne lui exploseraient pas à la gueule en merdier radioactif et c'était d'une injustice absolue, nucléaire.
Il n'avait honte de rien, jamais. Ne méritait rien d'autre que le mépris et l'indifférence.
Page. Sûr de mon ton, à défaut du reste, avant de le rembarrer.
« Je n'ai pas eu suffisamment de saloperies injectées dans les veines ? Il est nécessaire de rajouter de la méthadone, des neuroleptiques ou n'importe quel autre substitut que tu auras l'indécence de nommer. Me concernant, tu peux te les enfoncer dans l'orifice de ton choix et fermer la porte derrière toi en foutant le camp.
— … Clonidine ? »
Le fusiller des yeux jusqu'à ce que son visage fonde en flaque chlorhydrique et fumante serait lui accorder un intérêt disproportionné.
Les colonnes passaient sous mes yeux vides, répétition du geste.
« Mayat a prélevé des échantillons de ton bras, mais tu ne t'en souviens sans doute pas. Je pense que tu devrais vraiment accepter une substitution, au moins pour atténuer le sevrage. »
Les non-dits cramaient l'atmosphère, prudemment contournés en mots-clés trop doux. Infection. Température. Texture préoccupante. Manque d'oxygène des tissus. Pourquoi préciser ces conneries niaises et aseptisées ? La biopsie de Mayat relevait autant de la procédure que de l'inutilité, certaines zones de tissu épithélial viraient lentement d'aspect. Même sous les hématomes, ça tenait de la certitude quasi parfaite. L évitait avec une agilité détestable les mots plus importants. Pourrissement. Gangrène. De quoi jouer au bingo avec Watari un dimanche soir d'automne pluvieux.
« Je te promets que tu garderas ton bras. »
Qu'il osait dire. Pourquoi me parlait-il. Écœurement acide. Lui faire valoir que – pensée coupée. Le livre vacillait trop, accentuait les haut-le-cœur. Ma nuque chuta en arrière dans l'oreiller, lourde, sa trajectoire pas vraiment contrôlée.
Réagir, penser demandait un effort de plus en plus considérable.
On ne se rendait pas compte à quel point hocher la tête relevait d'un marathon complexe et épuisant. Instant de disgrâce où je me sentis fraternellement proche de l'ours de cirque manchot en tutu juché sur un monocycle avec la roue coulissant sur un filin trop pentu, sous le vent contraire d'un ouragan.
Puis l'instant passa, fissura la réalité.
Confusion terrible, la fièvre me fracturait. L et Beyond. Beyond et L, s'invitaient dans mon champ de vision. Dans ma chambre. Ma chambre ? Savais plus bien où j'étais. Est-ce que j'étais là-bas, avec ... eux ? Les bandages sur mes doigts me faisaient douter, voulaient m'accrocher dans la chambre. Non, je ne pouvais pas être là-bas. Ici ?
C'était tellement difficile de ne pas dériver.
Non, je n'étais plus là-bas. Plus là-bas. Me le murmurais, alors que Beyond se penchait sur moi. Regards joints l'un à l'autre, me sciant le crâne. L'horreur me compressa, attente de la souffrance quand il caressa mon front, ma joue. Elle viendrait. Elle venait toujours, inévitable. Brides de sons ronronnants. « Je te l'avais dit. » Un sourire lui crevassa la peau. Et sa voix siffla, m'appela avec ce rire. Celui qui savourait chaque fragment de ma peur comme une cuillère de la plus tendre des confitures.
Quelques images, que je collectais en petits cailloux brillants dans la forêt de noirceur infinie.
Raccrochage.
Je sentais des mains autour de moi, les secousses répercutées dans mon corps et la chaleur d'un autre. Organiser les perceptions excédait ma capacité à rester éveillé et la réalisation me frappa en retard. Tellement en retard. Quand on poussa la porte, je la vis, la baignoire.
La baignoire.
La. Baignoire.
Arc-boutage.
Toutes les forces malaxées en courant d'adrénaline pure, pour échapper aux mains qui me jetèrent dans l'eau, m'y maintenaient en comprimant le bras gauche dehors, écrasé au sec par la paroi de fonte. Les glaçons sautèrent en impacts de balles, violence de la température qui flinguait toutes les terminaisons nerveuses. Les pressions de contact pas senties, il ne restait que la glace qui incendiait. La voix de L qui m'appelait parvint à supplanter le reste, un temps, mais les mots s'emmêlaient dans ma bouche. Qu'est-ce que je disais ? Qu'est-ce qu'il disait ?
La temporalité s'était tordue et j'avais simplement conscience qu'un bain supplémentaire avait eu lieu, dans un laps de minutes aussi brutal que le premier. Me souvenais pas qui avait changé mes vêtements trempés, deux fois. Regard vague sur la manche. Je savais que ce n'était pas moi, et c'était ce qui comptait. On m'avait enfilé ces trucs de la même manière qu'on m'avait balancé dans ce bain. Bientôt, ils allaient me nourrir à la cuillère ou avec un foutu tube en forme de paille. Inacceptable. J'exécrais ça toute férocité battante dans les veines. Ils n'avaient pas le droit de me rabaisser, de me contraindre. De plaquer ma tête dans la fange pour m'y noyer. De me réduire. Non. Rancœur au goût de charbon. Dans leurs regards, j'étais dégradé au rang d'impotent, d'assisté, d'objet. De poupée fragile à ne pas toucher trop fort. Fragile. Pourrais vomir rien qu'au mot. Foudres de colère que je déversais contre le silence et le verre de la vitre qui me séparait de l'extérieur.
L'enlisement de mes pensées s'était dissipé, en partie, dans tout ce froid. Grâce à l'action conjuguée des bains glacés et des antibiotiques, ma température corporelle ne tutoyait plus les sommets depuis quelques heures. Mais le niveau plafonnait encore trop haut. Préoccupation chassée pour le moment.
La présence de L cliquetait avec acharnement des touches de clavier. La nuit noircissait le ciel et le livre arrivait à sa fin. Couverture refermée sur le dernier sinogramme, iris balayant exprès les piles de livres et de DVD apportées par le détective. Intouchées. Pause réflexive, je constatais que l'autre ordinateur prenait toujours la poussière sur une chaise. Alors seulement, je retournais mon livre pour l'ouvrir et le recommencer.
Va te faire foutre.
Va te faire foutre. Va te faire foutre. Va te faire foutre.
Première page parcourue lentement et pas vraiment lue, comme d'habitude. Je disséquais les mots-marqueurs, mais je ne parvenais pas à faire plus ce soir. Frissons accélérés, accentués par la rage.
Sensation dans les pupilles assez désagréable. Une bouffée de fièvre me fit virer les draps de mes jambes. Inutile. Insupportable chaleur. Et puis l'intensité de la lumière me gênait.
Un rire ourla le silence, velouté et froid. Crescendo. Silhouette affleurant l'orée des souvenirs.
Hallucinations et passé qui s'imbriquaient dans les vagues de frissons et de fièvre. Mais cette image-là était faible, je pouvais la défaire. D'autres me faisaient perdre pied, complètement, mais pas celle-là, pas celle-là. Me concentrer sur le texte pauvre et fade toujours sous mes yeux, pour une fois, m'aidait. À m'ancrer. Une angoisse irraisonnée s'agitait dans ma peau phagocytant la fureur, oppressante, fourmillante.
Jusqu'au moment où je ne parvins plus à me concentrer du tout. Tout qui me revenait en pleine face, à chaque question que le détective posait. Il n'aurait rien, pas un éclat, pas une miette.
Du côté de la porte, un matelas se vautrait sur le sol. Pour lui. Bientôt, il y caserait son lit avec une incroyable indécence.
Le vent s'engouffrait, chargeant l'air de bouffées froides à l'odeur de pluie. Parfum infiniment plus attirant que tout ce qui se trouvait dans la pièce.
« Tu comptes rester combien d'heures encore à regarder cette fenêtre ? »
Les traces de mes doigts sur la vitre se repéraient mal avec le contraste insuffisant du ciel lourd. Mes pensées dérivaient, se dénouaient avec la brise. L n'avait pas commenté la fraîcheur, travaillait avec acharnement. Attention à peine de côté, officiellement pas dans sa direction. Il ne tentait pas de cacher qu'il avait froid, mais n'avait pas décollé de la chambre depuis des heures. Absence de conversation qu'il emplissait de cliquetis, remuait sous mon crâne. Les mains s'interrompant parfois pour déchirer un emballage de baumkuchen. Toxicité de sa proximité qui rejaillissait sur les maigres capacités de raisonnement valides entre deux flirts à 40°C, la douleur constante et le sevrage. Préférais la colère à la fièvre qui remontait. Paume sur ma nuque trempée, vague tentative pour essuyer la sueur. Bâillements qui m'échappaient.
Les muscles plus rigides que du bois, je finis par laisser le livre, la fenêtre. Inutiles, pour le moment. Tâchais de respirer de manière régulière, gommer la tension instinctive, enracinée aux profondeurs. Me crisper ne faisait que provoquer davantage de douleurs, mais j'étais incapable de ne pas le faire. Viscéralement mal, j'avais viscéralement mal. Étoile en fusion accrochée à l'épaule gauche, qui répandait ses flammèches de poison. Qui ravivait, s'ajoutait, exacerbait. Rien ne pouvait se contrôler, sinon de ne pas hurler.
Tremblements musculaires enfouis dans les draps courant les bras, les cuisses, le ventre. Si je ne pouvais pas maîtriser ceux-là, je devais me calmer, réguler le reste. Au moins donner le change, maquiller ce qui se confirmait clairement depuis deux heures.
Ma respiration régulière à la perfection recouvrait les battements cardiaques de manière artificielle. Systole des oreillettes, des ventricules, diastole, décompte du pouls. Les compressions du myocarde ne ralentissaient pas, pinçaient. Passage de l'oreillette droite en dépolarisation, traversée du nœud sinusal et du nœud d'Aschoff Tawara pour impulser les ventricules. Les millivolts qui irradiaient les atriums, se plantaient comme des épingles. Sensation que je couvrais par mon souffle, calme.
Tachycardie à 132 par minute qu'il fallait ajouter aux autres symptômes du sevrage comprenant les bâillements.
La fréquence n'était pas inquiétante, juste follement désagréable. Concentration pas prête de revenir.
Je ne parvenais pas à me focaliser sur les traces de la vitre ou les mots imprimés, à ordonner la fièvre, la souffrance, la rage. Bâillement que je réprimais mal.
La télécommande logée dans ma main provoqua un accroc dans la musique du clavier. Première fois que je la touchais, ça méritait presque une ovation. Chaîne de téléshopping, volume grimpé à un niveau quasiment insupportable pour y nicher l'affolement cardiaque, la fièvre. Et aussi pour puérilement l'emmerder, l'insulter. Parce que. Tout était plus intéressant, plus acceptable que lui.
Les mouvements de ses doigts ne firent que s'accélérer, marquant son indifférence de façade pour la manœuvre. Les deux présentatrices s'exhibaient, l'une dotée d'un tablier orné de poussins, l'autre d'une robe vichy d'un rose vicié. La première se tenait face à la seconde pour faire la promotion d'une tête de licorne dans ses petites mains vernies.
« Hame-chan, regardez cette décoration magique pour l'entrée de votre maison. TartellaCia, la licorne portemanteau, renferme tant d'amour et de dignité dans son petit sourire, elle est comme votre amie la plus fidèle qui sera toujours là pour vous. Rien qu'à la regarder, je me sens considérée et comprise à un point de vue interémotionant profond et sidéralement universo-personnel. Touchez son poil, il est douxveteux, c'est ravifabulissant ! »
Une tête. De. Licorne. Portemanteau.
La présentatrice au tablier tripota son portemanteau comme une peluche dans un auspice.
« Akie-chan-chériiie, je vois votre regard pétiller et gazouiller comme ce délicieux petit champagne Moët que nous avons présenté la semaine dernière… est-ce l'un de ces… fameux, merveilleux, sujets en poils de lapin ?
— En effet ! Je reconnais bien là votre œil affûté d'experte, lapin et laine mélangés pour décorer la tête charmicieuse de TartellaCia, c'est d'une douceur absolue et adorabilisante. Les lapinous vont très bien, ne vous inquiétez pas, le prélèvement est éthique.
— Olala, c'est tellement kawaï et responsable ! J'ai envie de dire que c'est « charmadorable » pour imiter votre vocabulaire si mignonnement fleuri et printanier ! Nos entreprises sont devenues teeellement matures. Notez au passage l'option bonus : en pressant le petit bouton, la corne s'illumine doucement dans un scintillement stellaire pailleté. »
L lâcha un reniflement dédaigneux.
« Vous méritez toutes TartellaCia, parce que toutes les femmes sont des princesses.
— Mais si vous êtes un homme et que vous voulez réveiller votre princesse intérieure, il existe une version pas du tout sexiste avec TartellaCia militaire.
— Magnitastique ! Parce que tous les hommes sont des princesses aussi !
— Le design est délicat, élégant, bravo pour cette trouvaille au top du raffinement et de la classe. Qui ne rêve pas d'accrocher son manteau à une corne de licorne ?
— Je ne vous le fais pas dire, Hame-chachan, c'est étourdisseux ! Fabullisant ! Charmalicieux ! Choisissez le portemanteau que vos vêtements méritent !
— Choisissez TartellaCia !
— C'est enchantable ! Espoustouflacabrant ! »
La chaise du détective racla contre le sol quand il la repoussa d'un coup de pied. L'ignorai. Je lui préférais cette connerie de licorne, à tous les niveaux.
« Je préfère encore les insultes ou le silence, ça m'évitera de compter le nombre de tes neurones en train de crever.
— Dommage que ce ne soit pas littéral.
— Puisque tu es occupé à réveiller ta princesse intérieure, je te rappelle que Mayat va procéder à l'opération dans deux heures. Profites-en pour manger, princesse. »
Prétendais ne pas entendre et c'était facile avec les braillements de poneys hystériques en train de s'extasier désormais sur un assortiment de couteaux. Auraient pourtant dû lui rappeler des souvenirs jouissifs, le jeu de couteaux. Tressaillements de douleur dans le bras droit et sur le flanc gauche, cachés sous la couette. Bordel. Bordel. Ils m'avaient massacré.
Je réalisais trop tard que L n'était pas encore sorti, comment avais-je pu perdre le fil à ce point ? Combien de temps. Me rouler en boule en attendant que ça passe serait appréciable. Pincement du myocarde, lesté, écrasé qui faisait mal.
L effleura la porte, se ravisa. Regardais jamais ses mains.
« Ça va bien se passer, Raito. »
Le ton et le regard qu'il infusa d'une douceur abjecte pour me tourner le dos. Il s'exfiltra avant que mon expression lui conseille aimablement le confort d'un vieux cageot pour que son cadavre croupisse parmi les ordures, son cerveau déchiqueté et éclaboussé en pastèque-moulinette avec un couvercle de poubelle.
Dirais rien. Glaciation qui allait craquer ma peau comme des os en fractures ouvertes.
L dehors, mon père prit immédiatement le relais, pas de tiers choix. Pensée amère de la présence constante, au moins aussi rabaissante, humiliante que le reste.
L'odeur de la nourriture précéda mon père d'une poignée de secondes, évidemment. Soupir intérieur. J'avalai deux ou trois bouchées, il eut l'air content. Basta.
« Tu n'as pas pu dormir cette nuit ?
— Pas vraiment. » Trop mal pour ça, malgré l'éreintement qui m'encrassait la tête. Tout paraissait si lourd. N'être qu'une souffrance concentrique.
« Mayat fera tout son possible.
— Aucun doute. »
Pour ne pas être virée et radiée, oui, elle le ferait. Ses raisons n'importaient pas, de toute façon.
Bouchée que je testai du bout des lèvres, assiette abandonnée.
Son inquiétude s'étirait en vrilles de stress jusqu'à mes nerfs, il la rentrait mal derrière une assurance tranquille. Lui allait se faire une collection d'ulcères avec tout l'ACTH et le cortisol suintant de sa présence. Même s'il le savait déjà, lui affirmer que Beyond avait fait pire que le charcutage en règle qui allait m'être infligé ne le rassurerait jamais.
Temps passé, à parler de rien d'intéressant, il jouait la montre, retardait le moment.
Il se leva et ferma la fenêtre sans se faire atomiser. Non parce que je l'autorisais, mais parce que j'allais partir de la chambre. En revenant, il tapa dans la pile des livres qui tomba. Hérissement.
« Désolé. »
Quelque chose à mon visage lui fit remettre les livres en place sans avoir à formuler le moindre mot. Mais l'ordre n'était plus respecté, besoin de cette chronologie-là. Remarque acerbe retenue.
« Tu es sûr de ne pas vouloir d'antidouleurs ? Mayat pourra râler si ça lui fait plaisir, ce n'est pas important. Demande un palliatif.
— Non. »
Et me retenir de l'envoyer balader demandait trop d'efforts. Frissons ourlant la peau de transpiration quand je me levai. Ses mains en soutien, supports, chassées comme des moustiques. Mon père comprit le signal, n'insista pas et préféra me coller au train pendant que je me traînais à la salle réquisitionnée pour l'opération. Entièrement vidée. Stérilisée. Clinique. Il s'absenta quelques minutes pour se laver les mains et revêtir la tenue intégrale réservée aux blocs : blouse, masque, charlotte, gants.
« L'affaire Kira connaît peut-être un tournant décisif. Tu as dû le voir travailler ces derniers temps. Je sais que tu ne lui parles pas vraiment, mais j'ai pensé que tu aimerais savoir. »
Je haussai une épaule en m'asseyant sur la table d'opération. Il prit mon refus poliment indiqué pour une invitation à poursuivre.
