CHAPITRE 13
« I'm turning horizons into battlegrounds
I cannot walk ahead without your guidance
I'm turning horizon into battlegrounds
And every step I take, without a sound
Can I hold on, can I hold on to you ? »
— Horizons Into Battlegrounds, Woodkid
Harry caressait distraitement la riche étoffe de ses nouvelles robes, posées pêle-mêle sur le lit qu'il partageait avec Ron. L'usure de plus en plus marquée des sweat-shirts et jogging de Dudley n'était pas passée inaperçue, et son parrain s'était fait un plaisir de lui offrir pour Noël une garde-robe presque complète. Elle était surtout à la mode moldue, ce qui n'était pas pour lui déplaire, mais Sirius avait tenu à lui offrir quelques vêtements sorciers qui, il devait l'admettre, mettaient bien plus en valeur qu'un simple jean.
Avec un élan d'affection, il préféra néanmoins enfiler un pull aux mailles épaisses vertes et or, marqué d'un H en son centre, et descendit les marches rejoindre les autres dans la cuisine pour le petit-déjeuner. Molly Weasley avait tenu à respecter sa tradition familiale et s'était réfugiée dans le tricotage, observa t-il avec un sourire en remarquant l'assortiment bariolé des sorciers assis à table. Le seul qui restait flanqué de ses éternelles robes noires, c'était Snape, et il n'y avait pas que sa tenue qui le mettait à l'écart.
Ces derniers jours, l'atmosphère du 12, square Grimmaurd avait été des plus tendues. Leur quotidien était rythmé par les allers et venues des membres de l'Ordre qui s'enfermaient pour échapper aux oreilles traînantes des adolescents, et il ne savait pas qui était le plus paranoïaque entre Snape, Dumbledore ou Fol Œil, mais les jumeaux s'étaient vu confisquer plus d'une paire d'Oreilles à rallonge. Le matin, Harry tentait de reformer ses boucliers, mis à mal par les quelques visions et plus fréquents cauchemars, en prétendant ne pas remarquer l'inquiétude de Ron. Son ami avait au moins la délicatesse de ne pas évoquer le sujet. Et quand il trouvait enfin le temps de se pencher sur ses devoirs ou de simplement se détendre avec ses amis, les murs de l'appartement tremblaient sous les hurlements des disputes entre Sirius et Snape.
Nul besoin de préciser qui des deux avait besoin de hausser le ton.
Il passa l'embrasure de la porte et ignora le débat en cours — quelque chose à propos d'une mission où un certain grand chien noir avait été aperçu trottinant derrière Fol Œil — pour se servir une tasse de thé fumante. Il s'accouda au comptoir en bois sombre et rencontra le regard tout aussi las d'Hermione, assise au bout de la grande table.
« Ce n'est pas à toi de me dire ce que je dois faire ! » pesta Sirius, les bras croisés sur sa poitrine.
Le Maître des Potions, qui ne semblait pas tout à fait remis de ses blessures si Harry en jugeait par ses traits tirés, pressa deux de ses longs doigts osseux sur son arcade sourcilière.
« Il faut bien que quelqu'un le fasse. Des rumeurs qui courent… ce serait fort fâcheux que certaines personnes te reconnaissent. Je crois être assez bien placé pour savoir que ces rumeurs sont fondées, je n'ai pas passé ces quatorze dernières années à me tourner les pouces », railla t-il.
L'Animagus ouvrit et referma la bouche comme s'il avait reçu une gifle. Puis un rictus mauvais déforma son visage et il avança ses coudes sur la table pour se rapprocher du Maître des Potions.
Harry s'était levé tard, les assiettes et tasses parsemaient la table et étaient menacées par les mouvements de colère de Sirius. Reprenant ses vieilles habitudes sans s'en apercevoir, l'adolescent vida sa propre tasse et débarrassa la table avec célérité. Il ne savait pas ce qui l'épuisait le plus, entre les disputes entre les deux hommes, Tonks qui contaminait le groupe de son incompréhensible humeur morose, ou Hermione qui le tannait avec les B.U.S.E.
« C'est vrai, tu as passé ton temps à ramper au pieds de ton maître, Servilus. »
Harry serra les dents et se répéta avec force qu'il aimait son parrain.
« Sirius ! hoqueta Molly qui tentait de ne pas les écouter, habituée à leurs scénettes, mais ne pouvait s'empêcher de réagir.
— Ravis de constater que tu cesses de nier mon engagement auprès de Dumbledore », ricana Severus. Il posa son menton sur la paume de sa main dans une attitude moqueuse, peu impressionné par le rapprochement de l'Animagus.
Harry tendit son bras entre les deux gamins – il ne trouvait pas de meilleur mot pour les décrire – afin d'attraper quelques assiettes sales. Sirius en profita pour le prendre à partie.
« Qu'est-ce que tu penses de la loyauté de cette chauve-souris, Harry ?
— J'en pense qu'une douche froide te ferais le plus grand bien », répondit-il d'une voix désintéressée, « et si tu pouvais m'aider à débarrasser la table avant, ça serait formidable. »
Son parrain rit de bon cœur mais se rembrunit vite en percevant que Snape approuvait son élève d'un sourire suffisant.
« Je suis sérieux, tout le monde en a marre, change de disque. Et ça vaut pour vous aussi », rajouta t-il en direction du professeur, un peu moins confiant.
Tonks s'étonna de sa familiarité et les jumeaux sifflèrent d'admiration. Snape le défia du regard de continuer plus loin. Il pouvait tolérer ce genre de remarque en privé, pas en public. Il avait une réputation à tenir.
Sachant fuir quand il le devait, Harry laissa ce qu'il restait de vaisselle et fila sans demander son reste, faisant un signe de main discret à ses amis.
Ron et Hermione n'en attendaient pas plus pour fuir la cuisine et ils montèrent les deux étages qui les séparaient de la salle de dessin, rapidement devenu le 'salon des ados'. Au grand dam de Snape, qui dormait derrière une fine cloison conjurée à la va-vite après l'attaque de Yule. Dumbledore avait décrété qu'il était plus sage qu'il reste jusqu'à la fin des vacances, le temps de se rétablir de ses blessures. Il était assez évident pour tout le monde qu'il était surtout plus pratique de le garder sous le coude au Quartier Général. Mais il se faisait discret et passait la plupart de son temps dans la cave, où il était occupé à renflouer le stock de potions de l'Ordre.
Les trois amis s'effondrèrent dans le canapé ocre, calé sous la fenêtre la plus proche de la porte.
« Tu crois qu'ils finiront par se lasser ?
— J'aime pas défendre Snape, je veux dire, c'est Snape, mais on doit admettre que c'est Sirius qui cherche toujours les problèmes », déclara Ron d'une voix lasse.
Harry se tordit les mains et s'enfonça un peu plus dans les épais coussins de velours abîmé. Il aimait son parrain, et il… appréciait Snape. La position dans laquelle ils le mettaient était difficile. Le souvenir d'une dispute bénigne entre les parents Weasley, un été, lui revint en mémoire et il grimaça en repensant à Arthur. Il se fustigea lui-même. Sirius et Snape n'étaient pas ses parents. Encore moins Snape, merci bien.
Mais il devait avouer que l'homme était devenu une figure de confiance, avec une rapidité qui l'effrayait un peu. Harry était farouche, se méfiait des adultes, pourtant, Snape était subtilement entré dans la catégorie de ceux de qui il acceptait l'autorité.
« Le professeur Snape devrait être assez mature pour ne pas rentrer dans son jeu », jugea Hermione. Du bout du canapé, elle étala ses jambes sur celles des deux garçons avachis. « Sirius est… Sirius est affecté par l'enfermement. Je pense que c'est une distraction pour lui.
— Peut-être que Snape le sait, et que c'est pour ça qu'il lui répond ? » proposa Harry avec une petite moue perplexe.
Les deux autres réfléchirent à la question et grimacèrent en entendant les cris qui reprenaient au sous-sol.
Un 'crac' bruyant se fit entendre derrière eux, et Harry sursauta avant de soupirer bruyamment en portant une main fébrile à sa poitrine. Trop habitués, se Ron pinça les lèvres de jalousie et Hermione leva les yeux au ciel.
« Arrêtez de faire ça ! rugit Harry en se retourna vers les responsables.
— Leurs insultes sont redondantes et on commençait à s'ennuyer, s'excusa George.
— Donc on va rester un moment avec vous et prétendre ne pas entendre Maman nous hurler de revenir finir de passer le balais sous la table », susurra Fred avec malice.
Un rire nerveux s'échappa de la gorge de Harry et il se repositionna contre l'accoudoir. Ron en profita pour replacer correctement les jambes de Hermione sur ses genoux et caressa distraitement ses chevilles duveteuses.
« Je ne sais vraiment pas comment vous faîtes pour supporter ce truc, je crois que je ne réussirai pas les exams de transplanage », soupira Harry avec une sincère incompréhension.
Fred haussa les épaules et laissa son jumeau répondre.
