Résumé: "Alors que Keiji se tournait pour demander quelque chose à Kōtarō, il se tut en le voyant.

— Tu ne vas pas mettre ça tout de même ? finit-il par remarquer.

Kuroo tourna les yeux en direction de l'intéressé et pouffa en voyant qu'il avait décidé d'enfiler une doudoune jaune canari par-dessus son habit traditionnel.

— Mais je caille !

— Tu vas te faire défoncer, remarqua Kenma.

Son partenaire fit la moue.

— Tu penses vraiment que tu vas pouvoir échapper à ton père avec ton truc jaune là ? remarqua Kenma.

— C'est pour ça qu'on s'est garé là non, comme ça il nous trouve pas !

— Ton père est là Kōtarō, l'informa Keiji.

En tournant les yeux, ils découvrirent en effet que Naruhito s'avançait vers eux d'un pas pressé."

Chapitre 45 : La sève

— Ok, on est arrivé.

Kuroo releva les yeux vers la fenêtre. Il haussa un sourcil : ils étaient arrêtés en pleine forêt.

— Ici ?

— Le manoir est derrière. Mais ça va être chiant d'aller plus loin. En plus on a moins de chance que Naruhito nous tombe direct dessus.

Ils sortirent tous les quatre de la voiture.

— Bordel, j'ai mon obi qui s'est défait, râla Kenma.

Alors qu'il essayait de l'ajuster lui-même, Keiji s'approcha pour le nouer à sa place.

La scène était banale, mais quelque chose attrapa le regard de Kuroo. Il savait qu'il était en train de graver cette scène dans sa mémoire.

Kenma portait un long kimono cyan, les manches lui arrivant jusqu'en bas des coudes. Autour de sa taille était noué un large Fukuro obi blanc brodé d'arabesques dorées. Il avait relevé ses cheveux dans un chignon défait, retenu par un tama kanzashi orné d'une simple perle dorée. Il portait une cape de la même teinte que son vêtement, lui arrivant jusqu'en bas du dos, le col d'épaisse fourrure blanche entourait ses épaules et lui donnait des airs de créatures onirique. Tetsurō échappa un rictus. Avant de partir, il l'avait entendu râler qu'il ressemblait à sa grand-mère ainsi. La coupe du vêtement était en effet assez féminine, mais le tout lui allait comme un charme. Kōtarō portait la même tenue, lui s'était plaint de se sentir saucissonné dedans, et en effet l'ensemble sur lui avait quelque chose à la limite de l'indécence, mais ce n'est certainement pas Tetsurō qui y trouver quelque chose à redire. Keiji et lui portaient un kimono, surmonté d'un long hakama et d'un haori de couleur uni. Celui de Keiji était d'un rouge coquelicot vivide. Cette couleur, qu'il n'avait pourtant pas l'habitude de le voir porter, lui aller à ravir. Lui-même portait le même ensemble de couleur pourpre. Contrairement à ses petits-amis, les manches de son haori lui tombaient jusqu'en bas des mains, ce qui lui donnait l'impression d'avoir volé les vêtements de slender man, mais il s'en accommoderait.

— Voilà, dit Keiji une fois le nœud terminé, ce n'est pas trop serré ?

— Si, mais sinon je vais me retrouver à poil dans 10 minutes donc bon.

Son partenaire hocha la tête avant de retourner à la voiture. Il ouvrit le coffre pour y récupérer sa cape couleur coquelicot bordée de fausse fourrure brune, qu'il noua autour de son cou.

Alors qu'il se tournait pour demander quelque chose à Kōtarō, il se tut en le voyant.

— Tu ne vas pas mettre ça tout de même ? finit-il par remarquer.

Kuroo tourna les yeux en direction de l'intéressé et pouffa en voyant qu'il avait décidé d'enfiler une doudoune jaune canari par-dessus son habit traditionnel.

— Mais je caille !

— Tu vas te faire défoncer, remarqua Kenma.

Son partenaire fit la moue.

— Mais Tetsurō il a bien son manteau ! remarqua-t-il en le désignant.

En effet, Kuroo avait tout de même enfilé un manteau noir par-dessus le tout. L'habit avait été copieusement doublé, mais pas assez pour avoir le loisir de se balader sans rien d'autre en plein hiver.

— Mais j'ai rien d'autre ! se défendit le brun.

— Tu penses vraiment que tu vas pouvoir échapper à ton père avec ton truc jaune là ? remarqua Kenma.

— C'est pour ça qu'on s'est garé là non, comme ça il nous trouve pas !

— Ton père est là Kōtarō, l'informa Keiji.

En tournant les yeux, ils découvrirent en effet que Naruhito s'avançait vers eux d'un pas pressé. Il était vêtu du même kimono cyan que Kenma et Kōtarō, ce qui ne semblait pas forcément l'aider à accélérer le pas. Il avait également les bras assez chargés, ce qui n'arrangeait rien à sa situation.

— Merde… Coucou papa, je…

— Qu'est-ce que tu fais avec ça Kōtarō ? s'insurgea Naruhito.

Sans attendre plus d'explications, il défit la fermeture de la doudoune et s'empressa de l'en débarrasser.

— Mais j'ai froid papa !

— Où est ta cape ? et…

Il se tut, regardant son fils de la tête aux pieds, saucissonné dans son kimono, le torse à moitié à l'air.

— Tu aurais dû me prévenir, il commence à être trop petit Kōtarō …

— Ça va papa, ça passe.

— Tu aurais pu mettre quelque chose en dessous… Où est ta cape ?

Son fils souffla et partit récupérer le vêtement dans la voiture. Il le tendit nonchalamment à son père qui ne s'occupa guère de ses humeurs et noua le manteau sous son cou.

— Je ne veux pas te voir avec cette atrocité, tu entends ? Tu le laisses dans la voiture.

— D'accord papa…

Naruhito soupira et passa sa main dans les cheveux de son fils pour les plaquer en arrière. Sans un commentaire de plus il passa à Kenma, réajustant les pans de son kimono, et passa une mèche folle de ses cheveux derrière ses oreilles. Kenma ne tenta même pas de résister. Kuroo vit Nakayama frôler la crise cardiaque en voyant les baskets de Kenma.

— Je vais les changer…

Naruhito hocha la tête, le stress commençant sérieusement à l'agiter. Il passa à Keiji, qui dut subir la même inspection, qu'il passa beaucoup plus facilement que ses deux autres partenaires. Ce fut finalement au tour de Kuroo, et déjà cela commença mal puisque Nakayama soupira en le voyant.

— C'est bien ce que je craignais…

Quoi ? Comment ça ?

Kuroo baissa les yeux sur sa tenue, il s'était pourtant bien appliqué à tout mettre dans l'ordre !

Sans lui demander son avis, Naruhito s'approcha et lui retira son manteau.

— Mais je n'ai pas de…

— Tiens.

Kuroo se tut. Nakayama-san venait de lui tendre une cape, d'une nuance pourpre tout comme le reste de son habit, au col bordé de fourrure noire.

— Oh… merci.

Kuroo s'inclina pour le remercier et saisit la cape, qu'il s'empressa de passer autour de ses épaules. Alors qu'il allait la nouer, Naruhito reprit la main pour effectuer le nœud.

— Voilà qui est mieux…

Il les détailla de nouveau chacun leur tour.

— Relax papa, ça va.

Il ne sembla pas l'écouter.

— Bien. Tenez-vous correctement.

— On est encore dehors cette année papa ? Je caille déjà ! râla Kōtarō.

— C'est juste pour la présentation, cesse de te plaindre.

Kōtarō souffla, mais ne fit aucun commentaire supplémentaire.

— Rappelez-vous comment entrer, Keiji-kun toujours devant, Tetsurō-kun, derrière, et pas un mot, sauf sollicité. Keiji-kun je te fais confiance.

— Ça va papa, on gère, t'inquiètes, on gère.

Cela ne sembla en rien rassurer son parent, mais il hocha tout de même la tête.

— Oh, j'oubliais.

Il sortit du petit sac qu'il portait à son épaule quatre bobines de fils de soie entourant un cylindre de bois. Les couleurs de chaque bobine correspondaient à celle de leurs vêtements respectifs. Il les tendit à chaque un, toujours agité.

— D'accord, je vous rejoins de l'autre côté, leur dit Naruhito avant de repartir en pleine forêt.

Ses trois petits-amis échappèrent un soupir de soulagement en le voyant partir.

— C'est quoi ce truc ? demanda finalement Tetsurō en désignant la bobine de fil qu'il avait en main. Me dîtes pas que je vais devoir faire un truc avec, je suis naze à ce genre de truc !

Kōtarō pouffa.

— Mais non, tu vas rien devoir faire, c'est pour ma grand-mère.

— Oh… ok.

Une bien étrange offrande…

— Bon on bouge, histoire qu'on en finisse, râla Kenma.

Ils se mirent donc en route. Alors qu'il pensait simplement s'enfoncer dans la forêt, Kuroo put finalement deviner, perdu entre les troncs des arbres, un large portail en bois, si haut qu'il s'élevait presque jusque sommet de la canopée. Le chemin commençait à se dessiner de plus en plus, et bientôt ils se retrouvèrent sur un sillon de petites pierres blanches.