« Il y aurait un lien entre Kira et un pseudo virus. On est encore sûrs de rien, mais peut-être que la pandémie n'en est pas une. » Déroulement de l'affaire que je n'écoutais même pas. L avait-il demandé à mon père de faire ça ? Ou l'avait incité indirectement ? Voulais pas le savoir.
Je me recalai dans l'oreiller sur un « Intéressant » aussi creux qu'une noix de coco abandonnée dans le désert. Une minute avant l'heure H.
Impossible de dire si les muscles tressaillaient sous la fatigue ou la descente. Chair de poule.
Le duo légiste et détective surplomba la table à l'heure dite, en tenues de bloc également. Faces de croque-morts qui auraient pu rivaliser d'enthousiasme avec des larves de nécrophore ensevelisseur. Pourraient d'ailleurs comparer leurs habitudes alimentaires, entre amateurs de chair en décomposition.
Derrière la neutralité masquée de L, il n'y avait rien à sauver.
« C'est l'heure. »
Mon père avait pâli puis hoché la tête. « C'est mieux que l'amputation. »
Merci, vraiment.
Mayat me tint vaguement la manche de mon atroce blouse en tissu, que je puisse la retirer, vite secondé par une aide paternelle empressée. Tellement détestable, putain. Décochement d'un regard brûlant, il battit en retraite. Le bandage tomba, découpé proprement par la légiste.
Haut-le-cœur, malgré toute son expérience de commissaire. Pouvait pas dépersonnaliser, mettre cette image-là à distance. J'entendis son excuse en fond sonore, l'acceptait.
« Pardon, le savoir et le voir sont deux choses différentes. »
Support de Mayat rejeté de la même manière, je risquai un œil, à mon tour. Des parties du derme avaient changé de texture et de couleurs. C'était bleu sombre, rouge violacé, verdâtre. Mous. Spongieux avec des… Que c'était écœurant.
« Vous avez refusé les antidouleurs, Yagami, bien que je trouve que cette décision se situe en deçà de l'intelligence moyenne d'un castor crétin. Sûr de vous ? Vous savez que même si le Fentanyl et d'autres opiacés forts sont à exclure à cause de votre fièvre, vous pouvez encore en boulotter d'autres.
— Oui, sûr. » Soit ça ne marcherait pas, soit trop. « Gardez votre Doliprane et votre méthadone pour vous en faire des suppositoires et courir à travers les frontières du Mexique. Vous n'aurez jamais aussi chaud au cul de toute votre vie et avec un peu de chance, les balles s'enfonceront pour remonter le rectum à l'envers. »
— La fièvre vous fait faiblir, mais j'en conclus que vous aimez souffrir. On aurait peut-être dû vous laiss – »
— Mayat, je vous déconseille de finir cette phrase. »
Elle pivota vers L qui venait de la moucher avec la maniabilité d'un cachalot crevé depuis trois jours sur un dépotoir de peaux de bananes. Qu'il l'interrompe pour me défendre passait tous les seuils du détestable, de l'intolérable. Niveaux de sadisme crevant le plafond. Sa perfidie à elle ne le concurrençait pas une seconde.
« Vous, pas la peine de geindre. Je vous avais dit que votre double dose massive d'antibiotiques n'aurait pas l'effet magique escompté. Vous avez juste eu trop peur pour décider tout de suite des mesures qui s'imposent.
— Vous vouliez lui couper le bras, sans avoir testé les autres méthodes.
— Enlever des morceaux ou le bras entier, c'est pareil. On ne vous a jamais dit « les antibiotiques, c'est pas automatique » ? Ce bras s'est fait dépecer dans des conditions d'hygiène au moins aussi douteuses que votre jugement, c'est étonnant que votre copain ait pu le garder aussi longtemps dans cet état. Vous devriez me dire merci, plutôt. »
Je ne me préoccupais pas du retour de flammes, les mots tournaient déjà dans ma tête, éviscérés alors qu'elle s'affairait à vérifier les résultats, les constantes. L avait retardé ce moment. Pas par peur, certainement pas. Exprès. Adrénaline en pics.
« Papa, il vaut mieux que tu sortes.
— Non, je veux te soutenir. Je suis avec toi. » Main rassurante qu'il posa sur la mienne.
Mayat l'écarta du passage, réquisitionnant la place. « Yagami, vous êtes en tachycardie depuis quand ? » Ses doigts à elle se logèrent contre mon poignet, verdict plat. « 134.
— Raito, il y a un problème ?
— Un réglage à faire. » Pour Mayat, en vietnamien. « Quatre heures.
— Stable ?
— Oui.
— Vous êtes chiant. – elle me lança une serviette éponge – Mordez là-dedans, ça ne va pas être une partie de jambes en l'air. »
Elle ne pouvait pas vraiment me le reprocher, la tachycardie se ne remarquait pas toujours par le sujet et ne devenait critique qu'à partir des 150.
Un coton imbibé de désinfectant coulissa la lame du scalpel et plusieurs homologues vinrent nettoyer le champ opératoire. Le contact râpeux contre la chair pourrissante m'arracha un gémissement étranglé. Connexion avec le regard du détective par-dessus le masque, il assistait à une saloperie de spectacle. Les sutures furent coupées une à une. Enfonçai mon poing dans la table d'opération, respiration accélérée. Les attaches ôtées relâchaient la tension sur la viande, en réveillaient d'autres. Pause. La légiste m'évalua, nota les réactions corporelles.
Alors, elle approcha la lame et l'enfonça sans plus de cérémonie.
Tsunami électrique.
Le scalpel glissait, déchirait, faisait suinter des liquides pas identifiables. Elle se faufilait dans ma peau comme dans du beurre rance à la viande faisandée. Sang dégoulinant, veiné de couleurs sales. À travers les répercussions sismiques, je réalisais que mon père venait de sortir presque en courant. Deux lambeaux nécrosés reposaient dans la bassine. Seulement deux. Sueur dans les omoplates alors que ça reprenait, se fichait, plus ardent, violent que du plomb en fusion. Corrosif. Je me contentais de siffler, rejeter la tête en arrière en serrant les dents.
« Plus coriace que j'aurais cru, le petit chéri. Maintenant que le père est parti, vous allez devoir faire le job, L. Si ça passe à 150, j'arrête. »
Alors que le scalpel taillait une nouvelle zone gangrenée, patouillant l'infection malgré la précision redoutable de la légiste, la main gantée de L se ferma autour de mon poignet, surveillant le pouls. J'y enfonçais les doigts, les incrustais dans sa peau de plastique. Lui faire mal, un peu, pourquoi pas. Qu'il n'éprouve pas trop de plaisir. Son regard voulait m'engloutir. Furie qui se bousculait partout, ça me sciait. Cisailles qui tranchaient avec autant de violence que la rondeur de ses pupilles. J'allais sentir mon bras se détacher. J'allais – le déchirement mouillé des découpes et des morceaux abandonnés dans la bassine me rendait malade. Fournaise de souffrance grouillante et animale. Mayat, concentrée à l'extrême, extirpait les tissus morts et infectés. Lenteur terrible. Chaque millimètre me charcutait jusqu'à l'os, jusqu'au bout de l'épine dorsale. Vision éclatée de taches.
La légiste ronchonna un moment, défibrant, déblayant de l'autre côté du tranchant.
Gorge jetée vers l'arrière sur un sursaut. Gémissement.
« Tu ne vas pas perdre ton bras, je te le promets. »
L'insulte prévue pour L ne passa pas, déjà délitée dans la chaleur à blanc qui s'enfonçait dans le cortex. À la place, un hurlement, puis un autre. Douleur à vif sur ma peau, dans ma voix. Et je ne pouvais plus m'arrêter.
« Essaye de ne pas trop bouger. »
Le son se dissociait du mouvement de ses lèvres alors qu'il parlait. Torsions des vertèbres et des membres pour me soustraire à la lave qui me liquéfiait, m'emportait. C'était une souffrance pure. Physique. Éclatante et franche. Rien à voir avoir l'obscénité de la situation, lui, à mon chevet. Le déferlement flambait le corps et l'esprit, mélangeant l'un et l'autre dans les affreux bruits de succion. M'agitait sans pouvoir l'empêcher, fuyant le contact du brasier.
Le scalpel détacha quelque chose, déchiquetant encore le derme. Cri inarrêtable. Rien n'avait plus de sens, sinon cette main et je m'y accrochais avec morgue. Elle n'avait pas le droit de se soustraire.
Plus de pensées construites, juste l'instinct, foutoir d'atrocités, excitant la moelle épinière.
Le visage de L se striait de blanc. Crescendo dans la boucherie de mon bras, gémissements instinctifs quand la lame plongeait, écartait, hachait. Plus profond, toujours plus profond.
Lumière blanche qui me transperça d'un éclair, avalant les neurones.
Je balançais dans un monde bleu profond. L'eau nocturne palpitait dans les courants, promenant ses résilles d'azur en fuite. Quelques bulles glissèrent mes lèvres et montèrent vers la surface, attirées par la lune.
Dans un battement de paupières, il fut là, sa posture inversée par rapport à la mienne. Sa silhouette me surplombait, élégamment soulignée dans la clarté lunaire. L s'approchait vêtements flottants, s'arrêta. Sous la lumière liquide, sa peau brillait, opaline et nos fronts, à l'envers, se touchaient presque. Capture de mes iris au creux des siens. Yeux carbonés et magnétiques que rien ne venait voiler. Pas même ses cheveux de nuit bleue, écartés, ramenés par la mer. Des pointes des mèches caressaient les joues crémeuses sans parvenir à en adoucir la dureté. Froidement minérale.
Une lame de mépris traînait à la commissure des lèvres. Et c'était tout. Il me toisait, me jugeait. Je ne pouvais me soustraire à ce frisson suspendu entre la douceur et la violence.
Intensité battante dans les eaux immobiles.
Comme au ralenti, L écarta un coude de son corps, tendit un bras dans ma direction. Une dépression s'ouvrit, dans mon dos, m'aspira. Me débattis, hurlai son nom en volée de bulles. Mes mains tendues vers lui ne se renfermaient que sur l'eau. On m'entraînait vers le fond.
Il n'y avait aucune expression sur ses traits alors qu'il me regardait disparaître.
La chambre se tamisait d'argent, bercée d'une autre respiration. Le temps s'était suspendu au velours d'un regard. L s'était niché à la bordure du lit, à ma hauteur. Assoupissement des perceptions qui me cotonnait. Peut-être que je dormais toujours. Matelas de pensées assez duveteux pour tout amortir.
La lune refroidissant les couleurs ne pouvait l'éteindre, lui. Étincelles qui me creusaient le ventre, entraient en résonance. Il m'attirait. Force polarisante déployée, foudroyante. Impérieuse. Oui, ça ne pouvait être qu'un rêve. Ce regard-là n'existait pas dans le monde réel. Si j'embrassais sa peau, ses lèvres, personne ne le saurait.
Miroitements fusionnels qui pourraient se retrouver, liant nos terminaisons nerveuses en diapason de souffles, de chair et de pensées. La sensation trop tendre, trop pelucheuse pour que je ne m'y love pas, directement dans son regard. Mais je laissais ma main retomber sur le matelas, sans l'avoir touché. Envie soufflée par le souvenir tranchant de sa voix, avide et amusée.
« Tu n'as toujours pas retenu la leçon. Tu n'apprendras jamais. »
Résidus de distance et de souffrance, flottants l'air, me rattrapant, et son attente tissait l'atmosphère de manière indéfinissable. Je comblai la brûlure à mes paupières d'une presque excuse, d'un constat détaché.
« Laisse-moi deviner : je n'ai pas retenu la leçon. »
Illisibilité absolue à son visage. Une larme pointa mon œil gauche ce qui relevait d'une trépanation à vif. Hors de question, même en songe, qu'il puisse la voir. Elle fut ravalée et s'éteignit. Sans importance. Sans intérêt.
Toucher un rêve du bout des doigts ne me suffisait pas.
Bandages immaculés pour cacher la conscience trop lourde de la chair qu'on avait déchirée et L se planquait derrière son écran d'ordinateur, un peu plus loin. Thématique. Débat pour déterminer si la scène de la nuit était réelle que j'enterrais. Qu'est-ce que ça changerait.
« La fièvre est légèrement retombée. Tu devrais te sentir un peu mieux, maintenant que les tissus abîmés sont enlevés. »
Oh, observer mon bras plus couturé qu'un gigot aimablement déposé sous le scalpel tremblant d'un bûcheron borgne déguisé en infirmière ascendant morue lors d'une crise de Parkinson enragée me remplissait évidemment d'une joie indicible. Pourquoi faisait-il seulement semblant de se préoccuper de la manière dont je me sentais. Réponse repoussée. Si la fièvre ne tombait pas, je pouvais dire adieu à mon bras gauche, merveilleux, merci pour le scoop, rideau.
Refus de le regarder.
Je passais le temps à détailler mes empreintes sur la vitre, les testant de combinaisons et de variables, enchaînement d'hypothèses plutôt fluide jusqu'à… blocage. Il fallait que je vé le poids familier du livre contre ma paume étouffa la pointe de doute, de colère.
J'étais seul.
« Même si je te demande pour la quinzième fois pourquoi BB utilise l'image du moineau, je suppose que je n'aurais pas davantage de réponse qu'en pissant dans un violon. »
La seule source d'informations qu'il n'irait pas piller, surveiller, était celle qui reposait sous mon crâne. Impossible de faire confiance, à personne. Me le marteler encore une fois ne provoquait finalement plus qu'un vague sentiment de regret.
J'étais seul.
« Et tu vas encore me laisser parler tout seul, évidemment. Au moins, essaye de faire quelque chose de plus intéressant que de lire trois fois un torchon que même le plus crétin des pingouins dysentériques aurait renié après une intense expulsion existentielle. Tu voudrais me parler de la vidéo ? »
Bien aimable de demander. Mais je voulais plutôt lui faire bouffer une cargaison de berlingots délicatement parfumés à l'acide fluoroantimonique jusqu'à ce qu'il ne reste même plus de quoi remplir un foutu Kinder avec les restes liquéfiés de son cadavre.
Couverture ouverte, numéro cherché manuellement depuis que les marque-pages avaient trépassé dans sa dernière petite crise de colère ridicule. Aimait apparemment pas que je l'ignore. Stupidité.
L se leva d'un geste brusque, éparpillant les lignes de tension sous mes muscles, s'arrêta devant la pile de livres. Il m'observa et tira un coup de pied dedans. La tour de livres vacilla, s'effondra en un bruit sourd. Sursaut qui me roula dans l'échine, foudre glaciale s'abattant sur les livres. Pas question de lui donner la satisfaction d'être regardé. Saleté de cafard au sommet d'un sapin métallique en pleine tempête s'agitant bêtement sur une fourchette pour se faire carboniser lentement à la glace d'un éclair.
L s'adossa au mur, mains dans les poches, n'allait rien ranger du tout. S'en tamponnait carrément avec l'offense de la nonchalance et de la provocation ratée. Combustion de la colère, qui… disparaissait ?
« Tu développes des troubles compulsifs ? Cognitifs ?
— Pas assez. Fallait défoncer les zones corticales auditives et visuelles en premier. Tu ne sais pas viser. »
Ne plus le voir ni l'entendre, définition d'une sensation assez proche du bonheur. Je replongeai le nez dans la page, pique pas aussi irrépressible que les précédentes. Envie fanée. Il tiqua, poussa encore les livres d'un cran, accentuant l'éboulement.
« Je ne les remettrai pas en place avant que tu me dises pourquoi.
— Tu n'as qu'à choisir l'explication qui te fait plaisir. »
Insulte clairement sous-entendue, je me mis debout, vacillant, le maudissant. Besoin trop fort de le faire. L ne remua pas le petit doigt, me regarda approcher avec une affreuse lenteur, me baisser. Farfouillement parmi les livres pour dénicher celui que je voulais, pile que je comptais reformer à l'exact identique. Main droite brutalement immobilisée sur la couverture d'Analyses harmoniques appliquées aux effets pseudos-polémologènes de la criminologie moderne occidentale. Oh, si… ? Ma tour de bouquins reconstruite, j'inversais l'emplacement des Analyses harmoniques avec Le Traité de sociologie en forensique expérimentale. Contemplais la chronologie rétablie et repensée. Les implications n'étaient pas les mêmes, pourtant la logique se renforçait avec la limpidité éclatante de l'évidence. J'étais sur la bonne voie, le savais dans mes os. La lumière désagréable me piquait les yeux alors que je me tournais encore vers la fenêtre. Il faudrait rajouter une empreinte pour modifier la carte détaillée de Tokyo sur le verre. La force des impacts digitaux importait, hiérarchie à modifier d'un degré, à décaler pour les quinze derniers côté gauche, à appuyer en variant les échelles de pression pour le reste.
Me frottais l'œil droit, repris mon livre et ma place d'une succession de gestes douloureux. Pas assez douloureux. Comment ne l'avais-je pas vu avant. Pause. Avaient-ils osé me refiler un analgésique ? Mon bras gauche ne me faisait pas assez mal. En fait, rien ne faisait assez mal.
La perplexité de L planait quand je tournais une énième page, ajoutant un peu de lourdeur dans le plomb, acérant ses foutus instincts de détective. Savais à quoi ils ressemblaient ses instincts, oh, pas impressionné.
« Ce qui me ferait plaisir, c'est que tu prennes l'ordinateur et si tu ne veux pas travailler, tu peux… jouer. »
Exclamation dédaigneuse retenue. Jouer. Cherchait encore à me provoquer ? Testerait bientôt cette débilité de psychologie inversée ? Vexant. Ou plutôt, ça aurait dû l'être. Pointe de quelque chose quelque part… aurais dû être vexé d'être vexé par ses conneries. Mais non.