« Ça dépend des sorciers il paraît. Certains sont plus sensibles que d'autres. C'est comme pour les bateaux ou les voitures chez les Moldus, d'après Papa— »
Sa voix se coupa brusquement et Ron se rembrunit. George raffermit sa prise sur l'épaule de son jumeau. Hermione posa sa main sur celle de son petit-ami. Harry fixa le tapis aux couleurs délavées par le temps.
Après quelques secondes qui parurent une éternité, George se racla la gorge et fouilla dans la poche de son jean pour en tirer un parchemin coloré.
« Si jamais vous avez des amis intéressés… » Il se pencha pour chuchoter à l'oreille de son petit frère. « Ou si certains veulent de quoi offrir un joli cadeau de Saint Valentin… »
Ron rougit et Harry parcouru l'affiche des yeux.
DES GALLIONS A FOISON
Votre argent de poche n'arrive pas à suivre vos dépenses ?
Un peu d'or en plus serait le bienvenu ?
N'hésitez pas à prendre contact avec Fred et George Weasley, pièce commune de Gryffondor, pour petits travaux à temps partiel, simples et quasiment sans douleur.
(Nous avons le regret de préciser que les candidats devront agir à leurs risques et périls.)
« C'est brillant, s'enthousiasma Harry.
— Brillant ? Ça va complètement à l'encontre du règlement, vous ne pouvez pas utiliser les élèves comme des cobayes pour vos petites expériences ! protesta Hermione en cherchant du regard le soutien de Ron.
— Ouais, répondit-il d'une voix lente, les première année vont se plaindre à McGonagall c'est sûr. Évitez de demander aux morveux.
— Ron ! Tu es préfet ! »
Harry ne put s'empêcher de sourire devant l'expression outrée et rapidement dépassée d'Hermione.
« Je suppose que tu es fier de toi, ils n'ont plus de limites maintenant », grogna t-elle en le pointant du doigt. Fred lui fit un clin d'œil et ils leur présentèrent quelques échantillons de leurs recherches. Des Pralines Longue Langue — Ron rougit furieusement au regard goguenard de ses frères —, d'autres friandises aux effets surprenants, une Boîte à Flemme-
« Ne regarde pas Hermione », susurrèrent les jumeaux à l'unisson.
-et un assortiment de plumes qui paraissaient tout à fait banales.
« Ça, c'est une Plume à réplique cinglante, il faudra qu'on remercie Snape, il a été une grande source d'inspiration.
— Et ça, ajouta George en continuant de fouiller dans sa petite besace agrandie par un sortilège d'extension, c'est une Plume à vérificateur d'orthographe, un de nos plus gros succès à ce jour !
— Vous la vendez combien ? s'enquit Harry avec intérêt, ignorant la petite tape d'Hermione sur son bras.
— Deux Gallions et trois Mornilles. »
Le sourire des deux sorciers était à faire pâlir un marchand de tapis volant.
Harry sorti quelques pièces de sa poche et ricana devant la piètre négociation que Ron tentait sur ses frères pour en acquérir une aussi. Malgré l'air pincé d'Hermione, Harry était très heureux d'avoir légué l'argent du Tournois des Trois Sorciers à Fred et George. Les deux jeunes hommes étaient brillants en Sortilèges, doués en Potions, et au grand dam de leur mère, ces talents mis au service de l'humour et de la légèreté ne pouvaient faire que du bien.
Ils s'installèrent sur le tapis face à eux, Hermione se dégrisa, et le petit groupe décida de jouer à une partie de Bav'boule. Ils furent rapidement rejoins par Ginny, mais les adultes — Harry n'était pas certain de voir les jumeaux comme des adultes malgré leurs presque dix-sept ans — restèrent hors de leur vue. Considérant le silence, Hermione questionna Ginny sur la présence des membres de l'Ordre dans l'appartement.
« Maman jette un sort d'Impassibilité sur la porte maintenant », maugréa la petite rousse.
Ils restèrent donc entre eux toute l'après-midi, et après trois parties d'échecs contre Ron, Harry se languit du couvre-feu.
Depuis plusieurs nuit à présent, il patientait jusqu'à ce que son ami s'endorme ou profitait d'un réveil précoce pour monter à tâtons les étages jusqu'au grenier. C'était beaucoup plus difficile depuis que Snape était là, il avait le sommeil léger. Les deux premiers jours, l'homme avait passé le plus clair de son temps à se remettre de l'attaque de Stonehedge, mais depuis qu'il était guérit, Harry se devait d'être très prudent.
Leurs séances avaient étés suspendues pendant les vacances car il était impossible de prétendre à des leçons de Potions au Square Grimmaurd. Ron et Hermione étaient maintenant dans la confidence mais il ne pouvait pas se permettre de partager ce secret avec les autres.
Alors Harry profitait de ce répit pour apprendre le plus possible, de son côté.
Il emportait discrètement son livre un peu partout, et la nuit tombée il s'entraînait à la pratique, à l'abri de la petite porte bleue, enveloppé par les vagues chaudes et envoûtantes de la pièce. Si les Arts Sombre le mettaient mal à l'aise, Snape avait eu raison : sa nature instinctive le prédisposait au Seidr.
Cette magie là était complexe, et dense. Harry dévorait chaque chapitre avec une curiosité nouvelle. De nombreux paragraphes étaient dédiés à la magie des femmes, puisque le Seidr était apparemment un art essentiellement féminin : menstruations, cycles, chants parlant d'expériences qu'il ne pouvait comprendre, il sautait tout ces passages pour trouver ce qui lui serait utile contre le mage noir. Un praticien du Seidr était appelé un Seiðramadr, et ses compétences allaient de la nécromancie à la divination, en passant par le voyage astral et la métamorphose animale.
Et sans qu'il ne soit réellement surprit, cette approche, bien plus instinctive, bien plus proche de ses éclats de magie incontrôlée, lui parlait beaucoup.
Alors, le soir, il psalmodiait à voix basse et se laissait porter par la magie puissante des mots.
« T'es perdu où ? » plaisanta Ron en secouant sa main devant ses yeux.
Le jeune homme remua la tête pour faire fuir les idées qui lui encombraient l'esprit.
« Nulle part, c'est mon tour ?
— Ouaip, si tu veux vraiment aller jusqu'à l'échec et mat encore une fois ! » frima Ron avant de se prendre une petite taloche de George.
Harry rejoignit de bon cœur les gloussement de Hermione et Fred et se concentra à nouveau dans le jeu.
« Perfides traîtres, souillures de la magie… »
Harry ignora les murmures assassins de Kreattur et redescendit les marches sans lui prêter attention.
Le cauchemar qui l'avait saisit plus tôt n'avait pas été des plus terribles. Il s'était vu comprimé par de la roche, comme enfermé dans une galerie souterraine trop étroite, et des Animagi dansaient entre les murs à la lumière de flammes étouffantes. Ou était-ce des loups-garous ? Il s'était réveillé tremblant, tout entortillé dans les draps, des fourmis dans la jambe emprisonnée par celles de Ron. Deux heures dans le grenier lui avait permis de se détendre.
A travers les hautes fenêtres du couloir du premier étage, il observait le ciel qui passait doucement du noir à l'outremer, la lune basse et ronde. La nuit n'avait pas dû être des plus agréables pour Remus, où qu'il fut.
Inutile de se recoucher maintenant. Et, réalisa t-il en se tenant l'estomac, il avait déjà faim.
Il descendit alors encore de deux paliers jusqu'à la cuisine, espérant qu'il pourrait chiper quelques restes de la veille.
Il se stoppa au dessus des marches qui s'enfonçaient dans le sous-sol : Une faible lueur de bougie s'échappait de la porte entrouverte.
Retenant sa respiration, Harry fit glisser son pied en chaussette sur le parquet, tentant d'observer discrètement qui était dans la cuisine. Évidement, c'était peine perdue compte tenu de la personne qui était assise là, lui tournant le dos.
« Ne restez pas sur le pas de la porte, entrez Potter. »
La voix rauque de Snape ne semblait pas plus agacée que d'ordinaire.
Se redressant, il franchit les quelques pas qui le séparait du professeur et décida de faire sa vie normalement, comme s'il n'avait rien à se reprocher. C'était une stratégie assez efficace avec les Dursley.
Harry évita sciemment son regard et chercha une tasse de thé propre. La seule disponible était dans les mains du Potionniste. Mais un verre trainait sur l'égouttoir, il sortit alors sa baguette et le métamorphosa sans plus y réfléchir en une petite tasse qui ressemblait beaucoup à celle que préférait tante Pétunia.
Snape plissa des yeux en observant sa tasse ornementée mais Harry fuit une nouvelle fois son regard en fouillant les tiroirs à la recherche d'une boule à thé.
« Que faîtes-vous debout à cette heure de la nuit ? »
L'expression du professeur était indéchiffrable, mais ses yeux noirs le fixaient avec intensité. Harry n'était pas assez en forme pour une petite partie de Legilimancie.