Plus ils s'approchaient, et plus la silhouette de la demeure derrière le portail de bois se dessinait clairement. Ce qui au début pouvait paraitre appartenir à une petite maison traditionnelle commençait à prendre des dimensions gargantuesques. Ils pénétrèrent dans l'enceinte du domaine, et Kuroo put enfin constater de ses propres yeux l'immensité du manoir présent à l'intérieur. Les bâtisses principales s'élevaient à plusieurs dizaines de mètres au-dessus du sol, le tout construit dans un style traditionnel sobre, mais élégant. De nombreuses bâtisses plus petites s'éparpillaient tout autour, tentaculaires et gigantesques, enfermées dans un écrin végétal. Kuroo dut s'arrêter, soufflé.

— Tu viens ? l'interpela finalement Kōtarō.

Ils l'attendaient tous les trois devant la porte d'un pavillon annexe.

Il se dépêcha de les rejoindre et ils pénétrèrent à l'intérieur. Ils marchèrent le long d'un couloir, le bois craquant sous leurs pieds. Ils finirent par se retrouver dans une cour intérieure. Ils étaient maintenant sur une traverse de bois, autour s'étendait un large bassin, où de nombreuses carpes sillonnaient le fond en slalomant à travers les nénuphars.

— Ok, dit Kōtarō en s'arrêtant. On se met en position.

— En… position ?

Les trois autres ne l'écoutèrent pas et se mirent en place. Keiji devant, Kenma et Kōtarō se placèrent de chaque côté derrière lui. Kōtarō se retourna, le saisit par les épaules pour le faire bouger et il se retrouva derrière eux, face à Akaashi.

— Ok, babe, tu restes derrière nous, bien dans le même axe que Keiji, ok ?

— Ok…

— Une fois à l'intérieur, premier salut, saikeirei bien sûr, puis trois pas, puis nouveau salut. De là, sans relever la tête hein, on s'assoie, tu suis notre mouvement en fait, tu te relèves une fois qu'on est debout… Essaye de pas croiser son regard.

Kuroo haussa un sourcil.

— Pourquoi, je vais me transformer en statue sinon ?

Kenma pouffa, la remarque sembla moins amuser Kōtarō.

— Babe ! Je sais que c'est chelou, mais suis c'est tout.

— Ok, ok ça va j'ai compris.

— Bien.

Ils se mirent en position, Kuroo suivit du mieux qu'il put les directives de Kōtarō. Ils arrivèrent finalement vers une nouvelle porte de bois. Ils attendirent devant, et ne firent plus un mouvement pendant plusieurs minutes.

— On attend quoi ? chuchota Kuroo.

— Qu'on nous dise d'entrer.

Tetsurō se contenta de hocher la tête.

Finalement, la porte s'entre ouvrit, et deux jeunes femmes vêtues de simple kimono gris apparurent. Elles les saluèrent et firent coulisser le shōji pour les laisser rentrer. Kuroo sentit le stress monter, son sang battant si fort dans ses tempes qu'il étouffait le bruit autour. Ils pénétrèrent à l'intérieur, Tetsurō suivant la cadence de Kenma et Kōtarō devant lui. Ils arrivèrent dans une immense pièce au sol couvert de tatamis. Face à eux, une immense fenêtre couvrait tout le mur du fond, les cerisiers, dénudés pour l'hiver, courant à perte de vue juste derrière. Kuroo manqua de rater le coche pour le premier salut, mais se rattrapa tout juste. Il compta ses pas et s'arrêta au bout du troisième et salua de nouveau. À ce stade-là, il ne savait même pas à qui il adressait son salut. Il balaya la pièce des yeux. Il revint à lui en sentant tirer sur les pans de son hakama. Kōtarō lui faisait les gros yeux pour qu'il s'assoie, ce qu'il s'empressa de faire. Keiji fut le dernier à s'assoir, et Kuroo put enfin déceler la silhouette de la personne assise face à la fenêtre. Kōtarō l'interpela de nouveau pour qu'il s'incline, ce qu'il fit. Il releva discrètement les yeux pour apercevoir la personne face à eux. Il s'agissait d'une vieille dame, vêtue d'un somptueux kimono blanc cerné d'or. Ses traits étaient apaisés et sages, bien loin du monstre terrible que Kuroo s'était imaginé. Keiji la salua à voix haute. La vieille dame se contenta de hocher la tête. Finalement, elle se tourna et leur présenta une large panière en osier, débordant déjà de moult bobines de fil. Keiji la salua de nouveau, se remit sur ses pieds sans pour autant changer sa posture et se tourna vers eux. Il tendit ses mains, Kōtarō et Kenma y déposèrent leur bobine, et Tetsurō s'empressa d'en faire de même. Keiji se retourna de nouveau et déposa les bobines dans la panière. Il la salua de nouveau, et sans relever les yeux, il se remit debout. Kuroo attendit que Kenma et Kōtarō se soient levé pour en faire de même. Les jeunes femmes au kimono gris apparurent de nouveau et ouvrirent un panneau à leur droite. Kuroo suivit le mouvement et ils retrouvèrent de nouveau à l'extérieure. Une fois le panneau refermé, Keiji s'arrêta. Il fit volteface et échappa un soupir de soulagement.

— Tu t'es bien débrouillé, le rassura Kōtarō avant de le prendre dans ses bras.

L'alpha se laissa étreindre, échappant un nouveau soupire.

— Elle me terrifie toujours autant.

La remarque fit rire son partenaire.

— C'est super intense, remarqua Tetsurō, super les visites chez mamie.

Kōtarō roula des yeux

— C'est juste là, sinon c'est plus chill… Le plus chiant est passé.

— Parle pour toi, marmonna Kenma, moi c'est la suite qui m'inquiète le plus.

— Mais non, allez, venez, les invita Kōtarō qui reprit la tête de la marche.

Kuroo avait l'impression d'être retourné au temps des samouraïs, le saut historique avait de quoi déstabiliser. Il s'empressa de les rejoindre pour ne pas finir à la traine. Ils passèrent sur une nouvelle traverse construite sur l'eau. Kuroo s'approcha du bord pour regarder les poissons nager au fond. À un certain endroit, l'eau avait commencé à geler, formant des arabesques de glaces à la surface de l'eau, reflétant les rayons du soleil. Il releva finalement les yeux en entendant des bribes de voix lui parvenir. Plus ils s'avançaient, et plus les sons s'amplifiaient, les voix s'entremêlaient et bourdonnaient. Ils arrivèrent finalement face à un nouveau pavillon. Cette fois, ils se retrouvèrent face à une large porte en bois dont les bords et les poignées avaient été sculptés d'ornements végétaux.

— Prêt ? demanda Kōtarō en posant ses mains sur la porte.

— Non, marmonna Kenma.

— C'est parti !

La porte s'ouvrit sur une immense salle pleine à craquer. Des centaines de personnes y étaient réunies, les panneaux avaient été ouverts de tous les côtés, la foule s'écoulant même jusqu'au-dehors. Le plafond était décoré de bois sculpté, peint d'or, de turquoise et de rouge ; le faste contrastant avec la sobriété des murs l'encerclant.

— Kōtarō ! entendirent-ils hurler.

En tournant les yeux, ils trouvèrent une bande de jeunes adultes d'environ leur âge faisant de grands gestes dans leur direction. Kōtarō y répondit avec enthousiasme.

— Je vais juste dire bonjour à mes cousins, je reviens, dit-il avant de s'élancer dans leur direction.

Kenma et Keiji à ses côtés avaient l'air moins enthousiasmés par cette foule.

— Bon, je vais me planquer dehors, ça me soule déjà, affirma Kenma.

— On te rejoint, je vais juste nous chercher à boire, lui dit Keiji.

— À boire ? Il est à peine 11h !

— Et alors ?

Kenma n'attendit pas plus et partit déjà en direction du jardin. Kuroo suivit Keiji, qui apparemment avait décidé de commencer à picoler si tôt. Quelqu'un rentra en collision avec lui et ils s'excusèrent tous deux. Lorsque Kuroo tourna de nouveau les yeux vers Keiji, il avait disparu. Il resta planté au milieu de la pièce, tentant de l'apercevoir autour. Il finit par remarquer les regards en coin qu'on lui jetait au passage. Il ne comprit pas de suite ce qui lui valait une telle attention. Il capta le regard d'une femme d'une quarantaine d'années, vêtue d'un hakama rouge, le regardant de la tête aux pieds avant de commencer à faire des messes basses à son voisin. Il baissa les yeux sur son anatomie. Rien de bien remarquable, mis à part. Oh… en relevant les yeux, il ne trouva que du cyan et du rouge autour de lui : il était le seul vêtu ainsi, le seul bêta, ce qui lui valait surement tous ces regards. Il croisa de nouveau le regard de la femme qui continuait à faire des messes basses. Elle se stoppa en voyant qu'il l'avait repéré. Si elle n'était pas polie, il le serait pour deux : il la salua respectueusement et tourna les talons.

Le brun tenta de rejoindre le font de la pièce, s'attirant de plus en plus de regards sur son passage. Où étaient passés ses petits-amis sérieusement ? C'était bien la peine d'en avoir trois si c'était pour se retrouver seul dans ce genre de situation ? Il pouffa pour lui-même et continua ses recherches. Alors qu'il scannait les alentours, il se fit de nouveau bousculer. Il manqua de tomber tête la première parterre, mais fut rattrapé au dernier moment.

— Woh, t'étales pas comme ça, je voulais juste de faire coucou !

Kuroo tourna les yeux et échappa un sourire en reconnaissant la jeune femme à ses côtés.

— Suki ! Qu'est-ce que tu fais là ?

Elle haussa un sourcil.

— Qu'est-ce que je fais là ? C'est chez ma grand-mère, qu'est-ce que toi tu fais là ?