Pouvait toujours l'orner d'un ruban et y coller des gommettes en forme de cornets de glace, je ne toucherais pas à son foutu ordinateur. Je n'irais pas regarder des chaînes d'informations ni interroger mon père de manière frontale. Poser des questions à qui que ce soit reviendrait à orienter L, lui faire comprendre en filigrane ce que je savais. Faire des recherches serait lui offrir un accès, parler avec qui que ce soit serait lui offrir un accès. Indirectement, j'avais pu récolter des éléments d'actualité et le reste se déduisait aisément.
De moi, il n'aurait rien.
Et ça ne me mettait plus en colère.
Mayat coupa court à cette fascinante après-midi pour une visite médicale expéditive. Désinfection, bandage, routine engluée dans sa fade banalité sous le hachoir d'un regard noir.
« L, dégagez le passage, c'est l'heure de la promenade de la journée dans les fabuleux couloirs du bâtiment. Sûre que vous ne voulez pas qu'il perde toute sa masse musculaire ? Yagami, raisonnez un peu votre copain. Plus de muscles, plus de tripotage et de mains baladeuses.
— Arrêtez d'utiliser le mot « copain ». Il n'est rien pour moi. »
Entrechoc de mon dédain à son visage. Je ne regrettais pas un seul de ces mots. Ils ne miroitaient qu'un désintérêt profond. Depuis quand… peu importait. Peu importait.
« Si tu as quelque chose à dire, dis-le, Raito. »
N'avait donc toujours pas compris que je n'avais foncièrement rien à lui dire. Comité d'accueil d'une personne pour accompagner le retour de promenade à revoir, s'il pouvait ne pas exister. Dos tourné à L du côté de la porte, je plantai mon reflet d'un regard. Voir la pâle copie de mon visage se révélait à peu près aussi dépourvu d'attrait que d'entendre le détective monologuer sur des choses qu'il savait déjà. Œil contre œil, double contre double, pour noter les faits. Il ne restait que les faits : mes pupilles s'élargissaient trop pour le volume de lumière disponible. J'expérimentais un nouveau symptôme de la descente du Fentanyl, la mydriase, encore légère, mais indéniable.
Une pensée d'un autre temps vint me chatouiller, me murmurer les théories que j'avais pu élaborer sur L, avant. Pourquoi la mydriase, pourquoi, pourquoi. Ménage de toutes les questions, traquées, rassemblées. Sur une poussée mentale, je bennais tout à la poubelle. Avec indifférence, apathie.
« Ce que tu as dit en partant. Explique-moi. »
Je laissai tomber mon livre, claqua par terre, ça suffisait. Le mot-clé spiralait les souvenirs que j'avais enfouis dans la page, mais je pouvais me passer de cette aide-là.
« Tu comptes préciser le « Tu ne sais pas viser » d'ici l'année prochaine ? »
Je lui fis face, mes pupilles dilatées. Tout cela ne me touchait plus. Conscience vague que j'aurais dû en avoir quelque chose à foutre.
Ataraxie. Humeur dysphorique. C'était le mot. Le symptôme qui se couplait de chair de poule, vomissements, insomnie, mydriase.
Mes respirations m'enfonçaient dans le matelas, enveloppantes, reposantes d'absence. Fils de perception rongés un à un, réduisant L à un assemblage d'images découpées aux ciseaux du hasard. Son ordinateur qui éclairait mes nuits blanches. Le détective qui fermait la fenêtre, l'ouvrait, révolte visible dans la répétition des gestes, des mots. Il volait mes livres, me les rendait, les dérangeait. Me plaçait l'ordinateur sur les genoux. Me forçait à le regarder.
« Tu as décidé de te laisser crever ou quoi ? Dis quelque chose. Parle-moi de la vidéo des aveux, du beau temps, de Beyond, de ta passion pour la danse du ventre ou de ta collection de spaghettis fluorescents d'influence turque transcendantale. Parle de ton envie de repeindre les murs avec mon cerveau. Dis. Quelque chose. Bordel. »
Engueulades diffractées, même sa colère glissait, étrangère. Concept bizarre que la colère, rien de plus qu'un cocktail chimique aux répercussions physiologiques. L'émotion n'était qu'un jeu d'engrenages et d'électricité, négligeable. La pile de livres se trouva remplacée par une pile de dossiers, savais pas quand c'était arrivé. Pas important non plus.
« Si tu n'as pas décidé de devenir compteur des billets de loto non gagnants ou prothésiste ongulaire pour canassons d'ici ta prochaine lobotomie, ce serait bien que tu te remues. Si tu n'as pas envie de travailler sur l'affaire Kira, ces enquêtes pourraient t'intéresser. »
Il s'agitait sans fissure un seul instant sur l'immobilité neutre de mes rétines, heures confondues. La télévision comblait les blancs, déverse d'informations en continu semblable à du gavage.
« Beyond t'a aussi refilé une gangrène qui pourrit tes tissus cérébraux en plus du reste ? » Simple mouvement oculaire machinal quand il s'approcha, effleura ma joue. Le geste ne remua aucune peur, aucune haine, aucune colère. Sa voix tomba, basse, résignée. « Tu attends des excuses ? Tu attends des explications ? Parle-moi. » Inflexions amères perçues, mais pas assez intéressantes pour m'y accrocher. « Est-ce que tu es toujours là, quelque part. Tu me manques. »
Je m'enfonçais à l'intérieur de mon souffle, de mes côtes.
État proche de l'auto-hypnose, souvenirs de ce temps, là-bas. Quand mon cerveau ne pouvait plus encaisser ces souvenirs, j'avais lu. Ensuite, les mouvements oculaires permettaient de cacher avantageusement les traces des autres, induits par l'effort mental. Technique mémorielle classique des loci que j'avais détournée : association des souvenirs à des pages, à des mots, des extraits. Plus qu'à relire pour les réenclencher, les travailler, les reclasser. Ordonner un peu le bordel qui s'agitait sous mon crâne. Maintenant que j'avais toute la distance du monde, je n'avais plus besoin des livres pour éplucher ma mémoire, la disséquer jusqu'à en arracher la moindre parcelle de signification. Détails pour départager L de Beyond, tisser les liens entre les deux identités, incohérences et cohérences multiples que je tâchais de comprendre. Ce que j'avais cru mis en balance. L avait-il vraiment été là-bas ?
Les visages se succédaient dans ma chambre, bientôt plus bondée que des têtes de gamins parasitées de poux à la rentrée scolaire. Corps en automate pour me déplacer, obéir aux consignes, aller à la salle de bains, me doucher, manger, interdisant aux autres de faire quoi que ce soit à ma place. Une parcelle du cortex se mobilisait encore pour le présent, sorte de minuscule cerf-volant tenu au bout d'une chaîne d'impulsions électriques. J'avais fini par péter les murs, au bout d'un peu plus de deux jours, j'avais tout explosé et le tumulte rageait, m'attendait. Vagues de souvenirs dégueulasses dont je fouillais les tréfonds les plus insalubres.
Les insultes, les coups et la douleur ne m'atteignaient plus. Mains plongées jusqu'aux coudes dans le la furie pour récupérer les détails visuels, auditifs, les sensations de pression, de température, d'humidité, de luminosité. Je disjoignais avec lenteur les millefeuilles des données acoustiques contenues dans tous les cris, toutes les conversations. Images de reflets, de lumière, de décors que je grattais, expurgées de toutes les ombres. Collecte nettoyée, polie des imperfections, des limites, des doutes. J'arrachais les sentiments des actes, sans endommager la fragilité du tissu mémoriel. Minutie infinie. Les sentiments serpentaient tout, souillures maîtresses, parasites de la logique.
La sérénité qui roulait mes neurones avait quelque chose d'absolu. Mais l'insensibilité émotionnelle ne pouvait atténuer la douleur physique et bien réelle qui hurlait toujours, les vomissements qui me forçant régulièrement à aller aux toilettes sur des gestes mécaniques, les insomnies infernales et violentes. Les douleurs et tics musculaires, changeant mes membres en masses nerveuses sans repos, ne s'arrêtaient pas. Me rendaient incapable de seulement trouver une posture pas trop inconfortable.
Troisième jour d'apathie. Il ne resta plus qu'un seul abyme, tordu de cauchemars et de terreur. Laissai sa texture épaisse et glaçante me submerger. Eau de souvenirs traumatiques qui m'entouraient, rejouaient son visage, ses regards, ses mots. Haute toxicité remplie de pourrissement qui voulait se répandre encore, me gangrener toujours. Frissons. J'écartais les orages sensitifs et les séismes de mots pour mettre les faits à nu. L avait participé à la torture, avait aimé, avait prévu. La part des choses avait été faite : si une poignée de raisons m'autorisaient à douter de cette réalité, il y en avait trop d'autres pour les contrebalancer. Presque une infinité. C'était … réel ?
Inspiration.
L n'avait pas changé, il fallait que je l'encaisse. Il m'avait menti avec une froideur inqualifiable, mais il n'avait pas pu tricher sur sa nature profonde. Ses objectifs, ses manières de faire et d'être ne changeaient pas. Notre relation imaginaire se réduisait à un minable point dans la macrostructure de son identité, échelle d'une centaine de galaxies. On ne se battait pas contre la réalité.
L n'avait pas changé, il avait toujours été lui.
J'acceptais ça.
Inspiration.
… Ce n'était pas suffisant. Plongeai plus loin dans la douleur sombrement écartelante, il fallait que j'aille jusqu'au bout. Détissage des sentiments et des actes pour disséquer le pire, le pire de moi.
Une main sur ma joue, caressante, m'aidant à revenir. Mignonne touche d'émotion accueillie, légère comme un papillon étrange et exotique. Quel sentiment était-ce ? Son éclatement soudain me fit l'effet d'une claque. Des nuées de sentiments se mirent à pétiller, furieusement. Exploser. Déchargeant mon cerveau. Mes pensées s'étaient organisées, recomposées. Nouveau jour.
Deux yeux me scrutaient avec intensité, souffle sucré balayant mon visage.
« Mon amour. »
Niaiserie vomitive des paroles en contrepoint d'une gravité bleue, enracinée dans les pupilles grâce à des lentilles criardes.
« Raito. »
Peau pâle attirant un peu de mon regard. La douleur explosait en anarchie, me ramenait vers Misa. Sa joue contre la mienne, alors qu'elle apposait nos visages, le sien décalé, dans mon cou. « Tu es plus fort que ça, mon amour. Prouve-moi que tu es celui en qui je crois. J'ai besoin de toi, Raito, reviens. Reviens pour moi. »
Elle s'enroula autour de mon bras, de mon cou. Son murmure au contenu ridicule, l'avait-elle préparé ? Faiblesse navrante du texte. J'attrapai pensivement une mèche dorée, pour croiser son regard. Esquisse d'un sourire en coin trop mince, forcé.
« Oh ! Raito ! Tu es revenu pour moi ! » Son ravissement s'épanouit en rayons solaires et brasillants. Elle élança ses doigts vers moi. Ma protestation se bloqua dans la gorge, pas le temps : on tira Misa en arrière, l'arrachant à mon bras droit. Tempête de gestes pas bien enregistrés. Sa joie sucrée avait muté en rage stridente d'insultes, alors qu'elle luttait pour ne pas se faire éjecter de la chambre. Dans le chaos de mouvements, elle se fit ceinturer et gesticula si fortement que L dut la lâcher. Ses coups de talons tapèrent contre la table de chevet, renversant le vase. Il se déversa sur mon bras, le drap, roula et s'écrasa au sol. Misa se figea soudain, abasourdie et sonnée quand un coup lui écrasa le visage. L mit le flottement à profit pour la bazarder comme un sac de lest et l'enfermer dans le couloir. Une dizaine de secondes passa, puis le panneau verrouillé tambourina sous les appels, les insultes peu inspirées et les menaces tristes à faire pleurer une vache devant une barquette de raviolis au micro-ondes.
« Tu comptes laisser les tulipes se faner sur ton lit ? Symbolique. »
Détestables tulipes, signalant presque que j'étais mort… mais L et BB ne m'avaient pas assez massacré pour ça. Pas question qu'ils pensent avoir gagné, pas question qu'ils pensent m'avoir brisé. Je ne me détournerais plus de la cible : Beyond puis Kira. L ne serait plus qu'un moyen pour parvenir aux deux autres, juste retour des choses. J'avais réussi à exploiter pas mal d'informations pendant ces heures de réflexion, mais pas assez pour être autonome. Voulais pas ces saletés de fleurs posées sur ma tombe. J'écartais dédaigneusement les fleurs mouillées, contact avec ma main essuyée sur les draps. Dégoût mêlé quand je regardais le détective : je pouvais bien lui faire payer quand même.
« Alors comme ça, tu es revenu pour elle ? Te voilà au garde-à-vous, prêt à exaucer le moindre désir de Princesse Serpillière, juste parce qu'elle te l'a demandé ? » L touillait frénétiquement un chocolat chaud. Iris de glace cognant sa corrosion noire. « Je t'ai demandé de revenir sans texte de nunuche alcoolique.
— Et je t'avais demandé de ne pas me toucher. »
Réplique gâchée par des picotements dans les sclérotiques. Les frottais, machinalement, tête détournée.
« Tu veux des excuses ? — il s'approchait, timbre lourd – Je suis désolé de t'avoir laissé là-bas, de ne pas avoir pu te trouver assez vite. Je suis désolé que tu aies dû souffrir, que tu souffres. Je n'ai jamais voulu… »
Imagination traîtresse qui me dessinait son visage. La brûlure revenait, duelle, intense. Fallait que le dernier symptôme arrive maintenant, alors que j'étais presque à la fin de la descente.
« Je ne veux pas de tes excuses. Je veux que tu foutes le camp. »
Invasion de mon lit sous des mouvements lents et souples, remontant le matelas. Cohorte de frissons d'anticipation, saveur d'adrénaline rance sur ma langue. Le ciel était bleu par la fenêtre, piqué de nuages dodus.
« Raito. »
Il avait perdu le droit de m'appeler de cette manière, avec cette voix. Se stabilisa en arrière, sur les genoux. Ombre qu'il projetait sur moi.
« Je n'ai pas dormi avant que tu sois enfin rentré. Je me suis attaqué les doigts presque jusqu'aux nerfs. Je ne sens plus le goût de rien. »
Il en était presque convaincant. J'avais presque envie de me laisser convaincre. Malgré tout. C'était le pire, malgré tout ça, je… Je ne l'acceptais pas. Pas de réaction quand il effleura le dos de ma main, sinon l'accélération du souffle. La peur piquante, déguisée dans la tachycardie, le recul avorté.
« Avoir fait tomber le Mur ne fait pas partie des centaines de putains de choses que je regrette à propos de ton enlèvement. Je n'ai pas arrêté une seconde de te chercher. »
Œil glissé sur lui, en coin. Me demandais si les victimes de la chute du Mur n'étaient qu'une série de sacrifices prévue de longue date. Ça ne pouvait faire partie de leur petit arrangement sadique.
Plus possible de contenir, je décidais de me servir du larmoiement oculaire pour lui faire bouffer ses paroles, une par une. Le mettre face à la réalité de ses actes. Et qu'il arrête de me toucher, bordel.
« D'accord. » Avais baissé la tête, juste pour la relever maintenant, avec des yeux mouillés. « Je sais que tu n'as jamais voulu ça. »
Impression instable à son visage, vite passée.
Main droite levée pour essuyer vaguement l'humidité d'un œil. J'infusais mon visage, déguisais la répulsion sauvage sous une douceur oubliée. Sa surprise se dissipait, alors que je me baignais dans son regard, iris capturés, hypnotiques. Ma posture changeait, par strates successives, qu'il lise l'évolution. Sa garde baissait, conquise par ma campagne de guerre veloutée. Bien sûr qu'il ferait semblant, mais uniquement s'il était convaincu de ma sincérité. Il ne ferait semblant que si je me couchais encore à ses pieds.
Approche de quelques centimètres, jusqu'à deviner la chaleur de sa peau. Horrible plaisanterie légère et ironique à la con qu'il fallait utiliser, me croirait jamais, sinon.
« Tu as mis tellement de temps, j'ai cru que tu voulais te débarrasser de moi. Tu n'as pas trouvé la dernière page du mode d'emploi « comment larguer son suspect sans retrouver le corps en dix leçons » ? » Sourire incliné, un peu sarcastique. « Comment as-tu osé me laisser là-bas. Comment as-tu osé vendre la vie de toutes ces personnes en échange de la mienne. T'as vraiment été con à tous les niveaux. » Tellement absurde, ce blabla sentimental que ça en devenait drôle. Il avait aimé me découper en morceaux parce qu'il tenait tellement à moi, bien sûr. Sale envie de rire, contenue sans pitié. « Je devrais t'engueuler jusqu'à ce que ton merdier de visage explose sous la pression puis te pousser au suicide brocolien.
— N'oublie pas de me traiter de « pauvre bichon » dans la foulée, histoire de m'achever proprement. »
Je clôturais la partition d'un sourire en coin.
Faire plus et je risquais de vomir. Dire que ça m'écorchait la bouche relevait de l'euphémisme le plus aliéné dans un asile de dégénérés au cerveau transformé en tong de plagiste.
Fausse déglutition.
« J'ai été injuste, L, je le reconnais. Tu as fait ce que tu pouvais. Pardon. » Joie de l'antiphrase qui me restait en travers de la gueule comme un squelette de morue avariée. Tendis ma main vers lui, il combla la distance après une hésitation, doigts mêlés.
Mon sourire un peu plus franc, adoucissant l'atmosphère. La lumière du soleil flambée à mon avantage pour réchauffer mon regard, par procuration. Point de convergence et de rencontre de nos mains, la connexion se tissait entre nous, retrouvée. Sauf qu'elle était factice dans les deux sens, pour une fois, sale connard d'enfoiré de merde de résidus de coucourzelle encéphalique.
« Est-ce que je peux goûter ? »
Geste vers le chocolat abandonné.