« Du matin vous voulez-dire », le reprit-il avec un petit sourire. « Aguamenti. »
Il s'installa sur une des chaises libres après l'avoir retournée, dossier contre la table, les bras croisés par dessus. Une habitude qu'il avait prise à Sirius.
« Vous êtes encore en pyjama », nota Snape en jugeant son attitude certainement trop inélégante à son goût. « Decoxi. »
Ses mains s'enroulèrent avec reconnaissance autour la tasse désormais brûlante. Il lui faudrait retenir ce sort, bien pratique. Mais il commençait à sentir que le professeur n'allait pas le laisser savourer son thé tranquillement.
« Eh bien ce n'est pas suffisamment le matin pour m'habiller, et je ne pensais pas que quelqu'un d'autre serait réveillé.
— Vous êtes réveillé souvent », répondit Snape d'une voix traînante. « Je vois que vos pulsions d'escapades nocturnes ne se cantonnent pas à Poudlard, monsieur Potter. »
Ah, on y était. Sous les yeux inquisiteurs du sorcier, Harry porta sa tasse à ses lèvres.
« Avez-vous des visions ? », demanda Snape avec un ton qui ne cachait pas grand chose de son inquiétude. Ses barrières mentales étaient-elles abaissées en sa présence, ou Harry parvenait-il plus facilement à le décrypter ?
Il se redressa et plaça son menton sur ses paumes, décidant que tant qu'ils restaient sur ce terrain, son petit secret n'était pas en danger.
« J'en ai de temps en temps... Garder mes boucliers au maximum toutes les nuits me protège de Voldemort, mais pas du mauvais sommeil. »
L'homme tiqua à la mention du mage noir, et eut d'abord un grognement mécontent, mais afficha ensuite une moue partagée. Distrait, il rattacha correctement en catogan ses cheveux mi-longs.
Un silence presque confortable s'étira, alors que Harry observait les reflets de la bougie dans son thé, lui rappelant les flammes et les étranges créatures de son rêve. Son esprit vagabonda jusqu'à ses visions.
« Professeur ? demanda t'il d'une petite voix.
— Hm ? répondit Snape, qui semblait perdu dans une réflexion compliquée.
— Pourquoi… pourquoi Voldemort est comme ça ? Pourquoi il déteste les Moldus ? »
Harry avait eu beaucoup de temps pour y réfléchir, après l'événement du cimetière.
Tue l'autre.
Comment le jeune Tom Jedusor qu'il avait appris à connaître — un peu — à travers son journal, était devenu Voldemort ? Il avait tué si négligemment Cédric, qui pourtant était un Sang-Pur. Et Voldemort lui-même était un Sang-Mêlé. Harry n'y comprenait rien.
« Arrêtez de prononcer son nom, grogna Snape. Les noms ont un pouvoir. »
Harry vit le bras de l'homme frémir et sa mâchoire se contracter. Il fixa sa manche comme s'il pouvait voir l'ignoble Marque au travers, et ressentit une bouffée de peine pour le Mangemort. Il n'avait jamais remarqué… Il s'apprêta à dire quelque chose mais décida plutôt de prendre une pomme qui traînait dans la corbeille à fruit, au bout de la table. Snape se sentirait probablement insulté par toute forme de compassion.
« Les relations entre les Moldus et les sorciers ont toujours été… compliquées », répondit l'homme en se massant l'arcade sourcilière de deux doigts fatigués. « Les Moldus ont toujours été plus nombreux. Cela, combiné au développement infatigable de leur technologie, n'a pas laissé le choix à nos ancêtres. Mais le Code du Secret n'a pas que des avantages, et le Seigneur des Ténèbres y voit une soumission aux Moldus... Et en un sens, il n'a pas tort, les sorciers sont parqués dans des espaces ridicules, doivent se brider, vivre cachés… »
L'adolescent n'aimait pas du tout ce discours, et Snape surprit ses sourcils froncés.
« Oh Potter, peu de sorciers le suivraient s'il ne susurrait pas à leurs oreilles des choses qu'ils pensent déjà.
— Mais c'est absurde ! Et ses histoires de Sang-Pur ne veulent rien dire. Hermione est plus douée que Ron, Neville, ou même Malfoy, et ce n'est pas une exception, ma mère—
— Votre mère était brillante. »
La bouche de Harry s'entrouvrit une nouvelle fois et il ne put qu'admirer la rapidité avec laquelle Snape dissimula l'ombre de douleur qui flotta un instant dans ses yeux noirs.
« La pureté du sang n'est qu'un prétexte, Harry. Les Sang-Pur tiennent à leurs privilèges. Et les anciens crimes des Moldus sont bien utiles pour préserver les idées qui protègent la hiérarchie de la société magique. » Il eu un sourire amère. « Mais cet équilibre a toujours été fragile, le pouvoir des grandes familles est restreint par le Code du Secret, certains désirent plus. Le Seigneur des Ténèbres n'est pas le seul à vouloir abroger le Code… un autre grand sorcier y a pensé, fut un temps... » Sa voix se perdit dans un murmure. « L'histoire se répète toujours. Pas toujours pour les mêmes raisons, cela dit. »
Harry se remémora quelques bribes d'un cours où Binns leur avait parlé d'un mage noir, avant Voldemort. Un nom allemand. Il n'écoutait pas ce jour-là.
Le silence s'étira à nouveau et les deux sorciers se laissèrent aller à leurs pensées.
Celles d'Harry s'égaraient dans sa compréhension nébuleuse des conflits qui tiraillaient ses deux mondes, moldu et sorcier.
Severus, lui, se demandait si c'était toujours la confrontation à la mort qui ouvrait les yeux des ambitieux sur le prix à payer pour la gloire. Un soir d'égarement, après une mission particulièrement éprouvante, Albus avait évoqué du bout des lèvres sa relation avec Grindelwald, et le prix qu'elle lui avait coûté. Il avait deviné les causes de la mystérieuse mort d'Ariana Dumbledore, et la rancœur qui brillait toujours dans les yeux du propriétaire de la Tête de Sanglier.
Et lui-même… il ne voulait pas penser à Lily de si bonne heure.
L'adolescent le tira de ses pensées.
« Comment… comment vous pensez que ça va évoluer ? Je veux dire, les attaques, la guerre… »
Le regard de Severus se fit perçant, il comprenait tout à fait la question sous-entendue : que va t-il m'arriver, Professeur ?
Devait-il mentir à son élève ?
Il ne lui avait menti qu'une fois, de toute sa vie, quand il lui avait assuré que tout irai bien. Il s'en était mordu les doigts. Il ne voulait pas traiter Harry comme un idiot. Il mûrissait, sa magie également, pensa t-il en observant la délicate tasse serrée entre les doigts du jeune homme — depuis quand était-il si à l'aise en Métamorphose ? —, et pourtant… comment dire la vérité à ces yeux verts ? Mais ne pas le préparer à ce qu'il l'attendait pourrait être tout aussi destructeur, au long terme.
Severus eut la nausée. Il lui semblait presque voir le reflet de lunettes en demi-lune dans son esprit. Et s'il s'occupait lui-même de Potter, c'était justement parce qu'il n'était pas d'accord avec les méthodes de Dumbledore.
Alors, sentimentalisme, ou stratégie ?
En relevant la tête, ses yeux croisèrent ceux de Lily. Non, il ne pouvait pas dire la vérité. Pas toute la vérité.
« Je ne sais pas Harry. Au niveau numérique, le Seigneur des Ténèbres est en infériorité écrasante. Mais ses alliés sont puissants, et sa capacité à mettre en panique la population lui donne un avantage certain. Personne n'a envie de revivre la première guerre », dit-il en se mordant la lèvre. « Je pense que tout se jouera à peu de choses. »
Le regard de Harry se perdit à nouveau dans la contemplation de la bougie, ondulant entre eux. Sa tasse ne fumait plus.
« Et vous ? »
Severus haussa un sourcil interrogatif.
« Vous n'êtes pas honnête avec Dumbledore. Vous ne voulez pas qu'il sache à propos des visions…
— Le professeur Dumbledore est parfaitement au courant de vos visions, j'en suis certain, ne croyez pas pouvoir le berner là-dessus. C'est nos leçons qui restent un secret… Pour le moment. Parce qu'il le faut. »
Les boucliers mentaux du Survivant étaient abaissés, et il reconnu l'odieux soupçon de méfiance dans ses yeux.
« Je croyais que mes allégeances étaient claires dans votre esprit », siffla t-il, étonné de se sentir blessé. L'expression de l'adolescent lui rappelait un souvenir trop douloureux.
Des craquements caractéristiques commençaient à se faire entendre à l'étage. La maisonnée n'allait pas tarder à s'éveiller. Pourtant, le garçon s'entêtait.
« Vous mentez à Dumbledore et vous mentez à Vol— à Vous-Savez-Qui. C'est compliqué d'y voir clair dans votre jeu... » osa t-il.
Le regard de Severus se durcit et ses doigts se serrèrent sur eux-mêmes, faisant blanchir ses articulations, mais il répondit tout de même.