— Au final j'en sais rien du tout…

Elle pouffa et lui tapota le dos en guise de maigre consolation.

Il lui sourit. Elle était vêtue du hakama rouge, et ses cheveux avaient été coiffés de perle d'or et de fleurs en tissue.

— Qu'est-ce que t'as à sourire comme un débile ?

— Rien… Je suis content de te voir. J'ai été lâchement abandonné comme tu peux le voir.

— Oui je vois ça, dit-elle avant d'exploser de rire.

— Tu es très jolie comme ça, la complimenta Kuroo.

— T'es pas trop dégueulasse non plus.

Il lui fit une petite courbette en faisant tourner les pans de son vêtement, habile subterfuge pour cacher sa gêne.

Kuroo baissa les yeux et constata que les manches du haori de Suki lui arrivaient également jusqu'en bas des mains.

— Toi aussi t'es en slender man ?

— Slender man ?

Kuroo agita ses manches.

— Pff, bah je suis pas appareillée donc bon…

— Ça veut dire ça ?

Elle hocha la tête.

— Mais c'est pratique, elle découvrit ses mains pleines de bagues, sinon mes parents auraient fait un scandale en les voyant.

— Ça m'étonne que ça ait échappé au regard de Naruhito-san, t'aurais dû voir sa tête quand il a vu ton frère en doudoune jaune.

Elle roula des yeux.

— Je m'imagine bien oui. Mais j'ai plus d'expérience que vous pour l'entourlouper.

Kuroo pouffa.

— Il faudra que tu m'apprennes alors.

— Je ne donne pas mes secrets si facilement, tu sais.

— Hmm… D'ailleurs, en parlant de secret, tu sais que tes parents m'ont questionné sur Katsu ?

— Vraiment ?

— Hmm, je me suis retrouvé piégé dans un bad cop/ good cop… J'avoue avoir craqué assez rapidement.

— Qui ?

— Tes pères.

Elle souffla.

— Ils abusent, qu'est-ce qu'ils t'ont demandé ?

— Pas grand-chose… Son âge, ce qu'elle faisait comme étude…

Suki haussa un sourcil.

— Ils auraient pu me demander directement, ça aurait été plus simple.

— Honnêtement, je pense qu'ils voulaient juste me tourmenter.

La remarque fit pouffer Suki qui l'attrapa pour lui frotter la tête.

— Boh, juste pour te persécuter, pauvre enfant.

Alors qu'il essayait de se dégager de son entrave, quelque chose rentra en collision avec eux et ils faillirent finir parterre. En se tournant, ils découvrirent qu'il ne s'agissait pas de quelque chose, mais bien de quelqu'un : Nao, qui leur souriait, visiblement ravi d'avoir été à deux doigts de les renverser. Suki se retourna pour le repousser en arrière, mais cela ne fit qu'accentuer son hilarité.

— Yo Tetsurō, te laisse pas persécuter comme ça !

— Ça va, je le persécute pas ! Dis-lui que je te persécute pas.

— Non, pas du tout, répondit Kuroo, hochant positivement la tête et insistant du regard pour affirmer le contraire. Il cessa son cirque lorsque Suki lui envoya un coup de coude.

Alors que Nao s'apprêtait à reprendre la parole, il se ravisa, ses traits prenant immédiatement un air blasé.

— Roh, les revoilà…

Surpris, ils suivirent à leur tour le regard de Nao. Kuroo constata qu'il regardait son frère, Nobu, qui s'approchait dans leur direction. Il était accompagné d'une jeune femme habillée de cyan.

— Nao t'était passé où ?

— Bah là, je voulais…dire bonjour.

Nobuyoshi constata la présence de Kuroo, ce qui lui arracha un sourire sincère.

— Ah ! Tetsurō ! Je pensais pas te voir ici, c'est chouette !

Il se pencha pour le saluer.

Le regard de Kuroo croisa celui de la jeune femme au côté de Nobu. Ils se saluèrent mutuellement.

— Ah, je te présente Makoto, ma partenaire, Mako, Tetsurō, le petit-ami de mon petit frère.

— Ravie de te rencontrer, lui dit la jeune femme avant de s'incliner de nouveau.

— Euh, de même…

Alors que Nobu allait de nouveau prendre la parole, son frère l'interrompit :

— Oh, ya tati qui vous appelle !

Nobu fronça les sourcils et se tourna vers la foule :

— Tati quoi ?

— Tati…

Nao fit de grands gestes de salut dans le vide jusqu'à ce que quelqu'un lui réponde.

— Tati Himari, tient voilà.

— Oh -Nabu salua sa tante à son tour- je reviens je vais juste la saluer,

Et Nabu et Makoto repartirent.

Nao échappa un soupir de soulagement.

— Pff, pourquoi t'as fait ça ? demanda Suki.

— Rien… Sinon ont été partit pour vingt minutes sur les mille et une qualités de sa meuf… « Gnagna, plus jeune parachutiste, et elle a gagné je sais pas quoi, et elle est belle et intelligente », râla Nao.

Suki pouffa.

— Sois pas jaloux comme ça.

— Je suis pas jaloux, ça me prend juste la tête.

— Arrête, elle est super chouette en plus.

Nao croisa les bras.

— Hmm… je préférais largement Himawari…

— C'était ya méga longtemps, faut lâcher l'affaire au bout d'un moment…

— Himawari… genre Himawari Akaashi ? se risqua Kuroo.

Les deux autres hochèrent la tête.

Kuroo écarquilla les yeux, réellement surprit.

— Nabu est sorti avec Himawari ?

— Hmm, tu savais pas ?

— … Non. En fait c'est pas nouveau que vous sortiez avec les frères et sœurs des petits-amis de votre frère.

Les deux autres pouffèrent.

— Tiens, regarde qui voilà, dit Suki.

Kuroo suivit son regard et trouva Keiji. Il s'approchait vers eux, deux verres en main.

Il s'arrêta au côté de son petit-ami. Alors que Tetsurō allait le remercier pour le verre qu'il lui avait ramené, Keiji s'enfila d'une traite le premier, puis le second. Tetsurō le regarda, médusé, mais cela ne sembla pas être remarqué par son amoureux.

— Vous parliez de quoi ?

— Bonjour à toi aussi Keiji.

— Bonjour.

Combien de verres s'était-il déjà enfilés ?

— Ils me disaient que Nobu était sortie avec ta sœur.

— Oh…

Keiji fronça les sourcils.

— C'était ya super longtemps ! On était même pas encore ensemble avec Kōtarō.

Kuroo empêcha Keiji de récupérer le verre sur un plateau leur étant présenté. Il avait déjà perdu les ¾ de ses codes sociaux, il serait plus judicieux d'en rester là. Cela sembla chagriner Keiji qui fronça les sourcils comme un enfant vexé.

— Arrête de boire, lui répondit juste Tetsurō.

— C'est pour Kenma ! se justifia ce dernier.

Tetsurō haussa un sourcil, moyennement convaincu. Il alla quand même récupérer un verre qu'il tint à garder lui-même.

— J'avoue ils sont où Kōtarō et Kenma ? demanda Nao.

— Kōtarō hmm, répondit Keiji en haussant les épaules, Kenma est dehors.

— Allez je sors j'ai envie d'aller le faire chier, déclara Suki.

— Pareil, suivit Nao.

Les deux aînés se dirigèrent vers le jardin et Keiji et lui suivirent. Ils mirent plusieurs minutes à trouver Kenma, mais finalement, alertés par des cris d'euphorie de bambins, ils le trouvèrent au milieu de dizaine d'enfants. Le blond avait les larmes aux yeux, fatigué et exaspéré.

— Bah qu'est-ce que tu fais là ? demanda Kuroo.

— Je me suis fait prendre en embuscade.

— Oh !

Alors qu'il allait continuer, il sentit un poids contre sa jambe. En baissant les yeux, il trouva Shin, agrippé à lui. Il était habillé d'un kimono bleu nuit et d'un long manteau dont la capuche était entourée de fausse fourrure blanche.

— Hey toi.

L'enfant lui sourit de toutes ses dents.

— Et moi, même pas un regard, remarqua Nao à l'adresse de son petit frère.

L'enfant fit la moue.

— Toi je t'ai déjà vu !

— Ah bah ok…

À ce moment-là, Keiji brava la foule d'enfants pour aller récupérer Kenma. Il passa les mains sous ses aisselles et le souleva comme un gros chat. Il s'éloigna avec lui, et Suki et Nao suivirent. Shin était toujours agrippé à Kuroo.

— Hey, je vais te laisser jouer avec tes copains et tes copines d'accord, je vais avec eux.

— Mais… tu restes pas ?

Non, très clairement, Kuroo n'avait pas envie de rester avec une armée d'enfants surexcités.

— Je reviendrais plus tard d'accord ?

L'arrangement ne sembla pas ravir le plus jeune.

— Shin ! Vient on joue !

Sa grande sœur Megumi, elle aussi vêtue de bleu nuit, s'était détachée de la meute d'enfants pour récupérer son cadet. Son regard croisa celui de la fillette, qui ne semblait pas faire grande affaire de sa présence. Elle se contenta de le saluer d'un vague hochement de tête.

— Voilà Shin, va jouer avec ta grande sœur, non ?

Le plus petit fit la moue.

— J'ai pas envie…

— On va jouer au loup, déclara Megumi.

L'argument sembla séduire le plus jeune. Il tendit sa main à sa sœur, qu'elle prit dans la sienne. Avant que Shin ne lâche prise, il se tourna vers Kuroo.