En quelques secondes, je pus refermer ma main autour de la porcelaine chaude, sérigraphiée de cupcakes géométriques. Tasse levée à mes lèvres, je me forçais à finir les quelques gorgées restantes. Liquide sucré de l'enfer, menaçant le déclenchement du réflexe nauséeux. Je la reposais enfin dans ma paume, vide. Il ne sentait pas le goût ? C'était cela, oui. Me prenait pour une cucurbitacée moisie à un point inimaginable. Jauge de sa décence à moins huit mille.
Ma gourmandise pétillante que je posais dans ses pupilles, allumant tout. Intensité évanouie qu'il fallait rejouer, reproduire en miroir. Et lui me fondit dans les doigts, comme un marshmallow à la chaleur des flammes.
Fenêtre, ouverte, assez large. Je balançai violemment la tasse à travers l'ouverture. Morsure froide de l'ironie qui balaya mon masque. La tension fulgura, hivernale et douloureuse, le soleil ne chauffait plus rien. Ponctuation de porcelaine brisée, jouissive. Saloperie de mug trépassé sur le champ de bataille.
« Tellement difficile de faire semblant, L, tu as raison. »
Sa surprise s'avala vite sous une émotion indéfinie. Silence qui accentua son attaque physique, vicieuse approche. Sa main qu'il ancra au montant du lit, pour se hisser au-dessus. La sueur de la panique brûlait mon dos, rythmes cardiaque et respiratoire presque assez élevés pour me faire crever. Incontrôlables.
Son souffle frôla ma joue, chaque réaction disséquée au bistouri de son regard. Question claquante, orage de sa colère.
« Qu'est-ce que tu imagines, putain !
— Je n'imagine rien. »
Ma bouche tiquée d'un rictus sardonique. Vite regretté.
Tremblements trop forts alors qu'il s'assit sur mon bassin, verrouillant ses genoux. Cauchemar. Cauchemar. Mon visage que je refusais de détourner du sien. Plierais pas. Jamais. Le laisserais pas m'écraser. Me réduire à lui. Yeux larmoyants mais hurlants de colère, fichés assez fort pour traverser son cerveau en balles de teflon.
« L, arrête de jouer la comédie.
— C'est quoi, ces conneries ! Tu vas m'expliquer ou merde ? »
Sa voix bourdonnait bas, en essaim de frelons. Choc des piqûres de rappel. Du souvenir de ses mains écrasant la trachée, la carotide battant si fort qu'elle s'imprimait à l'intérieur de ses paumes. De son plaisir totalement vomitif, multiplié avec la succession d'accessoires coupants, contondants. Non. Je ne céderais pas. Rage et glace, tornadant la volonté de fer entre elles. Révulsion suintant mon corps entier.
« Je n'ai rien à expliquer. »
Faux temps. Sa main se ferma sur la mienne, la tirant vers le haut. À-coup pour me dégager inutile, qu'il se penche pour regarder plus près attisait la tentation de lui balancer un pain pour pétrir sa face sous mon genou. Il avait dégagé une de mes jambes dans le mouvement, celle qui n'était pas chaînée. Son erreur.
« Tu as une plaque sur la peau. »
La sensation de démangeaison pas imaginaire, donc ? Peu m'importait. Les fleurs fanées étaient responsables, l'une des variétés les plus allergènes avec le chrysanthème, le lys et la primevère. Peu m'importait. Et qu'est-ce que lui en avait à foutre. Son pouce glissa l'épiderme rouge, caresse tendre sur la tache plutôt régulière, trop sensible. Tendre. Le coup de pied partit dans son thorax, réflexif. Impact brutal, vibrant. Projeté plus loin, L toussa un peu, parant le silence de sifflements. Des flashs de douleur me remontaient la jambe jusqu'à la hanche. C'était la jambe qu'il avait broyée au coup de poing américain. Le choc ricochait de douleur dans mes côtés cassées. Lancinante envie que tout disparaisse. De disparaître, moi.
« Allergie aux tulipes. »
Il y avait du triomphe et de l'amusement dans cette vérité insignifiante qu'il chuchotait. L'entendais reprendre son souffle, mon coup avait été trop faible. Mais un autre pouvoir ruisselait les veines d'épinéphrine. Passage à l'attaque.
« La concurrence t'effraie, tu n'es pas à la hauteur. » Électrisation de la rondeur pupillaire, lame contre lame. « Laisse-moi voir Kaname. »
Toujours curieux à quel point ce nom provoquait quelque chose. Ses émotions s'ouvraient à vif le long de ses nerfs, plaies béantes d'acide, mais ne cherchait qu'à brûler les planches, il jouait à avoir mal.
« Que pourrait-il dire, que pourrait-il faire, L ? Tu as raison d'avoir peur. »
Mes yeux essuyés de leur humidité comme on nettoyait la morgue de ses cadavres et de ses salissures.
Ma fatigue accentuait l'état général pitoyable. L étalait des sachets de thé et des dragées dans un sens, dans l'autre, en tailleur sur son lit. Son lit. Dans ma chambre. Ignorais l'assiette pleine qui répandait des odeurs, étalait mon dégoût. Ambiance orageuse, rampante sous les silences. Mon bras ne présentait plus vraiment de signes inquiétants pour le moment, mais me bombardait d'une douleur compulsive et hargneuse. Mes côtes, réveillées par l'agression de la veille, pinçaient trop les nerfs et peut-être que les insomnies se payaient aussi. Impossible de faire confiance au meilleur détective du monde. Si son entente avec BB ne remettait pas sa volonté de trouver Kira en jeu, tout le reste était tombé. J'étais seul. Quand je ferais semblant de collaborer, je serais seul. Besoin d'une stratégie pour lui rendre ses coups.
Tout ça remuait sous mon crâne, sans jamais attirer le sommeil.
« Maintenant que tu n'as plus assez de fièvre pour ne rien glander de manière honteuse et décomplexée, tu comptes te mettre à travailler, Raito ? J'ai déposé ta candidature pour des essais cliniques, mais j'ai peur que les greffes de cellules de giraumons à la place de tes tissus cérébraux ne se remarquent pas, puisque tu sembles avoir l'activité cérébrale d'un pédoncule. » Contemplation de mur intensive, puisais dans toutes mes ressources de calme pour ne pas lui sauter à la gorge et la déchirer avec les dents. Il balaya son oreiller d'une main énervée. « J'ai besoin de ton aide. Passons aux questions qui fâchent : comment tu savais, pour le Fentanyl ? Pourquoi Beyond utilise-t-il l'histoire du moineau ?
— Ne te fatigue pas. »
Délice amer de l'ironie.
« Sur quoi est-ce que je ferais semblant, selon toi ? Pourquoi est-ce que tu veux voir Kaname ? »
Injure violente. Provocation, titillant mes lèvres.
« Ça a dû être tellement pénible. »
Attention acquise. Pas besoin de le regarder pour sentir sa colère, envahir la pièce entière en tentacules brûlant l'oxygène. Proximité -éclair, son poids sur le bord du lit, ses mains bloquant mon bras droit.
« Oui, ça a été pénible, Raito. C'est toujours pénible. »
Il faisait exprès de ne pas comprendre. Sadique. Détestable.
Menace susurrée entre mes dents, létale.
« Arrête de jouer, c'est insupportable. Je t'arracherai tous les cartilages un par un pour t'en farcir le bide après les avoir panés de débris de verre, je découperai la moitié de ton estomac pour tout te refaire bouffer aux forceps jusqu'à ce que tu craches du sang par les yeux et que tu te digères dans ta bile. » La pression de ses doigts. Oh, putain, la pression de ses doigts. Raté cardiaque. « Tu n'es rien. Tu ne seras jamais rien. »
Ses doigts traversaient les bandages de leur chaleur et traversaient mon esprit malgré moi.
« J'entends tes hurlements toutes les nuits.
— Tu m'étonnes. » Le faire avouer, reconnaître chaque fait, tôt ou tard serait possible, sûrement, en le travaillant avec patience.
Ses yeux s'étaient plissés, il fit un mouvement accroissant les zones de contact. Chair de poule immédiate, je me retins de fermer les yeux pour que tout s'arrête.
« Tu n'éprouves donc aucune. Putain. De honte. »
Main tremblante que j'accrochais au lit, peur viscérale sonnant jusque dans ses muscles à lui. Il souffla contre ma joue, sans jamais disjoindre l'intensité colérique de son regard.
« Tu n'apprendras jamais, Raito. »
Pupilles trop brutalement rétractées à leur maximum, provocant une gêne douloureuse. Inspiration choquée, butée. Il avouait ? Ou la scène de la lune n'était pas un rêve ?
Blocage.
L me relâcha pour déconnecter ma perfusion de l'IV.
« Tu veux parler à ta saloperie de faux ami-je-ne-sais-pas-quoi qui me concurrence si bien ? Je t'emmène voir Matsuda, d'abord. Bouge ton cul ou je te porte. »
L'odeur s'échappa pour se ficher dans mon cerveau, mélange étouffant de tous les fluides corporels laissés à macérer. La lumière blanche baignait les angles et les ombres du corps martyrisé qu'on maintenait debout. Matsuda était… le mot torturé n'était pas faible.
Cette pièce située en plein cœur du QG portait un sens aussi pourri qu'un vers dans un fruit. Elle était la preuve que L assumait pleinement ses actes concernant Matsuda. Pire, que les membres de l'équipe savaient, cautionnaient. Autorisaient. J'étais seul. La Justice à laquelle L se prétendait si attaché ? Rien de plus qu'une vaste blague au goût sanglant et trahi.
Émotion polaire à observer ce que L avait fait de son prisonnier.
Les blessures à l'air libre roulaient dans mon échine au décompte des fractures ouvertes, crues de viande déchirée. Les jambes de Matsuda ne tenaient plus, c'était la structure d'acier qui faisait le travail, lui coupant les genoux pour serpenter les vertèbres. Les torsions bleues de son bras gauche, et de sa cheville n'avaient rien de naturel. J'observais les doigts pendants, manquants. Les plaies. Les traces de brûlures électriques, exposées. Mettre à distance n'était pas possible. Il ne méritait pas un tel traitement, quelque soit ses actes. Ce n'était pas ça une juste punition. Bribes d'images me collant aux rétines. J'inspirai.
Des rideaux de cheveux sales cachant le visage de l'ancien policier, mais le corps tremblait.
« Matsuda, tu voulais lui parler, il est là. »
Un œil passa entre les mèches noires, dévoilant l'étendue grisâtre des cernes. Léger pivot, craquant un sourire dans la bouche sèche. La douleur et la fatigue avaient tout creusé dans ce visage.
« Bonjour, Raito. » Les mâchoires portaient des ecchymoses atroces, dessinées comme des figures de Lichtenberg. « Tu apprécies ce que tu vois ? Ça te rappelle des souvenirs ? »
Sa voix n'était plus la même. Plus perçante, profonde. Je voyais le vernis, maintenant, le vernis de sa bêtise. Craquelé. Oh, il était stupide, simplement, un peu moins que prévu.
« Où est Beyond ?
— Tu n'es pas poli, Raito. Beyond t'a pourtant appris à dire bonjour. Ah,il serait déçu de t'entendre. » L a présence de L, derrière moi, saturait l'espace de tension. « Beyond m'a ouvert les yeux. L n'est plus fiable, s'il l'a jamais été. Si sa Justice, c'est de batifoler avec Kira, alors il peut se la foutre au cul. Mais je suppose qu'il te préfère pour cette partie-là, aussi. »
L avala la distance entre eux et la fulgurance du coup de poing cogna la pommette du policier, puis l'arcade. Double craquement d'os brisés. L laissa dégrader sa colère froide, à observer les blessures inonder la face pâlie. S'essuya les phalanges contre son jean, comme ... Flash mémoriel, hérissé.
« Matsuda, si tu n'as rien de mieux à lui dire, je le sors d'ici. Ta langue est bien encombrante pour une si petite cervelle, je me ferais un plaisir de t'en débarrasser avec un tison à blanc. »
Un ricanement étouffé de sang gargouilla, puis Matsuda me toisa, me jaugea. Bistouri émoussé d'un regard trop vitreux, étrange. « Tu le laisses frapper à ta place ? Je t'ai connu plus vindicatif. » Mon cerveau s'enlisait, tombait. Sa voix, sa voix me ramenait en arrière, s'associait aux souffrances, aux sons des hurlements brisés. « Je trouve que Beyond n'est pas allé assez en profondeur : un œil arraché, une mâchoire ou la jambe, ça aurait été sympa. Traitement spécial Kira pour soigner les grands malades de leurs tares. T'entendre hurler, c'était littéralement jouissif. »
Me laisserais pas submerger maintenant sous les relents de souvenirs. Lui ferais jamais ce plaisir.
« Où se cache-t-il ? Je les veux toutes. »
Me penchai, murmurai le chiffre à son oreille.
Toutes les planques, au moins sept, rotation irrégulière mais suivant une logique assez claire malgré tout.
« Mmm pas mal. Je te donne un indice si tu vas voir Kaname. Il t'adore, tu sais, il a même plaidé ta cause. Évidemment, il ne savait pas vraiment de quoi il parlait, c'était marrant. » Son ricanement éclata et l'odeur du sang, trop proche, m'emplissait la tête de migraine. « Quand il saura quel Kira tu es, il va littéralement t'aduler. Tu lui donneras un baiser, puisqu'on parle de plaisir.
— Beyond ne va pas te garder en vie encore longtemps, pour quelles raisons le fait-il ? » Une gravité sombre pesa alors son regard, soulevant un frisson. « Dis-moi où il est et tu pourras vivre. »
Il inclina sa tête de côté. Sourire palpitant, voulant me tirer à l'intérieur du passé pour que je n'en sorte jamais. Légers tremblements dans la main droite, serrée en poing.
« Si tu t'approches, chouchou, je vais te dire un secret. »
Sorte de lueur malsaine, allumant le visage tuméfié. Me prenait pour un con. Mais j'allais le faire quand même. Pas lents, conscience figée de l'instant quand son souffle chaud effleura mon oreille. « Beyond me garde en vie pour toi. Pour que tu souffres, pour jouer encore. Kira lui manque.
— Ça ne peut pas être la seule raison. Même avec ton cerveau de moule mixée à l'huile de moteur, il prend trop de risques si tu respires. Tu pourrais, par une grotesque erreur, réussir à utiliser tes cordes vocales en alignant des syllabes dans un ordre vaguement fonctionnel pour le dénoncer. »
Son visage qu'il cogna contre ma joue en attrapant mon bras. Force surprenante, malgré les doigts désarticulés. Sa transpiration se collait à ma peau, répugnante.
« Les gens comme toi devraient juste crever dès la naissance… ah, mais il n'existe personne comme toi, félicitations. » Chahut de sa respiration, sa voix se pinça, imitant celle d'un autre sans y parvenir vraiment. « Ryuzaki n'a pas pris soin de toi : je peux compter tes mignonnes petites côtes si facilement. À croire que tu veux que je les brise lentement, une à une, comme des allumettes. » Je me figeais, si absolument que je cessais de respirer. « J'ai tellement envie de te craquer et de t'embraser, ma jolie boîte d'allumettes. »
L m'appelait.
« Tu te mens tellement que c'est la chose la plus divertissante qu'il m'ait été donné de voir. J'ai payé ma place à ton spectacle, chaque goutte, j'ai payé ma place. »
Me tira en arrière, assez fort pour me détacher de l'autre. Le chaos d'images et de douleurs s'agitait à la lisière de mon esprit, en train de déborder. Une main agitée, peut-être, pas vraiment vue et la fureur de son regard se décala. Lenteur de sa volte-face, gelée. Matsuda éclata de rire en retour, à gorge déployée. L le surplomba et lui fracassa un coude sur l'angle de son genou. Recul instinctif, mon dos buta contre le mur. La silhouette du policier se superposait avec la mienne. J'étais figé. Paralysé. Et L lui défonçait le visage, en impacts bruts. Ça résonnait dans mon propre corps avec une violence inouïe. Perte des repères et du temps, je savais juste que les sons devenaient… mous. Affreusement mous. Le détective s'immobilisa. Traînées rouges et épaisses coulant ses phalanges, goutte à goutte.
La poitrine de Matsuda se soulevait difficilement sous la douleur. Respirations cognantes, le sang formait des bulles d'air et de salive au coin de ce qui lui servait de bouche. Des larmes roulaient dedans. Il souriait pourtant encore, l'enflure. Braqua son regard noir sur moi, m'engloutit dans son ombre.
« Je vais devoir te casser combien de fois, encore, Raito ? Je pourrais me lasser, à force… Six ou sept ? Plus encore ? »Migraine sciant mes tempes, j'étais là-bas. J'étais là-bas. Marée de souvenirs impossible à contenir. Remarquai pas l'incisive que le policier cracha, suivie de plusieurs molaires. « Tu n'as toujours pas retenu la leçon. »Les syllabes se mêlaient dans les chairs gonflées, mais elles avaient été gravées au fer, déjà, et je les entendais à travers lui. « Tu n'apprendras jamais. »
Avec une froidure implacable, les gestes morbides de torture interrompirent les mots, les remplacèrent par des flots de cris, de gémissements, de suppliques.
Je cherchais la porte, à tâtons, pouvais plus respirer. Voulais pas regarder. La sortie, où était la sortie. Les clavicules avaient cédé. Sèchement, en claquant. Les hurlements de Matsuda m'arrachaient tous les frissons, toutes les images que je voulais enterrer.
L appuya sur les pointes d'os pour les manipuler, les déplacer et pousser toute l'ossature des épaules sous l'épiderme un en acte qui devait provoquer une souffrance atroce. Le voir jubiler, crépiter de satisfaction me rendait terriblement faible
« Tu te souviens, Raito ! Tu te souviens ! Regarde qui est L, regarde ! » Matsuda braillait et se contorsionnait au milieu des liquides dégueulant son corps. J'allais vomir. Porte ouverte, je me précipitai dehors.