« Si vous dîtes cela, c'est donc que mes allégeance ne vous sont pas claires. »
Harry eu l'air perdu et s'apprêta à répondre, mais il ne lui laissa pas le temps de continuer sur cette pente glissante. Avec amertume, il se leva et verrouilla à nouveau son esprit.
« Retournez vous coucher, monsieur Potter. Vous pouvez encore vous octroyez une petite heure de sommeil avant que le vacarme de vos camarades ne fasse à nouveau trembler les murs. »
Ah, on en revenait à Monsieur Potter, remarqua Harry, peiné.
Il fit léviter sa tasse jusqu'à l'évier avant de ranger sa baguette dans son étui, sous le regard distant, mais approbateur, du Potionniste.
Harry sentait que son professeur lui permettait de s'exprimer de façon plus libre avec lui, mais qu'il ne fallait pas pousser trop loin. Discuter avec Snape était un exercice d'équilibriste.
Quand il quitta la pièce, il croisa la petite silhouette de Kreattur derrière le pas de la porte qui le suivit d'une expression mauvaise.
« Tu crois qu'ils vont mettre encore longtemps à se décider ?
— Le temps qu'ils discutent, que leurs mélodieuses voix réveillent le tableau de l'autre harpie, et que maman intervienne enfin, on peut attendre quelques heures ouais », plaisanta Ginny, faisant lever les yeux d'Hermione au plafond.
Adossé au mur du dernier étage, Harry s'amusait à attraper les petits oiseaux jaunes conjurés par la jeune Weasley lorsqu'ils passaient près de son visage. Fred tentait de modifier leurs couleurs pendant qu'ils étaient en vol, ce qui semblait être une entreprise délicate. George semblait perdu dans ses pensées. Hermione lisait contre Harry, ses boucles lui chatouillant la nuque.
Ils commençaient tous à s'habituer aux disputes des deux hommes.
Dumbledore avait fait un rapide acte de présence à la fin du repas de midi et avait convenu que Snape allait diriger l'entraînement du jour, mais Sirius refusait de le laisser seul au grenier avec les adolescents. Le Potionniste avait rétorqué que le manque de confiance de Sirius était ridicule, ce à quoi l'Animagus avait répondu qu'il avait été trahit une fois par un membre de l'Ordre et qu'il ne laisserait pas cette situation se reproduire. Snape avait ricané.
C'était à peu près à ce moment-là que les cris avaient débutés et que les adolescents avaient été priés d'attendre devant le grenier que les adultes aient fini de 'discuter'.
Avec dextérité, Harry attrapa au vol un des petits oiseaux, créant une petite cage avec ses doigts.
« Arrête de bouger », râla Hermione contre son épaule.
Il reporta son attention sur son amie. Elle se rongeait les ongles, une méchante habitude qu'elle avait prise depuis le début de l'année et qui s'intensifiait à mesure que la jeune femme considérait qu'ils n'avaient pas assez de temps pour réviser leurs B.U.S.E.
Machinalement, Harry pris sa main dans la sienne et l'éloigna de ses dents. Hermione ne lutta pas et abandonna aussi son livre, visiblement démoralisée.
Alors Ron se laissa glisser au sol lui aussi, et embrassa le front d'Hermione dans une tentative de réconfort.
Le petit oiseau s'échappa des doigts de Harry, et il l'observa voleter, attendrit.
Le tumulte en bas de la demeure finit éventuellement par s'apaiser, et c'est Snape qui apparu dans les escaliers. Preuve de son autorité naturelle, tous se redressèrent vite et l'homme les toisa de son regard pénétrant.
« Qu'attendez-vous ? Vous échauffer ne vous est pas venu à l'esprit ? » cingla t-il en claquant la langue.
Ginny ouvrit la bouche pour protester, mais Hermione lui intima du regard de se taire. Mieux valait ne pas énerver encore plus leur professeur.
Ce dernier lança un coup d'œil sec et éloquent à l'échelle branlante et le petit groupe se dépêcha de monter au grenier.
Après avoir grimpé à leur suite, le Potionniste se posta au centre de l'imposante pièce, la lumière des fenêtres de toit faisant luire ses cheveux noirs. Il observa tour à tour ses élèves, et Harry sentit son regard s'attarder sur le sien quelques secondes supplémentaires.
Son labyrinthe était en place, robuste.
Il crut discerner l'esquisse d'un sourire sur le visage de Snape et se détendit.
« Rangez vos baguettes, vous n'en aurez pas besoin aujourd'hui. »
Les adolescents se regardèrent sans comprendre, et il sembla à Harry que Snape prenait un plaisir non dissimulé à ménager son effet.
« Je ne peux m'attendre à ce que vos capacités cognitives ne soient pas diminuées par votre digestion… mais malheureusement pour vous, une attaque survient rarement au moment idéal. » Il réajusta ses sur-robes sombres d'un geste précieux et leur tourna autour, sans les quitter des yeux. « Une attaque peut survenir quand votre niveau de vigilance est au plus bas. Au milieu de votre sommeil, après avoir abandonné votre baguette à plusieurs mètres de vous… Pendant que vous vous relaxez sous la douche, nus comme des vers. Et n'oublions pas que vous pourriez être attaqué dans des postures bien plus embarrassantes... » introduisit Snape de sa voix traînante.
Fred et George échangèrent un regard amusé.
« Vous ne pourrez pas toujours compter sur votre baguette, et n'ayez pas l'arrogance de croire que vous pourrez toujours l'attirer par un Accio avec votre simple main. Même vous Miss Granger », ajouta t'il sans un regard pour la brune, qui avait levé la main. « Mettez vous en duos pour commencer. Le sorcier désarmé continuera de se battre… à la mode moldue. »
Harry n'aimait pas beaucoup le rictus que Snape lui offrait. Sa bagarre avec Seamus encore vive dans sa mémoire.
Naturellement, les jumeaux se tournèrent l'un vers l'autre, et Ron se rapprocha d'Hermione.
« On se met ensemble ? » lui demanda Ginny avec un air de défi.
Malgré le regard désapprobateur d'Hermione, Harry acquiesça et les yeux bruns de Ginny brillèrent d'amusement.
CRACK !
Sans attendre l'accord de leur professeur, Fred avait transplané derrière son jumeau et profité de sa surprise pour le désarmer. Son erreur avait été de se rapprocher autant. George saisit son bras avec force et lui arracha sa baguette, renversant la situation.
« Expelliarmus », souffla Ginny, ne maîtrisant pas d'informulés mais exploitant son inattention.
Hébété, il sentit sa baguette lui glisser des doigts et filer dans la main de la jeune fille. Elle releva la tête, fière de son coup.
Et merde.
Voyant qu'il hésitait à faire le moindre mouvement vers elle, Ginny fit pleuvoir des sorts offensifs — mais bon enfant — sur lui, le forçant à se cacher derrière ses amis pour y échapper.
« Potter. Je ne vous croyais pas si lâche », susurra Snape en passant près de lui.
Piqué au vif, Harry voulu répliquer qu'il n'allait pas se battre comme brute contre Ginny, mais celle-ci, implacable, continuait ses assauts.
Il hésita à attendre que sa magie s'épuise, mais, non, il n'était pas lâche.
Slalomant entre Hermione et Ron, qui ne s'en sortaient pas si mal s'il se fiait à leurs gloussements, il se rapprocha pas à pas de Ginny tout en évitant ses sorts avec l'agilité que seules des années de chasse de vif d'or pouvaient donner. Le regard de la rousse perdait en assurance à mesure qu'il gagnait du terrain.
Devant ce regard un peu craintif, un vieux souvenir d'enfance s'imposa à son esprit. La cruauté de la 'Chasse à Harry' et ses mains éraflées après avoir dû grimper à un arbre du quartier pour échapper à Dudley et sa petite bande de caïds. La brutalité de son oncle qui avait suivi quand il avait vu son pull abîmé. Le regard fuyant de sa tante, plus douloureux que n'importe quel coup.
Et ses gestes vifs, qui plus d'une fois avaient permis à Harry de tenir tête.
Il laissa son corps reprendre ses réflexes et bloqua le bras de Ginny, serrant juste suffisamment son poignet pour qu'elle ne puisse pas pointer sa baguette sur lui. Ses cheveux de feu sifflèrent l'air mais malgré son corps fuselé par le Quidditch, elle ne put se dégager de sa prise.
De son autre main, il récupéra délicatement la baguette en bois de houx et afficha un sourire contrit qui n'apaisa pas le brasier dans les yeux de son opposante. Il la libéra et un rictus vexé pinça ses lèvres fines. Sans prévenir, un sortilège de Chauve-Furie envoya des dizaines de petites créatures ailées qui griffèrent le visage de Harry.
Il rit, c'était de bonne guerre. Et elle ne le dérangeait pas, cette douleur là.
Froncer les sourcils était une habitude pour Severus Snape. Et malgré ce qu'en pensait le sentimentaliste Albus — et Minerva — et Poppy — et même ce fichu loup —, elles étaient plus souvent dues à son irritation quotidienne — qui pouvait le blâmer ? — qu'à de l''inquiétude'.