— Tu reviendras ?

— Hum, si tu veux.

— Promis ?

— Oui, promis, mais là avec les grands c'est pas rigolo, c'est mieux avec les autres enfants non ?

Le petit hocha la tête, vaguement convaincue. Il lâcha les pans de son hakama et se laissa guider par sa sœur en direction du reste des enfants.

Kuroo le regarda repartir. En tournant les yeux vers le domaine, il constata que plusieurs adultes avaient quand même un œil sur le groupe d'enfant, et il partit donc rejoindre sa bande.

Le reste de sa petite troupe n'était pas partie bien loin, installée autour d'un vieux tronc dans le fond du jardin. Keiji semblait avoir déjà plongé dans les affres de l'alcool, il fixait le vide droit devant lui et ne tenait en position assise que parce que Kenma le maintenait assez pour qu'il ne s'effondre pas. Les autres discutaient jovialement autour, comme si Keiji était devenu un simple meuble de jardin. Le regard du brun se focalisa de nouveau lorsque Tetsurō arriva à leur hauteur. Il pouffa en reconnaissant son air de chouette.

— Ah ouais t'es parti loin toi…

Keiji ne répondit rien, il tourna la tête pour se concentrer de nouveau sur sa contemplation du vide. Kenma jeta un coup d'œil à son partenaire.

— Il fait toujours ça ? demanda Kuroo.

— Hmm, acquiescèrent en chœur Suki et Nao.

— Du coup on se planque en attendant qu'il redescende. C'est une tradition, expliqua Nao.

Kuroo haussa un sourcil.

— J'ai l'impression que ça vous arrange bien.

— C'est ce qui fait que c'est devenu une tradition.

Keiji tourna de nouveau les yeux vers lui et tendit la main pour qu'il vienne à lui. Il s'exécuta et son petit-ami attrapa les pans de son hakama une fois à sa hauteur. Le brun comprit sa demande et s'assit à ses côtés.

— Toujours pas de news de Kōtarō ?

Kenma déverrouilla son portable pour vérifier, mais hocha négativement la tête. À ce moment-là, les cris euphoriques des enfants redoublèrent, et ils tournèrent tous les yeux pour découvrir Kōtarō, au milieu des enfants, visiblement ravi de se retrouver en leur compagnie. Kenma échappa un sourire tendre en le voyant. Ils virent Kōtarō se pencher sur son petit frère pour lui parler. Shin balaya les alentours du regard et finalement il pointa son doigt dans leur direction. Kōtarō sourit en les apercevant, et se dirigea finalement vers eux.

— Bah vous êtes là ! s'exclama-t-il une fois arrivé à leur hauteur.

— Fais pas genre on t'a manqué, répliqua son frère aîné.

Kōtarō fronça le nez.

— Pas toi en tout cas.

La remarque amusa Nao.

— Il est parti déjà ? demanda-t-il en désignant Keiji.

— Hmm…

Kōtarō se pencha pour agiter sa main devant ses yeux.

— Allô ? Keiji ?

L'interpelé se contenta de tourner lentement la tête, sans piper mot.

— Vous êtes bien au domicile d'Akaashi Keiji, je suis indisponible pour le moment, mais laissez-moi un message, et je vous répondrai dans les plus brefs délais, singea Suki.

— Laissez votre message après le bip sonore… bip ! conclu Nao.

Kōtarō repoussa la tête de son frère en arrière pour le faire taire, ce qui ne fit qu'accentuer l'hilarité de ce dernier. Il s'agenouilla devant son partenaire et ramena devant lui le sac en tissu qu'il avait dans le dos. Il plongea sa main à l'intérieur et en sortie… une brioche à la viande.

Tous échappèrent un cri de surprise gourmande en le voyant.

— Des nikuman ! s'exclama Suki ! J'en veux aussi !

— Moi aussi ! s'exclama Nao.

— Je sais, je sais, attends.

Kōtarō fourra la brioche dans la main de Keiji avant de plonger de nouveau sa main dans son sac, en ressortant encore moult nikuman qu'il leur tendit à chacun. Kuroo regarda les deux ainés croquer dans leur brioche, des larmes de béatitude leur montant presque aux yeux une fois la première bouchée avalée. Il croqua dans la sienne, et comprit la joie qu'ils avaient pu ressentir. Elles étaient succulentes.

— Ya déjà de la bouffe ? demanda Kenma.

— Non, chut, je suis allé les voler dans les cuisines.

— Cool, t'en as d'autre ? quémanda Nao

À ce moment-là le téléphone de Tetsurō vibra. Il baissa les yeux et découvrit que Kasumi lui avait envoyé un message. En ouvrant, il trouva une photo de lui-même, surement prise quelques secondes auparavant. Il ne douta pas de qui avait bien pu envoyer une photo à sa sœur.

« T'es avec Suki ? »

« Oui », se contenta de répondre Tetsurō.

« Vas-y, envoie une photo ! je lui ai demandé et elle m'a envoyé ta tête »

Tetsurō, se sentant d'humeur taquine, prit en photo son pain à la viande et l'envoya à sa sœur. Après tout, elle n'avait pas précisé ce qu'il devait envoyer.

« Tu fais chier, une photo de Suki ! »

« Quel enfant mal poli tu fais, exiger des choses comme ça, sans rien en retour. Même pas un commentaire sur mon outfit, je vous jure »

« Oui, oui, t'es très jolie, allez, aboule ! »

Kuroo décida de lui céder, il leva son téléphone et prit furtivement une photo. Il sourit : celle-là, il la garderait pour lui aussi. Par souci de rapidité, il n'avait pas vraiment focalisé sur la petite-amie de sa sœur, on pouvait donc voir Nao essayant de fouiller dans le sac de Kōtarō alors que ce dernier le repoussait du mieux qu'il pouvait, sur le côté, Suki riait aux éclats. Il envoya. Il fronça les sourcils lorsque Kastu lui envoya trois petits points en guise de réponse.

« Bah quoi, j'ai pris la photo ?! »

« Oui… c'est juste »

« C'est juste ? »

« Elle est tellement canon … »

Kuroo roula des yeux.

« gay »

« *bi »

« Je vais demander une rémunération maintenant, d'ailleurs tu me dois 20 balles pour la photo »

« Trop tard, je l'ai déjà, tu peux te mettre tes 20 balles dans les narines »

« Les narines ? »

— Babe ?

Kuroo releva les yeux.

— On va y aller.

— Où ça ?

Kōtarō se contenta de lui montrer l'autre bout du jardin. Là-bas, les gens commençaient à s'agiter. Tout le monde commença à se lever pour partir, mis à part Keiji, qui semblait ne pas être encore totalement redescendu. Kuroo l'aida donc à se redresser, et le laissa se reposer sur lui pour avancer. Ils rejoignirent Kenma qui les attendait un peu plus loin.

— Merde j'ai oublié mon téléphone, réalisa Kuroo. Je te le laisse, je vais le chercher, dit-il à l'adresse de Kenma.

Le blond hocha la tête et prit le bras de Keiji. Kuroo repartit au fond du jardin, là où ils étaient installés plus tôt. Il lui fallut quelques instants pour retrouver son téléphone dans l'herbe.

— Te voilà ! s'exclama-t-il en le retrouvant.

Il le cala dans son obi et se retourna. Oh… misère. Il n'y avait plus personne… Où est-il tous passé ? Il remonta pour se diriger vers le pavillon et pénétra à l'intérieur : vide.

— Merde, marmonna-t-il.

ll avança dans la pièce, guettant le moindre bruit. Il trouva une porte, à l'opposé de celle qui les avait vus arriver plus tôt. De l'autre côté, un couloir. Il s'y engagea, mais arriva vite au fond. Rien.

Il sursauta violemment en entendant un shōji s'ouvrir dans son dos. Il fit volteface et tomba sur Etsuko Ogawa, la mère de Kōtarō, qui avait l'air tout aussi surprise que lui de le voir.

— Ogawa…san.

Son regard tomba sur ce que la femme portait dans ses bras : une bouteille de saké, quelques verres et une bonne dizaine de pains à la viande à peine cachés dans une poche en toile. Elle éclata de rire.

— Bon, je me suis fait cramer ! Qu'est-ce que tu fais là moustique ? demanda-t-elle jovialement.

— Euh… je me suis perdu.

Etsuko éclata de rire.

— Ah, bon, allez viens par-là, tu vas m'aider à porter ça !

Elle lui tendit le sac en toile, que Kuroo récupéra sans rechigner à la tâche.

— Tiens, pour que tu gardes le silence, dit Etsuko en lui servant un verre de sake frauduleusement obtenu.

Kuroo hésita à s'en saisir.

— Euh je…

— Allez, je t'accompagne tiens, elle se servit un verre elle aussi. Kampaï !

Et elle engloutit son verre. Bien que dérouté, Kuroo en fit de même.

— Allez vient, s'exclama Etsuko, passant un bras derrière son épaule pour qu'il avance avec elle.

Tetsurō la suivit sans opposer de résistance. Ils retournèrent à l'extérieur, se retrouvant de l'autre côté du pavillon. Ils s'approchèrent de la forêt, et ce fut au dernier moment que Kuroo put apercevoir le torii se dressant entre les arbres. Derrière, un escalier en pierre semblait disparaitre entre les pins. Ogawa-san passa sous le portail sans saluer. Kuroo hésita, mais le fit finalement au dernier moment, avant de s'empresser de la rejoindre. Dans la montée, Kuroo finit par apercevoir enfin quelques personnes, montant eux aussi.