« T'es qu'un monstre à euthanasier. »
Ses hurlements me collaient aux talons, me poursuivaient.
« Tu es tellement Toi que tu n'en reviendrais pas si tu te voyais. Tout ce qu'ils t'ont fait, tu l'as mérité ! »
Mes jambes ne me portaient plus. Angle de mur trouvé pour m'y caler. J'étais incapable de me relever seul ou de me rouler en boule. Mon corps entier me faisait un mal de chien et la froidure du contact sous ma nuque n'avait rien d'agréable. Avoir recraché tout le contenu de mon estomac ne changeait rien.
Je me sentais tomber.
Pouvais pas empêcher la tempête frénétique de me dévorer, là, dans mon petit coin de couloir. Passé et présent qui s'hybridaient, se couplaient, se découplaient. Mes côtes écrasaient la respiration, arrivais juste pas à attraper l'air dans mes poumons. C'était ridicule. Angoisse qui me prenait la gorge pour la broyer. J'étais ridicule.
L assumait parfaitement ses actes, les autres savaient ce qui concernait Matsuda, déjà. Étaient toujours là alors qu'il était clair pour tous que L torturait pour son plaisir. Malgré tout, je…
Envie de rire.
༻ Thirst ༺
Le rire s'étouffait de glaires sanglantes. L'œil encore plus qu'à moitié ouvert m'épinglait de rage, de rancœur.
« C'est vraiment drôle. J'en rirais, si… » La fin de sa phrase soufflée d'un coup dans le larynx.
Ce salopard immonde qui ne valait pas l'encre pour déclarer son décès avait été là, avait aidé Beyond à torturer. Il avait adoré ça.
« Qu'est-ce que tu veux dire, « tout ce qu'ils t'ont fait » ? » Gloussement de poule sans tête, gargarisme au sang. « C'est quoi, ce putain de pluriel, Matsuda ? »
Il replongeait dans son refus de parler, sa rétention dégueulasse d'informations pourrissantes. Il n'avait jamais autant parlé, et démêler ce qui était de la provocation pure des menaces ou d'autre chose… pourquoi Raito pensait qu'il avait besoin de les voir.
Une boîte d'allumettes, presque pleine, attrapée sur une étagère. L'une d'elles extraite, crissante sur le grattoir. Deux références en une seule fois, c'était beaucoup. Il me cherchait. Retournai devant lui, le fis tomber sur une chaise, ses jambes ne pouvaient plus rien porter sans la partie supérieure de leur échafaudage de métal. Les pieds toujours cloués au sol. M'accroupis, de quoi profiter pleinement de la liquéfaction de tout le prisonnier quand je posai la boîte sur son genou, tapotée sur le rythme du générique d'Anpanman.
« Matsuda. Le pluriel. Beyond et qui d'autre. »
Pas lui, ou alors il maîtrisait moins l'usage des pronoms que Hoshihime. Le silence revenu, ridé de ses respirations sifflantes, sa toux sporadique. Respirer l'odeur d'ammoniaque sous lui en permanence ne devait pas l'aider à se sentir à l'aise.
L'allumette s'embrasa pleinement quand je la penchais, maintenue entre deux doigts. Si proche du reste de la boîte.
« Pourquoi est-ce qu'il doit se souvenir de qui je suis, en me regardant maintenant. »
Un tremblement s'installait, dans ses membres. La douleur affluait, plus assez contrôlée par l'adrénaline du début. Cette raclure n'avait même pas ce qu'elle méritait. Lui infliger ce que Raito menaçait de me faire, voilà qui ferait un début de châtiment acceptable.
« Le feu purifie symboliquement, tu sais. Je crois que tu en as besoin.
— T'es monstrueux. Comment n'importe qui pourrait croire que tu es la Justice. Avec ce que tu fais.
— Je ne débattrai pas de ça avec quelqu'un qui a ton sens de la loyauté. Et si je refuse de t'accorder l'euthanasie que tu estimes convenir pour Raito, je peux néanmoins te faire souffrir. Longtemps. »
Son crachat arriva sur ma joue. Je lâchai l'allumette sur la boîte. Il y eut un bref instant où la flamme vacilla, faiblit, sous le regard plein d'espoir de Matsuda. Puis la chaleur restante embrasa le reste. Les jambes attachées trop fermement ne pouvaient pas bouger. La lumière dégagée était belle, solaire. L'abandonnai pour aller me nettoyer le visage et les mains, pleines de douleurs bleuissantes sur les articulations métacarpo-phalangiennes. L'odeur de viande grillée et de tissu consumé allait coller aux murs pendant plusieurs jours. Mais les cris n'avaient rien de comparable avec ceux des enregistrements envoyés par Beyond. Infiniment au-delà des mots, de la notion même de simple souffrance. Et ça, même si Matsuda méritait de le connaître, je me refusais à le lui infliger.
Dans le couloir, force était de constater que la redécoration proposée n'était pas d'un goût très sûr. Assis dans un angle, le responsable faisait peur de pâleur. Il ressemblait à une victime de guerre. Me laissais glisser au sol, à un mètre de distance. Il semblait bien pire que quand Matsuda lui balançait le début de ses horreurs. Revivait sûrement ce qui laisserait à vie son corps marqué. Déchiré et rafistolé avec de l'adhésif vieilli.
Ou il ne supportait plus les démonstrations de violence. Sans se priver pour autant de l'idée de me faire bien pire. C'était… normal. Et c'était pour ça que je n'avais pas tenu compte de la possibilité. Être choqué par quelques coups – bon, peut-être quelques os plus ou moins cassés aussi – n'aurait pas dû lui faire cet effet-là. Mélange avec les paroles de Matsuda ? S'il était déjà contrôlé par Kira-Beyond, est-ce qu'il avait pu lui faire dire des choses particulièrement traumatisantes ?
Si éloigné de l'idée que je me faisais de Raito, de sa psyché.
« Je… suis désolé. Je n'aurais pas dû faire ça. » Pas maintenant. M'énerver, c'était admettre que ce que Matsuda avait dit me blessait. Que je haïssais qu'il parle de notre… relation. Quel que soit le mot que chacun voulait bien mettre dessus. Pourtant, Matsuda ne pourrait plus jamais se servir de nous, et Raito devait forcément être conscient de tout.
Un coin de manche s'éleva, souillé pour nettoyer les lèvres. Tellement étranger à ce qu'il était. Ce manque d'élégance polie, de regards réservés pour moi seul, de silences éloquents, de résistance parfaite à ce que des crétins finis pouvaient bien dire.
Rien qu'à le regarder de profil, la démolition minutieuse de son esprit s'étalait sous mes yeux, brique par brique. Beyond avait réussi à me l'enlever même en me l'ayant rendu. J'avançais ma main, à mi- distance. Essayer de l'attraper reviendrait à vouloir capturer un renard sauvage avec une canne à pêche. La progression rendue inutile par la voix lacérante.
« Arrête de t'excuser. »
Écorchement vif pour me signifier que rien n'était pardonné. Cet ordre-là ne demandait que le silence, pas la réconciliation. Les chairs arrachées pour ces regards, ces crispations, tout ce qui hurlait que ma présence n'avait rien de désirable. Tout ce qui m'intimait de partir.
Mes doigts ramenés pour moi, mais j'attendis encore quelques minutes dans le silence. Rien n'était rajouté. Le ferais pas non plus.
Le froid des murs devenait pénible. Il devait le ressentir aussi, maintenant que la pression redescendait. Il n'avait plus pu entendre les cris une fois sortis de la pièce, et rien à part la légère tache plus foncée sur mon jean ne laissait de souvenir de ce que j'avais fait. Pensais pas que l'odeur de brûlé ait pu s'accrocher à moi en si peu de temps.
Me relevai, attendis encore. Il ne bougeait pas, avachi sur lui-même.
« On remonte. Tu seras aussi bien sur ton lit pour réfléchir, ou me maudire, ou tout ce que tu veux. »
Pas de réaction avant que j'essaie de prendre sa main, retirée vivement. La demande de se lever pas suivie d'effet, pourtant. Faisait trop longtemps que nous étions dehors ? Ses jambes encore affaiblies, son coup de pied m'en avait apporté la preuve.
Tant pis pour lui, s'il voulait faire l'enfant. J'enroulais ma main sur son bras, le remis debout malgré la crispation absolue de protestation. Mon contact chassé comme une mouche trop près d'un flan pâtissier, il s'éloigna dans le couloir. S'appliquait à ne rien laisser paraître de la douleur, malgré les raideurs visibles et l'incertitude de ses pas dans les escaliers.
Restais quelques pas en arrière.
Il pouvait bien se fissurer sous son armure, il ne me laisserait pas la lui retirer, ni l'aider. Au moins ça, c'était un rappel de qui il était vraiment, même si j'avais osé espérer un traitement de faveur.
Jamais un livre n'avait été aussi haïssable. Les pages finiraient par se déchirer à force d'être tournées, manipulées sans arrêt. Sûr qu'il ne lisait même pas. Faisait ça pour m'emmerder. Si j'avais encore le luxe d'être considéré comme assez important pour se donner la peine de m'emmerder. Aucune saveur de jeu, là-dedans.
Me retournais autrement sur mon matelas, moins vers lui, davantage vers mon écran. Même s'il n'y avait rien de nouveau, si les cachettes de Beyond restaient introuvables hors celle déjà grillée, c'était toujours mieux de ne pas regarder Raito. M'évitait d'entendre ses envies d'assassinat à mon encontre. Fâcheuses.
Mais ma présence ici était nécessaire. Aucun verrou ne garderait Watari éloigné s'il lui prenait l'envie de broyer un bras en charpie dans sa main. Ou de pourrir le calme que j'essayais de reconstruire en m'efforçant de ne pas céder à ma colère, ma frustration de ne pas avancer, d'être exclus de tout le petit monde recrée autour d'un bouquin de merde sans autre intérêt que de me torturer d'attente.
Le battant de porte claqua contre le mur, le clairon de l'Apocalypse annoncé par un crescendo de tambour de guerre que j'avais ignoré, noyé dans mon clavier martyrisé. Aurais mieux fait de prêter attention à la prêtresse des ténèbres fuschia paillettes pompon qui était donc débarquée là comme un car de touristes mongoliens dans une bibliothèque universitaire fermée.
La stridence d'alarme de voiture saturait l'air, déformait les molécules.
« Oh ma lumière de mon cœur, devine devine devine ! »
Elle tapait des mains et sautillait en cadence en faisant tressauter strap de téléphone pompon pailleté, couettes blondes à élastiques bleus et froufrous de tulle de sa jupe plus courte qu'un abat-jour en période de rationnement de tissu. Dans sa main droite, elle tenait miraculeusement un cornet de glace à la couleur radioactive. Accessoire de tournage ?
Profitai d'une demi-seconde de silence pour apporter ma pierre à l'édifice de son style oscillant entre l'apocalyptique aveugle et la décadence d'un buvard de LSD qui aurait pris vie et fondé un parti politique.
« Arrête de montrer ton cul, on dirait une méduse en colère. »
La mannequin ne me décocha qu'une moue renfrognée en constatant que j'étais toujours là, et se figea à peine, craignant éventuellement que je la bazarde de nouveau hors de la chambre comme on sort les poubelles. Mais après tout, Raito était parfaitement capable de m'exposer tout le bien qu'il pensait de moi et de ma présence, alors tant qu'elle ne tentait rien de physique, il ne devait pas avoir besoin de mon aide pour gérer son autre parasite. Lui ferais cadeau d'un crochet à tique pour son prochain anniversaire.
« Bref bref brefouille ! Mon Raito, ma lumière, mon cœur, mon bébé – » Comment pouvait-il ne pas grimacer ? « X m'a appelée, il m'a dégoté un rôle hyyyper important dans une nouvelle production, ce sera trop trop inspirant et –
— X ? Tu as trouvé ta voie dans le porno, finalement ? » J'esquivai le jet de téléphone. La glace restée dans sa main était presque appétissante. Assaisonnée de mépris et de colère. Pointe d'acidité et langueur amère. « Du coup, je suppose que la jupe ne sert pas qu'à laisser passer l'air. Pratique. »
Elle se détourna, tenta de gémir en direction d'un Raito absolument pas concerné. Ne la regardait même pas geindre. Sans assistance disponible, elle frappa un poing sur sa hanche, se fit certainement mal avec au moins une de ses bagues aux strass plus gros que mon respect pour elle, et virevolta sur ses talons figurant… des maisons de nains de conte de fées ? Avec des faons en guise de talons ? Par quel rituel sataniste se procurait-elle de pareilles erreurs ? Tournée vers moi après un mouvement de tissu aussi grandiloquent qu'inutile, elle essaya de se défendre toute seule. Pauvre oisillon, campé devant moi comme si la proximité la rendait plus puissante.
« Sale pervers. C'est Hicks. H-I-C… K-X. Euh. K-S. Pas un X. Et c'est un grand producteur, je te ferais dire, alors la ferme. »
Insupportable de blondeur, de bêtise, de vanité. Elle brandissait sa glace comme un sceptre de justice, menaçant à tout moment de l'abattre sur les mécréants.
La friandise attrapée au vol, retournée contre sa propriétaire. Écrasée sur le front. Le tout tenait étrangement, glissant à peine, une unique dégoulinure verte traînant vers un œil au mascara bleu.
« Voilà, tu es maintenant une licornet de glace, alors dégage, et va chier des arcs-en-ciel ailleurs avant qu'il ne me vienne l'envie de te décapiter pour te transformer en porte-manteau. »
La sidération passée, elle fila dans un cri suraigu jusqu'à la salle de bains la plus proche. Ou la poubelle, avec un peu de chance.
« Tu pourrais appliquer tes propres demandes. Dégage de ma chambre.
— Normalement on dit « merci d'avoir fait sortir l'araignée de la pièce ». Ou « ouf, il était temps que ce parasite s'en aille ». J'accepterais même « première bonne action de la journée ». »
Il posa son livre, retourné sur ses cuisses. Amaigries. Prendrait du temps avant qu'elles retrouvent leur galbe délicieux.
« Tu la menaces de mort devant moi sans raison. Elle ne te parlait même pas.
— Tu as vu ses chaussures ? C'est une raison valable.
— Uniquement un prétexte. Pourtant, tu n'en as pas besoin. La gratuité, c'est tellement savoureux. »
Descellement de la réalité, laissée tomber au fond d'un puits.
« Tu la défends ? De moi ?
— Évidemment. »
Il me regardait enfin, première fois depuis des heures. Froideur de l'acier inflexible. Un sérieux infaillible, comme si les saloperies qu'il disait avaient la moindre chance d'être vraies.
Elles le pouvaient. Pas la première fois qu'il prendrait la défense de Misa, toujours pour des raisons qui me révulsaient. Plus tout à fait les mêmes, pourtant. Pas moins douloureuses. J'essayai de calfeutrer à l'intérieur tout ce qu'il me faisait. Me reléguer inférieur à son ancienne petite amie, il ne devait pas voir qu'il m'atteignait. Si lui avait pu jouer de son ataraxie, feinte ou pas, il était hors de question qu'il sache qu'il réussissait à me faire mal.
Plus maintenant. Devais reconstruire l'indifférence, même fausse. Au moins tant qu'il ne serait pas foutu de m'écouter quand je m'excusais. Détendre les muscles, saturer les neurones d'hypothèses d'enquêtes. Ou autres. Comme l'origine d'un prénom tel que Hicks.
L'envie de briser quelque chose de fragile galopait dans mes nerfs, soigneusement sciée aussi.
Le téléphone rendu à un Watari peu heureux de se retrouver avec moi au beau milieu de la nuit dans un salon vide. Et d'avoir dû attendre que je termine la conversation avec le ministre de la Santé pour avoir le droit de parler ou de bouger. Hors de question de devoir surveiller par les caméras qu'il n'aille pas poser des pièges à loup autour d'un certain lit.
« Tu penses l'avoir convaincu de ton utilité dans cette affaire ?
— Bah, les résultats sont peu probants pour l'instant. Il y a plus de chances pour qu'une poule malade ait été passée à la moulinette dans des nuggets que pour que Kira soit derrière tout ça.
— Beaucoup de morts, pour une poule. Cela dit… qui aurait pu croire qu'un simple lycéen…
— Je t'arrête tout de suite. Je vais faire soigneusement notre conversation dans ma tête, c'est promis, mais on connaît tous les deux la fin. Allons à l'essentiel, restons polis et courtois, ça me changera. Bonne nuit. Fais de beaux rêves. Dors bien. La porte est là. »
Ne tenant bien évidemment pas compte de mon invitation à se barrer hors de mon champ de vision, il déposa sa carcasse dans un canapé me faisant face. Penché en avant, mains croisées, il avait tout de l'interrogateur zélé. Et stupidement obsédé par son seul sujet.
« Watari, je n'ai vraiment aucune envie de te parler.
— On va quand même le faire, mon grand.
— Et bordel, arrête de m'appeler comme ça. Je n'ai plus cinq ans.
— Excuse-moi d'avoir confondu, alors. Tu te conduis absolument comme un enfant de cinq ans qui boude parce que son BFF ne veut plus lui parler depuis qu'il y a eu un échange de feutres à la récré.
— C'est… curieusement spécifique. Mais je ne boude pas.
— Peut-être pas. Mais tu es en colère et tu fais un gros caprice parce que la réalité ne correspond pas à tes désirs, et que tu te retrouves obligé d'admettre que Yagami-kun ne t'apprécie pas une seconde. Et ne fais pas cette tête. Quand on dit à quelqu'un qu'il n'est rien et ne sera jamais rien après avoir avoué ses envies de le tuer en le faisant se manger lui-même en commençant par des cartilages panés au verre, cela montre deux choses. La première, c'est un sérieux déséquilibre psychiatrique particulièrement violent. La seconde, une haine et un mépris profonds pour son interlocuteur.