Mais ce soir, la ride qui se creusait entre ses yeux leur donnait raison.
Il avait entendu Potter se lever à nouveau au milieu de la nuit et déambuler entre les étages.
Rien de bien méchant, avait-il d'abord pensé. Le garçon avait plus d'une fois fait la preuve de son agitation nocturne. Et Severus, lui même assis sur le fauteuil à lecture de sa chambre improvisée, une excellente revue musicale moldue à la main — Black n'avait qu'à faire mieux attention à ses affaires —, n'était pas assez hypocrite pour juger son élève sur ce point.
Mais il prêtait l'oreille. Surveillant dans l'ombre, sa discrétion devenue depuis longtemps une seconde nature. Et s'il y avait une chose que son abjecte père lui avait appris, c'était de connaître par cœur la mélodie des lattes de parquet : Harry grimpait toujours tous les escaliers.
Dans un profond silence qui nourrissait les rumeurs à propos de son prétendu vampirisme, Severus se leva et observa à travers l'embrasure de la porte les chevilles de Potter disparaître à l'étage.
Que pouvait-il bien faire aussi souvent là-haut ?
Retrouver Sirius ? Severus n'était pas un expert en développement de l'enfant, mais il était à peu près sûr que le garçon avait passé l'âge d'être bordé dans son lit.
Préparer des facéties avec les jumeaux ou les filles ? Harry était le seul à avoir des cernes aussi prononcées le matin, et il n'entendait aucun gloussement qui pourrait laisser penser qu'il s'amusait avec ses amis.
L'hippogriffe peut-être ? Il croyait se souvenir que Harry et la créature avaient eu une relation privilégiée en troisième année. Et il savait par Albus qu'il était dans ses habitudes de passer quelques nuits blanches adossé aux fenêtres de Poudlard, accompagné de sa chouette. Celle-ci étant restée à l'école, peut-être l'adolescent reportait-il son étrange affection pour un autre volatile.
L'explication était bancale et comprenait de nombreuses questions additionnelles, mais c'était la plus logique qui lui venait à l'esprit, et il fallait vraiment qu'il arrête de faire les cent pas avant de donner raison à Albus, et Minerva, et Poppy, et Lupin.
A moitié rassuré et les doigts lissants son front, il marcha lentement dans le sens opposé à celui qu'avait pris Harry et alla à sa propre habitude : attendre l'aurore dans la cuisine.
La lumière faiblarde des lampadaires londoniens se réfléchissaient sur sa peau trop pâle, et son ombre créait une onde régulière sur les murs, mais celle-ci fut brisée par le creux de la petite alcôve qui abritait l'elfe de maison. Dans la tanière, deux grands yeux luisaient dans le noir. Il était bien le seul sorcier de la maisonnée que l'elfe traitait avec courtoisie.
Severus le dépassa sans lui accorder d'attention, puis se ravisa.
Si quelqu'un pouvait savoir…
Snape recula de deux pas, calmement. L'elfe semblait le porter en estime, voir le craindre, mais il n'était pas son maître, alors il devait être diplomate.
« Kreattur, c'est bien ton nom ? » demanda t-il en pliant les genoux pour être à une hauteur plus adaptée, mais de façon à garder son regard au dessus de lui.
L'elfe à la peau cireuse, sa pudeur à peine dissimulée par son pagne rapiécé, recula légèrement, mais le plaisir d'être questionné par un Mangemort se lisait sur son visage.
La Legilimancie était un art suffisamment délicat sur les esprits humains. Certains s'étaient essayés à l'exercer même sur des animaux, plus ou moins magiques, avec plus ou moins de succès. Lire l'esprit d'un elfe ne paraissait pas impossible, et la folle curiosité qui avait toujours été la plus grande qualité de Severus — celle qu'aimait Lily — était piquée, mais les elfes étaient des créatures très puissantes, même soumis. Il ne s'amuserait pas à jouer au plus fort avec la magie d'un elfe de maison.
« Oui professeur Snape, répondit-il de sa voix rocailleuse et désagréable.
— J'ai besoin de savoir quelque chose. Que fait le traître à son sang Potter quand il quitte sa chambre la nuit ? »
L'utilisation de l'insulte réveilla le reste de respect dont pouvait faire preuve Kreattur, qui sortit son visage de l'ombre.
Severus ne le savait pas, mais les fortes positions de Fleamont Potter avait causées tellement d'ennuis que les vingt-neuf sacrées étaient devenues vingt-huit, et tout ce bazar avait tant remué sa maîtresse que Kreattur avait enraciné dans son cœur l'idée que les traîtres à leur sang étaient personnellement responsables de la folie dans laquelle elle s'était perdue, peu de temps après le départ de Maître Sirius.
Kreattur était trop loyal pour s'avouer que la folie grouillait dans le sang des Black depuis bien plus longtemps que cette histoire.
Alors ses oreilles tressaillèrent du soulagement d'être enfin compris par quelqu'un d'autre que le vieux portrait de sa maîtresse et il se pendit aux lèvres du Mangemort.
Severus n'avait jamais aimé les elfes de maisons. Trop serviles — l'image de Dobby lui vint à l'esprit — même quand ils pensent être libres.
« Oui monsieur, il va dans le grenier », révéla Kreattur.
Pas l'hippogriffe, donc.
« Ne me ment pas, ajouta t-il d'une voix menaçante. Douter de la loyauté d'un elfe était le meilleur moyen de le faire parler. Serviles, et pas brillants.
— Kreattur ne ment pas monsieur ! Kreattur ne mentirait pas à un serviteur du Seigneur des Ténèbres ! Kreattur respecte cette maison et ses valeurs ! s'écria l'être qui était à présent à moitié en dehors de sa cachette, une expression outrée et désespérée lui distordant le visage.
— Alors dis-moi ce qu'il y fait », ordonna t-il en se rapprochant de lui. Et vraiment, la vision du grand homme en noir voûté au dessus de la petite créature grise était saisissant.
L'elfe se rongea les doigts en lançant des regards affolés dans le couloir.
« Kreattur ne doit pas dire ce qu'il y a là haut ! »
De quoi parlait-il ?
« Le maître » il cracha par terre en prononçant ce mot, et se frappa aussitôt pour cette grossièreté, « à lancé des sorts au grenier quand vous êtes arrivé dans la demeure de la noble et très ancienne maison des Black, pour protéger son trésor, monsieur, pour que vous ne le sentiez pas. »
Severus s'approcha encore, le regard dangereux.
Il avait un don pour faire parler les gens. Quand le Seigneur des Ténèbres voulait que quelqu'un parle vite et proprement, c'était à Severus qu'il faisait appel. La plupart du temps, ses yeux sombres et son silence, valant mille terribles promesses, suffisaient à faire craquer la plupart des pauvres âmes. Parfois, il en fallait un peu plus. Mais il n'aurait pas à recourir à de telles extrémités avec l'elfe.
« Quel trésor ? » le pressa t-il.
Du sang perlait sur les doigts meurtris de Kreattur, à force de se les mordre. Il cherchait visiblement un moyen de contourner l'ordre de Sirius. Voilà une autre raison de ne pas apprécier les elfes de maisons. Ils n'étaient pas fiables.
« Le… le maître à fait bouger à Kreattur des choses, et il lui a dit de les cacher dans le débarras du grenier. Alors Kreattur l'a fait. Il a caché les choses. Les choses qui ne devaient pas êtres vues. »
Connaissant le corniaud, ça pouvait être n'importe quoi.
« Des choses appartenant à la maison. Des choses que le groupe de traîtres et de souillures de magie voudraient détruire », insinua le petit être, plissant les yeux très forts pour trouver les mots qu'il pouvait dire sans trahir son maître.
Soudain, Severus comprit, et le pli qui parait son front disparu, car sa bouche s'ouvrit avec horreur.
Des choses que Sirius voudrait lui cacher, qu'il pouvait sentir à distance, qui attireraient Harry.
Harry, Harry est là-haut !
Il bondit sur ses pieds, surprenant Kreattur qui tomba en arrière et n'osa plus dire un mot, sûrement effrayé que l'homme le dénonce auprès de son maître. Mais ce genre de considérations étaient bien loin de l'esprit de Snape, qui jeta rapidement un Assurdiato autour de lui pour se ruer dans les escaliers, les gravissant le plus vite possible.
Si l'elfe disait vrai, si Harry passait toutes ses nuits blanches dans cette pièce, un des pires scenarii qu'il avait imaginé pour le Survivant venait de se produire.
Il abîma les coudes de sa robe sur l'échelle menant au grenier, mais son esprit bourdonnaient trop fort pour qu'il s'en rende compte.
Si Harry était là-haut…
Hissé sur le parquet abîmé du tout dernier étage du 12 square Grimmaurd, Severus se figea. De la faible lumière filtrait sous la porte bleutée, au fond de la pièce.