Ils finirent par arriver au sommet du promontoire rocheux. Là, s'étendait un large plateau dominant la forêt, qui s'étendait dans toutes les directions autour d'eux, même les villes les plus proches semblaient avoir été englouties par la cime des arbres centenaire.

— Piouf… je m'y ferais jamais à cette montée, lâcha Etsuko, reprenant difficilement son souffle. Ah c'est pas beau de vieillir.

Kuroo hocha vaguement la tête, occupée à essayer de retrouver un visage familier à travers la foule. Tout le monde était là apparemment, mais impossible de voir ses petits-amis.

— Ah te voilà !

Kuroo tourna les yeux en direction de la voix. Il découvrit alors Yūma Maeda, magnifique dans son Kimono cyan, suivit de près par Hiroshi Bokuto, tout de rouge vêtue. Le regard de Yūma croisa finalement le sien, elle parut tout d'abord surprise de le voir, mais échappa finalement un sourire tendre.

— Ah te voilà Tetsurō-kun !

Alors qu'il se penchait pour la saluer, Maeda-san s'approcha pour le prendre dans ses bras.

— Tu es ravissant comme ça, commenta-t-elle finalement.

— Merci … vous au…

Bokuto-san venait de bousculer sa partenaire pour lui faire face.

— Bokuto-sa…

Il n'eut pas le temps de finir, Bokuto-san l'ayant pris dans ses bras avant qu'il n'ait rien pu y faire. Décidément, il était face à la famille la plus tactile du pays du soleil levant. Il le savait déjà, mais cela ne manquait pas de le surprendre à chaque fois.

— Je t'ai déjà dit de m'appeler Hiroshi !

— Arrêtez, vous allez finir par l'étouffer ce gamin ! intervint Etsuko en prenant son partenaire par le bras pour qu'il s'éloigne. Naru est là ? demanda-t-elle finalement, scrutant les alentours.

— Il est devant avec ses frères et sœurs, lui répondit Yūma.

— Parfait !

Etsuko se tourna vers lui et lui fit un geste de la main pour qu'il lui tende le sac en toile (où elle avait fini par dissimuler tout son butin). Tetsurō lui rendit et Etsuko montra discrètement le contenu à ses partenaires. Ces derniers relevèrent tout d'abord les yeux, médusés, avant d'échapper de petit pouffement infantile.

— Non, 'Tsuko, ça ne se fait pas, murmura Yūma, qui paraissait cependant ravie du méfait accompli par sa compagne.

— Tu gères ! s'extasia Hiroshi, attirant Etsuko à lui pour l'embrasser sur la joue avant de plonger sa main dans le sac pour en sortir un pain à la viande qu'il engloutit en une bouchée.

Kuroo haussa un sourcil, amusé. Apparemment, voler de la nourriture était un trait familial. Malheureusement, vu que la plupart des convives présents faisaient partie de cette même famille, Kuroo n'était pas bien sûr de ce qu'il reste encore de quoi manger plus tard.

Yūma se cacha derrière son partenaire pour manger sa part, et Hiroshi lui tendit une brioche. Kuroo accepta, même s'il commençait à ne plus vraiment avoir d'appétit.

Il tourna de nouveau les yeux vers la foule, essayant d'y trouver un visage familier. Rien. C'est alors qu'il se rappela qu'il possédait quelque chose de particulièrement utile dans cette situation : son téléphone portable. Allez savoir pourquoi il ne s'en était pas servi plus tôt, cela lui aurait très certainement permis d'échapper à cette situation, au milieu de ce gang de voleurs qu'étaient les parents de Kōtarō. Il ouvrit la conversation de groupe qu'il avait avec ses petits-amis et demanda où ils étaient.

— Tetsurō, mon grand, prend donc un verre avec nous, l'invita Bokuto-san.

— Euh je…

Pas le choix, il se retrouva avec un nouveau verre de sake dans la main, qu'il se dut d'avaler. Bigre, s'il avait su qu'il se retrouverait à se prendre une murge en pleine matinée avec les parents de Kōtarō, il n'y aurait jamais cru.

Son téléphone vibra. Kenma lui avait répondu.

« On est presque devant le temple, à droite »

Le temple ? Il n'avait même pas remarqué ! Il tourna les yeux, et réussit à discerner au loin une petite bâtisse en bois construite sur pilotis au bord du vide.

— Kenma me dit qu'ils sont devant, je vais les rejoindre, informa Kuroo à l'adresse des adultes l'accompagnant.

— D'accord, lui répondit Etsuko.

Alors qu'il tournait les talons, elle le rattrapa par le bras.

— Hop, non, pas maintenant, ça commence.

En tournant de nouveau les yeux, Kuroo s'aperçut que la plupart des convives avaient joint les mains et baissé la tête en signe de respect. Il aperçut Nakayama-sama, dans son somptueux kimono blanc, monter sur le promontoire en bois pour s'installer devant le temple. Kuroo s'empressa de se remettre dans le rang, et suivit le reste des convives.

Ils relevèrent finalement les yeux. Nakayama-sama s'assit lentement face au temple, et salua, avant de se redresser pour se tourner vers eux. Elle ouvrit la bouche pour s'adresser à la foule et… Kuroo n'entendit rien du tout.

— Ah bah chouette, on entend de moins en moins dit donc, commenta Etsuko.

— Pour ce qu'il y a entendre…

— Hiroshi ! le réprimanda Yūma.

Kuroo continua de regarder droit devant lui, ayant cependant abandonné l'idée de comprendre quoi que ce soit. Ce fut alors que, à son plus grand atterrement, Nakayama-sama leur présenta fièrement… une corde ? Une jolie corde certes, une belle corde colorée, mais une corde tout de même.

Son trouble dut être visible car il entendit pouffer à sa gauche. En tournant les yeux, il trouva Etsuko, qui avait l'air particulièrement amusée.

— C'est un kumihimo, lui précisa-t-elle à demi-voix. Chaque brin représente un membre de la famille.

Oh… C'est donc pour ça qu'il avait dû faire des courbettes pour donner des bobines de fil en peu plus tôt !

— Plus la corde est épaisse, plus cela est un signe de prospérité du clan. Celle-ci est celle qui a été tressée l'année dernière, continua Yūma, installée à sa droite.

Il hocha la tête.

Nakayama-sama déposa délicatement la corde tressée face à elle. Dans une série de gestes maitrisés, elle commença à nouer la corde sur elle-même.

— Au début de l'année, l'ancien kumihimo sert de mizuhuki, il est noué de façon à ne plus pouvoir être délié, reprit Etsuko.

— Il signifie que l'année passée a été bonne, mais se doit de laisser la place à une année encore plus prospère. Ils sont tous précieusement conservés, afin de témoigner de la longévité du clan, termina Yūma.

Oh…

Cela ne lui était pas apparu plus tôt, mais Tetsurō commençait à comprendre. Toutes ces courbettes et ces codes stricts lui avaient paru plutôt excessifs, et franchement vieillots. Mais il comprenait à présent. Dans son monde, cela l'était peut-être, mais dans leur monde, continuer d'exister et de prospérer tenait du célébrable et célébré. Il savait que seule une poignée de clan Yama-kita persistaient toujours au japon. La plupart s'étaient dilués, ou complètement éteints. Il comprenait à présent.

Alors, lorsque le reste des convives joignirent les mains pour se recueillir, il suivit le mouvement, non par mimétisme cette fois, mais par véritable volonté d'honorer, et de joindre ses pensées aux leurs.

Finalement Nakayama-sama se redressa, présentant le nouveau mizuhiki,et après quelques phrases inintelligibles, quitta finalement son estrade. La foule commença à s'agiter de nouveau.

— Enfin ! On va pouvoir fêter pour de vrai ! s'enthousiasma Etsuko, Hiro, sake ?

— Pas tout de suite mon amour, je vais jamais pouvoir redescendre sinon…

— Allez ! Fais pas ta petite nature, tiens !

Kuroo échappa un sourire.

— Je vais essayer de rejoindre les autres, prévint-il.

Seul Yūma l'entendit et hocha la tête, les deux autres en étant encore à débattre sur les effets du saké sur leur capacité motrice.

Sans plus attendre, Tetsurō remonta la foule à contrecourant, balayant les alentours pour trouver ses petits-amis. Il finit par croiser le regard de Kenma, qui lui aussi était visiblement en train de le chercher.

— Il est là, l'entendit-il dire à Kōtarō et Keiji derrière lui.

Kōtarō brava la foule pour se jeter sur lui.

— Babe ! Mais t'étais où ?

— Avec tes parents.

Il haussa un sourcil.

— Hein ?

— Je suis tombé sur ta mère en train de voler des trucs dans les cuisines, et j'ai dû faire mule pour rapporter son butin.

Kōtarō parut mortifié de l'apprendre, mais l'anecdote fit exploser de rire Kenma. Il capta enfin le regard de Keiji. Ce dernier semblait avoir pleinement repris possession de ses moyens.

— Ah te revoilà ! J'ai cru ne jamais te retrouver, plaisanta Tetsurō.

Keiji roula des yeux.

— Ne t'y attache pas trop, je ne compte pas rester dans cet état de conscience bien longtemps.

Kuroo pouffa.

— J'aimerai autant que tu restes un peu plus longtemps avec nous.

— N'y compte pas trop.

— Bon allez là ! On va bouffer, j'ai la dalle ! s'exclama Kōtarō.