— Il ne le… je ne veux pas discuter de lui avec toi. Tu es partial. »
Il pouffa, parfaitement contrôlé, et se cala au fond du dossier. Croisa les jambes, son pouvoir étalé comme de la confiture sur un pain trop grand. Assurance de gagner.
« C'est pour ça qu'il faut le faire. Combien de temps comptes-tu te laisser détruire ? Pervertir ? Et je ne parle pas de ta sexualité à l'hybristophilie latente.
— Ça n'a rien à voir avec un quelconque trouble, fous-moi la paix. Je le crois quand il dit ne pas être Kira. Des aveux obtenus dans des conditions qui peuvent faire mourir de douleur ou d'infection n'ont pas de valeur. Il y a trop de zones d'ombre.
— Tu es un gamin. Les gamins croient en n'importe quoi. Le père Noël, la petite souris, je suis même sûr que certains croient en Dieu. Toi, tu crois en Raito Yagami. Et tu n'as même pas l'excuse d'une farce sociétale géante pour te faire croire. Tout te montre que sa culpabilité est réelle, ou a minima qu'il y a quelque chose à démêler de tout ça. Et tu préfères fermer les yeux, pour l'unique raison que Kira est intelligent et surtout beau et que tu préfères t'agenouiller entre ses cuisses plutôt que d'utiliser tes derniers neurones connectés pour l'envoyer se faire griller sur une chaise électrique.
— Ta gueule, Wammy. »
Il sursauta, pas habitué à ce que je lui exprime aussi clairement qu'il brisait ma patience au marteau piqueur.
« Beyond aurait mieux fait de le défigurer, plutôt que d'amocher un bras. Tu aurais peut-être arrêté de réfléchir avec ta queue. »
La table basse entre nous partit voler plus loin, les rares objets laissés dessus éparpillés au sol. Mes dents serrées à en grincer pour ne surtout pas hurler que j'aurais préféré que Beyond l'emmène lui. Devais pas laisser sa haine de Raito diriger ma colère contre Watari. Trop aigre, trop forte, trop corrosive. Goût de fer, reconnu. Efforts pour ralentir ma respiration, calmer les manifestations physiques de tout.
Mais lui ne voulait pas que je me calme. Il se leva d'un mouvement d'une souplesse étonnante, me surplomba. Les yeux d'acier glacé étaient ma planche de vivisection.
Il agrippa ma main, celle que Raito avait broyée pendant son opération. Quelques marques restaient encore visibles, dérisoires et superficielles. Chaque ongle entouré d'une zone mâchée, dévorée de tout ce qui me pourrissait la vie. Et il n'était peut-être même pas conscient d'avoir son rôle à jouer là-dedans.
« Regarde ça. Ose me dire qu'il n'est pas nocif. Tu le laisserais te faire n'importe quoi sous prétexte que tu culpabilises de ne pas l'avoir sauvé à temps. Mais il n'a pas besoin qu'un chevalier sur son fier destrier blanc vienne le sauver. Il a besoin d'une bonne poire qui le laisse en liberté en échange d'un peu de torture morale, de quelques câlins qui donneraient la nausée aux Bisounours, et surtout de petites séances de sexe absolument inqualifiables d'ignominie. »
Chaque épingle de reproche se fichait, incandescente, sous mon crâne. Elles étaient infinies. Littéralement insupportables. Fallait partir.
Mon bras arraché de l'emprise, je sortis du salon, ses pas derrière moi. Jusqu'à la salle à manger, déserte, dont il ferma la porte, se cala devant. Refusait ma fuite.
La colère glaciale ne me lâcherait pas, stalactites en attente de la moindre vibration pour transpercer ce qui se trouvait dessous.
« Ryuzaki, tu es incohérent et inefficace. Tu ne fais rien de constructif depuis plusieurs mois.
— Arrête. Arrête de me parler. C'est faux. Je n'ai jamais cessé de traquer Kira, puis Beyond. Je le fais toujours. Tu peux dire ce que tu veux, que je rate, que je choisis mal mon équipe, que je n'arrive pas à expliquer un plan pourtant limpide à une bande de marsouins sous kétamine, mais ne dis pas que je ne fais rien, que je ne me bats pas. Parce que c'est pas vrai. »
L'indulgence paternelle transpira un instant de lui, brise d'été par une fenêtre ouverte quand la climatisation était cassée.
« Oui, tu te bats pour sauver Yagami, pour attraper Beyond en tentant de ne faire de mal à personne. À ta manière folle, stupide et misérable, tu te bats. Et tu échoues. »
C'était assez. J'essayai de passer, de le pousser de mon chemin, mais il était inflexible. Sa poigne sur mon épaule me repoussa, me garda à distance. Première fois que son contact sur moi me hérissait depuis que je l'avais rencontré.
« Tu te délites dans cette parodie d'amour niaiseux à peine digne d'un talk-show miteux. Miss Amane joue dans des films moins clichés que ce que vous vous racontez sur un coin de baignoire débordée. C'est pitoyable.
— Tu regardes ses films, donc. Formidable. Je croyais que tu étais payé à rien foutre, ravi de constater que je me suis trompé.
— Et que comptes-tu faire, maintenant ?
— Je pourrais résilier ton contrat. Je t'en crée un avant, et après, je le résilie. Je suis assez grand pour m'occuper de mes affaires. Et tu ne t'occuperais plus de mon jugement. »
Son sourire n'avait rien à faire en face de moi. C'était un rapace qui déchiquetait un bouquetin jeté à bas de falaise.
« Tu veux résilier mon contrat ? J'aurais peut-être dû résilier ta vie quand on m'a donné l'occasion de te récupérer gamin pleurnichant sur son morceau de trottoir battu par les vents. »
Il ne l'aurait jamais fait. Avec la quantité de chatons abandonnés qui passait par son putain d'orphelinat pour surdoués à moitié cuits à la vapeur, il était juste incapable d'abandonner un enfant. Même si c'était moi.
« Tu regrettes pas. Si c'était à refaire, tu me reprendrais.
— Tu me donnes chaque jour de nouvelles occasions de regretter. Au mieux, j'aurais dû te faire adopter. Tu ne serais pas devenu l'ingrat aveugle et borné que j'ai en face de moi.
— Et tu ne serais pas devenu ce vieux con aigri, sénile et aliéné ? »
La brûlure de ma joue n'avait rien d'important. De signifiant. Rien de comparable au dédain, à la hargne qui s'affichait. Il pensait chacun de ses mots, finalement. Aurait voulu être ailleurs, ne pas s'occuper de moi. Ne pas le laisser lire en moi relevait de l'épreuve. Voix aussi froide que possible.
« C'est bien, ça te défoule. Au moins on a ça en commun. Si tu as fini, j'aimerais que tu sortes.
— Ce n'est pas comme ça que je t'ai élevé.
— Je sais.
— Alors pourquoi…
— Tu ne m'as pas élevé. C'est à se demander si tu ne me suis et m'apportes ton soutien que parce que je suis L. Et tu connais la réponse.
— Tu es injuste. » Faisait semblant d'être blessé. Ou l'était vraiment ? Changeait plus rien. « Ce que je fais, ce que j'ai fait, c'est pour ton bien. Toujours. C'est toi qui aimes les enquêtes, qui t'épanouis là-dedans. Et tu fais quelque chose d'utile. Tout gâcher pour Kira est d'une imbécillité sans nom.
— Fous-moi la paix. Je sais ce que je fais.
— Justement, non, tu n'en as pas la moindre idée.
— Si j'ai envie de ton avis d'expert sur les relations sociales alors que t'as touché personne depuis trente ans, je te ferai signe. En attendant, je ne veux plus t'entendre. Tu n'as pas une maison de retraite à aller visiter dans les Caraïbes ? La folie gériatrique du samedi soir n'attend que toi. Cotillons, bingo, soupe de légumes sans sel avec une paille. »
Il s'était tu, semblait plus vieux de mille ans. Granitique. Invulnérable.
Me laissa sortir.
Vautré sur mon lit, le sommeil fuyait, inaccessible. Cerveau monté en boucle, disque rayé. Chaque remarque, chaque geste, chaque mot. Le rejet était partout, vorace. Je l'avais nourri, aussi. Même s'il le méritait, c'était insatisfaisant.
Dans son lit, la principale cause de la dispute dormait paisiblement, faisant exprès de laisser son visage être caressé par la lumière sélène. Les défauts, les blessures atténués dans la semi-obscurité. Il aurait pu m'entendre entrer, me demander pourquoi j'étais énervé. Mordiller mon cou.
Laissai mon imagination dériver un peu, terrain rassérénant.
La bulle de fantasme doux éclata avec un claquement de porte, trop fort, trop métallique.
Mon lit quitté, je descendis directement à la source du bruit. La voiture n'était plus dans le garage. Rien n'avait été forcé.
Les priorités établies dans l'urgence, je vérifiais si le moins grave était arrivé. Mais non, mes deux prisonniers n'avaient pas bougé. Réveillés de leur torpeur par mes allées et venues.
Mon portable n'avait aucun message. Il n'y avait aucun papier laissé nulle part pour faire part d'une course urgente à faire. Je sentais le sol se dérober sous mes pieds, mon cœur battre anormalement vite. Les étages montés, parcourus, les recherches dans des endroits parfaitement improbables. L'anxiété saturait tout, chaque particule de vide devenait une preuve supplémentaire.
Il n'était plus là. Le QG entier exploré après avoir douté des caméras, mais rien ne changeait l'état de fait. Watari était parti. Ses affaires absentes de ses placards, sa chambre aérée, la porte ouverte. Le gouffre ouvert quelque part entre mon foie et mon pancréas n'en finissait plus de se creuser et de se remplir d'air gelé.
J'étais seul. Absolument, éperdument seul. Watari était parti, sans un mot. Disparu. Volontairement.
« Ryuzaki ? Qu'est-ce que… »
Yagami s'était levé, finalement. Me regardait attendre que la porte se rouvre.
« Pourquoi tu es devant cette porte ? Il est presque sept heures du matin. »
Si tard ? Ça faisait beaucoup trop longtemps.
« Watari est parti. Mais il va revenir. Je l'attends. Je dois m'excuser. » Savais plus bien de quoi. De tout, sûrement.
« Et… tu es obligé de l'attendre assis par terre, dans l'entrée ?
— Il ne va plus tarder. »
Il ne pouvait pas m'abandonner comme ça. Il lirait mes messages, finirait par répondre à mes appels réguliers. Il retournerait dans une zone où il captait du réseau, ou cesserait de rouler. Jamais il ne me laisserait tout seul sans nouvelles. Ou pas longtemps. Il n'avait pas eu besoin de me le dire pour que je le sache. C'était simple et évident.
« Je vais faire des crêpes. Tu peux venir, ce serait bien.
— Non merci. C'est gentil. »
Longues heures perdues à fixer le battant, mais je refusais d'envisager qu'il pouvait peut-être ne pas vouloir rentrer. Ou avoir eu un accident, été blessé. S'il ne voulait pas que je le retrouve, il était capable de se fondre dans une foule comme personne. Largement capable de me laisser en arrière, sans lui. Il ne le ferait pas.
Blotti dans mes draps trop froids, j'essayai de trouver le sommeil, faire passer le temps plus vite, éventuellement oublier que Watari m'avait laissé tomber plus salement qu'on abandonne un chiot qui aurait grogné.
L'odeur de Raito se dénichait encore dans mon oreiller, avec un peu de volonté. Le nez plaqué au tissu, j'arrivais à…
« Tu veux m'en parler ? »
Sorti de mon parfum douillet, pour tomber dans un regard de sucre fondu, lumineux, velouté. Un petit sourire s'y assortit, bombant une joue beaucoup trop adorable pour la laisser ne pas rougir. Raito emmêla ses doigts dans mes cheveux, tiraillant à peine, contact plume. L'envie d'incliner la tête et de juste en profiter était trop forte. Clore un tout petit peu les yeux, me gaver de la chaleur qui se répandait. Poser ma main par-dessus la sienne, la ramener vers mon visage, pour l'embrasser, retracer chaque articulation du bout des lèvres, sentir mon ventre se contracter au son d'un rire de gorge, aérien, profond et sincère. Les regards entremêlés, confidence. Je lâchai son pouce pour parler, souffle chaud qui créait une zone de chair de poule sur l'avant-bras doré.
« Je suis tellement désolé de tout ce qu'il t'a fait. De ne pas être arrivé à temps. »
Il jouait à dessein avec la lumière du soleil rasant, les grains de poussière voletant dans les rais, pour magnifier son sourire amusé, rédempteur.
« Je sais. Tu me l'as déjà dit. Ce n'était pas ta faute. »
Ponctuant chaque phrase, il s'était rapproché, à rendre ses traits flous. Son autre main caressait ma nuque, jouait avec les vertèbres à fleur de peau.
L'un de nous anéantit les quelques centimètres de distance incongrue, nos lèvres retrouvées un instant, devaient se réapprivoiser en étant pourtant terriblement familières, leur douceur retrouvée, l'électricité brûlante qui courait les nerfs pour déverser endorphines et testostérone dans les veines. Entrechoc des dents, qui éraflaient aussi les langues, mêlant admirablement une pointe d'acidité sur un miel trop doux. C'était tellement addictif, tellement nécessaire. Il m'avait manqué. Furieusement.
Sa taille parcourue, malgré la chemise inutile et encombrante. Son bras lentement quitté pour arriver à me débarrasser des boutons. M'avait toujours refusé le droit de les lui arracher. Tellement soigneux de ses affaires. Le tissu tomba quelque part, suivi du mien, juste le temps de refroidir les épidermes échauffés avant qu'ils se retrouvent. Le matelas affaissé un peu alors que Raito grimpait sur le lit, laissant ses mains parcourir ce qu'elles voulaient, ce que je leur abandonnais volontiers. Je retraçais puis embrassais les cicatrices laissées par Beyond, blasphèmes qui n'auraient pas dû exister. Le bras gauche ne serait jamais plus comme avant, n'en restait pas moins appétissant, léché au creux du coude et provoquant un gémissement absolument adorable.
Ma main baladeuse rencontra une jumelle en sens inverse, et les pantalons s'évaporèrent à leur tour, laissant les caresses lentes sur des peaux fragiles trop longtemps ignorées se faire plus pressantes, plus franches. L'entremêlement des soupirs n'appartenait qu'à nous, saturait l'air.
Petit à petit, Raito glissait sur le drap, s'allongeait de plus en plus sous moi, tous muscles détendus, son ventre frémissant sous mes coups de langue et de dents.
« Je suis blessé, tu vas devoir t'occuper de moi. » La plaisanterie lui allait si bien. Tellement bon de le retrouver comme ça.
« Seulement si tu me dis merci après. »
Son rire étranglé quand ma main fut remplacée par ma bouche. La sensation aussi délectable que la première fois, et je refusais de m'en passer de nouveau. Tenir contre ma langue le pouvoir de provoquer ses soupirs et gémissements délicieusement indécents m'électrisait autant que de voir les réactions de tout son corps, de sentir ses doigts tirer mes cheveux, tenter d'imposer un rythme que je me faisais un plaisir de lui offrir.
M'arrêtai pourtant vite, préférant remonter vers son visage, picoré aussi bien qu'il le faisait du mien.
Me mis à genoux au-dessus de son corps pelliculé de sueur, dévorais l'élargissement de ses pupilles alors que ma main était redescendue pour le guider.
« Dis-moi, toujours fatigué ? Je devrais te laisser dormir ?
— Fais ça et je te tue. » J'en aurais ronronné.
La position n'était pas des plus pratiques, mais avoir le loisir d'observer chaque inspiration maladroite, chaque frémissement involontaire, chaque papillonnement de paupières alors que je m'asseyais petit à petit sur son bassin était purement et indécemment délicieux. Le sentir s'immiscer en contrôlant tout, malgré ses tentatives de capturer une hanche, pouvait difficilement rivaliser même avec une farandole d'éclairs au praliné.
Un instant de pause pour savourer un peu son regard sur moi, enfin retrouvé, enfin vorace, puis j'initiais une remontée qui se finit en accélération de respirations.
Me penchais pour l'embrasser une nouvelle fois, si beau, si parfait, et enfin confiant. Ses caresses et ses mots suffisaient à faire oublier les courbatures des cuisses peu habituées à ces mouvements répétitifs et appliqués. Chacun destiné à chambouler un peu plus la sage image d'élégance de Raito pour y distiller cette étincelle de possessivité dont je voulais chaque molécule pour moi.
Son torse s'élevait à mesure, rythmé par mes caresses, adoré de mordillements, de dessins abstraits tracés du bout de la langue. La saveur de sa peau mélangeait le sel et un savon neutre, parfait, discret pour laisser l'odeur propre de la peau transpercer. Les arrondis admirés, les aplats cajolés ne pouvaient pas atteindre une perfection supérieure, quelques cicatrices n'y changeraient jamais rien.
Il mordit mon oreille, s'appliqua à participer au crescendo initié. Sa voix tuée de désir murmurait qu'il n'y avait plus de rutabaga au frigo.
« Hein ? »
J'essayai de me concentrer malgré l'impossibilité chimique. Son visage d'une neutralité sans nom dirigé plus ou moins vers moi.
« Le rutabaga est un fruit solanacée de la catégorie du concombre à pâquerette. »
Prophétique, puisqu'un rutabaga manqua de m'assommer.
Me réveillai en sursaut, cherchant l'origine du ruta… bouteille d'eau pleine.
Merde.
Mon rêve interrompu par une attaque de bouteille volante ne pouvait pas avoir mille explications. Pupilles lentement tournées vers l'autre lit de la chambre. Assis sur son lit, Raito semblait beaucoup moins guéri et beaucoup plus en colère et nauséeux que sa version onirique. La faute à mes draps froissés, à la couverture au sol, à ma main droite mal placée, à mon sous-vêtement déformé et à l'odeur de sueur peu appréciable. Un parfait abruti aurait compris. Peut-être même que j'avais parlé, comme le bavard que j'étais quand je me perdais dans ce regard et ces gestes qui semblaient n'appartenir maintenant qu'aux recoins de mon cerveau en manque.