Il était presque près à rebrousser chemin. C'était beaucoup trop grave. Il devait prévenir Dumbledore — intéressant comme Severus ne pouvait plus l'appeler Albus quand il se sentait à nouveau comme un étudiant pris en faute —, il ne pourrait pas gérer un sorcier comme Potter s'il s'était laissé emporter par les Arts Sombres. Et Merlin savait quelles sortes de magies pouvaient exister sous le toit de la famille Black.
Il se passa une main tremblante sur son visage, ses jambes refusant d'avancer.
Cela faisait bien longtemps qu'il n'avait pas perdu le contrôle de lui-même.
Il s'était préparé à ce genre de risques pour Draco, bien entendu. Mais pas pour l'Élu, le Sauveur de la lumière, le Survivant… le fils de Lily.
Le jeune homme n'était pas le meilleur sorcier de sa promotion, ses notes en Potions pouvaient en attester, mais Harry avait maîtrisé le sortilège du Patronus à treize ans et avait réussi à produire un Patronus corporel devant des dizaines de détraqueurs — Black s'était fait un défi personnel de le rabâcher à qui voulait entendre l'histoire pour la énième fois —, avait fait gonfler sa tante à tel point qu'elle s'était envolée dans les airs — McNair avait été effaré en lui racontant la ribambelle d'employés du ministère qu'il avait fallut pour la ramener au sol —, le garçon parlait Fourchelangue, par Salazard, et il avait lu dans son esprit, à lui, Severus Snape.
Alors si un adolescent instable ne devait surtout pas se trouver derrière cette porte, c'était bien Harry.
Les jambes de Severus finirent par se remettre à obéir et il colla son front contre la petite porte, sa sueur perlant sur le bois.
Malgré les sorts de dissimulation de Black, en étant suffisamment proche, il pouvait sentir la magie pulser derrière. Beaucoup de magies différentes, mais toutes dangereuses. Toutes attirantes.
Pour un ancien fumeur, rien n'était plus séduisant et insidieux que la brève et inattendue odeur de cigarette.
Pour Severus, c'était un autre parfum.
Il ferma les yeux sous le doux assaut de ses vieux démons qui se glissaient sous sa peau, s'engluant à sa propre magie. Il pouvait sentir son corps se presser contre la porte, désireux de se rapprocher encore un peu plus de ses volutes colorées et subtiles, juste un peu.
Bordel — oui, c'était une heure à jurer —, il avait mis Potter en garde, pourquoi, pourquoi, cet imbécile n'obéissait-il jamais ?
Severus leva brusquement le bras et agrippa la poignée, mais il ne clencha pas. Sous sa manche, la Marque brûlait.
Alors, le front toujours posé contre le bois peint, il entrouvrit les lèvres et pria pour qu'aucun sort d'insonorisation n'ai été posé.
« Harry… » souffla t-il.
Une faible vague de magie rebondit contre la porte et atteignit son crâne. Le Survivant l'entendait.
« Tu as besoin d'aide, Harry, ouvre-moi. »
Un murmure lui parvint à l'oreille, mais il n'en saisit pas le sens. Rechignant à ouvrir la porte, sa voix se fit plus ferme.
« Ouvre. Tu n'as rien à craindre, mais tu dois sortir. » Après une petite hésitation, il ajouta : « S'il te plait. »
D'abord, il n'entendit rien. Puis, quelques craquement lui permirent de comprendre que Harry se levait et marchait jusqu'à lui. La poignée s'abaissa, entraînant le mouvement de sa main avec elle.
Le mentor et le disciple n'étaient séparés que par quelques centimètres de bois, leurs têtes presque collées l'une à l'autre, leurs mains tenant la même poignée de fer.
Harry ouvrit la porte.
Severus se redressa et se redonna contenance. Il glissa ses doigts entre l'embrasure — ignorant l'agréable picotement — et agrandit l'ouverture pour mieux voir son élève, qui, certainement, devait être en très mauvais état, englué par la magie, et comment allait-il cacher à Dumbledore que —
Ses pensées furent coupées net par ce qu'il découvrit.
Harry s'était reculé et se tenait debout au centre de la pièce. Des centaines d'artefacts de toutes sortes avaient étés disposés par Kreattur sur ordre de son maître, et de toutes émanaient une énergie dense et vénéneuse qui s'agglutinaient autour de Harry. Celui-ci était en sueur, la lumière blafarde de sa baguette accentuait sa minceur et le violet de ses cernes. Et pourtant, il se tenait droit. De son corps se dégageait une force presque animale.
« Merlin, qu'as-tu fais… »
Il s'était attendu à trouver un adolescent prostré au sol, écroulé sous le poids de la magie étouffante de la pièce, mais il voyait à la place un jeune homme décidé et visiblement peu enclin à quitter les lieux.
« Je ne vais pas me cacher en le laissant tuer des gens. Ce n'est pas parce que c'est dans ma tête que ce n'est pas réel, je sais très bien ce qu'il se passe dehors, alors… » Sa voix était faiblarde malgré sa détermination toute gryffondoresque, et Severus vit que sa main trembla quand il se blottit sous les pans de sa cape. « …Et même si j'acceptais de me cacher, il finira bien par me mettre le grappin dessus. C'est pas avec des Stupefix ou vos sorts que je vais pouvoir me débarrasser de lui, vous le savez très bien, même si vous détestez l'admettre. »
Le ton de Harry était amère, et son regard était sûr.
En quelques jours à peine, il avait eu le temps d'apprendre les rudiments du Seidr. Une magie sans baguette, à l'ancienne. Moins précise, plus émotive, mais si instinctive. Il n'avait pas la connaissance d'Hermione Granger et ne se souvenait pas de ce qu'était la magie radicale (« à la racine de, Harry »), il n'avait pas l'excellence de Bill Weasley — qui avait obtenu un Optimal à toutes ses B.U.S.E. et avait voyagé un peu partout avant d'être embauché par Gringotts — et ne savait pas que la magie sans baguette s'utilisait dans de nombreuses cultures, mais il savait que cette magie était semblable à la magie accidentelle, et qu'il était sacrément doué pour ça.
« Personne n'a parlé de le vaincre, ce n'est pas ton rôle Harry. »
Ça ne devrait pas être ton rôle, pensa Severus, le pli entre ses sourcils revenu.
Les épaules de Harry s'affaissèrent et il leva les mains dans un geste désespéré.
« Vraiment ? Personne n'en parle clairement, mais ça finira bien par arriver non ? Vol-, Vous-Savez-Qui va continuer de me traquer. Et ne me dîtes pas que c'est par vengeance de ce qu'il s'est passé quand il m'a donné ça » il pointa sa cicatrice boursoufflée et rouge, « Il y a quelque chose d'autre. Il a besoin que je disparaisse. »
Severus ferma les yeux et pria silencieusement toutes les divinités qu'il connaissait.
Cacher la vérité n'avait plus aucun sens. Harry n'était pas aussi idiot que Severus aimait le dire.
Mais rien qu'à l'idée de lui révéler la prophétie, de lever les doutes que le garçon devait traîner depuis des années et auxquels personne n'avait prêté oreille...
Le souvenir de la prophétie — et surtout de ce qu'il s'était passé ensuite — était enfouit profondément, très, très profondément, dans son esprit. Des centaines de souvenirs l'écrasaient, des coffres dans des coffres dans des coffres le protégeait. Le libérer menaçait toute sa structure mentale, tout ce que l'Occlumancie avait façonné. En avait-il la force ?
Il suffirait d'un peu plus de puissance, lui susurrait une magie de la pièce.
Son murmure si fort, alors qu'il n'était qu'au pallier du cagibi, lui rendait la respiration difficile. Comment Harry avait pu y survivre des nuits sans devenir fou ? En rouvrant ses yeux, il tomba dans le vert du regard de son élève, et commença à se dire qu'il n'y avait peut-être pas échappé.
« Suis-moi. »
L'ordre de Snape claqua alors qu'il se retournait vivement et douloureusement de la pièce, mais aucun pas ne le suivait. Il s'arrêta et prit une grande inspiration, mais Harry parla avant lui :
« Je ne vous suis que si vous me promettez de ne pas me mentir, et de m'aider. De m'aider pour de vrai, exigea t-il d'une voix exténuée, mais de fer.
— Je te le promet », répondit Severus, qui connaissait mieux que personne le poids des promesses. « Le temps est venu de ne plus te considérer comme un enfant », admit l'espion avec regret, s'excusant mentalement auprès de Lily.
C'était ce que Harry voulait entendre depuis des mois. Alors il consentit à quitter la pièce sans difficulté apparente.
Il avait l'air de maîtriser ce dans quoi il s'était embarqué.
Harry ferma la porte avec une révérence visible, et les deux sorciers descendirent l'échelle et les marches des escaliers dans une obscurité presque complète et sans bruit.
Tous les deux connaissaient la musique du parquet.
L'adolescent suivait le trentenaire de près. Les tableaux de sorciers et sorcières acariâtres chuchotaient sur leur passage, et Snape les défendit du regard de rapporter quoi que ce soit à quiconque. Ses yeux perçants firent leur petit effet, ce qui n'était pas étonnant venant d'un des seuls mortels qui pouvait se faire obéir de Peeves.