— T'as encore faim avec tout ce que t'as englouti ? demanda Kenma.

— Plus que jamais, allez hop !

Il attrapa Tetsurō par le bras et se rua en avant. Il se laissa faire sans lui opposer de résistance. En tournant la tête, Kuroo aperçut Naruhito-san parlant avec sa famille à quelques mètres de lui. Le brun se stoppa.

— Babe, attends, je veux juste dire quelque chose à ton père.

— Mon père ?

Tetsurō se détacha de lui et se dirigea vers son parent.

— Nakayama-san, l'interpela-t-il une fois arriver à sa hauteur.

Bien cinq têtes se tournèrent dans sa direction, certaines peu ravies de découvrir sa présence. Oups, oui, un peu trop de Nakayama-san pour être précis. Le véritable intéressé se tourna avec un temps de latence, surprit de découvrir sa présence.

— Tetsurō-kun ?

— Hmm…

Maintenant qu'il avait tant de paires d'yeux braqués sur lui, il ne savait plus trop où se mettre.

— Tu souhaitais me dire quelque chose ?

Son regard se focalisa de nouveau sur Naruhito.

— Hmm… oui. Je… je voulais vous remercier de m'avoir permis d'être ici aujourd'hui.

Il se pencha pour le saluer profondément. En relevant les yeux, il constata que Naruhito lui souriait. Un sourire discret certes, mais bien présent. Il hocha la tête, mais ne dit rien de plus. Il se tourna finalement pour continuer la discussion qu'il avait interrompue, et Kuroo partit rejoindre ses petits-amis.

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Tout compte fait, Mamie Nakayama savait faire la fête : passé les protocoles, ils avaient pu s'atteler aux véritables célébrations. Pas de déhanchées sur le dancefloor, certes, il ne fallait pas exagérer, mais la boisson coulait à flots et la nourriture était présente en quantité presque déraisonnable. Kuroo avait eu tort de s'inquiéter pour ça. Le temps s'était réchauffé, le froid n'était plus si mordant au-dehors. Ou peut-être que Kuroo s'y était tout simplement habitué, l'alcool aidant. Ils avaient rapidement retrouvé Nao et Suki, bientôt rejoint par Nobuyoshi et sa partenaire, et la myriade de cousins et cousines de la famille. Il y en avait tant que Kuroo avait renoncé à retenir les prénoms pour le moment. Ils avaient cependant tous et toutes l'air charmants. Il imaginait tout au moins. À vrai dire, il avait plus parlé avec Nao et Suki que n'importe qui d'autre, les trois ayant commencé leur propre contre fête dans leur coin. Suki était en train de leur raconter une histoire de rendez-vous galant désastreux, mais Kuroo avait de plus en plus de peine à se concentrer, cela faisait une bonne dizaine de minutes que sa vessie menaçait d'exploser, mais il était bien trop pris dans la discussion pour l'interrompre. Cependant, cela en devenait presque douloureux.

— Attends, attends, désolé je te coupe, faut que j'y aille.

Suki se tut, elle haussa un sourcil.

— Faire quoi ?

— Pisser.

— Bah va là-bas, ya un arbre, lui indiqua Nao.

— Je suis pas un chien ! Je vais pas faire ça dans le jardin de ta grand-mère !

Nao haussa les épaules, très peu convaincu par l'argument.

— Bah yen a à l'intérieur, tu rentres dans le pavillon là, et yen a sur la droite, tu verras c'est une partie qui fait un peu plus moderne que les autres.

— Ok, merci, je te laisse ça je reviens, dit Kuroo en leur laissant sa cape.

Et il se précipita à l'intérieur.

Malheureusement pour Kuroo, et comme vous le savez très bien, il se trouvait être une vraie bille en orientation. Il trouva le pavillon certes, mais le reste tenait de l'aventure. Il avait fini par tourner dans des couloirs une bonne dizaine de minutes, il était maintenant dans une cour intérieure, quatre nouvelles directions s'offrant à lui. Eh merde ! Si cela continuait, il allait finir par se résigner à se soulager dans le bassin des carpes. Il fit un tour sur lui-même. Quel côté avait l'air plus moderne ? Il décida de s'engager vers une nouvelle porte en bois. En l'ouvrant, il se trouva face à un couloir. "C'est moderne ça ?", se demanda-t-il.

Il fallait qu'il essaye, le bois avait l'air un tantinet plus récent, et le parquet paraissait avoir été posé ce siècle-ci. Alors qu'il s'engageait dans le couloir, essayant de trouver un quelconque signe qu'il était en bonne voie, il se stoppa. Son regard venait de s'arrêter sur une vitrine se tenant au milieu du couloir.

Elle contenait des dizaines de bols de porcelaines, de vases, de théière, toutes portant des dessins minutieusement peint à la main, où décors floraux, créatures fantastiques et inscription se mêlaient dans une harmonie parfaite. Certaines étaient ébréchées, d'autre semblait avoir perdu quelques morceaux, toutes portaient de sinueuses veines dorées que Kuroo n'eut aucun mal à reconnaitre.

— Kintsugi…

— C'est exact.

Kuroo fit un bon et son cœur rata un battement en entendant la voix tout près de lui. Il frôla la crise cardiaque en s'apercevant de qui venait de s'avancer vers lui.

— Nakayama-sama.

Il s'empressa de la saluer le plus poliment possible. Le fait qu'elle le trouve à errer dans les couloirs ne jouait pas vraiment en sa faveur.

— Je ne cherchais pas à fouiner, je me suis juste perdu, je cherchais…

— Je n'en doute pas jeune homme, lui répondit posément la vielle dame.

Elle lui offrit un sourire apaisé, ce qui détendit Kuroo.

Nakayama-sama s'avança, les pans de son habit frôlant le sol, seul le bruit du tissue balayant le bois pouvait se faire entendre tant sa démarche était déliée. Elle s'arrêta face à la vitrine.

— C'est un beau travail, n'est-ce pas ?

Kuroo se contenta de hocher la tête. Il se sentait soudainement tout petit en sa présence.

Nakayama-sama ouvrit la vitrine.

— Saviez-vous jeune homme, que notre clan a tout d'abord prospéré grâce à la manufacture de vaisselle en porcelaine.

Il hocha négativement la tête.

— Je n'en savais rien.

Nakayama-sama saisit l'un des bols de la vitrine, avec autant de délicatesse que s'il s'agissait d'une relique sacrée. Elle le retourna, laissant alors à Tetsurō le loisir de lire ce qui y était inscrit.

« Maison Nakayama, 9ème année de l'ère Bunka »

Kuroo n'était pas un expert en conversion de calendrier, mais cela devait bien remonter au début du 19ème siècles.

— Malheureusement, bien que le clan ait persisté, ce savoir s'est perdu avec le temps. Cependant, l'art de restaurer et de sublimer ces objets, lui, a survécu.

Elle traça du bout des doigts les veines d'or lézardant le bol, puis finalement, le remit à sa place.

— C'est un art délicat, qui demande de la patience, ainsi qu'une chimie bien précise. Le saviez-vous ? Pour que les morceaux soient correctement joints, il est nécessaire d'utiliser la sève d'un arbre dont les propriétés sont uniques. Avez-vous une idée duquel ?

— L'urushi ?

Nakayama-san parut positivement ravie de sa réponse. Elle lui adressa un sourire courtois :

— Impressionnant, c'est bien exact.

Elle referma la vitrine.

— Vous comprendrez alors l'importance de la sève. Tout ne peut pas faire l'affaire malheureusement. Pas de ginko, de chêne, de cerisier, cela serait vain.

Kuroo sentit son sang se glacer. Il s'efforça de ne rien en montrer.

Il avait comme l'impression que le discours n'avait rien avoir avec la porcelaine, ni même les arbres ou quoi que ce soit. Non.

— En apparence, le résultat serait peut-être satisfaisant... Cependant, cela ne colmatera jamais tout à fait les fissures.

Kuroo tourna les yeux pour lui faire face. Nakayama-sama maintint son regard.

Non, elle parlait bien de lui, de sa présence ici, de sa légitimité à être ici, de sa légitimité à être au côté de sa descendance.

Le contact visuel prit fin lorsqu'elle plissa les yeux pour lui offrir un sourire.

— Vous avez l'air d'un jeune homme intelligent, je suis sûr que vous comprenez.

Tetsurō sentit son cœur s'enfoncer dans sa poitrine.

Il ne comptait cependant pas se laisser faire. Peut-être qu'il n'était pas de la bonne sève, ou peu importe quoi d'autre, mais il savait qu'il n'avait pas besoin de colmater quoi que ce soit, qu'il n'avait rien à réparer.

Il salua poliment la vieille femme.

— Je comprends.

— Bien.

— Cependant, rien ne sert de tenter de réparer quelque chose qui n'a jamais était brisé.

Et toc ! Il n'était pas bon en double discours normalement, mais là, il avait l'impression de s'être dépassé. Il salua de nouveau et commença à repartir.

— Oh attendez jeune homme.

Il se retourna malgré lui.

Nakayama-san s'avança, et tendit sa paume fermée.

— Ne repartez pas les mains vide.

Intrigué, Kuroo ouvrit la main. Nakayama-sama y déposa quelque chose, et referma sa main avant qu'il ait le temps de notifier de quoi il s'agissait.