« Et dire que je ne pensais pas que mon dégoût pour toi pouvait atteindre un niveau supérieur. »
Ses yeux-jugement semblaient luminescents, pris dans la lumière de l'extérieur. Ils me hurlaient en silence que j'étais sale. Repoussant. Et que la honte qui m'oppressait à m'en empêcher d'inspirer n'était même pas le début de ce que je devrais affronter chaque fois que j'oserais le regarder.
Rester au salon pour travailler était toujours mieux que d'affronter la moquerie méprisante qui irriguait chaque coup d'œil que Raito voulait bien m'accorder. Il n'avait pas reparlé de la nuit, n'en avait vraiment pas besoin.
Malheureusement, la télévision était allumée et diffusait une chaîne d'information qui tentait d'analyser la pandémie qui s'essoufflait.
Selon nos analystes professionnels, une telle ampleur n'a jamais été vue mais son aspect inédit peut néanmoins être rapprochée de l'épidémie de grippe dans les centres de vacances d'Hokkaido qui a eu lieu il y a quelques années. Mais d'autres voix s'élèvent pour faire remarquer que si à l'époque Kira n'était pas de la partie, aujourd'hui on peut s'interroger légitimement sur sa participation ou non à cette nouvelle vague de maladie qui a déjà tué plus de 12000 morts en centres de détention.
Peu importait ce que disait le comité de prétendus experts quant aux symptômes, je venais d'identifier le patient zéro d'une épidémie de pourrissement du lobe frontal. Seule explication rationnelle à cette capacité à débiter un tel flot de conneries.
« Je vais acheter des bento. Qui veut quoi ? »
Préposé aux courses, mieux valait demander à Mogi des choses qui se mangeaient froides. Ses exercices de rééducation n'avaient pas encore le pouvoir de lui rendre sa vitesse de marche normale.
Chacun articula le nom d'un plat médiocre. Le géant se tourna ensuite vers moi.
« Pas faim. »
Akemi choisit un nom de pâtisserie qui n'aurait de toute façon pas le moindre goût, et le silence retomba, chacun penché sur sa tâche avec tout le sérieux disponible. Ils avaient tous une raison d'en vouloir personnellement à Kira et Beyond, maintenant. Même s'ils prenaient des pauses plus souvent pour essayer de compenser l'absence de Watari, leur capacité de travail n'avait jamais été aussi grande. Une bonne chose à retenir, pour de futures enquêtes. Prendre les policiers touchés personnellement pour augmenter les rendements.
Les repas se ressemblaient tous, bruits de mastication sur fond de télévision indigeste, échanges de points de vue, parfois sur des loisirs. N'y participais plus, même pour donner le change. De temps en temps une boite en plastique apparaissait près de moi, j'en grignotais quand je ressentais de la faim ou que ma vision se troublait sans raison.
Alternance des recoupements d'informations sur la pandémie qui ressemblait de plus en plus à une sale coïncidence pourrie qu'à un acte criminel de Kira. De nombreuses personnes finissaient par guérir. Jamais Beyond ne nous aurait donné une information d'une telle importance, la capacité d'épargner finalement quelqu'un de condamné. L'erreur stratégique si grossière qu'elle en était strictement impossible.
Tout le monde dans les médias serait très déçu.
Le reste du temps, je tournais sous tous les angles chaque insulte, chaque remarque de Raito ou de Matsuda qui semblait importante, signifiante. Et les pièces ne s'emboîtaient toutes correctement que dans très peu de cas. Je détestais le plus probable, aussi l'un des plus cruels. Et blessants.
Les hypnotiques donnés pendant la détention pouvaient embrouiller les souvenirs, la vision, créer des hallucinations. Si Beyond avait su jouer de notre ressemblance, s'il avait pu fausser… Raito ne pouvait pas m'en vouloir à ce point uniquement pour ma lenteur. Il savait comme Beyond était prudent et perfide. Il ne pouvait pas non plus me détester pour avoir laissé tomber le Mur et envoyé des criminels à la mort, gagner du temps avait déjà été profitable, il n'y avait aucun moyen de stopper totalement l'information. Par contre, s'il pensait que j'avais été là-bas. Que le reste du temps, je faisais semblant. Que je connaissais les significations du moineau. Que je l'avais forcé aux aveux.
Plus personne ne m'interdisait de me ronger les ongles, les doigts, et c'était douloureusement rouge.
Sursautais en entendant mon téléphone sonner. Le nom affiché valait toute l'attente du monde pour enfin le voir. La voix associée ne me laissa pas le temps de parler avant de se dérouler en syllabes froides et tranchantes. Le silence se fit total, à table.
« Je t'ai entendu appeler les soixante premières fois. Ce n'est pas en me harcelant que tu parviendras à tes fins.
— Watari. Tu vas bien ?
— Si ce n'était pas le cas, je serais dans l'impossibilité de te parler. Je suis chez moi. Je vais rester ici un moment. »
Chez lui. Pas chez nous. Il était reparti en Angleterre, avait mis plus de 9000 kilomètres entre nous et me signifiait que je n'y serai pas le bienvenu. Pas chez moi. Réprimais la question de savoir où était donc censé être ce chez moi.
« Je suis désolé.
— Je ne t'appelle pas pour ça. Je veux que tu contactes le ministre de la Santé pour parler avec lui de tes avancées. Actuellement, il te trouve aussi utile qu'un seau sans fond, et je ne lui donne pas tort.
— Mais tu…
— Au revoir, Ryuzaki. Si j'ai une information à te donner, j'appellerai. »
La tonalité unique me claqua la porte au nez. C'était encore plus humiliant et ostracisant que sa simple absence. Il était en train d'effacer tout ce qui faisait qu'il était mon Watari.
Le silence absolu était l'ami de Mayat. Elle s'y baignait avec ce qui s'approchait le plus du bonheur dans la gamme d'émotions dont elle était dotée. Et pour changer les pansements et vérifier que son patient récalcitrant aux analgésiques se nourrissait suffisamment, elle n'avait pas réellement besoin de moi. Pas du tout. Mais je traversais l'épaisseur de dégoût palpable pour lui apporter les bandages et m'assurer qu'elle n'utilisait pas un entonnoir pour enfoncer une pâtée hyper-vitaminée dans son œsophage, et qu'elle ne se débarrassait pas d'un bras ou d'une jambe ou d'une tête qui ne cicatrisait pas assez vite ou assez proprement à son goût.
Les soins précédaient généralement le repas, malgré la douleur provoquée et les vues peu ragoutantes sur les étendues boursouflées, purulentes ou retournées comme un champ avant de semer le blé de l'année. Les améliorations étaient lentes, et le jeu des désinfectants incessant. Curer les plaies était détestable, provoquant des tensions musculaires injustes. Mais cette connasse, même si elle n'était pas non plus obligée de faire comme si elle préparait un steak haché pour un hamburger, ne pouvait s'empêcher d'agir selon sa nature, avec rapidité et efficacité mais encore moins de considération que moi pour la douleur d'inconnus. Et j'étais pourtant ma propre valeur étalon. Alors je prenais sur moi de sentir le dégoût irradiant, dit et répété, incompatible avec la notion d'être rien. Plus lent que Mayat, j'étais au moins certain de faire moins mal. Watari dirait ce qu'il voudrait, je ne me résoudrais pas à laisser Raito souffrir alors que je pouvais l'éviter, peu importe à quel point ou pourquoi il m'en voulait.
Le bras droit enrubanné de blanc avant même que je finisse le gauche, et Mayat sortit en exigeant de retrouver une assiette – quelle connerie, d'appeler comme ça un malheureux récipient en carton à l'appétence proche d'un renvoi de bébé – vide. Elle ferma la porte derrière elle.
Le silence absolu entrecoupé de carton raclé. Rien ne passait la barrière de sa bouche, mais chipoter dans sa nourriture l'aidait peut-être à ne pas planter ses baguettes dans mes yeux.
Interminables minutes écoulées, le bandage enfin posé sur une grimace révulsée associée à mes mains l'effleurant. Il siffla de douleur, mais ce n'était sûrement pas ça qui provoquait ce visage chiffonné. Je rangeais le bordel médical, il prit une bouchée. Aurais pas pensé qu'il le ferait avant que je sois parti. Mais il avait hâte que je parte, c'était d'une évidence qui aurait rendu son père fou de joie et de fierté, quand bien même il n'avait plus essayé de m'agresser depuis un bon moment maintenant. Repassais devant la tête de lit pour partir.
Mes doigts attrapés par d'autres, tiédeur familière et trop étrangère.
« Tu n'as pas l'air d'aller bien. » La neutralité sonnait comme de la… tendresse. J'avais tellement envie d'en profiter. De laisser mes phalanges enroulées aux siennes, juste encore un peu. D'accélérer mes pensées, d'imaginer mille autres situations pour ce contact naïf. La vraie solitude me rendait fondant. Pâte à cookie pas cuite.
Légers mouvements circulaires de son pouce sur le dos de ma main, et ça suffisait. À papillonner d'espoir désabusé. Il allait casser la façade, d'un moment à l'autre. Forcément.
L'avait déjà tellement fait. Même si c'était tellement difficile de faire semblant. Ça ne l'avait pas tant gêné que ça pour essayer de me prouver qu'il ne ressentait rien pour Aiber. Ou pour me voler la clef, enfermés dans le caisson du mur du QG, en me faisant croire… voulais pas vraiment savoir combien de fois il avait fait semblant. Ou combien de fois il ne l'avait pas fait.
Malgré tout, ma méfiance se détricotait sous la caresse innocente, lointain écho.
« Tu voudrais m'en parler ? » Feinte ? Me convaincre que ça l'était… c'était renoncer. Aimais pas renoncer. Le faisais jamais. Mais le croire, tandis qu'il prétendait être disponible pour une conversation, était risqué. Pouvait déboucher sur une sale, furieuse envie de vomir et de démolir un mur à coups d'épaule.
« Je ne sais pas, Raito. »
Un test, c'était tout ce que j'avais à lui proposer. Enfreindre l'interdiction de l'appeler par son prénom, aussi subtil que de demander si quelqu'un est à la maison pendant un cambriolage. À ma disposition, quelques provocations, quelques essais cliniques qui ne seraient jamais que ça – des essais. Survivraient pas nécessairement en dehors du cadre du test.
Les paupières se refermèrent un peu sur le caramel chaud, le mi-clos absolument attractif. Viscéral. Physique, l'envie de m'asseoir à ses côtés et de baiser ses yeux clos, caresser un peu les clavicules, découvrir et m'approprier pleinement ce qui n'était plus tout à fait à moi, depuis le temps.
Comme si renoncer à lui était une option, quand bien même il prenait son pied à me cracher à la gueule avec tout l'enthousiasme disponible. Si j'avais raison, il pensait que c'était moi qui avais tout détruit. Sali. Passé au napalm. Sa belle confiance, claironnée, ne tenait pas à grand-chose d'autre que sa volonté de me la faire avaler en clamant dans le même temps que celle que je lui accordais était fausse. Se faire abuser par Beyond, qui ne me ressemblait pas tant… dans la chaleur des teintes solaires, je m'étais trop bercé d'illusions rassurantes, agréables. Nuage de petit bonheur purement égoïste au parfum de complicité factice.
Le casser, aussi facile que de jeter un mug innocent par une fenêtre ouverte.
Retourner ma main, entrelacer nos phalanges, alternance jolie, vinaigre et huile qui refusaient catégoriquement de se mélanger. Passer l'autre main dans mes cheveux, planter mon regard dans le sien, me baisser pour rapprocher nos visages. Quelques miettes de douceur dérobées avant qu'il ne me chasse.
Me repoussa. De toute la brutalité d'une main s'évadant, de genoux remontés dans la préparation d'un coup de talon qui viendrait enfoncer mon sternum de quelques centimètres, d'un visage tordu de répulsion, d'une assiette renversée.
« Fous le camp d'ici. Je ne veux pas te voir. »
Je reculai. J'avais raison. Tout empestait son mépris, sa haine même pas déguisée. Détestable à en crever. À en parler.
« Parce que tu penses peut-être que tu es le seul à être déçu, dégoûté, en colère ? » M'arrêter, impossible, les mots coulaient, éclaboussant tout. Me rongeaient déjà. Je les écoutais en même temps. « Je ne suis pas celui qui a prétendu qu'il n'y avait pas de concurrence puis l'inverse, je ne suis pas celui qui a été manipulé par Beyond au point d'absolument tout confondre entre la réalité et mes fantasmes de persécution. Ce n'est pas moi qui te déteste parce que tu as échoué et te retrouve à devoir gérer toute cette merde qui nous tombe dessus par quintaux. Tu veux savoir, ce qui moi, me déçoit ? Me dégoûte ? Me donne envie de te taper le crâne contre un mur jusqu'à en extraire toute la vase accumulée ? Tu l'as laissé faire. T'avoir, te manipuler. Il a fait ce qu'il voulait de toi, et tu ne le sais même plus. Tu as été faible. Et injuste. Et menteur. Et tu l'es encore. Tout le temps. » Stop. Ça sonnait trop plaintif. J'allais dire des horreurs que je regretterais. Ongles enfoncés dans ma paume, qu'il ne pouvait pas voir, dans ma poche. Goût de sang dans la bouche. Je le pensais. N'aurais pas dû le lui lancer comme ça, même si j'avais tu le pire.
L'abandonnai, m'éloignai vers la porte en pilote automatique, forcé à donner au moins l'apparence d'une normalité qui n'existait pas.
« Watari ne veut plus cuisiner, donc maintenant ce sera des plats du konbini pour tout le monde. »
L'après-midi déroulait ses minutes, autant de raisons de m'endormir sur place plutôt que de rester avec mes pensées carrousel infernal d'accusations, de reproches et de ratés.
Blotti dans mon fauteuil, enroulé dans un plaid comme un jambon dans son torchon, je ne faisais presque qu'attendre la fin de l'émission à la télé. Mise en sourdine pour que la musique braillée par le téléphone de Misa puisse exprimer toute son horreur en liberté. Pas comme si la formidable aventure de six connards dans une maison témoin avait plus d'intérêt qu'un écran noir.
De temps à autre, elle meuglait et gribouillait sur son calepin, pas satisfaite d'elle-même. Pauvre chérie. Les paroles de sa nouvelle chanson promettaient d'être glorieuses, entrecoupées de traces de vernis à ongles puisque la princesse au baiser de prince charmant prenait soin de compléter sa peinture d'ongles entre deux traits d'inspiration.
Sa bonne humeur spasmodique rayait ma santé mentale avec l'efficacité d'une tonne de sel. Bâillement mourant contre l'accoudoir. La motivation morte depuis un moment déjà.
« La main devant la bouche. C'est trop grossier d'être aussi malpoli. »
Ma tête basculée en arrière, arrêtée par les tendons et le tissu curieusement froid.
« Je t'empêche de travailler, peut-être ? Besoin de concentration pour nous pondre de quoi remporter le prochain Prix de l'Académie japonaise des arts ?
— Ben oui. Déjà que ta présence parasite tout, si en plus tu fais des bruits dégoûtants on va pas s'en sortir.
— C'est amusant. Je pense que si ta chanson voit le jour, c'est là qu'on ne va pas s'en sortir. »
Le pompon violet atterrit sur ma hanche, sans même laisser une trace d'encre. Le fis disparaître entre mes doigts, regrettant tout juste les geignements grinçants.
« T'es méchant. C'est normal que Watari soit parti. Personne peut te supporter.
— Dans ce cas, je n'ai pas besoin de t'indiquer la porte. »
Elle marmonna une insulte, tenta de rappeler sa chienne qui préférait de loin rester devant le fauteuil et attendre que je daigne laisser tomber des morceaux de muffin. Peut-être à la framboise. Ou aux pralines. Un truc rose.
À l'écran, une femme riait en se couvrant la bouche d'une main et en tentant d'empêcher ses lunettes de tomber de son nez de l'autre. Ma tempe échouée sur l'accoudoir. Les neurones mis en veille les uns après les autres en attendant une raison d'être utilisés. Éventuellement par un appel. Ou un bandeau d'information pour annoncer une évasion de toucan d'un zoo.
Le muffin à rien laissé tomber par terre assaisonna les murmures d'une Misa ayant changé de stylo de mastications humides.
Yeux dans le vide, engageais une partie mentale d'échecs contre moi-même. N'en avais plus fait depuis longtemps. Plus eu besoin. Mais si Raito pensait que je jouais avec lui, il me ferait bouffer les pièces d'échecs. Et le plateau. Sans me donner l'occasion de mâcher.
Un poids s'avachit sur le dossier et l'accoudoir contre lequel mes pieds s'appuyaient. Une seule personne pour faire ça.
« Je t'ai amené un thé. »
S'il ne restait pas assez de sa famille pour qu'il puisse continuer ses activités, Akemi aurait toujours l'option d'ouvrir un salon de thé dans la montagne.
La tasse déposée devant moi, les volutes déformant l'écran. La voix bien trop mielleuse quand Akemi me harcelait pour tenter de me remonter le moral. Veau lobotomisé.
« Tu devrais faire quelque chose. De constructif. C'est pourri de te voir te laisser glisser le long de la pente de la dépression comme un chômeur en fin de droits. »
Misa s'invita dans le monologue, peut-être inconsciente du désintérêt que j'en avais, et de la méfiance et du mépris qui suintaient du corps du mafieux en sa direction.
« T'embête pas à lui parler. Il m'a laissée choisir la musique, ce qui me fait penser qu'il a renoncé à vivre.