« Où—
— Cuisine », répondit laconiquement Severus.
Leurs pas les conduisirent au rez de chaussée — ils glissèrent devant le repaire de Kreattur qui ne fit aucune remarque désobligeante — puis au sous-sol.
« Assis », ordonna Snape qui roulait des épaules, tentant de décontracter ses muscles tendus par sa résistance à l'afflux de magie.
Harry obéit à sa manière, en prenant place au sol, devant la cheminée, ses genoux repliés vers son ventre.
Le professeur soupira et déplaça une chaise avec l'aide de sa baguette pour s'asseoir à ses côtés. Ses genoux craquèrent. Son contrôle aussi.
« Harry… » commença t-il en cherchant ses mots, son regard fuyant vers le feu de l'âtre. Le dos de Snape se courba, fatigué d'avance. Il planta ses yeux dans ceux de l'adolescent et ne put se résoudre à dire absolument tout dire.
Après tout, il avait toujours pensé que les prophéties ne s'accomplissaient que si on leur en laissait l'occasion.
« Il existe une prophétie », commença t-il en choisissant sûrement ses mots. Harry se redressa, son attention focalisée sur ce qu'il savait être une révélation importante. « Elle stipule qu'un garçon pourrait vaincre le Seigneur des Ténèbres. Ça pouvait être toi, ça pouvait être Londubat… mais le Seigneur des Ténèbres t'as choisis toi, en te marquant. »
L'adolescent restait silencieux, mais buvait ses paroles.
Severus croisa ses doigts sur ses genoux, comme dans une prière.
« Le jour où il t'as donné cette cicatrice… »
Comme il était difficile de repousser les souvenirs. Le corps sans vie de James, la tête de travers sur les marches des escaliers, toute arrogance disparue. Si jeune. Quelques années de plus que Harry, seulement.
Les pleurs de Harry, si petit.
Il redressa ses barrières mentales un peu plus, mais un mélange de roux et de vert tâchait son esprit.
« Il était sensé te tuer, mais le sort a en quelque sorte… 'rebondit', ce qui t'as permis de survivre. Tu étais protégé par une grande magie. » Même lui ne pouvait balayer d'un revers de la main l'amour d'une mère pour son fils. Mais n'en déplaise à la niaiserie d'Albus, toutes les mères n'aimaient pas si fort leur enfant, et la puissance de Lily n'y avait pas été pour rien. « Voldemort a hardiment désiré une telle protection, et il l'a obtenu cet été, quand » il jeta un œil éloquent en direction du bras de son élève « Pettigrow a pris ton sang et l'a incorporé au rituel de résurrection.
— Je... je dois le tuer ? » bégaya Harry.
Severus fut immensément reconnaissant à l'esprit de Harry, qui ne lui fit poser que cette question. Il n'aurait pas pu supporter les autres.
Déjà, le souvenir du bois rugueux contre son oreille lui revenait. L'odeur de bière séchée d'un établissement mal entretenu. La voix nasillarde de Sybill, derrière la porte d'une des petites pièces privées de la Tête du Sanglier.
Celui qui a le pouvoir de vaincre le Seigneur des Ténèbres approche. il naîtra de ceux qui l'ont par trois fois défié, il sera né lorsque mourra le septième mois...
Et la poigne ferme de Dumbledore — le frère, pas Albus —, qui l'avait jeté dehors dès qu'il l'avait surpris.
Se serait-il précipité auprès de son maître s'il avait entendu toute la prophétie ? S'il avait comprit qu'elle parlait des Potter ?
Peu importe, se rappela t'il, dans mantra qu'il s'était souvent répété.
Albus et lui s'était disputés de nombreuses fois sur le sens de cette prophétie, par la suite. La suite… la suite qu'il n'avait pas entendue, qu'Albus refusait de lui révéler, mais qu'il avait deviné, à travers le lien si fort entre Harry et le Seigneur des Ténèbres.
Et s'il aimait profondément le directeur, Severus ne se faisait aucune illusion sur l'avenir qu'il pouvait réserver à un Horcruxe. Pour le plus grand bien.
Trop éreinté pour se lever, Severus ouvrit le placard — le placard, le préféré de Black, tout en haut de la cuisine — d'un informulé et fit voleter la lourde bouteille de whisky Pur Feu jusqu'à la table. Il en remplit un des verres qui traînait par là, sans s'embarrasser de se demander qui avait bu dedans avant lui, et se perdit quelques instants dans la contemplation de l'ambre liquide.
« Le tuer… si cela devient inévitable, oui, répondit-il après une goulée salvatrice et réconfortante. Le Seigneur des Ténèbres te crains, Harry. Ton escapade dans le cimetière, ajouté à tous tes anciens exploits, lui ont fait peur. Tu as raison quand tu dis qu'il ne s'arrêtera pas de te poursuivre. Mais le tuer, toi, seul ? »
Il se tourna enfin vers Harry, et surprit son regard rivé sur le verre d'alcool.
L'adolescent frissonna et plissa le nez.
Severus ne fit aucun commentaire, mais, lentement, reversa la moitié de son verre dans la bouteille. L'adolescent avait eu au cours de sa vie de très bonnes raisons de craindre la boisson... A son geste apaisant, Harry desserra les poings de ses genoux et leurs regards s'accrochèrent.
« Tu n'es pas seul. Vaincre le Seigneur des Ténèbres n'est pas ton rôle. Je t'aiderai à te protéger, à te battre s'il le faut, si tu es acculé, mais nous ferons en sorte que ça ne se reproduise plus. L'Ordre sera là.
— Peut-être », glissa Harry.
Peut-être. L'adolescent attirait les problèmes comme un aimant.
« Si je dois me battre », Harry insista bien sur le si, pour éviter de débattre du sujet, « comment… comment pouvez-vous m'aider ?
— Tu as fais le choix de t'approcher des Arts Sombres… qu'est-ce que tu as étudié, au grenier ?
— Le Seidr, avoua Harry avec récalcitrance. Vous m'en aviez parlé, vous aviez dis que je pourrais avoir des prédispositions. Alors quand j'ai vu qu'un des livres là-dessus, je l'ai pris. Et puis… »
Severus l'encouragea du regard.
« C'était la seule chose, le seul objet qui n'avait pas une magie… aggressive. Ça fait sens, ce que je dis ?
— Parfaitement. Mais c'est étonnant, ce n'est pas une magie agréable. »
Harry secoua la tête et tâcha de trouver ses mots.
« Non, c'était pas agréable, c'était animal et puissant mais... pur ? Les autres magies essayaient de me… de me séduire. C'est vraiment bizarre de dire ça. » Il rougit.
Severus se raidit et porta doucement son verre à ses lèvres. Harry avait une manière très intime de parler des Arts Sombres. Comme il avait pu en parler quand il était jeune. La plupart des sorciers se seraient contentés de se sentir mal à l'aise et étouffés au milieu de tant d'artefacts aux magies différentes, mais ils n'auraient pas pu déceler leurs intentions.
Mais Harry n'était pas Severus. Aucune soif de pouvoir se lisait dans ses yeux. Ce qu'il lisait dans le regard de l'adolescent qui buvait ses paroles, toujours à l'aise au coin du feu, près de lui, qui ne fuyait pas malgré l'odeur de l'alcool, était simplement une soif d'affection, de repères. Une personne, un adulte, en qui avoir confiance, enfin.
Quelle ironie que cet adulte puisse être Severus.
Ce regard-là, il le connaissait bien.
S'il n'avait pas été si seul, si socialement inapte, si avide de reconnaissance, d'affiliation, d'affection même, peut-être n'aurait-il pas été aussi sensible à l'aura de Lucius, peut-être ne se serait-il pas lové contre la main du Seigneur des Ténèbres. C'était ce qu'aimait se dire Severus, les rares soirs où il s'autorisait un peu de misérabilisme.
Mais certains enfants, trop curieux, trop insouciants, trop désobéissants, ont besoin de mettre leur main sur le feu pour vraiment comprendre qu'il brûle.
Il repoussa le verre distraitement.
« Qu'as-tu fait de ce livre, Harry ? »
Son élève sembla peser le pour et le contre quelques instants, puis leva la cuisse gauche pour atteindre le grimoire abîmé qu'il gardait dans sa cape, par dessus son pyjama. D'un coup de baguette, il défit le charme qui camouflait sa réelle couverture et le tendit à son professeur avec réticence.
Il leva la main pour le prendre, mais celle de Harry lutta quelques secondes avant de lâcher prise.
« Désolé », s'excusa Harry avant de se frotter les mains devant la cheminée.
Severus ne releva pas, et feuilleta quelques pages sans pouvoir les comprendre.
« Du Fourchelangue ? s'étonna t-il. C'est un heureux hasard que tu sâches le lire et que personne n'ai vendu cet ouvrage. Aucun Black ne parle la langue des serpents.
— Il n'y a pas de sortilège de traduction ?