Avec un dernier hochement de tête, elle fit demi-tour, et quitta la pièce. Tetsurō la regarda partir, désarmé. Une fois seul, il ouvrit la paume de sa main. Il s'agissait de la bobine de fil, celle qu'il avait dû lui offrir lors de son arrivée. Le message était clair, cruellement clair : elle ne l'acceptait, et ne l'accepterait jamais dans sa famille.

Sa première réaction fut la colère. Il n'allait tout de même pas se laisser emmerder par une vieille femme qui se prenait pour un gourou tout puissant ! Que pouvait-elle bien savoir de sa relation avec Kōtarō, qu'elle était sa véritable légitimité dans cette histoire ? Et se ton mielleux pour lui dire des horreurs !

Il repartit, claquant la porte violemment derrière lui, il n'en avait plus rien à faire maintenant, s'il devait pisser sur ses magnolias, il le ferait sans hésitation ! La scène repassait malgré lui en boucle dans sa tête, imaginant toutes les façons dont il aurait pu réagir, ou plutôt celle qui lui permettait le mieux de digérer sa colère. Il revint au pavillon principal, prêt à raconter cette histoire à ses petits-amis. Il s'attira de nombreux regards, une fois encore, des regards torves, inquisiteurs, indisposés, nonchalants, hostiles. Il serra la bobine dans sa main, et continua de scanner les alentours. Les paroles tournaient en boucles dans sa tête. Il finit par apercevoir Kōtarō, Keiji et Kenma, discutant au fond de la pièce. Alors qu'il s'avançait pour les rejoindre, il se stoppa.

Et si elle avait raison ?

Là soudainement, seul au milieu de cette marée de regards en biais, de murmures mesquins, il se sentait si loin d'eux.

Elle avait raison.

Cela ne servait à rien de se mentir. Peut-être qu'il n'avait rien à réparer. Mais il savait. Il savait qu'il ne serait jamais assez, qu'il ne pourrait jamais leur donner cela.

Il pouvait être en colère autant qu'il le voulait, cela ne changeait rien au fait.

Elle avait raison.

Il fallait juste qu'il arrête de s'acharner à penser le contraire.

« Tiens bon Tetsu, tais-toi, garde-ça pour toi, ça va aller. »

Il avança d'un pas, mais son courage l'abandonna aussitôt. Il tourna les talons et se rua à l'extérieur. Il traversa la cour intérieure, et se retrouva de l'autre côté du pavillon, sans réfléchir, il traça tout au fond. Pourquoi faisait-il si froid tout d'un coup ? Il avait la peau du visage rougie et les jambes engourdies. Il s'enfonça dans le jardin, seuls les pins avaient gardé leur feuillage, le reste des arbres se tenait autour, nu et désolé. Il finit par se retrouver sur un petit pont en bois, courant au-dessus d'un bras d'étang où nageaient de grosses carpes orange et noires. Décidément, s'il ne faisait plus dans la porcelaine, il s'était manifestement reconverti en éleveur de carpes dans cette famille. Parfait, il voulait pisser sur ces carpes, il en avait maintenant l'occasion. Il se tint au-dessus de l'eau, l'étendue lui renvoyant son reflet. Il était seul, seul face à cet étang. Il était seul, et il avait froid, et sa vessie menaçait toujours d'exploser, et il avait envie de pleurer. Il ouvrit la main, regardant toujours son reflet, et regarda l'image de la bobine se dessiner à la surface de l'eau. Il explosa en larmes.

Bon, au moins l'eau pouvait s'évacuer de quelque part maintenant, c'était déjà ça. Il rit pour lui-même, mais cela n'arrangea rien à son humeur, et il échappa une nouvelle salve de larmes. Il n'avait plus la force de lutter de toute façon. Il s'assit sur le petit pont, laissant ses jambes pendre au-dessus de l'eau. Les larmes continuaient de lui échapper sans qu'il ne puisse plus rien y faire maintenant.

— Tetsurō ?

L'interpelé sursauta en entendant son prénom. En se tournant, il découvrit Keiji à quelques pas de lui.

— Oh, Keiji- il s'empressa d'essuyer ses larmes d'un revers de manche- qu'est-ce que tu fais là ?

— Cela faisait un moment qu'on ne te voyait plus, je m'inquiétais.

Il lui tendit sa cape que Kuroo s'empressa d'enfiler.

— Merci… mais t'inquiètes ça va, je suis juste avec mes potes les carpes, tout va bien.

Keiji ne parut que moyennement convaincu. Il vint s'installer à côté de lui.

— Tu es sûr ?

— De ?

Keiji maintint son regard.

— Que tout va bien ?

— Hmm, répondit vaguement Kuroo.

Keiji lui montra qu'il n'était clairement pas dupe. Tetsurō sentit de nouveau son visage se tordre de larme.

— Oh Tetsu…

Le ton de son amoureux finit par piétiner ses dernières résistances et Kuroo explosa franchement en larmes, encore. Keiji le prit dans ses bras, et il se laissa enlacer.

Il échappa un rire mouillé de larme : bordel qu'il était pathétique.

— Qu'est-ce qui se passe ? demanda tendrement Keiji.

— T'inquiètes je…je crois que je suis juste fatigué, je…

Tetsurō se dégagea de l'étreinte afin de s'essuyer de nouveau le visage.

— Enfin merde, je vais pas me mettre dans cet état pour les paroles d'une vielle mégère aigrie je… pff…

Keiji fronça les sourcils.

— Nakayama-sama ?

Il hocha la tête.

— Que t'a-t-elle dit ?

Kuroo détourna les yeux.

— Rien de bien surprenant. Que j'avais pas ma place ici… Une histoire de sève du mauvais arbre… enfin bon, faut pas être un génie pour comprendre. Et puis…

Il ouvrit la main. Il vit les yeux de Keiji s'écarquiller en comprenant de quoi il s'agissait.

— J'espère que tu ne prends pas ses paroles pour…

— Mais elle a raison…

Keiji fut complètement pris de cours par cette intervention, il le regarda, profondément surpris. Kuroo ramena ses genoux contre lui pour y poser sa tête. Il sentit ses lèvres s'étirer dans un sourire triste.

— Elle a raison…

— Tetsu, je ne pense pas que…

— Si, si, j'ai beau le nier autant que je veux, ça ne change pas la réalité ! Je pourrais jamais avoir ce que vous avez… Ou donner la… même chose.

La remarque ne fit qu'accentuer le trouble de son vis-à-vis.

— Ce que l'on a ?

— Oui, toi et Kenma, et Kōtarō…

Keiji cligna plusieurs fois des yeux, incrédules.

— Bien évidemment.

Kuroo fut pris de cout par la légèreté de la réponse, qui très franchement avait de quoi lui briser le cœur. Il échappa un « ah » étriqué.

Keiji paniqua en voyant la réaction que ses paroles avaient suscitées chez lui.

— Non, tu ne comprends pas, évidemment que ce oui… Je… Enfin… Je n'ai pas la même chose avec Kōtarō qu'avec toi, ou qu'avec Kenma… Je ne vois en quoi c'est…

— Oui, oui, non, mais pas ça… Je… Désolé, c'est idiot, s'empressa de le couper Tetsurō.

Il se sentait si stupide, il aurait simplement dû se taire. Il tourna la tête, retournant à sa contemplation des carpes.

Keiji prit sa main dans la sienne, et se pencha pour attraper son regard.

— Parle-moi… Explique-moi.

Keiji insista du regard, lui transmettant toute la tendresse qu'il avait à son égard, lui jurant qu'il était à l'écoute. Kuroo reprit difficilement son souffle.

— Je… suis heureux comme ça, je… pense… Enfin, c'est juste… l'idée que jamais je ne pourrais euh…

Il soupira.

— Je serais toujours juste un petit-ami.

Keiji fronça les sourcils.

— Juste ?

— Je sais c'est idiot- tenta de se justifier Kuroo en agitant les mains comme pour balayer ses paroles- et… je veux pas me plaindre… C'est normal… Enfin, on est ensemble depuis quoi, six, sept mois, c'est vraiment rien… Vous êtes ensemble depuis plusieurs années et… Mais c'est de penser que ça n'ira jamais plus loin, ça me – il sentit les larmes lui monter de nouveau aux yeux- désolé, je suis… égoïste et c'est nul de ma part.

— Tetsurō, tout d'abord, tu n'as pas à t'excuser pour ce que tu ressens, ça ne fait en rien de toi quelqu'un d'égoïste et puis… Je n'arrive pas à saisir, pourquoi penses-tu cela ?

— Tu me l'as dit toi-même… Je ne peux pas être… appareillé… Et même si vous vous liez à moi, cela ne fera que vous générer de la détresse et je… je veux pas ça…

— Oh…

Kuroo se sentait si fébrile, désarmé… La dernière phrase lui avait un peu échappé malgré lui. Il aurait voulu garder tout cela pour lui.

— Oui…oh…

Keiji regarda au loin quelques instants, semblant perdu dans ses pensées, puis tourna de nouveau son regard vers lui.

— C'est… pour cela que tu étais comme cela ces derniers temps… À cause de ce que je t'ai dit ?

Kuroo hocha la tête.

— Tetsurō… Hum…

— Pas besoin de… c'est pas ta faute, c'est comme ça, s'empressa-t-il de lui répondre.

— Non.

Les mots avaient été prononcés si fermement que Kuroo en fut secoué. Il le regarda, surpris.

Keiji grimaça, il soupira avant de reprendre :

— Je suis désolé… J'ai parlé sans réfléchir, j'ai juste recraché des choses que… Désolé.

— Tu as juste dit la vérité…

— Non… j'ai été stupide et…

— Keiji… c'est bon.