— T'as pas envie plutôt d'aller te chercher ton yaourt du mois ? C'est l'heure du goûter.
— Non. Comment voulez-vous que mes ongles soient parfaits si vous interrompez sans cesse ma manucure ?
— Le jour où je m'intéresserai à la couleur de tes ongles, je te donnerai l'autorisation de m'euthanasier. En attendant, ce serait bien que tu fasses semblant de ne pas exister. »
Leur petite dispute inutile arrivait à pourrir encore davantage l'ambiance sonore. À leur crédit, ce n'était pas un mince exploit.
Je bus une gorgée, moyen le plus simple et rapide de retrouver un calme relatif. L'eau chaude colorée n'avait aucun autre intérêt.
« J'ai mis combien de sucres, d'après toi ? »
Qu'il pouvait se montrer lourd. Presque autant que Misa quand elle se mettait en tête d'aller voir Raito malgré l'interdiction. L'avoir sortie par la force ne l'avait pas tellement perturbée.
L'ignorer et me replonger dans les abysses de la bêtise humaine format LCD valait mieux. Peut-être qu'il avait mis vingt sucres, peut-être qu'il n'y en avait aucun.
Son index s'enfonça dans ma hanche, assorti d'un chiffre dit au hasard.
« Akemi. Pour t'occuper, au lieu de me gaver comme une dinde avant Thanksgiving, tu peux toujours aller vérifier ce que tu trouves sur place dans les cuisines des lieux contaminés.
— Tu plaisantes ? Il y en a pour au moins six jours à parcourir des routes dans tous les sens, avec la quasi certitude qu'on ne trouvera rien d'autre que des cuistots abrutis qui ont confondu la sauce soja et l'huile de vidange.
— Oui, eh bien ne le fais pas d'une traite, fais-le en six jours.
— Tu deviens de plus en plus con, t'en as conscience ? »
Le mafieux interrompu par une voix faussement mignonne assortie du mouvement d'un stylo à pompon orange, la phrase répétée à en vomir.
« Le soleil s'éteindra un matin, mais aussi loin que je me souviens, tu seras toujours miiiiiien. »
Les funérailles de la logique auraient donc lieu dans quelques jours. Avec un peu de chance, le soleil serait de la fête, matin ou non.
« Et je ne comprends pas pourquoi elle est encore là.
— Elle ne veut pas de yaourt. Elle l'a dit. »
Sa voix abaissée, chuchotée alors que ça ne servait à rien.
« Avec les preuves que tu as contre elle, c'est de la folie de la garder ici. Sa place est en prison. Ou au sous-sol, avec Kaname et Matsuda.
— Les pauvres. Je vais pas leur infliger sa présence.
— Elle a ses putains d'empreintes sur les cassettes du deuxième Kira. Et maintenant que Raito a avoué – je sais que tu ne veux pas en entendre parler, ça n'en est pas moins vrai – tu devrais réellement prendre la mesure du danger. Au moins pour nous. »
La terrifiante Princesse Tartelette envoya son vernis repeindre le mur le plus proche en ponctuant son geste d'un « oupsi » du plus bel effet. Confondre micro et pinceau ne lui réussissait pas.
Soupirs, pas exactement pour les mêmes raisons.
« Tu devrais juste l'expédier au fond de l'océan pour boire le thé avec les thons.
— Elle est con. Elle n'est pas assez dangereuse pour que je prenne la peine de m'en débarrasser comme ça. Et tant qu'elle reste sous mes yeux, elle ne peut pas faire-grand chose.
— Je ne crois pas que…
— Elle est si con que si tu restes trop longtemps dans la même pièce, tu deviens con toi aussi. Je savais même pas que c'était possible. »
Son rictus était horrible. Me rappelait trop que Raito ne me souriait plus jamais sincèrement. Pas vu depuis plus de trois mois. Éternité acide. Ponctuée de saletés de pièges cruels. Détestais ce qu'il faisait de ce que je lui avais donné.
« Au moins tu en as conscience. Lève-toi, va te laver, prends une enquête facile, cuisine une tête de veau, appelle Watari, fais-toi un tatouage de plume sur le cul, essaie-toi au strip-tease, ce que tu veux, mais arrête de végéter sur ce fauteuil. Tu me déprimes. Je vais te prendre en photo pour la prochaine campagne anti-suicide à Aokigahara. »
Malheureusement pour lui, il n'avait pas été là pour récupérer les cadavres de Beyond dans la forêt. Sinon, sa plaisanterie aurait eu une saveur bien plus piquante.
Bâillement étouffé contre mon épaule. Il allait effectivement falloir que je bouge de ma place, mais pas pour lui faire plaisir. Kaname était seul depuis trop longtemps, et ses petites manigances avec Beyond m'intéressaient trop.
Contrairement à Matsuda, il s'était montré plutôt conciliant, distillant des informations comme on laisse un goutte-à-goutte sur une plante pour éviter qu'elle crève tout en économisant ses ressources. Il était temps de le… convaincre de cesser sa rétention.
Le réveillai d'une claque, même pas vraiment violente, simple politesse. Sa tête se redressa, il cessa de baver sur sa poitrine. Ses pieds nus sur le sol de béton n'avaient que peu de marge de manœuvre, il joua des orteils pour dissiper l'engourdissement.
« Tu perds ton temps d'existence, à dormir. Je serais curieux de ce qui peut te faire penser que Beyond te gardera vivant plus que quelques jours. De quoi jouer avec toi, s'imaginer jouer avec moi, et rideau. »
Ses yeux sombres essayèrent de se poser sur moi, mais les relever de quelques centimètres demandait déjà un effort violent. La fatigue morale et physique émoussait ses défenses, ses forces.
« Il l'aurait déjà fait.
— Kira peut contrôler avant la mort. Est-ce que tu sais combien de temps ? »
Il ne dévia pas, s'était forcément déjà posé la question. Ses doutes soigneusement colmatés… ou inexistants.
« Tu pourrais aussi bien être sous son contrôle et ne pas le savoir.
— Ou un autre que moi pourrait l'être. »
Son sourire torve n'était rien de plus désormais qu'un change donné aux interactions, un prétexte. Il savait que ça ne m'affectait pas. Se convainquait d'une normalité.
« Il ne t'a pas contrôlé pour que tu t'allies à lui. Tu n'as pas eu de contact avec nous avant Raito. Et ce qu'il lui a fait montre tout l'intérêt qu'il lui porte. »
La toux envoya quelques postillons rosâtres sur ses vêtements gris.
« C'est pareil pour toi. »
Il maniait bien les paroles sibyllines. Pas étonnant venant de quelqu'un que Raito appréciait. Mais son regard était plus tendre, plus perméable. Plus fade. Tout l'était.
« Si Beyond ne se débarrasse pas de toi, je le ferai. Et je n'ai pas besoin de te tuer pour ça. Maintenant, je t'écoute. » Posai ma tasse de thé sur son genou. Gardée bien contre la peau, elle commencerait par le réchauffer dans l'ambiance trop fraîche. Mais l'eau encore fumante rendait aussi l'inox particulièrement… cuisant.
Un léger rire le secoua. Nerveux à s'en plisser le visage. Balbutiait des excuses, prétendant avoir déjà tout dit. Salopard égoïste. Remontai la tasse le long de la cuisse, rougissant la peau en une ligne droite. Ce n'était rien et ça le rendait déjà malade.
Les minutes écoulées, l'eau vidée le long d'un mollet qui avait un peu de mal à cicatriser. Ne pouvait s'en prendre qu'à lui-même.
« Tu as le temps que je me fasse un nouveau thé pour trouver une jolie histoire à me raconter. Tu n'es qu'un sac de merde putride qui a pris vie, mais ta mémoire est moins défaillante que tu aimerais me le faire croire. »
La bouilloire sifflait dans la cuisine, et me retenir de la fusiller littéralement n'aidait pas du tout à me calmer. Passer des heures à lancer des hypothèses sur ses motivations et les raisons de notre non concurrence consolidait l'envie de faire de l'agent un carpaccio arrosé de jus de citron pré-mortem. Ou de vérifier si les écrevisses étaient les seules à rougir autant à la cuisson. Mais je n'aurais pas de bouilloire assez grande, ni de casserole. Et construire ou apporter un taureau d'airain pour le faire à l'étouffée serait une dépense de temps colossale.
Claquement de plastique, l'eau versée sur des feuilles vertes. La tasse redescendue d'étage, sans passer par la case sucre.
La respiration eut un raté alors que j'entrais. Et regrettais de ne pas avoir fermé la porte derrière moi. Ça m'aurait évité que Kaname me regarde avec une lueur d'espoir, à moitié dissimulé par un Akemi fulminant. Dans sa main droite, un petit sarcloir voyait sa lame décorée de lambeaux sanguinolents. Apparemment, c'était l'avant-bras qui avait pris.
Le mafieux me regardait, s'attendant visiblement à être grondé et renvoyé jouer avec son train électrique.
« Tu as appris quelque chose, en grattant la surface ? »
Il laissait crisser le métal contre toute surface bruyante en un concert absolument délicieux de frissons. M'étais promis de ne pas réellement amocher moi-même mes prisonniers, rien ne m'obligeait à virer Akemi alors qu'il ne faisait que s'occuper gentiment. Son sourire faussement candide suintait de vengeance juteuse.
« Oui. Que Monsieur est douillet. Et qu'il me dira tout ce qu'on veut savoir - » il passa derrière Kaname, caressa sa nuque d'un doigt tout en plaçant sa tête à côté, murmurant près de son oreille, ses yeux emplis de gourmandise morbide. Est-ce que Raito me voyait comme ça ? Pensait que je l'étais ? « - pourvu que je lui demande avec assez d'insistance. »
La bête traquée autrefois humaine perdait tout espoir de me voir m'interposer. Tant pis. Je n'étais pas serviable, généreux ou compréhensif. N'avais pas envie de l'être.
« V-vous vous allez le laisser faire ? » Ma pause silencieuse ne lui convenait pas. Reprit la parole quand Akemi enroula quelques cheveux dans ses doigts. « Raito ne voudrait pas ça. »
Un couinement ponctua la fin de phrase alors qu'une poignée de cheveux sales s'éparpillait au sol.
« Je ne suis pas sûr qu'il en serait… surpris. »
M'accroupis devant lui. Son regard hanté, douloureux, coupable. Pouvait plus m'échapper.
« J'ai raison, n'est-ce pas. Il pense que c'est ce que je fais. »
La mydriase surlignait sa peur. Il réalisait que j'avais deviné. Sa tentative minable de me perdre en supposant sur le ton de la certitude que je l'avais déjà fait et qu'il le savait ne prendrait pas.
Me brûlai l'œsophage avec mon thé, soufflant ensuite sur sa peau lacérée par l'outil de jardinage.
« Tu vas me dire ce que lui a fait Beyond en se faisant passer pour moi. »
C'était tellement blessant d'être finalement si interchangeable avec Birthday, confondu alors qu'il avait affirmé que… Non. Cloisonner mes pensées, refuser d'associer des souvenirs trop doux avec les yeux larmoyants et la voix en imitation de chèvre atteinte de Parkinson un soir de mauvaise cuite. Derrière, Akemi farfouillait parmi un tas de matériel plus ou moins médical, marmonnant quelque chose à propos d'un fer à souder et de créativité.
Kaname allait finir en julienne si je le laissais faire.
« Et je te suggère de me parler vite. Je n'ai pas tellement envie de m'interposer et de t'éviter de souffrir, surtout si c'est utile.
— Je n'étais pas là-bas. C'est Matsuda qui y allait. Qui aidait.
— Oh. Alors je suppose que tu ne sais même pas ce qui s'y passait ? Tu penses que c'était une annexe de l'hôtel Disney de Hawaï ?
— Ne me prends pas pour un crétin, L. Ta Justice est tout aussi pourrie que la sienne. Je ne me sens pas coupable de ce que j'ai fait. »
Comment il pouvait.
« Akemi. Ne l'abîme pas plus. On va lui donner des raisons de regretter, s'il ne culpabilise pas. »
La porte verrouillée derrière nous, sa main impeccable tira un peu le tissu de ma manche avant de le relâcher. Faussement calme, tout chez lui dégoulinait de colère.
« Je ne comprends pas comment tu fais pour rester si calme. »
Et c'était pour ça qu'il resterait dramatiquement standard.
« Je suis tout sauf calme. »
Les emballages plastiques s'accumulaient un peu partout là où on oubliait de les enlever. Yagami avait renoncé à faire la cuisine au bout de six jours, prétendument à cause de mes remarques sur son temps de travail qui foutait le camp. En réalité, ce qui l'avait déclenché, c'était ma question parfaitement légitime pour savoir si quelqu'un comptait essayer ce jour-là de concurrencer le climatiseur en termes de productivité. Vexation mal placée. Beyond ne risquait pas d'être attrapé en l'attirant avec des odeurs de bouffe minable aux recettes spasmodiques.
Débarrassai un peu la table, poussant tout contre un mur. Watari finirait bien par revenir. Forcément.
Devant moi, j'avais différents bols, remplis et étiquetés. Devoir en reconnaître les goûts dans l'espoir de retrouver le plaisir de manger une tartelette au citron, même surgelée. Le manque de moments un tant soit peu agréables dans une journée allait finir par redécorer toute la maison en hémoglobine, tartinée au couteau à pain pour faire des rayures.
Premier bol, supposé être de la cannelle, simple invitation à s'étouffer de sécheresse. Yeux fermés fort, pour me concentrer, index replongé dans la poudre puis reléché. Mélangé avec autre chose, à côté. Peut-être… mauvais. Le sucre roux pur méritait d'être retesté.
Une alarme sur mon ordinateur, posé fermé juste à côté me fit rouvrir les yeux. Il était supposé être en veille. Pas trente explications.
Les mélanges improbables étalés sur le plastique gris dans le mouvement d'ouverture. Un contact avait été établi avec Artémis. Elle, au moins, avait le mérite de ne réclamer d'informations que rarement. Mais si elle se servait de moi, c'était forcément que Raito n'avait pas ouvert le PC à sa disposition. Depuis tout ce temps, il n'avait pas renoué le contact avec le réseau ?
« Artémis.
— Tiens, le panda ronchon a appris les bases de la politesse. Prochaine étape, tenir au courant la personne qui se tape tout le travail pendant que tu gambades dans les champs sur la mélodie du bonheur ? »
Elle n'avait rien changé chez elle. Comme si le temps n'avait pas de prise, un gobelet de la même sempiternelle marque trônait devant le clavier, sa paille dépassant un peu. Pas sûr non plus qu'elle ait changé de t-shirt. Et les siens étaient imprimés, la différence normalement visible.
« Que voulez-vous ? La mission est accomplie, c'est le principal. » Ça ne l'était absolument pas. Pouvoir soigner les blessures physiques était une piètre consolation, alors que tout le reste était barricadé derrière des murailles de détestation et de mensonges.
« Comment il va ? J'ai pas de nouvelles de lui.
— Il est en phase de guérison. Il a failli perdre son bras mais c'est réparé maintenant. Presque plus de fièvre. À quoi vous vous attendiez ? Un pique-nique au bord de l'eau quinze jours plus tard ?
— À un appel de sa part. Au moins un message.
— Vous n'êtes pas le centre du monde ni de ses priorités.
— Oh. » Son menton posé sur ses mains croisées. « Et je suppose que le centre de ses priorités est confidentiel, classé secret défense, inconnu de tous sauf de toi ?
— Non. Il lit un livre. »
La porte s'ouvrit sans qu'aucun bruit de pas ne l'ait précédée. Tournai immédiatement l'ordinateur, que la webcam ne voie pas la nouvelle arrivée. Mais la hackeuse avait un cerveau fonctionnel, coupa la conversation.
Mayat l'engagea tout en traînant sa mollesse naturelle vers le micro-ondes. Elle fit claquer ses gants de latex en les enlevant, les posa à côté d'une pomme à moitié mangée, la chair s'oxydant.
« C'était une voix de femme.
— C'est une remarque inutile et indigente. Jouons-nous à nous balancer des évidences ? »
Elle pivota sa tête sur son axe, à la manière d'un hibou mal réveillé.
« Vous avez une sale gueule, et les signes de troubles psychologiques s'accumulent.
— Parce que je parle à une fille ?
— Non. »
Elle n'eut pas la volonté de compléter son propos, puisque je ne lui avais pas demandé de détails elle n'allait pas utiliser des mots supplémentaires, et se contenta d'extraire une tasse à motif ornithorynque d'un placard. Puis elle choisit un sachet de thé dans une boîte, comparant les étiquettes avec la rapidité d'un enfant de maternelle apprenant à déchiffrer son prénom, déchira l'emballage si doucement que le bruit ne m'atteignit pas, le déposa dans la tasse, enroula deux fois son étiquette à l'anse. Elle avait quelque chose d'artistique dans sa gestion infernale du temps.
Me fit presque sursauter en parler dans le silence lourd.
« Vous devriez prendre un shot de Fentanyl pour vous détendre un peu. On en a trop en réserve avec les bêtises de votre non-copain. Ça vous aidera aussi à pas aller tremper votre biscotte dans tous les verres de lait disponibles.
— Je vous remercie pour la proposition. Mais je préfère me contenter du sucre.
— Vous avez tort. Le Fentanyl est certainement moins addictif. »
La débilité interrompue par mon départ. L'ordinateur rouvert en marchant jusqu'à la chambre.
M'apprêtais à lui dire qu'il manquait à une autre bécasse, mais il dormait, adossé à ses oreillers, quelques mèches inégales jouant sur son front. Il avait besoin de se reposer.
… Tant pis pour lui. Coup de pied mis dans le lit, clavier martyrisé d'ordres.
« Réveille-toi. Artémis veut te parler. Il paraît que l'hibernation des tortues est finie depuis longtemps. »
On se retrouve vers le 20 juin pour la suite !