— Pas à ma connaissance. J'ai eu vent d'une potion mais... c'est plus une légende qu'autre chose. Une vieille recette grecque, développée par Herpo l'Infame... »
Harry eu un sourire amusé en entendant dans sa voix l'envie de relever le défi.
« Vous n'avez qu'à essayer de la brasser, vous pourrez lire le livre.
— Le temps nous manque, refusa Severus avec une pointe de regret. Tu me feras un compte-rendu de tes lectures, que je sache ce qu'il en est. Qu'as-tu lu pour l'instant ? » demanda impérieusement son professeur.
Harry repensa à ces longues heures à tenter de transformer sa magie comme l'indiquait le livre, ou plutôt à la laisser le transformer lui.
Ses joues rougirent furieusement au souvenir de ce qu'il avait lu. La douce et propre magie enseignée à Poudlard ne l'avait pas du tout préparé à la découverte de la variété des rituels… corporels. Il avait très rapidement passé ces chapitres. Se masturber le corps couvert de runes face au plus grand mage noir de Grande Bretagne n'aurait très certainement pas la moindre utilité.
La bouche de son professeur s'étira dans un petit sourire moqueur.
« Je suppose que certaines formes de rites t'ont interloqué… tu as dû préférer le Galdr.
— Les chants ? Oui, et j'ai aussi lu des choses sur la transformation en animal. Mais je n'ai pas compris la différence avec les Animagi ou les loups-garous. »
Au froncement de sourcils de son professeur, Harry grimaça. Il se revoyait bien rédiger des centimètres de parchemin en cours de Défense, mais il avait la fâcheuse tendance à vider son cerveau sur la feuille, plutôt que simplement consigner ses connaissances à l'écrit.
« Les loups-garous ne contrôlent pas leurs transformations, qui sont soumises au cycle lunaire. Il s'agit d'une malédiction transmissible par le sang, il me semble que tu devrais le savoir… Quant aux Animagi, il s'agit d'un apprentissage long et rigoureux de métamorphose. Alors que ce que tu as lu, est très différent. Il ne s'agit pas de transformer son corps, mais de libérer son Hamr, sa conscience, et de la lier avec un autre animal. » Il étira sa nuque et rattacha négligemment ses cheveux noirs. « Seidr veut dire lier, attacher. Toute cette magie suppose de créer des liens, de différentes manières... »
Snape tapota distraitement la couverture du petit grimoire.
« Ne néglige tout de même pas les rituels corporels, il peuvent décupler la force d'un sorcier de façon impressionnante. Je suis plus à l'aise avec les rituels de sangs car ils sont simples à mettre en place et très puissants. Mais nous verrons si nous en aurons l'utilité.
— C'est… malsain, tout ça, grimaça Harry.
— C'est une magie ancienne, elle correspond à des mœurs différents des nôtres, le rectifia Snape. Ta mère en était une adepte. Pas du Seidr, rajouta t-il rapidement devant l'air scandalisé de l'adolescent, mais elle était douée dans les formes d'ancienne magie. »
Harry l'interrogea timidement, et Severus autorisa certains de ces souvenirs à remonter à la surface de son esprit.
« Le fourmillement… elle utilisait le fourmillement de magie environnante, pas seulement la sienne. Je ne suis pas sûre qu'elle s'en rendait toujours compte, cependant. Elle avait l'habitude de drainer la magie autour d'elle pour amplifier ses sorts. Ta mère avait une lecture très fine de la magie. »
La couleur de la magie, disait souvent Lily. Elle avait sa propre façon, toute Née-Moldue, de décrire la magie sans vocabulaire académique. La magie de Severus était devenue trop bleue pour elle, trop froide, trop chaude. Comme la brûlure de la glace sur la peau.
Lily dirait sûrement que sa magie était devenue violette avec les années. Plus riche, souple. Moins tranchante. Quelle serait la couleur de Harry à ses yeux ?
Son regard se perdit sur une fiole fermée d'un bouchon de liège, posée dans un coin de sa bibliothèque.
Il n'aimait pas la regarder.
Avant, un petit magnolia fleurissait y éternellement. Lily c'était lié à lui en le lui offrant, sans y prêter gare. L'arbuste avait subi pluies torrentielles, flocons gelés, ou simple douce brise dans son bocal, selon l'humeur de son enchanteresse. Mais depuis le 31 octobre 1981, sous le verre se tenait un misérable arbre miniature, rabougrit et aux branches nues.
Severus en regrettait même la neige.
Il ne sut pas s'il avait partagé ses souvenirs à voix haute, mais il surprit l'adolescent à le dévisager.
Sur son visage se juxtaposa alors un autre. Des pommettes hautes et fières, un regard parfois farouche, parfois bienveillant. Il reconnaissait l'arc de cupidon qui sculptait ses lèvres, souvent pincées par le soucis. Ses yeux et sa petite taille, bien sûr. Durant des années, Severus s'était arrêté au nez droit et aux traits anguleux des Potter, à leurs cheveux qui faisait guerre à la gravité depuis des générations, à leur tempérament impétueux qui leur avait valu à la fois de nombreuses dissensions avec les autres vieilles familles et un grand respect. Mais il voyait à présent que Harry n'avait pas simplement hérité de Lily ses yeux verts.
« Il a un pouvoir que Tom ignore, Severus », lui avait dit Albus. Ignore… un pouvoir que le Seigneur des Ténèbres ne maîtrisait pas lui-même, ou un pouvoir que Harry lui garderait secret ?
Peut-être… peut-être qu'Albus n'avait pas pensé à tout.
« Je ne suis pas familier avec la libération de l'esprit. Cette méthode est trop opposée à ma pratique de l'Occlumancie. » Son esprit était aussi tortueux et rigide qu'Azkaban. « Mais pour toi… entraîne-toi au Seidr. Je t'assisterai du mieux que je le peux. Si cette approche peut-être une carte dans ta manche contre le Seigneur des Ténèbres… »
Les fines lèvres de Harry se pincèrent à nouveau et il hocha la tête, décidé. Merlin, qu'il était jeune... Avait-il vraiment eu le même âge, quand ses propres robes avait commencé à empêster le parfum camphré des Arts Sombres ? On se pense si grand quand on est si jeune, pensa Severus.
Harry n'avait connu que solitude et négligence comme enfance, mais il n'était pas comme lui. Harry avait ensuite découvert des amitiés riches, chaleureuses comme des chocogrenouilles et de la bièreaubeurre, les étreintes contenantes de Molly, de Sirius et Remus, l'attention soutenue et aimante de Dumbledore, les bonbons citrons rythmant leurs discussions toujours éclairantes, le soutien de ses pairs et même l'admiration de parfaits inconnus. L'amour qui l'entourait, même incomplet, même imparfait, ne laissait aucune place aux vices qui avaient comblé l'abysse dans le coeur de Severus.
Tout irait bien.
Au loin, alors qu'ils reposaient leurs esprits dans le silence, un merle noir et un rouge-gorge entamaient leur premier chant. Les bûches de l'âtre — que Kreattur ne s'était pas autorisé à renouveler en leur présence, toujours terré dans sa tanière et espérant très fort que le Mangemort l'oublie — s'émiétaient en charbon et en cendre. Harry se réchauffait près de ce qu'il restait, et Severus faisait courir sur sa langue le reste de son verre.
Pensifs, les deux sorciers laissèrent les doux sons de l'aube les sortir de leur moment.
« Je sais que vous ne pouvez pas l'appeler vous savez comment, Vous-Savez-Qui », murmura Harry avec un sourire ressemblant très fort à ceux des jumeaux. « Mais Seigneur des Ténèbres, c'est un peu pompeux vous trouvez pas ? Et c'est lui donner beaucoup plus de prestige qu'il n'en mérite, si vous voulez mon avis. »
Severus arqua un sourcil.
« Vous pourriez l'appeler, je sais pas, Palpatine. Sauron. Non, non vous connaissez pas ça. » Il balaya l'air de la main et Severus ne prit pas la peine de le contredire. « Ou Volderien. Voldemeuré. Voldemer—
— J'apprécie l'effort créatif, l'interrompit Severus, mais sans façon. »
L'air malicieux de Harry était communicatif pourtant, et il se surprit à sourire.
Volderien.
J'ai cru que je n'y arriverai jamais. Ce chapitre m'a bloquée si longtemps... Je l'ai réécris plusieurs fois, et j'espère que ce que je voulais en faire est suffisamment réussi.
Nous sommes arrivées à la fin de la première partie de Magnoliidae ! Après La Graine, vient La Pousse, où nous suivrons le développement de Harry dans cette voie qu'il s'est choisi pour se défendre, avec ce pouvoir ignoré...
La Graine prenait bien son temps, mais je pense que cette longueur était nécessaire pour le développement de la relation entre Harry et Severus, et pour que la guerre s'installe.
D'ici le prochain chapitre, n'hésitez pas à me faire part de vos remarques et réflexions, ça aide à avancer dans l'écriture ;)
Si vous lisez cette fanfic alors qu'elle est finie d'être publiée : c'est un très bon endroit pour faire une pause. La suite sera mouvementée !