Il prit le visage de son amoureux dans ses mains pour que leurs regards se captent.

— C'est bon… tu n'y peux rien… Je comprends.

— Tetsu…

— C'est ce que je t'ai dit, je suis juste idiot… ça va… Enfin non, mais ça ira. Je dois juste faire le deuil de cette idée… de ça… Je veux dire, mes parents ne sont pas appareillés, et ils sont toujours mariés, comme tous les bêtas en fait et même… je… je sais que je ne devrais pas me comparer à vous, mais… je sais pas quoi faire de ces émotions, il faut juste que je les prenne en compte et que j'avance… C'est pour cela que je ne voulais pas en parler… C'est juste que… Et puis, si cela signifie de vous faire souffrir, alors j'y renonce sans regret, je ne veux pas ça, je ne veux pas vous voir souffrir, te voir souffrir…

Keiji avait les yeux grands écarquillés, suivant chaque déplacement de ses pupilles. Il reprit sa respiration, son souffle était presque saccadé. Tetsurō laissa retomber ses mains en décelant son état émotionnel. Malgré ses paroles, Keiji semblait toujours profondément accablé. Il pouvait clairement voir qu'il se sentait coupable, et Kuroo se détestait pour avoir déclenché une telle émotion chez lui.

— Tu n'as pas à te sentir coupable pour quoi que ce soit Keiji, tu n'y es pour rien.

— Tu aurais dû m'en parler plus tôt…

— Désolé.

Son amoureux joint ses mains. Kuroo fronça les sourcils en constatant qu'il tremblait.

— Keiji ? demanda-t-il, inquiet de le voir ainsi.

— Tetsurō… je n'ai pas été totalement honnête non plus je…

Cette fois il allait vraiment finir par le faire paniquer.

— Comment ça ?

— Ce n'est pas comme si je l'avais vraiment vu venir, commença Keiji sans pour autant lui adresser un regard, enfin… si… mais, pas comme cela… Tout du moins, peut-être pas si rapidement… même si cela ne m'a jamais pris vraiment beaucoup de temps à vrai dire…

Kuroo fronça les sourcils.

— De quoi tu parles Keiji ?

Il capta de nouveau son regard, et son intensité le saisit.

— Je ne sais pas vraiment si je devrais te le dire, étant donné cette discussion, je ne souhaite pas empirer les choses… Mais il est nécessaire que… tu le saches.

— De… Keiji ?

Il était maintenant au bord des larmes. Il lui sourit.

— Je ne souffre pas Tetsurō.

Ses paroles le prirent complètement de court, il en resta muet.

Son amoureux en profita pour reprendre la parole :

— Je ne sais pas vraiment quand cela a commencé, mais… Je me souviens lorsque cela m'a vraiment saisi pour la première fois… Quand… je suis sortie de ma torpeur… Je me souviens de ton regard et… d'avoir pu lire dans tes yeux. D'avoir vu que tu comprenais, profondément, ce que je ressentais et… enfin…

Une brise passa, balayant leurs cheveux avant de s'en retourner caresser les branches des pins.

— Je me souviens avoir senti… de chaque fibre de mon être. D'avoir senti que tu étais l'un des miens… l'un des notre.

Tetsurō en perdit le souffle. Il sentit son corps remuer d'une myriade d'émotions indiscernables, bouillonnantes et volcaniques.

— Tu veux dire que…

Keiji lui sourit, un sourire tendre et timoré. Il hocha la tête.

— Je suis déjà en train de me lier à toi… Et… oui c'est différent, mais… ça n'a rien d'unilatéral je… je te sens. Et… tu n'as pas besoin de cela pour me voir. Tu sais toujours détecter ce que je peux traverser… Et je sais que tu es avec moi… Oui c'est… différent… comme une… nouvelle langue. Mais tu sais bien que j'adore apprendre ce genre de chose.

Kuroo en resta bouche bée.

— Je ne souffre pas, loin de là mon amour…

Tetsurō n'en revenait toujours pas. Il sentit les larmes lui monter aussi aux yeux, dénuer d'affliction cette fois, juste d'une profonde émotion viscérale qui l'engloutit tout entier. Il attrapa Keiji pour le serrer fort contre lui, ce dernier pouffa, mais se joint à son étreinte.

Ils ne dirent plus rien un long moment.

— Je sais pas quoi dire… confessa Kuroo.

— Moi non plus.

Silence.

— Je t'aime, murmura Tetsurō.

L'éteinte se resserra.

— Moi aussi.

Le silence tomba de nouveau, harmonieux et symphonique.

— Keiji…

— Hmm ?

— On… devrait plus en parler, mais… je vais vraiment finir par me pisser dessus.

Cela prit de cours son amoureux qui pouffa.

— Je vais te libérer alors.

Il ne bougea pas.

— Keiji ?

Le brun se résigna à se séparer de lui. Ils sourirent béatement lorsque leurs regards se captèrent de nouveau.

— Tu peux venir avec moi ? Je fais que me pommer et j'ai pas très envie de refaire de mauvaise rencontre.

Keiji hocha la tête. Il se redressa en premier, et tendit une main à Tetsurō, pour l'aider à se lever.

Ils repartirent main dans la main.

-/-

Tetsurō et Keiji retournèrent auprès de leurs petits-amis. Kuroo se sentait léger, le trouble au fond de son cœur s'était adouci, il s'était égrené et s'était tut. Les regards torves le suivaient toujours, mais il glissait sur lui à présent. Il en oublia presque sa malheureuse rencontre avec Nakayama-sama.

Lorsqu'ils se mirent sur le départ, le soleil avait presque disparu à l'horizon. Keiji, Kenma et lui-même attendaient maintenant devant le grand portail de l'entrée du domaine, attendant Kōtarō qui saluait ses cousins et cousines. Le regard de Tetsurō finit par tomber sur la silhouette de Nakayama-sama, postée devant le pavillon principal, occupée à saluer les membres de sa famille. Il soupira. Il enfonça les mains dans la poche de sa cape, et en ressortit la bobine de fil pourpre. Il sourit pour lui-même. Il n'avait pas encore gagné sa place aux yeux de la matriarche, mais peu lui importait. Même si cela ne venait jamais, il s'en contenterait, il n'avait pas besoin de cela, pas pour lui.

— Qu'est-ce que tu fais avec ça !

Kuroo releva les yeux, tombant sur Kōtarō qui regardait la bobine dans ses mains avec stupeur.

— Euh…

En fin de compte, Tetsurō n'avait pas raconté sa mésaventure à son petit-ami, ne souhaitant pas lui gâcher le reste de sa journée, ou le tourner contre sa famille. C'était sans compter sur son manque de discrétion.

— Babe ?

— Euh, c'est que…

— Nakayama-sama lui a remis, précisa Keiji à sa place.

Kōtarō les regarda tour à tour, atterré.

— Pourquoi tu m'as rien dit babe ?

— Je… t'inquiètes, je voulais pas que ça te gâche ta journée avec ta famille, c'est rien.

— C'est rien ? Non c'est pas rien ! s'insurgea son amoureux.

— Kō, je veux pas créer de problème avec ta famille, ça va.

Kōtarō reprit la bobine dans sa main.

— Babe !

— T'inquiètes, elle ne va pas oser me dire quelque chose… Et encore moins à son fils prodige.

Sans qu'il n'ait pu l'en empêcher, Kōtarō repartit avec la bobine en direction de ses parents. Kuroo le vit discuter avec son père. Naruhito récupéra la bobine, et leurs regards se croisèrent lorsque ce dernier releva les yeux. Il vit ses traits se durcir. Il dit quelque chose à son fils, avant de se détacher du groupe, marchant en direction de la matriarche. Son pas était si solennel, que cela attira le regard du reste des convives encore présent.

Naruhito se posta devant sa mère, se tenant droit, fier et inébranlable. D'une voix assez haute pour être entendue de tous, il lui dit :

— Je pense que vous avez oublié celle-ci mère.

Il ouvrit la main sur la bobine de fil. La matriarche ne fit aucun commentaire, mais son masque avait commencé à tomber.

— C'est une couleur que j'apprécie beaucoup, conclut Naruhito.

Voyant tous les regards braqués sur elle, Nakayama-sama finit par tendre la main. Son fils y déposa la bobine, la salua poliment, et fit volteface, avançant d'un pas décidé en direction de la sortie du domaine. En passant devant Kuroo, il posa une main sur son épaule, lui adressa un hochement de tête, et sans rien ajouter de plus, se remit en marche, bientôt suivi par ses partenaires.

Kuroo n'en revenait pas. Il tourna les yeux vers Nakayama-sama, qui semblait froissée. Elle croisa son regard, et le toisa sévèrement. Kuroo sourit. Elle ne l'intimidait plus. Il la salua poliment, mais son acte tenait sans nulle équivoque de l'insolence. Il se tourna et partit à son tour en direction du portail. Ses petits-amis le rejoignirent très vite.

Il sourit.

Il avait fini par oublier quelque chose de primordial.

Il était aimé.

-Fin du chapitre-

Désolé pour le petit retard !

Chouette les dimanches chez mamie ! Pas sûr qu'ils y retournent tout de suite par contre...

J'espère que ce chapitre vous aura plu !

Prochain chapitre : "Les cœurs griefs"

"-Effectuer une recherche- Synchronisation neurophysiologique

Résultat 1 : appareillage- lien

Synchronisation neurophysiologique existant entre deux partenaires alpha et/ou oméga."

See ya